<62> et notre attachement par je ne sais quelle sympathie qui se rencontre quelquefois dans les humeurs et dans la façon de penser. Je suis tout à fait de votre sentiment, qu'à notre âge il ne se forme plus de telles liaisons; il faut qu'elles soient contractées dans la jeunesse, fortifiées par l'habitude, et cimentées par une intégrité soutenue. Nous n'avons plus le temps de former de semblables liaisons; la jeunesse n'est point faite pour se prêter à notre façon de penser. Chaque âge a son éducation; il faut s'en tenir à ses contemporains, et quand ceux-là partent, il faut se préparer lestement à les suivre. J'avoue que les âmes sensibles sont sujettes à être bouleversées par les pertes de l'amitié : mais de combien de plaisirs indicibles ne jouissent-elles pas, qui seront à jamais inconnus à ces cœurs de bronze, à ces âmes impassibles (quoique je doute qu'il en existe de telles)! Toutes ces réflexions, mon cher d'Alembert, ne consolent point. Si je pouvais ressusciter des morts, je le ferais. Vous savez que ce beau secret s'est perdu. Il faut nous en tenir à ce qui dépend de nous. Lorsque je suis affligé, je lis le troisième livre de Lucrèce,a et cela me soulage. C'est un palliatif; mais pour les maladies de l'âme nous n'avons pas d'autre remède.

Je vous avais écrit avant-hier, et je ne sais comment je m'étais permis quelque badinage; je me le suis reproché aujourd'hui en lisant votre lettre. Ma santé n'est pas trop raffermie encore. J'ai eu un abcès à l'oreille, dont j'ai beaucoup souffert. La nature nous envoie des maladies et des chagrins pour nous dégoûter de cette vie, que nous sommes obligés de quitter; je l'entends à demi-mot, et je me résigne à ses volontés.

Vous me parlez, mon cher, de guerre et des avant-coureurs qui pronostiquent l'arrivée du dieu Mars. Ce que j'en sais, c'est que les Portugais poussent à bout la patience espagnole, et que, en conséquence d'un certain pacte de famille, le plus chrétien des rois sera dans le


a Voyez t. X, p. 226, et t. XIX, p. 49, 75 et 267.