244. DU MÊME.

Paris, 26 octobre 1781.



Sire,

Je commence par mettre aux pieds de Votre Majesté la reconnaissance du jeune étudiant qu'elle a bien voulu honorer de ses bontés. Vous trouverez, Sire, l'expression de cette reconnaissance dans la lettre que ce jeune homme a l'honneur d'écrire à V. M., et qu'il m'a remise il y a deux jours, au retour de ses vacances. Sa pauvre famille, ses maîtres, l'université de Paris, dont il est l'élève, partagent, Sire, tous les sentiments dont ce jeune homme est pénétré pour les bontés de V. M., et répètent avec lui, après Horace, le souhait qu'il fait, que V. M. aille le plus tard qu'il sera possible rejoindre dans l'Olympe les Auguste et les autres princes protecteurs des lettres, et qu'elle borne longtemps son bonheur à être appelée père encore plus que prince.227-a

<228>Je félicite d'avance la philosophie, conjointement et de concert avec V. M., des beaux jours qu'elle verra luire peut-être quand je ne serai plus, mais dont je ne désespère pas cependant que V. M. et moi ne voyions au moins l'aurore, tant il me semble que le César fouette rudement les chevaux ou les ânes qui tirent la voiture pontificale, dont la charpente mal assemblée menace de se briser bientôt. On dit que le saint-siége commence à être inquiet et à voir que l'affaire est sérieuse. Encore une fois, Sire, c'est à V. M., tout hérétique qu'elle est, que l'Allemagne et les autres peuples auront celte obligation, par le bel exemple qu'elle a donné aux princes, catholiques et autres, de la tolérance à la fois et du mépris pour toutes les superstitions humaines. Ce qui vaut encore mieux, Sire, et pour l'Allemagne, et pour l'Europe, c'est la gaîté si philosophique et si charmante avec laquelle V. M. pense, écrit et parle, parce que cette gaîté annonce en elle un principe de vie encore très-animé, et que tout ce qui pense en ce bas monde, j'oserais presque dire tout ce qui respire, au moins en Europe, a besoin de votre conservation. Pour moi, dont la frêle et chétive existence n'est malheureusement nécessaire à personne, j'imite autant que je puis l'exemple si bon à suivre de V. M., de rire de toutes les sottises, grandes et petites, qui se disent et qui se font dans ce bas monde, et j'éprouve que ma santé s'en trouve mieux.

Je connais assez M. Dubois, et depuis assez longtemps, pour assurer V. M. que c'est un homme de lettres instruit, versé dans l'histoire ancienne et moderne, qui a des connaissances du droit public, et qui a vu différentes parties de l'Europe. J'ai tout lieu de croire aussi que c'est un homme de bonnes mœurs et de bonne conduite, dont V. M. aurait sujet d'être satisfaite dans les différents emplois dont elle pourrait le charger. Il a professé à Varsovie l'histoire et le droit public, et n'a quitté cette place que par des raisons de santé, et avec les attestations les plus avantageuses et les plus authentiques, que j'ai vues et lues, de sa capacité et de sa bonne conduite. MM. Bi<229>taubé et Thiébault, qui le connaissent tous deux, ainsi que l'imprimeur Decker et plusieurs autres personnes, pourront rendre témoignage de lui à V. M., si elle juge à propos de les interroger à ce sujet. M. Bernoulli fait de lui une longue et honorable mention dans le volume de ses voyages où il parle de la Pologne. Si, d'après ces différents renseignements, V. M. croit pouvoir employer M. Dubois, je la prie de me donner ses ordres à ce sujet, pour son voyage.

V. M. est sans doute déjà informée que notre reine est accouchée d'un prince le 22 de ce mois.229-a

Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, etc.


227-a

Hic ames dici Pater atque Princeps.

Horace,

Odes

, liv. I, ode 2, v. 50.

229-a Louis-Joseph-Xavier-François, mort le 4 juin 1789.