60. A VOLTAIRE.

Loo, en Hollande, 6 août 1738.

Mon cher ami, je vous reconnais, je reconnais mon sang dans la belle Épître sur l'Homme249-a que je viens de recevoir, et dont je vous remercie mille fois. C'est ainsi que doit penser un grand homme, et ces pensées sont aussi dignes de vous que la conquête de l'univers l'était d'Alexandre. Vous recherchez modestement la vérité, et vous la publiez avec hardiesse lorsqu'elle vous est connue. Non, il ne peut y avoir qu'un Dieu et qu'un Voltaire dans la nature. Il est impossible que cette nature, si féconde d'ailleurs, recopie son ouvrage pour reproduire votre semblable.

Il n'y a que de grandes vérités dans votre Epître sur l'Homme. Vous n'êtes jamais plus grand ni plus sublime que lorsque vous restez bien ce que vous êtes. Convenez, mon cher ami, que l'on ne saurait bien être que ce que l'on est; et vous avez tant de raisons d'être satisfait de votre façon de penser, que vous ne devriez jamais vous rabaisser en empruntant celle des autres.

Que les moines, obscurément encloîtrés, ensevelissent dans leur<250> crasseuse bassesse leur misérable théologie; que nos descendants ignorent à jamais les puériles sottises de la foi, du culte et des cérémonies des prêtres et des religieux. Les brillantes fleurs de la poésie sont prostituées lorsqu'on les fait servir de parure et d'ornement à l'erreur; et le pinceau qui vient de peindre les hommes doit effacer la Loyolade.250-a

Je vous suis très-obligé et redevable à l'infini de la peine que vous vous donnez de corriger mes fautes. J'ai une attention extrême sur toutes celles que vous me faites apercevoir, et j'espère de me rendre de plus en plus digne de mon ami et de mon maître dans l'art de penser et d'écrire.

Point de comparaison, je vous prie, de vos ouvrages aux miens. Vous marchez d'un pas ferme par des routes difficiles, et moi, je rampe par des sentiers battus. Dès que je serai de retour chez moi, ce qui pourra être à la fin de ce mois, Césarion et Jordan voleront sur votre Épître sur l'Homme, et je vous garantis d'avance de leurs suffrages. Quant à sapientissimus Wolffius, je ne le connais en aucune manière, ne lui ayant jamais parlé ni écrit;250-b et je crois, comme vous, que la langue française n'est pas son fort.

Vôtre imagination, mon cher ami, nous rend conquérants à bon marché; aussi soyez persuadé que nous en aurons toute l'obligation à votre générosité. Je sais bien que si de ma vie j'allais à Cirey, ce ne serait pas pour l'assiéger. Votre éloquence, plus forte que les instruments destructeurs de Jéricho, ferait tomber les armes de mes mains. Je n'ai d'autres droits sur Cirey que ceux que doit payer la reconnaissance à une amitié désintéressée. Nouveau Jason, j'enlèverais la toison d'or; mais j'enlèverais en même temps le dragon qui garde ce trésor; gare madame la marquise!

<251>Au moins, madame, vous ne tomberiez pas entre les mains des corsaires. En généreux vainqueur, je partagerais avec vous, ne vous en déplaise, ce M. de Voltaire que vous voulez posséder toute seule.

Je reviens à vous, mon cher ami. De retour de mes conquêtes, il est juste que je jouisse du quartier d'hiver; ce sera M. de Maupertuis qui me le préparera. Vos idées sont excellentes sur son sujet; j'aurais souhaité que vous eussiez ajouté à ce que vous m'écrivez : Et nous partagerons ce soin entre nous deux.

M. Thieriot m'annonce une nouvelle édition de votre Philosophie de Newton. Je me réserve de vous en remercier lorsque je l'aurai reçue. Je ne sais ce que font mes lettres; elles doivent s'ennuyer cruellement en chemin. Il y a assurément quelque anicroche, car il y a plus de deux mois que l'encrier pour Émilie est parti. Le gros paquet devait vous être remis par la voie de Lunéville; je me flatte que vous l'avez à présent.

Je vous écris d'un endroit où résidait jadis un grand homme, et qu'habite maintenant le prince d'Orange. Le démon de l'ambition verse sur ses jours ses malheureux poisons. Ce prince, qui pourrait être le plus fortuné des hommes, est dévoré de chagrins dans son beau palais, au milieu de ses jardins et d'une cour brillante. C'est dommage, en vérité, car ce prince a d'ailleurs infiniment d'esprit, et des qualités respectables. J'ai beaucoup parlé de Newton avec la princesse; de Newton nous avons passé à Leibniz, et de Leibniz à la feue reine d'Angleterre, qui, suivant ce que m'a dit le prince, était du sentiment de Clarke.

J'ai appris à cette cour que s'Gravesande n'avait point parlé de votre traduction de Newton de la manière dont je l'aurais souhaité. Mon Dieu! les sentiments du cœur ne seront-ils donc jamais unis avec la grandeur, la richesse, l'esprit et les sciences?

Je n'ai point eu de lettres pendant tout mon voyage, quelques<252> soins que je me sois donnés; et je ne sais ce que fait notre pauvre Parnasse délabré de Berlin.

Jordan grandira de deux doigts quand il apprendra la place dont vous le jugez digne; votre lettre sera du bonbon que je lui donnerai à mon retour. Si ma plume pouvait vous dire tout ce que mon cœur pense, ma lettre n'aurait point de fin.

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire,252-a

Je ne vous dirai que très-peu, mon cher ami; pensez quelquefois à moi, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire; il ne faut point que je déplace quelque bonne pensée de votre esprit. Mes compliments à la marquise. Mon Dieu! on est si distrait ici, qu'on n'est point à soi-même. Aimez-moi un peu, car j'y suis très-sensible; et ne doutez point des sentiments d'estime avec lesquels je suis, monsieur, etc.


249-a Sixième Discours sur l'Homme. Sur la nature de l'Homme. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XII, p. 88.

250-a Allusion au passage du septième Discours sur l'Homme mentionné plus haut, p. 225.

250-b La première lettre de Frédéric à Chrétien Wolff est datée du 23 mai 1740. Voyez t. XVI, p. 195.

252-a Sixième Discours sur l'Homme. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XII, p. 94. Boileau dit dans l'Art poétique, chant I, v. 63 :
     Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.