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84. AU MÊME.

Quartier général de Leubnitz, 23 juillet 1760.



Mon très-cher frère,

J'ai bien reçu votre lettre du 20 de ce mois. Plût à Dieu que les vœux que vous faites pour la prompte réduction de Dresde auraient été exaucés! Mais il faut malheureusement que je vous dise que ce coup m'a manqué.242-a Je vous dirai selon la plus exacte vérité ce qui en a été la cause, savoir, qu'en premier lieu mon artillerie m'y a mal secondé, et qu'en second lieu mon artillerie de siége m'arriva trop tard de Torgau, par la nonchalance et les mauvaises dispositions qu'avaient faites ceux à qui j'avais donné la commission pour son transport, de sorte que cette artillerie ne m'arriva que trois jours après que je me fus rendu maître de la Pirnaische Vorstadt. Là-dessus Daun s'est retourné avec toute son armée, qu'il a fortifiée encore de quelques détachements des corps de Loudon et de Beck; ce qui m'obligea de retirer mes postes du Weissen Hirsch et des Fischhäuser,242-b et par conséquent aussi le corps sous les ordres du prince de Holstein, qui campait à Nauendorf. Je n'ai pas eu assez de troupes pour me soutenir des deux côtés de la rivière contre un ennemi voisin et trop supérieur en nombre; ainsi j'ai mieux aimé de retirer de bonne grâce mes détachements que de hasarder d'être battu en détail. Voilà ce qui a été la cause que Daun est devenu maître de la ville de Dresde au delà de l'Elbe. Hier matin, encore avant le lever du soleil, il a voulu attaquer notre poste dans la Pirnaische Vorstadt; mais j'ai retiré mon artillerie de siége et presque tous mes canons des différents postes susdits que nous avions occupés. L'ennemi sor<243>tit de la ville avec seize bataillons; si les dispositions que j'avais faites à ce sujet avaient été exécutées, l'ennemi aurait bien perdu quatre mille jusqu'à cinq mille hommes; nonobstant cela il a été vivement repoussé et culbuté dans la ville, et nous lui avons pris le général Nugent, quelques officiers, et jusqu'à deux cents hommes prisonniers, en sorte que cette affaire lui a coûté au delà de mille hommes. Mais comme Daun a fait construire deux ponts de bateaux sur l'Elbe, et qu'il a campé son armée auprès de ce qu'on dit les Scheunen, il n'a pas été praticable que j'eusse pu continuer le siége. D'ailleurs, toute ma munition de l'artillerie de siége a été consommée jusqu'à six cents coups encore.

Lacy campe avec son corps de Gross-Sedlitz jusqu'à Dohna, le défilé devant soi, l'armée de l'Empire derrière Maxen. Vous verrez par là qu'il m'est impossible d'entreprendre quelque chose contre l'ennemi. De l'Altstadt Dresde, jusqu'à la troisième partie en a été réduite en cendres contre mon intention et ordres, qui étaient de ménager la ville, mais de faire jouer l'artillerie contre les ouvrages de fortification. Je ne doute pas que mon ministre comte de Finckenstein, que j'ai fait informer des circonstances qui ont occasionné cet incendie, ne vous en aura fait communication.

Quant à vos arrangements, dont votre lettre m'instruit, je ne saurais que les applaudir parfaitement et approuver absolument vos idées. Selon mes lettres du 9 de ce mois, le terme de l'ouverture de la campagne des Russes ne doit être qu'au 27, ce que vous saurez mieux et avec plus d'exactitude que moi ici.

Contre les Russes il ne vous faudra que des camps forts et bons; au cas que vous ne trouviez pas de votre convenance de les attaquer vous-même, ils ne vous attaqueront pas, ce dont vous sauriez être presque tout à fait assuré; mais si vous croyez en quelque façon de réussir contre Loudon ou contre Beck, je ne saurais que de le bien approuver. Dans le cas que vous ayez du succès en Silésie, vous au<244>rez alors, le cas l'exigeant, la liberté (et je vous autorise par la présente à cela) de vous faire joindre d'une partie des garnisons des forteresses qui seront alors le moins exposées, pour en fortifier votre infanterie, soit de Neisse, soit de Schweidnitz, soit de Breslau, selon que les circonstances le permettront. Je vous communique à la suite de celle-ci une relation que je viens de recevoir de Cottbus; vous en verrez qu'avant que Daun ait marché vers la Silésie, Loudon, affaibli par toutes les pertes en hommes qu'il a essuyées, n'a eu, tout compté, que trente mille hommes à peu près. A présent que Daun en a beaucoup retiré, je crois qu'en décomptant les troupes absentes, que Loudon a envoyées vers Glatz et en d'autres contrées de la Silésie, il ne pourra vous opposer au delà de quinze mille hommes. Vous ferez réflexion encore sur ce qui vous conviendra le plus, ou d'agir contre Loudon avant le temps que les Russes sauraient avancer, ou de choisir mieux votre moment et temps à cela, ou au temps où les Russes commenceront à se mettre en marche pour lui approcher.

Il y a quarante canons à Breslau, pièces de campagne, dont vous pourrez disposer selon le besoin. Nous nous attendons ici à de petits combats; peut-être cela en viendra-t-il à quelque chose de plus. Adieu, cher frère; je fais la vedette ici de trois côtés.244-a


242-a Voyez t. V, p. 58 et suivantes.

242-b Il faut lire du Fischhaus (voyez t. V, p. 59 et 61); c'est la maison du garde forestier.

244-a De la main du Roi.