<298>vera exactement la situation de notre terre à l'égard du monde planétaire; il remarquera les nuages, et il examinera avec soin, pour voir si la cause que j'assigne aux vents est véritable.

En voilà assez pour la physique. Quant à la poésie, j'avais formé un dessein; mais ce dessein est si grand, qu'il m'épouvante moi-même lorsque je le considère de sang-froid. Le croiriez-vous? j'ai fait le projet d'une tragédie; le sujet est pris de l'Énéide; l'action de la pièce devait représenter l'amitié tendre et constante de Nisus et d'Euryale. Je me suis proposé de renfermer mon sujet en trois actes, et j'ai déjà rangé et digéré les matériaux; ma maladie est survenue, et Nisus et Euryale me paraissent plus redoutables que jamais.a

Pour vous, mon cher ami, vous m'êtes un être incompréhensible. Je doute s'il y a un Voltaire dans le monde; j'ai fait un système pour nier son existence. Non, assurément, ce n'est pas un homme qui fait le travail prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. Il y a à Cirey une académie composée de l'élite de l'univers, il y a des philosophes qui traduisent Newton, il y a des poëtes héroïques, il y a des Corneille, il y a des Catulle, il y a des Thucydide; et l'ouvrage de cette académie se publie sous le nom de Voltaire, comme l'action de toute une armée s'attribue au chef qui la commande. La Fable nous parle d'un géant qui avait cent bras; vous avez mille génies. Vous embrassez l'univers entier, comme Atlas qui le portait.

Ce travail prodigieux me fait craindre, je l'avoue; n'oubliez point que, si votre esprit est immense, votre corps est très-fragile. Ayez quelque égard, je vous prie, à l'attachement de vos amis, et ne rendez pas votre champ aride, à force de le faire rapporter. La vivacité de votre esprit mine votre santé, et ce travail exorbitant use trop vite votre vie.

Puisque vous me promettez de m'envoyer les endroits de la Hen


a Les deux alinéa qui commencent par « J'ai donné » sont omis dans l'édition de Kehl; nous les tirons des Œuvres posthumes, t. IX, p. 45-47.