276. AU MARQUIS D'ARGENS.

Péterswaldau, 28 (octobre 1762).

Je vous annonce, mon cher marquis, que j'en suis au vingt-huitième tome de Fleury, de sorte que, si je compte juste, il ne m'en reste que huit à lire,412-a ce qui sera dans peu expédié, après quoi je me servirai de l'antidote de Timée pour me purger de tout le venin théologal et absurde que je puis avoir sucé par une si longue lecture. Votre livre est très-bon; il n'y a aucune comparaison à faire avec un ouvrage nourri de raisonnements philosophiques, et rempli d'érudition, avec de petits vers que je fais de temps en temps pour me distraire, mais que je crois très-éloignés d'être bons ou parfaits. Je ne vous gêne point sur le Plutarque; vous en userez à cet égard comme il vous plaira. Il y a des choses admirables dans cet ouvrage; mais la traduction française en est si barbare, qu'on n'en soutient pas la lecture. Je me suis trouvé, par rapport à ce livre, penser comme le cardinal Bembe pensait de la Bible, qu'il ne voulait pas lire, disait-il, de crainte de gâter sa latinité. Cela vous paraîtra bien douillet et bien délicat, car on ne lit pas tant pour se former le style que pour s'instruire. Je vous avoue que j'aime l'élégance, et qu'il faut un fond<413> de choses bien admirable pour me faire passer dessus le vieux langage suranné et la grossièreté jointe à l'incorrection de vos vieux auteurs français.

Vous me parlez des événements de Saxe, et je vous réponds qu'ici notre campagne est finie, que peut-être il se passera encore quelque chose là-bas, mais que je ne saurais vous dire quoi, ni quel tour cela prendra, parce que je ne suis ni inspiré ni sorcier. Ne vous inquiétez point sur votre voyage; suffit que vous vouliez me faire le plaisir de me joindre, je n'exigerai rien au delà de vos forces. Je suis modeste dans mes prétentions, et je me restreins aux règles des vingt lieues, comme les auteurs dramatiques à celle des vingt-quatre heures. Vous pouvez facilement traiter avec moi; rempli d'accortise comme je le suis, je ne veux ma satisfaction qu'en tant qu'elle s'accorde avec votre santé et vos arrangements domestiques. Ces deux tableaux que vous me demandez sont à vous; vous n'avez qu'à les prendre, en montrant ma lettre à quiconque sait assez de français pour la lire. Nous raisonnerons, lorsque nous nous reverrons, de politique, de guerre, de balourdises, de bévues, et de toutes les sottises qui se sont faites en Europe, pendant deux ans, par cette espèce raisonnable, à deux pieds, sans plumes, et qui l'est si peu; nous disserterons de belles-lettres, nous vilipenderons les tondus, et nous philosopherons, car c'est ce qui nous convient le mieux, surtout à moi, qui me trouve si souvent dans le cas de mettre ma philosophie aux épreuves de tous les revers auxquels ma vie errante l'expose. Mais pourquoi purgez-vous toujours, mon cher marquis? Vos boyaux sont-ils relâchés? N'y a-t-il pas moyen de radouber votre corps et de lui donner une consistance de santé compatible avec votre âge? Vous mangez trop; philosophie à part, vous êtes un peu glouton. L'estomac accablé de nourriture perd à la longue la faculté de digérer. Puis vous vous médicamentez trop, et ne faites presque aucun exercice. Si j'osais me mêler de votre régime et le réformer, appuyé du crédit et des<414> soins de la bonne Babet, je crois que je raffermirais dans peu votre santé. Mais cela surpasse vos forces; vous haïssez la gêne, et ces petites attentions que demande le régime, à la longue, vous deviendraient insupportables. Il ne me reste donc qu'à faire des vœux pour vous. Ils partent du cœur, et je vous assure que, s'ils pouvaient effectuer quelque chose, vous auriez une santé d'athlète et la force d'Hercule. Je vous la souhaite, en vous priant de ne me point oublier. Adieu, mon cher marquis.


412-a Nous présumons que l'exemplaire de Fleury dont Frédéric se servait alors est celui qui se trouve à la Bibliothèque royale de Berlin, en trente-six volumes in-8, reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche, savoir : l'Histoire ecclésiastique, par M. Fleury (jusqu'à l'an 1414), nouvelle édition, Paris, 1740, vingt volumes, et l'Histoire ecclésiastique, pour servir de continuation à celle de M. l'abbé de Fleury (jusqu'à l'an 1595), Paris, 1737-1741, seize volumes.