117. AU MARQUIS D'ARGENS.

J'ai, mon cher marquis, une petite commission à vous donner. Vous savez que Gotzkowsky161-b a encore de beaux tableaux qu'il me destine. Je vous prie d'en examiner le prix et de savoir de lui s'il aura le Corrége qu'il m'a promis. C'est une curiosité qui me vient. Je ne sais encore ni ce que je deviendrai, ni quel sera le sort de cette campagne, qui me paraît bien hasardée, et, trop insensé que je suis, je m'en<162>quiers de tableaux. Mais voilà comme sont faits les hommes; ils ont des semestres de raison et des semestres d'égarement. Vous qui êtes l'indulgence même, vous devez compatir à mes faiblesses. Ce que vous m'écrirez m'amusera au moins, et remplira pour quelques moments mon esprit de Sans-Souci et de ma galerie. Je vous avoue que, au fond, ces pensées sont plus agréables que celles de carnage, de meurtres, de tous les malheurs qu'il faut prévoir, et qui feraient trembler Hercule même. Le quart d'heure de Rabelais va sonner;162-a alors il ne sera plus question que de nous entr'égorger et de courir la pretantaine d'un bout de l'Allemagne à l'autre, pour y chercher peut-être de nouvelles infortunes.

J'ai fait une petite brochure qui paraît à Berlin; c'est une relation de voyage d'un émissaire chinois à son empereur.162-b Le but de l'ouvrage est de donner un coup de patte au pape, qui bénit les épées de mes ennemis, et qui fournit des asiles à des moines parricides.162-c Je crois que la pièce vous amusera. Je suis le seul qui ait osé élever sa voix et faire entendre le cri de la raison outragée contre la conduite scandaleuse de ce pontife de Baal. L'ouvrage n'est ni long ni ennuyeux, mais il vous fera rire. Dans ce siècle-ci, le seul moyen de faire de la peine à ses ennemis est de les accabler de ridicules; vous jugerez si j'y ai réussi. Adieu, mon cher marquis. Vos lettres sont pour moi une consolation pareille à celle que donnait à Élie l'apparition des corbeaux qui venaient le nourrir dans le désert,162-d ou ce qu'une source d'eau est pour un cerf qui brame de détresse,162-e ou ce que l'aspect d'Anchise fut pour Énée lorsqu'il l'aperçut aux enfers.162-f Ne me privez donc pas de ma seule joie durant mes longs déplaisirs,<163> et soyez sûr de l'amitié que je conserverai toute ma vie pour vous. Adieu.


161-b Jean-Ernest Gotzkowsky, négociant et fabricant, né à Conitz en 1710, mort à Berlin en 1775. Nous avons son autobiographie, sous le titre de Geschichte eines patriotischen Kaufmanns. 1768 (sans lieu d'impression), cent soixante-seize pages; il en existe une édition postérieure, de la même année, qui a cent quatre-vingt-douze pages. Voyez ci-dessus, p. 126.

162-a Voyez t. XVI, p. 237, et t. XVIII, p. 216.

162-b Relation de Phihihu. Voyez t. XV, p. 159-174. Voyez aussi t. XII, p. 166-168.

162-c Voyez ci-dessus, p. 71 et 72.

162-d I Rois, chap. XVII, versets 5 et 6.

162-e Psaume XLII, verset 2.

162-f Virgile, Énéide, livre VI, v. 679 et suivants.