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ŒUVRES DE FRÉDÉRIC LE GRAND TOME XXVI.

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ŒUVRES DE FRÉDÉRIC LE GRAND TOME XXVI. BERLIN IMPRIMERIE ROYALE (R. DECKER) MDCCCLV

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CORRESPONDANCE DE FRÉDERIC II ROI DE PRUSSE TOME XI. BERLIN IMPRIMERIE ROYALE (R. DECKER) MDCCCLV

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CORRESPONDANCE TOME XI.

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AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.

Ce volume et le suivant renferment la correspondance de Frédéric avec ses parents. Les lettres dont elle se compose montrent combien ce prince savait goûter et sentir les douces affections de la famille; elles complètent la correspondance du monarque avec ses amis, et forment une des parties les plus intéressantes de notre édition des Œuvres du grand roi, qu'on peut appeler à bon droit son autobiographie authentique. Nous pouvons donc nous féliciter d'avoir surmonté, grâce à l'entremise de M. Alexandre de Humboldt, les nombreuses difficultés qui se sont longtemps opposées à notre désir de posséder dans son ensemble ce recueil, sans lequel plusieurs côtés du caractère de Frédéric n'auraient jamais été connus et appréciés comme ils méritent de l'être. Ainsi c'est avec une vive satisfaction que nous nous voyons à même de rectifier le passage de la Préface de l'Éditeur (t. I, p. XXIII) où nous disions que la direction des Archives n'avait pas été autorisée à nous communiquer toute la correspondance du Roi avec sa famille.

La correspondance que nous présentons ici au lecteur se divise d'elle-même en deux parties. La première contient les lettres que Frédéric a échangées avec sa femme, sa mère, ses trois frères et ses six sœurs. La seconde renferme sa correspondance avec ses autres parents de sang et avec ses parents par alliance, c'est-à-dire, avec sa grand' tante la margrave douairière Albert, avec ses oncles les margraves Henri et Charles, avec ses beaux-frères, ses neveux et ses nièces, avec son cousin le prince Guillaume IV d'Orange, enfin avec la landgrave Caroline de Hesse-Darmstadt, belle-mère du Prince de Prusse. La correspondance de Frédéric<II> avec son père étant tout entière en allemand, nous avons dû la placer en tête de sa correspondance en cette langue, qui clôt la partie épistolaire de ses Œuvres.

L'abondance des matières ne nous a permis de faire entrer dans ce vingt-sixième volume de notre édition que cinq correspondances, celles de Frédéric avec sa femme, avec sa mère et avec ses frères. Ce volume embrasse une période de cinquante-quatre ans, qui commence le 7 février 1732, et finit le 7 août 1786; il contient sept cent onze lettres, dont six cent huit du Roi.

I. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA REINE ÉLISABETH SA FEMME. (13 juin 1739 - 1786.)

Élisabeth-Christine, fille de Ferdinand-Albert, duc de Brunswic-Bevern, naquit à Wolfenbüttel le 8 novembre 1715. Ses fiançailles avec Frédéric eurent lieu à Berlin le 10 mars 1732; le mariage fut béni, le 12 juin 1733, à Salzdalum près de Wolfenbüttel, par Philippe-Louis Dreyssigmark, abbé de Riddagshausen. La Princesse royale fit son entrée solennelle à Berlin le 27 juin 1733. Depuis son mariage jusqu'à l'avénement de son mari, elle vécut avec lui à Ruppin et à Rheinsberg, et ce temps fut le plus heureux de sa vie.II-a Mais lorsque Frédéric fut monté sur le trône, les relations des deux époux prirent un caractère tout différent. La Reine résida, dès ce moment, en hiver au château de Berlin, en été à celui de Schönhausen. Ses rapports avec le Roi devinrent d'année en année moins intimes. Il n'alla jamais la voir chez elle,II-b et ne l'invita jamais à venir à Sans-Souci. Elle ne connut pas cette résidence, et n'osa même jamais aller soigner le Roi dans ses <III>maladies.III-a Ce fut le 18 janvier 1785 qu'elle le vit pour la dernière fois, à Berlin. Elle mourut dans cette ville le 13 janvier 1797, sans avoir eu d'enfants.

On voit par ce qui précède combien Frédéric avait peu de relations avec sa femme en temps ordinaire. Les soucis de la guerre ne l'en rapprochaient pas davantage. Ses campagnes finies, il éprouvait le besoin d'avoir auprès de lui quelques amis et quelques membres de sa famille, entre autres sa sœur Amélie,III-b pour jouir de ce qu'il appelait une société douce (lettre au prince Henri, du 14 janvier 1758III-c). Mais il n'invita jamais la Reine à se joindre à ces amis; il ne la vit même pas de toute la guerre de sept ans, à partir du mois de janvier 1757. Il parle très-rarement d'elle dans ses ouvrages et dans sa correspondance. Il n'en fait aucune mention dans ses nombreuses lettres à la margrave Wilhelmine de Baireuth (dès 1740), à la duchesse Louise-Dorothée de Saxe-Gotha, à l'électrice Marie-Antonie de Saxe et à la landgrave Caroline de Hesse-Darmstadt. Il semblerait, à lire ces correspondances, qu'il ne fût pas marié. Ses lettres à madame de Camas, grande gouvernante de la Reine, renferment, à la vérité, quelques passages évidemment écrits à l'adresse de cette princesse; mais son nom ne s'y trouve pas.III-d Madame de Camas, qui avait pour la Reine un attachement aussi tendre que respectueux, parle également d'elle sans la nommer, dans sa réponse du 20 novembre 1762. Dans quelque disposition d'esprit que se trouve Frédéric, il observe la même manière d'agir sur ce point. Ainsi il ne dit pas un mot de la ReineIII-e dans sa première Disposition testamentaire, écrite deux jours avant la bataille de Mollwitz, et adressée au prince Guillaume son frère et son héritier présomptif; cependant il recommande à celui-ci, de la manière la plus pressante, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses amis, ses secrétaires et ses domestiques. Il ne parle guère de sa femme, dans les volumes précédents, que t. I, p. 187, t. XVII, p. 57 et 58, et t. XVIII, p. 179 et 180. Elle n'occupe pas plus de place dans ses poésies, et il ne lui en a adressé ni dédié aucune. Voltaire, à son tour, se faisant en quelque sorte l'écho de Frédéric, garde le silence sur la Reine dans les vers qu'il adresse à son héros, le 28 novembre 1740,III-f avant de retourner en France, et où il encense le Roi, la<IV> Reine-mère et ses enfants, en un mot, tout ce qui avait excité son admiration à Berlin. Même dans ses moments de tristesse, Frédéric, parlant de ses plus chers amis et parents morts pendant son absence, surtout pendant la guerre de sept ans, exprime son appréhension de se retrouver seul dans ses palais à son retour,IV-a et il garde sur sa femme un silence aussi complet que si elle n'eût jamais existé pour lui. Il va même, à ce qu'il semble, jusqu'à plaisanter sur son mariage, par exemple dans sa lettre à Voltaire, du 23 mars 1740 :

Les beaux-arts ont pour moi l'attrait d'une maîtresse;
La triste royauté, de l'hymen la rudesse;
J'aurais su préférer l'état heureux d'amant
A celui qu'un époux remplit si tristement.

Il écrit encore au marquis d'Argens, le 15 novembre 1757 : « J'ai le sort de Mithridate; il ne me manque que deux fils et une Monime; » et à l'électrice douairière de Saxe, le 8 août 1769 : « Salomon avait un sérail de mille femmes, et ne croyait point en avoir assez; je n'en ai qu'une, et c'en est encore trop pour moi. »

Malgré cet éloignement, Frédéric ne laissait pas d'éprouver pour la Reine une profonde estime, qu'elle avait su lui inspirer par sa conduite aussi délicate que digne et pure. Les éloges sentis qu'il donne aux vertus de cette princesse dans son mémorable testament du 8 janvier 1769IV-b en sont une preuve précieuse, et adoucissent l'impression pénible que fait éprouver l'oubli dans lequel il laissa languir cette femme respectable.

Quoique la correspondance de Frédéric avec la reine Élisabeth ne puisse être comparée pour sa valeur intrinsèque à celles des volumes précédents, elle offre cependant un vif intérêt, à cause du jour qu'elle jette sur les rapports du monarque avec sa femme. L'esprit qui anime les augustes époux se reflète même dans la forme de leurs lettres. Celles de Frédéric, fort polies, cérémonieuses même, sont sèches et souvent glaciales. Les lettres de la Reine, au contraire, respirent un attachement tendre, mais timide et triste.

La correspondance qui nous occupe a été publiée pour la première fois par M. de Hahnke, qui a annexé à son estimable ouvrage, Elisabeth Christine, etc., p. 332-337, six lettres de cette princesse, et, p. 337-385, cent dix lettres de<V> Frédéric. Notre recueil se compose de cent dix-sept lettres, dont cent onze de Frédéric et sixV-a de la Reine. A l'exception d'une pièceV-b que nous devons aux Archives de Brunswic, nos lettres sont toutes imprimées sur les autographes conservés aux Archives de la maison royale. Nous avons puisé à la même source douze piècesV-c qui ne se trouvent pas dans l'ouvrage de M. de Hahnke. En revanche, nous avons omis douze lettres sans date et sans importance, comprises dans son recueil.V-d

II. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA REINE SOPHIE SA MÈRE. (7 février 1732 - mai 1757.)

Sophie-Dorothée, fille de l'électeur George-Louis de Hanovre, qui devint roi d'Angleterre en 1714 sous le nom de George Ier, et de la princesse Sophie-Dorothée de Brunswic-Lünebourg, naquit à Hanovre le 16 mars (27 mars nouveau style) 1687. Elle épousa, le 28 novembre 1706, Frédéric-Guillaume, Prince royal et, depuis le 25 février 1713, roi de Prusse. De ce mariage naquirent, outre trois fils et une fille qui moururent fort jeunes : en 1709, la princesse Wilhelmine, margrave de Baireuth; en 1712, Frédéric II; en 1714, la princesse Frédérique, margrave d'Ansbach; en 1716, la princesse Charlotte, duchesse de Brunswic; en 1719, la princesse Sophie, margrave de Schwedt; en 1720, la princesse Ulrique, reine de Suède; en 1722, le prince Auguste-Guillaume; en 1723, la princesse Amélie, abbesse de Quedlinbourg; en 1726, le prince Henri; et en 1730, le prince Ferdinand.

La reine Sophie, veuve depuis le 31 mai 1740, mourut à Berlin, au château de Monbijou, le 28 juin 1757. Son corps fut déposé, non à Potsdam, auprès celui de son mari, mais dans le caveau de la cathédrale de Berlin, selon le désir qu'elle en avait formellement exprimé. Le 2 juillet 1757, Frédéric, alors à son quartier <VI>général de Leitmeritz, donna à ses ministres d'État l'ordre de se conformer au vœu de sa mère, qui en avait recommandé l'accomplissement à la princesse Amélie. Cet ordre fut exécuté dans la nuit du 4 juillet.

Frédéric avait pour sa mère l'attachement le plus respectueux et le plus tendre. A son avénement, il lui donna le titre de Reine-mère,VI-a et comme elle voulait le nommer Votre Majesté : « Appelez-moi toujours votre fils, lui dit-il; ce titre est plus précieux pour moi que la dignité royale. »VI-b Il ne cessa de lui témoigner son affection par des attentions de toute espèce. A Noël 1744, par exemple, il lui donna une cassette renfermant mille pistoles, du myrte et de l'encens; ce présent était accompagné de vers fort aimables. Une autre fois, au mois de mars 1745, la Reine-mère, voulant aller se promener en voiture, fut agréablement surprise en voyant que son fils avait renouvelé ses équipages avec le plus grand luxe.VI-c Chaque année, Frédéric arrangeait des divertissements pour cette princesse : c'était tantôt une fête champêtre, tantôt une tournée dans les châteaux des princes ses frères. Le voyage que la Reine-mère fit, au mois d'avril 1745, à Oranienbourg et à Rheinsberg,VI-d et qui dura neuf jours, est connu par la pompeuse description qu'en fit le baron de Pöllnitz.VI-e L'année suivante, la fête de famille commença à Charlottenbourg; Frédéric l'avait annoncée à sa sœur de Baireuth, en lui écrivant, le 10 mai : « A mon retour de Pyrmont, la Reine douairière viendra (le 27 juin) à Charlottenbourg, où je ferai ce que je pourrai pour lui faire passer le temps agréablement. De là nous irons à Oranienbourg, où nous vivrons sur les crochets de mon frère de Prusse, et de là toute la compagnie se rendra à Rheinsberg, chez mon frère Henri. »VI-f Frédéric parle aussi de cette fête dans sa lettre inédite à son frère le prince Guillaume, de Potsdam, 17 juin 1746. « Nous voulons, dit-il, amuser notre mère par un voyage champêtre et par des plaisirs de la campagne. Tenons-nous à ce projet, et ne mêlons point les orties et les ronces aux jasmins et aux roses. » En 1747, la famille royale eut à Charlottenbourg une<VII> réunion où la femme de Frédéric fut invitée sur sa demande expresse.VII-a Enfin, chaque année, depuis 1746, le Roi faisait donner un opéra le 27 mars, anniversaire de la naissance de sa mère, qu'il considérait comme la principale fête de la maison royale. C'est par toutes ces attentions aussi tendres que délicates que Frédéric sut embellir la vieillesse de celle qui lui avait donné le jour.

Ses ouvrages littéraires, miroir fidèle de sa vie morale, sont pleins des témoignages les plus touchants de la vénération et de l'affection qu'il éprouvait pour la Reine sa mère.VII-b La conduite de la famille royale, celle des courtisans, les lettres même de Voltaire,VII-c étaient le reflet de la piété filiale du monarque. Ce sentiment ne perdit rien de son énergie avec les années. Une lettre écrite par Frédéric à son frère le prince Ferdinand, le 3 mai 1782, exprime sa volonté de conserver dans son ancien étatVII-d le château de Monbijou, que la reine Sophie avait bâti, et qu'elle habitait préférablement à toute autre résidence.VII-e Enfin, sur son ordre exprès du 20 avril 1763, les dames d'honneur de la reine défunte conservèrent à la cour et partout le rang qu'elles avaient eu du vivant de cette princesse.VII-f

On peut comprendre, d'après ce qui précède, la douleur que dut causer à Frédéric la mort de sa mère, qui lui fut annoncée par la Reine sa femme dans une lettre reçue le 1er juillet, vers sept heures du soir. Les Memoirs and papers of Sir Andrew Mitchell renferment, t. I, p. 356-359, une description saisissante de l'impression que cet événement produisit sur le Roi. Il n'avait pas revu la Reine-mère depuis le séjour qu'il avait fait à Berlin du 4 au 12 janvier 1757. La douleur profonde à laquelle il était en proie, ainsi que toute la famille royale, est dépeinte avec vérité dans le journal de l'aide de camp du prince Henri, comte Henckel de Donnersmarck (Militärischer Nachlass des General-Lieutenants Grafen Henckel von Donnersmarck, t. I, IIe partie, p. 242, Leitmeritz, 1er et 2 juillet). Mais, sans chercher ailleurs, les lettres du Roi à ses sœurs Amélie et Wilhelmine, du 1er et du 5 juillet, expriment de la manière la plus vive et la plus naturelle l'affliction dans laquelle le plongea cette perte irréparable.

<VIII>Ces détails montrent suffisamment qu'on ne saurait accorder une entière confiance aux renseignements que la margrave de Baireuth donne, dans ses Mémoires, sur le caractère des relations de Frédéric avec sa mère. Un examen attentif de cet ouvrage permet de supposer que celle qui en est l'auteur cherchait plutôt à faire briller son esprit qu'à raconter les faits dans toute leur vérité. Elle prétend, par exemple,VIII-a que la reine Sophie s'était toujours flattée d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit de son fils, et d'exercer, dès qu'il serait monté sur le trône, une certaine influence sur le gouvernement. Le Roi aurait dit à sa sœur, en 1734, en parlant de l'avenirVIII-b : « J'aurai de grandes considérations pour la Reine ma mère, je la rassasierai d'honneurs; mais je ne souffrirai point qu'elle se mêle de mes affaires, et si elle le fait, elle aura à qui parler. » Nous savons que personne n'eut jamais d'empire sur l'esprit de Frédéric, ni aucune part à son gouvernement, et que l'indépendance absolue de son caractère se révéla dès son séjour à Rheinsberg. Sa mère ne pouvait donc pas se faire d'illusions à cet égard. Mais la Margrave ne ménage personne dans ses Mémoires, et elle déchire sans pitié ses plus proches parents,VIII-c qu'elle fait pourtant profession de chérir.VIII-d Elle cherche avant tout à exciter la curiosité du lecteur;VIII-e pour cela tout lui est bon, jusqu'aux traits amers lancés contre celle dont elle tenait la vie.VIII-f Il est donc évident que les Mémoires de la margrave de Baireuth, plus piquants que consciencieux, ne peuvent servir de preuve contre le caractère de la reine Sophie, ni contre la nature affectueuse de ses rapports avec Frédéric.

Les Archives de la maison royale conservent un grand nombre de lettres adressées par la reine Sophie à son fils, depuis le 7 février 1732 jusqu'au mois de février 1756. Elles sont toutes écrites sur du papier à tranche dorée, et en français, à une seule près, qui est en allemand.VIII-g Malheureusement ce recueil ne renferme que les six lettres de Frédéric que nous présentons au lecteur. Quatre de ces pièces (nos 7, 8, 9 et 11) faisaient partie de la collection d'autographes de feu<IX> S. M. Frédéric-Guillaume III, et ont été trouvées au commencement du recueil des lettres de la Reine-mère dont nous venons de parler; les deux autres (nos 5 et 13) y sont insérées à leur rang de date. Quant à notre no 15, nous le tirons des Œuvres diverses du Philosophe de Sans-Souci (sans lieu d'impression), 1761, t. III, p. 128. Les Mémoires de la margrave de Baireuth contiennent encore, t. I, p. 160, une lettre de Frédéric à sa mère, de l'année 1729; mais comme l'auteur dit n'avoir fait qu'en donner le contenu « à peu près tel qu'il était, » nous n'avons pas osé admettre cette pièce dans notre édition.

L'Appendice de cette correspondance renferme : 1o la lettre écrite par le Prince de Prusse à sa sœur la margrave de Baireuth, Berlin, 23 décembre 1744, en lui communiquant les vers de Frédéric qui accompagnaient la cassette envoyée par celui-ci à sa mère, aux fêtes de Noël de la même année; 2o l'Ordre de Frédéric aux ministres d'État et de Cabinet comtes de Podewils et de Finckenstein, Leitmeritz, 2 juillet 1757, ordre relatif au vœu qu'avait formé la Reine-mère d'être enterrée dans le caveau de la cathédrale de Berlin.

III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SON FRÈRE LE PRINCE DE PRUSSE. (4 novembre 1736-24 janvier 1758.)

Le prince Auguste-Guillaume, second fils de Frédéric-Guillaume Ier, naquit à Berlin le 9 août 1722. Son père lui donna, le 30 août 1730, le deuxième régiment de cuirassiers, en garnison à Kyritz,IX-a dont le Prince royal avait été le chef jusqu'à sa tentative d'évasion. Le 1er septembre 1731, le prince Auguste-Guillaume fut nommé gouverneur de la Poméranie. Il n'était que capitaine dans son régiment de cavalerie, lorsque Frédéric le fit colonel d'infanterie, le 23 juin 1740. Il fut élevé au grade de général-major en 1741, par brevet du 8 novembre. Vers la fin de 1742, tout en conservant son régiment de cavalerie, il devint de plus chef du 18e d'infanterie, en garnison à Spandow.IX-b Le 20 janvier 1745, il fut nommé <X>lieutenant-général, par brevet du 22 juin 1742, et, le 27 mai 1756, général d'infanterie.

Le 17 novembre 1740, Frédéric plaça auprès du prince Guillaume son ami intime le général-major comte de Truchsess; mais la guerre qui survint bientôt après appela celui-ci à d'autres fonctions.

En janvier 1741, le Roi laissa à Breslau son frère Guillaume et son ami Keyserlingk, « pour éviter, dit-il lui-même, de les exposer aux dangers de la guerre. »X-a Mais plus tard, le prince se trouva toujours à l'armée, et il se distingua à Chotusitz, à Hohenfriedeberg, à Soor et à Lowositz. Il reçut, le 24 juin 1757, peu de jours après la bataille de Kolin, une lettre où Frédéric lui disait qu'il lui destinait le commandement de l'armée battue; cette armée devait être renforcée de plusieurs régiments et couvrir l'Elbe. Le prince, qui était alors au camp de Leitmeritz avec le feld-maréchal Keith, accepta ce commandement avec reconnaissance. Il eut, le 27 juin, dans ce même camp, une longue conversation avec le Roi, qui lui dit tout ce qu'il attendait de lui. On connaît la malheureuse issue de la campagne du prince, qui en a fait lui-même une relation circonstanciée.X-b Frédéric, de son côté, a raconté cette campagne dans une pièce inédite fort intéressante qu'il dressa à Leitmeritz, où il la finit le 1er août 1757. Elle est intitulée : Raisons de ma conduite militaire depuis la bataille de Prague. Voici le jugement que Frédéric y porte sur le prince : « Mon frère, dit-il, a de l'esprit, des connaissances, le meilleur cœur de l'univers, mais point de résolution, beaucoup de timidité, et de l'éloignement pour les partis vigoureux. » Lorsque le Roi revit son frère au camp de Bautzen, le 29 juillet, il lui témoigna son mécontentement avec assez de dureté pour que le prince crût devoir quitter l'armée.X-c Il se rendit à Dresde le 30, puis à Torgau, à Wittenberg et à Leipzig, enfin, le 13 novembre, au château d'Oranienbourg, dont le Roi lui avait fait présent en 1745. L'année suivante, il forma le projet d'aller faire la campagne, comme volontaire, dans le corps d'armée commandé par le feld-maréchal de Lehwaldt; mais le Roi l'en fit dissuader par le comte de Finckenstein (lettre à ce ministre, Grüssau, 24 mars 1758). Le<XI> 20 avril, le Prince de Prusse fit son testament, dont il confia l'exécution à son frère le prince Henri,XI-a et il mourut à Oranienbourg le 12 juin 1758. Cette perte fit la plus grande peine à Frédéric. « Je viens de recevoir encore des nouvelles de Berlin, écrit-il au prince Henri, d'Opotschna, 20 juillet. Quelquefois mes affaires m'étourdissent sur nos malheurs communs; mais tout d'un coup, quand cela me revient à l'esprit, mon cœur saigne, et je deviens d'une mélancolie horrible. Chaque lettre de mes sœurs, la vue du régiment,XI-b tout me rend d'une sensibilité affreuse. »XI-c Ce passage n'est pas le seul où Frédéric exprime la douleur véritable que lui causait la perte de son frère. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits,XI-d et l'on voit que s'il avait parfois traité le prince avec sévérité, il n'avait jamais cessé d'avoir la plus tendre affection pour lui.

Cette affection, il la lui témoigna constamment. Ses lettres sont toujours amicales, même dans les moments où il croit avoir à se plaindre de son frère. De plus, il lui adressa, le 28 novembre 1738, l'Épître qui se trouve dans les Œuvres du Philosophe de Sans-Souci (t. X, p. 61-67 de notre édition); il le choisit en 1740 pour l'accompagner à Strasbourg;XI-e en 1751, enfin, il lui dédia ses Mémoires de Brandebourg, en rendant l'hommage le plus flatteur à son noble et aimable caractère.XI-f

Le prince Guillaume, que le Roi déclara Prince de Prusse, c'est-à-dire, héritier présomptif, le 30 juin 1744,XI-g avait épousé, le 6 janvier 1742, la princesse Louise de Brunswic-Wolfenbüttel, sœur de la reine Élisabeth. De ce mariage naquirent : le prince Frédéric-Guillaume, successeur de Frédéric;XI-h le prince Henri, dont l'Éloge se trouve t. VII, p. 43-56; la princesse Wilhelmine (t. VI, p. 19 et 250, et t. XXIII, p. 156 et 282); et le prince George-Charles-Émile, ne le 31 octobre 1758, mort dans la nuit du 15 au 16 février 1759.

Le Militärischer Nachlass du comte Victor-Amédée Henckel de Donnersmarck<XII> donne une idée très-nette de l'amitié qui unissait les trois frères de Frédéric, et du mécontentement que leur faisait éprouver la guerre de sept ans. Ils ne savaient pas apprécier le génie et le caractère du Roi, et ils considéraient cette guerre, vraiment inévitable, comme devant amener la ruine de la patrie. Le Prince de Prusse s'exprime sans détour à ce sujet dans sa lettre du 5 octobre 1756 au marquis de Valori, ambassadeur de France à Berlin : « Tout ce que vous me dites dénote, dit-il, la conjuration de la perte de notre État. Si cela est résolu dans le livre des destins, nous ne pouvons l'échapper. Si l'on avait demandé mon avis il y a un an, j'aurais conseillé de conserver l'alliance que nous avions contractée depuis seize ans, et qui était naturellement avantageuse; mais si on demande actuellement mon avis, je dirai que, cela ne pouvant plus se faire, nous sommes dans le cas d'un capitaine de vaisseau qui défend son navire le mieux qu'il peut, et quand il ne trouve plus d'autre moyen, plutôt que de se rendre à de honteuses conditions, il met le feu à la sainte-barbe, et il périt avec honneur. Rappelez-vous la lettre que François Ier écrivit à sa mère après la bataille de Pavie; telle doit être celle que le dernier Prussien écrira. Ce seront mes enfants peut-être qui seront les victimes des fautes passées. »XII-a

Notre édition de la correspondance de Frédéric avec le Prince de Prusse renferme soixante-douze lettres, dont cinquante et une du Roi. Nous les tirons des Archives de l'État, qui en conservent les originaux, presque tous autographes. Elles étaient inédites, à l'exception des lettres échangées entre le Roi et le prince à l'occasion du commandement confié à celui-ci en 1757. La Relation que le prince rédigea de son expédition est accompagnée de ces lettres, qui en sont les pièces justificatives. Elles sont au nombre de vingt-trois, dont dix de Frédéric et treize de son frère. Les Archives de l'État conservent le manuscrit original de la Relation, en français et en allemand; les deux textes sont de la main d'un secrétaire. Le texte allemand a été corrigé par le prince, et il est également accompagné d'une traduction allemande des vingt-trois lettres dont nous venons de parler. Cet ouvrage, que le Prince de Prusse semble avoir préparé pour le livrer à l'impression, a paru pour la première fois sous le titre de : Anekdoten zur Erläuterung der Brandenburgischen Geschichte und des letzteren Krieges.XII-b Gedruckt im Jahre 1769<XIII> (sans lieu d'impression ni nom de libraire), cent six pages in-8. Il a été réimprimé sous le litre de : Relation des Prinzen von Preussen aus einer Handschrift der Manheimer Bibliothek (jetzt Münchener Centralbibliothek), dans les Beyträge zur Geschichte und Litteratur, vorzüglich aus den Schätzen der pfalzbaierischen Centralbibliothek zu München. Herausgegeben von Joh. Chr. Freyherrn von Aretin. München, 1805, t. IV, p. 71-112 et 161-178. Cette réimpression vient d'être reproduite à part sous le titre de : Beitrag zur Geschichte des Feldzugs von 1757, mitgetheilt von J. Heilmann, Königlich Baierschem Oberlieutenant. Berlin, 1854, soixante-trois pages in-8.

Les Anekdoten de 1769 furent remises en français et imprimées en 1771, puis reproduites trois fois l'année suivante. Voici les titres de ces quatre éditions :

1o Lettres secrètes touchant la dernière guerre, de main de maître. Divisées en deux parties. A Francfort, aux dépens de la Compagnie des libraires, 1771, deux cent trente-deux pages in-8. La première partie (p. 1-92) est intitulée : Anecdotes pour servir à l'histoire de Brandebourg et à l'éclaircissement de la dernière guerre.

2o Lettres secrètes touchant la dernière guerre, de main de maître. Divisées en deux parties. Nouvelle édition. A Francfort, et se trouve à Amsterdam, 1772, cent quarante-six pages in-12. La première partie (p. 1-57) est intitulée : Anecdotes pour servir à l'histoire de la maison de Brandebourg et à l'éclaircissement de la dernière guerre.

3o Lettres secrètes touchant la dernière guerre, divisées en trois parties. Amsterdam, 1772. La première partie renferme la Relation du Prince de Prusse et les vingt-trois lettres dont il a été fait mention plus haut.

4o Recueil de lettres de S. M. le roi de Prusse, pour servir à l'histoire de la guerre dernière. Le tout enrichi de notes par un officier général au service de la maison d'Autriche. Leipzig, 1772.XIII-a Il faut remarquer qu'il existe sous ce même titre deux éditions, l'une de quatre-vingt-dix-huit et de cent quatre-vingt-deux que Frédéric désignait la guerre que Tempelhoff a nommée le premier, en 1783, la guerre de sept ans. Voyez t. IV, p. III; t. VI, p. 86, 108, 109, 114, 116, 142 et 143; t. IX, p. 167 et 211; t. XXIII, p. 211; ci-dessous, p. 349 et 406.<XIV> pages petit in-8, l'autre de deux cent quatre-vingt-dix pages grand in-8. La première partie de l'une comme de l'autre renferme la Relation et les lettres.

Comme les quatre textes français que nous venons d'énumérer ne sont en réalité qu'une seule et même traduction des Anekdoten de 1769, notre recueil des lettres qui s'y trouvent est la première publication de celles-ci qui ait été faite d'après les originaux.

Nous devons enfin mentionner une Lettre du Prince de Prusse mourant au Roi son frère, publiée à Erlangen en 1758, vingt-trois pages petit in-8. Elle commence par ces mots : « Sire, je n'ai plus que vingt-quatre heures à vivre; les médecins viennent de me l'annoncer, etc. » Cette pièce étant controuvée, nous ne l'avons pas admise dans notre édition.

IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SON FRÈRE LE PRINCE HENRI. (3 février 1737 - 28 juin 1786.)

Le prince Frédéric-Henri-Louis, communément appelé le prince Henri,XIV-a était le troisième fils de Frédéric-Guillaume Ier. Il naquit à Berlin le 18 janvier 1726. Son père le nomma enseigne en 1738, et lieutenant l'année suivante. Le 27 juin 1740, Frédéric le fit colonel et chef du 35e d'infanterie, en garnison à Spandow; il l'éleva au grade de général-major le 15 juillet 1745, à celui de lieutenant-général le 21 février 1757, et à celui de général d'infanterie en 1758, par brevet du 20 octobre.

La carrière militaire du prince Henri fut très-brillante. Il assista à la bataille de Chotusitz; il défendit avec succès, en 1744, la ville de Tabor,XIV-b et se signala spécialement à la bataille de Hohenfriedeberg. En 1757, il se distingua d'abord à Prague. Après la bataille de Kolin, Frédéric lui confia un petit corps de troupes pour défendre le grand magasin et l'hôpital de l'armée campée à Leitmeritz. Le prince fut blessé au bras à Rossbach; le 10 novembre 1757, Frédéric, <XV>se rendant en Silésic, alla le voir à Leipzig, où il attendait sa guérison. Le 11 mars 1758, le Roi lui confia le commandement de l'armée de Saxe, et dans sa Disposition testamentaire du 10 août, ainsi que dans son Ordre du 22 à ses généraux, il le déclara tuteur du Prince de Prusse avec une autorité illimitée.XV-a De ce moment jusqu'à la paix, le prince Henri fut revêtu des fonctions les plus honorables, entre autres, le 8 mars 1760, du commandement de l'armée opposée aux Russes. Enfin, le 29 octobre 1762, il remporta à Freyberg une victoire signalée sur le prince de Stolberg.

Frédéric savait apprécier le mérite du prince Henri, et il ne négligeait aucune occasion d'en faire l'éloge. Ainsi il écrit au comte de Rottembourg, le 24 octobre 1745 : « Mon frère Henri s'est extrêmement distingué dans notre marche du 16, et on commence à connaître dans l'armée ses talents, dont je vous ai si souvent parlé. » Il écrit à la princesse Amélie, le 11 mai 1757, en lui parlant de la bataille de Prague : « Mon frère Henri a fait des merveilles, et s'est distingué au delà de ce que je puis en dire. » Voici encore comme il s'exprime dans ses Raisons de ma conduite militaire : « J'avais un grand magasin à Leitmeritz. Cette ville, commandée par les montagnes des environs, ne pouvait être défendue que par un corps qui occupât ces avenues. J'y postai treize bataillons et vingt escadrons sous les ordres de mon frère Henri, qui s'en acquitta à merveille. »XV-b Le 17 septembre 1757, le Roi écrit à sa sœur de Baireuth : « J'ai lieu de me louer beaucoup de mon frère Henri; il s'est conduit comme un ange en qualité de militaire, et très-bien envers moi en qualité de frère. » Enfin, il s'énonce en ces termes sur le compte du prince dans sa lettre à sa sœur Amélie, du 3 mai 1761 : « J'ai pris congé de mon frère Henri. Il fait au delà de ce qu'il peut. Je puis dire que je l'aime véritablement, et que je lui sais gré de sa bonne volonté. Je me repose sur lui. Il a de l'esprit et de la capacité, deux choses bien rares à trouver, et recherchées dans les temps présents. »

Aux talents militaires le prince Henri joignait ceux d'un diplomate consommé. Envoyé pour des affaires importantes à Saint-Pétersbourg en 1770 et en 1776, et à Paris en été 1784, il s'acquitta de ces missions avec une grande habileté.

Lors de la guerre de la succession de Bavière, le prince Henri fut chargé du commandement de l'armée de Saxe; mais vers la fin de l'année 1778 il écrivit au<XVI> Roi que sa santé ne lui permettait plus de soutenir les fatigues d'une campagne, et qu'il voulait se retirer, ce qui obligea Frédéric à nommer à sa place, le 13 décembre, le prince héréditaire de Brunswic.

Jusqu'à cette époque, Frédéric s'était entièrement reposé sur le prince du soin de veiller au salut de la patrie, au cas qu'il vînt lui-même à mourir.XVI-a Mais dès lors il ne fait plus aucune allusion à cette éventualité, ni aux services qu'il attendait de son frère, si elle se présentait.

Depuis la paix de Teschen jusqu'à sa mort, arrivée le 3 août 1802, le prince Henri vécut, si l'on en excepte ses voyages à Paris en 1784 et en 1789, au château de Rheinsberg, dont le Roi lui avait fait présent au mois de juin 1744. Il épousa, le 25 juin 1752, la princesse Wilhelmine de Hesse, qui mourut à Berlin le 8 octobre 1808, sans avoir eu d'enfants. Cette union, qui d'abord faisait naître les plus belles espérances, ne fut pas heureuse. Dans une lettre inédite à la landgrave Caroline de Hesse-Darmstadt, Berlin, 27 mai 1769, le prince dit, en parlant de sa femme : « Depuis trois ans, je suis absolument brouillé avec elle. » A partir de ce temps, il vécut toujours éloigné d'elle, quoiqu'il reconnût au fond de son cœur l'injustice de soupçons démentis par toute la conduite de cette princesse, à laquelle il ne put, depuis, refuser son estime.XVI-b

Il existe trois ouvrages sur la vie du prince Henri : 1o la Vie privée d'un prince célèbre, ou détails des loisirs du prince Henri de Prusse dans sa retraite de Rheinsberg (par Guyton de Morveau, connu dans la maison du prince sous le nom de Brumore). A Véropolis, 1784, quatre-vingt-seize pages petit in-8. 2o Kritische Geschichte der Feldzüge des Prinzen Heinrich (par Adam-Henri-Didier de Bülow), Berlin, 1805, deux volumes in-8. 3o Vie privée, politique et militaire du prince Henri de Prusse, frère de Frédéric II (par le général marquis Louis-Joseph-Amour de Bouillé), Paris, 1809, trois cent cinquante et une pages in-8. Avant d'entrer dans l'armée française, l'auteur de cet ouvrage avait été élève de l'Académie militaire de Berlin du 1er juin 1785 au 1er novembre de l'année suivante, et il y avait vécu, selon les expressions de son fils, sous les auspices tutélaires et presque paternels du prince Henri.XVI-c

<XVII>Pendant son séjour à Paris, en 1784, le prince Henri avait fait faire par HoudonXVII-a son buste en bronze, excellent ouvrage dont il fit présent à ses frères Frédéric et Ferdinand. Celui-ci plaça son exemplaire, après la mort du prince Henri, dans son jardin de Bellevue, en y ajoutant l'inscription : Il a tout fait pour l'État. Ce beau buste a été volé il y a quelques années. L'autre exemplaire, heureusement conservé, se trouve dans le palais de Son Altesse Royale monseigneur le prince Frédéric-Guillaume, palais habité autrefois par Sa Majesté le roi Frédéric-Guillaume III.

Frédéric avait pour son frère beaucoup d'estime, de confiance et d'attachement; il prenait le plus vif intérêt à sa santéXVII-b et à son bonheur, et il chercha à le lui prouver par les attentions les plus variées et les plus aimables. Ainsi il lui adressa plusieurs ouvrages, tels que l'Épître à mon frère Henri (t. XI, p. 3-11); l'Épithalame à Monseigneur le prince Henri (t. XIV, p. 117-120); et l'Ode à mon frère Henri (t. XII, p. 1-8). Il lui légua entre autres, par son testament du 8 janvier 1769, le diamant vert qu'il portait au doigt.XVII-c Il lui fit élever à Berlin un superbe palais,XVII-d qui fut inauguré le 24 janvier 1766. Enfin, il lui montra, par ses riches donations des années 1762 et 1772, combien il appréciait la belle conduite du prince à Freyberg, ainsi que la part importante qu'il avait eue à l'acquisition de la Prusse occidentale.XVII-e

Les sentiments du Roi n'étaient point partagés par le prince Henri, qui se tint toujours sur la réserve à son égard, et qui s'exprima souvent sur son compte d'une manière peu amicale, surtout depuis la mort du Prince de Prusse.XVII-f Il ne se donnait pas la peine de dissimuler la jalousie et même l'aversion qu'il éprouvait pour son auguste frère,XVII-g comme on peut s'en assurer en lisant la remarque qu'il écrivit au bas de la lettre autographe de Frédéric, du 14 décembre 1759,XVII-h ainsi que les notes plus que sévères qu'il fit au crayon, en 1788, à la marge<XVIII> de son exemplaire de l'Histoire de la guerre de sept ans.XVIII-a Il faut peut-être chercher la source de cette animosité du prince dans un amour-propre mal satisfait, qui se sentit également blessé à l'avénement de Frédéric-Guillaume II. Le 4 juillet 1791, le prince Henri inaugura dans son jardin de Rheinsberg un monument en l'honneur de son frère Auguste-Guillaume et des officiers qui s'étaient distingués dans les trois guerres de Silésie. On remarque une notable partialité dans le choix des personnages qui y figurent, car il n'y est question ni de Frédéric, ni de quelques-uns de ses amis particuliers, tels que les généraux de Winterfeldt et de La Motte Fouqué.XVIII-b Ce qui rend l'injustice du prince plus frappante encore, c'est que le Roi ne cessa jusqu'à sa mort d'avoir pour lui tous les égards que méritaient ses éminentes qualités et ses glorieux services.

La correspondance de Frédéric avec le prince Henri, commençant par la lettre de celui-ci, du 12 mai 1735, et continuée jusqu'au vendredi qui précéda la mort du Roi, est un vrai monument historique, aussi honorable pour le monarque que pour le prince. Elle est conservée aux Archives de l'État, et forme cinquante gros volumes manuscrits, dont le dernier renferme un grand nombre de lettres sans date. Les pièces dont cette correspondance se compose sont presque toutes autographes; il y en a beaucoup qui sont chiffrées; mais les minutes de celles-ci sont également de la main des deux illustres correspondants. Les lettres du Roi sont presque toutes écrites sur du papier à tranche dorée. Quoique rédigées pour la plupart fort à la hâte et souvent au milieu des plus vives angoisses, elles intéressent toujours au plus haut degré par les sentiments élevés, les pensées ingénieuses et les jugements justes qu'elles renferment. Ce sont de précieux matériaux de première main pour l'histoire du temps. Le style en est, à la vérité, inégal et fréquemment incorrect; mais il a toujours le mérite de la clarté et souvent celui de l'énergie. Cette correspondance et celle du Roi avec la margrave de Baireuth sont incontestablement les plus intéressantes de celles que le monarque entretint avec sa famille, et elles font reconnaître une fois de plus que dans les relations intimes l'élévation de la pensée se communique comme par reflet. Les opérations militaires de la guerre de sept ans et les négociations politiques qui précédèrent le partage de la Pologne font sans doute l'objet principal<XIX> de la correspondance qui nous occupe; mais l'âme de Frédéric, si sensible à l'amitié, tempère l'aridité du sujet par les épanchements de l'amour fraternel et des affections de famille, sentiments que le patriotisme domine et règle cependant toujours.

Nous avons déjà parlé ailleurs de la souplesse avec laquelle Frédéric sait conformer l'esprit et le ton de ses lettres au caractère particulier des personnes à qui il écrit, de manière que chacune de ses correspondances nous le montre sous un nouveau jour. Dans celle-ci, il nous apparaît infatigable et inépuisable en ressources, comme souverain, comme soldat, comme négociateur et comme homme. On y voit combien son cœur souffre des malheurs de la guerre, ainsi que des rigoureuses extrémités auxquelles il est quelquefois obligé d'avoir recours quand il s'agit de l'honneur et de la puissance de la Prusse, dont il avait à cœur d'assurer l'avenir. Il traite son frère comme son digne compagnon d'armes et comme l'habile associé de ses travaux diplomatiques. Il mêle avec infiniment de tact les éloges que méritent ses succès à des directions aussi sages que réservées sur ses opérations ultérieures. En 1772, par exemple, il déclare franchement que c'est au prince Henri que la Prusse doit ce qui lui est revenu du partage de la Pologne. En tout temps il lui parle sans détour de tout ce qui concerne soit les affaires du pays, soit la famille royale. Ainsi l'on voit dans ses lettres avec quelle sollicitude il s'efforce d'épargner à sa sœur de Baireuth et aux États de cette princesse les souffrances inséparables de la guerre. Il s'exprime au sujet de la mort de sa mère, de son frère, de sa sœur, avec une douleur profonde, mais aussi avec l'élévation qui convient à sa position et à son caractère. Sa grande âme oublie sans effort les petits dissentiments personnels qui survenaient de temps en temps, et il sait toujours s'élever de nouveau aux nobles pensées que lui inspire son désir d'assurer la gloire, le bonheur et la durée perpétuelle de la monarchie prussienne.

On ne connaissait jusqu'à présent que la partie militaire de cette admirable correspondance. Feu M. le général-major Auguste Wagner a publié, dans le Militair-Wochenblatt, Berlin, 1838, nos 42, 44 et 46-52, un choix exquis de soixante-six lettres, toutes de Frédéric, à l'exception de trois qui sont du prince. Elles roulent sur les grandes opérations de la guerre de sept ans. L'ouvrage de M. de Schöning, Der siebenjährige Krieg, en trois volumes, renferme un beaucoup plus grand nombre de lettres et de fragments; on peut même admettre que la totalité des lettres écrites à l'occasion de la guerre de sept ans s'y trouve, à<XX> quelques omissions près, portant essentiellement sur les lettres sans date dont se compose le cinquantième volume des manuscrits. Le même auteur a ajouté à son ouvrage, Der Bayersche Erbfolgekrieg, une partie intitulée : Correspondenz des Königs Friedrich des Grossen mit dem Prinzen Heinrich während des Bayerschen Erbfolgekrieges. Ces ouvrages de M. de Schöning présentent donc un recueil très-complet de la correspondance militaire de Frédéric avec le prince Henri. Mais les textes en offrent un assez grand nombre de changements que nous n'avons pas cru devoir adopter, parce que nous n'aurions pu le faire sans nous écarter des principes qui nous ont toujours dirigé dans notre travail.

Notre recueil se compose de quatre cent dix-huit lettres, dont trois cent cinquante de Frédéric. Nous en devons la presque totalité aux Archives de l'État, et nous avons eu la satisfaction de pouvoir faire usage sans réserve des cinquante volumes manuscrits qui contiennent cette correspondance. Les seules pièces que nous ayons puisées à d'autres sources sont au nombre de cinq. Nous devons le no 65 à la bonté de feu Son Altesse Royale monseigneur le prince Guillaume, mort le 28 septembre 1851; les nos 198, 200 et 201 nous ont été communiqués par feu madame la comtesse Henriette d'Itzenplitz-Friedland; enfin le no 418 nous vient de M. le bailli Rötger, à Tangermünde. Ne sachant quelle place assigner à cette intéressante lettre de Frédéric, qui n'est pas datée, nous l'avons mise à la fin de la correspondance.

Nous annexons à ce recueil deux pièces en allemand qui en sont l'appendice obligé. C'est d'abord l'Ordre de Frédéric à ses généraux, du 22 août 1758, par lequel le prince Henri est déclaré tuteur du Prince de Prusse en cas de mort du Roi. Nous l'imprimons sur l'autographe conservé aux Archives de l'État (F. 94. B). C'est, en second lieu, la Disposition testamentaire que Frédéric adressa de Breslau, le 20 mars 1759, au lieutenant-général comte de Dohna, commandant un corps d'armée en Poméranie.

Notre édition des Œuvres de Frédéric renferme encore, en d'autres endroits, quelques pièces ou fragments que nous avons cru inutile de reproduire dans cette correspondance. Ainsi nous avons donné dans le tome XIV, p. XI, trois fragments de lettres du Roi au prince Henri, des années 1761 et 1762, et nous en imprimons un autre, du 3 novembre 1758, ci-dessous, p. 38. La lettre de Frédéric au prince, du 10 août 1758, contenant aussi une Disposition testamentaire, se trouve dans notre t. IV, p. 295 et 296. Enfin, l'Instruction pour le prince Henri, chargé<XXI> du commandement de l'armée en Saxe, du 11 mars 1758, sera reproduite, d'après l'autographe, parmi les ouvrages militaires de l'Auteur.

Il est presque indispensable, en lisant la correspondance qui nous occupe, d'avoir toujours sous la main les Œuvres historiques de Frédéric. Sans cela, il serait difficile de bien comprendre et apprécier cette correspondance, qui roule en grande partie sur les affaires publiques, c'est-à-dire sur les quatre guerres, sur le partage de la Pologne et sur les voyages diplomatiques du prince.

Pendant la guerre de sept ans et celle de Bavière, les deux frères faisaient chiffrer leurs lettres quand ils craignaient qu'elles ne fussent interceptées. Dans les séjours que le prince Henri fit, soit à Saint-Pétersbourg en 1770-1771 et en 1776, soit à Paris en 1784, Frédéric lui adressait des lettres de deux espèces, les unes, ostensibles et en écriture ordinaire, expédiées par la poste,XXI-a les autres, secrètes et chiffrées,XXI-b envoyées par l'entremise de négociants sur la fidélité desquels on pouvait compter. Il y a même des lettres écrites en partie d'une manière, en partie de l'autre. Notre édition en renferme de toutes ces espèces, et le lecteur distinguera facilement, parmi les lettres politiques, celles qui étaient secrètes de celles qui étaient ostensibles. Frédéric écrivait tout de sa main, et conservait les minutes des pièces qu'il faisait chiffrer. Grâce à la facilité avec laquelle il travaillait, le nombre de ses lettres est immense, et la collection conservée aux Archives royales est d'une incomparable richesse. C'est ce qui nous a obligé à faire bien des suppressions, et cela par divers motifs. D'abord nous omettons toutes les pièces insignifiantes qui ne cadreraient pas avec notre but, et, surtout dans la correspondance relative aux guerres, ce qui, au lieu de jeter du jour sur l'histoire de l'époque, la vie intime des illustres correspondants, leurs relations et leurs sentiments, porte plutôt le caractère de nouvelles, en quelque sorte de gazettes militaires, d'ordres de marche, de rapports, etc. Nous retranchons également de la correspondance politique et diplomatique tout ce qui n'est qu'une répétition d'objets déjà traités dans des lettres qu'on peut considérer comme des documents historiques. Il en est de même des nouvelles des cours, tirées des dépêches des envoyés ou des bulletins des correspondants que le Roi entretenait dans les grandes capitales, surtout à Paris. Sans ces suppressions indispensables, l'abondance des matières fatiguerait le lecteur, et refroidirait l'intérêt que mérite<XXII> d'inspirer cette correspondance. Enfin, les lettres politiques écrites de Saint-Pétersbourg par le prince Henri, dans les années 1770 et 1771, n'étant en général que des rapports peu variés sur les affaires expliquées et recommandées dans celles du Roi, nous en avons élagué beaucoup, pour montrer plus immédiatement le souverain lui-même, ses desseins et l'habileté avec laquelle il savait les réaliser.

Notre but est de donner ici la correspondance amicale et familière du Roi et du prince; cependant il est bien difficile, ou plutôt il est impossible de faire le départ des lettres d'affaires d'avec celles qui ne concernent que les relations d'amitié et de famille. Il se peut donc que notre recueil renferme plus d'une pièce appartenant en apparence à l'histoire militaire et politique plutôt qu'à celle de la vie morale de Frédéric et de ses rapports avec ses parents. Mais ce qui nous justifiera, c'est d'abord la difficulté de la classification à faire, puis l'impossibilité de séparer complétement le souverain et le soldat de l'homme et du frère. La guerre et la politique tenaient une grande place dans la vie des deux illustres correspondants, mais, au milieu même des préoccupations des affaires, ils ne laissaient pas de parler dans leurs lettres de tout ce qui concernait la famille.

Outre les suppressions dont nous avons parlé, et qui ne portent que sur des choses dénuées de tout intérêt littéraire, nous n'avons omis qu'une lettre au Prince de Prusse, une au prince Henri, et, dans deux autres lettres de Frédéric à ce dernier, quelques passages dont nous avons marqué la place par des points.

V. LETTRES DE FRÉDÉRIC A SON FRÈRE LE PRINCE FERDINAND. (6 mars 1750 - 7 août 1786.)

Le prince Auguste-Ferdinand, quatrième fils de Frédéric-Guillaume Ier, naquit à Berlin le 23 mai 1730. Frédéric le nomma colonel le 28 juin 1740, et lui donna le 34e régiment d'infanterie, en garnison à Ruppin; ce régiment n'a pas eu d'autre chef jusqu'à sa dissolution, en 1806. Au mois de mai 1756, le prince Ferdinand parvint au grade de général-major. Son brevet de lieutenant-général est du 3 décembre 1757. Le Roi y mit les mots suivants : « Wegen der bei allen Gelegenheiten, absonderlich in gegenwärtigem Kriege erwiesenen Bravour und <XXIII>tapfern Conduite, wovon Wir Selbst ein Zeugniss abgeben können. » La brillante conduite du prince, particulièrement au blocus de Prague, la nuit du 23 au 24 mai 1757, et à la bataille de Breslau, le 22 novembre de la même année, lui valut les éloges de Frédéric dans l'Histoire de la guerre de sept ans (t. IV, p. 139 et 182). Il cueillit de nouveaux lauriers à la bataille de Leuthen. L'hiver suivant, il tomba dangereusement malade; mais il reprit son service à l'ouverture de la campagne de 1758. Une seconde maladie le força à quitter l'armée en 1759. Frédéric ne cessa pas de lui donner des preuves de son amitié. Au mois de janvier 1760, par exemple, il pria le marquis d'Argens de faire remettre au prince Ferdinand, ainsi qu'au général Seydlitz, un exemplaire à chacun de son Charles XII. « C'est une petite attention, ajoute le Roi, qui peut-être leur fera plaisir. » Le 13 septembre 1762, le prince Ferdinand fut élu grand maître de Malte,XXIII-a et le 24 août 1767, il fut fait général d'infanterie, par brevet du 30 juillet. Quant à la guerre de la succession de Bavière, il se dispensa d'y prendre part.XXIII-b

Le prince Ferdinand mourut à Berlin le 2 mai 1813. Il avait épousé, le 27 septembre 1755, la princesse Louise, fille du margrave Frédéric-Guillaume de Brandebourg-Schwedt, petit-fils du Grand Électeur.XXIII-c Il atteignit, comme le Roi et le prince Henri ses frères, le cinquantième anniversaire de son mariage, et à cette occasion il éleva, le 27 septembre 1805, dans le jardin de Bellevue, vis-à-vis du château, un autel de marbre, exécuté par Jean-Godefroi Schadow.

Les Œuvres poétiques de Frédéric renferment, t. X, p. 136, l'Épître à mon frère Ferdinand. Sur les vœux des humains, et, t. XIV, p. 443, le Temple de l'Amour, représenté pour les noces de Son Altesse Royale Monseigneur le prince Ferdinand.

Nous devons les quatre-vingt-sept lettres que nous présentons au lecteur à la bonté de feu Son Altesse Royale monseigneur le prince Auguste-Ferdinand, fils du prince Ferdinand, qui a bien voulu nous la communiquer le 19 janvier 1841.

Tantôt Frédéric écrivait de sa main ses lettres au prince, tantôt, par exemple dans ses accès de goutte, il les faisait écrire par un secrétaire, et se contentait de les signer, en ajoutant parfois un mot à la souscription, ou un court post-scriptum. A ces dernières appartiennent les numéros 20, 32, 35, 37, 38, 44, 45, 48, 52, 53,<XXIV> 55, 58, 60, 61, 62, 63, 64, 66, 67, 68, 71, 72, 73, 74, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86 et 87 de notre édition.

Cette correspondance présente, il est vrai, peu de choses intéressantes au point de vue de l'histoire; mais elle initie à la connaissance des relations qui existaient entre les membres de la famille royale, et elle nous montre l'attachement du Roi pour un frère respectable, ainsi que sa sollicitude pour tout ce qui touchait les siens et l'honneur de sa maison. En tout cas, cette correspondance est une source utile pour la biographie de l'Auteur.

Outre la Table des matières, nous ajoutons à ce volume une Table chronologique de toutes les lettres contenues dans les cinq groupes dont nous venons de faire l'énumération.

Berlin, ce 30 mars 1855.

J.-D.-E. Preuss,
Historiographe de Brandebourg.

<1>

I. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA REINE ÉLISABETH SA FEMME. (13 JUIN 1739 - 1786.)[Titelblatt]

<2><3>

1. A LA PRINCESSE ROYALE.

(Ruppin) ce 13 (juin 1739).



Madame,

Je vous ai mille obligations de toutes les bonnes nouvelles que vous me faites le plaisir de m'apprendre. J'espère de pouvoir vous en donner un jour de bonnes de mon côté. Quant à vos chevaux, j'ai fait ce que j'ai pu pour en trouver deux qui s'accordent avec les vôtres, mais inutilement; ainsi ayez la bonté de dire au grand écuyer d'en chercher deux qui s'accordent avec les vôtres, et je les payerai d'abord.

M. Luiscius3-a est extrêmement fou de s'être coupé la gorge; c'est une sottise qu'il ne se faut point presser de commettre. Je suis charmé de ce que l'envoyé de Suède3-b est un joli homme; il nous en faudrait toujours de semblables.

La pauvre Brandt3-c et la pauvre Morrien3-d seront bien, à ce qu'il paraît, encore longtemps l'objet vexatif de la critique du Roi; il faut qu'elles s'en consolent.

Il y a ici une bande de marionnettes auxquelles Chasot3-e applaudit beaucoup, et principalement au Hanswurst, comme il l'appelle, qu'il dit excellent acteur.

Voilà toutes mes nouvelles épuisées. Dès que j'aurai mis ordre<4> ici à une infinité de bagatelles, j'irai pour quelques jours à Remusberg vaquer à mes affaires. Je vous prie de me croire du reste tout à vous.

Federic.

2. A LA MÊME.

Ruppin, 20 juin 1739.



Madame,

Je vous rends mille grâces de l'exactitude avec laquelle vous daignez vous acquitter des petites commissions que j'ai pris la liberté de vous donner. Oserais-je vous prier encore de rendre cette lettre à Truchs?4-a Le jeune Lövenörn est arrivé ici, et il ira demain avec moi à Remusberg; je lui ferai passer le temps le plus agréablement qu'il me sera possible, et j'espère de le renvoyer content.4-b Knobelsdorff4-c et moi, nous avons pris toutes les mesures pour le changement des chambres, et je me flatte que vous en serez satisfaite à votre retour.

Adieu; je vous souhaite bien du plaisir, vous priant de me croire tout à vous.

<5>

3. A LA MÊME.

Ce 26 (juin 1739).



Madame,

Mille grâces de votre lettre. Voici la réponse à la Reine, avec une incluse pour Truchs. Le Roi sera mardi à Berlin, à ce qu'il m'a dit. N'en dites rien, s'il vous plaît. J'ai été à la Horst pour lui faire ma cour, ce qui m'a paru lui avoir fait plaisir. S'il vous demande, à Berlin, quand je viendrai, vous pouvez lui dire que, selon ses ordres, je ne manquerai pas de lui faire ma cour le 2 de juillet à midi. Adieu, madame; je vous prie de me croire tout à vous.

4. A LA MÊME.

Gumbinnen, 18 juillet 1739.



Madame,

Nous sommes tous arrivés ici en bonne santé, mais sans avoir reçu la moindre nouvelle de Berlin. Nous irons dimanche à Ragnit, où campent les régiments de Möllendorff et de Finck, mardi à Memel, et de mercredi en huit à Königsberg. Je compte que nous serons de retour le 12 ou le 13 à Berlin. Je ferai mon possible pour vous joindre aussitôt qu'il dépendra de moi. Voulez-vous bien faire mes respects à la Reine, et l'assurer que jusqu'ici tout s'est très-bien passé? Dieu veuille que cela continue! Le Roi est de la meilleure humeur du monde. Notre voyage s'est passé sans aventure, chose assez rare; j'espère qu'il finira de même. Faites-moi avoir, si vous pouvez,<6> quelque chose que je puisse donner au Roi pour son jour de naissance;6-a je souhaiterais beaucoup que ce lui quelque chose qui concerne la chasse.

Si j'écris confusément, j'espère bien que vous me le pardonnerez, car je n'ai pas infiniment de temps de reste. Dès que nous serons à Königsberg, cela sera différent, Soyez persuadée que je suis et serai toujours tout à vous.

5. A LA MÊME.

Pétersdorf, 23 (juillet 1739).



Madame,

Je vous marque en deux mots que nous sommes arrivés ici sains et saufs, harassés de la poussière, absorbés par la chaleur, et exténués par des veilles continuelles; je vous laisse à juger si, dans ces dispositions, on est en état d'écrire de longues lettres. En deux mots comme en cent, tout va bien ici, tout se porte bien, et je suis tout à vous.

<7>

6. A LA MÊME.

Pétersdorf, 27 juillet 1739.



Madame,

Ayez la bonté de rendre cette lettre à la Reine, en me mettant à ses pieds. Nous sommes toujours emportés par ce torrent d'événements qui s'enchaînent tous, et qui, à vrai dire, n'aboutissent à rien. Nous ne dormons point les nuits, pour veiller, et nous sommes debout toute la journée, pour ne nous point reposer.7-a Le terme prescrit à notre vie ambulante tire vers sa fin. Je me réjouis beaucoup sur Rheinsberg, et encore plus sur le plaisir de vous embrasser. Je suis d'ailleurs tranquille, grâce à Dieu, et je ne saurais assez me louer du Roi; il est, en vérité, tel que je puis le souhaiter, et que j'ai toujours désiré qu'il fût envers moi. Vous savez combien je suis sensible à ses grâces; ainsi vous jugerez facilement de ma satisfaction. Dieu vous conserve, madame! Ne m'oubliez point, je vous prie, et souffrez que je vous embrasse de tout mon cœur.

7. A LA MÊME.

Königsberg, 30 (juillet 1739).



Madame,

J'ai reçu la dernière que vous me faites le plaisir de m'écrire. Tout va bien ici. Le Roi a été incommodé; mais il est tout à fait remis.<8> J'espère pour sûr d'être le 17 à Berlin, et de vous embrasser. Mettez-moi aux pieds de la Reine, et rendez-lui cette lettre. Adieu; je suis tout à vous.

8. A LA MÊME.

Königsberg, 3 août (1739).



Madame,

Ayez la bonté de rendre cette lettre entre les mains de la Reine. J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir, et j'ai celui de vous assurer que notre voyage se passe le plus joliment du monde jusqu'à présent; j'en souhaite la continuation. Je serai le lundi (d'aujourd'hui en quinze) à Berlin; je compte d'y arriver le matin. Comme le Roi arrivera plus tôt que moi, ayez la bonté de lui présenter en mon nom le chien, ou ce que vous aurez pu trouver pour lui donner, en me mettant à ses pieds.

Vous apprendrez par toutes les nouvelles du jour les avancements qui se sont faits ici, et d'ailleurs je suis porté à croire que vous n'y prenez pas grand intérêt; ainsi je vous renvoie aux nouvelles publiques, vous priant de me croire tout à vous.

<9>

9. A LA MÊME.

Königsberg, 8 août 1739.



Madame,

Voici deux lettres que je vous prie de rendre à leurs adresses. Je vous rends grâce de la vôtre, et je vous prie de vouloir m'excuser auprès de votre mère, car il m'est impossible de lui répondre. Je serai le 17 infailliblement à Berlin, car je pars incessamment pour les haras; je ne pourrai plus vous écrire, et j'attends avec grande impatience le moment de vous embrasser et de vous assurer que je suis tout à vous.

10. A LA MÊME.

(Haras de Prusse) ce 19 (10 août 1739).



Madame,

Je ne vous dirai qu'en deux mots que tout va très-bien ici. Le Roi et toute la suite sont en parfaite santé. Le Roi, très-gracieux, m'a donné toute l'économie de ses haras, ce qui rapporte magnifiquement; c'est un très-beau présent, et fait de la meilleure grâce du monde.9-a Ayez la bonté d'en témoigner au Roi ma reconnaissance respectueuse à son retour,9-b car ces haras m'arrêteront ici cinq jours plus longtemps que le Roi. Adieu; je suis si accablé d'un mal de tête effroyable, qu'il<10> m'est impossible de vous en dire davantage. Ayez la bonté d'avoir soin des incluses, et soyez persuadée que je suis tout à vous.

11. A LA MÊME.

Haras de Prusse, 10 août 1739.



Madame,

Ne dites point, s'il vous plaît, que je vous écris cette fois, parce que je n'écris point à la Reine. J'ai cru avoir le plaisir de vous revoir d'aujourd'hui en huit, mais cela ne se pourra que mardi au soir. Je compte être à huit heures du soir à Berlin; mais je n'ai pas grande envie d'aller au château, car lorsqu'on voyage quatre jours de suite sans dormir, vous comprenez bien qu'on est harassé au possible, et qu'on ne pense guère qu'à se reposer. Le Roi arrivera vers midi à Berlin; vous voudrez bien lui donner le chien, en me mettant à ses pieds.

Ayez la bonté de faire faire mes compliments à madame de Rocoulle,10-a et de lui envoyer des soupes confortatives; voulez-vous bien aussi faire mes compliments à Truchs?

J'espère donc avoir le plaisir de vous revoir mardi au soir en bonne santé, vous priant de me croire sans réserve, madame, votre très-fidèle serviteur.

<11>

12. A LA MÊME.

(Automne 1739.)



Madame,

J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir, et je vous suis très-obligé des belles camisoles que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je vous prie de vouloir bien rendre toutes ces incluses à leurs adresses. Je vous plains, c'est tout ce que je puis faire. J'attendrai les nouvelles de mercredi, sur lesquelles je réglerai mon départ. Je crains fort de trouver tout à Berlin à peu près où je l'avais laissé : tantôt la goutte aux genoux, tantôt des oppressions sur la poitrine; enfin je prévois que nous passerons un triste hiver. Patience, c'est l'unique chose dont nous ayons besoin.

Je serai, si tout reste de même, samedi à Berlin, et j'aurai le plaisir de vous embrasser; mais si le Roi prend la goutte, je traînerai mon départ jusqu'à mardi.

Adieu, madame; je vous prie de me croire tout à vous.

Vous avez fort bien fait de parler au Roi sur le ton que vous l'avez pris. Si l'occasion s'en présente, vous pouvez seulement lui dire qu'il ne nous trouverait jamais en défaut envers lui, et que l'intérêt et l'ambition ne nous feraient jamais extravaguer jusqu'au point d'oublier notre devoir et les sentiments de la nature. Si vous pouvez le lui dire d'un ton ferme, vous verrez que cela fera un très-bon effet.

Mes compliments à Pöllnitz.11-a Dites-lui seulement que je lui suis obligé de la peine qu'il avait prise de m'écrire.

<12>

13. A LA MÊME.

Ruppin, 25 janvier 1740.



Madame,

Votre lettre m'a donné la peur tout du long. J'ai parlé à Feldmann et au chirurgien-major, qui disent tous les deux qu'il est impossible que le Roi en revienne, et qu'on a beaucoup à craindre une suffocation ou quelque accident imprévu. J'attends les lettres de ce soir; si cela va mieux, je resterai ici jusqu'à samedi; sinon, je serai mercredi à cinq ou six heures à Berlin. Je vous rends mille grâces de la peine que vous vous donnez de m'informer de tout ce qui se passe; je serais sans cela dans mille incertitudes, quoique je ne saurais m'imaginer que le danger soit si pressant.

Enfin quelques mois nous éclairciront de ce qui arrivera, car il est presque impossible que les choses restent dans la situation où elles sont présentement. Il faut avoir patience, et se résigner à la volonté de la Providence, qui dirigera tout comme bon lui semblera. Je ne souhaite point la mort de mon père, Dieu m'en préserve! et je crois que je serai plus affligé de sa mort que beaucoup d'autres, qui affectent de l'idolâtrie pendant sa vie; la voix de la nature est un instinct trop puissant en moi,12-a et je ne suis pas assez farouche pour l'étouffer.

Faites, s'il vous plaît, les assurances de mes très-humbles respects au Roi et à la Reine, mes amitiés à mes chers frères et à mes jolies sœurs, et soyez persuadée que je suis à vous avec l'estime la plus parfaite.

La première lettre que je recevrai de vous décidera de mon départ. Adieu.

<13>

14. A LA MÊME.

Ruppin, 17 mai 1740.



Madame,

Le mésentendu est certain avec votre frère.13-a Il pense que l'on veut avoir un régiment formé, habillé et armé; ce n'est point mon intention; il ne s'agit que du nombre d'hommes qui composent un régiment, que j'habillerai, et dont je prendrai tous les autres frais sur moi. De cette façon-là, il comprendra facilement que cela ne peut pas tant coûter qu'il s'imagine, et que, ayant une quantité de monde dans son pays, et des régiments tout formés, ce serait une grande bagatelle que d'en amasser treize cents pour me les céder.

J'ai tout réglé à Remusberg pour l'enterrement de Wolden,13-b de façon qu'il se fera d'une manière fort succincte, et je pense que tout sera fini vers le vendredi. Adieu, madame; on me mande de Potsdam que les choses y empirent journellement, mais que mon frère est entièrement hors d'affaire.13-c Je vous prie de ne me point oublier, et d'être persuadée que je suis votre très-humble serviteur.

Vous plaît-il de faire mes compliments aux dames?

<14>

15. A LA REINE.

(Potsdam) ce 31 (mai 1740).



Madame,

Dieu14-a vient de disposer du Roi cette après-midi à trois heures et demie. Il a pensé à vous, et nous a tiré à tous de véritables larmes de compassion. Vous ne sauriez croire avec quelle fermeté il est mort.14-b Vous viendrez, s'il vous plaît, mercredi ou jeudi à Berlin. Knobelsdorff doit s'y rendre incessamment. Nous logerons dans notre vieille maison.14-c Dès que vous arriverez, il faut commencer par rendre vos devoirs à la Reine, et de là vous viendrez à Charlottenbourg, en cas que j'y sois. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Adieu.

16. A LA MÊME.

Berlin, 1er juin 1740.



Madame,

Lorsque vous serez arrivée, vous irez d'abord chez la Reine pour lui témoigner vos respects, et vous tâcherez d'en faire encore plus qu'autrefois; ensuite de quoi vous pouvez encore rester ici, votre présence étant nécessaire, jusqu'à ce que je vous écrive. Voyez peu<15> ou point de monde. Demain je réglerai le deuil des dames, et je vous l'enverrai. Adieu; j'espère avoir le plaisir de vous revoir en bonne santé.

17. A LA MÊME.

(Rheinsberg) ce 8 (août 1740).



Madame,

Je vous rends grâce de l'intérêt que vous prenez à ma santé. Je suis toujours fiévreux, et, la dernière fois, l'accès a été assez fort. J'attends ce soir à six heures le sort de ce jour-ci. Je vous envoie, en attendant, un papier qu'il vous faut pour Schönhausen, vous souhaitant mille plaisirs et satisfactions pendant que vous en jouirez. Vous serez contente de moi l'année qui vient, et je ferai ce que je pourrai pour que vous puissiez l'embellir selon votre plaisir.15-a

18. A LA MÊME.

Ruppin, 10 août 1740.



Madame,

Je pars pour Baireuth, et de là pour Wésel. J'espère avoir le plaisir de vous revoir en bonne santé. Si je ne vous écris pas souvent, ce ne sera pas ma faute, car on a peu de temps en voyage.

<16>Votre frère est parti d'ici fort content, autant que j'en ai pu juger. J'espère qu'il persistera dans les bonnes intentions où il est présentement.

Je suis avec bien de l'estime, etc.

19. A LA MÊME.

Ruppin, 11 août 1740.



Madame,

J'ai eu le plaisir de recevoir votre lettre, et j'espère que celle-ci vous trouvera en parfaite santé. Dieu veuille conserver la santé de la Reine, et la rétablir tout à fait!

Quant aux matériaux, je crois que nous sommes trop avancés dans l'année pour y penser, et que cela vaudra mieux pour l'année qui vient; et il faut d'ailleurs faire premièrement une taxe du bâtissage, et nombrer la quantité de pierres dont on peut avoir besoin.

Adieu, madame; je pars dimanche, et je suis avec bien de l'estime, etc.

<17>

20. A LA MÊME.

Le 13 août 1740.



Madame,

Vous pouvez prendre les dames d'honneur du 1er de septembre. Adieu; je pars demain, vous priant de ne me point oublier.

Le baron Müller sera un des chambellans, et Kraut l'autre.

21. A LA MÊME.

Baireuth, 17 août 1740.



Madame,

J'ai reçu votre lettre sur mon départ, et je réglerai tout à mon retour, touchant les matériaux que vous me demandez, charmé de pouvoir vous faire plaisir.

Ma sœur se porte, Dieu merci, fort bien, et j'espère qu'elle ne nous donnera plus de frayeurs avec ses indispositions. Je pars après-demain pour Strasbourg,17-a et de là pour Wésel. Adieu, madame; j'espère vous retrouver en bonne santé, et que vous ne m'oubliez pas.

<18>

22. DE LA REINE.

Berlin, 27 août 1740.



Sire,

La lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'écrire de Baireuth, du 17 de ce mois, m'a été bien rendue, et je vais en marquer ici mes plus parfaits remercîments, et y ai lu avec bien de la joie votre heureuse arrivée, et que la margrave de Baireuth se porte très-bien. J'en souhaite de tout mon cœur la continuation, et espère que nous n'aurons plus de raison de nous inquiéter pour elle. Je vous suis infiniment obligée de la promesse que vous avez la grâce de me faire touchant les matériaux; je ne saurais assez reconnaître vos bontés et grâces que vous me témoignez; personne ne saurait être plus reconnaissant que je le suis. Je profite du beau temps, autant que je puis, à Schönhausen. Les princesses Ulrique et Amélie me font tour à tour le plaisir d'aller avec moi à Schönhausen, et il paraît que cela leur fait plaisir. Je tâche de pouvoir les amuser aussi bien que je puis. La princesse de Zerbst18-a est ici depuis deux jours, et elle restera encore quelques jours; elle est de toutes nos petites parties de plaisir.

La Reine jouit d'une santé des plus parfaites. Comme Bertling18-b me quitte, et qu'il faut en avoir un autre à sa place, vous me permettrez bien que j'ose prendre un nommé Buchholtz, qui est ici, en sa place. On dit qu'il est honnête homme. J'attends vos ordres là-dessus, ne voulant rien faire au monde sans savoir votre volonté. Au reste, je me recommande à l'honneur de vos bonnes grâces, et suis<19> et serai sans cesse, avec le plus parfait attachement et bien de la considération,

Votre très-humble, très-obéissante, très-fidèle
épouse et servante,
Élisabeth.

23. A LA REINE.

Wésel, 28 (août 1740).



Madame,

J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir. Je suis arrivé ici en bonne santé. Vous me ferez plaisir de donner la prébende à la fille de Varenne.19-a J'ai beaucoup à faire; une autre fois, ma lettre sera plus longue. Adieu; je souhaite de vous revoir en bonne santé.

24. A LA MÊME.

Potsdam, 24 septembre 1740.



Madame,

Je suis arrivé tant bien que mal. Demain j'aurai la fièvre, mais Eller19-b me fait espérer qu'elle ne sera pas de durée; je m'en flatte de même, et j'aurai le plaisir de vous voir mercredi, quoi qu'il arrive. Ne m'ou<20>bliez pas, divertissez-vous bien, et soyez persuadée que je suis avec bien de l'estime, etc.

25. A LA MÊME.

(Octobre 1740.)



Madame,

Je profite du départ du vieux major20-a pour vous marquer ma satisfaction de votre arrivée. Je suis bien fâché de n'avoir pu m'arrêter jusqu'à midi à Remusberg; mais j'avais des affaires assez pressantes à expédier ici. Voici un éventail de Baireuth, que ma sœur m'a chargé de vous remettre. Adieu; j'aurai infailliblement le plaisir de vous embrasser demain après midi, et de vous réitérer les assurances de l'estime parfaite avec laquelle je suis à jamais, etc.

26. A LA MÊME.

Gläsersdorf, 28 décembre 1740.



Madame,

Nous sommes arrivés ici tous en bonne santé et très-bien portants. Nous entrerons le 1er de janvier à Breslau, et je compte d'achever<21> dans peu ma carrière. Tout se porte bien, et si les choses continuent sur ce pied, comme j'ai tout lieu de le croire et de l'espérer, nous pourrons finir la campagne glorieusement.

Adieu; j'espère de vous retrouver en bonne santé, en vous priant de ne me point oublier.

27. A LA MÊME.

Près d'Ottmachau, 12 janvier 1741.



Madame,

Si je ne vous ai pas écrit dès longtemps, c'est faute d'avoir eu quelque moment pour moi. Nous avons pris prisonniers aujourd'hui cinq compagnies de grenadiers des Impériaux, et demain nous dirigeons nos marches vers Neisse. Si vous écrivez à votre frère Antoine,21-a je vous prie de le caresser afin de l'avoir pour nous, ce qui est un grand article.

Dieu vous donne santé et prospérité! J'espère de vous revoir bientôt en bonne santé, et de vous réitérer les assurances de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, etc.

<22>

28. A LA MÊME.

Ottmachau, 21 janvier 1741.



Madame,

Vous me faites grand plaisir de me marquer la façon dont vous avez écrit au duc Antoine. Je commence effectivement à me ressentir de son amitié, et je ne doute point que les choses n'aillent le mieux du monde, si vous voulez bien vous donner la peine de cultiver ses bonnes dispositions. Nos affaires vont très-bien ici; j'ai fini la campagne, et à présent il ne s'agit que des quartiers d'hiver. Je serai le 5 ou le 6 février à Berlin, où j'aurai le plaisir de vous embrasser, vous assurant que je suis tout à vous.

29. A LA MÊME.

Camp de Mollwitz, 21 avril 1741.



Madame,

J'ai été bien sensible aux marques d'amitié que vous me donnez; je ne m'en rendrai pas indigne, et vous ne me trouverez jamais ingrat.

Le ciel nous a favorisés jusqu'à présent; je souhaite de tout mon cœur que la fortune ne nous abandonne pas.

Je suis avec bien de l'estime, etc.

<23>

30. A LA MÊME.

(1er novembre 1741.)



Madame,

J'ai la satisfaction de vous marquer que Neisse est pris. Je suis avec bien de l'estime, etc.

31. A LA MÊME.

Chrudim, 21 avril 1742.



Madame,

Je vous suis bien obligé de lavis que vous me donnez, et de la lettre que vous m'envoyez de l'officier hussard; je m'en servirai, en cas de besoin, pour découvrir la noirceur de la cour de Vienne, pour laquelle tous les moyens sont licites, pourvu qu'ils les conduisent à leur but. Ils ont brûlé leur propre pays en Moravie, rompu frauduleusement leur paix avec les Turcs, répandu des calomnies et des mensonges en toute l'Europe; il ne leur manquait que des assassinats pour couronner l'œuvre. Je vous prie cependant de n'en point faire de bruit, et de tenir la chose cachée jusqu'à ce qu'il soit à propos que je la fasse éclater.

Je suis avec bien de l'estime, etc.

<24>

32. A LA MÊME.

Champ de bataille de Chotusitz, 17 mai 1742.



Madame,

Dieu merci, nous nous portons tous à merveille, et nous avons battu les Autrichiens comme il faut. C'est une action plus grande et plus complète que celle de Mollwitz, et nous y avons acquis une gloire immortelle pour nos troupes.

Nous avons eu peu de pertes, et l'ennemi beaucoup.

Adieu; je suis avec bien de l'estime, etc.

33. A LA MÊME.

Camp de Brzezy, 25 mai 1742.



Madame,

Il faut vous aimer lorsqu'on vous connaît, et la bonté de votre cœur mérite qu'on l'estime. Je vous suis infiniment obligé des soins que vous prenez pour approfondir la vérité de la nouvelle que l'on vous a débitée. Vous pouvez être hors d'inquiétude, madame, d'autant plus que les Autrichiens sont si battus et si découragés, qu'assurément ils penseront à toute autre chose qu'à des assassinats et à des conspirations.24-a Notre campagne est finie, et je crois que je pourrai peut-être au mois de juillet être de retour à Berlin; je ne saurais le<25> dire positivement, mais il y a grande apparence que ce coup décisif achèvera la maison d'Autriche.

Faites, je vous prie, mes compliments à mes frères et sœurs, à la belle-sœur,25-a à la Morrien, Camas et Montbail.

Je suis avec toute l'estime imaginable, etc.

34. A LA MÊME.

Camp de Kuttenberg, 22 juin 1742.



Madame,

J'ai la satisfaction de vous annoncer la conclusion de la paix, ce qui me procurera le plaisir de vous voir le 12 à Berlin. Je compte d'y arriver le midi, et de dîner chez la Reine, où elle sera.

Tout part ici, et s'en retourne chez soi, ce qui accoutume petit à petit à voir moins de monde que de coutume. Je souhaite de vous trouver en bonne santé, vous assurant de l'estime infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.

<26>

35. A LA MÊME.

(Août 1742.)



Madame,

Comme vous désirez d'avoir la Camas26-a dans la place de madame de Katsch, il n'y a rien que j'y oppose. J'ai trouvé simplement à propos de lui donner le titre de comtesse, pour l'amour du monde, qui cependant ne lui coûtera rien, et ne peut lui être à charge.

J'espère de vous revoir le 9,26-b et suis avec bien de l'estime, etc.

36. A LA MÊME.

(1744.)

S'il est arrivé quelque nouvelle infortune à votre frère,26-c il doit s'en prendre à lui-même, car lorsqu'il a été à Riga, il a intrigué avec les gardes et avec toutes sortes de personnes, ce qui a donné lieu qu'on le resserra de plus près. Comment voulez-vous que je m'intéresse pour lui? Je le puis d'autant moins, que l'Impératrice me soupçonne de vouloir le rétablir sur le trône. Je suis toujours du sentiment qu'on le relâchera avec le temps, principalement lorsque la paix avec la Suède sera faite. Peut-on trouver étrange que l'Impératrice prenne<27> des sûretés pour sa personne? Si le prince Antoine revenait sur l'eau, ne ferait-il pas enfermer la princesse Élisabeth? Eh bien, pour ne point être enfermée, elle enferme l'autre. Je trouve ce procédé tout simple.

37. A LA MÊME.

(Camp de Soor) 2 octobre (1745).



Madame,

Vous saurez apparemment ce qui s'est passé avant-hier.27-a Je plains les morts, et les regrette; mes frères et Ferdinand se portent fort bien. On dit le prince Louis blessé.27-b Je suis avec bien de l'estime, etc.27-c

<28>

38. A LA MÊME.

Camp de Trautenau, 9 octobre 1745.



Madame,

J'ai déploré la mort de votre frère le prince Albert; mais il est mort en brave homme, quoiqu'il se soit fait tuer de gaîté de cœur et sans nécessité. Il y a déjà du temps que j'ai averti le Duc de ce qui ne pouvait manquer d'arriver; je l'ai dit souvent au défunt, mais il ne suivait que sa tète, et je m'étonne qu'il n'ait pas été tué il y a longtemps.

Le prince Ferdinand a une contusion au genou, mais il sort, et se porte bien. Je vous plains, madame, du chagrin qu'il est naturel que vous sentiez de la mort de vos proches; mais ce sont des événements auxquels il n'y a aucun remède. Je suis avec estime, etc.

39. A LA MÊME.

(Juillet 1747.)



Madame,

Je vous remercie des belles cerises que vous m'avez envoyées à Schönhausen.28-a Si je n'avais été fatigué, je vous en aurais remerciée moi-même. Je prendrai cependant mon temps pour le faire à la première occasion, vous assurant de l'estime avec laquelle je suis, etc.

<29>

40. A LA MÊME.

(Juillet 1747.)



Madame,

Vous pouvez venir à Charlottenbourg, s'il vous plaît, lundi29-a à une heure, avant la Reine. Vous pouvez y loger madame de Camas et la Tettau, qui auraient peine d'y venir tous les jours descendre du faite du château. Si vous avez deux femmes de chambre et chacune de ces dames une, c'en sont quatre, et je crois que c'en est assez. Pour les cavaliers, ils peuvent rester à Berlin, et n'y venir que les jours de fête.

Je suis, madame, avec bien de l'estime, etc.

41. A LA MÊME.

Ce 17 (mai 1748).



Madame,

Madame de Wreech29-b a fait tant de difficultés pour sa fille, qu'elle ne trouvera pas mauvais qu'on lui préfère la jeune Schwerin, fille du grand écuyer et sœur de celle qui a été dame d'honneur,29-c d'autant plus que cette fille placée décharge la mère de ce soin, et qu'elle est d'ailleurs chargée d'enfants, sans être riche. Vous pouvez la prendre, madame, au départ de la Tettau,29-d et vous en expliquer hautement<30> à présent. Je suis bien aise de ce que vous vous divertissez bien, vous priant de me croire avec estime, etc.

42. A LA MÊME.

(Mai 1750.)



Madame,

Je vous rends grâce des beaux fruits que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je les mangerai à votre santé, et je compte que Sans-Souci ne restera pas en reste, et en fournira à son tour pour Schönhausen. Je suis avec beaucoup d'estime, etc.

Mes compliments à madame Camas.

43. A LA MÊME.

Ce 25 (entre 1750 et 1752).



Madame,

Il ne me semble pas qu'il vous convient d'aller à la fête du mylord,30-a parce que cela ferait une planche pour tous les autres ministres étrangers, et que, après avoir été chez l'un, on aurait mauvaise grâce de<31> refuser l'autre. Mais vous pouvez y envoyer vos dames. Je ne m'y trouverai pas non plus, par la même raison. Je suis avec bien de l'estime, etc.

Mes compliments à madame Camas.

44. A LA MÊME.

Le 8 novembre 1751.



Madame,

Vous voudrez bien que je vous félicite sur votre jour de naissance, et que je vous marque la part que j'y prends. Je vous souhaite, madame, toute sorte de contentement et de prospérité. Recevez de bonne part la bagatelle que je vous envoie, et soyez persuadée de l'estime avec laquelle je suis, etc.

45. A LA MÊME.

(Mars 1752.)



Madame,

Je vous envoie la quittance d'une partie de vos dettes qui sont payées; les autres le seront successivement. Je vous apprends, de plus, que j'ai fait un testament,31-a dans lequel j'ai eu soin de votre douaire après<32> ma mort d'une façon que vous aurez lieu d'en être contente, le tout cependant à condition que vous instituerez celui de nos neveux qui vous survivra héritier de toutes vos pierreries.32-a

Je suis avec bien de l'estime, etc.

46. A LA MÊME.

(Mars 1752.)



Madame,

J'ai lu l'acte que vous venez de faire pour le bien de la famille, et je vous en fais mes remercîments au nom de mes neveux. Il n'y a pas le mot à dire contre cet écrit, et je pourvoirai, de mon côté, à arranger vos affaires du mieux que je pourrai, espérant que ce testament ne vous empêchera pas de vivre encore de longues années en santé et contentement.

Je suis avec toute l'estime possible, etc.

<33>

47. A LA MÊME.

(Juillet 1754.)



Madame,

Je vous souhaite un heureux voyage pour Oranienbourg,33-a vous priant de faire mes compliments à mon frère, et d'être persuadée de l'estime avec laquelle je suis, etc.

48. DE LA REINE.

Schönhausen, 9 août 1756.



Sire,

C'est en souhaitant que vous jouissiez d'une santé parfaite que j'écris celle-ci, charmée d'avoir eu le bonheur de vous voir bien portant,33-b mais le cœur bien sensible et bien chagrin quand je pense que peut-être on aura le chagrin de vous voir partir pour plus loin; je n'ose y penser. Dieu veuille vous conserver et donner dans peu la paix et tranquillité, et couronner de gloire et de bonheur toutes vos louables entreprises, et que le tout se change pour votre satisfaction! Ce sont les vœux bien sincères qui partent d'un cœur tout attaché et dévoué à vous, et plein d'une amitié tendre et sincère, mais aussi bien pénétré de douleur et d'affliction, quand je pense que peut-être nous vous voyons de nouveau bientôt affronter les dangers; je n'ose y penser sans une douleur mortelle. Pardonnez que je vous importune par<34> mes plaintes et lamentations, mais jeu ai l'esprit si rempli et le cœur si pénétré, que cela l'a emporté sur le silence auquel je m'étais vouée; et comme à l'unique qui cause mes craintes, j'ose bien décharger mon cœur, et vous êtes trop gracieux pour ne point me le pardonner et entrer dans ma juste douleur. Je me recommande dans l'honneur de vos bonnes grâces et bienveillance, qui suis avec le plus parlait attachement, entier dévouement et toute la tendresse imaginable, etc.

49. A LA REINE.

(Août 1756.)



Madame,

La multitude des affaires m'a empêché de vous écrire jusqu'ici; c'est donc pour prendre congé de vous que je vous adresse cette lettre, en vous souhaitant santé et contentement pendant les troubles qui vont s'élever. Je suis, etc.

50. A LA MÊME.

Près de Breslau, 17 (décembre 1757).



Madame,

Je vous remercie de la lettre que vous avez écrite au Duc votre frère; rien n'était plus nécessaire que de l'encourager dans la situation pré<35>sente, et rien ne pouvait être plus mal à propos que la résolution qu'il avait prise. Il y a apparence qu'à présent nous pourrons tous nous soutenir sans bassesse et sans avoir recours à des voies flétrissantes; c'est le moment où il est naturel d'avoir de la constance et de la fermeté, et certainement cela en vaut la peine. Je suis, madame, avec bien de l'estime, etc.

51. DE LA REINE.

Berlin, 12 juin 1758.



Sire,

Quelle triste circonstance me fait prendre la plume à la main pour vous mander la mort du Prince de Prusse,35-a qui s'est faite ce matin à trois heures et demie au matin! Je vous en fais mes compliments de condoléance de la mort du prince. D'abord après l'avoir apprise, je me suis rendue ici pour voir comment l'annoncer à ma sœur, surtout dans les circonstances dans lesquelles elle se trouve, pour que cela ne lui fasse point de mal, et, s'il est possible, pour conserver le fruit qu'elle porte. Elle ne le sait pas encore. Je la recommande, en attendant qu'elle pourra écrire elle-même, dans l'honneur de vos bonnes grâces et protection, n'ayant, après la grande perte qu'elle a faite, que vous pour son soutien et protecteur. Je serai au palais, mais ma sœur ne le sait pas encore; médecin et tout ce qu'il faut est ici. Dieu veuille vous donner de la santé, et vous conserver jusqu'à l'âge le plus reculé de la vie humaine, pour le bonheur de vos sujets et en particulier pour celui de celle dont tout le bonheur en dépend! Je me<36> recommande dans vos bonnes grâces, qui suis avec le plus parfait attachement, entier dévouement et toute la tendresse imaginable, etc.

52. A LA REINE.

(Camp de Prossnitz) ce 19 (juin 1758).



Madame,

Vous avez très-bien fait de cacher à ma belle-sœur la grande perte qu'elle vient de faire, et je ne doute pas que vous userez de toute la circonspection possible pour la lui apprendre. En même temps, vous lui direz qu'on ne saurait être plus sensiblement touché de ce malheur que je le suis, et que je contribuerai en tout ce qui dépendra de moi à son bonheur, et que par mon amitié je tâcherai d'adoucir l'affliction de sa perte, autant que de pareilles pertes peuvent être adoucies; que ses enfants, je les regarde comme les miens, et qu'elle peut compter que j'en aurai le plus grand soin, gardant l'image de mon pauvre frère imprimée au fond du cœur, dont la mort seule pourra l'effacer.

Je suis, madame, avec bien de l'estime, etc.36-a

<37>

53. DE LA REINE.

Schönhausen, 1537-a juin 1758.



Sire,

C'est avec une reconnaissance parfaite que j'ai reçu votre lettre. Avec la grossesse de ma sœur cela va bien, et on a pris toutes les précautions imaginables pour que l'altération ne lui fasse du mal. Médecin et chirurgien y ont d'abord été. Elle est à présent à la moitié. Comme ma sœur est dans cet état, et outre cela dans le grand deuil, j'espère que vous permettrez que la Duchesse ma mère vienne à Berlin, et loge au château, et que vous aurez la grâce de donner vos ordres là-dessus. Je vous promets bien sincèrement qu'on ne fera pas la moindre intrigue; pour moi, je la hais autant qu'on la peut haïr, et j'ai eu toute ma vie de l'horreur pour cela. Pour des dépenses, je n'en ferai sûrement pas plus qu'il sera nécessaire, et je crois que ma mère pourra se contenter de la façon que je vis ordinairement. J'évite toutes les dépenses, et me retranche sur tout; mais le deuil et le voyage n'a pas laissé de me coûter, quoique tout s'est fait avec la plus grande économie du monde. Vous pouvez compter sur moi, que sûrement je ne ferai rien au monde qui puisse vous déplaire. Vos grâces et bontés me sont toujours trop précieuses, et sûrement ce ne sera pas par ma faute que je pourrais avoir le malheur de les perdre; je ne m'en consolerais de ma vie, et ma façon d'agir est toute simple et unie, comme tout le monde pourra vous le dire et me donner ses témoignages. Dieu veuille vous donner de la santé, vous conserver et donner du bonheur dans toutes vos entreprises! Je me recommande dans l'honneur de vos bonnes grâces et bienveillance, qui suis avec le plus parfait attachement, entier dévouement et toute la tendresse imaginable, etc.

<38>

54. A LA REINE.

(Plothow) ce 17 (août 1758).



Madame,

Je crois que le mieux serait d'envoyer ma belle-sœur une lois pour toutes à Magdebourg. Là, quoi qu'il arrive, elle pourra accoucher à son aise, et attendre son terme. Il la faut faire partir incessamment; pour la personne que l'on veut m'envoyer, cela est très-indifférent. Je suis avec bien de l'estime, etc.

55. A LA MÊME.

(Pombsen, près de Jauer) ce 3 (novembre 1758).



Madame,

J'ai appris avec plaisir l'heureuse délivrance de ma belle-sœur. Puisse cet enfant38-a être plus heureux que ses oncles!38-b

Je suis avec estime, etc.

<39>

56. A LA MÊME.

(Schweidnitz) ce 9 (novembre 1758).



Madame,

Pourvu que mon neveu ne s'appelle ni Jacques, ni Xavier, ni Joseph, qu'importe? S'il était mon fils, je l'appellerais Charles-Émile;39-a mais cela est indifférent. J'ai l'honneur d'être, etc.

57. A LA MÊME.

Wulkow39-b (8 août 1759).



Madame,

Je n'ai que le temps de vous assurer de ma parfaite amitié, de vous dire que nous nous portons tous fort bien, et de vous prier de rendre les incluses à leurs adresses. Je suis tout à vous.

<40>

58. A LA MÊME.

Pretzschendorf, 1er janvier 1760.



Madame,

Je vous suis fort obligé des vœux que vous faites à l'occasion du renouvellement de l'année. J'en fais de fort sincères pour votre conservation et pour tout ce qui vous peut être agréable. Notre situation n'est guère riante, et n'a pas l'air de le devenir. Nous serons obligés d'avoir pendant tout l'hiver un pied dans l'étrier, et par conséquent il n'y aura point de repos.

Je suis avec une parfaite estime, etc.

59. A LA MÊME.

(Bunzelwitz) ce 22 (août 1761).



Madame,

La communication n'est pas encore aussi libre que vous le croyez, et la campagne pourrait bien durer jusqu'au commencement de décembre. J'ai été fort consolé par les nouvelles que j'ai reçues de Wolfenbüttel; il faut espérer que le ciel nous assistera, et qu'à la fin nos calamités trouveront leur terme. J'ai beaucoup plaint la mort de mon neveu,40-a dont j'ai été informé il n'y a pas longtemps. Je plains la Duchesse-mère, qu'une maladie a retenue à Wolfenbüttel; elle aura eu beaucoup à souffrir pendant ce siége.40-b Je ne sais pas encore ce<41> que je deviendrai cet hiver, ni de quel côté il faudra que je me tourne. Je vous prie cependant d'être persuadée de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

60. A LA MÊME.

(Breslau) ce 14 (mars 1762).



Madame,

J'ai appris avec douleur la mort de madame votre mère.41-a Je vous en fais mes condoléances. Elle était âgée et maladive; elle se trouve à présent à l'abri de tous les malheurs qui font le partage de l'humanité, et nous tous tant que nous sommes, nous prenons le même chemin, l'un un peu plus tôt, l'autre un peu plus tard. Un jour nous serons tous là-bas, quand chacun aura fini le rôle qu'il est obligé de faire dans le monde.

Après tous les malheurs et les mauvaises nouvelles qui depuis six années nous ont été journalières, il serait en vérité temps que nous en reçussions de plus agréables. Je souhaite que ce temps vienne bientôt, en vous assurant de toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

<42>

61. A LA MÊME.

Leipzig, 1er février 1763.



Madame,

Voici encore deux garnitures de porcelaine pour Schönhausen.42-a Vous pouvez y aller à présent vous-même, madame, quand vous le voudrez, avec toute la famille. La paix sera signée dans peu de jours; la seule chose que je vous prie d'observer, c'est de ne pas partir tous en même temps, mais de vous arranger de façon que ce voyage soit successif, parce qu'il n'y a pas assez de chevaux dans le pays pour fournir à la fois à tout ce train. Vous voudrez bien encore prendre le chemin le plus court, par Spandow, pour épargner et ménager le pays autant qu'il est possible. Cependant nous ne serons guère de retour, nous autres, que vers le mois d'avril, à cause des vivres qui manquent, et que nous ne pouvons transporter qu'au moment que les rivières seront ouvertes.

Je suis avec bien de l'estime, etc.

62. A LA MÊME.

(Dahlen) 3 mars 1763.



Madame,

Je ne reviendrai pas encore de sitôt à Berlin; cela ne sera, selon les apparences, que la fin de ce mois ou les premiers jours d'avril. Si vous le voulez bien, je souperai chez vous, et vous pouvez prier tous<43> mes frères, belles-sœurs, sœurs, neveux et nièces; la bonne madame Camas en sera bien, j'espère.

Je suis avec toute l'estime, etc.

63. A LA MÊME.

Wésel, 10 juin 1763.



Madame,

Je vous rends grâce du présent que vous avez daigné me faire. Sans-Souci ne voudra pas rester en reste avec Schönhausen, et il tâchera de se venger à la première occasion. J'ai vu tout ce qui reste de votre famille, en passant à Saldern; vos sœurs, le Due et tout le népotisme jouissent d'une parfaite santé.

Je suis avec toute l'estime possible, etc.

64. A LA MÊME.

(Juillet 1765.)



Madame,

Si la Chudleigh43-a veut être présentée, elle doit s'adresser au ministre d'Angleterre, pour qu'on sache sous quel nom la recevoir; mais<44> le mieux serait de ne la pas voir du tout. Je suis avec bien de l'estime, etc.

65. A LA MÊME.

(Juillet 1766.)



Madame,

C'est une perte réelle que madame de Camas,44-a tant par son mérite, ses grandes qualités, que par l'air de dignité et de décence quelle entretenait à la cour. Si je pouvais la ressusciter, je le ferais sur-le-champ. Après tout, il faut la remplacer; je ne connais que madame de Kannenberg qui soit propre à cet emploi; vous pouvez lui en écrire, et, si elle l'accepte, la faire venir.

Je suis, madame, etc.

66. A LA MÊME.

Le 14 octobre 1767.



Madame,

Le prince d'Orange m'a demandé de son propre mouvement que mademoiselle de Schwerin pût accompagner son épouse; je n'ai pu refuser ni à lui, ni à ma nièce, cette satisfaction-là, et d'ailleurs la noblesse est si féconde en filles dans ce pays-ci, que vous trouverez<45> douze dames d'honneur pour une que vous cherchez. Je suis avec beaucoup d'estime, etc.

67. A LA MÊME.

Ce 11 (été 1769).



Madame,

J'ai d'abord donné des ordres pour que la princesse45-a ait tout ce qu'il lui faut à Jasenitz,45-b et vous pouvez lui écrire que si elle continue à s'observer, et surtout à éviter tout ce qui peut causer du scandale, je tâcherai de la mettre un peu mieux à son aise. Tout ce que j'apprends me fait espérer un amendement, et dès lors la pitié et la parenté exigent qu'on la mette un peu plus à son aise. Je suis avec toute l'estime, etc.

68. A LA MÊME.

(Septembre 1771.)



Madame,

Si les affaires étaient dans une situation aussi avantageuse que vous vous les figurez, je me ferais un plaisir d'augmenter vos finances; mais considérez, je vous prie, que nous sortons d'une guerre oné<46>reuse, que les eaux ont fait cette année des ravages si considérables, qu'il faut de grosses sommes pour réparer ces dommages, et surtout que nous sommes obligés de ramasser toutes nos forces pour nous préparer à une guerre que la maison d'Autriche nous prépare, et qui éclatera toujours plus tôt qu'il ne faudra.46-a Ce sont les raisons qui m'obligent de mettre la plus grande économie dans les dépenses, et de commencer par moi-même à retrancher tout ce qui peut être superflu.

Je suis avec toute l'estime possible, etc.

69. A LA MÊME.

Ce 18 (juillet 1772).



Madame,

Il dépendra de votre volonté d'aller ou de ne pas aller à Berlin, pourvu que ma sœur46-b puisse avoir le plaisir de vous voir. Elle ira de là à Rheinsberg. A l'égard de madame de Stettin, pourvu qu'elle ne donne plus de scandale public, je lui tiendrai ma parole, et j'ai écrit, afin qu'elle puisse trouver tous les comestibles nécessaires dans le château que je lui ai fait préparer. Je suis avec toute l'estime possible, etc.

<47>

70. A LA MÊME.

(1772.)



Madame,

Je n'ai point oublié la promesse que je vous ai faite, avant la guerre, d'acquitter vos dettes. Les temps n'ont pas permis de le faire jusqu'ici, et il s'est trouvé des objets de dépenses plus essentiels, auxquels il a fallu donner la préférence. Pour cette année, je ferai payer une partie de la somme, et si je vis, j'acquitterai le reste l'année prochaine. Je suis avec estime, etc.

71. A LA MÊME.

(Décembre 1773.)



Madame,

J'ai été fort fâché hier de vous voir dans l'état où vous étiez. Comme je juge de votre maladie, je crois que la cause en vient d'un sang âcre et corrosif. Il faut de toute nécessité que le médecin vous donne des breuvages faits d'herbes vulnéraires et de simples, pour corriger le sang, et alors votre plaie se fermera bientôt, et vous serez guérie. Mais il ne faut pas perdre de temps à prendre ce remède; il faut vous nourrir beaucoup de légumes, qui sont tous bons pour le sang, et avec ce régime je suis persuadé que vous vous guérirez. Mais si le médecin ne vous donne pas de ces potions, vous risquez d'un jour à l'autre que l'inflammation se mette à la jambe, et alors le danger pourrait devenir sérieux. L'avis que je vous donne est décisif pour<48> votre guérison. Je vous prie d'en parler au médecin; en attendant, je fais des vœux pour votre convalescence, vous assurant de l'estime parfaite avec laquelle je suis, etc.

72. A LA MÊME.

(Février 1774.)



Madame,

Le prince Frédéric48-a m'a beaucoup tranquillisé en m'apprenant que votre maladie vous avait quittée, et que vous êtes hors de tout danger. Vous, madame de Kannenberg et moi, ainsi que tous ceux qui frisent les quatre-vingts ans, disparaîtrons un beau jour où l'on s'y attend le moins; il ne faut point empiéter sur les droits de la postérité, et lui céder la place quand son tour vient à nous succéder. Je suis avec la plus haute estime, etc.

<49>

73. A LA MÊME.

Le 17 mars 1774.



Madame,

Je vous suis bien obligé de la part que vous prenez à ma santé, qui commence un peu à se remettre. La reine de Danemark votre sœur49-a est fort inquiète sur votre santé; elle m'écrit, et désire fort que vous la rassuriez vous-même. Il ne vous en coûtera, madame, qu'une lettre, et votre sœur mérite bien cette attention. Je suis avec bien de l'estime, etc.

74. A LA MÊME.

(Avril 1774.)



Madame,

Je vous suis fort obligé des attentions que vous avez pour moi. Ma maladie a été ce qu'on nomme Blatterrose,49-b sur tout le corps, avec beaucoup de fièvre. A présent le mal est presque passé. Je suis avec toute l'estime possible, etc.

<50>

75. A LA MÊME.

Le 29 décembre 1775.



Madame,

Vous voudrez bien recevoir les vœux que je fais pour votre conservation à l'occasion du renouvellement de l'année. Je vous souhaite, madame, toutes sortes de bénédictions, en vous priant d'être assurée de l'estime parfaite avec laquelle je suis, etc.

76. A LA MÊME.

Le 6 juillet 1776.



Madame,

Le grand-duc sera le 21 à Berlin. Le soir, il y aura cour et concert; les autres jours, il y aura opéra, bal, comédie et fêtes, soit au château, soit au théâtre, et comme l'occurrence le voudra. La princesse de Würtemberg, son mari et ses filles viendront le 19 à Berlin. Voudriez-vous bien les prier tous les jours chez vous jusqu'au 24, car ma cuisine ne pourrait suffire à tenir tant de tables pour eux; comme j'ai un nombreux domestique qui accompagne le grand-duc, je ne pourrais y suffire. Quant aux détails, il m'est impossible d'y entrer à présent; il faut se régler sur les fantaisies de nos hôtes. Je suis avec bien de l'estime, etc.

<51>

77. A LA MÊME.

Le 16 (juillet 1776).



Madame,

J'apprends que vous êtes incommodée de la fièvre. Si vous croyez pouvoir vous remettre, vous me ferez plaisir de venir à Berlin;51-a mais si vous étiez malade, il vaudrait mieux rester à Schönhausen, parce que je serais fort embarrassé où recevoir le grand-duc, et votre sœur, dans votre absence, pourrait faire les honneurs dans vos chambres; car si ce n'est pas là qu'on reçoit le grand-duc, je me trouverais fort embarrassé. Je suis avec bien de l'estime, etc.

78. A LA MÊME.

Le 13 décembre 1776.



Madame,

Quoique ma maladie soit passée, les forces ne me sont pas revenues; je ne saurais me tenir longtemps debout; je marche mal, et je ne saurais absolument monter les degrés. Cela m'oblige de différer d'une quinzaine de jours mon voyage à Berlin. Je suis avec toute l'estime, etc.

<52>

79. A LA MÊME.



Madame,

Je vous suis fort obligé de la part obligeante que vous prenez à ma santé. Je fais ce que je puis, mais les forces me manquent encore. Ma sœur de Brunswic m'a alarmé sur la santé du Duc votre frère; je crains fort que nous ne le conserverons pas longtemps. J'espère que votre santé se remettra à présent, en vous priant de me croire avec toute l'estime possible, etc.52-a

80. A LA MÊME.

Le 23 janvier 1777.



Madame,

Je vous suis très-obligé de la part que vous daignez prendre à ma vieille existence, qui, après tout, ne pourra guère durer. J'ai été bien aise de vous trouver également mieux après tout ce que vous avez souffert, et j'espère qu'à présent, à l'aide d'un peu de régime, vous pourrez encore vous soutenir. On dit et l'on m'écrit de Brunswic que le Duc va infiniment mieux, ce qui me fait plaisir. C'est en faisant des souhaits pour votre conservation que je vous prie de me croire avec toute l'estime possible, etc.

<53>

81. A LA MÊME.

(1778.)



Madame,

Je vous suis fort obligé de votre souvenir. Nous sommes toujours en Bohême à guerroyer, sans avoir encore eu des succès bien brillants; il faut patienter et attendre de l'occasion le moment que la fortune aura marqué pour la décision de cette querelle. Comme je suis fort occupé, je me borne à vous assurer de toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

82. A LA MÊME.

(Breslau) 24 décembre 1778.



Madame,

Je vous suis très-obligé des choses obligeantes que vous me dites au renouvellement de l'année. Je fais également des vœux pour votre conservation et votre prospérité. Je me trouve actuellement si surchargé d'ouvrage, qu'il me reste à peine un moment pour moi; ce qui m'oblige de terminer ma lettre, en vous réitérant les assurances de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

<54>

83. A LA MÊME.

(Breslau) 22 janvier 1779.



Madame,

Je vous suis très-obligé de votre souvenir, et je vous en remercierais plus en détail, si maintenant la foule des affaires m'en donnait le temps. Le travail augmente tellement dans la crise présente, qu'il ne me reste que de vous assurer de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

84. A LA MÊME.

(Breslau) ce 22 (mai 1779).



Madame,

Tout est terminé pour cette fois heureusement, et après quelques affaires qu'il faut terminer ici, j'aurai, madame, le plaisir de vous voir le 28 ou le 29 de ce mois.54-a

<55>

85. A LA MÊME.

(Juillet 1779.)



Madame,

Si vous voulez bien vous en donner la peine, vous pouvez marquer au prince votre frère qu'il me fera sûrement plaisir de venir ici, et que je serai bien aise de le recevoir.55-a Je suis avec toute l'estime, etc.

86. A LA MÊME.

(Potsdam) 3 août 1779.



Madame,

Je suis bien aise d'apprendre que vous, la Princesse de Prusse et la princesse Henri se portent bien; pour moi, j'ai eu le plaisir de recevoir ici le prince Ferdinand, dont je vous ai l'obligation, et j'espère de contribuer à sa santé par l'exercice que je lui fais prendre, et dont il me semble qu'il s'était un peu trop désaccoutumé.

Je souhaite, madame, d'apprendre toujours de vos bonnes nouvelles, en vous assurant de l'estime avec laquelle je suis, etc.

<56>

87. A LA MÊME.

(Janvier 1780.)



Madame,

Je vous fais mes condoléances sur la mort de votre sœur et de ma belle-sœur, que nous venons de perdre.56-a Sa vertu lui mérite nos regrets, mais nous ne saurions la ressusciter. Il y a ce pauvre enfant56-b qui lui reste, qui ne peut trouver son asile que chez vous. Vous me feriez un grand plaisir, si vous vouliez vous charger de son éducation, comme feu sa grand' mère l'a fait jusqu'ici. Vous pouvez facilement deviner les raisons que j'ai pour arranger cette affaire. Les appartements au château ne rencontreront aucune difficulté, et cela pourra se faire sous prétexte de l'attachement que vous avez de tout ce qui nous reste de feu la princesse.

Je suis avec toute l'estime, etc.

88. A LA MÊME.

(Janvier 1780.)



Madame,

Après avoir bien examiné le château, il ne se trouve que les chambres que ma nièce de Hollande a occupées qu'on puisse donner à la petite; je les fais d'abord accommoder pour cet effet, et la petite y pourra<57> entier demain. Celles d'en haut seraient bonnes, mais elles sont froides, et quand des étrangers qualifiés viendraient ici, il faudrait déloger la petite, ce qui ici n'est pas nécessaire. Elle pourra donc y entrer demain. Je suis, madame, etc.

89. DE LA REINE.

Berlin, 29 mars 1780.



Sire,

C'est avec un cœur pénétré de reconnaissance que je vous marque mes très-humbles remercîments de la gracieuse attention que vous avez eue pour moi de me faire annoncer avec précaution la triste nouvelle de la mort de mon cher frère.57-a La part que vous y prenez peut servir à ma consolation. C'est bien triste, dans l'espace de deux mois et demi, de perdre un frère et une sœur. La chère duchesse me fait bien de la peine, connaissant le tendre attachement qu'elle avait pour mon cher frère, et cette perte doit lui être bien accablante. Dieu veuille conserver vos jours et vous donner une santé parfaite, et que vous viviez jusqu'à l'âge le plus reculé du monde, pour le bonheur de tout votre pays, et en particulier pour celle dont tout le sien en dépend, et qui vous est bien sincèrement attachée, et qui est avec tout le dévouement imaginable, etc.

<58>

90. A LA REINE.

Ce 30 (mars 1780).



Madame,

J'ai craint avec raison que les ravages que la mort vient de faire dans votre famille ne vous affectassent trop sensiblement, surtout parce que ces funestes coups se sont suivis de si près. Mais quel parti reste-t-il à prendre? Nous ne pouvons pas ressusciter les morts; nous ne pouvons que nous soumettre à l'ordre éternel qui assujettit nos amis, nos parents et nous-mêmes à la commune loi. A l'égard du Duc, je suis persuadé que la mort est une espèce de bonheur pour lui, car il ne faisait que traîner les restes languissants de son existence; privé de la parole depuis quatre semaines, privé de l'action de ses membres depuis quelques années, il était à charge à lui-même, et un spectacle de pitié et d'attendrissement pour ses proches. Je souhaite, madame, que ce soit le dernier chagrin domestique qui vous arrive, et que le ciel veille sur vos jours, étant avec toute l'estime possible, etc.

91. A LA MÊME.

Ce 8 (août 1780).



Madame,

J'ai été bien aise de revoir encore le prince votre frère ici;58-a pourvu qu'il se ménage, j'espère que nous le conserverons encore longtemps.<59> Je pars d'ici le 15 pour la Silésie. Les vieilles gens ne vont que clopin-clopant; mais cela n'y fait rien; il ne faut pas prendre les choses de si près. Je vous suis fort obligé de l'intérêt que vous prenez à mon individu, en vous assurant de toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

92. A LA MÊME.

Le 14 septembre 1780.



Madame,

Je vous suis fort obligé de votre souvenir; il faut bien que mon vieux cadavre soutienne les fatigues tant bien que mal. J'aurai le plaisir de voir ma sœur de Brunswic sur la fin de ce mois. Je crois que le Duc viendra ici quelques jours plus tôt. Je souhaite que vous passiez agréablement votre temps à la campagne, en vous priant de me croire avec bien de l'estime, etc.

93. A LA MÊME.

Le 31 mai 1781.



Madame,

Je vous suis fort obligé de la part que vous prenez à ma santé. Je me traîne comme je puis, et je me tire d'affaire tant bien que mal. Quand l'âge avance, on ne rajeunit pas; les moindres fatigues coûtent,<60> et enfin l'on devient inutile et à charge au monde. Je ne puis rien vous dire de Brunswic, sinon que l'on s'y porte bien; je n'ai pas voulu m'y rendre cette fois, pour ne point incommoder ma sœur et mon neveu, qui ont de nouveaux établissements à arranger pour eux, et des dettes à payer. Je pars demain pour la Prusse, en vous assurant de toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

94. A LA MÊME.

Le 14 septembre 1781.



Madame,

Je vous suis très-obligé de la part que vous prenez à l'existence d'un vieux cadavre ambulant qui nécessairement doit finir bientôt. Cette année-ci est très-belle, l'été et l'automne surpassent tous les étés et les automnes que j'ai vus dans ce pays. Il faut sans doute en profiter, car le mauvais temps l'emporte de beaucoup sur les beaux jours que nous avons dans ce climat, et quand la saison le permet, Schönhausen est toujours préférable à l'air étouffant qu'on respire à Berlin. Je souhaite, madame, que votre santé soit des meilleures, et que vous rendiez justice à l'estime et à la considération avec laquelle je suis, etc.

<61>

95. A LA MÊME.

Le 23 octobre 1781.



Madame,

J'ai fait ce qui a dépendu de moi pour sauver le duc Louis61-a des mains de ses persécuteurs, parce que je suis persuadé qu'on l'accuse injustement. J'en ferais volontiers davantage, si je n'étais retenu par la forme du gouvernement de la république, auquel les voisins et autres princes n'ont aucun droit de s'immiscer; et je n'appréhende pas sans raison que mes représentations seront sans effet, car on me mande qu'il y a une fermentation assez vive dans le peuple, et l'on craint même pour la personne du stadhouder. Ces sortes d'agitations et de rumeurs, qui ne sont rien dans les monarchies, peuvent avoir de grandes suites dans les républiques; si l'on contredisait ouvertement ces bruits injurieux, on inciterait le peuple; ainsi, pour l'apaiser, il ne faut employer que des remontrances et la douceur.

Je souhaite, madame, que cette effervescence des Hollandais se dissipe, et que vous ayez lieu d'être tranquille pour le sort de votre frère.

Je suis avec la plus haute estime, etc.

<62>

96. A LA MÊME.

Ce 30 (novembre 1781).



Madame,

Il est très-fâcheux pour moi de voir ensevelir tous mes anciens amis62-a les uns après les autres; mais ce qui est fait est fait, on ne revient pas contre le passé.62-b Ce qui me console est de les suivre bientôt.

Je suis avec toute l'estime, etc.

97. A LA MÊME.

Le 7 mars 1782.



Madame,

Je vous suis fort obligé de la lettre que vous venez de m'écrire, et de vous savoir encore en bonne santé. Je commence à ressortir de l'hôpital, mais cet hôpital n'en est pas moins le vrai palais de la caducité.

Je suis avec toute l'estime imaginable, etc.

<63>

98. A LA MÊME.

Le 17 avril 1782.



Madame,

Le mauvais temps qu'il fait amène une quantité de maladies; par bonheur, il n'y en a pas de dangereuses; ainsi j'espère que celle de mon frère Ferdinand se terminera sans risque. Le Duc a été malade des hémorroïdes; on lui a fait pour la seconde fois une opération dont il s'est heureusement tiré. Je souhaite, madame, d'apprendre toujours de bonnes nouvelles de votre part, en vous assurant de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

99. DE LA REINE.

Berlin, 17 octobre 1782.



Sire,

Oserais-je bien vous demander en grâce la permission de disposer des perles que la bonne Montbail63-a m'a léguées, en faveur d'une de ses parentes? Je ne voudrais rien faire sans savoir premièrement si vous l'accordez et savoir votre volonté. Je fais des vœux bien sincères pour que vous jouissiez d'une santé parfaite. Je me recommande dans l'honneur de vos bonnes grâces, qui suis avec le plus parfait attachement, entier dévouement, et toute la tendresse imaginable, etc.

<64>

100. A LA REINE.

(1782.)



Madame,

Quoique effectivement la princesse Élisabeth qui vient de mourir64-a soit, madame, votre nièce, je crois que dans les circonstances présentes il vaut mieux faire semblant d'ignorer son décès, d'autant plus qu'on n'a ni su la mort de son père le prince Antoine, ni porté le deuil pour lui. C'est une suite des malheurs qui poursuivent celle pauvre famille, qu'on ne peut les plaindre qu'en secret. Je suis avec la plus haute estime, etc.

101. A LA MÊME.

(Janvier 1783.)



Madame,

Je vous suis fort obligé de la part que vous daignez prendre aux jours d'un vieillard qui frise le tombeau; on y arrive sans s'en apercevoir, et, le moment d'après, c'est autant que de n'avoir jamais été. Je laisse ces idées sombres pour les remplacer par des vœux pour votre guérison, car je sais que vos jambes vous ont causé beaucoup d'incommodités ce dernier temps.

Vous me feriez plaisir, si vous vouliez écrire à la reine Julie pour la pressentir sur le temps qu'elle trouverait le plus convenable pour déclarer le mariage de son petit-fils avec notre petite-nièce.64-b Je<65> voudrais volontiers que cela fût encore réglé pendant ma vie. Je suis avec autant d'estime que de considération, etc.

102. A LA MÊME.

Le 18 février 1783.



Madame,

Je reçois, en même temps que votre lettre, une de la Reine votre sœur. Elle me marque que le Prince royal communierait à Pâques, et qu'après cet acte le Roi consentirait à la publication de ses engagements avec notre petite-nièce. C'est tout ce que nous pouvions demander. La dilation est de trois mois, après lesquels le sort de ce pauvre enfant sera fixé. Je suis bien aise de voir terminée cette affaire, et c'est en vous assurant, madame, de toute mon estime que je vous prie de me croire, etc.

103. A LA MÊME.

(Sans-Souci) ce 14 (juin 1783).



Madame,

Je vous suis obligé de la peine que vous prenez de vous informer de moi; j'ai fini mon voyage tellement quellement,65-a et j'ai été bien aise<66> des bonnes nouvelles que vous me donnez de la santé de ma sœur Amélie et de madame de Kannenberg. D'autre part, j'apprends des nouvelles affligeantes au sujet de la bonne reine Julie. Comme vous êtes sa sœur, vous pouvez lui écrire plus naturellement qu'il ne me conviendrait, et, sous prétexte des bruits publics qui se répandent, vous pourriez l'exhorter à ménager davantage le prince royal de Danemark; sans cela il serait à craindre que votre chère sœur s'attirât une infinité de chagrins. Je suis avec toute l'estime, etc.

104. A LA MÊME.

Ce 12 (août 1783).



Madame,

J'apprends avec un véritable chagrin la nouvelle maladie qui vous est survenue. Je vous prie d'user de tous les ménagements pour vous remettre, s'il se peut, entièrement; il n'y a qu'un très-grand régime, et peut-être des vésicatoires aux jambes, qui pourront vous soulager. Je suis bien fâché de tout cela, et j'espère, à mon retour de la Silésie, d'avoir de meilleures nouvelles de votre santé. Je suis avec toute l'estime possible, etc.

<67>

105. A LA MÊME.

Le 14 novembre 1783.



Madame,

Je suis bien aise d'apprendre de bonnes nouvelles de ma sœur Amélie; j'ai appréhendé que sa santé n'était pas bonne. La petite Frédérique est encore dans une situation incertaine; il faut attendre la majorité du jeune prince de Danemark pour savoir quel sera son sort. Si elle ne devient pas reine, il faut nous rabattre sur quelque bonne abbaye. Madame de Kannenberg fera bien de se ménager. A notre âge, il ne faut qu'une bagatelle pour nous expulser du nombre des vivants; mais tant que je vivrai, je serai avec toute l'estime possible, etc.

106. A LA MÊME.

Ce 28 (1783).



Madame,

Je vous suis fort obligé de la part que vous prenez à mes infirmités. Je suis, à la vérité, délivré de la goutte; mais il me faudra du temps pour regagner mes forces. Madame de Kannenberg fera bien d'attendre la belle saison pour aller à ses terres; le temps est trop rude encore pour ceux qui ont la poitrine faible. La reine de Danemark me mande que ce sera à Pâques de l'année 1784 qu'elle pourra déclarer le mariage de son petit-fils avec notre petite-nièce; il faudra<68> donc attendre encore une année. Je suis avec tous les sentiments d'estime, etc.

107. A LA MÊME.

Le 10 janvier (1784).



Madame,

Le 18 de ce mois sera le jour de naissance de mon frère Henri. J'ai tout arrangé pour la table, et le soir pour un intermezzo. Vous aurez, madame, la bonté de prier mon frère et quelques-uns des principaux des deux sexes pour assister à la fête, ainsi que d'en faire les honneurs.

Je suis avec toute l'estime, etc.

108. A LA MÊME.

(1784.)



Madame,

Je suis bien sûr des bonnes dispositions de la Reine votre sœur pour le mariage de la petite Frédérique; mais il s'en faut bien que tout dépende d'elle. La majorité à laquelle son petit-fils parviendra à Pâques prochain68-a changera peut-être entièrement le cas de la question, et<69> il faut attendre tranquillement cette époque pour nous glorifier de notre triomphe; et même on cabale si fort contre la Reine votre sœur, qu'elle aura besoin de tout l'art possible pour se soutenir elle-même. Je l'ai avertie sur ce sujet de tout ce que j'ai pu découvrir de ces intrigues. Je suis avec toute l'estime possible, etc.

109. A LA MÊME.

Le 12 mai 1784.



Madame,

Je suis sorti de l'hôpital tellement quellement, parce qu'il fallait agir; mais il m'en coûte d'autant plus, que mes forces n'ont pas eu le temps de revenir. Je crains bien, madame, qu'on nous fasse banqueroute en Danemark, et que notre petite-nièce nous reste sur les bras.69-a La cabale dominante voudra ou une fille du roi d'Angleterre, ou peut-être même une fille d'un des princes de Hesse; enfin, si cela arrive, il faudra penser à pourvoir notre petite ailleurs. Je suis avec la plus haute estime, etc.

<70>

110. A LA MÊME.



Madame,

Il ne convient point de faire communier cette jeune personne avant d'être assuré que son mariage est conclu en Danemark. Vous voudrez donc bien attendre la réponse de la Reine votre sœur avant de déterminer définitivement à quel rite elle doit adhérer. Je suis avec toute l'estime, etc.

111. A LA MÊME.



Madame,

Je suis bien aise d'apprendre de bonnes nouvelles de la santé de ma bonne sœur.70-a Dieu la conserve! J'ai reçu, en même temps presque, des lettres du Danemark par lesquelles je perds toute espérance de placer la petite dans ce pays-là. Vous pouvez donc la faire communier, et il faudra prendre d'autres mesures pour la placer le mieux que possible. Je suis avec la plus haute estime, etc.

<71>

112. A LA MÊME.

Le 27 juillet 1785.



Madame,

J'arrangerai tout pour le voyage de la petite demoiselle; mais il faut qu'elle attende mon retour de Silésie71-a pour aller à Quedlinbourg et à Brunswic. Alors je payerai l'argent, et lui ferai donner les voitures nécessaires; mais tout cela ne saurait s'arranger plus tôt. Si elle part de Berlin le 8 ou le 10 septembre, ce sera toujours assez tôt.

Je suis avec estime, etc.

113. A LA MÊME.

(Septembre 1785.)



Madame,

Je ferai payer à la petite deux mille écus, et vous aurez la bonté d'avoir soin que cet argent soit bien employé pour les présents et pour le voyage qu'elle va faire. Je suis avec toute l'estime, etc.

<72>

114. A LA MÊME.

Le 16 octobre 1785.



Madame,

Je suis très-obligé à la reine Julie de la bonté qu'elle a de se ressouvenir de moi. J'ai eu un long accès de goutte, qui est passé; il m'a fort affaibli, et les forces ne se réparent que lentement à mon âge. Je vous prie de lui marquer et ma reconnaissance, et le sincère attachement que je conserverai sans cesse pour sa personne. Je suis avec toute l'estime, etc.

115. A LA MÊME.

Le 29 octobre 1785.



Madame,

Je vous suis fort obligé de la part que vous prenez à ma santé; elle a été assez mauvaise, et la faiblesse que la goutte a produite me reste encore. J'ai trouvé le prince Ferdinand fort bien; sa santé est meilleure qu'elle n'était il y a quelques années; elle donnait alors lieu de craindre pour lui. Je lui souhaite mille biens. Je vous prie de me croire avec toute l'estime et la considération, etc.

<73>

116. A LA MÊME.



Madame,

Je crois qu'il convient mieux à une jeune fille née avec beaucoup de vivacité qu'on lui donne une éducation simple que de la mener danser dans la ville, ce qui pourrait allumer en elle des passions dont sa mère a été la victime. Je suis avec bien de l'estime, etc.

117. A LA MÊME.

(1786.)



Madame,

Je vous suis très-obligé des vœux que vous daignez faire; mais une grosse fièvre que j'ai prise m'empêche de vous répondre.

<74><75>

II. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA REINE SOPHIE SA MÈRE (7 FÉVRIER 1732 - MAI 1757.)[Titelblatt]

<76><77>

1. VON DER KÖNIGIN SOPHIE.

Potsdam, den 7. Februarii 1732.77-a

Euer Brief, mein lieber Sohn, hat mich sehr erfreut, weil ich es nehme wie ein Zeichen, dass Ihr Euch besser befindet, was mir recht angenehm ist. Was Ihr mir schreibet, dass Euch der König so gnädig geschrieben und versichert, dass er für Euer Etablissement sorgen wollte, ist sehr gut; auch dass er Euch die älteste Prinzess von Bevern geben will zur Frau, approbire ich ganz. Eure Submission, die Ihr Eurem Vater weist in dieser Sache, ist rühmlich und wie es sich gehört. Gott gebe Euch allen Segen, den ich Euch wünsche, so werdet Ihr alle Zeit glücklich sein. Seid Ihr nun versichert, mein lieber Sohn, dass ich Eure treue Mutter verbleibe.

Sophie D.

2. DE LA MÊME.

Potsdam, 14 mars 1732.

Vous me rajeunissez, mon très-cher fils, par vos aimables lettres, et les assurances de votre amitié pour moi me font un tel effet, que je<78> me trouve plus que contente. Quelles obligations ne vous ai-je pas d'adoucir votre absence par mille attentions obligeantes à mon égard, et que ne vous dois-je pas! Aussi, mon cher fils, s'il était possible, vous augmenteriez mon attachement pour vous, s'il n'était à un point qu'il ne peut être égalé. Je suis ravie de voir le commencement de la lettre de madame Brandt; je m'étonne qu'elle a si bien retenu la conversation qu'elle a eue avec le Roi. Les nouvelles de Paris seront pour ce soir, et l'almanach aussi. Il n'y a point de commencement de printemps ici; un ouragan épouvantable fait trembler jusqu'en maison serrée; un froid perçant saisit, et fait chercher la cheminée; tout cela est un préambule de peinture pour cet après-midi, qui sera des plus longs. Je crois pourtant, mon cher fils, avoir bien employé ma journée, puisque j'ai eu la satisfaction de vous assurer que mon cœur est tendrement tout à vous.

3. DE LA REINE-MÈRE.

Berlin, 24 août 1743.



Monsieur mon très-cher fils,

N'est-ce pas abuser de votre patience, mon cher fils, de vous écrire d'abord après votre départ? C'est pour vous marquer à quel point je suis sensible de voir que vous voulez vous intéresser à ma personne et à ma santé. Je ne puis que me flatter d'avoir quelque part à votre amitié, et c'est ce qui me cause la plus grande satisfaction du monde. J'ai suivi vos ordres; je me suis promenée, et j'ai des témoins du généreux effort que j'ai fait. Henri m'a parlé d'un pique-nique qui se donnerait, à votre retour ici, dans sa chambre; je me fais un plaisir, mon cher fils, d'en être, surtout si vous êtes de la partie; rien ne me<79> sera plus agréable. En attendant ce jour, j'aurai la consolation de vous assurer par ma lettre de la parfaite tendresse avec laquelle je suis79-a

4. DE LA MÊME.

Monbijou, 24 août 1743.



Monsieur mon très-cher fils,

Je viens de recevoir la lettre qu'il vous a plu de m'écrire, mon cher fils, qui m'a réjouie comme à l'ordinaire. L'espérance que vous me donnez de vous voir la semaine me donne une véritable joie. Je suis à présent persuadée que l'Opéra ne souffrira pas; ayant tant de maîtres de ballets et chanteuses de commandés, on pourra avoir le choix. A présent que le temps favorise, je me promène et marche tant que je puis. Pour des nouvelles, je n'en sais aucune; la seule qui m'est parvenue est la conspiration à Pétersbourg. On nomme madame Jagusinsky et sa fille, et plusieurs autres personnes.79-b Je vous mande, mon cher fils, ce que j'ai appris; vous devez en être informé. Toute cette chose ne me tient pas à cœur; tout ce que je souhaite est de pouvoir vous marquer, mon cher fils, la parfaite tendresse avec laquelle je suis,



Monsieur mon cher fils,

de Votre Majesté
la très-bonne et dévouée mère,
Sophie.

<80>

5. A LA REINE-MÈRE.

Potsdam, 25 août 1743.



Madame,

Je suis charmé de ce que le beau temps permet à ma très-chère maman de se promener. La tendre part que je prends à sa santé me lait espérer que cela contribuera à l'affermir. Je ne saurais non plus mander d'ici de grandes nouvelles à ma très-chère maman. Nous avons dîné hier sur la montagne,80-a d'où la vue est charmante. J'attends Voltaire dans le cours de la semaine prochaine; il vient avec le jeune Podewils,80-b ministre à la Haye. La conspiration de Russie a été tramée par le marquis de Botta,80-c ce qui est une action horrible et indigne d'un honnête homme. Le fait cependant est si avéré, qu il ne laisse aucun lieu au doute. L'Impératrice a pleuré de ce que ses perfides sujets la forçaient à être sévère contre son inclination.

J'ai l'honneur d'être avec la tendresse la plus respectueuse,



Madame,

de Votre Majesté
le très-humble et très-obéissant
serviteur et fils,
Federic.

<81>

6. DE LA REINE-MÈRE.

Monbijou, 27 août 1743.



Monsieur mon très-cher fils,

J'ai reçu hier au soir, mon cher fils, la lettre qu'il vous a plu de m'écrire, et qui m'a fort réjouie. Je vis dans l'espérance de vous voir dans peu, et me flatte, mon cher fils, que votre santé est aussi parfaite que la mienne. Je me promène tous les jours, le temps étant favorable. Je crois que Voltaire se plaira ici, s'il y reste quelque temps. On dit qu'il veut retourner à Paris, ce qui marque qu'il a de la peine à le quitter. Cette conspiration de Russie fait horreur. Le marquis de Botta ne dément pas sa nation, la plupart des Italiens étant fourbes ou scélérats. On voit le bon cœur de l'Impératrice de pleurer dans cette occasion. Nous avons ici un jeune Français nommé de La Tournée. Le sujet que l'on dit pourquoi il a quitté la France est assez particulier. Il en a conté à une demoiselle de la première qualité, qui s'est laissé abuser. Il l'aurait épousée, s'il ne s'était aperçu qu'il avait un rival qui était plus aimé que lui. Il s'est battu plusieurs fois en duel, et attend ici que son affaire soit finie. Voilà la tendre chose qui fournit à la conversation. Je suis avec tendresse et parfait attachement, etc.

<82>

7. A LA REINE-MÈRE.

Potsdam, 22 février 1745.



Madame,

J'aurai l'honneur de faire mercredi82-a ma cour à ma très-chère maman, et de l'assurer de mes très-humbles respects.

Le froid a fort augmenté ici; il faut espérer que cela ne sera pas de durée. Il est arrivé ici une aventure fort singulière. Le vieux valet de chambre Abt, malade à l'agonie, entouré de prêtres, de médecins, et de tout l'attirail dont les vivants affublent ceux qui veulent sortir de ce monde, crut de mourir, et le persuada si bien à ses spectateurs, que, après son dernier soupir, on le coucha sur la paillasse. Trois heures après sa mort, l'on entend grand bruit; une rumeur générale s'élève dans la maison. Mais qui fut la plus surprise, c'était la femme de voir le défunt plein de vie et très-mécontent de se voir au bord du tombeau, ayant grand appétit et aucune envie de décamper encore. L'on crie au miracle, le voisinage accourt, les prêtres arrivent, avec eux la Faculté des chirurgiens et des médecins; enfin il fallut plus de cent personnes pour persuader à madame que monsieur n'était point trépassé, et qu'il fallait le soigner comme tout plein de vie. Ce qu'il y a de mieux, c'est que le malade s'approche plus de la convalescence que de la mort, et que madame n'en paraît pas autrement édifiée. J'ai trouvé la singularité de cette histoire digne d'être rapportée à ma très-chère maman. Je souhaiterais de pouvoir l'amuser avec quelque chose de mieux, mais encore est-ce beaucoup quand Potsdam fournit un pareil conte.

J'ai l'honneur d'être avec la tendresse la plus respectueuse, etc.

<83>

8. A LA MÊME.

(Camenz, mai 1745.)



Madame,

Les conjonctures difficiles où je me trouve, et l'embrasement général de la guerre, qui paraît souffler cet incendie au cœur de mes Etats,83-a m'obligent, par la vive et respectueuse tendresse que j'ai pour la personne sacrée de ma très-chère maman, de la conjurer de quitter, pendant ce temps de troubles, le séjour de Berlin. Elle peut choisir de Stettin ou de Magdebourg lequel de ces deux endroits lui paraîtra le plus propre à se retirer. Ma très-chère maman a tant de grandeur d'âme et de fermeté, que je suis persuadé que, malgré la dureté du parti que notre situation l'oblige de prendre, elle conservera sa santé, qui m'est plus précieuse que ma vie; le même coup du sort qui cause cette fatalité pourra la redresser. Je l'assure que je ne crains que pour elle, que nos affaires ne sont point désespérées, et que, avec l'assistance de Dieu, le remède ne sera pas longtemps à opérer. Je la supplie de me croire avec tous les sentiments de respect et de tendresse, et avec la plus douloureuse mortification de la nouvelle que je viens de lui annoncer, etc.83-b

<84>

9. A LA MÊME.

Ce 6 (4 juin 1745),
du champ de bataille.84-a



Madame,

Nous venons de remporter une très-grande victoire sur l'ennemi. Mes frères et tous mes amis sont sains et saufs, et, marque de cela, j'ai voulu qu'ils signassent cette lettre. Je ne puis exprimer le bonheur et le succès que nous avons eus : soixante drapeaux, tout le canon, une quantité de prisonniers, et un massacre épouvantable des ennemis, surtout des Saxons. L'endroit de la bataille s'appelle Friedeberg. Je n'ai pas le temps d'en dire davantage.

Truchs est tué.84-b

Federic.

Guillaume.

Henri.

10. DE LA REINE-MÈRE.

Monbijou, 7 juin 1745.



Monsieur mon très-cher fils,

Jamais joie n'a égalé la mienne, mon cher fils, quand j'ai appris la victoire complète que vous veniez de remporter sur vos ennemis. Je me flatte qu'elle sera si décisive, qu'elle pourra contribuer à vous donner la paix. J'ai à bénir le ciel de m'avoir conservé tout ce que<85> j'ai de plus cher au monde, votre personne, mon cher fils, m'étant plus chère que ma vie. J'ai admiré votre attention de faire signer votre lettre par mes deux fils. Je me trouve à présent la plus heureuse mère du monde, qu'ils me sont tous rendus, et il me semble qu'une pierre du cœur m'est ôtée. J'espère que pour cette campagne je n'aurai plus rien à appréhender. Après la bataille de Hochstadt, on n'a point entendu parler de tant de drapeaux, étendards, timbales et canons de pris. Je doute même qu'à Fontenoi on en puisse dire autant. Rien n'est plus glorieux pour vous, mon cher fils; je vous en félicite et y prends part, vous étant si attachée, que je ne puis que participer à votre gloire, qui est complète. Je plains ceux que nous avons perdus dans cette occasion, que je traite en héros; le pauvre Truchs est du nombre, qui laisse une veuve dénuée de tout et dans une triste situation; aussi est-elle dans le dernier désespoir. Nous rendrons demain grâce à Dieu d'avoir béni vos armes, et jeudi je donnerai une fête pour témoigner ma satisfaction, qui est des plus grandes. Je fais pourtant, mon cher fils, toujours des vœux pour vous, et suis avec une tendresse et un zèle parfaits, etc.

11. A LA REINE-MÈRE.

Meissen, 15 (décembre) 1745,
au soir à sept heures.



Madame,

J'ai l'honneur de lui notifier que le prince d'Anhalt vient de battre aujourd'hui totalement les Saxons auprès de Dresde.85-a Je suis arrivé<86> ici aujourd'hui avec mon armée, et je le joindrai demain, de façon que, par la bénédiction du ciel, toute notre expédition se trouve, Dieu merci, heureusement finie. Ceci me procurera d'autant plus vite le bonheur de me mettre aux pieds de ma très-chère maman, et de l'assurer combien je suis respectueusement, etc.

12. DE LA REINE-MÈRE.

Berlin, 17 décembre 1745.



Monsieur mon très-cher fils,

Je vous félicite de la bataille que le vieux prince d'Anhalt vient de remporter. Je me flatte, mon cher fils, que cet heureux événement mettra les Saxons à la raison, et les empêchera de faire des rodomontades. Il est à souhaiter que la paix s'ensuive; mais je doute que le comte de Brühl se rendra à la raison. Du moins sera-t-il en état de ne plus faire de mal. Je me réjouis véritablement du bonheur que j'aurai, mon cher fils, de vous revoir; c'est tout ce que je souhaite. Je serai alors plus que contente, et j'espère que je pourrai jouir longtemps de votre présence. Il me sera bien doux de pouvoir vous assurer de toute ma tendresse, et du parfait attachement avec lequel je suis, etc.

<87>

13. A LA REINE-MÈRE.

Potsdam, 10 juin 1747.



Madame,

Je prends la liberté d'envoyer quelques fruits à ma très-chère maman, enhardi par la bonté qu'elle a eue de recevoir les précédents. Hier mon frère Henri m'a causé une belle peur; heureusement que j'en ai été quitte à si bon marché. Nous étions à ma vigne, et le soir, en nous mettant à table, le morceau d'un cadre de tableau se détache, et lui tombe sur la tête.87-a Il n'en porte par bonheur qu'une petite égratignure; mais avant que de savoir de quoi il était question, ma très-chère maman se représentera facilement l'angoisse où j'ai été. Je pars demain au soir pour Brandebourg, et de là le lundi pour Magdebourg, où je m'expédierai en hâte pour me mettre ensuite bientôt aux pieds de ma très-chère maman, la suppliant de me croire avec la tendresse la plus respectueuse, etc.

14. DE LA REINE-MÈRE.

Monbijou, 12 juin 1747.



Monsieur mon très-cher fils,

Vous m'envoyez les plus beaux fruits du monde, mon cher fils, et d'un goût excellent. Je vous rends mille grâces, de même que de<88> m'avoir fait part de l'accident arrivé à mon fils Henri. C'est un bonheur qu'il en soit réchappé si heureusement. Connaissant, mon cher fils, votre bon cœur, comme je le fais, et vos bontés pour lui, je ne doute pas que vous aurez été dans le moment un père pour lui.

Le baron,88-a qui est de retour depuis hier, m'a assuré que Henri aurait l'honneur de vous suivre dans peu. Je souhaite, mon cher fils, que vous fassiez la revue en parfaite santé, et que j'aie le bonheur de vous en voir jouir. Le temps vous favorise, et est tel que vous le puissiez souhaiter. Je me réjouis d'avance d'avoir la satisfaction de vous voir dans peu. Quoique la vie fera qu'arrive apparitions,88-b elle me sera toujours infiniment agréable. Je suis avec un tendre et parfait attachement, etc.

15. A LA REINE-MÈRE.

(Mai 1757.)88-c

Mes frères et moi, nous nous portons encore bien. Toute la campagne risque d'être perdue pour les Autrichiens, et je me trouve libre avec cent cinquante mille hommes. Ajoutez à cela que nous sommes maîtres d'un royaume qui est obligé de nous fournir des troupes et de l'argent. Les Autrichiens sont dispersés comme de la<89> paille au vent. J'enverrai une partie de mes troupes pour complimenter messieurs les Français, et je vais poursuivre les Autrichiens avec le reste de mon armée, etc.

<90><91>

APPENDICE.

I. LETTRE DU PRINCE DE PRUSSE A SA SŒUR LA MARGRAVE WILHELMINE DE BAIREUTH.91-a

Berlin, 23 décembre (1744).



Ma très-chère sœur,

Je ne saurais laisser de vous donner de mes nouvelles. Dieu merci, nous sommes heureusement arrivés ici. Le Roi est parti le 21 pour la Silésie; mais ne trouvant pas que sa présence sera si nécessaire qu'il le croyait, il sera le 25 de retour ici.91-b

Les fêtes ont commencé depuis avant-hier, où l'on a représenté l'opéra d'Alexandre et Porus,91-c qui est magnifique, surtout un duo qui est, selon moi, la meilleure pièce de tout l'opéra.

Le Roi a donné un présent à la Reine-mère des plus galants, consistant d'une cassette remplie de mille pistoles, de myrte et d'encens, avec les vers suivants :

Reine, autrefois trois rois portèrent
A l'enfant né qu'ils adorèrent
De l'or, du myrte et de l'encens.
Daignez, de grâce, condescendre
Que je m'émancipe à vous rendre
Au même jour même présent.
Le myrte est cet amour si tendre,

<92>

Ces respectueux sentiments
Que j'eus pour vous de tous les temps;
L'encens, ce sont les vœux que j'offre
Au ciel pour prolonger vos ans;
Et le métal au fond du coffre
Est trop heureux, s'il sert à vos amusements.92-a

Je crois vous faire plaisir en vous écrivant de pareilles pièces, car, selon moi, c'est aussi joliment dit qu'il est possible. Je me recommande, chère sœur, dans le précieux ressouvenir de votre amitié, étant jusqu'au dernier souffle de ma vie, avec une amitié sans égale,



Ma très-chère sœur,

Le très-fidèle frère et serviteur,
Guillaume.

II. ORDRE DE FRÉDÉRIC AUX MINISTRES D'ÉTAT ET DE CABINET COMTES DE PODEWILS ET DE FINCKENSTEIN.92-b

Leitmeritz, 2 juillet 1757.

Ayant vu, par votre rapport du 28 du mois précédent, la douloureuse et affligeante nouvelle du décès de la Reine douairière ma mère, par laquelle j'ai été pénétré de la manière la plus sensible, je vous donne en résolution, par rapport aux demandes que vous me faites à cette occasion, que j'approuve tous les arrangements que vous avez pris à ce sujet du consentement de la princesse Amélie ma sœur.

<93>A l'égard de l'enterrement, il faudra le faire exécuter absolument et à tous égards de la manière que feu la Reine l'aura disposé et désiré, et pour tout le reste vous devez vous adresser à la princesse Amélie, qui pourra ordonner tout à son gré.

L'ouverture du testament pourra se faire après six semaines, ou, selon le bon plaisir de la princesse Amélie, plus tôt ou plus tard, quoique sans éclat; et le ministère pourra en tous cas nommer d'office des plénipotentiaires pour les héritiers.

Il faut que mes ministres aux cours étrangères se mettent en deuil, et qu'on leur paye pour cet effet l'extraordinaire accoutumé de la caisse de légation, laquelle vous instruirez à ce sujet par un ordre signé de vous, par ordre spécial; vous ferez dans le pays et à la cour les mêmes arrangements de deuil comme à la mort du feu roi; enfin, vous aurez soin des notifications à faire aux cours étrangères de cet événement, tout comme vous l'entendrez et que cela s'est pratiqué à la mort du feu roi, sans m'embarrasser présentement par beaucoup de rapports ou demandes, voulant plutôt que ma sœur la princesse Amélie se charge entièrement de toute la direction des funérailles, quoique toujours, comme je vous l'ai déjà dit, selon la disposition que feu la Reine en a faite et déclarée de son vivant. Pour ce qui regarde les frais indispensables de l'enterrement, j'ai ordonné au conseiller privé Köppen de les fournir et de m'en tenir compte. Sur ce. etc.

<94><95>

III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SON FRÈRE LE PRINCE DE PRUSSE (4 NOVEMBRE 1736-24 JANVIER 1758.)[Titelblatt]

<96><97>

1. AU PRINCE GUILLAUME.

Rheinsberg, 4 novembre 1736.



Mon très-cher frère,

Le témoignage que me donne votre lettre de votre convalescence me fait un plaisir infini. Je suis en même temps charmé de voir la justice que vous rendez à l'amitié que j'ai pour vous; elle ne changera jamais, mon cher frère; comptez sur elle, je vous prie, car elle est immortelle.

Je vous ennuierais assurément, si je vous faisais le récit des angoisses que j'ai souffertes pendant votre maladie. Vous n'avez qu'à vous figurer ce que c'est que la tendre amitié d'un frère pour juger de mes inquiétudes, vous sachant en danger. Dieu soit loué qu'il vous en a tiré! Puisse-t-il vous conserver de tout accident et de toute maladie, et vous procurer tout le contentement que votre bon cœur mérite!

Je vous prie, mettez-moi très-respectueusement aux pieds de la Reine. Assurez-la de ma profonde vénération. J'aurai l'honneur de lui écrire demain. Voulez-vous bien avoir la bonté de faire bien mes amitiés au prince Henri et mes compliments à mes sœurs? Écrivez-moi deux mots naturellement, je vous prie, si le Roi a parlé de nous ou non; quand même on a la conscience bonne, l'on est pourtant toujours inquiet sur ce chapitre. Conservez-moi, je vous prie, mon très-cher frère, dans votre précieuse amitié; je crois la mériter par<98> le véritable attachement que j'ai pour vous, et par la parfaite estime avec laquelle je suis à jamais,



Mon très-cher frère,

Votre très-fidèle frère et serviteur,
Frederic.

La princesse vous assure de ses amitiés.

2. AU MÊME.

Remusberg, 27 octobre 1738.



Mon très-cher frère,

Vous serez servi comme vous l'ordonnez. Je fais transcrire actuellement l'Épître98-a qu'il vous plaît de me demander. Je souhaite seulement qu'elle puisse vous délasser de vos occupations et ne vous point causer de l'ennui. Ma principale étude, mon très-cher frère, est de me rendre heureux et de le rendre les autres; c'est en quoi consiste, autant qu'il me paraît, la sagesse. Vous avez naturellement tant de belles, de bonnes, de généreuses dispositions, que votre bon naturel, votre bon cœur, vous en apprennent plus et davantage que les livres n'en disent à d'autres. Continuez, mon cher frère, à toujours penser<99> de même, et vous ferez le bonheur de tous ceux qui auront celui de vous approcher. Personne n'y sera plus sensible qu'un frère qui vous chérit et vous adore, et qui sera à jamais avec une estime infinie, mon très-cher frère, etc.

3. AU MÊME.

Pogarell, 8 avril 1741.



Mon très-cher frère,

L'ennemi vient d'entrer en Silésie. Nous n'en sommes plus éloignés que d'un quart de mille.99-a Le jour de demain doit donc décider de notre fortune. Si je meurs, n'oubliez pas un frère qui vous a toujours aimé bien tendrement. Je vous recommande en mourant ma très-chère mère, mes domestiques, et mon premier bataillon. J'ai informé Eichel et Schumacher99-b de toutes mes volontés. Souvenez-vous toujours de moi, mais consolez-vous de ma perte; la gloire des armes prussiennes et l'honneur de la maison me font agir, et me conduiront jusqu'à ma mort. Vous êtes mon unique héritier; je vous recommande en mourant ceux que j'ai le plus aimés pendant ma vie, Keyserlingk, Jordan, Wartensleben, Hacke, qui est un très-honnête homme, Fredersdorf et Eichel, sur qui vous pouvez mettre une entière confiance. Je lègue huit mille écus que j'ai avec moi à mes domestiques; mais tout ce que j'ai d'ailleurs dépend de vous. Faites à chacun de mes frères et de mes sœurs un présent dans mon nom; mille amitiés et compliments à ma sœur de Baireuth. Vous savez ce<100> que je pense sur leur sujet, et vous connaissez, plus que je ne saurais vous le dire, la tendresse et tous les sentiments de l'amitié la plus inviolable avec lesquels je suis à jamais,



Mon très-cher frère,

Votre fidèle frère et serviteur
jusqu'à la mort,
Federic.100-a

4. AU MÊME.

Ohlau, 17 avril 1741.



Mon très-cher frère,

Ce me sera une véritable consolation que de vous revoir; je me flatte d'avoir demain ce plaisir.

Nous avons battu l'ennemi; mais tout le monde pleure, l'un son frère, l'autre son ami; enfin nous sommes les vainqueurs les plus affligés que vous puissiez vous figurer. Dieu nous préserve d'une affaire aussi sanglante et meurtrière que celle de Mollwitz! Le cœur me saigne lorsque j'y pense.

Adieu, cher frère; aimez-moi toujours, et soyez persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<101>

5. AU MÊME.

Potsdam, 24 février 1744.



Mon très-cher frère,

Le prince Charles101-a m'a rendu votre lettre, qui m'a fait bien du plaisir, vous sachant en bonne santé et content. Je suis bien aise que vous vouliez suivre mon conseil, et penser un peu à des choses sérieuses qui tôt ou tard doivent faire votre métier. Je n'ai point d'enfants, je puis mourir, et je vous regarde comme mon héritier. Il vous conviendrait mal de vous mêler d'intrigues et de faire des cabales dans l'État; mais il vous convient de vous instruire de tout pour vous faire de justes idées d'un gouvernement où le destin vous appelle avec le temps. Ce serait même honteux, à votre âge, si vous n'aviez pas les informations de ce qui se passe dans votre patrie; et le militaire ne saurait subsister ni se maintenir solidement sans la bonne administration des finances. Je crois que vous m'aimez trop pour espérer sur ma mort; mais il n'en est pas moins votre devoir d'acquérir les connaissances nécessaires, qui, en ce cas, pourraient vous rendre qualifié pour régner et pour bien conduire les affaires par vous-même. Il faut à notre État un prince qui voie par ses yeux, et qui gouverne par lui-même. Si le malheur voulait que ce fût autrement, tout dépérirait; ce n'est qu'un travail fort laborieux, une attention continuelle et beaucoup de petits détails qui chez nous produisent les grandes affaires. Il faut donc s'y appliquer de bonne heure, et si vous ne commencez pas à présent à vous y accoutumer, cette vie vous deviendra insupportable lorsque votre caractère vous obligera d'en remplir les pénibles devoirs. Voilà les raisons, mon cher frère, pour lesquelles je souhaite que vous vous informiez de tout. Vous voyez que ce n'est pas mon intérêt qui m'y oblige, mais que mes intentions sont sincères pour vous, et que je n'ai en vue<102> que le bien futur de l'État, et de perpétuer la gloire de la maison, qui dépend absolument du mobile principal qui gouverne l'État. Je suis persuadé que vous sentirez vous-même la force des motifs que je vous allègue, et que peut-être, après ma mort, vous en serez reconnaissant envers mes cendres. Je suis avec la plus tendre amitié, etc.

6. AU PRINCE DE PRUSSE.

Potsdam, 1er août 1744.



Mon cher frère,

Vous me connaissez bien mal, puisque vous croyez que je ne pense pas à vous; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites de pareilles injustices, et je remarque de reste que vous n'avez aucune confiance en moi. Si c'était une expédition d'hiver, je vous ménagerais sans doute; mais dans la saison présente, il n'y a aucune raison qui m'oblige à vous laisser en arrière. Vous viendrez donc quand vous le voudrez, et que vous aurez achevé vos affaires auprès du régiment, pour me suivre dans la marche que nous allons faire. Vous priant de me croire avec toute l'estime possible, etc.

7. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 2 avril 1745.

J'ai reçu les très-gracieuses lettres que vous avez eu la grâce de m'écrire, et je puis vous assurer que je suis toujours dans une joie<103> inexprimable quand j'en reçois, voyant par là que vous vous ressouvenez encore de moi; c'est la seule consolation que je puisse avoir ici.

Le régiment de Leps103-a est marché ce matin. C'est là tout ce qui s'est passé de nouveau depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. On débite ici plusieurs nouvelles, entre autres, que l'armée autrichienne doit s'assembler le 5 d'avril près d'Olmütz, que le général Thüngen doit être détaché avec un corps pour couvrir les frontières de Bohême. Tout cela, s'il est vrai, ne laisse pas d'être des préparatifs pour que la campagne s'ouvre aux premiers jours. Vous avez eu la grâce de me marquer dans la première lettre que la cavalerie doit faire un mouvement pour s'approcher plus près de Neisse. Tout cela me fait douter qu'aux premiers jours vous ferez une marche en avant; et où serai-je alors? A Berlin. Ayez la grâce de penser combien cela me chagrine, ayant toute l'envie au monde pour apprendre quelque chose, et ne pouvant peut-être de ma vie en retrouver l'occasion. Je vous supplie donc instamment de me tirer d'ici, où je suis dans mille inquiétudes, et où tout ce qui me fait sans cela plaisir se tourne en chagrin quand je réfléchis sur mon sort. J'ai la confiance que j'obtiendrai cette fois la grâce que je vous demande. Dans cette espérance, je finis en restant jusqu'à la fin de mes jours,



Mon très-cher frère,

Le très-humble, très-obéissant serviteur
et fidèle frère,
Guillaume.

<104>

8. AU PRINCE DE PRUSSE.

Potsdam, 15 juillet 1746.



Mon très-cher frère,

Vous savez que je vous aime, et que ce m'est toujours un sensible plaisir de vous voir. J'ai été charmé d'avoir cet agrément à Oranienbourg et à Remusberg; cela me tiendrait lieu de tout autre amusement, si, mon cher frère, votre goût et votre magnificence ne vous en avaient procuré de toutes les espèces. Je souhaite fort que la chaleur d'hier et d'aujourd'hui n'incommode pas la Reine. Hier, après son départ, nous avons fait un souper champêtre sur le pont de Remusberg, en donnant des regrets à la bonne compagnie qui venait de quitter cette douce retraite. J'ai fait mes stations aujourd'hui à Ruppin et à Nauen, et dans des lieux qui m'ont fait ressouvenir des heureuses erreurs et des égarements de mon jeune âge. En repassant sur ce théâtre de mes bruyants plaisirs, je voyais tous les vieux bourgeois qui s'entre-disaient à l'oreille : « Certes, notre bon roi est bien le plus grand maître fou de ses États; nous le connaissons, et savons ce qu'en vaut l'aune, et nos fenêtres encore davantage. Enfin, grâce à Dieu, peut-on avoir des fenêtres entières depuis que cet insensé, dénichant de ces lieux, est allé briser celles de la reine de Hongrie. » Jugez, je vous prie, combien mon amour-propre a été humilié par ce beau panégyrique. J'ai cependant pris le parti d'imiter l'exemple prudent des barbets; je me suis secoué, et je partis. Un prophète, me suis-je dit à moi-même, n'a jamais moins de réputation qu'en son endroit natal.104-a Voilà justement pourquoi les catholiques se gardent bien de canoniser des saints avant que les compagnons de leurs débauches, leurs maîtresses, leurs pages et leurs fraters soient morts et bien enterrés.

<105>Pour une courte lettre, je vous en écris une fort longue; mais je suis trop paresseux pour l'abréger, et je vous prie de m'en pardonner l'ennui en faveur de la tendresse et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

Mes amitiés à Amélie.

9. AU MÊME.

Potsdam, 11 septembre 1746.



Mon cher frère,

Je ne m'étonne point que vous préfériez, à votre âge, la guerre réelle à celle que l'on fait dans son cabinet. Pour moi, je suis à présent pour cette dernière. L'autre nous coûte trop d'amis, trop de sang; elle est, à la longue, fatale à la partie victorieuse même, sans compter que l'on peut de sang-froid entendre décider sur le prince de Lorraine et sur le comte de Saxe, et que notre amour-propre n'a pas la même docilité sur les décisions qui nous regardent. J'ai fait la guerre avec des risques horribles pour l'État; j'ai vu ma réputation chanceler et se raffermir;105-a enfin, après avoir couru tant de hasards, je chéris les moments où je puis respirer. Quand on a la gloire de l'armée à cœur, on ne peut faire la guerre sans avoir l'esprit agité continuellement. L'on veut parer à tous les inconvénients, éviter jusqu'au moindre échec, et dérober par la prudence tout ce que l'on peut à la fortune. La vigilance et la capacité d'un homme ne suffisent pas pour embrasser des objets si étendus et si différents, et, après tout, on ne fait la guerre que pour parvenir à la paix. Le prince<106> de Lorraine est malheureux, cela suffit; chacun le contrôlera, chacun jettera sur lui la faute de ce qu'il n'est pas supérieur aux Français. Les Autrichiens font des retraites en Flandre, ils poursuivent les Espagnols en Italie; mais leurs victoires et leurs fuites les affaiblissent également, tandis que nous nous remettons de jour en jour. Laissons-leur la gloire de servir de canevas aux panégyriques des gazetiers, et jouissons des douceurs de la paix, qu'ils ne connaissent pas. Ma santé se rétablit de jour en jour, et si aucun accident ne m'arrive, je serai mardi à Berlin, où j'aurai le plaisir de vous embrasser, étant avec toute l'amitié et l'estime possible, etc.

10. AU MÊME.

Potsdam, 18 septembre 1746.



Mon très-cher frère,

Vous ne pouvez mieux employer le temps qu'à éclairer votre esprit et augmenter vos connaissances. L'état auquel votre sort vous appelle demande non seulement des intentions droites, mais encore une grande capacité. Je regrette tous les jours de ma vie que je n'ai pas voués à l'application et à l'étude. On ne peut assez perfectionner la justesse de son raisonnement, ni la pénétration de son esprit. L'histoire des temps passés sert de supplément à notre expérience, et l'on trouve dans ce répertoire d'événements des tableaux de tout ce qui peut arriver de nos jours. Des différentes espèces de livres qui se sont écrits, il y en a trois sortes, ce me semble, qui conviennent le mieux pour ceux que leur naissance destine à la politique : ce sont les livres qui concernent l'histoire, et qui se trouvent accompagnés de bonnes<107> réflexions, comme Tacite, Tite-Live, Plutarque, etc.; d'autres sont des livres de négociations, comme les Mémoires du chevalier Temple, les Lettres du comte d'Estrades, les Mémoires de Philippe de Comines, etc.107-a Les ouvrages de critique en tout genre sont de la troisième espèce. La critique, quand elle est judicieuse, est très-instructive; elle apprend à distinguer et à discerner le bon du mauvais, l'éclat de la vérité du fard de l'apparence; elle découvre avec un œil perçant la vérité sous le voile captieux d'un discours qui la cache; elle observe la connexion d'un discours, pèse la validité des raisons, et apprécie au juste le degré de probabilité qu'elles ont. Il y a une infinité d'ouvrages dans ce genre sur toutes sortes de sujets différents, et dont on peut faire un grand profit. Je vous demande pardon du long verbiage que je vous fais; le plaisir que j'ai de vous écrire me fait oublier que je vous ennuie. J'attends avec impatience le plaisir de vous embrasser, vous priant de me croire avec les sentiments les plus tendres, mon cher frère, etc.

11. AU MÊME.

Potsdam, 13 octobre 1746.



Mon cher frère,

Mes ouvrages méritent assez peu la peine d'être lus; je les compose107-b en partie pour mon amusement, et en partie pour que la postérité voie d'un coup d'œil mes actions et les motifs qui m'ont fait agir. J'ai<108> ouï faire tant de faux jugements sur les actions des princes, la plupart du temps manque de connaissance! Les circonstances rendent un lait injuste ou innocent; mais lorsqu'on ignore parfaitement ces circonstances, quel arrêt peut-on prononcer? Je ne demande ni louange, ni blâme; je ne veux qu'avoir sujet moi-même d'être satisfait de ma conduite et de n'avoir nul reproche à me faire. Du reste, on sait assez que l'on ne peut contenter tout le monde, qu'on a des envieux et des ennemis, et que la réputation est quelque chose de si frivole, qu'on voit le public changer de sentiment avec légèreté d'un jour à l'autre, blâmer le soir ce qu'il a applaudi le matin, faire des jugements si injustes, que je m'étonne, après cela, de voir des gens briguer des suffrages aussi frivoles et aussi méprisables.

Je vous demande pardon de la forte dose de morale que j'ai mise dans ma lettre; quelque vapeur de Sénèque m'est montée à la tête; mais je vous promets d'être plus gai la première fois que je vous écrirai, vous assurant de la tendresse sincère avec laquelle je suis, etc.

12. AU MÊME.

(Potsdam) 22 octobre 1746.



Mon très-cher frère,

Je viens de recevoir aujourd'hui quelque chose de bien agréable, qui est l'acte de garantie général de l'Angleterre sur la Silésie et toutes mes autres provinces.108-a Cette garantie, jointe à la bataille de Liége,108-b me rend de la meilleure humeur du monde. J'aurai le plaisir de vous<109> embrasser lundi, et, si vous voulez, pendant mon séjour de Berlin, nous consacrerons une soirée à la joie. Je vous embrasse, mon cher frère, et je suis, etc.

13. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 13 février 1747.



Mon très-cher frère,

Comme les gazettes ne produisent point de fait sur lequel on puisse trouver des matières au raisonnement, je me bornerai, mon très-cher frère, à vous rendre la lecture de cette lettre le moins ennuyeuse qu'il me sera possible, en vous donnant une idée de la vie que je mène présentement. Les matins sont consacrés à la lecture, les dîners aux bons amis, les après-dînées au dessin et aux lectures amusantes, et les soirées pour faire la cour à la Reine-mère. Les cours, comédies et assemblées sont les seuls restes des beautés du carnaval; j'en profite en commémoration du passé. Voilà, mon très-cher frère, un court et vrai récit de ma façon de vivre. Fâché de ne pouvoir vous donner des nouvelles amusantes, et l'ennui que vous causeraient les compliments me les fait omettre, mais mon cœur, rempli de vénération, m'oblige de vous prier d'être persuadé que de ma vie et de mes jours je ne cesserai d'être avec le respect le plus profond, etc.

<110>

14. AU PRINCE DE PRUSSE.

(Potsdam) ce 20 (février 1747).



Mon cher frère,

La fièvre m'a empêché de vous écrire ce matin; mais comme elle est passée à présent, j'en profite pour vous adresser ces vers que Voltaire fit pour Henri IV, prince que je puis vous comparer d'autant mieux, qu'il avait toutes vos qualités; il était aussi brave, aussi vertueux, et aussi .... que vous.

Ce héros vertueux se cachait à lui-même
Que la mort de son roi lui donne un diadème.110-a

Je vais mon chemin comme je le puis, tantôt fiévreux, et tantôt jouissant de quelque santé. Les experts disent qu'il faut que tout soit ainsi pour le plus grand bien de mon âme; je veux le croire; cependant je me serais bien passé de l'apoplexie110-b et de la fièvre. Pour cette fois-ci, je crois être réchappé de l'empire de Pluton; mais j'étais au dernier gîte du Styx, j'entendais déjà aboyer Cerbère, et j'apercevais déjà le vieux nocher des morts et sa barque fatale. Toutefois je vis encore, et je vis pour vous aimer et vous prouver en toute occasion combien je suis tendrement et avec une parfaite estime, etc.

<111>

15. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 21 février 1747.



Mon très-cher frère,

Les vers que vous me citez, mon très-cher frère, sur le sujet de Henri IV sont des chefs-d'œuvre de M. de Voltaire. Il exprime avec clarté l'élévation des sentiments de son héros. Vous me faites trop d'honneur, mon très-cher frère, en m'attribuant toutes les vertus de ce grand prince. Si je l'imite en quelque chose, c'est en me cachant à moi-même le chagrin d'avoir pu être privé par un moment fatal d'un roi, d'un frère et, si j'ose dire, de mon meilleur ami.

Henri IV se flattait peut-être avec raison de pouvoir, par sa vertu et son génie supérieur, surpasser son prédécesseur; mais, mon très-cher frère, je me trouve dans tout un autre cas; il n'y a rien à ajouter à la gloire que vous avez acquise à la nation prussienne. Je me connais trop pour me flatter, et je me fais plus d'honneur de vivre sous vos lois que de gloire de pouvoir être votre successeur.

Soyez persuadé, mon très-cher frère, que cet aveu est sincère, et conservez votre santé pour la consolation de ceux qui vous sont attachés, pour votre félicité, et pour le bien de vos sujets. Ce sont les sentiments avec lesquels je persévérerai jusqu'à la fin de mes jours, étant avec un profond respect, mon très-cher frère, etc.

<112>

16. AU PRINCE DE PRUSSE.

Potsdam, 23 février 1747.



Mon cher frère,

Votre modestie vous tient lieu d'un nouveau mérite. L'orgueil et la vanité ternissent souvent l'éclat des qualités les plus brillantes; mais la modestie est le vernis de la vertu. Je n'irai point faire une comparaison de vous à moi. Ce que vous devez faire un jour n'est pas encore arrivé; mais je suis très-persuadé et même convaincu que vous vous acquitterez dignement de toutes les places que vous occuperez. Vous avez des talents, les meilleures intentions du monde, et vous vous appliquez; que faut-il davantage pour exceller dans quelque genre de métier qu'on choisisse?

Ma santé va beaucoup mieux à présent; la fièvre m'a quitté, je commence à reprendre des forces; mais je fais encore des remèdes par lesquels on me fait espérer de parvenir à une santé plus ferme et plus durable que celle dont j'ai joui jusqu'à présent. L'intérêt que vous prenez à ma personne est capable de m'attacher plus que toute autre chose à la vie. Je suis plus sensible à votre amitié qu'à tous les biens de la terre, et à tout ce que la vanité admire et à ce que l'erreur encense; continuez-moi ces sentiments, mon cher frère, et soyez persuadé du tendre retour avec lequel je suis, etc.

<113>

17. AU MÊME.

Potsdam, 24 avril 1747.



Mon cher frère,

Je suis bien aise que vous ne regrettiez pas le temps que vous avez passé ici. Je n'attends qu'un temps moins occupé pour vous y voir une fois avec plus de liberté qu'à présent, et pour vous mettre au fait de toutes les choses qui regardent l'État; car, selon la forme de notre gouvernement, le Roi y fait tout, et les autres états exécutent, chacun dans leur détail, les affaires qui sont de leur ressort. Si donc le prince n'est pas foncièrement informé de la connexion de toutes les choses, il est impossible que l'État ne s'en ressente beaucoup; et comme, dans un événement imprévu, vous ne laisseriez pas d'être fort nouveau dans les affaires, malgré l'ordre et la clarté qui y règnent, faute de savoir la connexion intime que toutes ces parties ont les unes avec les autres, le temps que vous y sacrifierez pour vous instruire ne pourra que tourner à votre plus grand avantage. J'espère que vous serez convaincu par là même de l'amitié et de la confiance que j'ai en vous, et de tous les sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.

18. AU MÊME.

Potsdam, 19 juin 1747.



Mon très-cher frère,

Me voilà de retour de Magdebourg, où j'ai travaillé par tous les différents départements, militaire, fortification, économie, commerce,<114> justice et commissariat. En gros, j'ai tout lieu d'être satisfait; en détail, il y a toujours quelque chose à redire, et tandis que le monde existera, l'imperfection sera le partage de l'humanité. Je me repose ici avant que d'aller à Stettin et de vous voir; comme Stettin est si proche,114-a voulez-vous faire le voyage avec moi? Si cela vous convient, votre présence me fera grand plaisir. Je ne doute point que vous ne mettiez votre régiment sur un très-bon pied, et qu'il ne soit tout au mieux. Je vous prie de leur faire faire quelques mouvements et quelques dispositions de guerre, pour qu'ils n'en perdent point l'idée. Vous assurant, mon très-cher frère, de la parfaite tendresse et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

19. AU MÊME.

Breslau, 5 septembre 1747.



Mon très-cher frère,

J'ai bien cru que le congé de ma sœur fournirait une scène touchante; la sensibilité de son cœur et l'amitié qu'elle a pour ses parents ne permettent pas de faire de pareilles séparations sans douleur et chagrin. Je la crois présentement de retour à Baireuth, où la vue d'un mari, d'une fille, et d'une infinité de personnes qui lui sont attachées, la distrairont des idées fâcheuses d'une séparation douloureuse.

Je suis ici à me tracasser comme une âme maudite. Le gros de mon ouvrage est fini; il s'agit encore de quelques détails militaires<115> qui me restent, de quelques forteresses à examiner, de quelques revues à faire, et d'une centaine de lieues à parcourir. Je m'en suis tiré jusqu'à présent assez bien; mon âme fait aller mon corps, et je compte d'avoir fini toutes mes affaires et d'être avec cela de retour le 16 de ce mois. On ne remarque plus ici la guerre; la récolte abondante a entièrement fermé les plaies qu'avaient faites les incursions des Autrichiens.115-a J'ai trouvé beaucoup d'ouvrage achevé à Glogau; on ne travaille plus à Brieg, Cosel est en état de défense, Neisse achevé, Glatz hors d'insulte, et, l'année qui vient, on travaillera à Schweidnitz.115-b Voici la première et dernière lettre que je vous écrirai; je n'aurai plus d'assiette tranquille, car le reste de mon séjour en Silésie ne sera proprement qu'un voyage continuel. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon très-cher frère, vous priant de me croire avec tendresse et amitié, etc.

20. AU MÊME.

Potsdam, 11 février (1748).



Mon très-cher frère,

Vous serez sans doute surpris en apprenant la nouvelle du jour; vous le seriez bien davantage, si vous en saviez toutes les circonstances. La Kriegesräthin a été mon ange secourable; aussi ai-je récompensé cette honnête créature, et je la regarde comme la fleur des ...

Ma sœur de Baireuth se porte mieux. L'armée de Brunswic va marcher dans quatre semaines; le Duc reçoit sept écus par mois pour<116> chaque homme. On va chercher des hommes chez lui, comme nos bouviers vont chercher des bœufs en Podolie, pour les égorger à la boucherie. Je suis indigné de ce procédé.

Je vous embrasse, mon cher frère, de tout mon cœur, vous priant de me croire avec la plus parfaite tendresse, etc.

21. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 12 février 1748.



Mon très-cher frère,

J'ai été extrêmement surpris des nouvelles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, mon très-cher frère. La mauvaise action que M. de Walrave a commise116-a me confirme encore plus que jamais dans l'opinion que l'intérêt est la mère de tous les vices, et que les personnes qui y sont enclines oublient souvent les sentiments d'honneur pour assouvir leur infâme passion.

Les gazettes ont longtemps annoncé la donation des troupes du duc de Brunswic au service des Hollandais. Il est triste que le sang des hommes soit ainsi mis à l'encan; mais comme bien d'autres abus se sont introduits dans le monde, celui-ci a d'autant plus eu de facilité, à cause du gain qu'il rapporte. Je crois que l'avancement au<117> maréchalat du prince Louis aura été un des principaux motifs qui aura déterminé le Duc.

Toute expression ne serait suffisante pour vous marquer les sentiments de vénération, d'attachement et, si j'ose dire, d'amitié que je vous porte. Soyez persuadé, mon très-cher frère, qu'ils ne me quitteront qu'à la fin de ma vie, étant, etc.

22. AU PRINCE DE PRUSSE.

(Potsdam) 4 mars 1748.



Mon cher frère,

Je vous envoie une petite provision de vin d'absinthe que j'ai reçu de Hongrie. C'est un présent aigre-doux et fort ridicule dans le fond; mais comme j'aime à partager tout ce que j'ai avec mes amis, et que je n'en ai point de meilleur que vous, je l'ai envoyé, au hasard de vous déplaire.

Je travaille ici comme un malheureux à polir un ouvrage117-a qui, malgré toutes mes peines, ne veut pas encore prendre le tour que je voudrais. Vous me direz : Pourquoi ne le quittez-vous? C'est par l'inflexible opiniâtreté que j'ai de vouloir réussir, et qu'il n'y a de vrai plaisir dans le monde que de venir à bout des difficultés qui nous arrêtent.

Vous saurez sans doute que la Tettau117-b épouse le capitaine Saldern,<118> de mon régiment; c'est un mariage sensé, et je crois qu'il sera accompagné de tout le bonheur que je leur souhaite.

Nos opéras-comiques commenceront cette semaine; les acteurs doivent arriver incessamment. Je vous embrasse mille fois, mon cher frère, vous assurant de la parfaite tendresse avec laquelle je suis. etc.

23. AU MÊME.

Sans-Souci, 19 juin 1748.



Mon très-cher frère,

Je vous envoie enfin un ouvrage118-a que je vous ai promis depuis longtemps; ce sont les fruits de nos campagnes et de mes réflexions. Je l'ai travaillé avec toute l'application dont je suis capable, et je trouverai mes peines richement récompensées, si je puis me flatter que ce livre vous sera utile un jour. Ce n'est pas moi, mon cher frère, qui y parle, mais c'est l'expérience que d'habiles généraux ont eue, ce sont les maximes que pratiquèrent toujours les Turenne, les Eugène et le prince d'Anhalt, et que j'ai suivies quelquefois, lorsque je me suis conduit prudemment. Si vous trouvez que j'exige beaucoup d'un général, c'est qu'il est toujours bon de viser à la perfection, et de demander beaucoup pour obtenir quelque chose. Je sais d'ailleurs aussi bien qu'un autre que le caractère d'imperfection qui nous est imprimé à tous nous empêche d'atteindre à la grandeur du tableau que je vous présente; mais il n'en est pas moins sûr que, en élevant sans cesse l'esprit à des choses parfaites, si ce n'est pas le moyen de les égaler, c'est du moins celui de devenir modeste. J'ai traité toutes les grandes parties de la guerre; il n'en est aucune que j'aie omise, et<119> quant aux petits détails, je les renvoie à mes Institutions militaires,119-a qui sont entre les mains de tous nos officiers. Il n'est peut-être aucun art sur lequel on ait tant écrit de livres que sur celui de la guerre. Je les ai presque tous lus; mais je puis vous assurer hardiment que vous ne trouverez dans aucun de ceux-là des choses aussi précises et aussi applicables à la nature de notre militaire que celles que j'ai rassemblées dans cet ouvrage. Cette lettre n'est point une préface. En vous envoyant mon livre, je vous en constitue le juge. Si vous le trouvez instructif, vous le lirez; sinon, vous le brûlerez. La seule chose que je vous demande, et dont je vous conjure, c'est de ne le montrer à personne, et de prendre le don que je vous en fais comme la plus grande marque d'amitié que je pouvais vous donner.

Demain je prendrai les eaux pour la dernière fois, ensuite de quoi je ferai encore quelques remèdes avant que de partir pour Magdebourg. Faites, s'il vous plaît, mes compliments à mon frère, et daignez ajouter foi à la tendresse des sentiments avec lesquels je serai à jamais, etc.

24. AU MÊME.

Potsdam, 24 juin 1748.



Mon très-cher frère,

Je suis bien aise que mon ouvrage sur la guerre vous ait fait plaisir. Vous y trouverez sans doute beaucoup de choses que vous saviez déjà, et que vos propres réflexions vous ont suggérées; mais il y a une différence de faire des réflexions qui passent et qui s'effacent de<120> la mémoire, et de rassembler en un corps celles qu'on a faites au sortir d'une guerre dont tout l'esprit est encore plein. J'ai cru que mon loisir ne pouvait pas être mieux employé qu'à faire quelque chose d'utile, et si cet ouvrage peut vous être agréable, je me croirai suffisamment récompensé. Je pars cette nuit pour Magdebourg, où les régiments entreront demain dans le camp. Je serai de retour ici dimanche, et je prendrai du repos pendant quelques jours, espérant de vous embrasser le 4 ou le 5 du mois prochain, à Berlin. Adieu, mon cher frère; je suis, etc.

Daignez faire mes compliments à ma sœur Amélie et à Henri.

25. AU MÊME.

Potsdam, 11 mars 1749.



Mon cher frère,

Je suis bien étonné de tout le bruit que l'on fait à Berlin. Je ne conçois pas qui leur a mis la mouche à l'oreille; nous ne faisons que des préparatifs de défensive. Les autres campent, et personne n'en dit rien; nous rassemblons nos congédiés, et tout le monde crie. Je n'ai pas pu faire autrement, et les circonstances dans lesquelles je me trouve m'obligent de prendre des précautions à tout hasard; et peut-être en est-ce précisément le temps.120-a Conservez-moi, mon cher frère, votre précieuse amitié, et soyez persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.

<121>

26. AU MÊME.

Ce 5 (juin 1749).



Mon très-cher frère,

Je suis bien aise que vous vous amusiez à votre régiment. Je ne sais pas si vous ne commencez point trop tôt à faire des manœuvres, car il faut qu'il n'y ait plus rien à redire à l'exercice avant que d'en venir là. Le comte de Saxe a sans doute fait des dispositions comme les vôtres, avant que de faire celle de Laeffelt. Vous êtes né pour donner des batailles et pour les gagner; pour moi, je ne dois les succès des nôtres qu'à la bonté de l'armée. Je vous envoie du fruit, mon cher frère, pour vous rafraîchir de vos fatigues. Quelles nouvelles un pauvre goutteux peut-il vous mander, qui ne bouge de son fauteuil? Je me contente de faire des vœux pour votre contentement, et de vous assurer de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, etc.

27. AU MÊME.

Le 20 février 1750.



Mon cher frère,

J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir. Je vous vois tout occupé de finances. Il est très-bon que vous vous informiez de tout, et que vous sachiez tout ce qui se passe; et vous me ferez même plaisir de vous y appliquer davantage, car un prince de cette maison qui, comme vous, est appelé à régner un jour ne doit pas être novice dans ces matières; il faut qu'il soit au fait de tout pour pouvoir tra<122>vailler par lui-même, et toute l'étude que vous ferez à présent vous abrégera autant de chemin dans l'avenir. Quoique je puisse travailler, il restera encore après ma mort bien des bonnes choses à faire, et si vous êtes informé de l'intrinsèque des affaires, et que vous en connaissiez les combinaisons, vous pourrez avoir cette gloire.

Ma lettre vous paraîtra peut-être trop sérieuse; mais, mon cher frère, il faut absolument faire des réflexions et vous préparer à l'emploi auquel le ciel vous destine, et il ne faut jamais que le plaisir dérange les choses de devoir; elles sont les premières. On est aussi indifférent pour un homme mou que le monde estime l'homme utile; et quelque esprit qu'on peut avoir, on n'avance pas sans application. Mais il me semble déjà que ma morale vous ennuie très-fort, et que vous donnez le vieux frère au diable. Je n'en suis pas moins avec bien de l'estime, etc.

28. AU MÊME.

(Avril 1750.)



Mon cher frère,

Je vois par votre lettre que vous voulez m'engager dans un long procès. Souffrez que je vous dise que j'en vois trop les conséquences pour que j'aie l'imprudence de m'y engager avec vous. Si vous voulez encore accepter un conseil que mon amitié vous donne, c'est de ne pas trop remuer une affaire qui à la fin pourrait devenir fâcheuse. J'ai tous les égards convenables pour vous; je ne veux point vous chagriner par ma faute. Il n'y a que l'article du militaire, qui m'importe trop pour que je puisse y admettre des ménagements pour<123> personne. Quand mes frères donnent le bon exemple aux autres, ce m'est la plus sensible joie du monde, et quand cela n'est pas, j'oublie en ce moment toute parenté pour faire mon devoir, qui est d'entretenir tout en ordre pendant ma vie; après ma mort, vous en userez comme vous le voudrez, et si vous vous écartez des principes et du système que mon père a introduits dans ce pays, vous serez le premier qui vous en ressentirez. Voilà en peu de mots tout ce que je puis vous dire. Au reste, nous sommes bons amis, et je vous prie de me croire avec bien de l'estime, etc.

29. AU MÊME.

Ce 25 (septembre 1751).



Mon cher frère,

Grand merci de vos lettres. Je vous ai répondu par des pêches; elles valent mieux que tout ce que je pourrais vous écrire.

Voici l'Instruction que j'ai minutée pour l'éducation de votre fils aîné.123-a Si vous trouvez quelque chose à retrancher ou à y ajouter, vous aurez la bonté de me le marquer et de me renvoyer mon original, pour qu'ensuite je puisse le remettre à Borcke, et qu'il soit en état de commencer sa fonction.

Je suis avec la plus parfaite tendresse, mon très-cher frère, etc.

<124>

30. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 25 septembre 1751.



Mon très-cher frère,

J'ai l'honneur de vous remettre l'Instruction, où je trouve que vous avez touché tous les articles qui peuvent concourir à l'éducation la plus parfaite. Certainement, mon très-cher frère, je vous dois toute l'obligation, si cet enfant acquiert des qualités qui le rendent digne d'estime. J'espère que le comte Borcke lui fera reconnaître journellement que, s'il veut parvenir au point de perfection où se borne l'esprit humain, et qu'il ne saurait passer, mais que vous avez atteint à force d'application, il doit suivre vos sages préceptes, et ne se croire heureux que lorsqu'il pourra reconnaître par son attachement l'obligation qu'il vous doit. C'est à moi, en attendant, de m'acquitter de son devoir, et de combiner les sentiments qu'il vous doit à ceux du respect inviolable et du zèle le plus parfait que je vous porte, et qui ne me quitteront qu'avec ma vie, ayant l'honneur d'être, etc.

31. AU PRINCE DE PRUSSE.

Potsdam, 27 septembre 1751.



Monsieur mon frère,

Voici un exemplaire de l'Instruction pour le major comte de Borcke, pour l'éducation de votre fils aîné, dont je vous ai déjà entretenu<125> moi-même. J'espère que vous voudrez bien en faire votre usage, étant avec l'amitié la plus parfaite, etc.125-a

Je vous envoie, mon cher frère, une copie de l'Instruction de Borcke, afin que vous puissiez voir vous-même si on la suit, ou non. Je vous embrasse mille fois.125-b

32. AU MÊME.

(Potsdam) ce 12 (février 1753).



Mon cher frère,

Ce n'est pas par un privilége de notre famille que vous trouvez tant de fermeté dans ma sœur de Baireuth;125-c c'est, mon cher frère, par la philosophie qu'elle s'est élevé l'âme au-dessus des infortunes auxquelles la condition humaine est exposée. Ce sont là les vrais secours que nous tirons des réflexions, de dépouiller tous les objets de leurs attraits, et de les priser au juste; et, dans ce sens, la plupart des malheurs qui arrivent aux hommes ne sont pas aussi grands qu'ils se les font eux-mêmes. Il n'y a que la perte des personnes qu'on aime qui soit réelle et irréparable; et cependant, à ce mal même, la philosophie y apporte des secours; avec son aide et avec celle du temps, on<126> parvient à adoucir une douleur trop vive qui dégraderait l'homme, s'il s'y abandonnait en lâche. Mais, malgré tous nos efforts, il faut avoir quelque indulgence pour la vivacité des premiers moments, et penser que les faiblesses d'un cœur sensible sont préférables à l'inhumaine dureté des stoïciens.

Ne pensez pas qu'aux folies du chevalier Folard j'aie ajouté les miennes; je n'ai fait que choisir encore quelques morceaux intéressants que Seers avait peut-être oublié de tirer de son ouvrage, et je les ai fait joindre aux autres; de sorte que, avec ce petit abrégé, on peut porter tout le bon sens du chevalier Folard dans sa poche, et je crois même qu'il peut à présent devenir utile à nos militaires avides de s'instruire.126-a C'est à quoi je pense sans cesse, et je voudrais bien qu'on ne pût me faire aucun reproche sur la discipline de l'armée, sur son entretien, sur l'instruction des officiers, et sur tous les arrangements préliminaires à une guerre que mes facultés me permettent de prendre en temps de paix. Cela fait, j'attendrai tranquillement les événements, et, s'il faut dégaîner, on nous trouvera au moins préparés et en état de soutenir la réputation du nom prussien. Je suis, etc.

33. AU MÊME.

(Potsdam) ce 18 (mai 1753).



Mon cher frère,

Je suis charmé de ce que vous voulez être du voyage de Prusse. Il est très-nécessaire que vous connaissiez et voyiez un pays que vous<127> devez gouverner un jour, et que vous vous renouveliez l'idée des officiers et des régiments qui sont dans les provinces. Tout est déjà ordonné pour les chevaux, et nous partirons le 1er du mois qui vient. Je suis, etc.

34. AU MÊME.

Ce 11 (août 1754).



Mon cher frère,

Je vous ai déjà parlé l'année passée de votre fils cadet; mais, à vous dire vrai, la multiplicité d'affaires m'avait fait perdre cet objet de vue. Je serai bien aise que vous me proposiez différentes personnes, pour que l'on voie lequel conviendra le mieux au petit. Comme je serai avant la fin du mois à Berlin, je vous prie de m'en parler alors; cela pourra se régler tout de suite. Vous priant de me croire avec bien de l'amitié, etc.

Votre aîné a été malade, il a eu une ébullition de sang que les médecins disent la petite vérole; pour moi, je l'ai prise pour une ébullition de sang ordinaire. Il est tout à fait remis, et sort comme auparavant.

<128>

35. AU MÊME.

Ce 21 (août 1754).



Mon cher frère,

Je vous suis fort obligé des nouvelles de Spandow que vous m'avez données. Nous aurons lundi l'honneur de vous y rendre nos devoirs. Je tâche d'éveiller votre fils, et comme il est un peu timide, j'ai dit à tous ceux qui viennent chez moi de l'agacer pour le faire parler, et je suis persuadé que dans peu il ne se trouvera embarrassé avec personne.

Je pense sur le sujet du pauvre Hacke128-a comme vous, mon cher frère; il n'était pas brillant, mais il s'était rendu utile, et ces sortes de gens font, dans le fond, plus de bien à un État que des gens d'une très-bonne éducation qui ont un esprit superficiel, ou qui manquent d'application. Nous avons manœuvré aujourd'hui, et cela a été à merveille. Les petites choses ne sont pas aussi exactes qu'au printemps; mais, en revanche, tout ce qui est de la besogne de l'officier va mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

<129>

36. AU MÊME.

Ce 2 (octobre 1754).



Mon cher frère,

Je vous suis fort obligé de votre obligeant souvenir. Je suis à présent à me raccoutumer à une vie bourgeoise et unie, et à vivre à ma façon, après avoir vécu six mois selon que ce temps-là l'exigeait. J'ai pensé à mettre votre régiment d'infanterie129-a plus ensemble, comme vous l'avez désiré souvent, et cela se peut faire à présent très-bien, puisque Nauen est vide, où vous pouvez mettre commodément quatre à cinq compagnies; moyennant quoi les bataillons restent ensemble, le régiment se trouve à portée d'être rassemblé dans six heures, et l'ordre, la subordination et la conservation des troupes s'ensuivra nécessairement. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

Votre petit commence à s'enhardir; il aime beaucoup la chasse du blaireau. C'est sa récréation quand il a bien appris.

37. AU MÊME.

(Potsdam) ce 8 (avril 1756).



Mon très-cher frère,

Je vous vois occupé, dans votre garnison, de lectures toutes militaires, adaptées aux occupations journalières. Vous lisez les Mémoires<130> de M. de Luxembourg; il y a deux choses que j'y admire : la vigilance à tout voir par ses yeux, et son coup d'œil pour prendre un parti décisif dans les batailles. C'était un homme supérieur en tout genre, qui ne faisait aucune manœuvre en vain, et qui pensait plutôt à mener toute une campagne à la fin qu'il voulait qu'à faire un coup d'éclat inutile. Il est sûr que, dans l'oisiveté où nous sommes, nous ne pouvons suppléer à l'expérience que par la théorie du passé; mais ce qui avait formé ces hommes supérieurs du siècle passé, c'était une pratique non interrompue du même métier, qui souvent les rendait habiles à leurs propres dépens et à ceux de leur maître. Il ne nous reste que les camps de paix, où nous pouvons acquérir la routine de la tactique, mais où il nous est interdit d'atteindre aux grandes parties de la guerre, qui sont les projets de campagne et les résolutions subites qui redressent les fautes qu'on a faites. Le temps nous est si contraire, que jusqu'à présent nous n'avons pu exercer les éléments de la guerre; nous avons formé les bataillons, mais nous n'avons pas pu seulement exercer par divisions, et je crois que cette semaine sera perdue par le mauvais temps.

Ma sœur Amélie est partie hier pour son abbaye;130-a il m'a semblé que ce voyage l'amusait beaucoup. Mon frère Henri a pris la colique, mais elle est presque passée. Quant à moi, je vous prie de me croire avec une parfaite estime, etc.

<131>

38. AU MÊME.

(Potsdam) ce 15 (avril 1756).



Mon cher frère,

On ne peut pas toujours faire la guerre, ni toujours avoir la paix; une belle science serait de faire tout à propos. Les États se gouvernent par des principes d'intérêt, et lorsque ceux-là ne s'accordent pas avec leurs vues d'agrandissement, ce serait insensé de perdre les troupes et l'argent (deux choses difficiles à retrouver), pour n'avoir que le plaisir de ferrailler. Plus les années deviendront nombreuses, et moins la guerre se fera, parce que les ressources ne seront pas proportionnées aux dépenses. Cependant jusqu'à présent il n'y a que la France et l'Angleterre en jeu;131-a la guerre ne se fait point sur notre continent, et tous nos voisins sont aussi tranquilles que nous, de sorte que, à mettre les choses au pis, leur expérience ne surpassera pas la nôtre. Il n'y a qu'à attendre; je ne crains point de ne point voir la guerre, elle nous attend; il ne s'agit qu'à ne se point presser et à prendre ses avantages. M. de Luxembourg et les grands généraux qui ont illustré le siècle de Louis XIV s'étaient formés dans la guerre civile. Cette école serait trop dangereuse pour que nous souhaitions d'en former à cette condition. Nous ne manquons point d'officiers remplis de talents; une bonne école les prépare, et la guerre les développera d'autant plus vite. Il n'y a qu'à avoir patience et voir venir. Vous assurant de l'amitié avec laquelle je suis, etc.

<132>

39. AU MÊME.

(Potsdam) ce 12 (mai 1756).



Mon cher frère,

Je suis bien aise de ce que vous commencez à être content de l'exercice de votre régiment.132-a Je ne doute point que tout ne soit au mieux. Nous faisons ici de même, pour renouveler les anciennes traces de la guerre, et pour perfectionner ce qu'il y a de défectueux dans l'attention du soldat et l'intelligence de l'officier. Nous avons ici le Mitchell anglais,132-b qui est un très-bon homme, qui paraît fort au fait des affaires de son pays, et qui ne manque pas d'esprit. J'espère, mon cher frère, d'avoir le bonheur de vous voir bientôt, et de vous assurer de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

40. AU MÊME.

(Potsdam) ce 17 (juillet 1756).



Mon cher frère,

Je ne m'étonne point que vos officiers qui reviennent de recrues ne sachent pas ce qui se passe au conseil de la reine de Hongrie. Elle n'envoie les ordres à ses troupes que pour exécuter, et, si ce n'est les maréchaux, personne ne sait ce qui se passe. En attendant, des magasins se font, des munitions s'assemblent en Moravie, en Bohême;<133> des régiments de Hongrie sont en marche pour entrer dans les deux camps, dont l'un doit être de soixante mille hommes, et l'autre de quarante mille. Les troupes qui sont en Bohême et en Moravie demeurent tranquilles dans leurs quartiers, jusqu'à ce que les autres les aient jointes. Les camps ne se formeront qu'après la moisson. Voilà des choses positives. On m'assure, d'ailleurs, que des troupes d'Italie se sont mises en marche pour se joindre aux autres, et les nouvelles secrètes me font envisager la guerre comme inévitable. Si tout cela n'en est pas assez, vous aurez la bonté de vous donner un peu de patience, et vous verrez que je n'ai point pris une vaine alarme.133-a Je vous embrasse, mon cher frère, en vous priant de me croire avec une parfaite amitié, etc.

41. AU MÊME.

(Potsdam) ce 9 (août 1756).



Mon cher frère,

Je prends trop de part à votre jour de naissance pour ne vous en pas féliciter. Je vous prie d'accepter ce tableau;133-b il représente un paysage agréable; j'espère qu'il sera comme l'augure du sort qui nous est destiné. Conservez-moi toujours votre amitié, et soyez persuadé des sentiments de tendresse avec lesquels je suis invariablement, etc.

<134>

42. AU MÊME.

(Potsdam) ce 25 (août 1756).



Mon cher frère, ma chère sœur,134-a

Je vous écris à tous les deux, faute de temps. Je suivrai les conseils que vous avez eu la bonté de me donner, et je prendrai congé de la Reine134-b par écrit; et pour que la lecture de ma lettre ne l'effraye pas, je l'enverrai à ma sœur, qui aura la bonté de la rendre dans un moment favorable. Je n'ai point encore de réponse de Vienne; je ne la recevrai que demain, selon ce que Klinggräff134-c me mande. Mais je crois être plus sûr de la guerre que jamais, à cause que les Autrichiens ont nommé des généraux, et que leur armée doit marcher de Kolin à Königingrätz; de sorte que, m'attendant à une réponse ou fière, ou très-peu sûre, sur laquelle on ne pourra pas se reposer, j'ai tout arrangé pour partir samedi. Demain, dès que j'en saurai davantage, je ne manquerai pas de vous le mander. Vous assurant que je suis avec une parfaite tendresse, mon cher frère, ma chère sœur, etc.

43. AU MÊME.

(Potsdam) ce 26 (août 1756).



Mon cher frère,

J'ai déjà écrit à la Reine, en adoucissant les choses autant qu'on peut les adoucir; ma sœur, à qui j'ai adressé la lettre, la lui remettra.

<135>Vous avez vu la pièce que j'ai envoyée à Klinggräff. Leur réponse est qu'ils n'ont point fait contre moi d'alliance offensive avec la Russie. La réponse est impertinente, haute et méprisante, et pour les sûretés que je leur demande, pas un mot; de sorte que l'épée seule peut couper ce nœud gordien.135-a Je suis innocent de cette guerre, j'ai fait ce que j'ai pu pour l'éviter; mais, quel que soit l'amour de la paix, il ne faut jamais y sacrifier sa sûreté et son honneur. C'est, je crois, de quoi vous conviendrez, vu les sentiments que je vous connais. A présent, il ne faut penser qu'à faire la guerre de façon à faire perdre à nos ennemis l'envie de rompre trop tôt la paix. Je vous embrasse de tout mon cœur. J'ai eu terriblement à faire.

44. DU PRINCE DE PRUSSE.

Berlin, 27 août 1756.



Mon très-cher frère,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier m'a mis au fait de la réponse de Vienne et de votre résolution. Je souhaite que votre santé et votre vie soient conservées. Voilà le principal article; votre esprit et la valeur des troupes feront le reste. Je me souviens que Montécuculi dit dans ses Mémoires que tout le mal qu'on prévoit à la guerre n'arrive pas, et que le bien qu'on espère manque de même souvent, en dépit des meilleurs arrangements. Mais l'art consiste à trouver les moyens de redresser les choses par la force d'esprit, qui fait naître les moyens.135-b Voilà ce qui ne vous a jamais manqué, mon<136> très-cher frère, et ce qui fait que l'armée sous vos ordres sera en sûreté, et assurera celle de l'État. Heureux si je puis contribuer par mon zèle au bien-être de la patrie et à votre gloire! Soyez persuadé, mon très-cher frère, que c'est le but où se borne mon ambition.

La Reine se porte bien; elle affecte de la fermeté, elle la soutient devant le monde; mais en particulier son cœur pâtit. Ma sœur fera venir le médecin,136-a et prendra toutes les précautions pour que sa santé soit conservée.

J'ai l'honneur d'être, etc.

45. DU MÊME.

Camp de Budin, 23 juin (1757).



Mon très-cher frère,

Vous verrez, mon très-cher frère, par la relation du maréchal,136-b que vos ordres ont été exécutés. Les troupes ont marqué toute la valeur et bonne volonté possible, et l'ennemi n'aura pas sujet de se vanter d'avoir pu les décontenancer par son nombre, par son canon, ni par ses cris de joie. Jusqu'à présent, la désertion a été moins forte que je ne l'ai cru, et si les troupes légères ne nous rendent pas les vivres trop difficiles en nous tournant, ce qui paraît être leur intention, vous pouvez vous assurer de bons services de tous les régiments, qui, pour la plupart, sont forts. Nous avons presque sauvé tous nos blessés de l'arrière-garde; le colonel Bülow136-c est du nombre, mais pas dangereusement, de même que le capitaine Stechow, des grenadiers<137> de mon régiment. Voilà, mon très-cher frère, ce qui me reste à vous dire sur cette marche. Nous occupons à présent le camp que vous avez pris l'année 44,137-a qui est très-fort.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'à la fin de mes jours, etc.

46. AU PRINCE DE PRUSSE.

(Alt-Bunzlau) ce 24 (juin 1757).



Mon cher frère,

Depuis que nous nous sommes vus, les choses ont bien changé;137-b il faut tâcher de les remettre et de combattre pour la patrie dès que l'occasion favorable s'en présentera. Votre arrière-garde a été bien faite; je ne regrette que les mille hommes qui en ont été le sacrifice.137-c Mon grand embarras est à présent de savoir où est l'armée de Léopold Daun; je compte marcher avec un renfort à Leitmeritz, vous joindre. J'y ai déjà envoyé beaucoup de cavalerie. Je vous destine le commandement de cette armée-ci,137-d qui doit couvrir l'Elbe primo, et, si aucun bon succès ne nous seconde, se retirer vers l'hiver en Silésie. Un bon quart d'heure peut nous rendre la supériorité sur nos ennemis; mais s'il nous manque, il faut combattre jusqu'à la fin pour le salut de l'État. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse de tout mon cœur.

<138>

47. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Leitmeritz, 25 juin (1757).



Mon très-cher frère,

L'honneur que vous voulez bien me faire, mon très-cher frère, en me donnant le commandement des troupes qui doivent couvrir l'Elbe, étant une marque de votre confiance, m'est des plus sensibles; j'en ressens la plus vive reconnaissance. Soyez persuadé, mon très-cher frère, que mon but sera accompli, si, par mon application, je puis parvenir à remplir vos intentions et à mériter vos suffrages.

Je souhaite que des événements heureux vous soulagent bientôt des chagrins que les revers d'à présent vous causent. Le maréchal vous aura marqué les raisons qui l'ont porté à occuper le camp de Leitmeritz.

J'attends avec impatience le bonheur de vous faire ma cour. Nous espérons tous que la fin de la campagne sera aussi heureuse que le commencement l'a été, et personne ne doute que l'armée sacrifiera la dernière goutte de son sang plutôt que de perdre l'honneur et la gloire qu'elle s'est acquis sous vos ordres.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

48. DU MÊME.

Camp de (Jung-) Bunzlau, 2 juillet 1757.

Le prince Maurice vous fera un rapport exact de notre situation présente et de l'impossibilité de garder plus longtemps ce camp. Le<139> manque d'eau, de fourrage et de vivres en fait la cause principale; de plus, les avis qui nous viennent de tous côtés, que l'armée du prince Charles a passé Brandeis, tandis que celle de Daun est campée à Lissa, et le corps de Nadasdy à Stranow, par quoi les vivres et communications sont coupés. Je me vois par conséquent obligé de prendre un autre camp, tout aussi sûr, mais mieux situé que celui entre Holan et Neuschloss. Le général Winterfeldt est détaché pour découvrir des nouvelles; j'attends son rapport pour régler la marche. Je ne reçois plus de lettres de votre part; ainsi je ne doute pas que les chasseurs seront enlevés. Soyez persuadé, mon très-cher frère, qu'on ne néglige rien de ce qui pourra remplir vos intentions et contribuer au bien-être de l'armée. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

49. AU PRINCE DE PRUSSE.

(Leitmeritz) ce 3 (juillet 1757).

Je vous envoie le rapport que j'ai reçu d'un homme véridique. Il sera bon que vous marchiez à Hirschberg, pour que nous soyons plus à portée de nous joindre. Je suis, etc.

Outre ce billet, les Archives en conservent un autre du même jour, qui ne contient que les mots suivants :

Le 3 juillet (1757).

Il faut marcher à Hirschberg.

Fr.

<140>

50. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Neuschloss, 4 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Le billet est heureusement arrivé. J'avais pris le camp de Hirschberg, ne pouvant d'une traite atteindre celui-ci, à cause que la quantité d'équipages arrêtait infiniment la marche. Nonobstant, nous n'avons perdu aucun chariot, et, de l'arrière-garde, qu'un homme de Le Noble.140-a J'ai pris ce camp, qui est à un petit mille de Hirschberg, puisqu'il est très-propre pour l'armée, dans les circonstances présentes, qui pourra y être en repos, et ne manquera pas de vivres. J'enverrai reconnaître la ville de Leipa par un officier ingénieur, et la force du détachement qui doit y être sera réglée en conséquence du rapport. En occupant cette ville, les subsistances seront assurées, et nous gagnerons du terrain pour les fourrages. J'écris aujourd'hui au général Brandeis, pour qu'il hâte autant que possible sa marche. Le général Rebentisch pourra augmenter son escorte en le joignant à Zittau, où le prince Maurice l'a envoyé, et le bataillon de Plötz restera à Görlitz, pour garder les blessés. Il amènera un bataillon de Kalckreuth et cinq escadrons de Werner avec le colonel. Il laissera à Zittau, pour la garde du magasin, un bataillon de pionniers, et le régiment de Kurssel dans ces contrées. Il y a de tous les côtés de petits détachements de hussards et pandours, mais de l'armée de Daun nous n'avons d'autre nouvelle que celle qu'un trompette nous a donnée. Vous verrez que la lettre est encore datée de Lissa. Je ferai reconnaître, s'il est possible, les chemins à Leitmeritz, à Zittau et, par Aicha, à Hirschberg en Silésie, afin d'être préparé à tout événement. Le prince Maurice m'a marqué l'arrivée du général Bülow, avec son convoi, à Pleiswedel; aujourd'hui le général Meinike le<141> conduira ici, et, pour faciliter sa marche, j'ai suivi l'avis du prince Maurice, et commandé le major Lottum, de mon régiment, avec un bataillon, à Drum, ce qui couvre d'autant mieux le chemin. Le pillage des femmes et valets est horrible, et, pour le bien de l'armée, je crois qu'il sera nécessaire de faire un exemple pour les retenir et remettre en ordre.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

51. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 3 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Vous ne pouvez plus vous retirer du côté de la Silésie; il ne vous reste que la Lusace. Il faut faire fourrager toutes les contrées, et même gâter ce qu'on ne peut consommer, pour rendre à l'ennemi ses opérations difficiles. Dès que vous serez à Hirschberg, notre communication sera mieux établie. Il faut tâcher de soutenir la Bohême, s'il est possible, jusqu'au 15 d'août; et comme Zittau est un mauvais poste, vous pouvez prendre alors Reichenberg, Krottau ou Gabel, selon que vous le jugerez à propos. Si l'ennemi se tourne contre la Lusace, il faut prendre grande attention à vos campements, le laisser passer le Bober, et vous mettre à son dos, pour lui couper les vivres et l'obliger de venir à vous dans un terrain avantageux que vous choisirez, et que le prince Bevern et d'autres officiers pourront vous indiquer. Si l'ennemi se tourne avec toutes ses forces vers Landeshut, il faut marcher par Greiffenberg pour lui couper les vivres.<142> Winterfeldt et surtout Embers142-a connaissent le pays, qui peuvent régler vos marches et vos campements. Ne précipitez rien sur des nouvelles incertaines, et ne prenez de parti que lorsque vous êtes sûr du dessein des ennemis; mais répandez dans l'armée que nous avions un grand dessein, et que dans peu on verrait tout à fait changer les choses en bien.

52. AU MÉME.

Leitmeritz, 5 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Je ne saurais que parfaitement applaudir au camp que vous avez pris; il est tout à fait conforme à mes idées dans les circonstances présentes. Comme je suis informé que l'ennemi a un dessein sur Tetschen, il faut être bien vigilant, pour que rien ne passe entre l'Elbe et votre camp. En cas que quelque corps de l'ennemi se glissât entre deux, un corps qui marcherait vers Panzen pourrait l'obliger de quitter ce dessein. Dans le cas que toute l'armée ennemie viendrait sur moi à Leitmeritz, et que cela pourrait nous obliger de nous y joindre, j'ai trouvé un camp, entre Ploschkowitz et Zahorzan, qui est très-fort; mais il ne faut pas que ce mouvement se fasse sans une nécessité très-pressante et forte.

J'ai eu des rapports que le prince Charles était marché à Wittendorf, dont cependant je ne crois rien. Quand vous aurez à m'en voyer quelque chose de pressant pour m'en avertir, vous n'avez qu'à<143> vous servir d'un hussard qui sait la langue hongroise, que vous équiperez avec un uniforme, selle, cheval et harnais comme les hussards autrichiens sont montés, qui alors passera certainement ici; et au cas que, contre toute attente, il se perdît, il n'y aura rien de perdu ni de trahi, vu qu'il aura à porter ici une lettre mise en chiffres; mais s'il arrive, il aura toujours six ducats, que je lui ferai donner en récompense.

Au surplus, je donnerai mes ordres aux commandants des forteresses de Schweidnitz, Neisse, Glatz, et, à Cosel, au lieutenant-colonel de Kreytzen, de vous rapporter tout ce qu'ils apprennent de l'ennemi et des magasins que les Autrichiens font amasser, par où on pourra d'abord juger le but auquel ils visent.

Au reste, si les pillages des femmes et des valets vont à l'excès, il sera toujours bon que, pour les réprimer, vous fassiez statuer un exemple, en faisant pendre un de ces gens-là. Je suis avec toute la tendresse imaginable, etc.

53. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Neuschloss, 6 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Voici les nouvelles que trois différents espions, que le général Winterfeldt a reçus, ont débitées : que le corps de Nadasdy, qui est cavalerie, hussards, pandours et régulière infanterie, marche sur Niemes, où elle est arrivée; mais le dessein est de nous couper la communication de Zittau. Le second, qui est près de Hirschberg, consiste de trois régiments saxons, quatre régiments de hussards, et mille pan<144>dours. Le reste du corps de Nadasdy est actuellement à Dauba et Perstein. L'armée de Daun a passé avant-hier l'Iser à Benatek, et a fait aujourd'hui une marche en avant. Dans leur armée, ils débitent publiquement que leur dessein est de nous couper de Zittau et des magasins. Tous ces avis, qui sont confirmés par nos patrouilles, m'ont fait condescendre à l'avis du général Winterfeldt,144-a qui est de changer de camp et d'occuper celui de Leipa, où le général Brandeis pourra nous joindre par Georgenthal; au cas que l'ennemi continue de garder Gabel, nous sommes en état, étant joints par le général Brandeis, d'y détacher un gros corps. La communication de Leitmeritz ne sera pas plus difficile qu'à présent. La grande raison qui autorise cette marche est l'absolue nécessité de conserver la communication de Zittau, et d'attirer à nous la caisse de guerre, deux choses que nous courrions risque de perdre. Le général Winterfeldt marche demain avec cinq bataillons, des dragons et hussards, vers Georgenthal, pour nous assurer les chemins de Zittau. Nous n'avons point encore de rapport de la patrouille du major Belling,144-b qui est allé vers Gabel.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

<145>

54. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 7 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu votre lettre du 6, et les deux doubles que vous m'en avez envoyés. Je vous passe les mouvements que vous venez de faire encore avec l'armée sous vos ordres; mais, pour le coup, je me persuade que vous ne marcherez plus en arrière, pour ne pas être au milieu de la Saxe sans y penser. Il me semble que, le poste que vous aviez occupé étant assez fort, vous n'auriez eu qu'à faire deux bons détachements pour aller en avant de deux côtés au lieutenant-général Brandeis, dont je crains qu'il ne soit, en attendant votre secours, attaqué de l'ennemi, puisque les hussards prétendent avoir entendu tirer des coups du côté de Gabel, ce qui ne saurait être qu'à l'occasion du général Brandeis, qu'on aura attaqué.

Le corps hussard de l'ennemi ne saurait être là si fort en nombre qu'on le prétend, vu qu'on en a détaché deux régiments vers la ville de Nuremberg, qu'un en est aux environs d'ici, ce qui fait trois, et trois encore à l'armée ennemie. Quand vous aurez reçu heureusement vos farines et l'argent, je vous prie, au nom de Dieu, de ne plus rétrograder, car je veux bien vous avertir qu'il n'y a nul fourrage en Saxe, de sorte que quand vous vous y tirerez, il vous en manquera là, et toute la boutique sera perdue.

Nous avons reçu ce soir des lettres du maréchal Daun par un trompette qui vient d'arriver. Selon la date de la lettre, il doit être près de Jung-Bunzlau, à Kosmanos. J'espère, au surplus, que vous aurez reçu la lettre chiffrée que je vous ai envoyée aujourd'hui matin par un hussard.

Je suis avec les sentiments que vous me connaissez, etc.

<146>

55. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Leipa, la nuit du 7 au 8 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Nous avons occupé aujourd'hui le nouveau camp, qui est fort, et nous favorisera l'arrivée du général Brandeis. Nous sommes à trois milles de Tetschen. Je ferai, s'il est possible, reconnaître les chemins vers Panzen et vers Leitmeritz. J'ai eu ce matin des nouvelles des majors Belling et Billerbeck;146-a ils sont heureusement arrivés à Gabel, et occupent la ville. Ils n'ont vu aucun pandour, mais trois cents hussards les ont harcelés. Un cheval de hussard a été tué. Le général Winterfeldt doit arriver ce soir à Georgenthal. Il me fait dire qu'il comptait d'avoir demain assuré la communication de Zittau, et de presser le départ du convoi. Un de nos trompettes vient d'arriver de retour du village de Vopern, près de Hirschberg, où il a trouvé un major du régiment d'O'Donnell, en détachement avec des cuirassiers. Tous les villages où il a passé ont été occupés par les hussards; de pandours, il n'en a point vu. Il n'a point porté de lettre, à cause qu'un trompette de l'ennemi doit arriver demain. Il est très-difficile de dire au juste quels sont leurs desseins, car, par le moyen de leurs troupes légères et des gens du pays, qui les favorisent, ils les cachent extrêmement. L'armée de Daun doit être campée à Bunzlau. Cela paraît probable. Le corps de Nadasdy doit être à Hirschberg, et un autre doit être passé par Weisswasser, et doit avoir Zittau en vue. Ce dessein est détruit. De l'armée du prince Charles nous n'apprenons rien du tout. Une des plus grandes difficultés, c'est que s'il faut que nous fassions des marches, il faut que nous en soyons instruits pour le moins trente-six heures d'avance, pour pouvoir nous défaire de nos chariots, qui sont trop nombreux. Je suis après à en faire faire<147> la révision; mais il en restera encore de trop, et malheureusement la plupart sont indispensables. Les avis que je pourrai recevoir des gouverneurs des places de Silésie pourront me mettre au fait, à la vérité, des desseins de l'ennemi; mais s'ils tentent quelque chose sur cette province, et surtout sur le magasin de Schweidnitz, je vous flatterais en disant que, vu ma situation, je serais en état d'y porter un prompt et grand secours. J'ai usé hier du stratagème du hussard travesti; mais j'ignore s'il est passé. J'ai envoyé par trois différentes voies la même lettre. J'écrirai aujourd'hui au commandant de Tetschen, pour savoir ce qui se passe dans ces contrées.

Je me trouve heureux, mon très-cher frère, de remplir vos intentions. Soyez persuadé que mes vœux seront parfaitement accomplis, si je puis vous convaincre du zélé et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être jusqu'au tombeau, etc.

56. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 7 juillet 1757.

J'ai des nouvelles sûres que toutes les troupes de l'Empire qui s'assemblent à Fürth ne feront que dix-huit mille hommes; cela me paraît bien peu de chose pour faire une diversion. Je commence à soupçonner que les Autrichiens pourraient avoir dessein de pénétrer en Silésie par Landeshut. Kreytzen m'écrit qu'il y a eu un corps de trois mille hommes qui s'est montré là, et qui s'est retiré. Daun nous masque avec ses troupes légères; Dieu sait ce qu'il fait en attendant. Entretenez une vive correspondance avec d'O147-a et Kreytzen, pour<148> que vous soyez averti des mouvements que l'ennemi pourrait faire de ce côté-là; et réglez vos marches d'avance. Si vous étiez obligé de tourner de ce côté, Winterfeldt et Embers connaissent le pays et les camps que l'on y peut prendre. Si la guerre va de ce côté-là, et que vous puissiez prévenir l'ennemi du côté de Landeshut, vous avez des camps très-forts dans les montagnes, qui couvrent toute la Silésie. Il faut encore observer que si vous vous retirez par la Lusace, vous serez obligé, au cas que Nadasdy et sa canaille vous suive, de lui laisser un corps opposé du côté de Zittau, pour l'empêcher de faire des incursions; en ce cas, je pourrai relever une partie de ces troupes, et vous envoyer tout ce de quoi je pourrai me passer. Adieu.

57. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Leipa, 8 (juillet 1757), au soir.



Mon très-cher frère,

Le hussard m'a rendu la lettre en date du 7. La correspondance que je dois entretenir avec les commandants des forteresses de Silésie sera difficile, puisque toutes les communications sont coupées par la vigilance des troupes légères des ennemis; cependant je ferai mon possible. Ayez la grâce de me donner un ordre positif sur ce que je dois faire, soit de couvrir la Silésie, ou de conserver un pied en Bohême, en couvrant Zittau aussi longtemps que je trouverai du fourrage; car si vous appréhendez une prochaine invasion en Silésie, je crois qu'il sera très-difficile, pour ne pas dire impossible, que je prenne un autre chemin que par Zittau, à cause du grand train de chariots et de caissons qu'il faut faire marcher d'avance et couvrir à pro<149>portion de la difficulté des chemins. De plus, nous ne pouvons avoir du pain pendant la marche qu'autant que le magasin de Zittau nous en fournira, qu'il faut prendre avec, et s'arrêter à Zittau autant de temps qu'il faut pour le cuire. Pour couvrir Zittau, au cas que je doive marcher en Silésie, il faudra pour le moins un corps de dix bataillons, de la force qu'ils sont à présent la plupart, car le corps de Nadasdy doit être de dix mille hommes. Le général Brandeis m'a écrit de Gabel, où il est arrivé avec la tête du convoi, le 7, fort heureusement; pour assurer son arrivée, j'ai détaché le colonel Krockow,149-a avec deux bataillons de hussards et dragons, pour marcher à sa rencontre. De l'armée de Daun nous n'avons pas la moindre nouvelle. Tout notre camp est entouré de petites troupes de hussards qui se montrent à peine hors des bois. Un homme venu de Politz rapporte que, ce midi, l'ennemi s'y est campé; je tâcherai de m'en éclaircir. Du général Winterfeldt je n'ai pas eu la moindre nouvelle. Son intention était d'être aujourd'hui à Georgenthal. Je crois qu'il y sera, et que la lettre qu'il m'a envoyée, ou bien le messager, auront été enlevés. Pour avoir du pain pour six jours, le général Goltz149-b m'assure que, avant le 14, nous ne pourrons marcher, car la farine n'arrive que demain.

Dans l'instant, le général Winterfeldt arrive, ayant mis deux bataillons à Reichstadt, et des hussards. Il n'a vu que quatre cents pandours et quelques hussards, qui ont pris la fuite. Le chemin d'ici à Zittau est probablement assuré par ce poste. Je compte que demain le général Brandeis arrivera. Le général Goltz m'a dit qu'il sera absolument nécessaire d'ordonner que, après que les chariots de Silésie seront arrivés à Zittau, et auront remis la farine, on les fasse partir, la consommation étant trop grande par rapport au pain et fourrage. Ainsi j'ai suivi son avis et donné l'ordre. Le général Winterfeldt m'a<150> dit avoir des nouvelles sûres qu'il n'y a jusqu'à présent que six cents chevaux de marchés vers les frontières de Silésie; il espère pouvoir être en peu éclaira des desseins que l'ennemi forme; il a fait l'acquisition d'un bon espion.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

58. DU MÊME.

Camp de Leipa, 10 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Le hussard est arrivé heureusement ce matin avec la seconde lettre en date du 7; celle que j'avais envoyée avant-hier à Leitmeritz m'est revenue aujourd'hui, le hussard n'ayant pu passer. J'espère que celui-ci sera plus heureux; aussi je lui donne les deux lettres. Le général Brandeis est arrivé fort heureusement avec de la farine qui nous donnera pour dix jours de pain, et l'argent pour deux mois. Il a amené l'augmentation; l'infanterie a perdu par désertion cent trente hommes, la cavalerie treize. Les postes de Gabel et Reichstadt étant occupés par nos grenadiers, le convoi s'est fait avec sûreté. Quelques hussards et pandours se sont montrés à l'arrière-garde; mais un coup de canon les a fait partir. Un trompette autrichien est venu hier du général Morocz avec des lettres. Ce général a son quartier à Niemes; son détachement doit être entre cinq et six mille hommes, tous hussards et pandours. Demain les chariots que le général Brandeis a amenés partiront avec deux bataillons d'escorte; les bataillons resteront à Zittau, pour que, en cas qu'il nous faille de la farine, ils<151> puissent nous l'amener. Je joins les dépositions d'un déserteur et d'un autre homme. Je n'ajoute pas plus de foi qu'il ne faut à de pareils rapports. Je ne bougerai de ce camp sans ordre ou raison évidente. Je n'ai jamais compté que ce corps, entrant par Zittau en Saxe, y ferait long séjour, mais bien qu'il passerait, pour entrer en Silésie et couvrir la frontière. Comme sur ceci j'ignore vos desseins, je crois avoir bien fait de faire reconnaître les marches, et de les assurer par des postes. Le lieutenant-colonel Le Noble, soutenu de cent hussards, compte d'attaquer cette nuit un détachement de pandours; ayant reconnu les chemins par les bois, il espère de les couper. Dans ce moment, un trompette autrichien vient d'arriver avec une lettre du maréchal Daun; la lettre est du 7, datée de Münchengrätz. Ils ont envoyé en même temps un valet qui a volé son maître, le capitaine Bosse, d'Itzenplitz. J'ai fait examiner ce garçon, et je joins toute sa déposition sur ce qui regarde l'armée ennemie. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

59. DU MÊME.

Camp de Leipa, 11 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Nous avons envoyé ce matin le trompette autrichien qui avait des lettres pour le général de Retzow à Leitmeritz, et on a cru que, accompagné d'un de nos trompettes pour sa sûreté, on le laisserait passer; le coup n'a pas réussi, et notre trompette revient dans l'instant avec ma lettre. J'ose demander vos ordres sur les cas qui pourraient arriver. Toutes nos nouvelles confirment que la grande armée, après<152> avoir passé l'Iser à Münchengrätz, doit se camper à Niemes, où est à présent le général Morocz. Ce mouvement les approche du chemin de Zittau par Reichstadt et Gabel. S'ils le font, ils seront à même d'être à Zittau aussitôt que nous; et si nous devons nous rendre à Zittau, il ne nous reste alors d'autre chemin, pour ne leur point prêter le flanc, que par Georgenthal, qui doit être très-difficile. Je joins la déposition d'un hussard et d'un autre déserteur, d'une femme, et un rapport du major Belling, de Gabel. Le trompette autrichien qui est arrivé hier a été questionné par le général Winterfeldt sur toutes sortes de matières; il a dit que le général Keil était détaché avec quinze mille hommes. Je vous demande en grâce de me donner des ordres positifs sur ce que vous ordonnez que je fasse. J'ose encore vous avertir qu'ici nous n'avons que pour dix jours de pain, et que le transport que le général Brandeis a conduit à Zittau n'a amené que pour quatre semaines de farine. Je ferai reconnaître un camp qu'on m'a proposé de prendre, au cas que l'armée de Daun se campe à Niemes; alors la droite sera à Brins, Walten devant le front, et la gauche à Gabel, ce qui couvrira le chemin de Zittau. Ce qui commence le plus à manquer ici, c'est la viande, la plupart des régiments n'étant point fournis de bœufs. Le pays n'en fournit pas suffisamment, à cause que les pandours et hussards l'empêchent. Le Noble a mis le feu à une centaine de huttes de pandours, et pris leurs manteaux.

J'ai l'honneur d'être jusqu'au tombeau, etc.

<153>

60. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 8 juillet 1757.



Mon cher frère,

Je vous prie de prendre bien vos mesures, afin que le secret de tout ce qui suit ne sorte pas de vos mains, ce qui est de la dernière importance. Vous n'avez rien à craindre pour Schweidnitz. La place ne peut pas être surprise; il faut un siége régulier pour s'en emparer. Voici ce que, selon moi, l'ennemi peut faire, et à quoi il faut penser. La première affaire pour vous est d'attirer Brandeis, l'argent pour l'armée, sept cents chariots de farine, qu'il faut renvoyer après qu'ils seront déchargés, et d'attirer à vous l'augmentation. Voilà ce que l'ennemi peut faire : 1o un projet sur la Silésie; je vois qu'il n'y pense pas pour le moment présent; il ne veut que nous pousser hors de la Bohême. 2o Si nous nous retirons en Saxe, comme il faudra bien que cela arrive entre ci et six semaines, il pensera ou à percer en Lusace, ou peut-être encore à opposer un corps vers Cotta. Je vous ai instruit de mes intentions, tant pour la Silésie que pour la Lusace. J'ai appris de science certaine que trois régiments de hussards marchent à Nuremberg. L'armée de l'Empire ne pourra se mettre en marche que vers le 15 d'août. Je compte alors laisser un corps à Cotta, et exécuter le plan que j'avais formé cet hiver sur Mersebourg ou Weissenfels, leur tomber à dos et les couper. Vous ferez la même chose du côté de la Lusace. Mais comme nous ne sommes pas en état d'agir offensivement de tous les côtés, il faudra que, pendant mon expédition, vous conteniez les ennemis, où vous serez, par des camps forts, jusqu'à ce que, après la fin de mon expédition, je puisse venir ou vous envoyer des secours, pour vous mettre en état d'agir offensivement; et dans ce cas, je vous recommande de ne point mettre en jeu toute l'armée, mais de vous borner à un seul point d'attaque,<154> et de préparer d'avance les officiers à cette manœuvre. Il faudra aussi, dès que l'occasion et la tranquillité le permettront, fondre les grenadiers de Kalenberg et Bähr dans vos bataillons de grenadiers délabrés, les régiments de Manstein et Wietersheim dans Bevern, Henri, Münchow, Schultze et Wied. Chaque général pourra choisir de ces régiments, pour compléter le sien, les meilleurs officiers. Les autres, comme Wietersheim et les officiers non employés, je les payerai, en attendant, extraordinairement de ma bourse. Il faut aussi que votre cavalerie songe sérieusement à se recompléter, et quand vous aurez attiré à vous tous vos secours, vous pourrez reprendre le camp de Neuschloss. Ce mouvement en avant fera un bon effet. Je suis avec estime, etc.

61. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Leipa, 12 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu hier au soir la lettre en date du 8. Je n'abuserai point de la confiance que vous me portez, et je garderai un parfait secret sur ce qu'elle contient. Vous permettrez que je vous écrive avec franchise, tout naturellement, comme j'envisage les choses. Vous saurez déjà que le général Brandeis nous a joints, et qu'il a laissé à Zittau pour près de quatre semaines de farine. Les chemins de Zittau jusqu'ici sont difficiles. Pour dix jours de pain, il faut cinq cent cinquante chariots, ce qui demande une escorte proportionnée à la quantité de troupes que l'ennemi peut employer à inquiéter le convoi. Dans le<155> camp que nous occupons à présent, tenant155-a Gabel et Reichstadt, nous pouvons faire les convois avec facilité, étant en état et à portée de soutenir ces postes; et si l'ennemi met un gros corps à Niemes, nous pouvons, sans risque, camper quelques bataillons près de Gabel. Si nous prenons un camp en avant, cela peut se faire, et je réponds que l'ennemi ne nous en empêchera pas; mais je ne puis répondre de la sûreté des chemins vers Zittau. Si l'ennemi peut nous enlever un convoi, les troupes manqueront de pain, et les suites ne sauraient qu'être mauvaises. L'ennemi, suivant toutes nos nouvelles, est campé entre Liebenau et Swigan, le corps de Nadasdy en avant, et Morocz à Niemes, comme l'avant-garde de Nadasdy. Il me semble que le plus grand mal que l'ennemi pourrait nous faire serait de nous enlever nos magasins en Silésie; celui de Schweidnitz est à l'abri de toute insulte; il ne lui en reste donc d'autre que celui de Zittau, sur lequel il pourrait faire quelque tentative. Tant que nous sommes à portée d'y arriver aussitôt qu'eux, ils n'y toucheront pas; mais si nous nous éloignons, ils ont le champ libre pour y envoyer un gros détachement, et le couvrir par l'armée. Le manque de fourrage nous obligera de changer en huit jours155-b de camp. Je vous demande de décider si je dois prendre un camp en avant, au risque de perdre la communication avec Zittau, ou si je dois prendre le camp près de Gabel, qui est peu éloigné d'ici, et qui couvre le chemin de Zittau. Les troupes légères de l'ennemi ne se montrent presque pas du tout. Le plus grand mal qu'elles font est d'empêcher l'entrée des vivres. La plupart des régiments ne sont point pourvus de bœufs. Le général Goltz tâche d'y suppléer en faisant livrer le pays; mais comme la contrée qui respecte ses ordres est de peu d'étendue, il a peine d'y suffire.<156> L'incorporation des bataillons saxons dans les régiments qui ont perdu le plus aux dernières batailles aura lieu, je pense, lorsque ces régiments seront dans des garnisons, car, en campagne, il serait à craindre que la plupart, avant d'être accoutumés à leurs nouveaux officiers, déserteront. J'attendrai l'ordre quand il vous plaira que ce changement se fasse. J'ai vu les recrues de l'augmentation que les régiments ont reçue; elles paraissent bien dressées et en état de faire service. Les chevaux sont la plupart très-jeunes; ceux des régiments de Kyau et de Stechow sont le mieux en état; dans le régiment de Wartenberg, l'ordre n'est pas tel qu'il doit être. Le major Dalwig est absent et blessé; ainsi le régiment n'a ni le chef, ni le commandeur qui, dans le commencement de la campagne, ont été cause que le régiment a si bien fait son devoir.

J'ai l'honneur d'être jusqu'au dernier moment de ma vie, etc.

62. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 14 juillet 1757.



Mon cher frère,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez faite du 12. Si vous vous retirez toujours, vous serez acculé à Berlin entre ci et quatre semaines. L'ennemi ne fait que vous suivre. Vous manquez ici de bœufs; faites-en venir de la Lusace. Si vous vous retirez, vous manquerez de fourrage, et vous aurez toujours cette race maudite sur vos flancs, de quelque côté que vous vous tourniez. Vous n'avez que Morocz à vos côtés, à Niemes; Nadasdy est ici, à Gastorf; Daun est à Neuschloss, nous avons entendu son canon. Je vois que l'on vous en impose par<157> les nouvelles, et que l'on grossit tous les objets. Vous avez le Proviant-Fuhrwesen,157-a qui peut vous mener de la farine tant que vous en voulez. Je crois plutôt qu'il sera nécessaire de faire un détachement de cinq à six mille hommes vers Schweidnitz, pour couvrir la frontière contre Keil. Vous vous réglerez, sur cela, sur vos nouvelles. Quand vous incorporerez les régiments saxons, il faut que cela se fasse en un jour. Dalwig est malade à Dresde; je le presserai de retourner au régiment. Il faut, en attendant, que Puttkammer le commande, ainsi que le sien. Nadasdy a ici deux régiments de hussards, deux de cuirassiers, deux de dragons saxons, six bataillons de l'infanterie hongroise réglée, et à peu près trois mille pandours. Loudon est au Paschkopole avec quinze cents hommes, pandours et hussards; et cinq cents à huit cents sont tantôt à Graupen, tantôt à Zinnwald, Ossek, Mariaschein et Schneeberg. Décomptez tout cela, vous verrez que l'on grossit le nombre de ceux qui sont dans votre voisinage.

Je suis, mon cher frère, etc.

63. AU MÊME.

Leitmeritz, 10 juillet 1757.



Mon cher frère,

Depuis hier au soir, nous avons un gros corps d'ennemis devant nous, qui s'est campé depuis Wegstättl vers Zahorzan. Je ne saurais pas dire si c'est toute l'armée ennemie, ou ce que c'est. Ils ont fait de gros détachements vers Ausche, que je compte de quatre mille<158> hommes. Autant que je saurais deviner, leur dessein va purement de vouloir prendre Tetschen. Vous êtes en état de faire de derrière des détachements là, ce que je ne saurais point faire d'ici. Ainsi il sera bon et même très-nécessaire que vous détachiez un corps de six à sept mille hommes, pour chasser l'ennemi de là et pour faire échouer son entreprise. Je suis avec estime, etc.

64. DU PRINCE DE PRUSSE.

Camp de Leipa, 13 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Le chasseur est arrivé cette nuit avec la lettre du 10. Le général Winterfeldt marchera, aussitôt qu'il sera pourvu de pain, avec sept bataillons, dix escadrons de dragons et dix de hussards. Les chemins sur Panzen doivent être impraticables pour les canons; ainsi il marche sur Kamnitz, où il compte de devancer le corps destiné pour l'attaque de Tetschen et de Pirna, comme un de ses espions le débite. Je viens de recevoir des lettres de M. de Schlabrendorff et du général Kreytzen, que l'ennemi s'est emparé de Landeshut. Le général Kreytzen m'écrit qu'il est entré avec ses bataillons à Schweidnitz. Il ignore le nombre des ennemis, et se rapporte sur une lettre précédente qu'il m'a écrite, mais que je n'ai point reçue. Demain nous envoyons deux bataillons à Zittau pour amener pour neuf jours de farine. En cas que vous m'ordonniez que je marche, il me faut trente-six heures, afin que la quantité des chariots prenne les devants. Il nous reste ici trente-deux bataillons, trente-cinq escadrons, et quinze escadrons de hussards. D'aujourd'hui, je n'ai eu aucune nouvelle de<159> l'ennemi. Nous changerons cette après-midi le camp, pour qu'il n'y ait point de lacune dans les lignes. Un trompette qui a été envoyé ce matin, pour conduire les équipages qui doivent joindre le général Treskow et d'autres officiers prisonniers, revient dans l'instant. Le récépissé qu'il a apporté est signé par le général Hadik, et daté de Neuschloss.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.

65. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leitmeritz, 13 juillet 1757.



Mon très-cher frère,

Pour vous mettre en état de juger ce que vous et moi devons ou pouvons faire, je dois d'avance vous mettre au fait de notre situation présente. Vous avez vis-à-vis de votre armée Daun, j'ai vis-à-vis de moi Nadasdy; vous avez Morocz sur le flanc, et Keil, s'il est détaché, marche, selon toutes les apparences, vers Landeshut. D'un autre côté, les Suédois assemblent un corps de dix-sept mille hommes à Stralsund; les Français sont entrés en Hesse; on m'écrit que huit mille hommes ont passé le Wéser, qui seraient suivis d'autres huit mille; je crois ces seize mille hommes destinés à se joindre avec les troupes de l'Empire et pour marcher ou vers Halle, ou vers Magde bourg. Cette situation est certainement mauvaise; mais voilà ce que nous devons tâcher d'exécuter le mieux qu'il se pourra : vous de couvrir la Lusace et la Silésie; car si vous ne couvrez pas la Lusace, un essaim de troupes légères pénétrera, la flamme et le fer en main, jus<160>qu'à Berlin; la Silésie, sans quoi le pays sera ruiné, et les forteresses prises, faute d'être secourues. Je ne saurais vous prescrire la façon de l'exécution. Tout cela est très-difficile; mais consultez avec les généraux que vous avez avec vous, et prenez le meilleur parti, selon que les circonstances l'exigent, pour quoi je ne vous gêne ni sur vos positions, ni sur vos marches. Quant à moi, j'ai deux objets : l'un de couvrir les montagnes de la Saxe pour garder l'Elbe et mes magasins, l'autre de m'opposer à l'armée française et de l'Empire. Quant à la Poméranie, j'y lève cinq mille hommes de garnison, et pour soutenir Stettin, vous y enverrez le régiment de Bevern, et j'y enverrai de même deux bataillons. Ceci n'est pas la fin de mon embarras; je reçois aujourd'hui la nouvelle que les Français ont pris Emden, et Lehwaldt m'écrit hier qu'il s'attend à la prise de Memel, que les Russes assiégent. Apraxin s'est retranché à Kauen, et la flotte et les galères font des descentes sur les côtes de la mer.160-a Que tout ceci ne vous fasse point perdre courage; il faut à présent redoubler d'efforts; mais mon sentiment est de tâcher d'en venir quelque part à une décision par une bataille. Si nous n'en venons pas là, l'un et l'autre, avant la fin de la campagne, nous serons perdus.

Vous aurez apparemment reçu dans mes lettres précédentes ce qui regarde les régiments saxons, dont il faut compléter vos régiments. Vous avez donc Manstein, Wietersheim, les bataillons de grenadiers Kalenberg, Bähr et Diezelski à votre disposition; je permets aussi aux chefs des régiments de prendre les meilleurs enseignes et porte-enseigne dans leurs régiments.

Si Daun et le gros de l'armée autrichienne restent vis-à-vis de vous, il faudrait détacher huit à dix bataillons et quelques hussards en Silésie pour couvrir les montagnes, surtout Schweidnitz, et, en cas de besoin, on peut vous fournir pour un mois de farine de Dresde.<161> Vous êtes pourvu à présent jusqu'au 12 août, et l'on pourrait sans peine vous donner jusqu'au 12 septembre.

Fr.

>Ces marches en arrière, à la longue, ne vont pas; il vous manquera toujours ou du fourrage, ou du pain, ou Dieu sait quoi, et vous perdrez autant par désertion que si vous vous battiez avec l'ennemi; et, dans notre situation désespérée, il faut avoir recours à des remèdes désespérés.

Fr.

Il faut toujours vous tourner du côté de la grande armée ennemie; si elle détache pour la Silésie, vous pouvez détacher de même; si elle va en Silésie, et qu'elle détache vers la Lusace, vous ferez la même chose. Envoyez, je vous en conjure, cette lettre à mon frère Henri pour laquelle je vous ai vainement tourmenté avant votre départ.

Frederic.

66. DU PRINCE DE PRUSSE.

(Bautzen, 30 juillet 1757.)



Mon très-cher frère,

Les lettres que vous m'avez écrites, et la réception que vous m'avez faite hier, ne me prouvent que trop que je suis perdu d'honneur et de réputation dans votre esprit. Ceci m'attriste, me chagrine, mais ne m'abat point, n'ayant aucun reproche à me faire, et étant fon<162>cièrement persuadé que je n'ai point agi par caprice, que je n'ai point suivi les conseils de gens incapables d'en donner de bons, mais que j'ai fait ce que j'ai cru être pour le bien de l'armée. Tous vos généraux me rendront cette justice.

Je sens bien qu'il serait inutile de vous demander de faire examiner ma conduite. Ce serait une grâce que vous me feriez; ainsi je dois y renoncer.

Ma santé étant fort dérangée par les fatigues, mais encore plus par les chagrins, je me suis logé en ville pour tâcher de la rétablir.

J'ai prié le duc de Bevern de vous faire les rapports de l'armée; il est à même de vous rendre compte de tout.

Soyez persuadé, mon très-cher frère, que, indépendamment des malheurs non mérités qui m'accablent, je ne cesserai jamais de ma vie d'être dévoué à l'État, et que, en bon citoyen, ma joie sera parfaite d'apprendre l'heureuse réussite de vos exploits. J'ai l'honneur d'être, etc.162-a

67. AU PRINCE DE PRUSSE.

(Camp de Bautzen) ce 30 (juillet 1757).

Vous avez mis par votre mauvaise conduite mes affaires dans une situation désespérée; ce n'est point mes ennemis qui me perdent, mais les mauvaises mesures que vous avez prises. Mes généraux sont inexcusables, ou de vous avoir mal conseillé, ou d'avoir souffert que<163> vous preniez d'aussi mauvais partis. Vos oreilles ne sont accoutumées qu'au langage des flatteurs; Daun ne vous a pas flatté, et vous en voyez les suites. Pour moi, il ne me reste, dans celte triste situation, qu'à prendre les partis les plus désespérés. Je combattrai, et nous nous ferons massacrer tous, si nous ne pouvons vaincre. Je n'accuse point votre cœur, mais votre inhabileté et votre peu de jugement pour prendre le meilleur parti. Je vous parle vrai. Qui n'a qu'un moment à vivre n'a rien à dissimuler. Je vous souhaite plus de bonheur que je n'en ai eu, et que, après toutes les flétrissantes aventures qui viennent de vous arriver, vous appreniez dans la suite à traiter les grandes affaires avec plus de solidité, de jugement et de résolution. Le malheur que je prévois a été causé en partie par votre faute. Vous et vos enfants en porterez la peine plus que moi. Soyez, malgré cela, persuadé que je vous ai toujours aimé, et que j'expirerai avec ces sentiments.

68. AU MÊME.

(Camp de Bautzen) ce 30 (juillet 1757).



Mon cher frère,

Vous ne pouvez aller en sûreté qu'à Torgau. Il faut partir demain pour vous y rendre, et vous attendrez là la fin de notre campagne. Je suis, mon cher frère, etc.

<164>

69. DU PRINCE DE PRUSSE.

Leipzig, 12 novembre 1757.



Mon très-cher frère,

Comme vous quittez ces contrées, mon très-cher frère, j'espère que vous m'accorderez de me rendre à Berlin, où je tâcherai de rétablir entièrement ma santé.

Je suis avec le plus profond respect et un inviolable attachement, toute ma vie, etc.

70. AU PRINCE DE PRUSSE.

Leipzig, 12 novembre 1757.



Monsieur mom frère,

Je suis bien content que vous vous rendiez à Berlin pour y soigner le rétablissement de votre santé, et je souhaite sincèrement que vous soyez bientôt remis tout à fait de votre indisposition, et suis avec considération, monsieur mon frère, etc.164-a

<165>

71. DU PRINCE DE PRUSSE.

Oranienbourg, 8 décembre 1757.



Mon très-cher frère,

Je vous félicite, mon très-cher frère, de la victoire que vous venez de remporter. Soyez persuadé que les malheurs qui m'ont effacé de votre souvenir et privé de votre estime n'ont point éteint les sentiments qui me font prendre part à tout ce qui contribue à la gloire de vos armes, à la vôtre, et à la conservation de l'État. Cette façon de penser ne me quittera qu'avec la vie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

72. DU MÊME.

Berlin, 24 janvier 1758.



Mon très-cher frère,

J'ai toujours tâché de régler ma conduite en sorte de n'avoir aucun reproche à me faire. Cette persuasion fait mon unique consolation dans ma situation présente. Il serait messéant que je vous renouvelle le souvenir des causes qui m'ont privé (peut-être injustement) de l'honneur de votre estime et confiance; mais, étant persuadé et convaincu d'en être privé, je crois que nul autre parti ne me reste à prendre que celui de la retraite. Soyez persuadé, mon très-cher frère, que je regrette mon inutilité, et que je sacrifierais avec plaisir ma vie pour le bien-être de l'État et la gloire de l'armée, si vous m'en<166> croyiez digne, mais que j'aime plutôt vivre dans l'oubli que de vous être à charge et inutile à l'armée. Ces sentiments sont conformes à ceux dont j'ai toute ma vie tâché de vous donner des preuves. Soyez persuadé qu'ils ne me quitteront jamais.

J'ai l'honneur d'être, etc.

<167>

IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SON FRÈRE LE PRINCE HENRI. (3 FÉVRIER 1737 - 28 JUIN 1786.)[Titelblatt]

<168><169>

1. AU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 3 février 1737.



Mon très-cher frère,

Je vous suis infiniment obligé de votre souvenir, et des fromages que vous avez la bonté de m'envoyer. Je souhaiterais avoir quelque chose qui pût vous être agréable, afin de vous montrer, mon cher frère, que l'amitié que j'ai pour vous ne le cède en rien à celle que vous avez pour moi. Soyez-en bien persuadé, mon très-cher frère.

Je suis à jamais avec une sincère amitié,



Mon très-cher frère,

Votre très-fidèle frère et serviteur, Frederic.

>Mettez-moi, je vous prie, très-respectueusement aux pieds de la Reine, et assurez-la de ma part que personne ne peut lui être plus attaché que je le suis.

<170>

2. AU MÊME.

Remusberg, 24 septembre 1738.



Mon cher frère,

Je vous suis très-obligé de votre souvenir; c'est une marque que vous pensez encore aux absents. Nous ne les oublions pas, de notre côté; ils nous sont trop chers, et ils nous tiennent trop à cœur.

Je voudrais, mon cher frère, que la verrerie ou les contrées de ces environs produisissent quelque chose digne de vous être envoyé. Si vous recevez quelque chose de fragile, je vous prierai de vous ressouvenir de moi.

Je suis avec bien de l'estime, etc.

3. AU MÊME.

(Rheinsberg) 5 novembre 1740.



Mon cher frère,

Votre lettre m'a été rendue, et les réflexions que vous faites sur les nouvelles qu'on débite m'ont été agréables. Continuez toujours à vous appliquer de raisonner avec justesse170-a et de bien faire votre devoir. Je suis très-sincèrement, mon cher frère, etc.

<171>

4. AU MÊME.

Quartier général de Herrendorf,
27 décembre 1740.



Mon cher frère,

C'est avec chagrin que je viens d'apprendre que vous commencez à vous relâcher, en préférant les divertissements aux études. Si vous voulez me plaire, vous vous appliquerez avec plus d'assiduité aux affaires des belles-lettres, ce qui vous sera infiniment plus utile que toute autre chose. Je suis avec une tendre affection, mon cher frère, etc.171-a

Si vous voulez devenir quelque chose dans le monde, sachez distinguer les choses utiles des agréables, le solide du frivole; et que le plaisir ne vous empêche jamais de vous appliquer à des choses qui vous sont mille fois plus essentielles que la bagatelle. Pensez-y, je vous prie.171-b

5. AU MÊME.

Quartier général de Breslau, 4 janvier 1741.



Mon très-cher frère,

J'ai été ravi de trouver dans votre lettre des sentiments dignes d'un prince du sang qui, après s'être oublié, sait reprendre le bon chemin. Je me fie à vos promesses, étant persuadé que vous redresserez le<172> passé par une ferme application à vos études. Celte conduite me causera du plaisir, et vous servira à faire votre bonheur. Je suis plus que jamais, mon cher frère, etc.

6. DU PRINCE HENRI.

Le 11 mars 1741.



Mon très-cher frère,

Ne prenez pas en mauvaise part que par ces lignes je vous témoigne la joie que j'ai ressentie au sujet de la prise de la ville de Glogau. Je souhaite du fond de mon cœur que toutes les glorieuses entreprises de Votre Majesté réussissent de la même manière. Les gardes du corps et les gendarmes sont partis le 9. Il y avait beaucoup de monde qui regardait, et on avait de la peine à passer. Le même jour entrèrent les prisonniers, au nombre de deux cents, à ce qu'on dit.

J'espère, mon cher frère, de pouvoir bientôt vous assurer de bouche de mon attachement et du respect avec lesquels je suis,



Mon très-cher frère,

Votre très-fidèle frère et serviteur, Henri.

<173>

7. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 21 mars 1745.



Mon cher frère,

Je suis bien aise de voir les sentiments d'amitié que vous avez pour moi. Je vous prie de me les continuer, car je me flatte de les mériter par la façon dont je vous aime. Patientez-vous à Berlin, cher Henri, car il n'y a pas grand' chose à faire ici, qu'à pourvoir aux arrangements des magasins, des hôpitaux, etc. Il y a des maladies à Neisse, et j'aime mieux vous laisser tous deux à Berlin jusqu'au temps où l'armée s'assemblera que de m'exposer à vous perdre malheureusement et mal à propos par quelque maladie. Adieu, mon cher; faites mes respects à la Reine, mes compliments au grand Guillaume, mes amitiés à Amélie, mes tendresses à Sophie, et dites-vous à vous-même que je vous aime de tout mon cœur.

Donnez-moi des nouvelles de Jordan,173-a et écrivez-moi des bagatelles.

8. AU MÊME.

Neisse, 28 mars 1745.



Mon cher Henri,

J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait du plaisir. Mandez-moi toutes les balivernes qui viennent à votre connaissance; elles amusent plus que les choses sérieuses, dont j'ai tout mon soûl. Mandez-moi dans<174> toutes vos lettres comment se porte notre chère mère, et comment va la santé de Jordan. Adieu, mon cher; quoique les opérations soient encore éloignées, je ne manque ni d'embarras, de souci, ni d'inquiétude. Aimez-moi toujours, et soyez persuadé que l'absence ni rien au monde n'effacera le cher Henri de mon cœur.

9. AU MÊME.

Neisse, 4 avril 1745.



Mon cher Henri,

Je suis bien aise d'apprendre par vous que la Reine-mère jouit d'une parfaite santé, et qu'elle est contente. Ce m'est une satisfaction de savoir également que vous vous divertissez bien. Continuez sur ce ton, et prenez patience. Vous m'écrivez que les gardes et les gardes du corps vont bientôt se mettre en marche; mais, mon cher, vous ne distinguez pas qu'il faut quatre semaines pour qu'ils arrivent, et qu'il ne vous faut que quatre jours. Malgré toute votre ambition et votre bonne volonté, vous avez pensé mourir en Bohême, et ma présence vous a été entièrement inutile. Je vous aime de tout mon cœur; mais je ne veux pas exposer inutilement la vie d'un frère qui m'est cher. Si le bien de l'État et votre propre gloire le demandent, à la bonne heure; c'est alors votre vocation; mais il ne faut point que ce soit mal à propos. Soyez donc tranquille, mon cher Henri, et attendez qu'il soit temps de venir ici. Adieu; n'oubliez pas le vieux frère, et soyez persuadé que jusqu'à sa mort il vous aimera tendrement.

<175>

10. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 18 avril 1745.



Mon très-cher frère,

La Reine-mère est arrivée ici en très-bonne santé. Ce fut le 15 qu'elle arriva à Oranienbourg. Elle s'y est plu infiniment, et elle est de la meilleure humeur du monde. Hier elle est arrivée ici; elle couche dans le même appartement où vous avez couché autrefois; ma sœur Amélie couche dans la chambre de lit de la reine régnante, et la princesse dans la chambre bleue attenante. La maison plaît infiniment à la Reine, et elle trouve ce séjour-ci charmant. Tout le monde tâche à l'amuser de son mieux; Pöllnitz y contribue beaucoup, étant aussi de très-bonne humeur. La Reine a souhaité voir la cour de Mirow, et je crois qu'ils viendront demain au soir ici. Mercredi elle retournera à Oranienbourg, et jeudi à Berlin. Mon frère et moi, nous partirons samedi; nous nous réjouissons beaucoup du prochain bonheur de vous revoir, et moi en particulier de pouvoir vous assurer de l'attachement inviolable avec lequel je serai toute ma vie, mon très-cher frère, etc.

11. AU PRINCE HENRI.

(1746.)



Mon cher frère,

Nous n'avons nul reproche à nous faire, nous avons la même froideur les uns envers les autres; et puisque vous le voulez ainsi, j'en<176> suis content. Il n'y a que mon entremise pour vos amours qui vous adoucisse quelquefois envers moi, lorsque vous en avez besoin. D'ailleurs, le peu d'amitié que vous me témoignez dans toutes les occasions ne m'excite pas à faire de nouveaux efforts de tendresse en faveur d'un frère qui a si peu de retour pour moi. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour cette fois, vous assurant que je suis, mon cher frère, etc.

12. AU MÊME.

(1746.)



Mon cher frère,

Votre plume éloquente vous dit des choses merveilleuses. Apparemment vous y entendez finesse; pour moi, j'avoue franchement ma bêtise, mais je n'y comprends rien. Il faut, si vous m'aimez, que votre amitié soit métaphysique, car je n'ai jamais vu aimer les gens de la sorte, sans les regarder, sans leur parler, sans leur donner le moindre signe d'affection. Heureux sont les gens que vous aimez, je veux le croire. Si vous me mettez de ce nombre, je puis vous assurer que je vis dans une ignorance profonde des sentiments que vous avez pour moi. Je ne connais que votre éloignement, votre tiédeur, et la plus parfaite indifférence qui fût jamais.

Je suis, monsieur mon frère, etc.

<177>

13. AU MÊME.

(1746.)



Mon cher frère,

Je vois par votre lettre que vous souhaitez que je m'explique envers vous sur les raisons de mécontentement que vous m'avez données. Vous savez avec quel soin j'ai recherché votre amitié; que je n'ai épargné ni caresses, ni ce qui se peut appeler des avances, pour gagner votre cœur. Vous savez que j'ai fait pour votre établissement tout ce que mes facultés me permettaient de faire. Mais, malgré cette cordialité et tout ce que mes procédés ont eu de plus affectueux, je n'ai pu gagner votre amitié. Vous avez eu de la confiance en moi lorsque l'histoire177-a de vos amours vous obligeait à recourir à moi, comme le seul capable de vous satisfaire; mais dans aucune autre occasion vous ne m'avez témoigné la moindre confiance. Au contraire, je n'ai vu dans votre conduite qu'une froideur extrême; vous n'avez pas vécu avec moi comme avec un frère, mais comme avec un inconnu. J'ai enfin perdu la patience, et j'ai moulé ma conduite sur la vôtre. Comment pouvez-vous prétendre que mon amitié s'échauffe, lorsque la vôtre est froide à glacer? J'ai été d'autant plus sensible au peu de retour que vous me témoignez, que les liens du sang ne m'attachent pas plus à vous que ceux de l'inclination. Vous ne pouvez pas condamner ma conduite sans condamner la vôtre; c'est un miroir qui vous représente fidèlement l'image de vos extrêmes froideurs. Il ne dépend que de vous de les faire cesser, et pour vous montrer que je ne demande que votre amitié et votre confiance, je fais volontiers un pas en avant, et je vous envoie les plans que vous me demandez, vous assurant que, malgré votre réserve et l'extrême éloignement que vous me témoignez, je sens que je suis votre frère,<178> et que vous avez infiniment plus de part à mon cœur que je n'en ai au vôtre.

14. AU MÊME.

(1746.)



Mon cher frère,

Assurément je ne m'attendais pas à recevoir une lettre de vous; mais depuis six mois entiers que vous trouvez à propos de bouder avec moi, que vous vivez dans la même maison sans me voir et me parler que lorsque la bienséance vous empêche absolument de vous en dispenser, rien ne me doit plus surprendre. J'étais encore moins préparé au projet que vous formez. Je ne condamne point l'envie que vous avez de vous instruire; mais il me semble que le peu d'application que vous avez à notre militaire ne doit pas promettre de grandes espérances pour ce que vous feriez en campagne. D'ailleurs, le militaire étranger est si différent du nôtre, qu'il n'y a rien à apprendre pour vous, sans compter que, dans la situation présente de l'Europe, je ne puis vous envoyer à aucune des deux armées178-a sans marquer une prédilection qu'il ne me convient point de témoigner. A toutes ces raisons j'en pourrais ajouter une autre, qui est peut-être la plus forte : c'est que je sens toujours que je suis votre frère, malgré l'extrême tiédeur que vous me marquez, et que je ne crois pas que votre vie doive être prodiguée, si ce n'est pour le salut de la patrie. Je ne puis donc en aucun sens consentir au projet que vous avez formé; mais je vous prie cependant, si vous pouvez vous vaincre à ce point,<179> de me rendre votre amitié; sinon, il faudra continuer à vivre avec vous comme le médecin Horch vit avec sa femme.

Je suis, mon cher frère, etc.

15. AU MÊME.

(Juillet 1749.)



Monsieur,

J'ai trouvé à propos de mettre de la règle dans votre régiment,179-a à cause qu'il se perdait. Je ne vous suis pas comptable de mes actions. Si j'ai fait des changements, c'est qu'ils étaient à propos. Vous auriez besoin d'en faire beaucoup dans votre conduite; mais je compte de m'expliquer une autre fois sur cette matière. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour le présent. Je suis, monsieur mon frère, votre bon frère,

Federic.

<180>

16. AU MÊME.

(1749.)MON CHER FRÈRE,

Depuis les dernières marques de vivacité que vous m'avez données, j'agirais bien imprudemment, si je vous perdais de vue. Je vous avoue tout naturellement que je me suis proposé de ne vous point abandonner à vous-même avant que je ne vous voie un caractère fixe et assuré; c'est pourquoi, quand même je vous aurais donné le régiment de Kleist180-a (que le général Meyerinck avait reçu il y a deux mois passés), je l'aurais fait incessamment changer de garnison, et le dessein pour lequel vous le demandiez ne vous aurait pas réussi. Mais d'ailleurs est-ce à vous d'avoir si mauvaise opinion du régiment que vous avez?180-b Ne voyez-vous point que j'y fais entrer nombre de gens du pays, et que, en le disciplinant encore dans la garnison, il deviendra tout aussi bon qu'un vieux régiment? Si vous aimiez véritablement le service, vous vous feriez un point d'honneur de le mettre sur ce pied; mais, à ce qu'il me paraît, vous ne vous servez du nom de militaire que de prétexte pour parvenir à vos petits desseins. Quant à la maison de Berlin que je fais bâtir,180-c elle ne sera pas faite sitôt, et vous n'y entrerez que dans le temps que vous pourrez en jouir sensément. Je crains fort que ma lettre ne vous fera monter la moutarde au nez; mais j'aime mieux vous dire les choses naturellement que de dissimuler avec vous. Je ne vous en aime pas moins pour cela; mais il ne faut plus que de pareilles scènes comme était la dernière arrivent, et si vous voulez que je prenne confiance en<181> vous, il faut que je puisse être sûr et certain que vous savez vous conduire. Vous assurant que je suis avec tendresse, mon cher frère, etc.

17. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 28 juin 1752.



Mon très-cher frère,

Si quelque chose me reste à désirer après les bontés et grâces que vous avez eues pour moi, c'est de vous donner des preuves de ma reconnaissance.181-a Je souhaiterais que vous pussiez lire au fond de mon cœur; vous y verriez gravés les sentiments les plus tendres et respectueux. Tant que je vivrai, mes soins et mes désirs se borneront à me rendre digne de ces soins généreux que vous avez eus pour moi, et de vous marquer partout l'empressement, la soumission et le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon très-cher frère, etc.

18. AU PRINCE HENRI.

Le 2 (novembre 1753).



Mon cher frère,

Je suis charmé de vous voir penser si sagement sur vos propres intérêts. Il est sûr, mon cher frère, qu'une économie modérée, qui<182> évite autant la prodigalité que la lésine, est une vertu nécessaire à tout homme, quelque riche qu'il soit, qui ne veut pas se déranger. La dot de la princesse vous est toujours sûre, et, dans un besoin que vous ni moi ne saurions prévoir aujourd'hui, et qui cependant se trouve dans la possibilité des événements, vous pourrez vous en servir, et cela vous sera alors d'autant plus agréable, que vous vous devrez cette ressource à vous-même. Vous recevrez une lettre de moi, par laquelle vous verrez que la compagnie de Roi est vacante dans votre régiment; j'attends à vous avoir parlé pour disposer de la compagnie, en vous assurant, mon cher frère, que je suis, etc.

19. AU MÊME.

Potsdam, 8 novembre 1753.



Mon très-cher frère,

J'ai été charmé de voir, par la lettre qu'il vous a plu me faire le 5 de ce mois, que vous avez été content des arrangements qui ont été faits pour vous faire avoir la dot de la princesse votre épouse en entier et sans aucun rabais; mais, par une affection tout à fait fraternelle, je ne puis vous cacher que j'ai été un peu surpris de ce que vous en destinez une partie pour abolir quelques dettes. J'ai cru que comme depuis peu de temps elles ont toutes été payées, il ne vous en restait absolument plus. Si un conseil qui part de l'amitié très-sincère que j'ai toujours pour vous peut trouver lieu, vous garderez cette somme en entier, et tâcherez de régler votre maison de façon que vos revenus y puissent subvenir; car si vous touchez une fois à cet argent, dans peu de temps il sera évanoui, et vous ne saurez<183> plus où il est resté. Si donc, mon cher frère, vous voulez suivre l'avis que mon affection pour vous a fait naître, vous tâcherez de placer cette somme pour en tirer parti, et éviterez de contracter de nouvelles dettes, comme cela est fort possible avec les revenus que vous avez. Je me flatte que vous voudrez bien déférer à un conseil qui ne part que de l'amitié et de l'affection avec laquelle je serai toujours, mon très-cher frère, etc.183-a

Vous irez à l'hôpital, mon cher frère, si vous continuez à manger votre bien et à faire des dettes. Dépense faite, j'ai calculé qu'il vous reste par an vingt-sept mille écus pour vos menus plaisirs. Cette somme, me semble, devrait vous satisfaire, et vous en pourriez payer toute dépense extraordinaire.183-b

20. AU MÊME.

Ce 1er (août 1755).



Mon cher frère,

Je vous suis fort obligé de la part que vous daignez prendre à ma maladresse. Je suis tombé de cheval,183-c aussi mauvais écuyer que saint Paul,183-d mais je ne me suis pas encore converti de même. Il ne me reste de ma chute qu'une physionomie chiffonnée, et faite plutôt<184> pour le carnaval que pour l'usage ordinaire de la vie. Je vous embrasse, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

Mille amitiés à madame.

21. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 25 juin 1756.



Mon très-cher frère,

En conséquence de vos ordres, je me rendrai à Potsdam vers le temps que vous me l'ordonnez, et je reçois avec reconnaissance l'avis que vous avez la grâce de me donner.

Je suis convaincu de votre prévoyance, et l'expérience me prouve que par elle vous parerez à tous les événements. Pardonnez-moi, mon très-cher frère, cette réflexion; je n'ai pas la présomption de vouloir pénétrer vos desseins, mais j'ose vous assurer que, quelles que soient vos vues, personne ne peut prendre un intérêt aussi vif à leur réussite que je le fais. C'est une suite du tendre attachement, du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon très-cher frère, etc.

<185>

22. AU PRINCE HENRI.

Königsbrück, 19 (novembre 1757).



Mon cher frère,

Je vous remercie de toutes les bonnes nouvelles que vous me mandez de chez vous.185-a J'espère que vous communiquerez au prince Ferdinand les avis que vous avez reçus du duc de Richelieu.185-b Je souhaiterais de vous donner d'aussi bonnes nouvelles d'ici; mais malheureusement je suis obligé de vous dire qu'hier j'appris la nouvelle que Schweidnitz s'est rendu. Je ne saurais vous dire des détails, mais il n'y a eu ni brèche, ni rien. Vous savez ma façon de penser; ainsi vous jugerez de tout ce qui se passe dans ma tête, sans que j'aie besoin de m'expliquer là-dessus. Je ne me laisserai cependant point distraire de mon projet, et arrive ce qui pourra, je ferai tous les plus grands efforts pour remettre les choses. Vous avez très-bien fait d'endoctriner le sieur de Mailly;185-c je souhaite, plus que je ne l'espère, qu'il réussisse. Faites, je vous prie, faire mes compliments à Seydlitz,185-d et ayez les plus grands soins pour votre personne. N'oubliez rien de tout ce que je vous ai si souvent dit quand nous nous sommes entretenus de l'avenir; car soyez persuadé que vous ne me reverrez que victorieux.185-e<186> Écrivez au maréchal Keith que nos gens m'ont la mine d'aller à Görlitz. Voilà tout ce que j'y comprends jusqu'à présent; mais Finck186-a écrit que Loudon est revenu à Freyberg, ce dont je crois que le maréchal doit être instruit. Adieu, mon cher frère; je suis avec une parfaite et sincère amitié, etc.

On me mande de Dresde que la reine de Pologne était morte d'un catarrhe suffocatif. Cela ne nous fait ni froid ni chaud.

23. AU MÊME.

Parchwitz, 30 novembre 1757.



Mon très-cher frère,

Vous ne sauriez croire en quel état d'horreur et de confusion j'ai trouvé les affaires de ce pays-ci quand j'y suis entré. A mon arrivée, je vous faisais part des bruits qui couraient le pays d'une victoire complète que le prince de Bevern avait eue sur l'armée ennemie près de Breslau; quoique je n'eusse encore aucune nouvelle directe de ce prince, ces bruits n'étaient pas sans fondement. L'armée autrichienne avait attaqué le prince de Bevern dans son poste; les troupes s'étaient bien défendues; on avait repoussé à différentes fois l'ennemi avec une perte immense. Le général Zieten avait battu entièrement l'aile droite de l'ennemi sous les ordres de Nadasdy; l'aile gauche de l'ennemi tint de Baireuth, du 17 septembre 1757. Si l'on veut se faire une juste idée de la résolution que Frédéric avait formée de ne pas survivre à la ruine de sa patrie, il faut lire, dans notre t. XXV, p. 353 et suivantes, l'Instruction secrète pour le comte Finck de Finckenstein, Berlin, 10 janvier 1757.<187> mieux. Celle de l'armée du prince de Bevern, sons les ordres de Lestwitz, plia; l'ennemi se replia sur Neumarkt, tandis qu'en même temps le prince de Bevern se retira, et passa, la nuit, avec toute l'armée par Breslau et l'Oder, en sorte que l'ennemi, voyant le champ de bataille vide, prit la résolution d'y retourner et de s'attribuer une victoire qui était au prince de Bevern, s'il avait osé rester campé en deçà de Breslau et de l'Oder. Le 24, ce prince sort à quatre heures du matin, accompagné d'aucun officier ni escorte, mais d'un seul palefrenier, hors de son camp, pour aller reconnaître, à ce qu'il marque, au clair de la lune, la position de l'ennemi, qui n'était pas là, hormis quelques détachements de pandours sous les ordres du général Bekil Seyare, et vient à un des avant-postes de celui-ci, consistant d'un bas-officier et quelques Croates, qui le font prisonnier. Le général Kyau se charge du commandement de l'armée, marche, en abandonnant Breslau, où, par mon ordre, le général Lestwitz s'était jeté, qui trouva les désordres et les horreurs dans la ville au point qu'il la rend à l'ennemi sans coup férir, croyant avoir tout fait en faisant une capitulation pour en faire sortir la garnison à condition de ne plus servir durant cette guerre contre la reine de Hongrie.

Voilà, mon cher frère, un précis de la situation dans laquelle j'ai trouvé, après la perte de Schweidnitz, et en entrant dans ce pays-ci, les affaires. Tous ces malheurs ne m'ont point abattu. Je marche mon droit chemin vers ici, selon le plan que je m'étais formé. Je joindrai demain le corps d'armée ci-devant sous les ordres du prince de Bevern, à présent sous ceux du général Zieten; quand cela sera ensemble, cela composera une armée au delà de trente-six mille hommes combattants, avec laquelle j'irai droit à l'armée autrichienne pour la combattre, qui, après ses pertes au siége de Schweidnitz, qui vont au delà de huit mille hommes, et surtout par celle de la bataille susdite, qu'on compte au delà de vingt-quatre mille hommes, et après d'autres pertes considérables qu'elle a eues par une campagne<188> extrêmement rude, ne doit plus être composée que de trente-neuf mille hommes. Si la fortune seconde mon entreprise, ce qu'il faut qu'il se déclare entre ci et le 6 de décembre, et à quelle fin je me munirai d'une grosse forte artillerie de Glogau, outre celle que j'ai avec moi et celle que Zieten m'amène, je reprendrai Breslau et Schweidnitz, et redresserai tout dans ce pays-ci; mais ce sera aussi tout ce que je pourrai faire pour finir une fois la campagne. Ayez la bonté d'informer le maréchal de Keith de ce que dessus, afin qu'il puisse s'en orienter et prendre ses mesures.188-a

S'il plaît au ciel, tout se redressera, mais avec grand' peine.188-b

24. AU MÊME.

Parchwitz, 1er décembre 1757.



Mon cher frère,

Je m'en rapporte à mon chiffre pour ce qui regarde nos affaires. J'ajoute qu'aujourd'hui toute mon armée sera rassemblée et en ordre de bataille. Par ce que contiennent les listes, nous sommes trente-neuf mille hommes. Vous pouvez être sûr que l'ennemi a perdu, de son aveu, vingt-quatre mille hommes à la dernière bataille. J'ai tout lieu de bien augurer de ce que nous allons entreprendre;

............... Mais pour être approuvés,
De semblables desseins veulent être achevés.188-c

Attendez donc en patience ce que le sort en décidera.

<189>Vous me parlez de ce commis des vivres; il faut l'échanger contre le Landrath Grävenitz, que les Français retiennent à Lünebourg, pour délivrer ce pauvre diable.

Vous pouvez bien croire que je suis extrêmement occupé ici; ainsi je ne vous en dis pas davantage, sinon que je me réjouis de votre convalescence, et que je vous prie de faire mes amitiés à Seydlitz, étant avec toute l'estime et la plus tendre amitié, mon cher frère, etc.

Je suis ici, depuis le 28, à attendre les autres; j'ai fait depuis le 12, départ de Leipzig, quarante-deux milles d'Allemagne avec les troupes.

Vous avez très-bien fait par rapport à la réponse que vous avez faite aux états de la Priegnitz et de la Vieille-Marche, et il faut espérer que dans peu la marche des Hanovriens fera changer la face des affaires. Le corps de Bevern, sous les ordres du général Zieten, me joint aujourd'hui ici. Nous ferons demain jour de repos; le lendemain j'irai marcher droit à l'ennemi pour l'attaquer dans son poste derrière Lissa, ce qui se fera le 4 ou le 5, ou le 6 de ce mois. Nous l'attaquerons avec autant de vigueur que de prudence et de disposition, et je me flatte que, sous l'assistance du ciel, nous le battrons. Je me vois forcé de l'entreprendre, au risque de ce qui en pourra arriver. J'ai cependant bonne espérance que cela réussira à mon gré, quoique non pas sans peine ni hasard. Si la bataille sera à nous, je reprendrai incessamment Breslau, que le commandant a rendu sans coup férir à l'ennemi. Je tâcherai après de reprendre Schweidnitz. Voilà beaucoup de nouvelle besogne jusqu'au commencement de janvier, et, avant que de nettoyer la Silésie des ennemis qui l'infestent, il faut que tout cela aille bien et heureusement, après quoi les troupes ont un très-grand besoin de repos assuré189-a .....

<190>

25. AU MÊME.

Lissa, 5 décembre (1757).

Mon cher cœur, aujourd'hui, un mois du jour de votre gloire, j'ai été assez heureux de traiter les Autrichiens ici de même. Je crois que nous avons huit mille prisonniers, prodigieusement de canons et de drapeaux. Ferdinand se porte à merveille; point de général de tué. Notre perte en tout va à deux mille hommes. J'ai attaqué à une heure avec ma droite, et il est sept heures que j'arrive ici. Demain je les poursuis à Breslau. J'ai tourné tout à fait leur aimée, en masquant ma marche et leur cachant mon mouvement. J'ai refusé ma gauche, et cela a réussi à merveille. Demain je marche à Breslau. Adieu, mon cœur; je vous embrasse.

26. DU PRINCE HENRI.

Leipzig, 10 décembre 1757.



Mon très-cher frère,

Vous avez vaincu, mon très-cher frère, les plus fiers ennemis que nous ayons. Vous pouvez juger de l'excès de ma joie; l'honneur des troupes, le bien de l'État et votre gloire, c'est à quoi je suis le plus intimement attaché. L'ancienne réputation de vos troupes reprend ses droits sur nos ennemis, et l'État, qui se trouvait dans une situation bien triste, peut tout espérer du succès que vous avez eu et de celui que, sans doute, vous aurez encore. J'espère apprendre bientôt<191> que vous êtes entré à Breslau, et que la Silésie est entièrement délivrée de nos ennemis ....

27. AU PRINCE HENRI.

(Dürgoy) ce 18 (décembre 1757).



Mon cher frère,

Il serait inutile de vous dire toute la peine et les embarras que j'ai trouvés ici. Imaginez-vous que Breslau a une garnison de dix mille hommes bien portants, que j'ai été obligé de faire venir de l'artillerie, par des chemins horribles, de Brieg et de Neisse, que, malgré la gelée et les neiges, nous avons fait nos parallèles, que nous les avons à trois cents pas du fossé, qu'ils nous ont démonté une batterie, et qu'enfin, sans beaucoup de constance, nous aurions manqué notre coup. Mais à présent nous avons une brèche, aujourd'hui trente-deux pièces en batterie, les sapes à cent cinquante pas du fossé, le feu de l'ennemi éteint, une sortie vigoureusement repoussée cette nuit. Le commandant a déjà demandé à capituler, et je crois que demain ou après-demain la chose sera sûrement faite, et réussira à notre honneur. L'ennemi a quitté la Silésie; il n'y a plus que Buccow et Pathay à chasser; Zieten et Fouqué sont à leurs trousses. Dès que Breslau sera rendu, je marcherai aux montagnes pour établir les quartiers, après quoi je compte prendre à Breslau un repos dont ma santé chancelante a grand besoin. Je n'ai eu que du chagrin et des angoisses depuis huit mois, et à force d'inquiétudes et d'agitations la machine s'use. Je vous remercie de tout mon cœur de la tendre part que vous prenez à ma situation. Mon page m'a assuré que vous êtes tout à fait<192> rétabli. Si le prince Ferdinand chasse les Français du pays de Hanovre, et que tout se tranquillise de votre côté, j'espère de vous revoir dans ce pays, que je n'ose quitter à présent, ayant cent arrangements à y faire, et ne m'osant absenter, de crainte qu'on n'y fasse des sottises. Adieu, mon cher frère; je suis avec la plus haute estime et la plus parfaite amitié, etc.

28. AU MÊME.

Breslau, 22 décembre 1757.



Mon cher frère,

Comme je crois devoir satisfaire votre curiosité et le tendre intérêt que vous prenez à l'État et à la gloire de l'armée, je puis, à présent que je suis positivement instruit de tout, vous accuser au juste le détail de nos avantages. La perte de l'ennemi à la bataille consiste en six mille et quelques cents morts, enterrés par les paysans de Leuthen, de Lissa et de Gohlau; dix-huit mille trois cent cinquante prisonniers, dont douze cents sont morts, depuis, de leurs blessures; cinq mille quatre cent cinquante de coupés, qui ont jeté leurs armes, et se sont sauvés en Pologne; cent vingt-trois canons, trois cent vingt-sept officiers, et à peu près seize cents hommes qui leur sont désertés sur la route de Trautenau. Total de leur perte : trente et un mille quatre cents. Nous avons pris dans la ville, selon le billet ci-joint,192-a sept cent quinze officiers; onze mille hommes portant les armes, consistant en quatre cent vingt cuirassiers et dragons, trois cents hussards, quatre mille trois cents Croates, Ogulins de la Save et Licaniens, et douze<193> bataillons, cinq mille hommes, cinq mille blessés et malades; ce qui fait monter le total de leur perte à quarante-sept mille sept cent sept hommes. Nous avons pris ici douze drapeaux, qui font, avec ceux de la bataille, soixante-trois; cent soixante-dix artilleurs et dix-sept pièces de vingt-quatre, dix obusiers, six mortiers et huit pièces de trois livres qu'ils ont menés ici; leur caisse de guerre consistant en soixante-trois mille florins; et vingt-deux de nos canons, qu'ils avaient pris sur le prince de Bevern. Fouqué, qui nettoie les montagnes, leur a fait, à ce qu'il m'écrit, un grand nombre de prisonniers, entre autres, le général Schreyer des hussards. Demain nous marchons sur Liegnitz, qu'ils ont accommodé, et qu'ils évacueront ou que nous prendrons encore. Je les tiens bloqués par ma cavalerie. Il me sera impossible de prendre Schweidnitz, vu la rigueur de la saison; nous avons déjà tenté l'impossible pour réussir ici, ayant poussé nos sapes à cent pas du fossé, en travaillant dans la terre gelée d'un pied et couverte de quatre pouces de neige. Werner a chassé Simbschön de Neustadt, et leur a enlevé un petit magasin. En un mot, la fortune m'est revenue; mais envoyez-moi les meilleurs ciseaux que vous pourrez trouver, pour que je lui coupe les ailes. Ayez la bonté de communiquer toutes ces nouvelles au cher Seydlitz, qui, j'en suis sûr, y prend une part sincère. Ajoutez de ma part que je lui défends de sortir avant que ses plaies soient guéries, et qu'il ne doit point monter à cheval sans en avoir la permission de la Faculté.

Je suis malade de la colique depuis huit jours; je n'ai ni sommeil ni appétit; mais je supporte et maladies et fatigues gaîment, puisque, grâces au ciel, les affaires vont bien. J'ajoute à ma longue lettre des extraits de lettres d'officiers interceptées, par lesquelles vous jugerez que je ne fais point le fanfaron, et que tout ce que je vous écris est simple et conforme à la plus exacte vérité. J'ai oublié de vous parler de nos pertes; nous avons eu positivement neuf cent trente morts et trois mille neuf cents blessés à la bataille; le siége nous coûte les<194> capitaines Schweinichen et Weyher de Charles, et trente hommes, les compagnies franches y comprises. Adieu, mon cher frère; j'espère que vous serez content de moi, et que je vous enrôlerai dans la bande des généraux audacieux et entreprenants, ce que je souhaite de tout mon cœur pour le bien de l'État, étant, etc.

Vous pouvez communiquer ces particularités au maréchal Keith, à ma sœur de Baireuth, et à qui vous le jugerez à propos. Il ne sera pas mauvais de les faire parvenir à vos officiers français, pour que cela passe en France par leur canal, et qu'on y apprenne la vérité.

29. AU MÊME.

(Breslau) 14 janvier 1758.

.... Mes deux nièces194-a sont arrivées ici; la joie qu'en a eue mon frère Ferdinand a pensé lui causer une récidive; il en prit hier des transports au cerveau. J'ai obligé ma nièce à faire la malade, et je viens de chez lui, et l'ai trouvé beaucoup mieux qu'hier. C'est le meilleur enfant du monde; jusque dans son délire, il a les rêves d'un honnête homme. J'ai ici le comte Finck, Knyphausen194-b et d'Argens;194-c je suis aise de pouvoir jouir, du moins pendant quelque temps, d'une société douce, pour perdre ce que cette terrible campagne pouvait avoir répandu de sauvage dans les mœurs ....

<195>

30. AU MÊME.

Breslau, 16 (janvier 1758).

.... Nous sommes ici très-tranquilles dans nos quartiers. Si vous pouviez lever cinq cents hussards,195-a ce serait un grand bien; mais comment les armerez-vous, et d'où prendrez-vous les officiers? En tout cas, ayez la bonté de m'envoyer l'état de ce que vous voulez lever, pour que je pourvoie au payement. Je me repose d'ailleurs si fort sur votre capacité, que je n'ai pas la moindre inquiétude pour votre besogne, vous donnant carte blanche de faire tout ce que vous croirez utile pour le bien de l'État. Adieu, mon cher frère; je suis avec une parfaite tendresse, etc.

Voici une lettre pour Baireuth.

31. AU MÊME.

(Breslau) ce 24 (janvier 1758).

.... Je vous rends mille grâces des choses obligeantes que vous me dites pour mon jour de naissance.195-b Si l'année dans laquelle j'entre devait être aussi cruelle que celle qui est finie, je souhaite que cela soit la dernière de ma vie. Ma sœur Amélie est arrivée ici, ce qui m'a fait<196> grand plaisir; elle aura la complaisance de rester une huitaine de jours ici. Mon frère Ferdinand est hors de cour et de procès, entièrement rétabli; il n'attend que le retour des forces. Voilà, mon cher frère, tout ce que pour le présent je puis vous mander d'ici. Je me recommande à la continuation de votre précieuse amitié, étant avec une très-haute estime et une parfaite tendresse, etc.

32. DU PRINCE HENRI.

Liebenbourg, 8 mars 1758.

.... Vous voulez, mon très-cher frère, me confier le commandement de l'armée en Saxe. Je m'estimerai heureux, si je puis remplir vos intentions. Si l'empressement suffisait, j'oserais me promettre des succès heureux. Au reste, j'attends que vous vouliez me faire connaître en quoi je puis satisfaire à la confiance que vous me témoignez.196-a Je vous supplie de m'accorder la permission de faire un tour à Berlin, afin de jeter un coup d'œil sur mes affaires domestiques. Je ne me servirai de cette permission que lorsque j'y pourrai aller avec sûreté et sans rien négliger. Je suis avec le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable, mon très-cher frère, etc.

<197>

33. AU PRINCE HENRI.

Grüssau, 5 (avril 1758).

.... Vous saurez sans doute que les Français ont abandonné Wésel. Quels coïons, mon cher frère! Revenez des préjugés favorables que vous aviez pour eux à Erfurt. Leurs officiers ont un jargon militaire qui en impose; mais ce sont des perroquets qui ont appris à siffler une marche, et qui n'en savent pas davantage. J'espère que vous en conviendrez à présent, et que vous voyez que tous les hommes, quels qu'ils soient, font des sottises, et que ceux qui valent le mieux font les moins grossières. Voilà, mon cher frère, le propre de l'humanité. La carrière de la sagesse est plus bornée que l'on ne pense; la perfection ne se trouve en aucun genre; l'on tourne alentour, on en approche, mais on ne l'atteint jamais. Vous me donnerez au diable avec ma morale; je ne saurais qu'y faire. Ce sont des vérités humiliantes pour l'humanité, qui n'en restent pas moins vraies, mais qui n'empêchent pas d'agir comme si nous étions parfaits. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse. Ne m'oubliez pas, aimez-moi un peu, et soyez sûr de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

34. AU MÊME.

Camp de Prossnitz, 25 juin 1758.

J'ai reçu une très-triste et fâcheuse nouvelle de Berlin, la mort de mon frère, à laquelle je ne m'attendais aucunement. J'en suis d'autant plus affligé, que je l'ai toujours tendrement aimé, et que j'ai pris<198> tous les chagrins qu'il m'a donnés comme une suite de sa faiblesse à suivre de mauvais conseils, et comme un effet de son tempérament colère, dont il n'était pas toujours le maître; et, faisant réflexion à son bon cœur et à ses autres bonnes qualités, j'ai supporté avec douceur beaucoup de choses, dans sa conduite, qui étaient très-irrégulières, et par lesquelles il a manqué à ce qu'il me devait. Je sais la tendresse que vous avez eue pour lui; j'espère que, après avoir donné à l'amitié et à la nature les premiers mouvements de votre douleur, vous ferez tous les efforts dont une âme forte est capable, non pas pour effacer de votre souvenir un frère dont l'empreinte doit sans cesse vivre dans votre cœur et le mien, mais pour modérer l'excès d'une affliction qui pourrait vous être funeste. Pensez, je vous prie, qu'en moins d'une année je viens de perdre une mère que j'adorais et un frère que j'ai toujours tendrement aimé; dans la situation critique où je me trouve, ne me causez pas de nouvelles afflictions par le mal que le chagrin vous pourrait faire, et usez de votre raison et de la philosophie comme des seuls remèdes pour nous rendre supportables les maux pour lesquels il n'y en a point. Pensez à l'État et à notre patrie, qui serait peut-être exposée aux plus grands malheurs, si, dans le cours de cette terrible guerre, nos neveux tombaient en tutelle; pensez enfin que tous les hommes sont mortels, et que nos liaisons les plus tendres, nos attachements les plus forts, ne nous garantissent pas de la loi commune qui est imposée à notre espèce, et que, après tout, notre vie est si courte, qu'elle ne nous laisse pas même le temps de nous affliger, et que, en pleurant les autres, nous pouvons croire sans nous tromper que dans peu on nous pleurera à notre tour.198-a Enfin, mon cher frère, je ne veux ni ne puis m'étendre sur le triste sujet de cette lettre; je crains pour vous, je vous souhaite longue vie et bonne santé, et je souhaite en même temps que la multitude de vos occupations et la gloire que vous acquerrez vous servent à vous<199> distraire d'objets qui ne peuvent que vous percer le cœur, vous affliger et vous abattre, étant avec une parfaite tendresse et estime, etc.

35. DU PRINCE HENRI.

Camp de Tschopa, 8 juillet 1758.



Mon très-cher frère,

Dans l'agitation où je me trouve depuis la mort de mon frère, il m'aurait été impossible de vous écrire sur un sujet qui me fait tant souffrir, si je n'avais reçu la lettre que vous avez daigné m'écrire le 25 du mois passé. Le sentiment qui m'anime est plus puissant que ma raison. Je n'ai devant mes yeux que le triste objet d'un frère que j'ai tendrement aimé, ses derniers jours, et sa mort. Quoique la vie soit remplie de disgrâces et de vicissitudes, et que je n'aie pas été exempt d'en souffrir, celle-ci cependant est la plus terrible et cruelle que j'éprouve. Si, durant le peu de temps que je dois passer à vivre, j'ai encore quelque bonheur à espérer, que ce soit celui de rendre la vie douce et heureuse à tous ceux à la satisfaction desquels je puis contribuer; comme ce bonheur dépend de vous, ainsi je vous le demande, comme l'unique consolation que je puis recevoir. Au reste j'avoue que, peu touché de mes intérêts, et sans être aucunement susceptible au plaisir que la vanité inspire, je ne suis que mon devoir et le peu de lumières que la nature m'a données en partage, pendant que j'occuperai l'emploi que vous m'avez confié. Si je m'égare avec ces guides, je serai malheureux, à la vérité, mais sans avoir de reproche à me faire. Je dois cependant vous assurer que je n'ai rien négligé à mes occupations, pendant que je suis navré de chagrin et<200> de tristesse. Vous devez bien juger que, peu sensible au plaisir de vivre, les occasions pour perdre la vie ne me toucheront pas, et qu'ainsi mon affliction ne nuira pas à vos intérêts, et ne m'abattra point. Ceci ne m'empêche pas de trouver que ceux qui vivent le plus éloignés de la société des hommes sont plus heureux que les princes. Après cet exposé de ma triste situation, il ne me reste qu'à vous supplier de m'accorder toujours vos bontés, étant avec le plus respectueux attachement, mon très-cher frère, etc.

36. DU MÊME.

Camp de Tschopa, 4 juillet 1758.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu par ma sœur Amélie la copie d'une Disposition200-a que feu mon frère a faite peu avant que de mourir. Elle m'envoie en même temps une lettre cachetée de mon frère, dans laquelle j'ai trouvé cette même Disposition, écrite de sa propre main, adressée à moi, et, au cas que je ne lui survécusse point, à mon frère Ferdinand. Je n'ignore pas que sans votre protection je n'ai aucun droit pour remplir les intentions de mon frère; je réclame donc votre assistance, afin de pouvoir satisfaire au dernier engagement que mon frère exige de moi. La bonté de son cœur, la tendresse pour ses enfants, et l'amitié envers sa famille, sont les principes par lesquels il a disposé de son bien; je regarde, pour moi, le devoir de lui satisfaire comme sacré; les senti<201>ments que mon cœur a eus pour lui pendant sa vie, et que je lui conserverai éternellement après sa mort, sont les seuls que je consulte dans cette triste nécessité qui me force à me mêler de ses affaires domestiques. Je n'ai aucun doute que vous n'entriez dans des vues aussi équitables, et que vous voudrez bien me faire savoir vos intentions là-dessus.

Je suis avec le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable, mon très-cher frère, etc.

37. AU PRINCE HENRI.

(Opotschna) ce 19 (juillet 1758).



Mon cher frère,

Il est sûr que c'est se tromper très-fort que de vouloir trouver un bonheur parfait dans ce monde, ainsi que tout ce qui s'appelle perfection; vous devez donc vous y attendre aussi peu que tout autre mortel. Les malheurs de la vie ont tous des ressources, hors la mort des personnes qui nous sont chères. On vint dire à une femme spartiate que son fils avait été tué à la bataille de Marathon; elle répondit à celui qui lui apportait cette triste nouvelle : « J'ai su, en le mettant au monde, qu'il n'était pas immortel; »201-a et voilà ce que l'on doit penser en pareil cas, et, dans toutes les pertes que nous faisons, que nos affections s'attachent à des objets mortels, que nos biens ne sont qu'une jouissance précaire et incertaine, en un mot, qu'il n'y a rien de stable ni d'assuré dans cette vie. Mais, mon cher frère, après avoir fait ces réflexions, il ne faut pas devenir misanthrope. Tout homme<202> qui vit en société doit tâcher de se rendre utile à cette société; principalement un prince comme vous doit penser qu il ne peut renoncer au monde qu'en le quittant tout à fait. Tout ce que je puis vous conseiller, c'est de faire tous les efforts sur vous pour vous distraire et détourner vos yeux d'un objet douloureux qui ne fera qu'aigrir vos peines sans vous soulager. Je sens la force des premières impressions; il n'est point de constance qui n'y succombe; mais, cela fait, il faut pourtant prendre le dessus sur soi-même. Vous avez perdu un frère; mais il vous reste toute une famille qui vous aime, et vous devez vous conserver pour elle. Faites donc, je vous prie, tout ce que vous pourrez imaginer de mieux, non pour vous consoler, mais pour vous étourdir. Je suis véritablement en peine pour vous, et je crains bien que ce chagrin n'altère vos jours, et ne ruine entièrement le peu de santé que vous avez. Je ne vous écris rien d'affaires, parce que mon grimoire202-a en sera d'ailleurs assez rempli. Mandez-moi, je vous prie, ce que vous savez de ma sœur de Baireuth; il y a longtemps que je n'ai pas de ses nouvelles. Je suis avec une parfaite tendresse, mon cher frère, etc.

38. AU MÊME.

Quartier d'Opotschna, 20 juillet 1758.



Mon cher frère,

Vous voyez que mes lettres changent selon les nouvelles qui me viennent. Ce que je vous mande, mon cher frère, doit être une opé<203>ration de vitesse. Quant à nous, je crois que peut-être dans peu de jours nous aurons une affaire aux environs de Chlum. Je viens de recevoir encore des nouvelles de Berlin. Quelquefois mes affaires m'étourdissent sur nos malheurs communs; mais tout d'un coup, quand cela me revient à l'esprit, mon cœur saigne, et je deviens d'une mélancolie horrible. Chaque lettre de mes sœurs, la vue du régiment, tout me rend d'une sensibilité affreuse. Je suis avec cette estime que vous me connaissez, etc.

39. DU PRINCE HENRI.

Camp de Tschopa, 28 juillet 1758.



Mon très-cher frère,

J'attendrai l'hiver pour ensuite vous faire souvenir de la Disposition que feu mon frère a faite. Je n'ai aucun intérêt qui m'en puisse faire souhaiter l'exécution; mais l'amitié et le devoir m'obligent à vous faire des instances à ce sujet, et je n'aurais aucun reproche à me faire lorsque je céderais à votre volonté.

J'ai gémi à l'occasion de la mésintelligence qui a été entre vous et mon frère. Le souvenir que vous m'en donnez aggrave mes peines; mais le respect et la douleur m'imposent le silence, de sorte que je ne puis rien répondre sur ce sujet. Ma sensibilité durera, tandis que mon frère repose à l'abri de l'infortune. S'il vivait encore, je retrancherais volontiers de mes jours pour effacer le nombre de ceux où vous avez été fâché contre lui. Mais il n'est plus temps. Je supporterai avec patience mon malheur. Cependant, si la constance peut rendre l'homme maître de ses actions, elle ne doit pas étouffer le<204> sentiment; et tandis que l'on peut renoncer au bonheur et à l'agrément de la vie, on sent toujours qu'il est dur d'en être privé, et il n'y aurait d'ailleurs point de vertu à se passer des choses indifférentes.

Ma sœur de Baireuth a été à l'extrémité. Elle ne peut pas écrire. Je crains qu'elle ne relèvera pas de cette maladie. Elle ignore encore la mort de mon frère, et l'on appréhende avec raison que cette nouvelle fera évanouir le peu d'espérance que l'on a de son rétablissement.

Agréez que j'ajoute encore les sentiments de respect et d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

40. AU PRINCE HENRI.

Klenny, près de Skalitz, 3 août 1758.



Mon cher frère,

Nous avons assez d'ennemis étrangers sans vouloir nous déchirer dans notre famille. J'espère que vous rendez assez justice à mes sentiments pour ne me pas regarder comme un frère ou comme un parent dénaturé. Il s'agit à présent, mon cher frère, de conserver l'État, et de faire usage de tous les moyens imaginables pour nous défendre contre nos ennemis. Ce que vous me dites de ma sœur de Baireuth me fait trembler; c'est, après notre digne mère, ce que j'ai le plus tendrement chéri dans le monde; c'est une sœur qui a mon cœur et toute ma confiance, et dont le caractère ne pourrait être payé par toutes les couronnes de l'univers. J'ai, depuis ma tendre jeunesse, été élevé avec elle; ainsi vous pouvez compter qu'il règne entre nous deux ces liens indissolubles de la tendresse et de l'attachement pour la vie que toutes les autres liaisons et la disproportion de l'âge ne<205> cimentent jamais. Veuille le ciel que je périsse avant elle, et que ce dernier coup ne m'ôte pas la vie sans que cependant je la perde réellement! Si je vous parlais, je vous dirais mille choses que je ne puis confier à la plume, pour vous informer en gros de ce qui se passe ici.205-a Vous saurez que, jusqu'à présent, je n'ai rien perdu, et que, vu les circonstances où je suis, les affaires de mon armée vont aussi bien que cela se peut. Vous direz que ce n'est pas le tout; j'en conviens.205-b Enfin, mon cher frère, voici un terrible temps d'épreuve pour notre pauvre famille et pour tout ce qui est prussien. Si cela dure, il faudra se munir d'un cœur d'acier pour y résister. Mais, malgré tout ce que je sens, je fais bonne mine à mauvais jeu, et je tâche, autant qu'il est en moi, de ne point décourager des gens qu'il faut mener avec l'espérance et une noble confiance en eux-mêmes. Je n'ose pas poursuivre les matières que j'entame, et, de crainte d'en trop dire, je me renferme dans les assurances de la tendre amitié et de la haute estime avec laquelle je suis, mon cher frère, etc.

Si vous le pouvez, je vous conjure de faire dire de ma part à ma chère sœur de Baireuth tout ce que l'amitié la plus vive et la plus tendre pourra vous inspirer.

<206>

41. AU MÊME.

Grüssau, 10 août 1758.



Mon très-cher frère,

Je vous prie de me garder le secret le plus absolu sur tout ce que cette lettre comprend, qui n'est que pour votre direction seule.

Je marche demain contre les Russes. Comme les événements de la guerre peuvent produire toutes sortes d'accidents, et qu'il peut m'arriver facilement d'être tué, j'ai cru de mon devoir de vous mettre au fait de mes mesures, d'autant plus que vous êtes le tuteur de notre neveu, avec une autorité illimitée.

1o Si je suis tué, il faut sur-le-champ que toutes les armées prêtent le serment de fidélité à mon neveu.

2o Il faut continuer d'agir avec tant d'activité, que l'ennemi ne s'aperçoive d'aucun changement dans le commandement.

3o Voici le plan que j'ai actuellement : de battre les Russes à plate couture, s'il est possible; de renvoyer sur-le-champ Dohna contre les Suédois, et, pour moi, de retourner avec mon corps, soit contre la Lusace, si l'ennemi voulait pénétrer de ce côté-là, soit de rejoindre l'armée, et de détacher six ou sept mille hommes en Haute-Silésie, pour rechasser de Ville, qui l'infeste; pour vous, de vous laisser agir selon que l'occasion se présente, votre plus grande attention devant se porter sur les projets de l'ennemi, qu'il faut toujours déranger avant qu'il parvienne à les mettre à maturité.

Pour ce qui regarde les finances, je crois devoir vous informer que tous ces dérangements qui viennent d'arriver en dernier lieu, surtout ceux que je prévois encore, m'ont obligé d'accepter les subsides anglais, qui ne seront payables que dans le mois d'octobre.

Pour la politique, il est certain que si nous soutenons bien cette campagne, l'ennemi, las, fatigué et épuisé par la guerre, sera le pre<207>mier à désirer la paix; je me flatte que l'on y parviendra pendant le cours de cet hiver. Voilà tout ce que je puis vous dire des affaires, en gros; quant au détail, ce sera à vous à vous mettre incessamment au fait de tout; mais si, incontinent après ma mort, l'on montre de l'impatience et un désir trop violent pour la paix, ce sera le moyen de l'avoir mauvaise, et d'être obligé de recevoir la loi de ceux que nous aurons vaincus.

Je dois ajouter à tout ceci mon itinéraire, pour que vous sachiez où je serai, et en quel lieu vous pourrez me trouver. Le 13, je serai à Liegnitz; le 14, entre Lüben et Rauden; le 15, repos; le 16, vers Grünberg; le 17, à ce village que je vous ai écrit,207-a où je veux passer l'Oder; le 18, les ponts se feront; le 19, le passage; le 20, jonction avec Dohna; et du 20 au 25, j'espère d'engager une affaire entre Méseritz et Posen.

Voilà tout ce que je suis en état de vous dire jusqu'à présent. Vous serez incessamment informé du succès de cette opération.

Je suis, etc.207-b

<208>

42. AU MÊME.

(Plothow) ce 17 (août 1758).



Mon cher frère,

J'ai reçu une lettre de ma sœur, avec des nouvelles de sa santé qui ne mettent guère l'esprit en repos.208-a Vous pouvez juger de l'impression que tant d'appréhensions doivent jeter dans mon esprit. Enfin, mon cher frère, nous n'avons que des pertes à regretter et des pertes à craindre. Cela et les affaires qui me passent actuellement par les mains ne me mettent pas à mon aise, ni en état de faire la belle conversation. Mon frère Ferdinand a été assez mal, mais il est hors de tout danger. Quant aux affaires, je vous renvoie à mon grimoire, vous priant d'être bien persuadé de la tendre amitié et de la considération avec laquelle je suis, etc.

J'ai oublié de vous dire que je n'ai pas pensé à faire revenir M. de Mailly; je lui écris même qu'il n'a qu'à rester chez lui. Pour ce qui regarde Mittrowsky,208-b il dépendra de vous de le relâcher sur sa parole.

<209>

43. AU MÊME.

Près de Tamsel, 25 (août 1758).



Mon cher frère,

J'ai tourné les Russes toute cette matinée; je les ai attaqués à neuf heures; nous sommes restés dans un feu épouvantable jusqu'à sept heures du soir. La bataille du poste de Quartschen fut gagnée à deux heures, après quoi nous avons été sur le point d'être battus totalement; et par trois succès différents, où je n'ai pas toujours trouvé tout le secours possible dans l'infanterie, je les ai battus. Je suis très-content de la cavalerie. Je ne sais ni la perte de l'ennemi, ni la mienne. Nous avons trois lieutenants-généraux. On me dit dans ce moment que Fermor s'est rendu; je ne l'assure pas. Pour les canons et le reste du détail, je me réserve à vous le faire quand je le saurai. Adieu, cher frère; je suis accablé; je vous embrasse de tout mon cœur.

44. AU MÊME.

Tamsel, 30 août 1758.209-a



Mon très-cher frère,

J'ai bien reçu votre lettre du 27 de ce mois, et vous pouvez compter que les avantages qui nous reviennent de la victoire remportée sur les Russes sont encore beaucoup plus considérables que nous ne les<210> avons crus d'abord. La bataille a été fort meurtrière pour l'ennemi, car on a trouvé au delà de vingt mille hommes de ses troupes étendus sur le champ de bataille. Nous avons six généraux de prisonniers, avec soixante-treize autres officiers, et au delà de deux mille soldats, sans compter cent trois pièces d'artillerie, vingt-quatre drapeaux et étendards, et une paire de timbales, qui nous sont tombés entre les mains. Vous ferez chanter le Te Deum dans votre armée en action de grâces de la journée de Zorndorf ....

J'espère de vous donner dans peu quelques nouvelles plus intéressantes.

45. AU MÊME.

Blumberg, 1er septembre 1758.



Mon cher frère,

Je ne m'étonne pas que le chasseur vous ait fait une description très-confuse de la bataille du 25; pour moi, j'ai eu peine à en concevoir tous les détails. Il s'y est passé tant de choses inouïes, qu'on doit avoir beaucoup de difficulté à combiner tant de différents faits. Vous serez informé de tout; mais ce qui est très-vrai et ce qui paraît incroyable, c'est que l'ennemi a eu vingt-six mille morts sur la place; que nous avons deux mille de ses prisonniers; qu'il traîne encore dix mille blessés avec lui; qu'il a été, le jour de l'action, quatre-vingt mille hommes, et moi trente-sept mille; que huit mille hommes commandés par un Romanzoff et Soltykoff se sont retirés de Schwedt, Stargard et Soldin, avec Fermor, à Landsberg; que dans peu de jours<211> il n'y aura plus de Russes dans le pays. Quant aux détails, j'ai la carte du lieu, je sais toutes les circonstances; mais des raisons que vous approuverez en temps et lieu m'empêchent de vous en faire tous les détails. Bref, les Autrichiens sont de tous nos ennemis ceux qui entendent le mieux la guerre, les Russes les plus féroces, et les Français les plus légers. Je ne saurais vous faire une idée de toutes les barbaries que ces infâmes commettent, et les cheveux m'en dressent à la tête; ils égorgent des femmes et des enfants, ils mutilent les membres des malheureux qu'ils attrapent; ils pillent, ils brûlent; enfin ce sont des horreurs qu'un cœur sensible ne supporte qu'avec la plus cruelle amertume. Si le terrain n'était pas aussi difficile dans ces contrées, j'aurais pu mettre une fin plus prompte à tant de calamités; mais les considérations qui m'arrêtent sont valables, et je me flatte que nos malheurs tirent à leur fin. Voilà, mon cher frère, tout ce que je puis vous dire à présent pour satisfaire votre curiosité. Ma cavalerie a fait des merveilles et des prodiges; mon infanterie que j'ai amenée de Silésie, de même. Je vous embrasse de tout mon cœur, vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

46. AU MÊME.

Elsterwerda, 8 septembre 1758.



Mon cher frère,

Vous voyez que nous n'avons pas tardé de vous secourir; cela n'aurait pas été cependant aussitôt, si les Russes ne se fussent retirés le 2. Je les ai encore suivis jusqu'à un petit mille de Landsberg, où j'ai laissé mon armée dans les forêts. Comme ce pays n'est pas propre<212> pour la poursuite ni pour rien, j'ai laissé la besogne des Russes à Dohna, et je suis accouru à votre secours. Dans sept jours nous avons fait vingt-quatre milles d'Allemagne, et nous sommes, je vous assure, en état de combattre et de bien combattre, pourvu que la grosse Excellence de Kolin veuille y prêter le collet. J'ai parlé sur mon passage à ma sœur Amélie, qui m'a chargé de vous faire mille amitiés; comme il est très-problématique, jusqu'à présent, si nous pourrons nous voir ou non, j'ai toutefois voulu m'acquitter de ma commission. Je vous embrasse, mon cher frère, bien tendrement, vous priant de me croire avec la plus parfaite tendresse et estime, etc.

Voici une lettre pour le margrave de Baireuth.

47. AU MÊME.

Gross-Döbritz, 10 (septembre 1758).



Mon cher frère,

J'ai aujourd'hui reçu toutes vos lettres; mais les chasseurs, au lieu de prendre le chemin le plus court, ont pris de grands détours, ce qui me les a fait tenir plus tard. Veuille le ciel que Daun passe la rivière, et qu'il ait ordre de tenter quelque chose! Ce serait mon salut. J'envoie Wensen212-a à Dresde, pour que je trouve la munition qui me sera nécessaire. Il en faut beaucoup, parce que malheureusement nos coïons, dans le milieu de l'action, disent qu'ils n'ont point de poudre; ils la tirent mal à propos pour s'en défaire, de sorte que<213> dans toutes les actions, à présent, j'ai un Pulverwagen213-a derrière chaque bataillon.

Vous me dites que votre terrain est trop étendu; occupez bien la première ligne, et si l'ennemi passe la rivière,213-b j'aurai soin de la seconde et de la réserve.

Je dînerai demain chez vous, à Dresde, si vous le voulez bien. Je n'amènerai que Seydlitz avec moi, et si vous pouvez en sûreté vous absenter du camp pour deux heures, je vous prie de venir à Dresde, mais de prendre en même temps de si bonnes mesures, que vous soyez d'heure en heure informé des moindres mouvements des ennemis. Mon camp de toute l'armée sera demain à un quart de mille de Kaditz. Adieu, mon cher frère; je me réjouis véritablement de vous revoir, et vous prie d'être persuadé de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, etc.

48. AU MÊME.

(Gross-)Döbritz, 10 septembre 1758.



Mon très-cher frère,

J'ai eu le plaisir de recevoir toutes vos lettres. Je marcherai demain vers Dresde à un mille de la ville, pour couvrir ma marche et empêcher que l'ennemi ne devine mon dessein. Je viendrai à midi à Dresde avec Seydlitz; si rien ne vous en empêche, venez-y aussi; nous pourrons dîner tous trois ensemble et, cela fait, aller et vaquer chacun de son côté à sa besogne. L'on s'explique mieux dans un<214> quart d'heure de conversation que dans six pages d'écriture. Si vous avez un quartier à Dresde, j'y viendrai, et nous serons tous deux tout seuls. Je serai charmé de vous revoir, cela me fera un sensible plaisir; mais ne partez qu'à onze heures de votre camp. Adieu, cher frère.

49. AU MÊME.

Ce 11 (12 septembre 1758).

.... Je vous rends mille grâces de l'agréable journée que vous m'avez fait passer hier. Excepté le moment où j'ai vu ma sœur Amélie, il ne m'est rien arrivé depuis six mois qui m'ait fait autant de plaisir. Ne doutez point, mon cher frère, de la tendre amitié et de la haute estime avec laquelle je suis jusqu'au tombeau, mon cher frère, etc.

50. AU MÊME.

(Schönfeld) ce 19 (septembre 1758).

.... Les Suédois ont eu une émeute dans leur armée; les Dalécarliens n'ont pas voulu attaquer un poste où il y avait de mes troupes. Hamilton les a voulu décimer, sur quoi beaucoup de régiments ont pris les armes; ils ont forcé les prisons, et sont parvenus à retirer et sauver les coupables. Depuis ce temps, il y a plus de douze de leurs officiers qui se sont entre-coupé la gorge. L'équité naturelle ne<215> règne donc plus de nos temps que chez les Dalécarles, et ces gens, tout rustres qu'ils sont, font la leçon des procédés à l'Europe. Eh quoi! ces nations policées, ces peuples éclairés par la philosophie, ces hommes mous et efféminés sont plus durs, plus injustes et plus féroces que les barbares mêmes! Dans quel temps vivons-nous, mon cher frère! Les proscriptions des triumvirs, la guerre de trente ans n'a rien fourni de plus affreux, de plus cruel que la guerre que nous avons à soutenir. L'on force nos parents, que dis-je? notre propre sang215-a à se déclarer contre nous. La méchanceté de nos ennemis est parvenue à son comble. Quand verrons-nous la fin de tant de perfidies, d'horreurs, de trahisons, de meurtres, d'embrasements, de dévastations et de cruautés? Mais je m'arrête là; il n'est pas temps de déplorer nos malheurs, il ne faut songer qu'à y apporter un prompt remède. Nous y ferons ce que nous pourrons, et, quoi qu'il arrive, ne doutez jamais des sentiments de tendresse et de haute estime avec lesquels je suis, mon cher frère, etc.

51. AU MÊME.

(Schönfeld) ce 20 (septembre 1758).



Mon très-cher frère,

Il suffit de ne nous être pas trompés dans notre projet pour déranger les subsistances de l'ennemi. Il faudra continuer sur ce plan, et à la longue cela mènera à quelque chose. La diversion des Turcs215-b est<216> une espérance éloignée qui ne guérirait pas notre mal présent. Les lettres de Baireuth216-a me mettent au désespoir. Je suis bien malheureux depuis deux ans; il ne faut plus qu'une catastrophe là-bas pour m'achever de peindre. Il m'est impossible de vous en dire davantage; mon cœur est serré et trop attendri pour vous dire autre chose, sinon, mon cher frère, que je vous embrasse cordialement.

52. AU MÊME.

(Schönfeld) ce 21 (septembre 1758).



Mon cher frère,

Nous nous sommes partagé l'Elbe; vous avez la rive gauche, moi la droite; il ne nous reste qu'à suivre notre projet. Vous ne pouvez pas tenter des choses impossibles; mais je m'en repose sur vous des faisables. Il n'y a rien de nouveau de ce côté.

Ne m'ôtez pas, je vous en conjure, l'espérance, qui est la seule ressource des malheureux. Pensez que je suis né et élevé avec ma sœur de Baireuth, que ces premiers attachements sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus vive tendresse n'a reçu la moindre altération, que nous avons des corps séparés, mais que nous n'avons qu'une âme.216-b Pensez que, après avoir essuyé tant d'espèces de malheurs capables de me dégoûter de la vie, il ne me reste plus que celui que j'appréhende pour me la rendre insupportable. Voilà, mon cher frère, le fond de mon cœur, et je ne vous peins qu'une partie des idées lugubres qui y règnent. Mes pensées sont si noires aujourd'hui,<217> que vous ne trouverez pas mauvais que je les renferme dans moi-même. Vous assurant de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, mon cher frère, etc.

53. AU MÊME.

(Rammenau) 1er octobre 1758.



Mon cher frère,

Vous faites à merveille de faire enlever des magasins à l'ennemi et de lui rendre la subsistance difficile. C'est à peu près tout ce que vous et moi pouvons faire dans les circonstances présentes. On dit qu'il y a une centaine de hussards sur nos frontières, du côté de Mittenwalde. Si vous pouviez envoyer quatre-vingts ou cent hommes de ce côté-là, cela rétablirait toute la communication. Pour ce que vous me dites, mon cher frère, de ce que vous souffrez, je n'en doute pas un moment. Je l'éprouve par moi-même, et je vous assure que si ce n'était le point d'honneur, il y a longtemps que j'aurais exécuté ce que je vous ai souvent dit l'année passée.217-a Ce que l'on nous a écrit des mouvements des Turcs se confirme journellement par quantité d'avis différents; mais vous m'entendez. Enfin, Job et moi nous sommes obligés d'exercer notre patience;217-b en attendant, la vie s'écoule, et après avoir tout vu et tout considéré, ce n'a été qu'embarras, peines, soucis, afflictions. Était-ce la peine de naître? Adieu, mon cher frère. Je ne veux pas noircir davantage votre imagination, et je crois que vous l'avez assez triste, sans que mon chagrin se mêle<218> au vôtre pour l'augmenter. Je vous embrasse cordialement, vous assurant de la tendresse infinie et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

54. AU MÊME.

(Rammenau) 2 octobre 1758.

.... Je reçois, le ciel en soit loué! des lettres de Baireuth qui me rendent l'espérance. Voilà, mon cher frère, un rayon de soleil à travers un épais nuage. Je vous avoue que l'espérance me fait plaisir, et que si je n'y trouve pas une consolation parfaite, du moins je jouis de l'illusion tant qu'elle dure. Je suis avec bien de la tendresse, mon cher frère, etc.

55. AU MÊME.

Bautzen, 8 (octobre 1758).



Mon cher frère,

Vous pouvez compter que Daun avec toute son armée est entre Hochkirch et Löbau; le prince de Durlach est du côté de Reichenbach, et Loudon à Hochkirch même; de sorte que vous n'avez plus rien à appréhender de ce côté-là. Vous n'avez que les cercles, que je vous abandonne. Le général de Ville s'est retiré du pays de Glatz sur Patschkau. Voilà toutes mes nouvelles. Le maréchal Keith me join<219>dra demain, et après-demain je ferai ce que je pourrai pour resserrer l'ennemi et l'obliger à finir le plus tôt possible celte campagne. Daun a fait défendre sous peine des verges aux soldats de parler des Turcs. L'on assure qu'ils se renforcent à Belgrad. Ma santé, à laquelle vous daignez vous intéresser, va un peu mieux; mais il est bien difficile de se bien porter lorsque l'esprit sent du mal-être, et se trouve dans une agitation continuelle. Adieu, mon cher frère. Dès qu'il y aura quelque chose qui en vaudra la peine, je vous le manderai incontinent. Vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

56. AU MÊME.

(Rodewitz) ce 10 (octobre 1758).



Mon cher frère,

Si j'avais le don de prophétie, je vous expliquerais très-clairement tout ce qui se fait et se fera; mais je ne suis qu'un pauvre diable dont les idées sont bornées aux rapports de mes sens. Si j'ose hasarder mes conjectures, j'ose assurer d'avance que nos affaires iront bien, et qu'avec cinq ou six marches nous dérangerons tous les projets de Daun. Je fonde mon assurance sur la témérité qu'il a eue de mettre toute son armée en détachements. Je vois en esprit que nous retournons à Dresde, et ce sera là probablement que la campagne cessera ....

<220>

57. AU MÊME.

Hochkirch, 11 (octobre 1758).



Mon cher frère,

Nous avons marché hier; on a fait cinquante prisonniers des cuirassiers autrichiens, et notre arrière-garde a pris un major, trois officiers et vingt hussards. Si Retzow avait exécuté mes ordres, et occupé en même temps cette montagne que nous avions garnie au Weissenberg l'année passée, il est incontestable que Daun était sur-le-champ obligé de décamper; mais comme je n'ai point été obéi dans cette occasion, je n'ai pu réussir comme je l'avais désiré. Cependant l'armée ennemie est à présent tout à fait séparée de celle des cercles, et le reste de la campagne s'écoulera à fourrager de part et d'autre la Lusace. Aujourd'hui le maréchal Keith me joindra, et je verrai de quel côté je pourrai tourner l'ennemi, sans cependant donner au hasard plus que la prudence ne me le permettra. Adieu, cher frère; je suis, etc.

58. AU MÊME.

Camp près de Bautzen, 14 octobre 1758.



Mon très-cher frère,

J'ai le chagrin de vous écrire que l'ennemi, m'ayant attaqué aujourd'hui de grand matin dans ces environs, j'ai été obligé de me retirer à une demi-lieue, sur Bautzen. Je vous mande ce que dessus, pour que vous sachiez ma position actuelle, dans laquelle je tâcherai de<221> me maintenir ici vis-à-vis de l'ennemi, et même de l'attaquer de nouveau, s'il y a moyen. Il faudra voir ce que vous pourrez me fournir en artillerie, et des munitions, s'il m'en faut. Je suis avec amitié et tendresse, etc.221-a

Le prince François de Brunswic et le maréchal Keith sont au nombre des morts; le prince Maurice d'Anhalt221-b est blessé.221-c

59. AU MÊME.

(Doberschütz) 15 octobre 1758.



Mon cher frère,

L'affaire d'hier n'aurait pas mal tourné, si j'avais eu huit bataillons de plus; mais le manque de troupes m'a forcé de me retirer. Ma grande perte consiste en canons; il en manque cinquante et un des gros. La cavalerie a très-bien fait son devoir. Retzow est survenu à propos pour nous couvrir la retraite. Je me suis campé ici, à trois quarts de mille de Hochkirch.221-d J'y tiendrai bon, et, s'il le faut, j'attaquerai l'ennemi. C'est, à la vérité, un grand malheur qui m'est arrivé; mais il faut le réparer avec fermeté et courage. Je ne doute pas que vous ne réussissiez à chasser Hadik, et que cela n'oblige les cercles à se retirer. Mon homme aura envoyé hier un courrier à Vienne, dont je crois qu'il faudra attendre le retour pour savoir comment se<222> terminera cette campagne. Je crois que vous pouvez garder l'argenterie de Bamberg222-a jusqu'à la fin de la campagne, où nous pourrons penser à notre aise à ce que nous avons à faire. Adieu, cher frère; plaignez les malheureux, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit si souvent il y a une année. Je suis, etc.

60. AU MÊME.

Doberschütz, 15 octobre 1758.



Mon très-cher frère,

Je suis obligé de vous parler franchement; je me vois obligé de forcer la marche en Silésie, pour ne point voir perdre toute cette province. J'ai beaucoup des régiments découragés, sur lesquels je ne saurais pas trop me fier. Je vous prie, lorsque votre expédition de Freyberg sera achevée, de m'envoyer cinq ou six bataillons, mais point de Silésiens, avec une dizaine de canons de douze livres, que vous pourrez remplacer de Magdebourg. Dès que je verrai que je n'ai plus besoin de ces bataillons, je vous les renverrai. Si ce n'était pas la plus grande nécessité qui m'y oblige, je ne vous les demanderais pas. Je suis, etc.222-b

<223>

61. AU MÊME.

Jauernick, 4 (novembre 1758).

.... Mon pauvre Ferdinand a repris la fièvre chaude; j'en suis au désespoir; mais le nombre de nos malheurs émousse à la fin la sensibilité, et je crois que le ciel accablerait la terre, et que la terre s'affaisserait sous mes pieds, sans que j'y fisse attention. Adieu, cher frère; je vous embrasse bien tendrement.

62. AU MÊME.

Schweidnitz, 9 novembre 1758.

.... Voilà de meilleures nouvelles du cher Ferdinand. Je me flatte à présent que nous n'avons rien à craindre pour lui. Voilà cinq jours que je n'ai pas eu une heure de repos. Je suis si fatigué, que je vous fais mille excuses de ne vous en pas dire davantage. Vous priant de me croire avec les sentiments de la plus parfaite tendresse, mon cher frère, etc.

<224>

63. AU MÊME.

Cottbus, 12 (décembre 1758).



Mon cher frère,

J'ai vu nos deux neveux à Torgau,224-a et je dois vous dire que j'ai trouvé l'aîné fort changé à son avantage, et le cadet charmant.

Je ne vous parle ni des chemins, ni des chevaux, mais certes cette traite ne fait pas un voyage de plaisir. J'ai oublié de vous dire, mon cher frère, qu'il serait bon de faire enlever le vieux Seckendorff; on pourrait le mener tout de suite à Magdebourg. C'est l'artisan de tous les projets dangereux de nos ennemis; il est actuellement à leur service, et si ce n'est autre chose, cela facilitera la rançon du prince Maurice.224-b Adieu, cher frère; je vous embrasse. Je pars dans l'instant pour Sprottau. J ai été hier quatorze heures en chemin; je me prépare pour autant aujourd'hui; mais n'importe. Soyez persuadé de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

<225>

64. AU MÊME.

Breslau, 18 décembre 1758.

.... Soyez sûr que tout se retire d'ici vers Prague; je ne puis vous rendre raison de ce mouvement, mais il en doit avoir une. Peut-être que si vous combinez cet avis avec les nouvelles que vous recevez de vos frontières, vous pourrez parvenir à découvrir le but de l'ennemi. Il se peut que ce soient des arrangements intérieurs; mais le plus sûr est de ne s'y point fier, et de suivie le bon père Canaye, qui dit : Vigilant, vigilant, mes frères.225-a

65. AU MÊME.

Breslau, 11 janvier 1759.



Mon cher frère,

Je regrette beaucoup la perte de Mayr225-b dans son genre, puisque c'était un homme dont on aurait encore pu tirer un grand profit. Je ne sais comment le remplacer. Il y a un Colignon qui s'est offert; on peut l'essayer, mais pour trouver un homme aussi capable que<226> le défunt, je crois qu'en fouillant trois armées on ne l'attraperait pas ....

66. AU MÊME.

Landeshut, 16 mai 1759.



Mon cher frère,

Je ne saurais qu'applaudir à vos succès,226-a qui sont une suite de votre prévoyance et des fautes que l'ennemi a faites. Vous voyez, mon cher frère, qu'avec de bonnes dispositions on surmonte bien des difficultés, et que peu d'entreprises sont impossibles dans le monde. Veuille le ciel couronner la fin de vos opérations, pour qu'elles répondent à ces beaux commencements! Autant que j'en puis juger dans l'éloignement où je suis, vous n'aurez point de bataille. Pourvu que vous ayez les magasins, peu importe que ces gueux tiennent ou s'enfuient; vous aurez toujours la gloire d'avoir jeté des fondements solides pour les succès de notre campagne. L'Europe apprendra à vous connaître non seulement comme un prince aimable, mais encore comme un homme qui sait conduire la guerre, et qui doit se faire respecter. C'est ce qui, malgré mes autres chagrins, ne laisse pas de me faire un sensible plaisir, et ce qui était fort à désirer pour l'avantage de l'État, surtout pour celui des pauvres orphelins qui me sont confiés. Continuez, mon cher frère, comme vous avez commencé; vous ne pourrez pas accroître, à la vérité, l'estime et l'amitié que j'ai pour vous; cependant, si je n'étais qu'un simple citoyen, je voudrais vous té<227>moigner ma reconnaissance des bons et éclatants services que vous rendez à la patrie. Je suis avec tous les sentiments du plus sincère attachement, mon cher frère, etc.

67. AU MÊME.

Müllrose, 6 août 1759.



Mon cher frère,

Je vois par votre lettre que tout reste tranquille de votre côté.227-a Il me semble que si de Ville se retire de Trautenau, vous n'aurez besoin que de laisser à Landeshut un corps proportionné à celui de Jahnus, qui sans doute y restera, et d'attirer à vous Fouqué avec quatorze bataillons et le régiment de Baireuth. Si de Ville veut marcher en Saxe, il faudra penser vers ce temps à s'opposer à lui, à Hadik et à l'armée de l'Empire; mais si Fouqué lui a pris beaucoup de tentes, cela donnera du temps, et nous aurons fini ici avant que ceux-là soient préparés. Wedell me joint aujourd'hui; je marche demain à Lebus et Wulkow. Les Russes sont tous de l'autre côté de l'Oder; cela allonge mon expédition, et retardera le moment décisif de quelques jours. Vous pouvez juger que je fais du mauvais sang pendant ce temps-là; mais il n'est pas question de moi dans tout ceci; il s'agit de l'État, et je le sauverai, ou j'y périrai. J'ai tout plein d'arrangements à faire; vous concevez quel train il faut pour rassembler, former les corps, les canons, le bagage, et mettre tout cela dans l'ordre convenable; j'aurai à travailler jusqu'à ce soir. Adieu, mon cher frère; daignez me continuer votre amitié, et soyez persuadé<228> de la tendresse et de tous les sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.

Vous aurez la bonté de faire faire un feu de réjouissance pour le gain de la bataille de Minden.

68. AU MÊME.

Lebus, 16 août 1759.

Nous sommes venus camper à Lebus. L'ennemi a fait des pertes considérables. La bataille228-a aurait été gagnée, si l'infanterie n'avait pas plié tout d'un coup. Le prince de Würtemberg et Seydlitz blessés, la cavalerie a disparu du champ de bataille. Nos chevaux de canon ont été tués, ce qui fait que nous en avons beaucoup perdu. Je fais revenir de l'artillerie de Berlin; enfin je fais l'impossible pour soutenir l'État chancelant. Nous n'avons pas au delà de deux mille cinq cents morts, mais au delà de dix mille blessés, dont sûrement six mille reviendront en peu de temps. Vous ne pouvez rien faire dans tout ceci. J'espère que le prince Ferdinand me délivrera de l'armée de l'Empire. Le moment que je vous annonçais notre malheur, tout paraissait désespéré;228-b ce n'est pas que le danger ne soit<229> encore très-grand, mais comptez que tant que j'aurai les yeux ouverts, je soutiendrai l'État comme c'est mon devoir. Un étui que j'ai eu dans la poche m'a garanti la jambe d'un coup de cartouche qui a écrasé l'étui.229-a Nous sommes tous déchirés; il n'y a presque personne qui n'ait deux ou trois coups de feu dans les habits ou dans le chapeau. Nous sacrifierions volontiers notre garde-robe, si ce n'était que cela. L'ennemi s'est un peu éloigné de Francfort, et campe dans les bois, entre l'Oder et le chemin de Reppen. Représentez-vous, dans celte cruelle crise, tout ce que souffre mon esprit, et vous jugerez facilement que le tourment des damnés n'en approche pas. Heureux les morts! ils sont à l'abri des chagrins et de toutes les inquiétudes.

69. AU MÊME.

Fürstenwalde, 24 août (1759).

Vous saurez l'échec qui nous est arrivé. Je suis ici, à Fürstenwalde. J'ai trente-trois mille hommes encore. Les Russes et Loudon campent de ce côté-ci de Francfort, et se sont retranchés sur les vignes. Hadik est à Müllrose; il a un détachement à Beeskow. Ils attendent que Daun les joigne pour marcher à Berlin. Si vous voyez que Daun marche à Guben, il faudra que par des marches forcées vous me joigniez par Beeskow, où j'enverrai un détachement pour vous faciliter le passage. Si Daun change de projet, et se tourne vers la Silésie, je pourrai lui rendre les vivres et les convois impraticables; mais, autant que j'en puis juger, il y a apparence que Daun, par vanité et pour avoir l'honneur de m'écraser, joindra les Russes à Francfort.

<230>Vous aurez la bonté de donner cinquante ducats au porteur, et vous le garderez chez vous.

70. AU MÊME.

Sophienthal, 24 octobre 1759.

.... Depuis que vous avez passé l'Elbe, mon cher frère, vous n'êtes plus le même; Finck230-a vous a rempli l'esprit d'idées noires. Je vous prie, pour l'amour de Dieu, de penser d'une façon différente et avec plus de nerf; car, si vous voulez que je vous parle franchement, je n'approuve point ce trou de Torgau, qui ne vous convient pas; tout cela ne souffle ni froid ni chaud. Je vous avertis encore d'une chose ....

71. AU MÊME.

Glogau, 2 novembre 1759.

.... Je déclare Gersdorff général-major, et je vous félicite des exploits qui vous couvrent de gloire.230-b Tout, mon cher frère, ne réussit jamais selon nos vœux, et, surtout dans la guerre, on remarque<231> que la fortune s'attribue un empire que la prévoyance et la valeur ne sauraient lui arracher. Je commence à me remettre; je volerai à vous sur les ailes de l'amour de la patrie et du devoir; mais vous ne verrez arriver qu'un squelette rempli de bonne volonté. Mon âme fera aller mon corps cacochyme et faible; toutefois je ferai tout ce que le peu de forces que j'ai me permettront d'entreprendre. Vous recevrez encore une lettre avant mon arrivée. L'avant-garde de Hülsen est aujourd'hui à Spremberg; dans quatre jours il sera à une marche de Torgau. Je vous embrasse.

72. AU MÊME.

Glogau, 5 novembre 1759.

.... Je partirai d'ici après-demain, et j'aime mieux me rendre estropié et boiteux à mon devoir que d'y manquer. Je me flatte de ne vous plus trouver à Torgau, mais d'être obligé de vous suivre. Vous pourrez désormais envoyer les courriers par la Lusace, où tout sera tranquille pour un temps, et où le grand corps avec lequel je marche imprimera de l'attention à l'ennemi. Je me souviens de Philippe II, auquel ses généraux écrivirent de ne point venir dans l'armée comme un bagage à charge, mais pour y être utile. Je mène au moins un renfort avec moi, pour que personne n'ait à se plaindre. Je vous embrasse de tout mon cœur.

<232>

73. AU MÊME.

Spremberg, 10 novembre 1759.

.... Après avoir tout bien examiné, mon cher frère, je trouve que je profite six bons milles en marchant sur Elsterwerda et Merschwitz, ce qui n'est pas une bagatelle pour un goutteux et pour des troupes harassées par de très-fortes marches. J'ai écrit à Torgau, pour que mes grenadiers, mon bagage, et tout ce qui tient à ma maison, me joignent à Elsterwerda. Si Daun ne court pas bien vite, de quoi je doute, je vous joindrai sûrement, le 14, quelque part entre Meissen et Wilsdruf, où je suppose que vous serez alors. Mon petit corps ne sera à charge à personne; nous avons du pain jusqu'au 21, et nous nous en pourvoirons encore jusqu'au 30 de ce mois. Je pars incessamment pour un village qui est entre Senftenberg et Ruhland; demain je serai de bonne heure à Elsterwerda. Ne trouvez-vous pas que j'arrive chez vous comme Pompée? Lucullus avait presque réduit Mithridate, lorsque l'autre arriva, et lui ravit l'honneur de cette expédition;232-a mais je suis plus juste que cet orgueilleux Romain, et bien loin de rogner de votre réputation, je voudrais pouvoir accroître votre gloire et y contribuer moi-même.232-b Adieu, cher frère; je vous embrasse.

<233>

74. AU MÊME.

(Freyberg) ce 14 (décembre 1759).



Mon cher frère,

Je ne puis qu'approuver les mesures que vous avez prises; il faut soulager le soldat autant que cela dépend de nous. La neige est tombée ici en si grande abondance, qu'elle met des barrières insurmontables à l'acharnement cruel de cette guerre. Si cela continue, personne ne pourra avancer. J'ai des nouvelles si incertaines, que je n'ose pas vous les communiquer; cependant j'ose vous assurer qu'il sera impossible à l'ennemi de se maintenir en force en Saxe depuis la chute des neiges; la nécessité, plus forte que le conseil de guerre de Vienne, les obligera à quitter la partie. Il n'y a rien de plus simple que de s'impatienter dans la situation où nous nous trouvons; mais cela ne sert de rien, et il n'en faut pas moins avoir patience. J'attends votre réponse sur ma lettre de ce matin, et je suis, etc.233-a

<234>

75. AU MÊME.

(Pretzschendorf) 1er janvier 1760.



Mon cher frère,

Je fais mille vœux pour votre prospérité, conservation et agrément, et je souhaite que l'année dans laquelle nous entrons soit à toute la nation plus favorable que la précédente.

L'ennemi a reçu hier un renfort d'infanterie et de cavalerie; il a actuellement vingt-huit bataillons et cinquante escadrons dans son poste. Il n'y a donc rien à faire, et nous allons retomber clans les plus cruels embarras. On prétend que Daun veut faire une campagne d'hiver; on dit que les cercles doivent retourner en Bohême. Si cela est, il les fera marcher du côté du Basberg et sur Tschopa, pour me débusquer de Freyberg; de là le corps de Hadik, joint aux cercles, tirera vers Leipzig, Beck vers Torgau, et la grosse masse de l'armée nous serrera par devant. Jugez de la fin de cette manœuvre, et quelle affreuse catastrophe se prépare. Les lettres de la France sont toutes favorables à la paix; mais il ne nous suffit pas qu'elle se fasse, il faut encore qu'elle soit prompte, ou c'est moutarde après dîner. Je me propose de consommer ici tous les fourrages des environs, et de me retirer ensuite à Freyberg; nos alliés s'en iront, et alors notre situation empirera considérablement. J'ai donné rendez-vous à la finance; j'irai un jour à Nossen, pour arranger ce que je pourrai pendant ce court espace, et établir le peu d'ordre dans les affaires qu'il me sera possible d'y mettre. Mon cœur est navré de chagrin, et ce qui me décourage le plus, c'est que je suis à bout de tous mes moyens, et que je ne trouve plus de ressources.

Je ne devrais pas vous attrister le jour du nouvel an, mais vous dérober ce tableau funeste, qui cependant est si présent à tous les yeux, qu'on ne saurait se le voiler. Enfin, mon cher frère, le passé,<235> le présent et l'avenir me paraissent également affligeants, et je ne cesse de me répéter que, étant homme, il faut subir le sort des humains.235-a Je suis, etc.

76. AU MÊME.

(Freyberg) 19 janvier 1760.

.... Mon neveu235-b viendra demain chez vous;235-c il est aimable au possible, et je ne doute point qu'il n'obtienne vos suffrages. C'est un caractère admirable, avec une raison de quarante ans, qu'on est étonné de trouver dans un aussi jeune homme ....

77. AU MÊME.

(Freyberg) 24 janvier 1760.



Mon cher frère,

Je vous remercie bien sincèrement des souhaits que vous me faites, et je suis très-persuadé que si mon sort dépendait de votre volonté, il serait heureux; mais, mon cher frère, je crains toujours que le<236> hasard n'en ordonne autrement. J'ai une lettre de Vienne, interceptée par le prince Ferdinand, qui marque que Daun avait beaucoup de peine de subsister en Saxe, et qu'il se pourrait bien encore qu'il se retirât en Bohême; que l'on se flattait à Vienne du secours des Russes pour cette campagne, et que, par cette raison, on refuserait d'envoyer des ministres au congrès; que l'on tâcherait également de dissuader les Français de la paix. La lettre est du comte Choiseul au duc,236-a et il la finit en disant que s'il avait un conseil à donner à la France, ce serait de faire la paix, sans quoi elle aurait lieu de s'en repentir. Il y est dit encore que Daun ne commencerait ses opérations qu'après les fontes des neiges. Ce que je vous ai marqué hier des Français n'est pas une nouvelle de gazette; ce sont des insinuations qui m'ont été faites, et dont j'ai profité avec chaleur pour porter l'Angleterre à l'accommodation proposée; j'y ai dépêché deux courriers de suite, et je me flatte, par les intelligences que j'ai là-bas, de réussir. Si cela arrive, ce sera un coup sanglant pour les Autrichiens, et nous sortirons d'affaire; sinon, ou il faut se pendre, ou périr l'épée à la main. Quel que soit mon sort, je conserverai jusqu'au dernier soupir pour vous la reconnaissance de toute l'amitié que vous m'avez témoignée et de tous les services que vous avez rendus à l'État. Si nous ne réussissons pas, si le grand nombre nous accable, nous aurons le sort d'un voyageur qu'une troupe de brigands assassine en chemin, et d'autres princes qui auront été aussi malheureux que nous. Enfin, mon cher frère, on ne saurait se donner plus de peine que je m'en donne pour reformer l'armée, pour arranger les finances et les magasins, et pour amener les esprits à la paix; et si je ne réussis pas, il faut l'attribuer à la fortune, qui depuis quelque temps a pris à tâche de persécuter ma vieillesse.

Tout est tranquille dans ces cantons. Je doute que Beck s'aventure<237> fort loin dans cette saison; ce n'est pas un temps favorable aux opérations militaires; il poussera peut-être jusqu'à Bautzen, mais ce sera tout.

Je vous embrasse bien tendrement, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, mon cher frère, etc.

78. DU PRINCE HENRI.

Unckersdorf, 25 janvier 1760.



Mon très-cher frère,

Vous me témoignez bien gracieusement vos bontés par la lettre que vous avez daigné m'écrire hier. Je n'ai aucun droit pour les mériter que le sincère intérêt que je prends à votre situation; c'est ce sentiment qui me porte à souhaiter qu'une guerre si pernicieuse finisse. L'espoir que vous me donnez à l'égard de la France me remplit du même contentement que cette espérance vous donne. J'avoue franchement, comme j'ai déjà eu l'honneur de le faire, que la plus grande honte, et de tous les malheurs le plus grand, serait la perte de l'État. L'importance du sujet ne me permet pas de dissimuler mes sentiments lorsque j'ai l'honneur de vous écrire, et j'aime mieux avoir trop de franchise que de voiler ce que j'entrevois sur cet objet, persuadé que tout homme qui vous est attaché pense à ce sujet comme moi. Tout est tranquille ici, et je n'ai rien de nouveau dont je puisse avoir l'honneur de vous entretenir.

Je suis, etc.

<238>

79. AU PRINCE HENRI.

Camp de Meissen, 24 mai 1760.

.... Si donc vous voulez bien faire réflexion aux manœuvres de M. Daun, vous conviendrez que voici déjà deux de ses plans de campagne de dérangés, sans qu'il y ait eu de mouvement de ma part, hors celui de votre marche en Silésie, et cela me fait espérer pour l'avenir.

Je pourrais vous appliquer, mon cher frère, ces vers de la Henriade :238-a

Et son nom, qui du trône est le plus ferme appui,
Semait encor la crainte, et combattait pour lui.

80. DU PRINCE HENRI.

Sagan, 27 mai 1760.

.... Aux deux vers que vous avez daigné m'adresser je prends la liberté de répliquer par deux que j'ai tirés d'une Épître sur la Gloire et l'Intérêt238-b qui vous sera connue :

Les frivoles faveurs que fait la renommée
Sont quelques grains d'encens qui s'en vont en fumée.

Je suis avec le plus respectueux attachement, etc.

<239>

81. AU PRINCE HENRI.

Gross-Döbritz, 26 juin 1760.



Mon cher frère,

Hier j'avais le cœur239-a déchiré par une239-a de passions, pour me trouver en état de vous écrire une lettre sensée; aujourd'hui que je viens un peu à moi-même, je vous communique mes réflexions. Après le malheur qui vient d'arriver à Fouqué,239-b sûrement Loudon ne peut avoir d'autre dessein que sur Breslau .... On voit dans tous ces événements un enchaînement de fatalités qui se suivent, et l'opiniâtreté de la fortune à me persécuter. Il me prend des impatiences de me pendre, comme aux amants de revoir leurs maîtresses absentes; mais il faut pousser le cinquième acte jusqu'au dénoûment. Vous n'avez rien à appréhender ni de Lacy, ni de Daun; je vous en tiendrai bon compte, et je vous communiquerai fidèlement de quoi il sera question.

82. AU MÊME.

Gross-Döbritz, 29 juin 1760.

.... Je reconnais tout l'embarras où vous êtes dans la situation où les choses sont là-bas;239-c mais imaginez-vous toute l'étendue de l'em<240>barras où je suis ici. Si je m'éloigne d'ici, j'expose le corps de Hülsen; si je reste, je ne saurais donner aucun secours à la Silésie, où tout ira sens dessus dessous. Ainsi je suis forcé de prendre un parti; autant que je m'en rompe la tête, il est difficile d'en prendre un qui soit bon. Voilà pourquoi je serai obligé d'agir au hasard; il ne me reste aucun autre moyen. On me donne des espérances au sujet d'un secours; mais je n'en vois aucun effet, et dans la situation pressante où je suis, il me faut de l'effet.

Je joins ci-clos les nouvelles ....

83. AU MÊME.

Quartier général de Grünau, 15 juillet 1760.



Mon très-cher frère,

Je viens de recevoir vos lettres du 5 et du 9 de ce mois. Vous demandez mon avis, si dans les circonstances présentes vous devez engager une bataille avec les Russes, ou non; sur quoi je ne saurais vous répondre autrement, sinon que, si les Russes viennent en deux corps, vous devez tâcher, sans balancer, d'en attaquer un, savoir, selon que les occasions convenables se présenteront, et, s'il est possible, quand il sera en marche; mais si toute l'armée russe vient dans un seul corps, alors vous ferez mieux de prendre un bon camp et de vous poster devant eux, à peu près entre Crossen et Glogau, où il faut que l'armée ennemie passe, si elle veut marcher sur Glogau.

Quant à moi, ma situation ici est encore très-embarrassante; je viens d'avoir pris un bon parti en assiégeant Dresde; mais je vois que, d'un autre côté, il me faudra faire encore bien d'autres choses au delà. Selon mes derniers avis, Daun est aux frontières de la Silésie,<241> près de Bunzlau, et Loudon en marche pour se joindre avec les Russes aux environs de Glogau. Si je pousse Lacy et l'armée de l'Empire, ils se laisseront mener jusqu'à Prague, ce qui ne me conduirait à rien; si je suis Daun en Silésie, cela ne me mènerait encore à rien, ou à très-peu de chose; si je puis prendre le parti, après avoir pris Dresde, de marcher pour me joindre à vous, afin d'aller conjointement contre les Russes, ce serait un des meilleurs partis. Mais il faut qu'alors j'abandonne la Saxe, en laissant derrière moi une armée ennemie de trente mille hommes, qui reprendra Dresde, s'emparera de Torgau et de Wittenberg, avec ce que j'ai de magasins, et ira tout droit à Berlin. Me voilà ainsi dans le plus grand embarras du monde où jamais l'on saurait être. Je crois donc que le seul parti qui me reste à choisir, après avoir fait avec Dresde, c'est241-a de marcher vers Zittau et sur Trautenau, pour couper par là Daun de ses magasins et de toute communication avec la Bohême, ce qui l'obligerait d'abandonner la Silésie pour revenir en Bohême. J'avoue que mon embarras est grand; tous les partis que je saurais prendre sont sujets à de grands inconvénients, entre lesquels il n'en est point un des moindres de marcher avec tous mes bagages, et de mener avec moi les magasins pour ma subsistance. Mais comme il faut que je prenne absolument mon parti, il ne me reste que de prendre, entre tous les partis mal assurés, celui qui est le moins mal assuré.

Le temps n'a pas voulu permettre encore que toutes les lettres chiffrées que j'ai reçues aujourd'hui de la Silésie soient déjà déchiffrées. Je les lirai demain, et songerai alors sur le parti que je dois prendre, et qui me paraîtra le moins incertain et le moins mal assuré. Dès que je me serai déterminé là-dessus, je ne manquerai pas de vous l'écrire. Je suis, etc.

<242>

84. AU MÊME.

Quartier général de Leubnitz, 23 juillet 1760.



Mon très-cher frère,

J'ai bien reçu votre lettre du 20 de ce mois. Plût à Dieu que les vœux que vous faites pour la prompte réduction de Dresde auraient été exaucés! Mais il faut malheureusement que je vous dise que ce coup m'a manqué.242-a Je vous dirai selon la plus exacte vérité ce qui en a été la cause, savoir, qu'en premier lieu mon artillerie m'y a mal secondé, et qu'en second lieu mon artillerie de siége m'arriva trop tard de Torgau, par la nonchalance et les mauvaises dispositions qu'avaient faites ceux à qui j'avais donné la commission pour son transport, de sorte que cette artillerie ne m'arriva que trois jours après que je me fus rendu maître de la Pirnaische Vorstadt. Là-dessus Daun s'est retourné avec toute son armée, qu'il a fortifiée encore de quelques détachements des corps de Loudon et de Beck; ce qui m'obligea de retirer mes postes du Weissen Hirsch et des Fischhäuser,242-b et par conséquent aussi le corps sous les ordres du prince de Holstein, qui campait à Nauendorf. Je n'ai pas eu assez de troupes pour me soutenir des deux côtés de la rivière contre un ennemi voisin et trop supérieur en nombre; ainsi j'ai mieux aimé de retirer de bonne grâce mes détachements que de hasarder d'être battu en détail. Voilà ce qui a été la cause que Daun est devenu maître de la ville de Dresde au delà de l'Elbe. Hier matin, encore avant le lever du soleil, il a voulu attaquer notre poste dans la Pirnaische Vorstadt; mais j'ai retiré mon artillerie de siége et presque tous mes canons des différents postes susdits que nous avions occupés. L'ennemi sor<243>tit de la ville avec seize bataillons; si les dispositions que j'avais faites à ce sujet avaient été exécutées, l'ennemi aurait bien perdu quatre mille jusqu'à cinq mille hommes; nonobstant cela il a été vivement repoussé et culbuté dans la ville, et nous lui avons pris le général Nugent, quelques officiers, et jusqu'à deux cents hommes prisonniers, en sorte que cette affaire lui a coûté au delà de mille hommes. Mais comme Daun a fait construire deux ponts de bateaux sur l'Elbe, et qu'il a campé son armée auprès de ce qu'on dit les Scheunen, il n'a pas été praticable que j'eusse pu continuer le siége. D'ailleurs, toute ma munition de l'artillerie de siége a été consommée jusqu'à six cents coups encore.

Lacy campe avec son corps de Gross-Sedlitz jusqu'à Dohna, le défilé devant soi, l'armée de l'Empire derrière Maxen. Vous verrez par là qu'il m'est impossible d'entreprendre quelque chose contre l'ennemi. De l'Altstadt Dresde, jusqu'à la troisième partie en a été réduite en cendres contre mon intention et ordres, qui étaient de ménager la ville, mais de faire jouer l'artillerie contre les ouvrages de fortification. Je ne doute pas que mon ministre comte de Finckenstein, que j'ai fait informer des circonstances qui ont occasionné cet incendie, ne vous en aura fait communication.

Quant à vos arrangements, dont votre lettre m'instruit, je ne saurais que les applaudir parfaitement et approuver absolument vos idées. Selon mes lettres du 9 de ce mois, le terme de l'ouverture de la campagne des Russes ne doit être qu'au 27, ce que vous saurez mieux et avec plus d'exactitude que moi ici.

Contre les Russes il ne vous faudra que des camps forts et bons; au cas que vous ne trouviez pas de votre convenance de les attaquer vous-même, ils ne vous attaqueront pas, ce dont vous sauriez être presque tout à fait assuré; mais si vous croyez en quelque façon de réussir contre Loudon ou contre Beck, je ne saurais que de le bien approuver. Dans le cas que vous ayez du succès en Silésie, vous au<244>rez alors, le cas l'exigeant, la liberté (et je vous autorise par la présente à cela) de vous faire joindre d'une partie des garnisons des forteresses qui seront alors le moins exposées, pour en fortifier votre infanterie, soit de Neisse, soit de Schweidnitz, soit de Breslau, selon que les circonstances le permettront. Je vous communique à la suite de celle-ci une relation que je viens de recevoir de Cottbus; vous en verrez qu'avant que Daun ait marché vers la Silésie, Loudon, affaibli par toutes les pertes en hommes qu'il a essuyées, n'a eu, tout compté, que trente mille hommes à peu près. A présent que Daun en a beaucoup retiré, je crois qu'en décomptant les troupes absentes, que Loudon a envoyées vers Glatz et en d'autres contrées de la Silésie, il ne pourra vous opposer au delà de quinze mille hommes. Vous ferez réflexion encore sur ce qui vous conviendra le plus, ou d'agir contre Loudon avant le temps que les Russes sauraient avancer, ou de choisir mieux votre moment et temps à cela, ou au temps où les Russes commenceront à se mettre en marche pour lui approcher.

Il y a quarante canons à Breslau, pièces de campagne, dont vous pourrez disposer selon le besoin. Nous nous attendons ici à de petits combats; peut-être cela en viendra-t-il à quelque chose de plus. Adieu, cher frère; je fais la vedette ici de trois côtés.244-a

<245>

85. AU MÊME.

Quartier général de Leubnitz,
25 juillet 1760.



Mon très-cher frère,

Par la lettre du 22 de ce mois que je viens de recevoir de vous, je vois que nos embarras s'augmentent d'un jour à l'autre. Je ne saurais vous écrire rien de positif sur ce que vous aurez à faire; mais je crois que peut-être vous saurez vous avancer jusqu'à Karge, où vous ne serez pas aussi éloigné, et plus à portée de la Silésie. En attendant, ne prenez point cela comme un ordre de ma part, car, encore une fois, je ne saurais rien vous prescrire en ceci, et ne saurais pas même savoir ce qui s'est passé dans vos contrées pendant l'intervalle du temps que ma lettre passe à vous parvenir. Ici je puis envisager mon projet sur Dresde autant que tout à fait manqué. Je n'ai rien à appréhender pour une bataille qu'on me livrera. Vous connaissez Daun, qui n'aime pas de donner des batailles du jour au lendemain; tout au contraire, pour l'y porter, il faut qu'on se serve de bien de l'industrie et des détours. Mon projet principal à présent est de repasser à l'autre rive de l'Elbe, et de voir alors où et comment je pourrai marcher vers la Silésie.245-a Il est bientôt dit de repasser l'Elbe : mais vous pourrez à peine vous représenter, mon cher frère, à combien de difficultés cela sera sujet; aussi serai-je obligé de me servir de beaucoup de ruses pour y parvenir de bonne manière. Un autre embarras que j'aurai alors, et ce qui me donnera bien des inquiétudes, ce sera par rapport à la Marche de Brandebourg; nonobstant cela, je serai obligé de prendre ma résolution, et comme la Silésie est actuellement la province la plus exposée, le plus pressé pour moi sera de penser à sa défense. Vous aurez la bonté de communiquer cela au<246> ministre de Schlabrendorff,246-a quoique sous le sceau du dernier secret, et que je tâcherai d'y venir du côté de Haynau, ou autour de Jauer, ou aux environs, selon les circonstances qui se présenteront alors; pour le temps quand je pourrai proprement exécuter cela, vous vous représentez bien que je ne le saurais pas fixer. Le pas le plus difficile à faire, ce sera de repasser l'Elbe; tout le reste ira facilement. Dans la situation où nous nous trouvons, moi et vous, mon cher frère, il faut indispensablement que les choses parviennent à une affaire décisive, soit de votre, soit de ma part. Nous ne saurions absolument plus éviter de combattre, ce que je vous prie de vous imprimer en tête, et qu'il est d'une nécessité absolue que les choses parviennent à quelque affaire décisive; sinon, nous sécherons sur pied, nous nous consumerons nous-mêmes, et à la fin les choses empireront bien au delà de ce qu'elles sont à présent. Ainsi tenons-nous cela pour dit, et n'évitons pas les occasions propres à nous y conduire; en temporisant, nous risquons notre perte certaine. J'aurais pris pour une faveur de la fortune si j'avais pu mener ici les choses à une bataille avec Daun. J'aurais eu au moins le corps de Hülsen avec moi, qu'il me faudra quitter à présent, pour le laisser ici. Mais imprimez-vous bien qu'il faudra que je combatte avec Daun, soit au passage de l'Elbe, soit quand je voudrai entrer en Silésie. Soyez assuré que cela ne saura pas se démêler sans ceci, et je me rendrais responsable devant tout le monde honnête, si je voulais rester ici les bras croisés, tandis que tous mes États sont exposés aux plus éminents périls. Je suis avec toute la considération la plus distinguée et avec bien de l'attachement, etc.

<247>

86. DU PRINCE HENRI.

Lissa, 5 août 1760.



Mon très-cher frère,

Breslau est délivré pour ce moment. Loudon s'est retiré avec précipitation sur Canth et Zobten, après avoir bombardé et réduit une partie de la ville, particulièrement votre palais, en cendres. J'ai eu le bonheur que l'ennemi a abandonné le camp de Parchwitz, retranché comme une forteresse, et où247-a un corps aurait pu se défendre, mais qui était préparé pour les Russes. Je passerai l'Oder vraisemblablement demain. Je dépends des nouvelles que je reçois, ayant deux armées entre lesquelles je me trouve. Si j'ai du bonheur dans cette situation, et si l'ennemi, pour le coup, ne profite pas de sa supériorité, j'en serai très-fort étonné. J'ai fait tout ce qui m'a été humainement possible; nous avons fait force de marches, et Loudon a été surpris; sans quoi il aurait pris le camp de Parchwitz, où je défie de passer ensuite à qui que ce soit. Mais j'avoue que si j'avais prévu les difficultés que je trouve dans cette campagne, et celles que je prévois encore, je vous aurais prié de me dispenser d'un emploi que je regarde quasi comme impossible à remplir.

<248>

87. AU PRINCE HENRI.

Camp de Hohendorf sur la Katzbach. 9 août 1760.

Il n'est pas difficile, mon cher frère, de trouver des gens qui servent l'État dans les temps aisés et fortunés; de bons citoyens sont ceux qui servent l'État dans un temps de crise et de malheur. La réputation solide s'établit à exécuter des choses difficiles; plus elles le sont, et plus elles honorent. Je ne crois donc pas que ce soit votre sérieux, ce que vous m'écrivez. Il est sûr que ni vous ni moi ne saurions être responsables des événements dans la situation présente; mais dès que nous avons fait tout ce que nous pouvons, notre propre conscience et le public nous rendra justice.

Quant à la position présente de mes affaires, vous saurez que j'ai occupé Liegnitz comme un poste; je suis marché aujourd'hui sur Goldberg, et en même temps que Daun, Loudon y est aussi venu de Reichenberg, et Beck après sa retraite de Bunzlau. Selon toutes les apparences, ces affaires ici se décideront en peu de jours; nous combattrons pour l'honneur et pour la patrie; tout le monde fera l'impossible pour réussir. La supériorité du nombre ne m'effraye point; mais, malgré toutes ces circonstances, je ne réponds pas de l'événement. Si Daun ne fait aucun mouvement demain, je marcherai du côté de Jauer, et franchirai le chemin de Schweidnitz, pour en tirer mes pains et mes vivres.248-a J'ai tout lieu de présumer que nous les battions avant que cela arrive. Si nous sommes heureux, vous l'apprendrez bien vite; si les choses tournent mal, vous ne le saurez que trop tôt. Vous avez très-bien fait de donner de grosses récompenses à Werner. Si votre argent est fini, vous n'avez<249> qu'à demander vingt mille écus en mon nom au ministre de Schlabrendorff, et de lui dire en même temps que c'est ma volonté. Je souhaite que vous soyez dans peu obligé d'en demander. Publiez là-bas que je vous envoie un corps de dix mille hommes. Demain je ferai courir des bruits que vous me fournirez tout autant. Adieu, mon très-cher frère.

88. DU PRINCE HENRI.

Strenz, 25 août 1760.

.... Voilà, mon très-cher frère, ce que je puis vous dire à l'égard de l'armée. Je suis très-mortifié de vous parler ensuite de mon sujet, et de vous dire que j'ai fait tous mes efforts pour me soutenir jusqu'ici pendant la campagne; ce que j'ai souffert par la grande faiblesse des nerfs, par les douleurs de rhumatisme, n'est pas concevable. J'ai eu ensuite des fièvres éphémères, et, ces derniers jours-ci, je me suis traîné à peine. C'est un misérable sujet de vous entretenir de moi après les affaires si importantes qui vous occupent; mais c'est que je me trouve réduit à vous en parler, ne pouvant plus résister à tant de maux. Je compte d'aller à Breslau,249-a où je ne désespère pas de me remettre, peut-être dans peu, et de vous donner encore des<250> preuves de l'attachement et de la tendresse respectueuse avec lesquels je suis, etc.

89. AU PRINCE HENRI.

Bunzelwitz, 7 octobre 1760.



Mon cher frère,

Pour vous répondre à la lettre que je viens de recevoir de vous, il faut bien que je vous dise que, vu ma situation, vaincre ou mourir est ma devise; tous les autres partis sont bons dans les autres occasions, mais non pas dans celle-ci. Je ne sais pas précisément de quel côté nous irons; les circonstances décideront de nos marches et de nos entreprises. Lacy est en Lusace, Daun y marche; peut-être qu'il se passera quelque chose dans ces contrées. Je suis si occupé des affaires dans ce moment, qu'il m'est impossible de pouvoir vous en dire davantage. Soyez assuré, je vous en prie, de la sincérité des sentiments d'amitié et d'estime avec lesquels je suis à jamais, etc.

90. AU MÊME.

Torgau, 4 novembre 1760.



Mon très-cher frère,

Je puis avoir la satisfaction de vous mander que le maréchal Daun, après s'être fait joindre par le général Lacy, a enfin tenu ferme près<251> de Torgau. Je suis marché à lui par Eilenbourg, pour l'attaquer. Je trouvai l'armée autrichienne, sa droite s'étendant vers Grosswig, sa gauche du côté de Zinna, et son infanterie occupant des hauteurs fort avantageuses le long du chemin qui mène à Leipzig. J'attaquai l'ennemi le 3 de ce mois dans cette position. Le combat a été rude et opiniâtre. Il commença à deux heures, et ne finit qu'à neuf heures et un quart du soir. L'armée ennemie profita de la nuit pour passer sur trois ponts qu'elle avait, vers Torgau, sur l'Elbe, et s'est retirée du côté de Dresde. L'obscurité de la nuit nous a empêchés de nous procurer de plus grands avantages sur l'ennemi, qui a perdu par cette bataille au delà de vingt et jusqu'à vingt-cinq mille hommes en morts, blessés, pris et égarés. Nous avons fait prisonniers de guerre à l'ennemi quatre généraux, passé deux cents officiers, et au delà de sept mille soldats. On nous amène encore de moment à autre des prisonniers de guerre. L'ennemi a laissé entre nos mains quarante canons et une trentaine de drapeaux. Le maréchal Daun se trouve au nombre des blessés avec d'autres généraux autrichiens. Le général Ried et le général Walther de l'artillerie doivent être au nombre des morts.

Voilà, mon cher frère, tout le détail que je saurais vous marquer jusqu'à présent de cette affaire. Je suis, comme vous le jugez, fort occupé présentement. Je m'en rapporte donc à la relation détaillée que j'en ferai publier, et que j'aurai soin de vous faire parvenir en peu.251-a Nous n'avons aucun général des nôtres de mort. Les lieutenants-généraux de Bülow et le comte de Finckenstein ont été faits prisonniers de guerre. Je suis persuadé de la part sensible que vous prenez à l'avantage considérable que nous avons remporté sur l'ennemi, et je suis, etc.

<252>

91. AU MÊME.

Meissen, 12 novembre 1760.



Mon très-cher frère,

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez faite du 8 de ce mois. Attaché comme je vous connais à mes intérêts, ainsi qu'à ceux de l'État, je suis parfaitement persuadé de la part sincère que vous prenez à l'avantage considérable que j'ai remporté en dernier lieu sur la grande armée des Autrichiens sous Daun. Il est vrai, je vous l'avoue, que dans la lettre que je vous avais faite précédemment, j'avais un peu grossi le nombre de ce que l'ennemi avait perdu à cette occasion, quand je l'avais mis à vingt-cinq mille hommes. Ce n'était point pour vous en imposer; mais comme les chemins de Glogau étaient alors mal sûrs encore par les partis russes, j'avais mis ce nombre exprès, pour que, au cas que cette lettre tombât entre les mains de l'ennemi, il en fût d'autant plus frappé. Mais sur quoi vous pouvez compter sûrement quant au nombre, c'est au delà de vingt mille hommes que les Autrichiens ont perdus à cette journée, inclusivement treize généraux, qui sont morts, blessés ou pris prisonniers. Outre cela, nous avons d'eux actuellement cinquante canons, parmi lesquels il y a un grand mortier et trois obusiers, et le nombre de leurs officiers prisonniers va effectivement à présent à deux cent trente-cinq, inclusivement quatre généraux et au delà de six mille bas officiers et soldats de pris. A mon approche à Meissen, ils en ont d'abord retiré leur garnison, tout comme ils l'avaient fait à Torgau. Daun, qui avait pris sa retraite au delà de l'Elbe, où il s'est joint à Beck, a repassé l'Elbe de ce côté-ci, à Dresde, où ils campent derrière le Grand-Jardin, et il n'y a qu'un petit corps qui campe encore au Plauenschen Grund. J'ai avancé mes postes jusqu'en avant de Wilsdruf. J'ai fait canonner, l'autre jour, ce qu'il y avait de l'ennemi au Plauenschen<253> Grund, qui se retira d'abord sur son armée. L'armée de l'Empire est marchée, d'abord après la bataille, vers la Franconie, ainsi que le duc de Würtemberg l'a également fait avec son corps. Il y a de l'apparence qu'ils abandonneront la ville de Dresde, et tous mes avis sont jusqu'à présent qu'ils en retirent leur artillerie et canons de fonte, qu'ils envoient en Bohême avec leur gros bagage. Leur boulangerie a été établie à Pirna, et les magasins qu'ils ont à Dresde sont très-peu considérables. Je ne saurais vous dire précisément ce qui arrivera avec Dresde; mais s'ils l'abandonnent, selon les apparences, il faut présumer que l'armée passera en Bohême, et qu'ils tiendront peut-être des postes à Gieshübel, Gottleube, Stolpen, et peut-être Marienberg. Il faut que cela se développe bientôt. J'ai déjà ordonné à mon ministre de Finck de vous envoyer quelques exemplaires de la relation imprimée de la bataille de Torgau; en voici une que je vous envoie préalablement par écrit. Soyez au reste persuadé de la véritable estime et des sentiments d'amitié avec lesquels je suis, etc.

92. AU MÊME.

Unckersdorf, 15 novembre 1760.



Mon très-cher frère,

Je vous remercie de la part que vous prenez à la victoire que nous avons remportée le 3. Ses avantages consistent plutôt dans les malheurs dont ils nous préservent que dans les grands succès qui pourraient s'ensuivre. J'étais instruit que le maréchal Daun avait des ordres de sa cour de se soutenir à Torgau et dans la Saxe, et de tout<254> risquer pour s'y maintenir; je savais même qu'il avait des ordres de m'attaquer, s'il le pouvait. Il ne me restait que deux partis : l'un de passer la Mulde, et d'occuper cette partie qui est entre la Mulde et la Pleisse. En ce cas, je laissais la Marche ouverte; l'ennemi aurait poussé ses postes jusqu'à la Mulde, et se serait mis derrière l'Elbe. Ils avaient compris dans ces projets de porter les Russes à laisser au moins quelques troupes dans l'Électorat et dans la Poméranie, de sorte que j'aurais été coupé de la Marche, de la Poméranie et de la Silésie. Ce sont ces raisons qui m'ont obligé de tenter le hasard, assuré que si je battais les Autrichiens, les Russes se retireraient d'un côté, les cercles de l'autre, et que je pourrais du moins parvenir à procurer aux troupes une position supportable pour les quartiers d'hiver. C'est ce qui est arrivé. Nous avons poussé l'ennemi jusqu'au fond de Plauen. Vous connaissez cette situation, et vous savez que, quand même elle ne serait occupée que par des ramoneurs de cheminées, il serait impossible de les en déloger. Je ne sais quels arrangements l'ennemi prendra. Si les désirs des officiers et des troupes prévalent à Vienne, tout s'en ira en Bohême, parce que tous sont excédés des fatigues qu'ils ont souffertes l'hiver dernier. Si l'intérêt politique prévaut, comme il y a grande apparence, l'armée sera obligée de soutenir sa position. J'ai pris mes arrangements d'avance sur tous les cas. J'entreprendrai tout ce que la prudence me permettra, cependant sans rien hasarder. Je me mettrai dans une telle situation, que, si l'occasion se présente de faire quelque bon coup, je sois en état d'en profiter; mais il ne faut pas qu'on exige de moi des miracles, car je vous déclare net que je n'en sais point faire. Je crois que vous avez à présent la relation que j'ai donnée des détails de la bataille. Il y en a beaucoup que j'ai supprimés, à cause que toutes choses ne sont pas bonnes à dire. Il n'y a aucun de nos généraux de blessé dangereusement. Nous avons cependant fait quelques pertes : votre régiment derechef a beaucoup souffert; le second bataillon de Kalckstein, et<255> en général les grenadiers; mon troisième bataillon n'a pas été épargné non plus; de la cavalerie, les régiments de Baireuth et de Spaen surtout ont fait merveille, et n'ont presque pas fait de pertes. L'emplacement de l'ennemi et la manière dont la bataille s'est engagée était telle, qu'elle n'a pas permis que la cavalerie de notre droite ait pu donner; aussi n'a-t-elle presque point souffert. Vous serez fort étonné que je vous dise que c'est au régiment de Maurice que je suis redevable du gain de la bataille; cependant cela est très-vrai. Je ne crois pas que de mémoire d'homme on ait un exemple d'une canonnade comme celle de cette journée-là; cela surpasse ce que l'on en peut dire; deux tonnerres poussés l'un contre l'autre par des vents contraires ne font pas un bruit plus effroyable. Une des singularités de ce combat que je ne dois point omettre, c'est que nos charges ont continué, malgré l'obscurité, jusqu'à neuf heures et un quart; que, dans la nuit, nous avons été presque pêle-mêle avec les Autrichiens, à nous faire réciproquement des prisonniers les uns aux autres; que toute cette confusion et ce désordre a duré jusqu'au lendemain matin; que l'on a trouvé une grande quantité de prisonniers dans les bois, et même derrière nos lignes, qui, nous ayant crus Autrichiens, y étaient restés paisiblement. Le duc d'Aremberg, le général Walther, qui commande l'artillerie, Buccow et Ried sont morts de leurs blessures. Outre Daun, les Autrichiens ont encore huit généraux de blessés. Cette aventure ne leur serait pas arrivée, s'ils avaient eu du terrain pour se mettre au large; mais se trouvant entamés par devant et par derrière, ce fut force à eux de tenir bon. Je ne veux point vous ennuyer par un récit des détails que la voix publique pourra vous apprendre. Je suis, etc.

Ma contusion n'a pas été dangereuse; ma pelisse et mon habit doublé de velours m'ont probablement sauvé la vie.255-a J'ai cependant<256> eu deux pages et trois chevaux de blessés; presque personne de mes officiers aides de camp n'est échappé sans quelques marques. Le brave Anhalt256-a des grenadiers est tué.256-b

93. AU MÊME.

Neustadt (près de Meissen), 23 novembre 1760.

.... Je crois, mon cher frère, que j'ai rencontré juste sur ce que j'ai auguré de notre situation. Enfin, le prince Ferdinand va s'évertuer de son côté; il commence à comprendre qu'il ne doit plus souffrir les Français à Göttingue. Cela est tard, mais pourvu que la fortune le seconde, il faut espérer que ses opérations pourront produire de grandes suites. Vous me demandez des nouvelles de ma santé; ma pelisse m'a sauvé la vie, dont je lui ai peu d'obligation. J'ai eu pendant huit jours des douleurs à la poitrine, qui se sont passées entièrement, et il semble que le ciel ne me prolonge la vie que pour me réserver aux plus dures épreuves; mais il faut que chacun subisse son sort. Vous ne me dites rien de votre santé; il est pourtant à présumer qu'elle est remise. Je vous prie de m'en donner des nouvelles. Hülsen a chassé les cercles de Zwickau; j'attends son retour à Freyberg pour repasser la Triebsche. Meissen, Nossen et Freyberg feront les têtes de nos quartiers. Ces contrées où nous sommes ressemblent au désert de la Thébaïde; nous ne voyons que désolations. Daun fait<257> passer beaucoup de troupes en Bohême; si cela continue, je me flatte que nous aurons quelque repos.

94. AU MÊME.

(Nieder-Kunzendorf) 24 mai 1761.



Mon cher frère,

Je ne puis rien vous apprendre de nos hautes prouesses, car nous n'en avons point fait; nous sommes à nous examiner de loin, et à peine y a-t-il tous les huit jours un cheval de hussard de blessé. J'ai eu beaucoup à trotter pour mettre mes différents campements en règle; à présent tout est bien établi, et nous n'avons pas grand' chose à faire. Schwerin257-a est fort en colère contre la reine de Hongrie et contre Daun; il dit qu'ils se sont moqués de lui avec leur cartel. Il s'en est aperçu un peu tard, le pauvre garçon; il dit qu'il trouve le monde plus méchant qu'il ne l'avait cru. Il me semble qu'on n'a pas besoin d'avoir quarante-cinq ans pour s'en apercevoir, et que cette réflexion doit se présenter à tous ceux qui entrent dans le monde un an après qu'ils sortent du collége. Schwerin doit se consoler par le proverbe qui dit que les fruits tardifs sont les meilleurs. Je crois que quand Seydlitz pourra gagner le dessus sur son hypocondrie, il se portera aussi bien qu'autrefois; mais une femme et beaucoup de bien, pour quiconque a passé sa vie sans opulence, changent la façon de penser des hommes, et j'en ai vu trop d'exemples pour n'en être point convaincu.

Je ne sais, mais je ferais presque un pari que les Français feront<258> leur paix à la fin de juin ou au commencement de juillet, et que vers l'automne, nous et toutes les parties belligérantes, chacun s'en ira chez soi planter ses choux et cultiver son jardin.258-a Ne pensez pas cependant, mon cher frère, que j'aie exalté mon âme; j'ai fait ce que j'ai pu pour y réussir, mais je n'ai pas été assez heureux d'atteindre à ce comble d'enthousiasme.

Zastrow a de nouveaux prophètes; l'un pronostique la paix, l'autre une bataille avec les Russes, un troisième une bataille avec les Autrichiens. Vous n'avez que le choix des choses possibles avec eux, car il faut bien que de tant de choses si différentes il y en ait une qui arrive. J'ai demandé à Zastrow si ses diseurs de bonne aventure ne lui avaient point pronostiqué quelle serait l'issue de son mariage? Il a été, pour le coup, assez sage pour ne les point interroger sur des matières si délicates. Il a une maison à Schweidnitz, grande comme votre chambre de Schlettau, où il veut établir tout son ménage; un vieux corps de garde délabré lui sert de cuisine, et il prétend que les soubrettes de madame campent à côté de la maison. Je lui ai fait quelques remontrances sur ce beau projet, qui entraînerait la plus grande dépravation de mœurs après soi, exposant la vertu de ses chambrières au rapt, au viol et à toutes les entreprises d'une luxure effrénée contre la pudeur. Je ne sais à quel point mes remontrances l'affecteront; mais, quoi qu'il arrive, j'en ai la conscience nette, et ce sera à lui à penser au reste.

Il y a à Sehweidnitz le fils d'un major autrichien, Italien de naissance, qui, à l'âge de onze ans, passe pour un prodige. Il a une grande barbe; on dit que Priape n'est rien en comparaison de lui, et qu'il a toute la force et la vigueur d'un homme fait. Cette réputation étonnante a attiré à Schweidnitz le pèlerinage de toutes les femmes des environs, qui sont venues pour voir ce prodige, et qui peut-être auraient volontiers passé à l'expérience, si la tutelle du père et de la<259> mère de cet enfant ne s'y était opposée. Du reste les prodigalités de la nature ne se sont bornées qu'aux seules parties mâles du jeune homme, et ceux qui le connaissent disent que sa tête est aussi mal partagée que sa virilité l'est avantageusement.

Voilà, mon cher frère, toutes les nouvelles de ce canton; j'aimerais bien n'en avoir pas d'autres à vous donner que des bagatelles, mais dans six semaines d'ici je crains bien qu'il n'en soit pas de même; je vous prie cependant de me croire, etc.

95. AU MÊME.

Pülzen, 8 juillet 1761.

.... J'ai quitté le plus beau des palais possibles et le plus savant des barons;259-a je me trouve ici sans baron, sans Cunégonde259-b et sans docteur Pangloss.259-b Ce sera, selon toute apparence, avec Loudon que nous examinerons la question du tout est bien, et qu'elle se décidera par des arguments qui me feraient pencher à croire que tout n'est pas bien dans ce misérable monde que nous habitons. Je vous prie d'être persuadé de ma tendre amitié.

<260>

96. AU MÊME.

Giessmannsdorf, 27 juillet 1761.



Mon cher frère,

Le genre humain vous doit une statue pour la belle apologie que vous en faites; il n'y manque que la persuasion, et j'en reviens, mon cher frère, à mon opinion, que les meilleurs des humains, ce sont les moins vicieux. J'ai, par mon expérience, appris à connaître cette espèce à deux pieds, sans plumes, et si vous ne supposez pas que je suis tombé entre la canaille la plus fieffée, il faut que vous conveniez que les bons caractères sont plus rares que les conjonctions des planètes et l'apparition des comètes. Ne pensez pas cependant que l'amour naisse de la tendresse; si je ne me trompe, je le crois produit par l'instinct des sens, par le besoin de la nature. Le sentiment se mêle, je ne sais comment, à la nécessité d'aimer qui nous presse, et dont cependant une volupté brutale est l'objet. C'est une nécessité dans l'adolescence, c'est coutume dans l'âge avancé. Ne m'accusez pas cependant d'une morale trop austère, car je regarde l'amour comme la faiblesse la plus aimable et la plus excusable des hommes. Vous m'envoyez dans les cabanes des pauvres chercher la vertu; mais les hommes qui les habitent sont-ils sans passions? Voilà ce qui mène à une vertu parfaite, et ce qu'on trouve aussi peu dans les chaumières que dans les palais. Enfin, mon cher frère, relisez, s'il vous plaît, les Maximes de La Rochefoucauld;260-a il plaidera ma cause plus éloquemment que je ne le pourrais faire. Peut-être croirez-vous que M. Loudon me rend grognard et fâcheux; je ne disconviens pas qu'il en pourrait être quelque chose, et que si nous l'avions bien battu, je m'adoucirais pour le genre humain. Nous avons quatre-vingt-trois jours à passer, qui seront difficiles et pénibles; je les compte sur le<261> bout des doigts, je sue et je travaille. Il est naturel de prendre part à ce qui nous touche intimement; aussi dit-on d'un général que lorsqu'il avait un bon quartier, il s'écriait : Voilà l'armée bien campée! Tout le monde en fait à peu près autant. Je ne l'approuve pas, mais cela est inhérent à l'homme; pourvu qu'on ait un cœur et de la sensibilité, il faut pardonner le reste. Je souhaite, mon cher frère, que vous en fassiez autant, vous priant de me croire avec une parfaite amitié, etc.

97. AU MÊME.

Gross-Nossen, 3 octobre 1761.



Mon très-cher frère,

Je ne saurais tarder de vous avertir du cas triste qui vient de m'arriver ici; nous venons de perdre d'une manière à peine croyable la ville de Schweidnitz, que Loudon a surprise, l'ayant attaquée la nuit du 1er de ce mois, d'assaut, en sept différents endroits à la fois, et forcée, l'épée à la main, dans un temps de deux à trois heures, sans tirer un coup de canon contre la ville et sans y jeter une bombe. On veut me persuader que la garnison s'était défendue assez valeureusement, et que l'ennemi avait perdu beaucoup de monde, mais que, ne se souciant pas de sa perte, et relevant toujours les assaillants avec de nouvelles troupes, la garnison avait été forcée.261-a Voilà cependant des circonstances que je ne saurais vous garantir, n'ayant pas des nouvelles sûres sur cela.

<262>Vous jugerez vous-même de la perplexité où je dois me trouver de ce qu'un événement si extraordinaire et presque incroyable a dû arriver, tandis qu'à peine j'avais quitté mon camp de Pülzen, et que j'avais fait une marche à Siegroth. Cependant, comme le malheur est fait, et qu'il ne me reste présentement qu'à songer aux moyens de le corriger, je n'attends que le retour du général de Platen avec son corps, après son expédition faite et finie en Poméranie; je calcule qu'il pourra me joindre le 20 de ce mois à peu près, et ce sera alors que je tâcherai de redresser ce désastre et de remettre en ordre ici tout ce qui s'est dérangé par là. Vous aviserez par là vous-même que, par cet empêchement inattendu, je ne saurais être aussitôt en Saxe que je l'avais médité et que je vous l'avais marqué. Je vous renouvelle les assurances de la considération et de l'amitié parfaite avec laquelle je suis, etc.

98. AU MÊME.

Gross-Nossen, 5 octobre 1761.



Mon cher frère,

Vous aurez appris le malheur qui m'est arrivé à Schweidnitz. Cela est inconcevable quand on connaît la place; l'ennemi y a mis presque toute son infanterie; il doit y avoir fait une grande perte. Zastrow et la garnison doivent avoir fait en très-braves gens; mais Loudon s'est servi d'hommes comme de fascines pour se frayer le passage. Cela est bien dur pour moi, sans que j'entre dans les raisons que j'ai de redresser un malheur dont je crois que vous comprendrez et les conséquences, et les suites; ainsi je ne vous en dis rien. C'est une<263> besogne très-difficile; mais tel est mon sort dans cette guerre, d'avoir les plus grandes difficultés à vaincre. Je crois que Platen aura été le 29 ou le 30 à Colberg, et, selon ce qu'écrit le prince de Bevern, Romanzoff se préparait à son départ. Platen sera obligé de revenir ici aussi vile qu'il en est parti; vous en comprendrez la raison. Je vous prie de faire ce que vous pourrez pour que vos nouveaux bataillons prennent forme; je suis ici occupé de tant de choses, et encore si embarrassé d'objets pressants, qu'il m'est impossible de pourvoir à rien avant d'avoir les bras plus libres que je ne les ai. Je vous prie de suppléer à tout ce qu'il faut en mon absence. Si je me remets sur pied, après ce qui m'est arrivé, et que les affaires se redressent ici, je viendrai également en Saxe,263-a mais plus tard. Il y a eu quelques-unes de vos lettres de perdues.

Beck est aussi auprès de Loudon, et dix régiments des Russes.

99. AU MÊME.

Strehlen, 8 octobre 1761.



Mon cher frère,

Je doute beaucoup que Loudon ait détaché pour la Saxe; j'ai compté ses bataillons le 28, et il n'y en avait pas un à redire. Lui, Draskovics, Brentano, Jahnus et Bethlen en ont soixante-seize; ajoutez-y quatorze russes, cela fait quatre-vingt-dix. Depuis la prise de Schweidnitz, j'ai tous les jours des nouvelles, mais aucunes qui fassent mention de détachements. La raison de mon départ de Schweidnitz<264> était principalement pour ménager le magasin, qui m'aurait manqué tout court, et la difficulté d'amener des convois d'ailleurs à travers un essaim de Cosaques, de hussards et de troupes légères. La ville a été prise d'assaut en moins de deux heures; je n'en étais éloigné que d'une marche. Après ce coup, il faudra une armée pour chaque forteresse. Je ne puis point remettre les affaires dans cette province, à moins du secours de Platen. Un exprès venu de Colberg, et qui en est parti le 2, prétend qu'après la jonction de Platen au prince de Würtemberg il avait entendu, en revenant ici, un feu comme celui de deux armées qui se livrent bataille, et que le feu allait en s'éloignant de Colberg. Vous pouvez penser si cela me tranquillise, et si j'attends en tremblant les nouvelles de ce qui s'est passé. Peut-être que ce n'a été qu'une affaire d'arrière-garde; je le souhaite. Buturlin attend peut-être le succès de cet événement pour se déterminer, soit pour la Vistule, soit pour l'Oder. Si tout va bien en Poméranie, j'espère que peut-être il y aura moyen de redresser les affaires de Silésie. Pour les vivres de la Saxe, c'est une bagatelle que d'y amasser des magasins et tout ce qui est nécessaire; si les choses vont bien ici, et que j'y puisse venir, vous n'avez qu'à me dire ce qu'il vous faut, et je me fais fort de vous le procurer. J'y subsisterais, s'il le fallait, avec votre armée et la mienne; mais ces coquins du directoire de la guerre vous trompent, parce qu'ils sont tous corrompus par les Saxons. Ce n'est pas entre Meissen et Torgau qu'il faut prendre les vivres, mais cet hiver on les tirera de Freyberg, de Chemnitz, du Voigtland, de Leipzig et de la Thuringe. J'en parle par connaissance de cause, et vous pouvez vous en fier à ma parole. Mes troupes, si je puis y aller, feront vivre les vôtres toute l'année prochaine, et les payeront ....

<265>

100. AU MÊME.

Strehlen, 16 novembre 1761.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu votre lettre du 11 de ce mois, sur laquelle j'ai la satisfaction de vous dire que Platen pourra être parti hier ou aujourd'hui pour la Saxe. Il doit y passer l'hiver avec tout son corps; il serait presque impossible de le nourrir ici; mais comme j'ai perdu ici tout cet automne, trop faible pour entreprendre, et ayant été obligé de faire de grands détachements en Poméranie, il faut rouvrir ici, l'année prochaine, une campagne précoce, pour ravoir Schweidnitz. Loudon tient encore le poste de Kunzendorf; quand même je l'en chasserais, en courant les plus grands hasards, avant que Platen arrive ici, il n'y aura plus moyen de faire des siéges. Nos peines seraient donc perdues. J'envoie par cette raison Platen en Saxe. Il faudra que vous tâchiez de resserrer les ennemis près de Dresde autant que vous le pourrez, car plus nous occuperons de pays, plus nous aurons de subsistances, de recrues et d'argent, trois choses sans lesquelles on ne fait pas la guerre. J'enverrai Flesch265-a là-bas, avec toutes les instructions, au commissariat. Le prince de Würtemberg et la ville265-b sont sauvés pour cette année. On m'écrit que Buturlin et Fermor sont partis; reste Berg et Romanzoff. Il faut espérer qu'ils ne s'arrêteront pas plus longtemps, et qu'au moins l'on pourra respirer quelques mois. Chi ha tempo ha vita.

<266>

101. AU MÊME.

Breslau, 23 décembre 1761.



Mon très-cher frère,

Je viens de recevoir votre lettre du 19 de ce mois, et je suis bien aise que Daun ait la bonté de vous laisser en repos jusqu'à présent. C'est certainement une grande sottise de sa part. Le général Platen pourra s'étendre avec ses côtés du côté de la Thuringe et de la Saale. Il faudra certainement chasser quelques-uns de nos ennemis des endroits d'où ils peuvent rendre la subsistance la plus difficile, pour former nos amas, afin qu'il n'y ait aucun empêchement physique à lamas des subsistances. J'enverrai dans quelques jours Anhalt266-a en Saxe, tant pour arranger ce qui regarde la livraison des recrues, l'augmentation de l'armée, que les livraisons. Il vous rendra compte de toutes mes idées, et j'espère que vous commencerez à croire que je ne me repais ni de sottises, ni de chimères. Les Autrichiens ont fait leur réduction, faute de pouvoir payer le corps de Czernichew; ainsi, en comptant celui-là, leur armée demeure aussi forte qu'elle l'a été. L'épuisement de leurs finances est si grand, que je ne crois pas qu'ils pourront finir la campagne prochaine, pour peu que les affaires nous réussissent. Il en est de même de Colberg. La prise de cette ville me mettrait la corde au cou, si un autre événement266-b ne rendait ce malheur passager et facile à réparer.

Je vous remercie de la part que vous prenez à l'aventure que l'ennemi m'avait préparée. Le danger n'était pas aussi réel qu'il le paraît de loin. Le dessein que l'ennemi avait formé témoignait plus la<267> volonté de nuire que son intelligence militaire. Le traître267-a qui leur avait suppédité ce projet s'est sauvé. Voilà le dénoûment qu'a eu l'aventure. J'espère de vous donner dans quelques jours des nouvelles plus intéressantes.267-b

102. DU PRINCE HENRI.

Hoff, 5 janvier 1762.



Mon très-cher frère,

Le major Anhalt m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Il m'a rendu compte de l'objet de vos espérances et des mesures que vous prendrez en conséquence. Je vous enverrai incessamment le détail que vous me demandez, pour former ce qui manque à un attirail complet de siége, et je serai ravi si la situation permet qu'on s'en serve. Après avoir demandé au major Anhalt tout ce qui est relatif à la diversion que vous supposez de la part de vos alliés, j'ai voulu savoir vos intentions sur les arrangements que vous prendrez, au cas que, contre votre attente, les alliés ne fissent pas les démarches que vous souhaitez; à quoi il n'a pu me répondre. Mais il est toujours plus difficile de se conduire dans des cas que vos ennemis ne soient pas obligés par une diversion à détacher des troupes, car lorsque cette dernière circonstance arrivera, et que d'ailleurs les arrangements seront pris, tout s'agencera de soi-même; mais si l'on n'est pas préparé aux mesures dans les fâcheux événements qu'on prévoit, ils peuvent devenir par là plus nuisibles encore. C'est donc pourquoi<268> je vous prie instamment de me faire part des mesures que vous prendrez, dans la supposition que tout reste dans la situation présente ....

103. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 9 janvier 1762.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu votre lettre du 5 de ce mois. La question que vous me faites est impossible à répondre; si tout secours venait à nous manquer, malgré l'espérance que nous avons, je vous avoue que je ne vois pas ce qui pourra éloigner ou conjurer notre perte. Cependant, puisque vous voulez que je vous dise ce que je puis imaginer de mieux dans une aussi grande extrémité, ce serait de rassembler toutes nos forces, et d'aller alternativement avec toute cette masse sur le corps des ennemis. Voilà ce qu'il y a de mieux. Cela n'est pas suffisant, et j'entends déjà tous les obstacles et les inconvénients que vous allez m'objecter. Mais pensez-y vous-même; après tout, périr en détail ou périr en masse, n'est-ce pas la même chose? Cependant pourquoi mon avis vaut mieux que le reste, c'est que si avec notre masse on avait bien accablé une des trois armées, on aurait meilleur marché des deux autres, et qu'alors on pourrait se remettre en différentes armées. Pensez-y bien; je ne vois que cela, et ne me confie là-dessus qu'à vous seul. Je suis, etc.

<269>

104. DU PRINCE HENRI.

Hoff, 16 janvier 1762.

Vous avez eu la bonté de me répondre, au sujet de la campagne prochaine, que votre intention était de rassembler toutes vos forces et de les porter toutes d'un côté, lâchant d'écraser une armée pour chercher ensuite l'ennemi d'autre part. Je suis entièrement de votre sentiment, mon très-cher frère, si entre ci et la campagne prochaine aucun événement de la part de vos alliés n'arrive, qui vous tire d'affaire, et que tout secours étranger vous manque, que, alors, tel plan de campagne que vous ferez, il sera toujours également sujet à de grandes vicissitudes, et ne pourra pas, suivant les vues humaines, vous mettre à l'abri de voir la catastrophe la plus triste et la plus malheureuse. La résolution que vous êtes, en ce cas, intentionné de prendre me paraît une des plus désespérées. En assemblant toutes vos forces dans une armée, vous ne pouvez subsister; les provinces abandonnées seront occupées par l'ennemi, et les magasins y établis lui tomberont en partage. Si même ensuite, après quelques succès heureux, on retournait dans l'une ou l'autre province, la misère de tout le pays ne permettrait nulle part de pouvoir se nourrir, et les magasins n'y subsisteraient plus; on serait obligé d'en sortir aussitôt que rentré. L'expérience, d'ailleurs, nous a appris qu'on n'écrase pas sitôt une armée, et, de plus, lorsque avec toutes vos forces vous marcherez vers l'une ou l'autre armée ennemie, celle que vous rechercherez se retirera dans un des postes connus, et qui sont en grand nombre dans toutes les provinces où la guerre s'est faite depuis six ans. Je conviens de tous les inconvénients qui résultent en opposant des armées à toutes les armées ennemies; mais comme il s'agit de périr, il est seulement nécessaire de savoir quelle est la mort la plus lente; et si le terme est éloigné, il donne par conséquent quelque<270> espérance qu'il arrivera quelque événement imprévu, et à cet égard-là, je crois pour sûr qu'on arrêtera les ennemis plus longtemps en leur opposant du monde que si on leur laissait la liberté d'agir, et qu'on se mette ensemble pour courir sur une armée. Un médecin habile tâche de traîner son malade, s'il ne le peut guérir, afin que, lorsqu'il meurt, il ait au moins la consolation que ce soit suivant la règle de Galien et les préceptes d'Hippocrate; et je pense en conséquence que des corps opposés aux ennemis les arrêteraient du moins, et c'est tout ce qu'on peut faire et espérer ....

105. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 20 janvier 1762.

Je viens de recevoir votre lettre du 16 de ce mois. Vous savez qu'il y a deux médecins dans Molière, le médecin Tant-pis et le médecin Tant-mieux,270-a et qu'il est impossible que ces deux-là soient du même sentiment. J'ai un malade à traiter, qui a une fièvre violente; dans un cas désespéré, je lui ordonne de l'émétique, et vous voulez lui donner des anodins. Mais comme nous n'en sommes pas encore à cette extrémité, je vous prie de penser bien sérieusement à tout ce qu'Anhalt vous a dit. Je ne vous parle point de la situation où je me trouve ici, ni de tout ce que j'ai à appréhender. J'espère me soutenir jusqu'au mois de mars, où certainement les choses changeront.

<271>

106. AU MÊME.

Breslau, 19 janvier 1762.



Mon cher frère,

Je n'ai pas voulu vous laisser ignorer l'importante nouvelle que je viens de recevoir, dans ce moment, de la mort de l'impératrice de Russie, qui est arrivée le 5 de ce mois.

Je ne saurais vous dire encore les suites de cet événement, et il faudra que nous patientions une quinzaine de jours, pour voir où cela nous mènera, et quel train les affaires prendront à la suite; mais ce que je m'en flatte fort, c'est que cela ne tournera pas du tout mal pour nous. Je suis, etc.

107. AU MÊME.

Breslau, 31 janvier 1762.



Mon très-cher frère,

J'ai à vous mander la bonne nouvelle que Czernichew part avec ses Russes pour la Pologne. Nous n'avons plus, pour cette fois, rien à craindre de ces gens-là. Voilà, grâce au ciel, notre dos libre. Je ne puis point entrer en de plus grands détails, de sorte que, dès à présent, tous les corps qui avaient l'œil sur Berlin n'ont plus besoin d'y penser, et que, si vous en aviez besoin, vous pourriez les employer ailleurs. Ce grand événement fera que les Autrichiens se tourneront tout à fait du côté des Français, et je crois que vous devez tâcher de vous en informer autant qu'il dépendra de vous; car certainement<272> il ne reste d'autre parti aux Français. Ce grand événement entraînera infailliblement les Suédois. Ainsi voilà toutes ces troupes de Poméranie et de Mecklenbourg qui retournent à ma disposition. Bénissons le ciel de cet événement, qui promet des suites encore meilleures.

Je suis avec l'estime et l'amitié la plus parfaite, etc.

J'espère que ces nouvelles vous rendront de bonne humeur.

108. AU MÊME.

Breslau, 2 février 1762.

J'ai reçu votre lettre du 29 du mois passé. Vous avez pris le meilleur parti qu'il y avait à prendre. Si l'impératrice de Russie n'était pas morte, le projet de nos ennemis était sûrement d'agir en Saxe; mais à présent je crois qu'il n'y a rien à craindre, et qu'il ne s'agira que d'un peu plus ou moins de terrain pour nos quartiers, et je ne crois pas qu'il convienne à présent de se casser la tête pour des bagatelles, d'autant plus que nous allons être incessamment délivrés des Russes, et que mes lettres de Constantinople me font tout espérer pour le printemps. Une sultane est accouchée d'un fils, et, selon ce que j'en puis juger, nos affaires iront bien là-bas. Ainsi patience, mon cher frère, en attendant que notre moment arrive; conservons-nous pour ce moment-là, c'est le grand objet que nous devons avoir. Je suis, etc.

<273>

109. AU MÊME.

Breslau, 9 février 1762.

.... Quant à mes affaires à Pétersbourg, je viens d'en recevoir les nouvelles les plus satisfaisantes des bonnes intentions de l'empereur régnant à mon égard. J'ai pris aussi toutes mes mesures là-dessus pour cultiver ces sentiments autant qu'il dépendra de moi; mais j'ose en augurer si bien, que, après un intervalle de quatre semaines, je pourrai savoir au juste de quelle façon tout cela s'arrangera à mes désirs. Si nous convenons une fois avec la Russie, une conséquence nécessaire en sera que la Suède s'arrangera aussi avec moi, sur quoi j'ai également pris mes mesures; ce qui ne manquera pas de déranger extrêmement tous les projets de nos ennemis, pourvu que nous tenions ferme contre eux ....

110. AU MÊME.

Breslau, 18 février 1762.



Mon très-cher frère,

Votre lettre du 14 de ce mois m'est parvenue. Les affaires en Russie prennent un très-bon train. J'y ai envoyé Goltz pour complimenter l'Empereur; il est muni de tout. L'Empereur l'attend avec impatience pour faire sa paix. Il m'a demandé l'ordre, de sorte que vous pouvez conclure de tout ceci que tout ira bien; et, selon les lettres de Keith273-a et de Hordt,273-b nous pouvons nous flatter que, le mois de mars,<274> nous serons débarrassés des Russes et des Suédois. Les détails seraient trop longs à vous en faire, mais cela me parait presque certain. Goltz pourra être le 25 à Pétersbourg. Je vous envoie les nouvelles de Constantinople qui viennent de Varsovie, par lesquelles vous verrez que les choses deviennent très-sérieuses, et que ces gens se préparent à faire une bonne diversion. Mes lettres disent que Nadasdy aura le commandement en Hongrie. Les lettres que j'attends directement de Constantinople ne peuvent arriver que vers la fin de ce mois ou au commencement du mois prochain; il faut les attendre. Ce que vous me dites des magasins de Saxe est très-juste. Les troupes de Czernichew partiront sûrement, mais je ne saurais vous marquer le jour. Keith écrit de Pétersbourg qu'on leur en a donné l'ordre ....

111. DU PRINCE HENRI.

Hoff, 22 février 1762.



Mon très-cher frère,

Un est bien plus sensible aux maux d'autrui lorsqu'ils sont analogues aux nôtres; vous pouvez donc juger que, avec tout l'intérêt que je prends à votre santé, j'ai encore celui de partager vos peines par les épreuves que j'en fais. Je souhaite que votre santé, qui se rétablit, s'affermisse entièrement pour l'été et pour toujours.

La comédie allemande n'est pas un spectacle digne de vous; je ne m'étonne nullement que vous ne la fréquentiez pas; le théâtre allemand est bien éloigné encore d'atteindre à cette perfection où la plupart des autres nations sont arrivées, et les platitudes d'un Hanswurst n'attireraient guère votre attention dans un temps où les objets les<275> plus agréables auraient de la peine même à vous distraire des grandes occupations que vous avez. En général, le grand spectacle du monde offre assez de quoi occuper un esprit qui pense. Heureux tous ceux qui peuvent contempler les vicissitudes des choses humaines sans se trouver engagés dans le tourbillon qui bouleverse, altère, et se joue des hommes ....

112. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 14 mars 1762.

.... Quant à l'article des livraisons et de toutes ces choses-là, la grande raison pour laquelle cela ne prend pas un aussi bon train qu'il le faudrait, c'est que vous occupez trop peu de terrain, et que vous êtes trop serré; il sera impossible de vous pourvoir de tout avant que vous ayez gagné plus de pays. Si je pouvais être trois semaines en Saxe, je crois que je parviendrais à vous arranger en tout; mais comme il m'est impossible de m'éloigner d'ici deux pas, je vous enverrai Anhalt avec des ordres aux généraux pour les obliger à leur devoir. Je ne vous parle pas des difficultés qu'il me faut surmonter ici, quoiqu'elles soient très-considérables. II faut regarder notre situation comme une suite de la malheureuse campagne passée, et s'aider comme l'on pourra ....

<276>

113. LE PRINCE HENRI A M. EICHEL.

Hoff, 26 mars 1762.



Monsieur,

Vous êtes instruit sur les lettres du 14 et du 16 que le Roi m'a écrites; vous savez de plus que le major Anhalt, que le Roi envoie, doit arriver incessamment. Si les ordres dont il est chargé répondent aux lettres que j'ai reçues du Roi, je me trouverai dans un fâcheux compromis, duquel je suis résolu de me tirer par une retraite volontaire. Ma santé abîmée, les chagrins que j'ai essuyés, les fatigues et les peines de la guerre, me font peu regretter l'emploi que le Roi m'a confié. J'attends de vos soins que, si le cas arrive que j'écrive au Roi pour quitter une charge qui ne m'honore plus, et que je serais très-résolu, dans ce cas, de ne pas garder (si je fais tant une fois que de m'en démettre), vous tâcherez pourtant alors de faire qu'on observe la décence que l'on garde partout ailleurs pour ceux qui ont servi l'État. Je n'ai pas une haute opinion de mes services; mais je ne me trompe pas peut-être quand je réfléchis qu'il serait plus honteux pour le Roi que pour moi, s'il me faisait endurer toutes sortes de chagrins lorsque je serai en retraite. Je suis avec la plus grande estime, monsieur, votre très-affectionné ami.

<277>

114. LE PRINCE HENRI A FRÉDÉRIC.

Hoff, 30 mars 1762.

.... Vos lettres précédentes, sur lesquelles j'ai voulu garder le silence, et ce dernier manque d'affection, me font bien connaître à quelle fortune j'ai sacrifié ces six années de campagne ....

115. AU PRINCE HENRI.

(Breslau) 3 avril 1762.



Mon cher frère,

Nous avons eu ici Czernichew avec toute sa généralité. Ils ont passé l'Oder, et les voilà bien séparés des Autrichiens. Ils ne sont guère contents de leurs anciens alliés, et semblent fort satisfaits des ordres qu'ils ont reçus de se séparer d'eux. Le neveu277-a est arrivé ici. Il semble avoir une santé fort robuste; cependant nous le ménagerons, et tâcherons de la lui conserver. Il est fort crû, et ressemble de jour en jour davantage au prince François277-b ....

<278>

116. AU MÊME.

Breslau, 3 avril 1762.

.... Épargnez, monseigneur, votre colère et votre indignation à votre serviteur. Vous qui prêchez l'indulgence, ayez-en quelqu'une pour les personnes qui n'ont aucune intention de vous offenser ou de vous manquer de respect, et daignez recevoir avec plus de bénignité les humbles représentations que les conjonctures me forcent quelquefois de vous faire.

117. AU MÊME.

Breslau, 15 avril 1762.



Mon très-cher frère,

Vous jugerez vous-même de la surprise où j'ai été en voyant ce que votre lettre du 11 de ce mois comprend, à laquelle vous ne devez pas vous attendre à une autre réponse de ma part, sinon que je ne donnerai jamais mon agrément à ce que vous y dites de votre résolution prise, de laquelle votre honneur, votre réputation et votre devoir envers l'État vous doivent faire revenir de vous-même, d'autant plus que les conjonctures présentes ne permettent point que vous quittiez l'armée confiée à vos soins. Ainsi je continuerai encore à vous écrire pour vous communiquer mes nouvelles, mais non pas pour entrer dans un autre sujet. Je suis avec ces sentiments d'amitié et d'estime que vous me connaissez, etc.

<279>

118. DU PRINCE HENRI.

Hoff, 18 avril 1762.



Mon très-cher frère,

Agréez les représentations que je vous fais encore sur le même sujet pour lequel vous n'avez pas daigné me répondre. Ma sensibilité est trop grande pour me voir priver sans émotion de la faveur de votre amitié dans un temps où j'en ai tant besoin. Croyez-vous qu'on renonce au commandement d'une armée sans de bonnes raisons? Et qu'aurai-je de mieux pendant toute ma vie? Quelle carrière ai-je devant moi, quel agrément, quel bonheur à espérer? Rien. La médiocrité sera mon partage; il dépendra de vous d'adoucir mon sort par vos bontés, et de vous souvenir que j'ai tout fait pour les mériter. C'est du moins l'unique chose qui me restera, de laquelle je pourrai tirer ma gloire aux yeux du monde entier. Je suis, etc.

119. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 21 avril 1762.



Mon très-cher frère,

La lettre que vous venez de me faire, du 18, me fait bien de la peine. Personne ne connaît mieux que vous la situation où je me trouve actuellement encore. Dans d'autres moments, je ne serais point contraire à vos désirs, conformément à mon inclination et à la tendresse que j'ai pour vous; mais dans les circonstances présentes, pleines d'embarras pour moi, vous les augmentez encore. Représentez-vous,<280> je vous prie, si je me prêtais à votre demande pour confier au général Seydlitz le commandement de votre armée, quelle serait l'harmonie parmi les généraux, dont il y en a qui sont ses anciens, sans m'étendre sur d'autres inconvénients qui en arriveraient. D'ailleurs, je ne vois pas tout à fait comment les fatigues, pendant la campagne passée de votre armée, auront pu tant affaiblir votre santé jusqu'à vouloir prendre le dessein de l'abandonner, vu que les choses se sont passées assez tranquillement là, par les efforts que l'ennemi a faits ici. Je souhaiterais plutôt que votre armée trouvât des occasions favorables pour agir vivement pendant la campagne qui vient, ce qui dépendra cependant de la tournure que les choses prendront .... Toutes les apparences sont que vous trouverez les conjonctures favorables à faire des expéditions éclatantes et plus distinguées, que vous n'avez pas pu trouver l'occasion de faire pendant toute cette guerre-ci ....

120. AU MÊME.

Breslau, 22 avril 1762.



Mon cher frère,

J'ai appris, par le peu d'expérience que j'ai dans le monde, que la sincérité réussit souvent mal, et que le silence y est préférable. Voilà pourquoi je ne vous écris que ce que absolument la nécessité des affaires m'oblige de vous mander, et que vous ne trouverez point mauvais, et qu'au contraire votre vivacité me saura gré de ma patience, que vous mettez à d'étranges épreuves. Je suis, etc.

<281>

121. AU MÊME.

Quartier de Bettlern, 20 mai 1762.



Mon très-cher frère,

J'ai enfin la satisfaction de vous annoncer la conclusion de mon traité de paix avec la Russie. Mon capitaine et adjudant le comte de Schwerin est arrivé ici aujourd'hui, et m'en a apporté l'instrument signé de la main de l'Empereur. Il m'apprend en même temps qu'on a publié cette paix à Pétersbourg avec beaucoup de solennités, et qu'on a fait une décharge de plusieurs pièces de canon. A l'ordinaire, on n'observe pas, dans des cas semblables, les mêmes cérémonies chez nous, et on se borne à une simple publication; mais comme c'est un événement qui me fait un plaisir infini, je veux aussi faire une exception à la règle, et faire éclater, par des marques publiques, la joie que j'en ressens. Mon intention est donc que vous ordonniez un Te Deum dans votre armée, et qu'à cette occasion vous fassiez faire une décharge générale de votre artillerie. Vous donnerez en même temps une fête à laquelle vous inviterez quelques généraux, et porterez les santés de l'empereur de Russie et d'autres personnes distinguées de la cour, au bruit d'une décharge de tant de canons que vous jugerez convenable; mais vous aurez aussi soin, après cela, de faire insérer dans les gazettes un petit détail de cette fête, et de ne pas oublier d'y faire également mention du nombre des canons qu'on a tirés à cette occasion.

P. S. .... L'empereur de Russie s'est engagé de me donner un corps auxiliaire, contre les Autrichiens, de dix-huit mille hommes, c'est-à-dire, de vingt bataillons à huit cents hommes, de deux régiments de cavalerie et de mille Cosaques. Ces régiments ont aussi effectivement leur ordre d'être au plus tard en quinze jours ou plus tôt ici.<282> Voilà ce qui obligera Daun de rassembler tout ce qu'il y a de troupes en Saxe; sinon, vous patienterez seulement quatre semaines encore, où je lui donnerai tant à faire par des diversions, qu'il sera bien nécessité de quitter absolument la Silésie pour se replier vers la Moravie. Si Daun retire à soi beaucoup de régiments de la Saxe, rien ne vous empêchera alors de prendre Dresde et de passer outre en Bohême, droit vers Prague. Il serait d'autant mieux si vous pouviez vous rendre maître de cette place; de cette façon, nous nous prêterons les bras l'un l'autre dans nos opérations, et parviendrons à notre but, pour obliger les Autrichiens à accepter la paix de nous.

122. AU MÊME.

Bettlern, 31 mai 1762.



Mon très-cher frère,

J'ai bien reçu la vôtre du 26 de ce mois, et je vois qu'il faut vous faire une idée de la situation générale des choses, et entrer en quelque détail de mon projet, afin que vous en combiniez mieux les parties. J'ai ici quatre-vingt-deux mille hommes contre moi; je n'en ai que soixante-seize mille. Ce ne serait pas ce qui m'embarrasserait; mais une suite de nos malheurs passés a donné aux ennemis la facilité d'occuper tous les postes avantageux. A moins de vouloir hasarder étourdiment sa fortune, il ne faut pas penser à les attaquer. Restent les diversions. Voilà donc sur quoi mon plan se fonde. Werner partira dans quelques jours pour se joindre à vingt-six mille Tartares que le Kan m'envoie, et ce corps doit agir en Hongrie pour faire diversion. Le Kan le suit immédiatement avec cent mille hommes. Vous conviendrez qu'il faut de nécessité que Daun détache au moins trente<283> mille hommes pour s'y opposer; alors j'envoie le prince de Bevern avec douze mille hommes à Cosel, qui fera mine de pénétrer en Moravie. Il faudra donc de nécessité que Daun détache au moins dix mille hommes contre lui; c'est alors que je marcherai aux montagnes, et que, avec le secours des Russes, je serai assez fort pour le chasser de la Silésie et reprendre Schweidnitz. Dans tout ce que je viens de vous dire, je n'articule pas un mot de la grande armée turque qui agira contre les Autrichiens. Il leur faudra détacher au moins cinquante mille hommes contre les Turcs seuls, sans compter ce qu'il leur faut nécessairement opposer à Werner. Soyez sûr que soixante mille hommes est peu. Toute l'armée ennemie, avec les cercles, fait, selon mon calcul, cent vingt mille hommes; décomptez-en soixante mille pour la Hongrie, reste à soixante mille. Or, couvrir avec ce nombre la Bohême, la Moravie, la Saxe et la Silésie, cela est impossible. Ainsi, si l'on ne vous oppose que vingt mille hommes, vous qui en avez cinquante mille bien comptés, vous en viendrez à bout. Dès que nous serons en Moravie, je pourrai détacher selon le besoin, mais pas plus tôt. Quand même les Autrichiens auraient dessein de jeter vingt mille hommes à Prague, soyez sûr que je saurais leur en faire perdre l'envie. Je ne crains dans la suite pour vos opérations que des diversions de la part des Français; eux seuls peuvent vous faire manquer Prague, sans quoi je n'y vois aucune difficulté. Six semaines plus tôt ou plus tard n'entrent point en ligne de compte; pourvu qu'on prenne son moment, et que la chose réussisse, le reste n'y fait rien.

<284>

123. AU MÊME.

Bettlern, 4 juin 1762.

.... Le margrave284-a est encore mal; il y a quelque espérance de son rétablissement. Son corps est dans un épuisement total pour s'être servi, cet hiver, de remèdes qui ont fait faire à son tempérament des efforts au-dessus de son âge et de sa compétence. Nous avons ici le comte Woronzow, qui va en ambassade en Angleterre; c'est un joli homme; il a vu toute l'Europe, il est modeste, et raisonne bien de tout. Il a été, l'année passée, ministre de sa cour à Vienne, et m'a conté des anecdotes curieuses de cette cour, mais que je ne puis vous écrire; aussi bien serait-ce un almanach de l'an passé, qui ne pourrait servir à l'année courante. Mon neveu commence à s'éveiller; il a beaucoup de douceur, il ne manque point d'esprit; il n'y a qu'une grande timidité qui le rend circonspect. Mais j'espère beaucoup et je me flatte que cette campagne lui fera du bien pour l'esprit et le corps.284-b

124. AU MÊME.

Bettlern, 28 juin 1762.

.... Tout vient à point à qui peut attendre; un peu de patience, et l'ennemi sera d'une façon ou d'autre obligé à détacher de la Saxe. Les Cosaques sont arrivés avant-hier, et le corps de troupes viendra le 30; et alors tout se mettra en train incessamment. Goltz doit<285> recevoir les Tartares actuellement, et j'attends à chaque moment des nouvelles de là-bas. Ne vous imaginez pas que je puisse fournir par milliers des chevaux, des hommes et des armes; je dois à Berlin trois millions aux livranciers, et j'ai déjà payé, cet hiver, dix-huit cent mille écus pour des chevaux. Il faut que les officiers fassent mieux leur devoir, et que l'on ait plus l'œil à la conservation des corps, sans quoi, quelque argent que j'eusse, l'armée serait un tonneau des Danaïdes dont tout s'écoulerait, quelque peine qu'on se donnât pour le remplir ....

Le pauvre margrave est mort; je le regrette du fond de mon cœur; c'était un bien honnête homme, bon patriote, et mon bon et ancien ami.285-a

125. AU MÊME.

Seitendorf, 13 juillet 1762.



Mon très-cher frère,

Ce qui a arrêté la conclusion de l'alliance avec la Porte a été la nouvelle subite de ma paix avec les Russes. J'ai enfin disposé l'empereur de Russie de faire déclarer à la Porte qu'il ne se mêlerait pas de la guerre qu'elle pourrait faire aux Autrichiens, et je moyenne un accommodement entre la Russie et le kan des Tartares, touchant un certain fort nommé Sainte-Élisabeth. Cette négociation, où il a toujours fallu aux courriers six semaines ou deux mois pour aller et revenir, a arrêté la conclusion de l'alliance. Hier je reçois un courrier<286> de Constantinople avec la déclaration du grand vizir que, dès que l'empereur de Russie se sera expliqué (ce qui doit déjà être fait), ils signeront le traité, et déclareront tout de suite la guerre à l'Impératrice-Reine. Je crois donc qu'au mois de septembre leurs opérations commenceront, et il vaut mieux tard que jamais.286-a Je dois vous dire encore que je vous ferai avoir cinq cents Cosaques du corps de M. Romanzoff. Vous pourrez les employer en Lusace, ou, si vous voulez, contre les cercles. L'Empereur m'a demandé le général Belling nommément, que je dois lui envoyer, s'il entreprend la guerre. Vous comprenez que je n'ai pu le refuser. Je compte que vous pourrez le garder durant tout le mois d'août, en l'envoyant avec deux bataillons, et gardant le troisième. Vers ce temps, les Turcs se déclareront, et je vous enverrai un régiment de hussards à sa place.

126. AU MÊME.

Seitendorf, 17 juillet 1762.

.... Ma devise est : Festina lente. Je chemine lentement, mon cher frère; mais j'ai un homme encore plus lent et immobile vis-à-vis de moi, et je n'ai pas la foi assez vive pour transporter des canons, des montagnes, et surtout le maréchal Daun. Ayez donc encore un peu de patience; j'espère bien, mais je n'ose rien promettre.

<287>

127. AU MÊME.

Seitendorf, 18 juillet 1762.



Mon très-cher frère,

Je vous donne la triste nouvelle du détrônement de l'empereur de Russie.287-a Czernichew a déjà reçu l'ordre de se séparer de mon armée; il faudra attendre de meilleures déclarations de la Russie. Vous garderez en attendant287-b ....

Vous pouvez juger de l'embarras cruel où je me trouve tout au milieu de mes opérations, qui avaient toute l'apparence de prendre une heureuse tournure. Il faut à présent attendre les premières nouvelles que nous aurons, et qui pourront nous donner quelques éclaircissements sur l'avenir.287-c

128. AU MÊME.

Quartier de Dittmannsdorf,
30 juillet 1762.



Mon cher frère,

Les lettres qui ont suivi celle que je vous ai faite le 18 de ce mois, au sujet de la révolution arrivée à Pétersbourg, vous doivent déjà avoir tranquillisé sur les premières appréhensions que naturellement un événement de cette sorte devait tout d'abord produire sur chacun,<288> avant qu'on eût des notions ultérieures des circonstances qui l'accompagnaient. Grâce à Dieu, tout ce dont cet événement paraissait nous menacer est passé, et en conséquence d'une nouvelle dépêche que je viens de recevoir aujourd'hui matin du sieur de Goltz, l'Impératrice m'a fait réitérer les plus fortes assurances que le changement survenu dans cet empire-là ne porterait coup en aucune façon à la paix nouvellement conclue, mais qu'au contraire ce traité serait regardé comme sacré dans tous ses points; que d'ailleurs les ordres étaient effectivement donnés pour le rappel des troupes russes de Prusse et de Poméranie dans l'empire, et qu'ainsi l'évacuation de tous mes États se ferait dans peu. Je ne saurais entrer dans le détail des circonstances qui ont motivé les généraux russes à user de la façon dont ils ont agi en Prusse et en Poméranie après les premières nouvelles de la révolution qui nous donnèrent l'alarme; elles sont trop amples pour les détailler ici, et en partie fondées sur des conjectures que je ne saurais vous donner comme tout à fait certaines. Mais ce que je vous marque de l'état de mes affaires à Pétersbourg est sûr, et vous pouvez compter que la paix avec la Russie sera observée, que la bonne intelligence entre moi et cette cour sera permanente, que la ville de Berlin n'aura rien à craindre, et que tout ce que les troupes russes tenaient occupé de mes provinces sera évacué dans peu par elles. Ainsi, mon cher frère, restez ferme dans les mesures que vous avez prises, sans en altérer ni changer aucun point, et sans vous en laisser détourner par quoi que ce puisse être ....

<289>

129. AU MÊME.

Dittmannsdorf, 4 août 1762.

.... Je reçois dans ce moment une dépêche de Constantinople qui porte que le traité est signé, que les Turcs m'assisteront de toutes leurs forces, et porteront tout de suite la guerre en Hongrie. Je fais partir sur-le-champ la ratification du traité. J'espère donc que cela fera dans peu de temps une forte impression sur la cour de Vienne, que vous prendrez alors sûrement Dresde, et moi Schweidnitz, que, selon les circonstances, vous pourrez peut-être encore prendre Prague, si la garnison n'en est pas trop nombreuse, du moins prendre des quartiers d'hiver en Bohême, et moi en Moravie. Cela fera la paix, mon cher frère; mais nous ne l'aurons que vers le printemps qui vient ....

130. AU MÊME.

Péterswaldau, 19 août 1762.



Mon très-cher frère,

Je vous ai marqué notre petite bataille;289-a mais voici une nouvelle à laquelle vous ne vous attendrez pas. La nuit du 17 au 18, Daun s'est retiré avec toute l'armée à Wartha. Aujourd'hui, s'entend cette nuit, il est parti avec une colonne, prenant de Silberberg par Neurode le chemin de Braunau, l'autre,289-b celui de la Moravie. Son armée était forte de cinquante-cinq bataillons et de cent treize escadrons.

<290>Vous jugez bien que ce n'est pas nous qui l'avons fait fuir; il faut donc que les nouvelles de la Turquie aient donné lieu à cet événement, qui assurément n'est point dans l'ordre naturel des choses. Peut-être vous apercevrez-vous bientôt de quelque chose d'approchant en Saxe.

131. AU MÊME.

Péterswaldau, 9 septembre 1762.



Mon cher frère,

Notre siége avance de façon qu'il doit finir bientôt; il le serait déjà, si de certains empêchements n'avaient retardé les travaux, comme, par exemple, des sources d'eau qui ont obligé les mineurs à faire de nouveaux rameaux, ce qui nous a fait perdre deux jours. Mais je puis vous dire à présent avec certitude que j'espère de vous dépêcher le 12 un courrier avec la nouvelle de la reddition de la place.290-a Le maréchal Daun est toujours à Scharfeneck, Loudon à Wüstengiersdorf, et Beck à Wartha.

Notre neveu est allé aujourd'hui assister à un fourrage. Il commence à s'éveiller; mais nous ne sommes que des pygmées en comparaison de lui. Imaginez-vous le prince François, mais plus grand encore; voilà comme il est à présent.

<291>J'ai reçu, ces jours passés, un beau présent de M. Krassnakoff, que ni vous ni moi ne connaissons; il consiste en deux dromadaires chargés d'une lente tartare, et en deux chevaux cosaques. Les dromadaires ont attiré ici une foule prodigieuse, excitée par la curiosité de voir ces singuliers animaux. Un empereur qui serait venu ici en personne n'aurait pas été plus considéré; le camp, le peuple, la noblesse, filles, femmes, enfants, tout est accouru; on n'a parlé huit jours que des dromadaires, à un point qu'ils auraient donné de l'envie à tous ceux qui veulent faire du bruit, et qui veulent que leur nom soit dans la bouche de tout le monde. Je suis tout glorieux de mon équipage asiatique, et je ne doute point qu'il n'ait un succès prodigieux partout où il passera. Je crois, mon cher frère, que cela ne vous touche guère, et que vous apprendriez avec plus de plaisir la retraite du prince de Stolberg, et mieux encore celle de Serbelloni. Je voudrais par des sortiléges vous la procurer, si cette belle science était aussi réelle que nos ignorants d'aïeux l'ont cru. Il faudra voir ce que le temps amènera, et si le ciel n'inspirera pas à nos ennemis l'envie de faire une grosse balourdise, une insigne sottise qui nous débarrasse d'eux. Je le souhaite de tout mon cœur pour vous, pour moi, et pour tout le peuple. Ainsi soit-il!

Adieu, mon cher frère; vous serez insruit de tout ce qui se passera ici, ou de ce que je puis prévoir ou conjecturer. Je vous prie de me conserver votre amitié, et d'être persuadé de la tendresse et de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

<292>

132. AU MÊME.

Péterswaldau, 12 septembre 1762.

Je vais, mon cher frère, vous mettre sous les yeux un tableau général de la situation présente où nous nous trouvons. Il vous suffira d'y jeter un coup d'œil pour comprendre la raison du peu de projets que je puis former. Je crains que vous n'ayez eu raison de ne pas vous attendre à une diversion de la part des Turcs; les dernières lettres que j'ai reçues de Constantinople font évanouir le peu d'espérance qui me restait de ce côté-là. Cela m'oblige à renoncer au projet de la Moravie, parce que je ne pourrais pas m'y soutenir, à cause que les Autrichiens ont fait marcher sept mille Hongrois dans le pays de Teschen, et que, si je les laissais derrière moi, ils me couperaient les vivres, qu'il faudrait tirer de Cosel, sans compter qu'un autre corps ennemi se tiendrait dans les montagnes de Johannesberg; de sorte que, par deux corps différents, les munitions de bouche seraient harcelées. Pour éviter ce mal, il faudrait laisser un grand corps dans la Haute-Silésie, ce qui affaiblirait si fort l'armée principale, qu'elle ferait une misérable pointe, qu'elle ne pourrait s'y soutenir, et serait obligée de revenir sur ses pas hiverner en Haute-Silésie; or, la campagne précédente a si fort ruiné le pays, que le plus grand inconvénient qui m'arrête est celui de ne pouvoir faire subsister les troupes. Il faut donc de nécessité se retourner d'un autre côté.

Le siége de Schweidnitz sera, s'il plaît à Dieu, bientôt achevé; voilà un grand pas de fait vers la paix. Mais le comté de Glatz est un sujet de discorde qui pourrait la rompre, ou du moins la retarder. Ce comté est entouré d'ouvrages, toutes les gorges et entrées sont fortifiées jusqu'aux dents; et quand même nous pourrions y entrer, le siége de Schweidnitz a consumé la plus grande partie de nos munitions, ce qui nous empêcherait également de reprendre la forteresse<293> de Glatz. Toutefois, en reprenant Dresde, nous aurions un équivalent; et, pour ravoir cet électorat, on serait bien obligé de nous rendre et Glatz, et le pays de Clèves, et Gueldre. Voilà donc pourquoi je regarde la prise de Dresde comme le coup le plus important pour nous, parce qu'il mènerait à une bonne paix, dont, selon les apparences, on pourrait convenir l'hiver prochain.

J'attends donc la réduction de Schweidnitz, pour voir quels mouvements le maréchal Daun fera; en attendant, je lui donnerai toutes les inquiétudes que je pourrai, et cela de tous côtés, pour voir ce qu'il conviendra le mieux de faire; et alors, si des raisons valables ne m'en empêchent pas, je me propose de marcher avec trente bataillons et soixante-dix escadrons en Saxe, droit à Dresde. Si je puis y arriver avant Daun, j'espère que nous ferons décamper Hadik, et que vous pourrez assiéger Dresde; je couvrirais le siége du côté de Weissig, et tout irait à merveille. Daun, qui ne s'est pas battu pour Schweidnitz, ne se battra pas pour Dresde, et, la ville prise, je partagerais mes troupes, une partie en Lusace, et l'autre en Thuringe. Il ne s'agit que de faire venir de la farine à Torgau; je fourragerai, et me tirerai bien d'affaire du reste; car si je n'envoie que quinze bataillons, et si Daun y va, je ne puis prendre d'ici que quinze autres bataillons, et je serais si fort en détachements, que je n'aurais point de masse pour m'opposer à l'ennemi.

Vous comprenez cela très-naturellement, et que, pouvant prévoir le mouvement que le maréchal Daun fera, il serait très-inconsidéré de ma part de manquer aux précautions que je dois prendre. Je vous prie de me dire sur ceci votre sentiment. Quant à Loudon, nous n'avons rien à craindre de lui; il commande le cordon qui couvre l'armée de Daun; celui-ci est à Scharfeneck avec trente-trois bataillons et soixante-dix escadrons; il se tient là pour tourner ou vers la Moravie, ou vers la Saxe, selon qu'il le jugera à propos. C'est donc sur l'arrangement des ennemis que je fonde mes conjectures, et que j'éta<294>blis mon projet. Je voudrais volontiers faire mieux; mais je ne vois dans les circonstances présentes aucune opération préférable à celle-là, quelque difficile qu'elle soit ....

133. AU MÊME.

Péterswaldau, 19 septembre 1762.

.... Notre siége ennuie tout le monde, mon cher frère; on me persécute pour en apprendre la fin. Je ne reçois pas une lettre de Berlin qui ne contienne un article sur ce chapitre.294-a Cependant je n'y sais d'autres moyens que la patience; on fait tout ce qui est possible, mais je ne saurais empêcher l'ennemi de se défendre, et Gribeauval lutte d'habileté contre Lefebvre. Cependant bientôt, bientôt, nous en verrons la fin. Il fait ici un temps du mois de décembre; les saisons sont aussi déréglées que la politique de l'Europe. Finalement, mon cher frère, il faut pousser le temps avec les épaules. Les jours se succèdent, et enfin nous attraperons celui qui mettra fin à nos travaux et à nos peines.

Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

<295>

134. DU PRINCE HENRI.

Freyberg, 29 octobre 1762.



Mon très-cher frère,

C'est un bonheur pour moi de vous apprendre l'agréable nouvelle que votre armée a remporté aujourd'hui un avantage considérable sur l'armée combinée des Autrichiens et de l'Empire. Je suis marché hier au soir; j'ai trouvé l'armée ennemie en marchant par Wegfurth, laissant le Spittelwald à gauche, pour tomber sur la hauteur de Saint-Michel. J'ai fait deux attaques et deux fausses; l'ennemi a fait une résistance opiniâtre, mais la valeur soutenue de vos troupes a prévalu, et après un feu de trois heures, l'ennemi a été obligé de céder partout. J'ignore le nombre des prisonniers, mais cela doit passer les quatre mille; l'armée de l'Empire n'a quasi rien perdu; tout l'effort est tombé sur les Autrichiens. Nous avons quantité de canons et de drapeaux. Le lieutenant-général Roth, de l'armée de l'Empire, se trouve au nombre des prisonniers. Je compte que nous avons perdu environ deux à trois mille hommes, parmi lesquels il n'y a aucun officier de marque.

Le lieutenant-général de Seydlitz a rendu les plus grands services; les généraux Belling et Kleist ont fait de leur mieux.

Toute l'infanterie a fait merveille; il n'y a pas un bataillon qui ait plié. Mon aide de camp,295-a qui vous présentera ma lettre, a été chargé d'aider à conduire l'attaque par le Spittelwald; si, en cette considération, vous vouliez avoir la bonté de l'avancer, j'aurais de très-humbles grâces à vous rendre.

J'ai bien des officiers pour lesquels je vous prierai, qui se sont distingués et comportés avec courage.

<296>Vous me permettrez que je fasse payer ceux qui ont pris les drapeaux et les canons.

L'ennemi se retire vers Dresde et Dippoldiswalda. J'envoie cette nuit à leurs trousses. J'attendrai les nouvelles que je recevrai, pour me conformer en conséquence. Mon aide de camp est au fait de tout, et pourra vous rendre compte de tout ce que vous pourrez désirer savoir relativement aux circonstances présentes.296-a

L'ennemi n'a rien détaché de l'autre côté de l'Elbe. Ils ont voulu m'attaquer comme demain, mais à cette heure ils n'y penseront guère. Le général Wied passera demain, je crois, l'Elbe; cela viendrait fort à propos pour moi.

Je suis avec tout l'attachement, mon très-cher frère, etc.

135. AU PRINCE HENRI.

Löwenberg, 2 novembre 1762.



Mon cher frère,

L'arrivée de Kalckreuth avec votre lettre, mon cher frère, m'a rajeuni de vingt ans; hier j'en avais soixante, aujourd'hui dix-huit.<297> Je bénis le ciel de ce qu'il vous a conservé en bonne santé, et que les choses se soient si heureusement passées. Vous avez pris le bon parti de prévenir ceux qui voulaient vous attaquer, et par vos bonnes et solides dispositions vous avez vaincu toutes les difficultés d'un poste fort et d'une vigoureuse résistance. C'est un service si important que vous rendez à l'État, que je ne saurais assez vous marquer ma reconnaissance, et me réserve de le faire en personne.

Kalckreuth vous rendra compte de tous les mouvements que je fais faire de mon côté pour faciliter, autant qu'il dépend de moi, vos opérations; et comme je les lui répéterai encore, il vous les dira de bouche. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est tout ce qui dépend de moi pour contribuer à faire tourner la tête à Hadik, à qui elle tourne facilement. J'ai ordonné des réjouissances, qui se feront depuis Lauban jusqu'à Frankenstein et Neisse, pour célébrer votre victoire, et rendre avec plus de raison la pareille aux Autrichiens, qui nous ont donné cette désagréable sérénade le 26 du mois passé.297-a Si le bonheur favorise nos vues sur Dresde, nous aurons indubitablement la paix ou cet hiver, ou ce printemps, et nous sortirons honorablement d'une conjoncture difficile et périlleuse où nous nous sommes trouvés souvent à deux pas de notre entière destruction. Par ceci vous aurez seul la gloire d'avoir porté le dernier coup à l'obstination autrichienne, et d'avoir jeté les premiers fondements de la félicité publique, qui sera une suite de la paix.

Je ne veux point arrêter Kalckreuth davantage. Vous avez bien fait de faire distribuer les récompenses promises. J'ai encore quelques petites bagatelles dont je puis disposer, et j'attendrai sur ceux que vous me direz s'être le plus distingués, pour leur en témoigner ma<298> reconnaissance. Adieu, mon cher frère; je suis avec tous les sentiments d'amitié, de tendresse et de reconnaissance, etc.

136. AU MÊME.

Sprottau, 4 (novembre 1762).



Mon cher frère,

Le peu de pertes que vous avez fait à votre action me réjouit infiniment; c'est faire les choses galamment, et ne point arroser vos lauriers de nos larmes. Vos lieutenants seront capitaines, comme vous le désirez, et j'assemblerai de croix tout ce qu'on en pourra trouver à Berlin, pour que vous puissiez les distribuer à ceux qui se sont le plus distingués ou par leur valeur, ou par leur intelligence, ou par leur zèle. Mon croc est très-mal fourni de matières à gratifications; je pourrais donner des prébendes in partibus infidelium; cependant je ferai ce qui sera possible, pour témoigner à ceux qui l'ont mérité ma bonne volonté et ma reconnaissance. Je vous ai annoncé un détachement de Caramelli; mais comme cela se trouve faux, je le révoque, et vous envoie une lettre de Lentulus où vous verrez que c'est un bruit sans fondement. Les Saxons et les Autrichiens en feront sûrement courir de cette espèce le plus qu'ils pourront. Toutefois j'ai bien des raisons de croire que Daun ne détachera rien. Cela serait si long à détailler, que je vous prie de vous en rapporter sur ma bonne foi. Toutes nos montagnes ont retenti hier du bruit de votre victoire; pour rendre la chose plus touchante, les canons ont tiré à boulets aux endroits où nos postes sont à portée de l'ennemi. La galanterie ne sera pas de leur goût; mais c'est un rendu, et vous m'avez fait grand plaisir de me<299> fournir sitôt l'occasion de m'acquitter envers eux. Adieu, mon cher frère; je vous prie d'être persuadé de l'estime, de la tendresse et de la reconnaissance avec laquelle je suis, etc.

137. DU PRINCE HENRI.

Freyberg, 19 novembre 1762.



Mon très-cher frère,

Votre neveu est arrivé, en m'assurant de votre gracieux souvenir. J'ai eu le plaisir de l'embrasser, en songeant à la reconnaissance que je vous dois. J'avoue que j'aurais pu le rencontrer et passer devant lui sans me douter que je lui appartienne de si près; sa taille énorme, le changement qui s'est fait dans toute sa personne, m'a fait sentir que le temps a un cruel empire sur les hommes. Je l'ai trouvé, en le jugeant par comparaison du passé, fort libre et dégagé, poli et attentif; il avoue qu'il doit cela aux soins que vous avez bien voulu vous donner pour lui pendant le cours de cette dernière campagne, et cet aveu ajoute beaucoup à l'amitié qu'il m'inspire ....

<300>

138. AU PRINCE HENRI.

Meissen, 20 novembre 1762.



Mon cher frère,

Je suis bien aise de ce que vous soyez content de notre neveu; il faut le dégourdir encore davantage; plus on lui fait voir, plus on l'amuse, et mieux c'est. Si vous pouvez le faire danser, c'est, je crois, le plus grand plaisir que vous pourrez lui faire; mais je crois que Freyberg ne fournira guère de sujets à la danse.

Les Autrichiens ont demandé à faire une convention pour l'hiver. On est convenu de nommer un lieutenant-général de chaque part; j'ai chargé Krockow de cette commission, eux Ried. Voulez-vous bien faire expédier un passe-port pour le général Ried, et l'envoyer à Krockow, pour que, après-demain, jour de l'entrevue, on puisse le faire délivrer à Ried? Cette convention une fois conclue, rien n'empêchera que les troupes n'entrent d'abord dans leurs quartiers. La souplesse que les Autrichiens témoignent en cette occasion est une suite de la bonne leçon que vous leur avez donnée à Freyberg, et l'on sera obligé de recourir à vous pour donner des leçons de politesse à la fierté dédaigneuse de nos ennemis. Je vous communiquerai tous les points dont les commissaires sont convenus; au moins jouirons-nous d'un repos solide durant l'hiver. Adieu, mon cher frère; je souhaite que votre santé aille toujours en augmentant, et que vous n'oubliiez pas celui qui est avec une sincère tendresse, mon cher frère, etc.

<301>

139. DU PRINCE HENRI.

Freyberg, 23 novembre 1762.



Mon très-cher frère,

Quoique ma reconnaissance ne trouve point de mots pour s'exprimer, je dois pourtant vous assurer que je suis sensiblement touché pour la bonté que vous avez eue de m'accorder le plaisir de voir notre neveu ici. Il pense vous rendre compte des différents terrains qu'il a vus. Il a été voir les mines, c'est-à-dire tout ce qui se fait sur terre, car je n'aurais osé lui conseiller de descendre sous terre. Toutes les bonnes qualités que son cœur et son esprit renferment se développeront entre vos mains, et je suis très-assuré qu'il vous donnera toujours davantage sujet d'être content de lui ....

140. DU MÊME.

Freyberg, 28 novembre 1762.



Mon très-cher frère,

Si je consultais le sentiment qui m'anime, j'irais tout de suite vous remercier de bouche pour la donation que vous avez eu la grâce de m'envoyer.301-a Le présent que vous me faites là est très-considérable; je ne dissimule pas que les besoins de la vie me rendent sensible aux<302> choses qui les procurent, mais je puis avec vérité vous dire que mon plus grand plaisir consiste d'avoir une preuve certaine de votre satisfaction. Il n'y a aucune proposition qui puisse m'être plus agréable que celle que vous daignez me faire en me permettant d'oser vous faire ma cour à Leipzig, après avoir été privé de cet honneur pendant plusieurs années. J'en profiterai avec tout l'empressement. Je compte de me rendre d'ici à une couple de jours à Dahlen, maison qui appartient au comte de Bünau, à distance égale de Leipzig, de Meissen et de Torgau. Si vous vouliez agréer que j'osasse, pour une couple de semaines, faire un tour à Berlin pour arranger mes affaires domestiques, je retournerais ensuite par Magdebourg; cependant je ne suis pas si fort pressé, et j'aimerais mieux avant tout de vous faire ma cour pendant quelque temps. C'est uniquement pour que je puisse m'arranger sur la résolution que vous voudrez prendre que j'anticipe à vous écrire à ce sujet. Je suis, etc.

141. AU PRINCE HENRI.

Leipzig, 14 janvier 1763.



Mon cher frère,

Je me suis bien douté que vous ne trouveriez pas Berlin comme autrefois. La suite de nos calamités doit à la fin se faire ressentir à un pays pauvre, naturellement stérile, et dont on force la fécondité à force d'industrie et de travaux. Cependant je ferai ce que je pourrai pour remédier à la disette autant que mes petits moyens me le permettent. D'ailleurs, mon cher frère, vous n'avez aucun lieu de vous inquiéter de tous les bruits qu'on publie au sujet de Wésel et<303> de Gueldre; quand même les Autrichiens s'en mettraient en possession, cela ne dérangerait en rien nos affaires. Nous aurons la paix à la fin de février ou au commencement de mars, et au commencement d'avril chacun se trouvera chez soi comme en 56. Les cercles vont se séparer incessamment des Autrichiens; cela devient indifférent à présent, vu la tournure que les choses ont prise. Quoi qu'il en soit, il est toujours bon qu'on sorte les tisons du brasier pour en amortir la flamme. Je souhaite que vous vous amusiez bien à Berlin; pour moi, qui n'apprends que par mes neveux comme on se divertit à Leipzig, je n'entends parler que de bals et redoutes, et, pour vous en donner une idée, une madame Frideric, ci-devant jardinière à Seidlitz, à présent femme d'un officier de hussards francs, est une des principales héroïnes de ces fêtes. Faites prier dans les églises de Berlin que le ciel préserve nos jeunes gens du danger qu'ils y courent. Adieu, mon cher frère; n'oubliez pas un vieux frère que la guerre, la politique et les finances font donner au diable, et qui, tant qu'il végétera dans ce monde-ci, sera avec la plus tendre amitié et la plus parfaite estime, etc.

142. AU MÊME.

Leipzig, 25 janvier 1763.



Mon cher frère,

Rien ne peut m'être plus agréable que la part obligeante que vous prenez à mon existence. Je deviens bien vieux, mon cher frère; dans peu je serai inutile au monde et à charge à moi-même. C'est le sort de toutes les créatures de dépérir avec l'âge; mais il ne faut cependant pas abuser du privilége de radoter.

<304>Vous me parlez toujours de notre négociation d'un ton comme si vous y mettiez peu de confiance. Il est très-sûr que le chapitre des événements est inépuisable; il est sûr qu'il peut arriver tout plein de choses que l'esprit borné des hommes ne saurait prévoir. Mais, suivant le cours ordinaire et les degrés de probabilité suffisants pour fonder des espérances, je crois que notre paix sera faite avant que le mois de février soit entièrement écoulé. J'y mets ce terme pour l'envoi de différents courriers qui sont indispensables, parce que, mon cher frère, quelque hâté que l'on soit, il y a de certaines choses qui se font mal, si elles se font avec précipitation, et qui demandent de la maturité et de la réflexion. Une paix comme celle-ci constate l'état de deux peuples. Durant le cours de la paix, il y a tant de discussions entre les voisins, que, si l'on ne s'accorde sur les principales, on fournit des aliments d'une nouvelle guerre au premier esprit inquiet qui en veut profiter. Ayez donc encore un peu de patience, et j'espère que je pourrai vous donner des nouvelles que ce grand ouvrage a été heureusement conclu. Je suis, etc.

143. AU MÊME.

Leipzig, 2 février 1763.



Mon cher frère,

Je croirais vous manquer, si je ne vous donnais pas le premier la bonne nouvelle que la paix est faite. Nous sommes d'accord sur tout, on signera le traité la semaine prochaine, et ainsi se terminera cette cruelle guerre, qui a tant coûté de sang, de soucis et de pertes. Vous connaissez trop ma façon de penser pour croire que j'aie signé ma<305> honte ou quelque chose de préjudiciable aux avantages de la postérité. Je crois que nous avons fait la meilleure paix que possible dans les circonstances où nous nous trouvons. Cela fait, je renverrai incessamment les régiments de la Westphalie, du Rhin et de la Prusse; mais ceux de la Marche et de la Poméranie seront obligés d'attendre ici jusqu'à ce que les rivières soient ouvertes, et que l'on puisse procéder aux transports des magasins, de sorte que je donne encore tout le mois de mars avant l'entier retour des troupes. Je me presse de vous rendre tout ceci à la chaude, persuadé de la part que vous y prenez, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

144. AU MÊME.

(Leipzig) 9 février 1763.



Mon cher frère,

Nous sommes, comme je vous l'ai mandé, d'accord avec nos ennemis sur toutes les conditions de la paix. Pour moi, je souhaiterais que, au lieu de préliminaires, on signât d'abord le traité. Cela a exigé l'envoi d'un courrier qui reviendra le 13 ou le 14, de sorte que vous pouvez compter que, ce jour, les préliminaires sûrement et peut-être le traité définitif sera signé. Les conditions sont une restitution in integrum, de toute part, sur le pied où nous étions avant la guerre. Par complaisance et pour adoucir les esprits, j'ai promis ma voix à l'archiduc Joseph pour le faire empereur. Voilà la substance de la négociation. Il y a bien des articles pour le commerce et autres choses, mais qui ne sont d'aucune importance. Le dessous des cartes a été plus compliqué; un corps de Turcs de cent dix mille hommes sur les<306> frontières de la Hongrie, la paix séparée des princes de l'Empire, et une convention conclue avec les Français pour les provinces du Rhin, a fort accéléré la négociation. Voilà donc une affaire terminée, après d'horribles agitations et périls. Les ratifications ne pourront être échangées que le 25; ainsi les troupes ne rentreront entièrement dans le pays qu'au commencement d'avril. Je souhaite que vous ayez pu vous occuper d'objets agréables à Rheinsberg. Je crains bien qu'il y aura eu quelque petite chose à redire; mon tour viendra, et je m'y prépare. Cependant j'ai pris mes mesures de façon que je compte tout réparer, et cela, promptement. Je mets déjà la main à l'œuvre, et j'espère que dans une année il y paraîtra. J'ai encore beaucoup à travailler, ce qui m'oblige d'abréger cet entretien; ce ne sera pas cependant sans vous assurer de toute la tendresse avec laquelle je suis, etc.

145. AU MÊME.

(Leipzig) 14 février 1763.



Mon cher frère,

Je n'ai jamais douté de la part que vous prenez à l'heureux événement de la paix, et je vous remercie, mon cher frère, des vœux obligeants que vous faites en ma faveur. Nous attendons ici la nouvelle de la signature incessamment; les Autrichiens sont convenus de convertir l'acte des préliminaires en paix définitive. Les ratifications pourront donc en être échangées vers le 25 de ce mois, après quoi s'en fera la publication générale. Je ne pourrai être de retour à Berlin que dans six semaines au plus tôt, parce que j'ai beaucoup à faire ici pour la marche des régiments, pour régler les transports par eau,<307> et autres choses semblables; ensuite je m'en vais en Silésie, où il y a bien des arrangements à prendre. Je veux y finir toutes mes affaires, pour ne point être obligé d'y revenir avant l'année 64. Tout cela, mon cher frère, me traînera jusqu'au mois d'avril; ensuite un nouveau travail succédera à celui-là, pour régler et rétablir tant la Marche que le Magdebourg et Halberstadt; et puis il faudra bien faire un tour en Poméranie, et puis un autre dans le pays de Clèves. Tout cela est un charmant délassement dont, je vous assure, je me passerais bien, si cela dépendait de moi. Toutes nos monnaies seront remises sur un meilleur pied au mois de juin; je paye toutes les dettes de l'État entre ci et ce temps-là; après, je puis mourir quand il me plaira. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

146. AU MÊME.

Dahlen, 19 février 1763.



Mon cher frère,

Vous serez surpris de la date de ma lettre. Je suis venu ici, puisque je commence à retirer les troupes, et que cependant je dois me trouver à portée d'être informé tant des mouvements de nos anciens ennemis que pour donner les ordres nécessaires. Les ratifications arriveront, à ce que l'on croit, le 27; alors on publiera la paix partout. Je viens de Meissen, où le Prince électoral m'a fait complimenter; je l'ai fait recomplimenter à mon tour. Il m'a demandé une entrevue; je le verrai à Moritzbourg, en prenant le chemin de la Silésie. Le roi de Pologne a été fort mal; il est tant soit peu mieux.<308> Le premier ouvrage de sa convalescence a été d'ordonner de nouveaux impôts. Quel homme! Oui, mon cher frère, toutes nos monnaies seront changées entre ci et le mois de juin, et, l'année 64, je suis presque sûr de les rétablir entièrement sur l'ancien taux. J'ai pris ici une infinité d'arrangements avantageux aux provinces, de sorte que j'espère dans deux années qu'il ne paraîtra plus la moindre trace de la guerre. Le pays se repeuplera d'abord de soixante-quatre mille hommes, sans compter les goujats et valets d'armée, et j'ai tant de magasins de reste, qu'il y a quantité de blé destiné pour les semailles, et d'autre pour abaisser les prix exorbitants. Je ne vous marque ceci que vaguement; mais tout est déjà réglé et distribué.

Pour moi, mon cher frère, je n'ai personnellement aucun regret que la paix s'est faite comme vous le savez. Si l'État avait acquis quelque province de plus, ç'aurait été un bien sans doute; mais comme cela n'a pas dépendu de moi, mais de la fortune, cette idée ne trouble en aucune manière ma tranquillité. Si je répare bien les malheurs de la guerre, j'aurai été bon à quelque chose, et c'est où se borne mon ambition. Conservez-moi votre précieuse amitié, et soyez persuadé de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

147. AU MÊME.

(Dahlen) 24 février 1763.



Mon cher frère,

Je pense bien comme vous sur la conduite du roi de Pologne; à peine nos troupes ont-elles quitté les villes, que les commissaires saxons y sont entrés avec des assignations et des ordres de payer.308-a Cette<309> conduite inhumaine est certainement avantageuse pour nous, car la misère de ces peuples en obligera beaucoup à se réfugier ailleurs. D'ailleurs, la conduite du roi de Pologne est si bizarre, qu'il se brouille aussi mal à propos que possible avec la cour de Russie.309-a Tout ce qui est un mal pour lui devient en ce moment un bien pour nous. Nous avons des nouvelles de Vienne qui portent que la nouvelle de la paix y a été reçue avec de vraies démonstrations de joie; les ratifications arriveront en deux jours, et cette affaire sera finie. Le comte Kaunitz et sa souveraine sont excessivement dégoûtés de la guerre; à en juger par les procédés, je crois qu'à présent au moins ils désirent sincèrement de vivre en bonne intelligence avec nous. Cependant il ne faut pas oublier la fable du chat et des souris; le chat demeure chat, quoi qu'il fasse.

Je crois que le Prince et la Princesse électorale ont de bonnes intentions, qui cependant ne prévaudront pas contre le gouvernement de Brühl, tant qu'il durera. Il est bien difficile aux hommes, mon cher frère, de porter un jugement de l'avenir; le chapitre des événements est trop vaste; néanmoins j'entrevois que cette paix pourra durer le peu de jours qui me restent à vivre, car toutes les puissances sont épuisées. S'il y a une nouvelle guerre, il y a apparence qu'elle se fera entre la France et l'Angleterre; il n'y a qu'à ne se point allier avec ces peuples et les laisser faire. Que nous importe la merluche et le Cap-Breton?309-b

Je suis assez content dans ce moment de la Russie, et mon sentiment est qu'il faut rester comme nous sommes, en nous ressouvenant du proverbe de l'empereur Auguste : Festina lente.

Cependant j'emploie tout ce temps-ci à faire des arrangements domestiques, et il n'y a plus aucun doute que, dès cette année, la plus<310> grande partie des provinces sera remise; l'année prochaine, il ne faut plus qu'il reste nulle part des traces de la guerre. C'est mon devoir, mon cher frère, de travailler dans cette occasion; si de ma vie je puis rendre quelque service à l'État, c'est de le relever à présent de la subversion, et, s'il est possible encore, de corriger les abus et de mettre la réforme où elle est nécessaire. Ce projet est vaste, et embrasse beaucoup de branches; mais si le ciel m'accorde quelques jours de vie, je le conduirai à sa perfection; sinon, j'en laisserai les traces, que les autres pourront suivre, s'ils le trouvent à propos. Je suis, etc.

148. AU MÊME.

Dahlen, 26 février 1763.



Mon cher frère,

Vous n'avez pas besoin de me remercier à l'égard des quartiers d'hiver;310-a c'est la moindre attention que je vous devais, car certainement les travaux de votre dernière campagne n'ont pas peu contribué à rendre plus souple et plus pacifique la cour de Vienne. Nous attendons à tout moment la ratification des préliminaires; il me revient même de tous les côtés que les Autrichiens vont rondement dans l'exécution des articles de la paix qui les regardent.

En allant en Silésie, je ferai pour vous, mon cher frère, et pour mon frère Ferdinand, le métier de contrôleur de vos finances; les<311> revenus que vous tirez tous deux de ces terres311-a sont trop nécessaires pour qu'on les néglige, et je vous rendrai compte de ma commission à Berlin. Je suis, etc.

149. AU MÊME.

Torgau, 14 (mars 1763).



Mon cher frère,

Je profite du départ de mon neveu pour vous répondre à votre lettre. J'ai replié les troupes jusqu'ici, et après-demain je verrai la Princesse royale,311-b et de là je partirai pour la Silésie. Mon neveu a vu aujourd'hui le champ de bataille qui, passé deux ans, m'a fait passer de mauvais quarts d'heure. J'ai tout plein d'affaires à finir ici, ce qui m'oblige d'abréger ma lettre, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

<312>

150. AU MÊME.

Potsdam, 1er mai 1763.



Mon cher frère,

Je souhaite que le vin de Hongrie vous fasse plaisir, et que vous puissiez le vider, mon cher frère, jouissant d'une parfaite santé. A présent que vous aurez le temps de prendre des remèdes, j'espère que vous vous remettrez doucement; cependant je crois que vous ne devrez votre entière guérison qu'à quelque accès de goutte qui chassera les matières scorbutiques et rhumatiques de vos membres, en la fixant en quelque jointure. Je crains bien que vous n'approuverez pas mes souhaits; cependant je crois que c'est la meilleure manière de se défendre que d'obliger l'ennemi d'attaquer les parties externes, en l'éloignant le plus que l'on peut des parties nobles; et la goutte est un héritage de nos pères, qu'il faut que nous prenions comme une partie de leur succession. Je suis à présent au point de finir tout mon ouvrage, et je compte d'aller à Sans-Souci pour y profiter de la belle saison. Faites-moi la justice de me croire avec toute la tendresse et l'estime possible, etc.

151. AU MÊME.

(Sans-Souci) ce 9 (mai 1763).



Mon cher frère,

Il manque à mes Mémoires votre campagne en Saxe de l'an 1761. Ayez la bonté de me faire faire un extrait de votre journal, et de me<313> l'envoyer; je vous en aurai une obligation infinie. Je souhaite que l'état de votre santé se fortifie à présent, et que vous soyez aussi heureux et bien portant que mon cœur le désire. Vous assurant de la tendresse parfaite avec laquelle je suis, etc.

152. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 9 mai 1763.



Mon très-cher frère,

J'aurai l'honneur d'obéir à vos ordres, et de vous envoyer incessamment le précis des deux campagnes en Saxe, de 1761 et de 1762; je ne vous demande qu'une couple de jours, afin que je puisse faire quelques recherches parmi mes papiers sur ces objets que vous ordonnez d'avoir.

Je compte dans une huitaine de jours de partir pour Rheinsberg, pour y jouir du souvenir de vos bontés, que ce séjour me rappellera bien vivement; aussi ma santé se trouvera bien mieux à la campagne qu'en ville, où l'air enfermé n'est pas le plus sain. Je fais des vœux pour votre santé, et vous prie d'être assuré que mon bonheur dépend toujours de votre bienveillance, qui est l'unique objet de mes recherches, étant toujours avec l'attachement le plus sincère, etc.

<314>

153. AU PRINCE HENRI.

(Sans-Souci) ce 12 (mai 1763).



Mon cher frère,

Je vous rends mille grâces de l'abrégé de votre journal que vous avez la bonté de m'envoyer; j'en ferai un usage qui, je me flatte, ne vous sera pas désagréable. Vous me parlez, mon cher frère, de votre voyage de Rheinsberg; il ne dépend que de vous de le faire quand vous le jugerez à propos. C'est à présent réellement le temps où la campagne est la plus belle, où, chaque jour, on voit fleurir et éclore, et les progrès de toutes les productions de la nature qui semblent s'empresser à l'envi pour orner les paysages et la terre qui les nourrit. Je vous en parle avec extase, parce que voici huit jours que je jouis de ce spectacle charmant ici, à Sans-Souci. L'arrivée de ma sœur314-a me rappelle aujourd'hui en ville; il faudra ensuite aller en Poméranie, et puis au pays de Clèves; mais, cela fait, j'espère que pour le reste de l'année je pourrai être tranquille. Je suis avec la plus tendre estime, etc.

154. AU MÊME.

(Berlin, 20 mai 1763.)



Mon cher frère,

J'ai fait payer hier soixante-six mille écus que je devais pour votre palais, de sorte que toute la boiserie intérieure et la grille de fer<315> seront achevées. Le Kriegesrath Westphal a aussi reçu de moi vingt-six mille sept cents écus, dont vous pouvez disposer pour les meubles. Je vous dois encore trois mille trois cents écus, que j'acquitterai vers la Trinité. Je pars dans ce moment pour Schwedt et Colberg. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse tendrement.

155. AU MÊME.

Berlin, 26 (mai 1763).



Mon cher frère,

A mon retour de Colberg, je trouve ici votre lettre, et je suis charmé que l'intention de vous obliger vous fasse plaisir. J'ai trouvé ma pauvre sœur de Schwedt ni bien ni mal, mais dans un état qui menace toujours de sa perte.

J'ai parcouru les endroits les plus ruinés par la guerre, et j'ai fait ce qui dépendait de moi pour les remettre; quoique certaines contrées aient beaucoup souffert, le mal n'est pas aussi grand que l'exagération l'a fait, et je me flatte que dans deux ans la province sera plus peuplée et en meilleur ordre qu'elle ne l'a été avant la guerre. La Nouvelle-Marche est en plein travail; tout se remue, et chacun met la main à l'œuvre. Je ne m'en suis pas tenu là; j'ai commencé un nouvel établissement où nous placerons six mille familles; c'est entre Driesen, Landsberg et Cüstrin.315-a J'ai vu tout l'établissement de Freyenwalde, qui est superbe. J'ai été chez le comte Podewils,315-b d'où je<316> reviens aujourd'hui. Je pars le 6 pour Wésel, où il y aura un chaos différent à débrouiller, et à mon retour je passerai chez ma sœur de Brunswic. Voilà, mon cher frère, ce qui me reste d'ouvrage avant que je puisse penser à me reposer; mais le devoir et l'utilité publique doivent l'emporter sur les intérêts particuliers. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

156. AU MÊME.

Potsdam, 27 juin 1763.



Mon cher frère,

Je viens de recevoir votre lettre à mon retour. Je suis chargé, mon cher frère, de vous faire de grands compliments de la part de ma sœur de Brunswic. J'ai enrôlé ses deux fils,316-a qui passent ici au service. C'est une vraie trouvaille; ces enfants sont charmants, pleins d'honneur et d'ambition; l'un d'eux, c'est le même qui a sauvé Brunswic et fait évacuer Wolfenbüttel. Oserais-je vous prier, si vous le pouvez sans vous incommoder, de m'envoyer la relation de votre dernière campagne? Cela me ferait un très-grand plaisir, et vous ajouteriez cette obligation à celles que je vous ai déjà, étant avec la plus parfaite estime et tendresse, etc.

<317>

157. AU MÊME.

Sans-Souci, 5 juillet 1763.



Mon cher frère,

Voici un nouvel embarras. Buddenbrock317-a demande à se retirer de mon neveu,317-a et je ne sais qui placer près de lui. Je vous prie de penser à quelqu'un, car vous savez qu'il est très-difficile de trouver quelqu'un de propre à être auprès de cet enfant. Il est si aimable, que ce serait un meurtre de le mettre en mauvaises mains. J'ai encore quelques affaires à régler à Berlin, que j'expédierai à Charlottenbourg, après quoi je viendrai ici recevoir ma sœur de Schwedt, qui passera une huitaine de jours chez moi. La saison est si belle, qu'elle doit favoriser la cure dont vous vous servez. Je souhaite, mon cher frère, que les effets vous soient les plus heureux, vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, mon cher frère, etc.

158. AU MÊME.

(Sans-Souci) ce 11 (juillet 1763).



Mon cher frère,

Je crois que des officiers que vous avez proposés auprès de mon neveu le plus convenable serait le vieux Meinike,317-b et, au cas qu'il le<318> refuse, Blumenthal.318-a Je verrai comment je parviendrai à ajuster cette affaire; il ne s'agit que de savoir s'ils accepteront.

J'ai engagé un peintre habile pour travailler à votre maison, à Berlin; il doit faire les plafonds de la salle et de la galerie. Ayez la bonté de me dire les sujets qui vous feraient le plus de plaisir pour ces plafonds; il pourra d'abord commencer celui de la salle, qu'il pourra finir vers l'hiver. J'attends sur cela, mon cher frère, ce qu'il vous plaira de me marquer, pour le mettre tout de suite à l'ouvrage.

Je vais après-demain à Charlottenbourg, pour achever de constater le tableau général des finances pour cette année, et y finir toutes les affaires relatives à l'armée et à l'artillerie, ainsi que l'économie générale, dont Wartenberg est chargé.318-b Ma sœur Amélie va beaucoup mieux; je suis persuadé que vous y prenez part. D'Alembert est ici;318-c je ne sais s'il restera, ou s'il ne se fixera pas ici; c'est un homme de beaucoup de savoir et de connaissances. Je suis avec la plus parfaite tendresse, etc.

159. AU MÊME.

Charlottenbourg, 16 (juillet 1763).



Mon cher frère,

Puisque vous ne voulez pas décider des plafonds de votre salon, je tâcherai de m'en acquitter de mon mieux; nous ferons quelque repas<319> des dieux dans la salle, et, dans le plafond de la galerie, nous y mettrons Apollon conduisant son char, accompagné des Heures, précédé par l'Aurore, avec des génies qui répandent des fleurs. Le peintre qui y doit travailler s'appelle Guglielmi;319-a c'est lui qui a fait les plafonds à Schönbrunn, et, selon le dire des connaisseurs, le plus habile qu'il y ait à présent en Italie.

Je souhaite, mon cher frère, que les eaux vous fassent tout le bien que je désire. Il est sûr qu'il ne faut point travailler durant le temps qu'on les prend, parce qu'elles montent à la tête. Il n'y a rien qui presse pour les mémoires que je vous ai prié de m'envoyer. Je serais au désespoir qu'ils altérassent, par le soin que vous y donnez, le moins du monde votre santé.

Mon frère Ferdinand me mande aujourd'hui que ma sœur a commencé les eaux, et que les médecins promettent des merveilles de cette cure. J'en suis enchanté, car je voudrais, si cela dépendait de moi, ne rien perdre pendant ma vie de ce qui nous reste de la famille.

D'Alembert est ici. Je ne saurais vous dire encore avec certitude s'il acceptera la place de président de l'Académie, ou ce qui en arrivera. Le vieux baron ressuscité319-b a fait un pèlerinage ici. Nous avons entendu hier dans la chapelle le beau Te Deum de Graun;319-c il y avait beaucoup de monde. J'ai encore des comptes à revoir et à rectifier; cela dure depuis quatre grands mois. Je vous avoue que ce n'est pas un amusement pour lequel je me sente la moindre prédilection; mais il faut en passer par là pour éviter un embrouillement total dans les finances. Il faut encore pourvoir la ville de Berlin de bois pour cet hiver. Enfin j'espère de finir tout cela vers le 19 de ce mois, et après<320> je fais bien des vœux de ne plus revoir de comptes que l'année prochaine. Portez-vous bien, amusez-vous, mon cher frère, et comptez sur la tendresse avec laquelle je suis, etc.

160. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 20 juillet 1763.



Mon très-cher frère,

C'est une grâce que vous me faites d'avoir la bonté de choisir le sujet des plafonds que vous daignez me donner, et pour laquelle vous voudrez agréer les sentiments de ma reconnaissance. Je n'abuserai pas de votre indulgence, mon très-cher frère, et j'espère dans peu vous envoyer les mémoires que vous avez ordonné d'avoir; dans cinq ou six jours j'aurai fini de prendre les eaux, et je ne tarderai pas à vous obéir. Ma sœur Amélie revient de loin, si elle se rétablit. On m'a écrit que sa maladie était plus dangereuse qu'on ne l'a cru ici; ses poumons sont attaqués, mais les médecins de là-bas lui donnent de grandes espérances; l'intérêt que vous prenez à elle doit lui rendre la vie plus chère.

Je me rappelle d'avoir entendu au dôme de Berlin une musique d'église de la composition de Graun; je ne sais si c'est la même que vous avez fait exécuter à Charlottenbourg. Celle dont je parle est très-belle, et ne peut être comparée qu'au Stabat mater du Pergolèse, lequel me paraît un morceau de musique achevé. Cependant ceux qui ont écouté le Miséréré chanté à Rome préfèrent cette musique à toute autre; mais il faudrait être en Italie pour en juger. On avait écrit dans les gazettes que d'Alembert devait y aller pour recueillir<321> sur les antiquités toutes les connaissances qu'il faut avoir, et qu'on ne peut acquérir que sur les lieux mêmes; il est très-certain que de tous les pays à voir, c'est celui qui mérite le plus d'être connu. Les monuments respectables, entourés par les habitants d'aujourd'hui, forment un contraste qui donne lieu à bien des réflexions pour une âme pensante; la beauté du pays, le théâtre des guerres anciennes et modernes, forme encore un tableau sur lequel l'imagination peut travailler. Ce pays réunit des beautés et des curiosités qu'on ne trouve dans aucun autre, et, par tant d'endroits, mérite bien la curiosité qui attire les voyageurs.

Mais j'abuse de votre patience par mes raisonnements frivoles; je vous supplie de les agréer en faveur du sentiment qui les accompagne : c'est celui du tendre attachement avec lequel je ne cesserai d'être, etc.

161. AU PRINCE HENRI.

Potsdam, 23 juillet 1763.



Mon cher frère,

Je viens d'achever, grâce au ciel, tout mon ouvrage de finances, après quatre grands mois de travail; à présent l'ordre est remis partout, et les choses commencent à reprendre leur train ordinaire. J'ai presque pris une aversion pour les calculs et pour les comptes, après les désagréables détails qu'il a fallu revoir. J'aimerais autant avoir fait de l'algèbre; mais comme cela est fini, n'en parlons plus.

Les nouvelles de Vienne marquent que la cour est dans les plus grandes inquiétudes du côté de la Porte; le sultan mériterait d'être<322> fessé, s'il commençait la guerre à présent. Mes lettres de Constantinople n'annoncent aucune rupture; je crois que ces cent mille Turcs qui depuis dix-huit mois sont aux frontières de la Hongrie inquiètent la reine de Hongrie. Le roi de Pologne est à Teplitz avec une nombreuse suite; les Saxons jusqu'ici ne prennent des arrangements pour rien. Le roi de France court à la chasse à Compiègne; le roi d'Angleterre se gratte les c.... Que béni soit le ciel, mon cher frère, que je n'aie que des coïonneries à vous écrire! Ceci vaut mieux que des projets de campagne en réserve pour trois ou quatre cas désespérés dans lesquels on prévoyait qu'on pourrait se trouver.

M. Guglielmi fait ses esquisses, et se prépare à décorer vos plafonds. M. d'Alembert veut voir l'Italie. Notre neveu exerce; moi, je me repose, et vous souhaite à Rheinsberg tous les contentements que vous pouvez désirer, étant avec une parfaite tendresse, etc.

162. AU MÊME.

Potsdam, 30 juillet 1763.



Mon cher frère,

Je vous ai des obligations infinies de la relation de votre campagne que vous avez la bonté de m'envoyer. Je l'ai lue et relue avec plaisir, et la conserverai précieusement. J'ai à présent ici ma sœur de Schwedt et ses filles, que je tâche d'amuser de mon mieux. Ma sœur et moi nous nous entretenons du vieux temps, comme à peu près les vieux lieutenants-colonels français se parlent de leurs anciens faits d'armes; mais tout cela n'est plus qu'un songe. Il y a des événements de ces temps dont j'ai été témoin, qui me paraissent presque fabuleux, et<323> qui cependant sont très-réels. Nous avons ici madame de Pannwitz et mademoiselle de Knesebeck.323-a J'ai entendu chanter mes nièces, qui s'en acquittent fort joliment.323-b Il leur faut un bal; je suis bien embarrassé pour l'arranger. Nous manquons de dames; il faudra peut-être faire mettre dans les Intelligences323-c que quiconque a envie de danser vienne à telle heure se rendre au lieu marqué. On dit Brühl fort mal; il a l'hydropisie, et l'on prétend que ce M. de Goltz323-d qui est à Berlin pourrait bien lui succéder, ce, je crois, de quoi vous et moi nous nous soucions le moins. Ne doutez pas, mon cher frère, des sentiments de la parfaite estime et de la tendresse avec lesquels je suis, etc.

163. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 10 septembre 1763.



Mon très-cher frère,

Privé depuis longtemps du bonheur de vous faire ma cour en personne, je me serais du moins donné la satisfaction de vous écrire plus souvent; mais la stérilité des matières dans un endroit écarté comme celui-ci, jointe à quelques incommodités, lesquelles ne m'ont point, à la vérité, empêché de sortir, mais elles influent trop sur mon humeur, ces raisons, dis-je, seront suffisantes pour vous prouver que la discrétion seule m'a retenu de vous adresser mes lettres, par l'appréhension que j'avais qu'elles ne vous seraient pas agréables. Je<324> voudrais beaucoup que les sujets sur lesquels j'ai à vous entretenir le pussent être. Le premier, à ce que j'augure, sera sur un faiseur de projets; j'en juge ainsi parce que celui qui m'écrit la lettre ci-jointe de Genève, en m'adressant pour vous le paquet que j'ai l'honneur de vous remettre, m'est absolument inconnu; si vous daignez jeter un coup d'œil sur l'objet de ses recherches, vous verrez certainement d'abord si mes soupçons sont fondés.

L'autre sujet qui me donne l'agrément de vous écrire me donne encore l'agrément de vous demander votre assistance; c'est en laveur d'un gentilhomme que ma sœur de Baireuth, dans son voyage en Italie, prit avec elle pour le faire élever. Le père est consul dans une petite ville d'Italie, et se nomme Paléologue; il prétend descendre du dernier des empereurs qui portaient ce nom. Feu ma sœur a fait prendre beaucoup de soin du jeune Paléologue, lequel a, à cette heure, vingt et un ans. Sa physionomie n'est pas prévenante. Il a refusé d'être placé comme officier dans les troupes autrichiennes; le margrave de Baireuth à cette heure régnant a refusé de lui donner de l'emploi à cause de la religion catholique, contre laquelle il pourrait se sentir quelque aversion sans la faire tomber sur ceux qui la professent. Ma nièce la margrave de Baireuth a, par considération pour feu ma sœur, entretenu le jeune Paléologue jusqu'aujourd'hui; mais croyant que je pourrais vous le présenter, elle me l'envoie, et elle espère que l'amitié que vous avez eue pour feu ma sœur s'étendra sur ceux qu'elle a protégés, et que vous daignerez donner une place d'enseigne au jeune Paléologue. En tout cas, je vous supplie de m'apprendre ce que j'en dois faire.

Vous m'avez permis d'oser en agir librement avec vous; c'est en conséquence de quoi je suis obligé de vous avouer que j'ai un grand désir de vous faire ma cour; si cela vous agrée, et que vous ayez des bontés pour moi, je vous prie de me dire où et quand je pourrais avoir ce bonheur. Vous me permettrez bien ensuite de revenir ici,<325> n'étant attaché à rien à Berlin. Le souvenir du passé m'afflige beaucoup, et la vie qu'on y mène me paraissant assez insipide, c'est pourquoi je vous avoue franchement que je n'aime pas à y être. Cela n'empêche pas que je me conformerai en tout à vos volontés, et que je me trouverai heureux de vous en donner des preuves sûres, même aux dépens de mon inclination. Je suis, etc.

164. AU PRINCE HENRI.

Le 13 septembre 1763.



Mon cher frère,

Une lettre d'un fou de Suisse est arrivée fort à propos pour me procurer celle, mon cher frère, que vous me faites le plaisir de m'écrire. Je crois que ce M. Planta a dressé sa lettre aux Petites-Maisons; il m'envoie son portrait, un projet de campagne qu'il a fait pour M. de Broglie, une satire impertinente de Versailles, et tout cela comme une recommandation pour lui faire obtenir dans ce service quelque bonne place. Je me suis contenté de lui marquer qu'en temps de paix on ne pouvait pas faire des passe-droits à des officiers qui avaient bien servi, et que je ne doutais pas que son mérite ne lui fît trouver de l'emploi ailleurs. En voilà assez pour ce Planta. Quant à votre Paléologue, mon cher frère, je m'en chargerai volontiers, pourvu que je sache à quelle sauce le mettre; s'il est bête, il faut le fourrer dans le clergé de Silésie et en faire un chanoine; s'il est bon à mieux que cela, je tâcherai de lui trouver une place comme je pourrai. J'en viens à présent à la partie de votre lettre qui m'a fait le plus de plaisir, puisqu'elle me fait espérer le plaisir de vous revoir. Je suis ici à ma vigne retiré. Si vous voulez, par complaisance, vous ennuyer<326> dans ma retraite, je vous avoue que cela me fera plaisir. C'est le cas où se trouvait le vieux maréchal de Schulenbourg à Venise. Il allait aux assemblées, où un vieux barcarolo qui le conduisait lui disait quelquefois : « Monseigneur, ne voulons-nous pas nous retirer? Il me semble que nous ennuyons ces gens-ci. » L'autre lui répliquait : « Ils m'amusent; restons. »326-a Vous serez toujours le maître de vous en retourner à Rheinsberg lorsque vous le voudrez; puis je pourrai vous montrer des esquisses de vos plafonds, que Guglielmi a croquées. J'ai été à Berlin pour me débarrasser du corps diplomatique, ministres arrivés, ministres partant, ministres négociant; j'ai profité du temps pour prendre des arrangements pour la manufacture de porcelaine que j'ai achetée de Gotzkowsky.326-b Toute l'entreprise sera arrangée au mois de juin; cinq cent sept personnes, ouvriers, y trouvent à être employées; c'est une suite des prodigieuses banqueroutes d'Amsterdam et de Hambourg.326-c J'ai sauvé de nos marchands tout ce qui était sauvable, et, Dieu merci, à présent tout cela est passé. Le mal dont on se ressent encore est que tout le commerce de change est interrompu, et que l'on ne peut payer ni recevoir de l'argent nulle part. J'ai dîné chez mon frère Ferdinand, dans sa nouvelle maison,326-d qui est très-bien arrangée; il se porte assez bien. Les nouvelles que l'on a de Spa font espérer l'entière convalescence de ma sœur, ce qui me fait beaucoup de plaisir. Je vous attends donc, mon cher frère, avec impatience. Tout ce que je puis vous promettre est un bon visage d'hôte, et la satisfaction de vous assurer de vive voix de la tendresse et considération avec lesquelles je suis, etc.

<327>

165. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 15 septembre 1763.



Mon très-cher frère,

Avant de vous assurer de bouche de mes devoirs, j'ai encore de sincères remercîments à vous présenter pour la gracieuse lettre que vous m'avez écrite. Mon impatience à vous faire ma cour ne sera pas retardée au delà du 19 au soir; tous les endroits où je saurai vous trouver me seront agréables. Ce n'est ni Potsdam ni la vigne que je vais voir; c'est votre personne que je cherche, et je suis très-content d'avoir ce bonheur à attendre pour lundi. Vous disposerez du comte Paléologue; j'aurai l'honneur de vous entretenir à son sujet, et je le laisserai ici jusqu'au temps où je saurai quelles sont vos volontés à son égard. Je suis, etc.

166. DU MÊME.

Rheinsberg, 1er octobre 1763.



Mon très-cher frère,

Je suis arrivé ici encore tout occupé du souvenir récent d'avoir eu le bonheur de vous faire ma cour à Potsdam. Je suis pénétré par les bontés que vous m'avez témoignées, et je regarderai toujours comme les moments les plus gracieux de ma vie ceux où je pourrai vous donner des preuves de mon attachement. Mes nouvelles d'ici ne sont pas autrement intéressantes; les campagnards annoncent un hiver précoce, et je crains bien que, pour le coup, ils n'aient raison. Le chan<328>celier Woronzow, qui se réfugie en Italie, n'en ressentira pas les effets; il arriva à Berlin le même soir que vous en êtes parti.328-a Les femmes de Berlin parlent beaucoup de sa fille; sa beauté a été célébrée avant son arrivée, et elles craignent avec raison qu'une étrangère n'ait plus d'appas qu'aucune d'elles. Il faut avouer que l'ambition se glisse partout, et embrasse tous les objets. Celle d'une femme est d'être belle et de plaire; ce privilége ne leur est cependant accordé que par la nature, et lorsqu'il leur manque, elles ont recours à l'artifice, et c'est le blanc et le rouge. Les hommes ont cet avantage d'avoir des objets plus nobles de leur ambition. Quant à moi, j'aurai toujours celle d'être empressé à vous témoigner les tendres sentiments et le respect avec lesquels je suis, etc.

167. AU PRINCE HENRI.

Potsdam, 5 octobre 1763.



Mon cher frère,

Je serais charmé si le séjour que vous avez fait ici ne vous eût point ennuyé; je n'ai cependant pu vous procurer aucun divertissement, car la vie que je mène est bien simple et unie. Je prends la liberté de vous envoyer quelques fruits; je souhaite qu'ils vous fassent plaisir. J'ai ici mes deux neveux, dont je suis enchanté. Non, on n'élève pas mieux les jeunes gens que ces enfants le sont. Je suis sûr qu'ils auront votre approbation, et de tous ceux qui les verront. Conservez-moi votre précieuse amitié, mon cher frère, et soyez persuadé de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

<329>

168. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 7 octobre 1763.



Mon très-cher frère,

Les fruits que vous accompagnez d'une lettre gracieuse me donnent l'agrément de vous parler de ma reconnaissance. J'ai été heureux d'être témoin de la vie simple et unie que vous menez, et je le suis toujours lorsque je reçois les preuves de la continuation de vos bontés pour moi. Mes deux neveux de Brunswic doivent se trouver très-heureux d'avoir votre approbation; c'est certainement un objet de la plus grande émulation pour eux, et s'il leur manque quelque chose, l'envie de vous plaire le leur fera bientôt acquérir.

Je n'ai pas trouvé de ces grandes vitres à la française de faites; j'eus l'honneur de vous en parler; mais dans une couple de jours j'en aurai, et les adresserai à l'inspecteur de vos bâtiments, pour voir si les échantillons sont tels que vous les voulez. C'est la seule utilité dont je vous puis être dans ces cantons, et je serai très-satisfait, si vous êtes content des épreuves que j'enverrai.

Je compte profiter de l'agrément que vous m'avez accordé de voir ma sœur de Schwedt et les établissements entre Landsberg et Driesen. Je commencerai mon voyage le 16, et serai dans huit ou dix jours de retour. Je suis, etc.

<330>

169. AU PRINCE HENRI.

Potsdam, 9 octobre 1763.



Mon cher frère,

Je souhaite, mon cher frère, que vous vous amusiez bien pendant votre petit voyage. Ma sœur de Schwedt a été incommodée, mais elle va mieux à présent. Ma sœur Amélie m'écrit qu'elle est assez contente de l'effet des eaux qu'elle a prises, et qu'elle a bonne espérance de se rétablir tout à fait l'année prochaine.

Voilà le roi de Pologne qui s'est laissé mourir comme un sot; je vous avoue que je n'aime pas les gens qui font tout à contre-temps. J'espère cependant que cette élection se passera sans qu'il en résulte de nouveaux troubles. J'ai un chagrin domestique; mon pauvre chien va mourir, et, pour m'en consoler, je me dis que si la mort n'épargne pas les têtes couronnées, la pauvre Alcmène ne peut pas s'attendre à un meilleur sort. Je vous embrasse mille fois, mon cher frère, en vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

170. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 13 octobre 1763.



Mon très-cher frère,

On vient de m'apprendre que vous avez fait des arrangements en ma faveur, à l'égard des dettes que le feu margrave Charles avait contractées sur les terres que vous avez eu la générosité de me donner. Je ressens vivement toutes les obligations que je vous dois, et si vous<331> pouviez lire dans mon cœur, vous y trouveriez gravés les sentiments de ma reconnaissance.

J'ai vu ici la famille de Strélitz. Le Duc331-a paraît avoir un caractère doux et honnête. La demoiselle Zeltern, toujours fille de soixante ans, paraît aussi sémillante qu'elle croyait l'être il y a vingt ans. C'est bien la cour la plus heureuse de l'Europe; la politique ne trouble pas leur repos; je crois qu'on y ignore parfaitement la mort du roi de Pologne; du moins est-il certain qu'ils ne s'inquiéteront que peu comment l'intérêt de la succession sera terminé. Le comte de Brühl, à en croire les gazettes, suivra bientôt son maître. Je crois qu'il a peu pensé pendant sa vie quel sentiment il prendrait lorsqu'il faudra quitter son palais et sa garde-robe; ce sera un triste congé pour une âme aussi peu philosophe que la sienne.

Je compte, après mon retour, vous mander l'histoire de mon voyage, lequel ne sera pas autrement intéressant; mais il me procurera toujours l'avantage de me rappeler à votre souvenir, et de vous renouveler les assurances du respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

171. AU PRINCE HENRI.

Le 22 octobre 1763.



Mon cher frère,

Je trouve le duc de Strélitz bien heureux de ce qu'il laisse aller le monde comme il plaît au hasard. Je crois, mon cher frère, qu'il agit sagement, et qu'il a profité d'Épicure, qui exige que son sage ne se<332> mêle point des affaires de la république.332-a Pour vous donner cependant des nouvelles, vous saurez que la nouvelle cour de Saxe a congédié Brühl avec une pension de quarante-quatre mille écus. Le pauvre homme!332-b Il y a apparence que le bruit ne sera qu'en Pologne, où la mort du Roi vaut aux palatins une aubaine de quelques millions, et que le reste de l'Europe demeurera tranquille, et ce n'en sera que mieux. Notre mamamouchi332-c est arrivé à Breslau, et on l'attend à Berlin vers le milieu de novembre. Le prince héréditaire de Brunswic viendra faire un tour ici, où je tâcherai de l'amuser de mon mieux. Voilà, mon cher frère, tout ce que me fournit la Saxe, la Prusse et le Brunswic; et si vous voulez quelque nouvelle de la Hesse, je pense que vous apprendrez sans surprise que le Landgrave va se mettre au rang des candidats qui aspirent au royaume de Pologne. Je vous crois à présent à Schwedt, ainsi je ne vous envoie pas de fruits; mais dès que je saurai votre retour, je prendrai la liberté de vous en envoyer une petite provision, en vous assurant de toute la tendresse avec laquelle je suis, etc.

172. AU MÊME.

Sans-Souci, 26 octobre 1763.



Mon cher frère,

J'ai été fort fâché d'apprendre votre indisposition. Je souhaite de tout mon cœur que vous vous portiez mieux. Dans l'incertitude où<333> je suis du lieu de votre séjour, je ne vous envoie point de fruits, car je suppose, mon cher frère, que vous vous trouvez à présent auprès de ma sœur de Schwedt. J'ai des nouvelles très-bonnes de ma sœur Amélie; elle m'écrit elle-même que sa santé se remettait journellement. Vous saurez sans doute que Brühl a son congé, et qu'il se relire avec quarante mille écus de pension. Le pauvre homme! Le prince héréditaire de Brunswic est attendu dimanche ici; je m'en réjouis, car je l'aime et l'estime. Notre mamamouchi sera le 3 de novembre à Weissensee, de sorte qu'il ne pourra avoir son audience que vers le 12 ou 13 du même mois. Je vous notifie en même temps que je suis devenu le tailleur du vieux baron, qui m'a ordonné des habits pour la réception du circoncis.333-a Voilà tout ce que contient la gazelle de Sans-Souci, car je ne compte pas parmi les nouvelles l'amitié et la tendresse avec lesquelles je suis, etc.

173. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 26 octobre 1763.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu la lettre du 22 que vous avez daigné m'écrire. Je suis bien sensible à la bonté que vous avez de me donner des nouvelles du grand monde. Je ne vous apprendrai rien d'intéressant d'ici, et ce n'est que pour remettre sous vos yeux les sentiments de ma reconnaissance que je me donne l'honneur de vous écrire. Je me porte un peu mieux depuis quelques jours; je compte me faire saigner; les remèdes de Purgon et de Diafoirus, dans le Malade imaginaire, sont<334> les seuls qui peuvent aider, saignée et purgation. J'ai parlé à un médecin de Ruppin, nommé Feldmann, disciple de Boerhaave, chez lequel il a étudié; il m'a dit que vous le connaissiez, et que vous aviez eu, du temps passé, de longs entretiens avec lui. C'est un homme qui traite la médecine sans charlatanerie, et qui convient que les limites en sont très-bornées. Après avoir contenté l'envie que j'ai de me rappeler à votre souvenir, il me reste encore de vous prier d'être assuré que rien n'égale l'attachement avec lequel je suis, etc.

174. DU MÊME.

Rheinsberg, 30 octobre 1763.

J'ai eu l'honneur de vous mander que j'avais remis mon voyage pour Schwedt jusqu'à un autre temps. Les incommodités que je ressens m'empêchent à cette heure de penser à ce voyage. Je veux employer tous mes soins pour fortifier ma santé, afin que, si vous passez la fin de décembre à Berlin, je puisse profiter sans interruption du bonheur de vous faire ma cour.

Si le baron avait toujours eu un grand maître de sa garde-robe comme vous daignez vouloir l'être en ce cas, il aurait été très-bien vêtu pendant sa vie. Je crois pourtant que pour satisfaire à tous ses goûts il faudrait des étoffes de tout pays, et un très-grand fonds pour rendre la garde-robe aussi riche qu'il la voudrait.

Il est bien juste que je vous présente le fruit le plus rare de mon jardin; je n'ose espérer que le goût vous paraîtra assez bon, mais c'est uniquement pour sa singularité que je me donne l'honneur de vous<335> l'offrir. Feu le comte Neale335-a m'en a donné la plante; c'est une nèfle de l'Amérique; les fruits ont un goût, quoique imparfait, des nazarelles.335-b

Daignez être assuré que rien n'approche du sentiment rempli d'attachement avec lequel je suis, etc.

175. AU PRINCE HENRI.

Le 3 novembre 1763.



Mon cher frère,

Je vous rends mille grâces de vos deux lettres, et du fruit rare de votre jardin que vous avez eu la bonté de m'envoyer : mais je regrette fort que votre santé ne soit pas encore remise. A tout hasard je vous envoie un petit tribut de ma vigne. Si vous n'en mangez pas, peut-être que cela fera plaisir à la princesse. J'ai ici le Prince héréditaire, qui est venu me voir avant d'entreprendre son voyage d'Angleterre. Le mamamouchi est arrivé, ce qui met tout Berlin en combustion. Cela me soumet à une cérémonie dont je me passerais volontiers, si cela dépendait de moi, d'autant plus qu'elle est fort dispendieuse. Je vous embrasse mille fois, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

<336>

176. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 10 novembre 1763.

Les fruits que vous avez daigné m'envoyer m'ont causé la satisfaction la plus grande, comme tout ce qui me sert de preuve de votre gracieux souvenir sera toujours un objet de bonheur pour moi.

Vous aurez à cette heure terminé la journée où vous avez été assujetti au cérémonial, et le Turc aura été vu et contemplé de tout Berlin. Je crois que Pöllnitz, pendant tous ces jours, a été l'homme le plus heureux du royaume; il respire dans les fêtes et les cérémonies, comme la salamandre au feu. Il se sera rappelé l'ambassade circoncise du temps de Louis XIV, quoique je pense qu'il était trop jeune pour être alors à Paris.336-a Vous avez aussi la générosité de vous intéresser à ma santé; elle serait passable, si je n'avais des crampes aux nerfs, qui m'incommodent excessivement.

Le temps est des plus beaux; il semble que les saisons ne tiennent plus l'ordre accoutumé. Nous avons eu des jours, au mois d'août, où il faisait moins chaud qu'il ne fait depuis deux jours. Le Turc croira être à Constantinople. J'ai une haute opinion de cette nation depuis que j'ai lu les lettres de milady Montague,336-b laquelle était ambassadrice à la Porte. Si tout ce qu'elle décrit est vrai, il faut que la magnificence orientale surpasse infiniment l'idée qu'on s'en forme vulgairement. Ces lettres sont assez amusantes; il y en a quelques-unes qui sont intéressantes, et toutes font connaître que celle qui les a écrites doit avoir joint de grandes connaissances à beaucoup d'esprit.

<337>Si je me suis laissé entraîner à vous écrire une lettre trop longue, je vous prie de le pardonner en faveur du sentiment avec lequel je suis, etc.

177. AU PRINCE HENRI.

Ce 14 (novembre 1763).



Mon cher frère,

Je suis fâché de vous savoir toujours incommodé de votre mal de nerfs; j'espère cependant que vous vous remettrez en suivant un certain régime et en prenant de l'exercice.

Mon neveu Henri a pris la petite vérole le plus heureusement du inonde; le médecin assure qu'il n'y a aucun danger. Ma sœur Amélie se remet tout à fait; elle me l'écrit elle-même; je me persuade que vous y prenez part.

Ce sera le 20 que le mamamouchi prendra ses audiences.337-a Vous avez bien deviné Pöllnitz; il est rajeuni de vingt ans, et toujours profondément occupé de bagatelles. On doit observer un cérémonial singulier avec ces Turcs, qui me déplaît et me gêne fort; mais il en faut passer par là, et je pourrai m'en consoler, si cela nous mène à une bonne alliance défensive avec messieurs les circoncis. Le bel air de Berlin est à présent de manger des dattes; les petits-maîtres vont arborer incessamment le turban, et ceux qui seront assez riches établiront des harems. Il faut avoir vu le Turc pour être à la mode, chacun en fait un conte à dormir debout; mais cela passera, et dans deux mois ils en seront si rassasiés, qu'ils attendront le moment de<338> son départ avec impatience. Pour moi, je paye les violons de toute cette affaire; il m'en coûte sept mille écus par mois. Les Turcs sont plus arabes que les juifs.

On travaille, à Berlin, à votre palais; je commande à présent tout ce qu'il faut pour la salle, la galerie et l'ameublement des chambres; tout cela sera assurément achevé l'été prochain. J'ai ici notre neveu le Prince héréditaire, qui est aimable au possible. J'ai trouvé le moyen de rassembler une bande de bouffons, et je lui donne des opéras-comiques. Je souhaite, mon cher frère, d'apprendre bientôt de bonnes nouvelles de votre santé, vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

178. AU MÊME.

Ce 21 (novembre 1763).



Mon cher frère,

J'ai précisément reçu la lettre que vous me laites le plaisir de m'écrire, en arrivant ici. J'ai vu tous les Turcs de Berlin, et je vous jure que leurs personnes ne répondent point au grand nom que s'est fait leur empire. Ce peuple tient du juif et du pandour; ils sont tous si intéressés, que l'effendi a proposé qu'on lui devait payer le dîner de cérémonie que je lui ai donné; ses subalternes sont intéressés à proportion; ils ont bu toute honte pour gueuser. Si vous aviez vu tous les beaux présents qu'ils m'ont faits, vous ne les envieriez pas : douze aunes de mousseline, douze aunes de drap d'or, douze aunes d'étoffe de soie, et ainsi du reste. Mais ce n'est pas des présents que je leur demande; une bonne alliance vaut mieux, et il y a toute<339> apparence que nous parviendrons à la conclure. Ce sera le meilleur héritage que je pourrai laisser à mon neveu, et qui pourra prolonger la paix pour bien des années.

Mon cher neveu me quitte; il va en Angleterre pour se marier. Tout cela est plus éblouissant que solide, car on ne sait où l'établir, et l'on dispute, les uns pour que ce soit à Lünebourg, les autres à Wolfenbüttel. Mais quel que soit le lieu dont on tombe d'accord, il n'y prévoit pas beaucoup d'agréments.

La ville de Berlin a perdu le peu de bon sens qu'elle avait, depuis l'arrivée des Turcs; les femmes veulent à toute force être turquisées, et jouent au passe-dix avec le neveu de l'effendi; les petits garçons vont mettre des turbans, et les coutumes de Constantinople vont donner le ton à Berlin. Je vous avertis, mon cher frère, de vous y préparer, car vous pourriez trouver des changements, dans votre patrie, qui vous surprendraient. Je pars demain pour Potsdam, pour ne pas perdre le peu de bon sens qui me reste; je souhaite d'apprendre de bonnes nouvelles de votre santé, en vous priant d'ajouter foi à la parfaite tendresse et à tous les sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.

179. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 27 novembre 1763.



Mon très-cher frère,

Vous avez bien de la bonté, mon très-cher frère, d'avoir voulu m'apprendre tous les changements que les Turcs font sur les mœurs de Berlin; la lettre que vous daignez m'écrire du 21 ne me donne pas haute opinion des Orientaux, mais me confirme dans l'opinion que<340> la nouveauté plaît toujours. La plupart des personnes qui vont voir l'ambassadeur ne s'instruisent pas des mœurs, de la langue, ni des usages des Turcs; ils reviennent chez eux, et n'apportent d'autres lumières que celles que peut donner le spectacle d'un homme assis en longue robe et les jambes croisées, d'un turban et de tapis de Perse. Le plus curieux serait de les questionner beaucoup, de connaître par soi-même quels sont leurs préjugés, s'ils ont de la finesse dans les affaires qu'ils recherchent, et s'ils ont des notions des choses abstraites. Je crois, mon très-cher frère, que vous êtes bien aise d'avoir terminé l'audience; car les objets solides qui vous occupent ne vous donnent pas le loisir de vous amuser d'une cérémonie et d'un spectacle qui remplit tout entière l'âme de Pöllnitz. Je sens que le départ du Prince héréditaire vous fait de la peine, et j'en suis fâché, d'autant plus que je crains bien que le sort qui l'attend ne sera pas gracieux pour lui.

Ma santé, à laquelle votre bonté pour moi prend intérêt, va passablement; du moins il faut que j'en sois content; ne pouvant changer ni mes fibres, ni mes nerfs, il faut que je les traîne comme il a plu à la nature de me les donner. J'en serai toujours content, pourvu que j'aie assez de force pour vous donner en tout temps des preuves de l'attachement inviolable avec lequel je suis, etc.

180. AU PRINCE HENRI.

(Potsdam) 4 décembre 1763.



Mon cher frère,

Je suis fort fâché d'apprendre que vous n'êtes pas encore restitué de votre indisposition. Il faut de l'exercice, mon cher frère, pour faire<341> circuler le sang malgré lui, s'il ne circule pas de lui-même. Je me trouve plaisant de ce que mon hypocondrie donne des conseils à la vôtre; mais, mon cher frère, il faut dissiper son mal, fortifier ses nerfs, radouber son estomac, égayer son esprit, et tâcher de passer le plus doucement que l'on peut le temps qui nous est fixé pour habiter avec les vivants.

Le mamamouchi est venu ici, et je suis fort étonné si le charme de la nouveauté ne portera pas quelqu'un de mes benêts de compatriotes à se faire circoncire. Le vieil effendi a beaucoup de goût pour les spectacles et pour la chasse; je lui ai fait donner de l'un et de l'autre, ce qui lui fait grand plaisir. J'ai vu monter à cheval des spahis; c'est à peu près comme les Cosaques. A vous dire le vrai, nos peuples européens ont un grand avantage sur ces Asiatiques et sur tous les habitants des autres parties de ce globe. Nous sommes plus industrieux, plus raffinés qu'eux; et quoique nous ne connaissions pas les premiers principes des choses, nous en savons cependant cent fois plus que tous ces gens pris ensemble. L'effendi retourne aujourd'hui à Berlin, et je crois être à présent assuré que cette alliance, à laquelle j'ai travaillé depuis dix années, va se conclure. C'est une des meilleures pièces que je puis laisser en héritage à mon neveu, et qui, selon ce que peut prévoir la prudence humaine, pourra servir à faire respecter de nos ennemis et de nos envieux les traités qu'ils viennent de conclure avec nous.

Vous aurez un beau cheval turc, dont l'Empereur vous fait présent; il n'attend que votre arrivée, et moi de même, pour vous assurer, mon cher frère, de vive voix, de la tendresse et de la parfaite estime avec lesquelles je suis, etc.

<342>

181. AU MÊME.

(Potsdam) 12 décembre 1763.



Mon cher frère,

Je vous félicite de votre arrivée à Berlin, où j'espère d'avoir le plaisir de vous voir dans quelques jours. Je compte d'y arriver le 15, où j'ai arrangé les amusements pour le public le mieux que cela s'est trouvé possible dans les circonstances où nous nous trouvons. Je ne doute pas, mon cher frère, que vous ne preniez un peu de l'air turc en arrivant à Berlin, pour être à la mode. Pour moi, ce que je trouve de meilleur à cela, c'est l'alliance; car pour l'ambassade, j'ai le sort de l'arlequin, je ne m'en tire qu'en payant.342-a J'ai reçu des lettres de ma sœur Amélie, qui me paraissent assez bonnes par rapport à sa santé. Je finis en vous priant d'être persuadé de la tendresse avec laquelle je suis, mon cher frère, etc.

182. AU MÊME.

Potsdam, 18 mars 1764.



Mon cher frère,

Je vous rends grâce de la part que vous prenez à nos alliances.342-b Je souhaite que tous ces arrangements mènent à bien; mais cependant les affaires en Pologne s'embrouillent de nouveau. Il y a déjà deux<343> nouveaux candidats : un prince Lubomirski et le grand général. Je crains que de fil en aiguille tout cela ne nous mène plus loin que nous avons envie d'aller; car si une fois les choses semblent s'embrouiller d'une certaine manière, alors adieu la paix et la tranquillité publique. Mais tout cela est du département des contingents futurs, lesquels il ne nous est pas donné de prévoir.

Je suis charmé, mon cher frère, de l'offre que vous me faites de venir à Berlin; mais comme je pars la nuit du 21 pour la Silésie, je ne pourrais guère en profiter. A mon retour, je ne m'arrêterai pas longtemps à Berlin; mais je reviendrai bientôt ici ....

183. AU MÊME.

(Potsdam) ce 22 (avril 1764).



Mon cher frère,

Je vous félicite du bal que vous avez donné sans danser. Je présume que vous ne vous y serez pas arrêté longtemps, et que vous aurez laissé la place à la jeunesse, qui se plaît à cet exercice. Je ne vous plains point d'être en compagnie avec Bayle; c'est de tous les hommes qui ont vécu celui qui savait tirer le plus grand parti de la dialectique et du raisonnement. Il y a tel ouvrage de lui où il n'y a aucune réponse à faire; il est seulement à regretter qu'il ait trop négligé son style. Il est trop négligé et très-incorrect; mais sa manière rigoureuse d'argumenter récompense le lecteur des désagréments de sa diction. C'est un maître admirable de logique, et qui fait apercevoir, quand on se familiarise à sa dialectique, combien le vulgaire des hommes est inconséquent, raisonne mal, et est susceptible d'être trompé ou<344> de se tromper lui-même. Je vous recommande surtout, mon cher frère, ses Commentaires philosophiques sur les comètes et son Contrains-les d'entrer; ce sont des chefs-d'œuvre de raisonnement, de liaison et de conséquence. Je suis à présent occupé à faire imprimer un Extrait du Dictionnaire344-a qui ne sera composé que de la partie philosophique de l'ouvrage, qui, sans contredit, est la meilleure. L'édition doit s'en faire in-octavo; elle en deviendra à meilleur marché, et pourra par conséquent répandre des lumières plus généralement qu'en demeurant dans les grands in-folio, que le prix empêche bien des personnes de pouvoir acheter. Je suis persuadé que la mauvaise conduite de la plupart des hommes vient moins d'un principe de méchanceté que d'une suite de mauvais raisonnements; et je crois par conséquent que si on pouvait leur apprendre à raisonner d'une façon plus juste et plus conséquente, leurs actions s'en ressentiraient d'une manière avantageuse. Mais, mon cher frère, c'est une entreprise qui surpasse mes forces, une idée théorique qui m'a occupé souvent, et dont l'exécution ne se réalisera probablement que lorsqu'on établira la belle république que Platon avait imaginée.344-b

Le temps commence à se remettre un peu au beau. Il a fait un froid, ces jours passés, à engourdir les plus intrépides raisonneurs. L'espérance que vous me donnez de vous voir me cause toujours un plaisir sensible; j'espère que vous en êtes bien persuadé, mon cher frère. Je m'en remets à votre commodité pour le temps et le jour, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<345>

184. AU MÊME.

Potsdam, 27 (avril 1764).



Mon cher frère,

Je suis bien aise que vous approuviez l'idée que j'ai de faire faire une édition des endroits philosophiques de Bayle. Comme l'édition se fera in-octavo, tout le monde pourra l'acheter, et par conséquent les choses qui y sont deviendront comme une monnaie courante qui se répand partout dans le public. Vous avez grande raison de dire, mon cher frère, qu'on ne fera pas de grands progrès dans la métaphysique; c'est une région où il faudrait voler, et nous manquons d'ailes. Notre raisonnement ne suffit certainement pas pour découvrir des vérités que la nature a voulu nous cacher; mais il est suffisant pour nous faire apercevoir les erreurs et les absurdités qu'on a substituées, faute de connaissances, aux choses que nous ignorons. Il est toujours bon d'en savoir assez pour n'être pas grossièrement la dupe du premier imposteur qui prétend nous tromper, et voilà à quoi nous pouvons parvenir quand nous avons cultivé notre raison, et que nous formons avec soin notre jugement. Il est certain que l'étude de la dialectique est la seule qui mène là, et que la lecture fréquente des ouvrages de Bayle donne à l'esprit une certaine volubilité sur cette matière, qu'il ne tiendra jamais uniquement des avantages de la nature. Bayle et Cicéron étaient sceptiques; c'est pourquoi ils proposaient tous les systèmes, sans en adopter aucun. C'était le parti le plus sûr qu'ils pouvaient prendre pour ne se point tromper. Ils agissaient comme les avocats, qui rapportent la cause sans en décider; et voilà à peu près où tout homme sage doit s'en tenir, car de tous les systèmes, il n'en est aucun qui n'ait des obscurités, et qui n'implique contradiction dans de certains endroits. Toutefois il est agréable de connaître et de suivre toutes les routes que l'esprit humain s'est<346> frayées pour parvenir à des vérités qu'il n'a pu découvrir. Il semble qu'on ait épuisé tout ce que l'imagination peut fournir d'idées, et, malgré les égarements, on trouve pourtant des choses bien ingénieuses, qui, quoique mal employées, font honneur à ceux qui les ont imaginées. Après vous avoir parlé de métaphysique et de systèmes, je vous annonce la mort de la Pompadour,346-a qu'on dit devoir être succédée dans le ministère par madame de Grammont, sœur de Choiseul, de sorte que, par cet arrangement, toute la clique se soutiendra en France. Pour moi, je m'en embarrasse peu, et vous prie d'être assuré de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

185. AU MÊME.

Ce 27 (juillet 1765).



Mon cher frère,

Je pars après-demain pour la Silésie, où je vais prendre les eaux de Landeck346-b pour me fortifier mes jambes, si je le puis, de sorte que je ne pourrai pas même voir les tableaux; et d'ailleurs je n'en achète plus, parce qu'il faut mettre des bornes à tout. Je souhaite que les eaux vous fassent du bien, en vous assurant de l'estime avec laquelle je suis, etc.

<347>

186. AU MÊME.

(Potsdam) 24 septembre 1765.



Mon cher frère,

Il dépendra de vous de venir ici quand vous le voudrez; vous serez également bien reçu. J'ai rassemblé quelques régiments ici pour faire des manœuvres, plus pour former l'officier que le commun soldat. Ces images fugitives de la guerre en renouvellent le souvenir à ceux qui se sont voués aux armes, et donnent des idées à ceux qui, n'ayant jamais rien vu, n'en peuvent avoir que de vagues et incertaines. Mon petit neveu Henri se porte entièrement mieux, et le général Seydlitz est aussi hors de danger. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de l'estime et de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

187. AU MÊME.

Ce 22 (juin 1766).



Mon cher frère,

La nouvelle toute nouvelle que je vous ai annoncée consiste en une entrevue à laquelle je suis invité par l'Empereur à Torgau. Si vous avez envie d'en être, vous n'avez qu'à venir ici le 25. Je ne crois pas qu'il en résultera grand' chose, sinon un verbiage usé de politesse, auquel les princes sont accoutumés sans y ajouter foi. Lacy est de ce voyage, et un certain comte Dietrichstein que vous avez vu à Berlin à son retour de Danemark, où il avait été en qualité de ministre. Voilà, mon cher frère, ce que je puis vous mander de plus intéressant<348> pour ce temps-ci, en vous priant d'être persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

188. AU MÊME.

Le 24 juillet 1766.



Mon très-cher frère,

Votre souvenir m'est toujours agréable et précieux. Comme vous me parlez, mon cher frère, de l'entrevue manquée avec l'Empereur,348-a je puis vous informer à présent exactement de ce qui y a donné lieu. La mère et Kaunitz, qui le connaissent, savent l'aversion naturelle que ce jeune prince a pour les Français; ils ont appréhendé qu'il ne s'échappât en propos vis-à-vis de moi, et que cela pût troubler leur union avec la cour de Versailles; et, afin d'éviter tout ce qui pourrait donner de la jalousie à leurs alliés, l'Impératrice a écrit à son fils de hâter son voyage, de ne s'arrêter nulle part, et d'accélérer son retour. Je sais que l'Empereur a dit au comte Colloredo qu'il avait sacrifié cette entrevue à la volonté de sa mère, mais qu'il en conservait le projet pour l'exécuter une autre fois.

Les petites véroles ravagent singulièrement cette année, surtout les personnes d'un certain âge. Voilà notre belle-sœur Ferdinand qui en est attaquée. On m'écrit de Berlin qu'il n'y a aucun danger; je le souhaite, mon cher frère, et que, parmi vos amusements, vous ne me mettiez pas entièrement en oubli, et que vous soyez persuadé de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

<349>

189. AU MÊME.

Le 4 mai 1767.



Mon cher frère,

Vous donnez des marques d'un cœur vraiment patriotique en prenant part au rétablissement de notre discipline; car, après tout, c'est sous la protection de l'art militaire que tous les autres arts fleurissent, et, dans un pays comme le nôtre, l'Etat se soutient autant que les armes le protégent. Si jamais on négligeait l'armée, c'en serait fait de ce pays-ci. La dernière guerre avait ruiné les troupes et anéanti la discipline. J'ai envisagé comme le premier de mes devoirs de rétablir l'un et l'autre. A présent nous commençons à nous apercevoir de nos progrès; mais dans trois ans l'armée aura repris le ton de solidité qu'elle avait autrefois, et ce temps sera employé à bien former les officiers et les bas officiers gentilshommes, dont l'espèce est devenue rare. Vous avez trop de bonté de vous ressouvenir, mon cher frère, du séjour que vous avez fait ici. J'aurais souhaité de pouvoir vous amuser plus agréablement. Il fait un temps barbare, comme il a coutume de l'être au commencement de mars; mais nous sortons malgré tout cela, rien n'arrête notre ouvrage. J'espère, mon cher frère, de vous revoir en bonne santé. En vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<350>

190. AU MÊME.

(Potsdam) ce 8 (mai 1767).



Mon cher frère,

Je vous ai notifié aujourd'hui en cérémonie que nous n'avons fait qu'une fille.350-a Ce n'est pas ma faute, et nous ferons mieux à la première occasion. Nous baptisons mardi, où je me flatte que vous voudrez bien être de la fête. Je vais demain à Berlin pour la revue d'inspecteur, afin d'avoir autant d'avance pour les grandes revues. Ce sont beaucoup de détails désagréables, mais qui sont indispensablement nécessaires pour l'ordre et l'économie intérieure des régiments. Il est sûr, mon cher frère, que depuis cent cinquante ans la guerre est devenue un art immense. Autrefois, du temps des Condé et des Turenne, nous ne trouvons que Mercy et Montécuculi qui sussent tirer tout l'avantage du terrain en y adaptant leur ordre de bataille; les troupes étaient mal disciplinées de part et d'autre; la première décharge était la plus meurtrière, parce que les armes étaient bien chargées; mais le reste allait comme il pouvait, et les généraux fatiguaient plutôt leurs ennemis à force de répéter les attaques, qu'ils ne les vainquaient par l'ordre. Le prince d'Anhalt s'aperçut le premier qu'on ne tirait pas des armes à feu tout l'avantage qu'on devait s'en attendre; il se procura la supériorité du feu en dressant les soldats à charger vite, à quoi l'usage des baguettes de fer contribua beaucoup. Depuis, les bataillons sont devenus des machines de guerre qui se meuvent comme par ressort, par où un général se peut procurer de grands avantages dans les affaires de plaine. Un beau secret, qui perfectionnerait entièrement cet art, serait si on pouvait rendre le soldat invulnérable au feu de mitraille des grandes batteries. Qui ferait cette belle découverte pourrait se flatter d'avoir trouvé le<351> grand œuvre en fait de militaire. Pour moi, mon cher frère, j'y renonce, et je borne tous mes soins à donner par la routine aux officiers l'intelligence et la fermeté dans tous les mouvements que les troupes peuvent exécuter contre l'ennemi, pour qu'on soit sûr de l'exécution, s'il est nécessaire de les employer dans le sérieux. Dans l'espérance de vous revoir bientôt, je vous prie de me croire avec la plus parfaite tendresse, etc.

191. AU MÊME.

(27 ou 28 mai 1767.)



Mon cher frère,

J'ai reçu votre triste lettre,351-a et vous remercie de tout mon cœur de la part que vous prenez à mon affliction. Cette nouvelle est venue me frapper comme un coup de foudre. J'ai aimé cet enfant351-b comme mon propre fils. L'État y fait une grande perte. Mes regrets sont superflus. Dieu ne peut pas faire que ce qui est n'ait pas été.351-c Nous l'avons perdu pour toujours; mes espérances s'évanouissent avec lui. Voilà ce que c'est de vivre; on n'y gagne que la douleur d'enterrer ses plus chers parents. Je vous embrasse, mon cher frère. Veuille le ciel que ce soit le dernier auquel je rende ce funeste devoir!351-d Je suis, etc.

<352>

192. AU MÊME.

Potsdam, 9 juin 1767.



Mon cher frère,

Vous avez bien de la bonté de participer au chagrin qui me ronge. J'ai pris sur moi de le dissiper le plus qu'il m'a été possible, en me livrant à des occupations de devoir et de nécessité; mais, mon cher frère, il est bien difficile d'effacer les profondes impressions du cœur. Mon enfant m'avait volé le cœur par un nombre de bonnes qualités qui n'étaient contre-balancées par aucun défaut. Je me complaisais dans les espérances qu'il me donnait; il avait la sagesse d'un homme formé, avec le feu de son âge; il avait le cœur noble et plein d'émulation, se poussant à tout de lui-même, apprenant ce qu'il ne savait pas avec passion. Il avait l'esprit plus orné que ne l'ont la plupart des gens du monde; enfin, mon cher frère, je voyais en lui un prince qui soutiendrait la gloire de la maison. Je me proposais de le marier l'année prochaine, et je m'attendais qu'il contribuerait à assurer la succession. Si je pense avec cela que cet enfant avait le meilleur cœur du monde, qu'il était né bienfaisant, qu'il avait de l'amitié pour moi, alors, mon cher frère, les larmes me tombent des yeux malgré moi, et je ne saurais m'empêcher de déplorer la perte de l'État et la mienne propre. Je n'ai jamais été père, mais je me persuade qu'un père ne regrette pas autrement un fils unique que je regrette cet aimable enfant. La raison nous fait voir la nécessité du mal et l'inutilité du remède. Je sais que tout ce qui commence doit finir. Tout cela, mon cher frère, n'éteint point la douleur. Je me dissipe, et c'est au temps à faire le reste. Je souhaite de tout mon cœur que vous jouissiez d'une bonne santé à Rheinsberg, et que vous ajoutiez foi aux sentiments de sincère tendresse et d'estime avec lesquels je suis, etc.

<353>

193. AU MÊME.

Le 31 octobre 1767.



Mon cher frère,

Je suis charmé de vous savoir en bonne santé à Rheinsberg, à portée de profiler du beau temps qu'il fait. Le portrait de l'électrice de Saxe353-a ne servira pas, mon cher frère, d'ornement à votre maison, en tant qu'une belle figure; ce que cette princesse a de mieux, c'est son esprit, et on ne le saurait peindre. Je ne crois pas que le moment de la majorité de son fils sera le plus agréable de sa vie, car je soupçonne cette bonne princesse de n'être pas assez philosophe pour mépriser tout ce qui tient à l'empire et à la domination. Les lettres sont sans doute la plus douce consolation des esprits raisonnables, car elles rassemblent toutes les passions, et les contentent innocemment. Un avare, au lieu de remplir un sac d'argent, remplit sa mémoire de tous les faits qu'il peut entasser; un ambitieux fait des conquêtes sur l'erreur, et s'applaudit de dominer par son raisonnement sur les autres; un voluptueux trouve dans divers ouvrages de poésie de quoi charmer ses sens et lui inspirer une douce mélancolie; un homme haineux et vindicatif se nourrit des injures que les savants se disent dans leurs ouvrages polémiques; le paresseux lit des romans et des comédies qui l'amusent sans le fatiguer; le politique parcourt les livres d'histoire, où il trouve les hommes de tous les temps aussi fous, aussi vains et aussi trompés dans leurs misérables conjectures que les hommes d'à présent. Ainsi, mon cher frère, le goût de la lecture une fois enraciné, chacun y trouve son compte; mais les plus sages sont ceux qui lisent pour se corriger de leurs défauts, que les moralistes, les philosophes et les historiens leur présentent comme dans un miroir. Tout ceci est bel et bon; mais si l'électrice de Saxe<354> se trouve malheureusement avoir un fonds d'inquiétude dans l'esprit, elle se croira très-malheureuse à Pretzsch, et regrettera dans le fond de l'âme le tracas des affaires. Je lui souhaite de la tranquillité et du bonheur, parce que c'est d'ailleurs une bonne princesse, et qui possède plus de talents qu'on n'en trouve communément dans son sexe. Vous m'avez mis en train de bavarder; je m'oublie, mon cher frère, quand je vous écris, en laissant courir ma plume à l'aventure. Il est temps que je l'arrête, en vous réitérant les assurances du plus tendre attachement avec lequel je suis, etc.

194. AU MÊME.

Le 5 février 1767 (1768).

.... J'ai perdu le bon vieux Eichel,354-a ancien domestique de mon père, qui, à la vérité, depuis trois ans ne travaillait plus, mais qui cependant tenait l'ordre dans le bureau. Cela m'oblige à prendre de nouveaux arrangements, pour que le secret si nécessaire aux affaires importantes soit observé à l'avenir comme par le passé. Je suis, etc.

<355>

195. AU MÊME.

(Juillet 1768.)



Mon cher frère,

Je suis sensible au plaisir que vous voulez me faire de passer par ici avant votre voyage.355-a Les lettres, mon cher frère, dont vous voulez bien vous charger sont toutes prêtes, et n'attendent que votre arrivée. Le parallèle que je vous ai fait dernièrement était impertinent, et ne doit s'attribuer qu'à la fougue d'un instant de gaîté dont la présence de ma sœur était cause. D'ailleurs, en parlant sérieusement, je sais fort bien me ranger dans la place qui me convient, et je n'ai pas la vaine folie de m'attribuer une supériorité sur les autres que je n'ai point en effet. Mais vous verrez toujours que ceux qui sont dans les grandes agitations, et qui remuent les plus grands ressorts de l'Europe, font plus de sottises que ceux qui se tiennent dans l'inaction, parce qu'il est donné à tous les hommes de commettre des fautes, et plus ils agissent, plus ils en font.

Les affaires de Pologne prennent un mauvais train pour les Russes. Ils seront obligés d'y envoyer de puissants renforts, et s'ils n'ont pas subjugué les confédérés avant l'approche de la diète qui doit se tenir au mois d'octobre, ils verront s'animer un feu qu'ils auront de la peine à éteindre. En attendant, Choiseul nous montre les cieux ouverts, et je compte de participer de son prétendu paradis sans me désunir des autres, parce que ces objets sont compatibles de réunion. J'ai assisté à la Conversion de saint Augustin;355-b la musique en était belle, et cela me suffit. Le système merveilleux répugne à la simplicité de<356> mon esprit, et je n'ai encore point vu d'exemple d'hommes qui aient changé de caractère, parce qu'ils naissent comme les fruits et les plantes, qui ne pourraient changer de propriétés sans que l'ordre général de la nature en fût bouleversé. D'ailleurs, ce bon évêque d'Hippone, après sa conversion même, était si mauvais dialecticien, que dans quelques ouvrages il prêche la tolérance, dans d'autres la persécution; tantôt la fatalité absolue, tantôt le libre arbitre. Il me semble que l'effet principal de la grâce efficace devrait consister à rectifier le raisonnement; et ce qui me console d'en manquer, ce sont les pitoyables raisonnements de saint Augustin. J'attends, mon cher frère, avec impatience le plaisir de vous embrasser et de vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

196. AU MÊME.

Le 3 décembre 1768.



Mon cher frère,

Vous voyez, mon cher frère, que souvent les apparences sont bien trompeuses. Nous sommes dans une grande crise, où il faudra du bonheur pour en bien sortir. La nouvelle de la guerre a surpris et consterné les Russes, parce qu'ils ne s'y attendaient pas du tout; jamais ils n'ont tenu un langage plus poli qu'à présent. Toutefois ils exigent beaucoup, et je suis très-résolu à ne point m'embarquer dans une guerre qui ne nous regarde pas, et dont le fruit serait pour un autre. Cependant les courriers vont et viennent, les négociations s'échauffent, et je crois qu'il n'y aura que les marchands d'encre et<357> de papier qui y gagneront. Les Polonais commencent à ouvrir les yeux sur le précipice qui s'ouvre pour eux; ils sont sûrs de voir leur pays dévasté par les deux partis, qui se disent leurs amis. Je leur dis, pour les consoler, qu'ils avaient été spectateurs tranquilles de la dernière guerre, et qu'à présent leurs voisins se trouvaient à leur tour les bras croisés.

Je vous renvoie, mon cher frère, la lettre du sieur Bramcamp.357-a Il m'a demandé la même chose, et je lui ai répondu que la coutume n'était pas contraire à ce que l'on eût en d'autres pays des résidents ou consuls de commerce, mais que les envoyés, on ne les employait que réciproquement; et comme le roi de Portugal n'a pas témoigné d'en vouloir envoyer à Berlin, il serait ridicule d'avoir un ministre à sa cour. Ces bons Hollandais ne pensent qu'à leurs petits intérêts de famille, et ils ne comprennent pas qu'il y aurait de l'indécence d'entrer en de pareilles idées.

Je vous embrasse, mon cher frère, sincèrement, en faisant mille vœux pour votre contentement, vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

197. AU MÊME.

Le 8 mars 1769.



Mon cher frère,

Je souhaite de tout mon cœur que l'air de la campagne vous fasse du bien, et je me prépare également à le prendre à Sans-Souci, où<358> je serai en quelques jours. A présent, mon cher frère, je puis vous dire positivement que les Russes sont tout à fait d'accord avec moi, et qu'ils sentent qu'il leur est plus avantageux de prendre notre argent que nos soldats. Le ciel les maintienne dans ces heureuses dispositions, qui nous épargnent la guerre pour cette fois! Ils font une petite augmentation de cinquante mille hommes qu'ils veulent conserver sur pied, soit en guerre, soit en paix. C'est une terrible puissance, qui dans un demi-siècle fera trembler toute l'Europe.358-a Issus de ces Huns et de ces Gépides qui détruisirent l'empire d'Orient, ils pourraient bien dans peu entamer l'Occident, et causer aux Autrichiens des sentiments de douleur et de repentir de ce que, par leur fausse politique, ils ont appelé cette nation barbare en Allemagne, et lui ont enseigné l'art de la guerre. Mais l'aveuglement des passions, cette haine envenimée que les Autrichiens nous portaient, les a étourdis sur les suites de leur conduite, et à présent je n'y vois plus de remède qu'en formant avec le temps une ligue des plus grands souverains pour s'opposer à ce torrent dangereux.

Goltz358-b n'est pas encore assez établi à Paris pour être en état de me donner toutes les nouvelles nécessaires de ce pays-là; cependant il me paraît que la sécurité que le faible gouvernement des Anglais inspire à Choiseul le rassure sur ses opérations, et le refroidit vis-à-vis de nous. Le mal n'est pas grand, et nous resterons sur nos pieds, quand même le traité de commerce ne se fera pas.

Fierville358-c est revenu. Sa troupe est complète, et sera ici au mois d'avril. Il la dit bonne. Je lui ai parlé sur son séjour de France. Il ne parle que de la misère qui règne dans ce royaume, et de l'immense différence qu'il y a trouvée à proportion de ce que c'était autrefois. J'ai ajouté à son récit la croyance que l'on donne à celui<359> de Théramène ou d'Ulysse dans les tragédies.359-a Il a été obligé de quitter Paris pour s'être brouillé avec ce petit Lauraguais que vous vous souviendrez d'avoir vu ici, et cette lettre de cachet lui pèse encore sur le cœur.

Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

198. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 16 juin 1769.

Je suis dans la joie de mon cœur de savoir votre retour, mon très-cher frère. L'intérêt que je prends à votre santé doit vous être connu; je réprime tout ce que je pourrais dire à ce sujet, et enferme dans mon cœur les plus tendres souhaits pour votre prospérité.

Vous daignez m'apprendre des nouvelles bien intéressantes; les Français malmenés en Corse, un Paoli359-b qui résiste à la puissance d'un Roi Très-Chrétien, fait un événement intéressant dans l'histoire. La disgrâce arrivée à M. de Vaux pourrait bien rejaillir sur le duc de Choiseul; ses ennemis attribueront aux méchantes mesures qu'il a prises tout le malheur arrivé aux troupes françaises, et je m'imagine que cette aventure pourra beaucoup faire pour qu'il soit culbuté de l'éminent emploi qu'il occupe, et de la place qu'il a tenue jusqu'à ce temps avec aussi peu d'honneur pour lui que pour son souverain. Il paraît que ses intrigues en Suède359-c sont les seules qui ont pris une<360> tournure heureuse pour lui; la France a toujours maintenu son parti dans ce royaume depuis l'époque de Gustave-Adolphe; actuellement ils ont entièrement le dessus. C'est une prospérité à laquelle ma sœur n'est pas habituée; je crains avec vous, mon très-cher frère, qu'elle ne se laisse emporter par la fortune. Il est très-difficile de savoir s'arrêter lorsqu'elle est favorable; c'est peut-être un des plus grands efforts de l'esprit humain, lorsqu'on sait se contenir dans le bonheur. J'espère que ma sœur aura cet empire sur elle; mais je le souhaite plus que je n'ose le croire.

Vous ne vous intéressez guère, mon très-cher frère, au chef que l'Église vient de nommer. C'est un pauvre moine, à ce qu'on dit; on prétend que son esprit est très-borné. Le Saint-Esprit l'éclairera sans doute; il faudra en juger par la conduite qu'il tiendra à l'égard des volontés des couronnes, et s'il aura la complaisance d'abolir l'ordre des jésuites. Je l'espère, car cela pourrait peut-être les conduire à souhaiter un établissement dans vos États, et à y faire couler une partie de leur richesse.

Comme je ne puis autre chose que souhaiter pour le bonheur de votre règne, il faut donc m'y borner; du moins je le fais du fond du cœur, m'intéressant à votre gloire par le sentiment rempli du plus tendre attachement avec lequel je suis, etc.

199. AU PRINCE HENRI.

Ce 19 (juin 1769).



Mon cher frère,

Comme je prends les eaux à présent, vous ne vous étonnerez pas si ma lettre est plus laconique que d'ordinaire. Je me hâte, mon cher<361> frère, de vous répondre en peu de mots sur ce que vous m'écrivez. Le malheur a voulu qu'en Corse la corruption française ait prévalu sur l'habileté et l'esprit de ressources de Paoli. M. de Vaux s'est conduit, en Corse, comme un brigand rouable; il a fait massacrer dans les villages tous les êtres vivants, jusqu'aux enfants à la mamelle. D'autre part, en répandant de grosses sommes, il a débauché les Corses, et Paoli, n'ayant plus que deux cents hommes, sur lesquels il ne pouvait guère compter, s'est embarqué pour Livourne. La jalousie que les Autrichiens ont de cette conquête est énorme; on dit que l'Empereur en est outré. C'est à Neisse qu'il veut venir à la fin d'août.361-a

Les Anglais veulent se charger de la médiation entre les Turcs et les Russes, conjointement avec nous; je crois que nous trouverons plus de roideur de la part des Russes que des Musulmans. La grande armée turque n'a pas encore passé le Danube. Le pape abolira les jésuites; mais je ne crois pas que nous y gagnions la moindre chose, parce que ces bons pères ont été mis à sec par les enfants chéris de l'Église, et sûrement qu'on les dépouillera du peu qui leur reste avant de les extirper.361-b Il y a eu une nouvelle scène à Londres entre l'ambassadeur de France et de Russie; celui de France s'est conduit avec une insolence et une indécence qui choque tout le monde. Il semble que Choiseul ait résolu de rendre sa nation détestable à tous les peuples par l'impertinence dont se conduisent ses ministres, sans que je voie l'avantage qui en résultera pour la France. Ma sœur de Suède triomphe du sénat; mais le parti qu'elle a formé paraît lui manquer au moment qu'elle croyait recueillir les fruits de ses travaux ....

<362>

200. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 23 juin 1769.



Mon très-cher frère,

Puissent les eaux que vous prenez, mon très-cher frère, contribuer au bien de votre santé, et conserver une vie qui m'est si précieuse, et pour laquelle je fais les vœux les plus sincères et les plus tendres!

Je ne m'attendais à rien moins qu'à la retraite de Paoli et à l'abandon de la Corse. Je puis avouer que j'en suis affligé; on s'intéresse toujours pour les grandes âmes; celle de Paoli avait paru supérieure jusqu'ici. Les Français, quoique triomphants, jouiront du bénéfice d'une conquête, sans que la gloire daigne orner le char de victoire de M. de Vaux; la trahison et la cruauté n'embellissent pas celui que la fortune seconde. Le duc de Choiseul sera très-fier d'avoir réussi; cela pourrait le maintenir dans le ministère, quoique les gazettes ont nommé le cardinal Bernis, qui rentrerait à son retour de Rome, comme ministre, au conseil du Roi. Les mêmes gazettes disent que le duc de Richelieu remplacerait le maréchal d'Estrées au conseil. Vous saurez, mon très-cher frère, le cas qu'on doit faire de ces nouvelles. Celle que vous daignez m'apprendre relativement aux démêlés qu'il y a eu à Londres entre les ambassadeurs de France et de Russie m'a fort surpris; les Français oublient que le temps est passé où Louis XIV soutenait l'insolence de ses ambassadeurs par des armées commandées par des Condé, des Turenne ou des Luxembourg. En décomptant le nombre des troupes qu'ils ont en Corse, je crois que, non compris les milices, il ne reste pas à Louis XV soixante mille hommes de troupes réglées dans toute la France; si un orage politique s'assemblait contre cette nation, la fierté du ministère serait très-embarrassée, et je crois que leur affaire irait bien plus mal que la présomption d'un duc de Choiseul lui permet de le penser. Je<363> crois toujours que ce ministre sera fort intrigué lorsque vous aurez eu, mon très-cher frère, l'entrevue à Neisse avec l'Empereur; c'est un événement tout nouveau, qui doit naturellement intriguer les têtes politiques qui sont contraires à vos intérêts. Si ensuite il arrive que vous soyez si heureux, mon très-cher frère, de pacifier l'Orient et le Nord, il en résultera, outre un degré de considération de plus dans l'Europe entière, que particulièrement l'impératrice de Russie vous devra de grandes obligations; car, pour peu qu'elle pense juste, elle doit désirer de sortir d'une guerre qui, à la longue, ne lui sera que coûteuse, et dont elle ne pourra jamais tirer de grands avantages. J'envisage toutes les affaires du côté où elles peuvent être avantageuses à votre gloire, que je désire de voir toujours accroître, par le sentiment que j'ai du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

201. DU MÊME.

Berlin, 2 août 1769.



Mon très-cher frère,

Si vous ne trouvez pas beaucoup de satisfaction dans le grand monde, mon très-cher frère, je ne m'en étonne pas, et comprends que la retraite vous plaît davantage. Je pense de même, et pour cet effet je pars en quelques jours pour Rheinsberg, d'où je serai de retour d'abord que j'apprends que le jour est fixé pour votre départ pour la Silésie; je me contenterai d'apprendre, en attendant, par les gazettes, la suite des succès des Russes. Je lis tranquillement si le pape fait un bref contre les jésuites, ou s'il élude encore cette fâcheuse<364> affaire par des finesses sacerdotales; je m'intéresse jusqu'aux galopades que fera le roi de Danemark au carnaval qu'il donne pour le duc de Glocester. C'est ainsi que les affaires les plus sérieuses peuvent être envisagées par ceux qui s'en occupent dans la retraite, et qui n'ont aucun rapport direct à l'intérêt qui agite ceux qui paraissent sur le grand théâtre du monde. Je voudrais que tous ces objets ne fussent qu'un simple amusement pour vous, et que du moins ces affaires intéressantes n'eussent toujours que des objets agréables à vous offrir, ou bien que, si elles sont plus intimes, elles n'aient pour fin que ce qui contribue à votre satisfaction, à votre gloire et à votre contentement; c'est ce que je désire du fond du cœur, étant avec le plus sincère et respectueux attachement, etc.

202. AU PRINCE HENRI.

Ce 3 (août 1769).

Je vous félicite de jouir d'une tranquillité philosophique à Rheinsberg. Je voudrais, mon cher frère, que les choses de l'Europe ne fussent qu'un simple spectacle pour moi; je m'en amuserais, au lieu qu'à présent elles me donnent souvent de l'inquiétude. Par exemple, les Russes viennent de prendre Chotzim. Cela va leur donner une supériorité si marquée pour cette campagne sur leurs ennemis, que l'arrogance et la hauteur de l'Impératrice en augmenteront encore, si tant y a qu'elles puissent augmenter. En attendant, l'Empereur a fixé le jour de son arrivée au 25 de ce mois, de sorte qu'il faudra que nous partions le 12,364-a pour que j'aie le temps de faire une petite<365> tournée en des lieux où ma présence est nécessaire. Nous verrons alors par nos yeux ce qui en est, et à quel point ce prince mérite les éloges qu'on lui donne, ainsi que ce que l'on pourra s'attendre de lui. Tout cela, dans le fond, ne me touche guère, puisque je serai longtemps mort et oublié quand il commencera à paraître. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

203. AU MÊME.

Le 17 juin 1770.



Mon cher frère,

Oui, mon cher frère, les maux de la guerre ont été le mieux réparés que les circonstances l'ont permis. Nous commençons à revoir naître une armée qui, en cas de besoin, pourra rendre de bons services. Mais ne pensez pas que ces choses influent sur les politiques; ils sont si accoutumés à traiter le militaire en bagatelle, qu'ils ne tiennent aucun compte du bien que l'on peut dire de l'armée de leur voisin. Mon petit voyage en Moravie fera des impressions plus pacifiques sur l'impératrice de Russie que toutes les troupes et toutes les revues du monde. Les Autrichiens forment des magasins sur leurs frontières de la Hongrie; à vous dire la vérité, je ne les crois pas bien considérables, mais je les fais valoir à Pétersbourg le mieux qu'il m'est possible, et je me flatte que la paix se fera l'hiver prochain, ou la guerre pourrait bien devenir générale l'année prochaine ....

<366>

204. AU MÊME.

Ce 12 (août 1770).



Mon cher frère,

Dans ce moment je reçois une lettre de l'impératrice de Russie dont, mon cher frère, je vous envoie la copie. Elle vous demande avec tant d'empressement, que c'est un voyage auquel je ne crois pas que vous puissiez vous refuser. Je comprends bien que peut-être il ne vous fera pas tout le plaisir possible, mais il faut faire de nécessité vertu; vous arrangerez tout cela comme vous le jugerez à propos. Si vous avez besoin d'argent, marquez-le-moi, et je pourrai vous faire tenir huit mille écus à Pétersbourg. Vous comprenez, mon cher frère, combien il faut ménager cette femme. Si vous pouvez la réconcilier avec ma sœur de Suède, ce sera une bonne œuvre, et qui me fera bien du plaisir. D'ailleurs, je vous recommande tout ce qui regarde nos intérêts. Vous apprendrez à connaître là bien des gens dont nous avons besoin. Vous ferez, s'il vous plaît, les compliments les plus flatteurs à l'Impératrice de ma part, et vous direz tout ce que vous pourrez de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde, enfin tout ce qu'il faut. Vous aurez le temps, en voyage, de recueillir un magasin de louanges dont vous pourrez vous servir dans l'occasion. Si elle veut vous donner son ordre, il faut l'accepter. Enfin je m'en rapporte bien du reste sur votre bon esprit, qui tirera parti de toutes les occasions qui se présenteront là-bas. Je suis bien fâché de n'avoir pas su cela plus tôt; j'aurais pu vous mettre au fait de bien des choses. Je vous prie cependant d'éclairer Solms,366-a pour voir par vos yeux si mes soupçons sont bien fondés. Adieu, mon cher frère; vous reviendrez sans doute par la Prusse, au lieu de revenir par le Danemark, et mandez-moi vos voitures, pour que j'expédie des passe<367>ports pour vos chevaux. La Princesse de Prusse est accouchée d'un fils;367-a l'Impératrice est marraine. Je suis avec toute la tendresse possible, mon cher frère, etc.

205. AU MÊME.

Breslau, 23 août 1770.

.... Je suis surchargé d'affaires, mon cher frère, ce qui m'a empêché de vous écrire; mais ce chiffre pourra devenir nécessaire dans votre voyage. Vous devinez bien pourquoi je ne veux point me servir de celui de Solms. Il n'y aura personne d'étranger, au camp de Moravie, que le duc de Glocester, qui, par ses importunités, a forcé l'Empereur à le recevoir malgré soi. D'ailleurs, il y sera beaucoup question de la paix avec les Russes et les Turcs, et s'il y a quelque chose de bien intéressant à insinuer à l'Impératrice, cela pourra passer par vous, et cela en acquerra du poids.

206. AU MÊME.

Neisse, 30 août 1770.



Mon cher frère,

Je suis ravi, mon cher frère, de tout ce que vous m'apprenez de ma sœur de Suède, et vous connaissez trop mes sentiments pour me<368> soupçonner de n'y pas répondre avec la même tendresse. Je sens tout le plaisir qu'on doit avoir de revoir ses parents après une si longue absence, car je sais quel plaisir j'aurais, si je pouvais revoir ma sœur de Suède; mais je n'ose pas m'en flatter, car je crois en entrevoir l'impossibilité morale. Vous avez encore, mon cher frère, un grand voyage qui vous attend, et qui malheureusement est inévitable; je parle de celui de Pétersbourg. Vous vous trouverez à portée de rendre de bons offices à ma sœur de Suède, que je regarderai comme si vous me les aviez rendus. Vous pourrez aussi, en louant l'Impératrice et en la flattant, la faire expliquer sur les conditions auxquelles elle compte faire la paix avec les Turcs, qui est une chose qui nous intéresse très-directement; car vous sentez bien que, après toute la gloire qu'elle s'est acquise par ses armées, rien ne peut la relever encore que sa modération dans les conditions de la paix qu'elle dictera à ses ennemis. Je pars le 2 pour la Moravie, où je trouverai des gens que cette paix intrigue beaucoup, et qui, à la fin, pourraient s'impatienter, si la guerre continuait encore l'année prochaine. D'ailleurs, je serai très-bien reçu; l'Empereur n'a voulu admettre d'étrangers à ce camp que ceux qui m'y suivent; le duc de Glocester a voulu y venir, mais le St. Ver.368-a le retient à Hanovre. Je juge à peu près de tout ce dont il pourra être question; mais j'aime mieux vous le communiquer lorsque j'aurai entendu parler les personnes moi-même que de vous donner des nouvelles fondées sur des on dit, et des rapports qui peuvent être infidèles. J'ai trouvé que nous avons fait quelques progrès ici, en Silésie, depuis l'année passée, tant pour les forteresses, l'armée, les finances, que le plat pays. La guerre s'oublie petit à petit, la population augmente, les champs sont bien cultivés, et le crédit commence à se rétablir. Si je n'étais pas surchargé d'affaires, je vous en dirais davantage; mais je compte encore, mon cher<369> frère, de vous écrire d'ici, avant d'aller en Moravie, une lettre avec le chiffre de Cocceji.369-a Vous priant d'être persuadé de la tendresse et de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

207. AU MÊME.

Breslau, 9 septembre 1770.



Mon cher frère,

J'ai reçu votre chiffre de Suède. Je suis charmé d'y voir ma sœur en de si bonnes dispositions. Qu'elle reste avec ses Français tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle garde des ménagements indispensables et nécessaires avec les Russes, pour que l'animosité ne devienne pas trop grande, et que l'impératrice de Russie ne pousse pas son animosité trop loin. Pour revenir à présent aux affaires importantes, vous saurez que le jour de mon arrivée à Neustadt369-b j'ai reçu un courrier de Constantinople, par lequel on me mande que la Porte ottomane a demandé ma médiation et celle de la cour impériale pour faire la paix avec les Russes. Ceci a donné lieu à des conférences que j'ai eues avec le prince de Kaunitz sur ce sujet. Nous sommes assez d'accord dans nos principes et dans nos idées. Je vais donc d'abord, à mon retour, expédier un courrier en Russie, pour apprendre si l'Impératrice approuve cette médiation, ou si elle la refuse. Je crois que la cour de Vienne laissera Asow à la Russie, sans en prendre autrement jalousie, pourvu que la Valachie et la Moldavie soient restituées, et que<370> le despote de ces provinces demeure sous la domination turque. Et quant aux affaires de la Pologne, si l'impératrice de Russie se modère un peu sur ses demandes relativement aux dissidents, qu'ils n'aient point part à la législation, que le grand général soit maître de l'armée, et qu'on n'impose de subsides à la nation que du gré des diètes, tout se tranquillisera, et nous et les Autrichiens, nous nous engagerons nous-mêmes à ranger les Polonais récalcitrants à leur devoir, au cas qu'ils ne voulussent consentir à des propositions aussi modérées. Vous aurez deux grands arguments, mon cher frère, pour appuyer ces propositions auprès de l'impératrice de Russie. L'un est celui de sa gloire, qui ne peut monter plus haut qu'en témoignant de la modération après tant de victoires; les succès de la guerre se partagent entre tant de personnes qui y participent sans doute, mais la clémence du vainqueur ne se partage avec personne; elle lui est propre, et tourne uniquement à sa gloire. Le second argument est celui que pour jouir d'une paix solide, il la faut faire à des conditions supportables; et si l'impératrice de Russie ne prend pas ce parti, elle sera continuellement obligée de retoucher à son ouvrage en Pologne, et à la fin il en pourra venir des troubles si considérables, qu'ils engageront toute l'Europe dans cette querelle. Sa gloire, ainsi que sa tranquillité, exige donc qu'elle dicte de telles conditions de la paix qui la rendent supportable aux Polonais,370-a et qui fassent qu'elle soit stable et durable. Vous qui avez tant d'esprit, vous étendrez comme vous le jugerez à propos ce que je vous dis en deux mots; et en insinuant ces idées à l'impératrice de Russie, et en les répétant quelquefois au comte de Panin, je ne doute point que vous ne réussissiez, mon cher frère, à les faire agréer et à devenir dans ce moment critique le principal instrument de la pacification de l'Europe. Je suis, etc.

<371>

208. AU MÊME.

Potsdam, 13 septembre 1770.

.... Je vous envoie en même temps, mon cher frère, le plan de Neustadt, pour vous faire à peu près une idée comme tout a été. L'infanterie autrichienne a beaucoup gagné; cependant je ne troquerais pas. La cavalerie est pitoyable. L'Empereur en était fâché; il a renvoyé d'Ayasassa, pour le remplacer par un Kinsky. L'artillerie est très-bien. Les spectacles ont été beaux, surtout les ballets de Noverre,371-a qui surpassent tout ce qu'on peut voir en ce genre. J'ai recueilli bien des particularités là-bas, que je pourrai vous redire de bouche, quand j'aurai le bonheur de vous revoir. L'Empereur est toujours le même, tel que vous l'avez vu. Le prince Kaunitz est un homme de beaucoup d'esprit; il le sait, et prétend quelque hommage. Il traite l'Empereur comme son fils, et celui-ci le traite comme son père. Voilà tout ce que je puis vous écrire sans chiffre. Je vous embrasse, mon cher frère, de tout mon cœur.

209. AU MÊME.

Potsdam, 1er octobre 1770.



Mon très-cher frère,

Je vous envoie une lettre ostensible, que vous pouvez montrer à Panin ou même à l'Impératrice, si l'occasion s'en présente. Sans doute,<372> mon cher frère, que pour être bien informé des choses, il faut puiser aux sources mêmes, et les conversations que vous pourrez avoir avec l'Impératrice ou son ministre nous donneront des notions sûres, sur lesquelles on pourra tabler. La nouvelle de l'Espagne que je vous mande est très-certaine. D'autre part, les Français, en Danemark, ont été assez adroits pour culbuter Bernstorff. Cela va sûrement détacher ce royaume de l'alliance des Russes, et cela ne peut que nous être favorable, car nous sommes le seul allié qui leur reste, et en même temps ce changement, quoiqu'il ne soit pas encore tout à fait à maturité, doit faire désirer la paix à l'Impératrice; elle est d'ailleurs modérée dans les conditions qu'elle exige, de sorte que tout me fait espérer la fin de cette malheureuse guerre. Il s'agit encore de voir si l'Impératrice ne voudrait pas se hâter de pacifier les troubles de la Pologne, même avant de signer la paix avec les Turcs. Vous verrez, à Pétersbourg, tout ce que je propose sur ce sujet; c'est à quoi, mon cher frère, je vous renvoie. Je suis, etc.

210. AU MÊME.

Potsdam, 8 octobre 1770.



Mon très-cher frère,

Vous pouvez sans doute parler en mon nom à l'impératrice de Russie. Vous voyez bien, mon cher frère, qu'il ne vous convient pas d'avoir un créditif. Si vous étiez parti d'ici directement, je vous aurais sans doute chargé d'une lettre pour cette princesse; mais moi qui étais372-a en Moravie lorsque vous deviez entreprendre ce voyage, je ne<373> pouvais en aucune façon vous faire le porteur d'une lettre. D'ailleurs, je n'écris à l'Impératrice que de loin en loin, pour ne la point importuner. Elle m'a fait communiquer, depuis, les conditions auxquelles elle compte faire la paix. Je les trouve si modérées, que je ne doute point de les faire accepter. Je crois qu'une des grandes difficultés que vous rencontrerez là-bas, ce sera de leur faire accepter la médiation des Autrichiens. Comme Solms a reçu l'ordre de vous montrer toute ma correspondance, il ne reste qu'à appuyer les raisons par des arguments que la fécondité de votre génie vous fournira sans doute. L'article qui regarde la pacification de la Pologne sera plus difficile. Il faut lui faire entrevoir que jamais il n'y aura de paix stable, si elle ne relâche pas sur quelques articles, que les dissidents mêmes l'en supplieront, et que, pourvu que la forme de ce gouvernement ne soit pas trop grièvement blessée, j'essayerai de persuader les Autrichiens de forcer, conjointement avec moi, les confédérés à se mettre à la raison, et même à garantir de tout ce qu'on pourra convenir sur le sujet de la Pologne. D'autre part, il est sûr qu'il est de la gloire de l'Impératrice que les troubles de ce royaume soient pacifiés, s'il se peut, même avant que la paix se signe avec les Turcs; car si cela traîne, elle sera obligée d'entretenir sans cesse des troupes en Pologne, et elle ne sera jamais assurée de n'y voir pas renaître des confédérations nouvelles, qui, à la fin, pourraient occasionner des guerres générales, en y mêlant d'autres voisins. Mais j'espère que des raisons que vous devinez sans doute les rendront pacifiques, et les feront passer sur des bagatelles qui, dans le fond, n'importent point à la Russie, et ne préjudicient en rien à la gloire de l'Impératrice. Je m'en repose sur vos talents, mon cher frère, qui mettront ces choses dans un plus beau jour que moi, qui ne fais qu'ébaucher la matière. Je suis, etc.

<374>

211. DU PRINCE HENRI.

Pétersbourg, 13 octobre (nouveau style) 1770.



Mon très-cher frère,

Je suis arrivé hier au soir, et ne puis vous exprimer toutes les attentions que l'Impératrice a pris le soin de prendre depuis que j'ai touché les frontières de ses États jusqu'à mon arrivée ici. Sans compter le nombre de ceux qui m'ont reçu, elle a envoyé au-devant de moi des officiers et des généraux pour me faire des compliments de sa part, et j'ai trouvé le comte Panin pour me recevoir à l'hôtel qu'elle m'a destiné. Vous connaissez, mon très-cher frère, ce ministre par la réputation qu'il s'est acquise, et vous aurez la grâce de juger combien j'ai été sensible qu'il fût le premier, à Pétersbourg, dont je fis la connaissance. Il est sensiblement pénétré de reconnaissance pour les compliments que je lui ai faits de votre part. J'ai été aujourd'hui à midi chez l'Impératrice. Son accueil répond à la réputation de ses grandes qualités; elle met toute l'aisance avec toute la dignité dans le commerce de la vie. J'ai droit d'être flatté de la manière dont elle m'a reçu, et j'ai été sensiblement réjoui sur sa façon de penser, lorsqu'elle m'a répondu au compliment, mon cher frère, que je lui ai fait de votre part. Sa cour est des plus brillantes; le goût et la magnificence y sont réunis. Le grand-duc paraît extrêmement aimable, et répond à la bonne éducation et aux soins que le comte Panin lui a donnés sous les yeux de l'Impératrice. Tous les seigneurs de la cour dont j'ai pu faire la connaissance sont très-polis, et dignes du choix de l'Impératrice. Le comte Orloff est un de ceux qui sont les plus empressés à me faire politesse, et j'en sens374-a le prix d'autant plus, à cause que l'Impératrice l'honore beaucoup de son estime. Voilà en peu de mots le tableau de ce que j'ai vu aujourd'hui; il est assez<375> beau pour que j'aie cru, mon très-cher frère, qu'il mérite votre attention. Mon voyage, d'ailleurs, a été fort pénible. J'ai été huit jours sur mer par des tempêtes continuelles. J'ai échappé heureusement à toute sorte de hasards que nous avons couru risque d'avoir. La Finlande, par où j'ai passé, est un pays horrible; cela fait, depuis Åbo jusqu'à Pétersbourg, au delà de cent milles d'Allemagne. On passe par des sentiers dans une espèce de désert. Les contrées de la Suède paraissent un paradis à côté de celles-ci; mais on se trouve dédommagé amplement en voyant Pétersbourg, où les palais somptueux et tous les embellissements que l'Impératrice fait à la ville la rendront une des plus belles de l'Europe. Voilà, mon cher frère, où je terminerai ma lettre. Puissiez-vous être convaincu du désir sincère que j'ai de vous prouver en toute occasion le tendre et sincère attachement avec lequel je suis, etc.

212. AU PRINCE HENRI.

(Potsdam) 26 octobre 1770.



Mon cher frère,

Je suis bien aise de vous savoir arrivé en bonne santé à Pétersbourg par tous les mauvais chemins et les déserts que vous avez traversés; mais, mon cher frère, vous avez passé par le purgatoire pour arriver en paradis, et je suis persuadé que vous vous trouvez parfaitement dédommagé des fatigues les plus rudes que vous avez souffertes, par l'avantage que vous avez de voir vous-même une des plus grandes princesses du monde. Je souhaite que le froid et la fatigue ne nuisent point à votre santé, et que je vous voie ici de retour en bonne santé.<376> Demain le neveu de Suède376-a repart d'ici pour Stockholm; je l'ai lesté de compliments et d'avis. Je vous embrasse tendrement, mon cher frère, en vous assurant de toute l'estime et l'attachement avec lequel je suis, etc.

213. AU MÊME.

Potsdam, 26 octobre 1770.

Je voudrais volontiers, mon cher frère, vous indiquer une autre voie que celle de Solms; mais je n'en connais point, et à présent j'enverrai moins de courriers en Russie que par le passé; car, par la réponse que je viens de recevoir à présent, l'Impératrice ne refuse ni n'accepte la médiation. Ainsi je compte ne plus me mêler de tout cela, d'autant plus que le général Romanzoff a ordre de traiter directement avec le caïmacan et le grand vizir; ainsi on se moque de nous. L'Impératrice m'écrit, et demande que mon ministre à Varsovie doit appuyer tous les ordres qu'elle fera donner à son ministre; mais je ne suis pas accoutumé de faire agir mes ministres en ignorant de quoi on les charge, et d'ordinaire entre puissances alliées on se communique et concerte les choses ensemble avant que d'agir. J'espère que vous voudrez bien rappeler cette coutume généralement reçue dans l'esprit de M. Panin. Restez, mon cher frère, dans ce pays autant que cela vous sera agréable, et que vous pourrez être utile à notre sœur; car pour tout ceci, je suis très-résolu de ne me mêler ni de la paix, ni des affaires de Pologne, et de n'être que simple spec<377>tateur des événements; car ces gens-là peuvent nous accepter ou nous refuser pour médiateurs, mais il ne faut pas qu'ils se moquent ouvertement de nous.

214. AU MÊME.

Le 30 octobre 1770.



Mon cher frère,

Je n'ai pas douté que tous les objets que vous verriez à Pétersbourg exciteraient vos applaudissements; mais qu'est-ce que des maisons et une cour pompeuse, en comparaison de la princesse qui gouverne ce pays avec tant de gloire, et qui répand la splendeur de son règne dans toute l'Europe? Ce sont de ces objets qu'on ne trouverait pas en parcourant tout le monde connu. C'est le seul avantage que je vous envie là-bas, de pouvoir connaître ce puissant génie qui surpasse presque celui du fondateur de cet empire. Il n'y a plus moyen de féliciter l'Impératrice sur les succès de ses armes; il faudrait l'importuner trop souvent, de sorte que, en participant au succès de ses troupes en Bessarabie, sur le Pruth, à Bender, je l'admire et me tais.377-a Je ne puis guère vous mander des nouveautés d'ici, sinon qu'il paraît que la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne est inévitable. Heureusement qu'ils se la feront sur mer, et que nous en serons les tranquilles spectateurs. Je vous envoie ci-joint encore quelques réflexions que ma solitude et ma vie recueillie me permettent de faire; ce sont des rêveries dans le goût de celles de l'abbé de Saint-Pierre, dont on disait qu'il rêvait en honnête citoyen de l'univers.377-b Je vous<378> embrasse mille fois, mon cher frère, en faisant mille vœux pour votre santé, et vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

La grande affaire pour la politique consiste à ce que les Russes fassent une paix honnête avec les Turcs. Je crois que ces derniers digéreront la perte d'Asow, peut-être encore de quelques hordes indépendantes de Tartares, pourvu que les Russes ne s'y mêlent pas, ou ne s'avisent de vouloir avoir un hospodar de la Valachie de leur dépendance; c'est ce qui serait difficile à digérer aux Autrichiens, et que j'ai bien compris qu'ils ne souffriraient nullement. Pour ce qui regarde les affaires de Pologne, vous pouvez compter que tout le royaume est dans des dispositions aliénées des Russes, de sorte que si l'impératrice de Russie croit y avoir des partisans, elle se trompe très-fort. Il s'agit également de pacifier ces troubles. Si, à la paix, on impose des lois que les Polonais croiront ne pas devoir observer, ce sera à recommencer avec eux de trois mois en trois mois, et je dois ajouter à cette considération une autre qui est bien plus importante, qui est que la cour de Vienne regarde ces affaires de Pologne avec le plus grand mécontentement; et je ne voudrais pas répondre que si les Russes, la paix faite, ne retirent pas leurs troupes de ce royaume, à la fin la patience n'échappera aux Autrichiens. Pour moi, qui voudrais, autant qu'il dépend de moi, perpétuer la paix du Nord aussi longtemps que cela se pourra, je voudrais qu'on écartât tout ce qui pourrait servir d'aliment à une nouvelle guerre, et que par conséquent la Russie fît un plan de pacification tolérable pour la Pologne, qu'elle me le communiquât, ainsi qu'à la cour de Vienne, et ce plan se trouvant être raisonnable, c'est-à-dire, en maintenant le Roi sur le trône et relâchant un peu du reste, je me ferais presque fort de porter la cour de Vienne, conjointement avec moi, à gourmander de façon les confédérés pour les forcer à le souscrire. Cela peut donner<379> lieu à une paix stable jusqu'à un nouveau règne. Mais si l'Impératrice ne veut pas suivre mes avis, je crains que tôt ou tard ce feu qui couve sous la cendre n'allume un incendie qui ne devienne un embrasement général de l'Europe. D'ailleurs, je renonce au titre de médiateur, et, pourvu qu'on fasse la paix cet hiver, j'abandonne de bon cœur tout intérêt de vaine gloire, qu'il faut toujours, comme de raison, sacrifier au bien public.379-a

215. AU MÊME.

Potsdam, 5 novembre 1770.



Mon cher frère,

Je me réjouis de ce que le voyage fatigant que vous avez fait, mon cher frère, n'ait porté aucun préjudice à votre santé. Il est vrai que vous êtes bien récompensé de vos peines en voyant tous les établissements utiles et agréables que l'Impératrice a faits dans sa capitale. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que cette grande ville, dont vous admirez la magnificence et la beauté, n'a pas existé au commencement de ce siècle, et qu'un terrain sauvage était tout ce qu'on trouvait alors où vous voyez maintenant une ville superbe. Cette nation, cultivée, s'est policée avec une rapidité incroyable. Tous ces progrès sont dus à son fondateur et à une suite d'impératrices qui ont adouci à leur cour ce que la nation avait encore conservé de son ancienne férocité. L'impératrice régnante met le comble aux travaux de ses prédécesseurs, et si ses vues vastes et grandes étaient toutes exécutées, la Russie serait dans peu la première nation de l'univers. Pour vous don<380>ner quelques nouvelles de l'Europe, je puis vous apprendre que l'on croit que le ministère d'Angleterre est sur le point de s'accommoder avec celui d'Espagne, de quoi je doute encore, parce que la nation a été mise en fermentation par les grands préparatifs de guerre que le gouvernement a ordonnés, et que, dans ce pays-là, la volonté du ministère est souvent obligée de s'accommoder à celle du peuple. On m'écrit de Hollande qu'on y dit l'électeur de Bavière mort; je n'en crois rien, parce que, si cela était, on me l'aurait mandé de Vienne et de Dresde. Je suis, etc.

216. AU MÊME.

Potsdam, 11 novembre 1770.



Mon cher frère,

J'espère qu'on ne passera pas le Rubicon. Les Turcs demandent la paix à cor et à cri; vous l'aurez vu par la dépêche originale que je vous ai envoyée; mais trop de gens veulent se mêler de cette paix, de sorte que le meilleur parti et le plus court est que l'Impératrice la fasse négocier à la tête de ses troupes. Les conditions qu'elle demande sont tolérables; elles ne peuvent point donner lieu à rompre la négociation, et pourvu qu'entre eux ils terminent au plus vite ces différends, c'est tout ce que nous pouvons désirer de mieux. Les Turcs veulent relâcher Obreskoff dès qu'ils sauront sûrement que les Russes veulent faire la paix. Je m'étonne de cette lenteur qu'on marque pour les affaires de la Pologne. Dans le fond, on cède sur tous les articles innovés à la dernière diète, et l'on s'en tient à conserver le Roi, comme de raison; cela est si modéré et si raisonnable, que personne n'y peut trouver à redire. Si l'on m'envoie un plan, je tâcherai de<381> le faire valoir à la cour de Vienne de mon mieux; mais je ne dois pas vous dissimuler que la France a gagné là-bas du terrain depuis mon retour, et que ce Durand qui se trouve envoyé là-bas intrigue sans cesse avec les confédérés. Si les Russes passaient le Rubicon, il n'y aurait plus moyen d'arrêter les Autrichiens, et vous pouvez compter qu'une guerre générale s'ensuivrait infailliblement. Ayez la bonté de faire valoir là-bas les mortiers et les munitions de guerre que j'ai prêtés à Drewitz381-a pour mettre les confédérés à la raison. Je suis, etc.

217. AU MÊME.

Le 12 novembre 1770.



Mon cher frère,

Il y a sans doute une distance immense qui nous sépare, et qui empêche, mon cher frère, qu'une correspondance si lointaine puisse être bien régulière. Il faut six semaines pour avoir des réponses; cela fait un grand tort à la correspondance, sans compter la lenteur de l'arrivée des nouvelles, et les changements qui, pendant cet intervalle, arrivent ailleurs dans le monde. Mais ce qui m'intéresse principalement, c'est votre santé, et je me réjouis infiniment qu'elle triomphe des fatigues du voyage et des rigueurs du climat. On ne peut sans doute pousser les attentions plus loin, mon cher frère, que l'impératrice de Russie daigne les avoir pour vous. Elle a daigné vous pourvoir de magnifiques pelisses; c'est assurément aussi obligeant que possible; mais si elle pense à tout, il ne faut pas s'en étonner, car, du grand jusqu'aux petites choses, ses vues s'étendent et enferment tout dans leur immensité. Les Russes ont bien raison de célébrer ses<382> grands succès. L'invention du ballet dont vous me parlez, mon cher frère, est ingénieuse; mais il faut du marbre et de l'airain pour transmettre ses grandes actions à l'immortalité. La modération que cette princesse met dans les conditions de la paix qu'elle impose aux Turcs couronne le tableau de tant de hauts faits, et y ajoute le dernier lustre; car il est beau de pardonner à ses ennemis, et plus beau encore de ne les point opprimer lorsqu'on les peut écraser. Ce sont des choses supérieures aux plus grandes victoires, car la gloire s'en partage entre bien des personnes, qui sans doute y ont contribué; mais la clémence, l'humanité, la générosité, partent du cœur du souverain; cette gloire est personnelle, et personne ne peut la lui disputer. Voilà ce qui rendit César le premier des Romains, son vaste génie et sa clémence; et je me réjouis de trouver les mêmes grandes qualités dans une impératrice dont je suis le fidèle allié. Je ne finirais point sur ce sujet, mon cher frère, la matière est inépuisable; mais comme vous trouvez en vous-même toutes les réflexions que ce sujet fait naître si naturellement, je me renferme cette fois dans les assurances de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

J'ai perdu cet honnête et brave chancelier Jariges.382-a

218. AU MÊME.

Le 16 novembre 1770.



Mon cher frère,

Votre courrier est arrivé ici avec votre lettre, qui m'a été bien rendue. Vous me demandez des ordres; je suis obligé de les faire ac<383>commoder. Cela demande huit jours, de sorte que tout au plus tôt mon courrier ne peut repartir que le 24, de sorte que sa pacotille ne peut vous être rendue au plus tôt que le 8 et peut-être le 10 de décembre. Comme vous parlez le 13, j'ai été obligé de hâter l'ouvrier, de façon que vous ne devez pas vous attendre à ce que l'ouvrage soit fort élégant. Je vous prie, en attendant ma dépêche, d'inspirer le plus que vous le pourrez des sentiments pacifiques à ces gens-là. Le courrier vous apportera un paquet qui vous en détaillera toutes les raisons amplement. Point de Rubicon à passer, je vous prie, et point de convention nouvelle quelconque; cela n'est pas du tout de saison. Les Turcs demandent la paix à cor et à cri; il faut la faire, ou la Russie, de gaîté de cœur, doit s'attendre à se précipiter dans une toute nouvelle guerre. On vous a bien malmené, mon cher frère; on vous a mis à contribution volontaire, qu'un empereur ni un roi de France n'auraient payée. Il n'en faut pas croire tout le monde sur son avidité, ou ce serait le moyen, pour faire plaisir à des gens, de se ruiner, qui ne vous en auraient guère d'obligation; avec de petits présents on va aussi loin qu'avec de plus considérables, et il ne faut point aller au delà de ses forces.

Je vous prie, quand vous repasserez par Königsberg, de voir des troupes ce que la saison vous en permettra, et de jeter de même un coup d'œil, en passant, sur ces endroits qui ont été rebâtis après le dernier incendie. En vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.

<384>

219. AU MÊME.

Le 19 novembre 1770.



Mon cher frère,

Les ordres que vous me demandez m'embarrassent d'autant plus, qu'hier le juif m'avait promis de me les livrer en huit jours, et aujourd'hui il m'est venu dire qu'il faut trois semaines pour les achever. Comme vous voulez partir le 13 de décembre, je vous envoie trois ordres ordinaires. Si vous croyez ne les devoir pas donner, vous me les rendrez; en attendant, je fais brillanter les autres, que j'enverrai à Solms, car le temps ne me permet pas de faire autrement. J'attends donc, mon cher frère, d'apprendre enfin si les Russes veulent continuer la guerre. Vous leur rappellerez que mes engagements ne vont pas jusque-là, et que, sans exposer mes pays à des risques certains et évidents, à une ruine certaine, à la perte de toutes mes possessions du Rhin, je ne me pourrais engager dans une entreprise où tout le risque est de mon côté. Mais vous serez assez circonspect pour ne le point dire, s'ils se déterminent à la paix; mais sinon, il faut représenter que de bons alliés doivent avoir égard à leurs intérêts réciproques, et ne point prétendre les uns des autres qu'ils se sacrifient entièrement pour leurs intérêts. Mais peut-être ces représentations ne seront-elles pas même nécessaires; et comme je suis sûr que le vizir ne demandera pas mieux qu'à faire la paix, ils n'auront point d'excuse pour prolonger la guerre. Je suis, etc.

<385>

220. AU MÊME.

Le 22 novembre 1770.



Mon très-cher frère,

Je vois par vos lettres, mon cher frère, tous les nouveaux sujets d'admiration que vous fournit la Russie; mais des palais et des maisons ne sont que des monuments morts qui ne font rien à la société; ce qu'il y a de vraiment admirable en ce que vous venez de m'écrire, c'est cette institution pour élever des filles et leur donner une éducation convenable. C'est par de tels soins, vraiment dignes des souverains, qu'ils peuvent mériter les noms de pères de la patrie. Le bienfait que nous recevons de nos parents, c'est la vie; mais ceux qui nous éclairent, qui nous inspirent des mœurs, qui nous humanisent, ce sont nos vrais, nos seuls bienfaiteurs;385-a ceux des souverains qui peuvent produire de tels titres sont sûrs d'obtenir des brevets d'immortalité par tous les siècles.

Je vous ai dépêché, mon cher frère, un courrier depuis peu, et je dois encore ajouter que mes efforts ont été superflus pour achever ces ordres, qui ne pourront, je crois, partir d'ici que le mois prochain. On croit la guerre inévitable entre l'Angleterre et l'Espagne; Choiseul se trouve pris dans les filets qu'il avait tendus à d'autres. Ainsi la meilleure politique est l'unie qui chemine droit; par là on ne cherche niche à personne, et l'on ne s'embarrasse pas soi-même.

Notre nièce n'est point encore accouchée.385-b Il fait ici depuis quelques jours un temps abominable. Je vous conjure, mon cher frère, de vous bien empelisser et de vous bien calfeutrer à votre<386> retour. Je crains que vos nerfs délicats ne souffrent de la rigueur du froid.

Je suis, etc.

221. AU MÊME.

Le 30 novembre 1777 (1770).



Mon cher frère,

Je ne sais si ma lettre vous trouvera encore à Pétersbourg, ou si vous serez sur votre retour, mon cher frère; toutefois suis-je bien réjoui d'apprendre que votre santé est assez bonne pour résister aux rigueurs des climats du nord. Je ne suis pas étonné du tout des belles fêtes que l'Impératrice vous a données. Ce même génie qui gouverne un État, et qui met tant de grandeur et de combinaisons dans ses projets, et dont la justesse des mesures étourdit l'Europe par des succès étonnants, ce même génie, dis-je, se déploie dans les fêtes dont vous avez été spectateur;386-a ce goût, cette élégance, l'invention qui a dirigé ces différentes féeries dont vous me parlez, sont des délassements d'un vaste génie qui, dans ces amusements, se donne quelque relâche des plus grands travaux. On m'a envoyé un dessin de cette illumination de Zarskoe-Selo, où j'ai été surtout flatté de la justice que l'Impératrice rend à mes sentiments et aux liens qui m'attachent indissolublement à ses intérêts. Mais, mon cher frère, je ne puis point riposter à votre lettre sur le même ton; je ne saurais rien vous mander ni de prises de villes, ni de batailles gagnées, ni d'ennemis humiliés, ni de fêtes superbes, ni des amusements d'une cour polie; rien de cela n'a lieu ici. Nous n'entendons parler que des Anglais et des Espagnols; on ne saurait dire jusqu'ici s'il y aura paix ou guerre<387> entre eux. La faiblesse du ministère anglais penche pour la paix; mais si elle continue, elle sera si chevillée, qu'elle ne se maintiendra pas longtemps. Incertain si ma lettre vous trouvera encore à Pétersbourg, ou en chemin, j'ai adressé au comte Solms un résumé de la conduite de Choiseul qui a été présenté au Roi, qui ne l'a pas lu, qui l'a donné à Choiseul, qui s'en est fait des papillotes. Les faits sont vrais et bien détaillés, et pourront faire connaître le caractère et la façon d'agir de cet homme à Pétersbourg, où on le connaît bien pour un tracassier, mais non pas toutes ses intrigues et ses ruses, telles qu'elles sont détaillées dans cette pièce. Le plus grand chagrin qu'on pourrait faire à cet homme serait de faire imprimer ce factum et de le répandre dans le public.

Je vous embrasse, mon cher frère, bien cordialement, en vous assurant de la tendresse infinie et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

222. AU MÊME.

Le 30 novembre 1770.

Pour notre médiation, mon cher frère, j'y renonce de bon cœur, pourvu que l'ouvrage de la paix s'accélère. J'avoue que, vu les liaisons de la cour de Vienne avec celle de Versailles, je ne crois pas qu'on puisse compter qu'elle se mêle bien nettement de la médiation; elle voudra faire intervenir le crédit de la France, qui gâterait tout. Il vaut donc mieux, pour finir vite, que l'Impératrice négocie directement, comme elle se le propose; mon ministre à Constantinople387-a<388> pourra seconder cette négociation, et personne ne pourra y intervenir pour croiser l'acheminement de la paix. Pour ce que le comte Panin vous a dit de la cour de Vienne, je crois que cela est absolument impraticable, par les liaisons intimes qui subsistent entre l'Impératrice et la France, liaisons auxquelles la cour de Vienne est aveuglément attachée, parce que la France lui garantit le dos en Italie et son flanc gauche en Flandre, et lui donne la faculté de se servir de toutes ses forces contre moi quand bon lui semblera. Cela étant, on ne déterminera du grand jamais Kaunitz à rompre avec les Turcs, alliés de la France, et à partager le gâteau avec les Russes; et il faut même n'y point penser, mais plutôt se rappeler que l'Impératrice ne peut continuer la guerre sans passer le Rubicon, et qu'en ce cas ce serait allumer un incendie dont Dieu sait quelle serait la fin. J'en reviens donc à mon sentiment : la paix, la paix la plus prompte que possible, en ne proposant pas des conditions intolérables et trop humiliantes aux Turcs. Je suis persuadé que l'Impératrice parviendra à la faire; les insinuations des Français, mon cher frère, perdent toute leur force dans la situation désespérée où se trouvent les Turcs. Ils feront sûrement la paix, et volontiers; ainsi j'espère que tout se pacifiera cet hiver, et que l'Europe pourra être tranquille, autant que le permettra Choiseul.

Je vous rends grâces des soins que vous vous êtes donnés pour ma sœur de Suède. Je vous en ai autant d'obligation que si vous aviez travaillé pour moi-même. Au reste, j'abandonne absolument à votre discernement et à votre jugement le temps que vous passerez à Pétersbourg; car, mon cher frère, vous êtes sur les lieux, et mieux que moi en état de voir ce qui est convenable, et quel parti il vous convient de prendre.

<389>

223. AU MÊME.

Le 5 décembre 1770.



Mon cher frère,

Je suis bien fâché d'apprendre que vous avez été incommodé; mais j'espère, mon cher frère, que ce sera un mal passager. Vous êtes sujet à ces sortes d'incommodités tous les hivers, et le froid du pays où vous êtes les aura peut-être encore augmentées. En revanche, vous avez le plaisir de voir de tous côtés des productions d'un grand génie, et j'avoue que je suis plus sensible aux soins que l'on prend de la race future que de la race présente. La bonne éducation est la nourriture de l'âme, comme le lait sert à l'accroissement de la partie matérielle; et les législateurs dont les soins s'étendent sur l'éducation de la jeunesse recueillent tout le fruit de ce qu'une postérité bien élevée produit d'avantages à l'État. Dans peu arrivera ce que j'ai prophétisé à Valori,389-a qu'on serait obligé de faire venir des précepteurs de la Russie pour bien élever les enfants. A propos d'enfants, notre nièce de Hollande est accouchée d'une fille. M. de Heyden est arrivé hier en apporter la nouvelle. Elle s'est acquittée galamment de cette couche; elle n'a presque pas souffert, et au bout de deux heures tout a été expédié.

Je suppose, mon cher frère, que vous êtes curieux des nouvelles de l'Europe, ce qui m'engage à vous en apprendre. Les Anglais et les Espagnols ne se feront point la guerre; ils veulent remettre la partie à une autre fois, mais je crois que ce ne sera pas de durée. La cause existant de même de leur mésintelligence, il ne faudra attendre que le moment où l'une ou l'autre nation aura plus d'humeur qu'à l'ordinaire; et si je connais bien les Anglais, je présume que ce seront eux qui s'impatienteront les premiers. Pour nous autres, nous<390> nous défendons contre la famine domestique et la peste étrangère; pour la dernière, on y a bien pourvu par les cordons qu'on a tirés tout du long de la frontière, et pour la famine, en ouvrant les magasins et faisant face à la disette, qui est générale en Allemagne, en France, comme en Italie. Cela n'est guère réjouissant; mais il faut bien espérer de l'année qui vient, car en tout le bien et le mal est mêlé sur ce malheureux globe. Je vous embrasse mille fois, en vous assurant de la tendresse infinie et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

224. AU MÊME.

Potsdam, 16 décembre 1770.



Mon très-cher frère,

Les Autrichiens disent que les Russes se moquent d'eux, et qu'ils n'ont pas envie de faire la paix, mais bien de donner lieu à une guerre générale. Vous aurez reçu à présent, mon cher frère, mon courrier touchant les Turcs, par où tout s'éclaircira; car ils promettent de relâcher Obreskoff sitôt qu'on aura des sûretés que les Russes veulent faire la paix. Je sais que ces gens sont très-lents dans leurs résolutions; mais s'ils voulaient sincèrement la paix, comptez, mon cher frère, qu'ils s'empresseraient davantage pour en poser les fondements. La fortune les éblouit, et s'il ne tenait qu'à eux, l'Europe serait bientôt en feu. Je comprends qu'il faut, dans le pays où vous êtes, bien des complaisances et bien du manége. Voilà encore ce voyage de Moscou qui retardera la négociation. On verra venir le printemps, et l'on dira qu'on ne peut se dispenser de continuer la guerre. Je crains bien que cela en viendra là, et qu'on me traira comme une vache à lait, pour des subsides qui sont de l'argent jeté dans la ri<391>vière. Je souhaite, mon cher frère, que je devine mal, mais je crains que ces gens-là n'aient leur système tout arrangé, et qu'ils tâcheront de vous tenir le bec à l'eau le plus longtemps qu'ils le pourront. D'ailleurs, je fais mille vœux pour que cet affreux climat ne porte aucun préjudice à votre santé. Je suis, etc.

225. AU MÊME.

Potsdam, 19 décembre 1770.

Tout ce que nous devons désirer le plus, c'est que la paix se fasse au plus tôt entre la Russie et la Porte. Je vois bien que les Turcs ne la feront que par les médiateurs qu'ils ont proposés; ainsi c'est à savoir si la Russie les acceptera, ou non. Si elle les accepte, je crois bien qu'il y aura quelques difficultés que la cour de Vienne fera pour rogner aux Russes quelques avantages; mais le besoin de rétablir la paix dans leur voisinage l'emportera par-dessus l'humeur à laquelle le prince Kaunitz est un peu sujet. Je ne puis pas répondre corps pour corps pour ces gens-là; souvent les insinuations de la France prévalent sur les véritables intérêts de la cour de Vienne. Cette cour m'a répondu à la communication de la première pièce russe, touchant la médiation, qu'on se moquait d'eux; je n'ai pas pu vous envoyer cette réponse, car elle n'était pas édifiante. Pour les ordres, je vous abandonne entièrement, mon cher frère, l'usage que vous trouverez à propos d'en faire. Je suis, grâce à Dieu, à cent quatre-vingts milles de Pétersbourg, et je ne puis pas juger comme vous de ce qui est convenable ou non. Je crois que l'ordre pour le grand-duc n'essuiera aucune difficulté; pour les deux autres, on pourrait les donner à l'oc<392>casion de la paix, sinon, les garder plus longtemps. J'approuverai tout ce que vous ferez sur cet article, ainsi que votre voyage à Moscou, car je sens très-bien que ce n'est qu'à force de complaisances qu'on réussit dans ce pays. Dès que j'aurai une réponse de Vienne sur les affaires de Pologne, je ne manquerai pas de vous la faire parvenir, étant, etc.

226. AU MÊME.

Berlin, 3 janvier 1771.

Les cornes me sont venues à la tête, mon cher frère, lorsque j'ai reçu les propositions de paix que les Russes présentent. Jamais je ne puis me charger de les proposer ni aux Turcs, ni aux Autrichiens, car, en vérité, elles ne sont pas acceptables. Ce qui regarde la Valachie ne peut en aucune façon s'ajuster avec le système autrichien; premièrement, ils ne quitteront jamais l'alliance de la France, et en second lieu, ils ne souffriront jamais les Russes dans leur voisinage. Vous pouvez regarder cette pièce comme une déclaration de guerre. On se moque de nous en nous donnant un tel leurre; pour moi, qui ne puis en aucune façon me compromettre par complaisance pour la Russie, je leur ferai quelques remarques sur les suites de leurs propositions,392-a et, s'ils ne les changent pas, je les prierai d'en charger quelque autre puissance, et je me retire du jeu; car vous pouvez compter que les Autrichiens leur feront la guerre; cela est trop fort,<393> et insoutenable pour toutes les puissances de l'Europe. Les États se dirigent par leurs propres intérêts; on peut avoir de la complaisance pour ses alliés, mais il y a des bornes à tout; ainsi, quoi qu'il puisse en résulter, il m'est impossible de dissimuler en ce moment, et il faut parler net. La cour de Vienne s'est déjà désistée de sa médiation, comme je vous l'ai écrit, parce qu'elle prend la première réponse de la Russie pour un refus; je la leur ai communiquée comme je l'avais reçue. Rohd393-a ne m'a pas encore répondu sur le projet de pacification de la Pologne, contre lequel on ne trouvera rien à dire; mais pour ce projet-ci, je me garderai bien de le communiquer à Vienne, ni à Constantinople, parce qu'il serait équivalent à une déclaration de guerre. Ainsi, mon cher frère, si on ne change et modère pas beaucoup de choses, je renonce à toute médiation, et abandonne ces messieurs à leur propre fortune. Je suis bien fâché que cela tourne ainsi tandis que vous vous trouvez dans ce pays; mais, mon cher frère, il ne vous reste qu'à faire une retraite honnête, car il n'y a plus rien à faire ni même à espérer avec ces gens.

227. DU PRINCE HENRI.

Saint-Pétersbourg, 8 janvier 1771.

.... Après avoir achevé cette lettre, j'ai été le soir chez l'Impératrice, qui me disait en badinant que les Autrichiens s'étaient emparés en Pologne de deux starosties, et qu'ils avaient arboré sur les frontières de ces starosties les armes impériales. Elle ajouta : « Mais pour<394>quoi tout le monde ne prendrait-il pas aussi? » Je répliquai que, quoique vous aviez, mon très-cher frère, un cordon tiré en Pologne, cependant vous n'aviez pas occupé de starosties. « Mais, dit l'Impératrice en riant, pourquoi n'en pas occuper? » Un moment après, le comte Czernichew m'approcha, et me parla sur le même sujet, en ajoutant : « Mais pourquoi ne pas s'emparer de l'évêché de Varmie? Car il faut, après tout, que chacun ait quelque chose. » Quoique cela n'était qu'un discours de plaisanterie, il est certain que cela n'était pas pour rien, et je ne doute pas qu'il sera très-possible que vous profitiez de cette occasion. Demain le comte Panin viendra chez moi. Je lui dirai ce que vous m'avez écrit au sujet des Autrichiens, et par la poste prochaine je vous rendrai compte de notre conversation.

228. DU MÊME.

Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1771.

Je dois vous rendre compte, mon très-cher frère, de la conversation que j'ai eue avec le comte Panin au sujet de la cour de Vienne. Je lui disais que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire comme quoi cette cour était trop intimement liée à la France pour qu'on puisse croire qu'elle s'en détache. Il me répliqua qu'il en était convaincu, mais que si cette cour désirait sincèrement la paix, comme son intérêt l'y obligeait, il espérait que lorsque les vraies intentions de la cour de Russie lui seraient connues, elle s'y emploierait officieusement, et que peut-être on pourrait alors insensiblement l'engager à prendre d'autres vues. Ce qui est certain, c'est qu'on ne veut de la cour de Vienne que par votre entremise, et autant on serait bien<395> aise d'établir une harmonie entre ces trois cours, aussi peu on la recherchera seul, puisque le premier principe est très-bien établi ici, c'est d'être intimement lié avec vous, mon très-cher frère.

Le comte Panin n'est pas si content de la démarche que les Autrichiens ont faite en s'emparant des starosties en Pologne. Il ne m'a point parlé de l'évêché de Varmie. Tout cela provient de la division du conseil; tous ceux qui sont portés pour l'agrandissement voudraient que tout le monde prenne, afin que la Russie pût profiter en même temps, tandis que le comte de Panin est porté pour la tranquillité et la paix. J'éclaircirai cependant encore cette affaire, et je suis toujours d'opinion que vous ne risquez rien de vous emparer, sous quelque prétexte plausible, de cet évêché, au cas que la nouvelle soit véritable que les Autrichiens aient effectivement pris ces deux starosties, sur lesquelles on prétend qu'ils réclament des droits qu'ils ont recherchés dans les archives, en Hongrie.

229. AU PRINCE HENRI.

(Berlin) 23 janvier 1771.



Mon très-cher frère,

Comme cette lettre vous sera rendue sur ma frontière, je crois, mon cher frère, pouvoir vous féliciter hardiment à présent d'avoir heureusement terminé votre voyage. Je vous considère comme Pythagore ou Platon, qui voyageaient chez les Scythes et les peuples les plus barbares, pour approfondir les secrets de la nature et recueillir des connaissances. Je vous avoue que je consens à admirer fort tout ce que vous avez vu d'admirable, mais que pour tous les trésors du<396> monde on ne me ferait point aller d'où vous venez. Je vous remercie mille fois de ce que du fond de la Scythie vous vous ressouvenez encore de mon vieux jour de naissance et de ma chétive personne. Je vous avoue, mon cher frère, que j'aime mille fois mieux vous savoir ici que parmi les barbares d'où vous venez. Les lions les plus apprivoisés donnent souvent des marques que l'instinct de leur naturel féroce ne se dompte pas, et je crois qu'il en est de même des Russes. Je vous remercie de la bonté que vous avez de m'envoyer des cailles fumées. Je suppose que c'est de l'espèce dont les Juifs mangèrent en traversant le désert de Sina et d'Horeb;396-a toutefois ce souvenir obligeant m'est bien précieux, et je me réjouis d'avance sur votre retour. Mais il faut vous préparer d'avance, mon cher frère, à être bien questionné; c'est un tribut que tout voyageur doit payer, à son retour, à ses compatriotes. Je voudrais à présent qu'il gelât fort et ferme, pour que votre voyage en fût moins fatigant et plus agréable; sans quoi je crains, mon cher frère, que vous serez arrêté désagréablement en des endroits où vous n'aurez aucune envie de séjourner, que vous briserez des voitures, et que vous resterez longtemps en chemin. J'ai dîné aujourd'hui chez ma sœur Amélie, où il a été beaucoup question de vous, mon cher frère; mais comme vous étiez en bonnes mains, vous n'avez rien à appréhender de ce qui s'est dit sur votre sujet. Demain je retourne à Potsdam, dans ma solitude, où j'espère, comme vous m'en flattez, d'avoir le plaisir de vous voir et de vous embrasser le mois qui vient, et de vous assurer de vive voix de la tendresse sincère et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

<397>

230. AU MÊME.

Potsdam, 24 janvier 1771.

Je crains beaucoup que si les Russes ne se désistent de leur grand projet d'abaisser les Turcs, ils n'entrent, cette année encore, en guerre contre la maison d'Autriche. Cela me mettra dans un grand embarras. Jamais les Autrichiens ne consentiront à l'abaissement de la Porte; pour moi, je me verrai forcé de demeurer neutre dans cette bagarre, la guerre étant encore trop prématurée pour nous. Celle dont nous sortons a été trop ruineuse et trop violente pour que nous puissions sitôt en entreprendre une nouvelle, et ce qu'on nous fait voir en perspective, l'Ermeland, ne vaut pas la peine de dépenser six sous pour l'acquérir. Si les Autrichiens entrent en guerre avec les Russes, comme je le crains fort, il y aura bien entre eux d'autres choses à régler que ce cordon de la Pologne, qu'ils ont envahie; ainsi je ne me presserai pas, et j'attendrai si les événements favorisent pour faire quelque acquisition, ou bien je demeure comme je suis. En attendant, à tout moment que la paix continue nous acquérons de nouvelles forces, et si la Russie et l'Autriche s'épuisent les unes contre les autres, je crois qu'il y aura plus à gagner pour la puissance neutre que pour les puissances belligérantes; du moins pourrai-je soutenir ma neutralité avec dignité. J'attends votre retour, mon cher frère, pour profiter de vos lumières et de ce que vous avez vu là-bas; mais je crois que, en vous ayant mis au fait de certaines circonstances que je n'ai pu confier à des postes étrangères, vous serez peut-être de mon avis; car je croirais faire une faute impardonnable en politique, si je travaillais à l'agrandissement d'une puissance qui pourra devenir un voisin redoutable et terrible pour toute l'Europe. Je suis, etc.

<398>

231. AU MÊME.

Potsdam, 31 janvier 1771.

Je vois, mon cher frère, qu'il n'y a pas toute l'union possible dans le conseil de Pétersbourg; mais j'ose vous dire positivement qu'il y a une impossibilité manifeste dans l'exécution des idées du comte Panin relativement à l'Autriche. La haine secrète qu'on a dans ce pays pour les Russes surpasse toute imagination, et, si je l'ose dire, il n'y a que moi qui tâche de l'étouffer et de l'empêcher398-a d'éclater. Si les Russes voulaient seulement se servir de leur ministre à Vienne pour sonder le terrain, ils ne tarderaient pas à voir que cela va plus loin que ce que j'en dis. Et quant à l'article de prise de possession du duché de Varmie, je m'en suis abstenu, parce que le jeu n'en vaut pas la chandelle.398-b Cette portion est si mince, qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait; mais la Prusse polonaise en vaudrait la peine, quand même Danzig n'y serait pas compris, car nous aurions la Vistule et la communication libre avec le royaume, ce qui ferait un article important. S'il s'agissait de dépenser de l'argent, cela en vaudrait la peine, et d'en donner même largement. Mais quand on prend des bagatelles avec empressement, cela donne un caractère d'avidité et d'insatiabilité que je ne voudrais pas qu'on m'attribuât plus qu'on ne le fait déjà en Europe. Je suis, etc.

<399>

232. AU MÊME.399-a

Le 17 mars 1771.



Mon cher frère,

Je souhaite que le temps barbare qu'il fait ne porte aucun préjudice à votre santé; je suis très-las, mon cher frère, car il n'y a pas moyen de sortir, ni d'habiter encore la campagne. Le comte Hoditz n'a point son sérail avec lui,399-b et il semble qu'il lui manque quelque chose; on l'amuse avec la comédie allemande et choses pareilles. L'idée que vous avez, mon cher frère, d'un Dialogue des morts entre Alberoni et Choiseul est admirable;399-c c'étaient des esprits à peu près de la même trempe, inquiets, vastes et superficiels. Choiseul commence à porter impatiemment la peine de son exil, et il intrigue autant qu'il peut à Versailles pour se faire rappeler, jusqu'ici sans apparence de succès. Les Autrichiens, comme je vous l'ai marqué, se prêtent aux propositions de bons offices que les Russes leur ont faites, et j'ai quelque faible espérance que l'affaire de la négociation réussira. Jusqu'ici je n'ai point encore de réponse de Pétersbourg sur la grande dépêche que j'y ai fait passer après que vous l'aviez, mon cher frère, approuvée. Ce sera sur cette réponse que nous réglerons nos petits projets d'acquisition, qui, s'ils réussissent, mon cher frère, vous seront entièrement dus. On dit que le nouveau roi de Suède passera par ici pour retourner chez lui; mais cela n'est pas sûr. J'ai reçu une lettre<400> de ma sœur, qui paraît anéantie dans sa douleur. Je lui ai écrit tout ce que j'ai pu imaginer pour la tranquilliser; mais ce ne sera qu'à pure perte; il n'y a que le temps qui console. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

233. AU MÊME.

Le 16 juin 1771.



Mon cher frère,

Je vous renvoie, comme vous le désirez, la lettre de l'impératrice de Russie, qui, me semble, est aussi aimable, aussi obligeante qu'on peut le désirer. J'ai reçu un courrier de Solms touchant les affaires de Pologne, et j'espère que, au retour du courrier que je renvoie à Pétersbourg, nos intérêts réciproques seront combinés ensemble et assurés par une convention. Si cela est une fois conclu, je me moque des Autrichiens, qui, n'ayant point de secours à tirer de leurs alliés, seront bien obligés de passer par ce que nous voudrons. Enfin, les ouvertures de la paix se sont faites; les Russes ont usé d'assez de modération pour que les Autrichiens n'aient pas lieu de se fâcher, et quoiqu'il faudra encore bien barbouiller du papier, je commence à voir jour à la conclusion de la paix. J'ai appris, mon cher frère, que vous avez cherché un tableau de van der Werff, dans l'intention de le donner à l'Impératrice. Si vous avez encore le même dessein, je pourrai vous en fournir un beau; c'est une descente de croix.400-a J'attends sur cela votre réponse. On m'écrit de Prusse que les grains y<401> manqueront cette année; cela ne me met pas de la meilleure humeur du inonde. Cette année-ci est bien dure, nous éprouvons une suite de calamités; il serait à souhaiter pour tout le monde que des années heureuses rétablissent les campagnards, et rendissent, après tant d'infortune, ce pauvre pays aussi florissant qu'il le fut autrefois. Je suis, etc.

234. AU MÊME.

Ce 21 (juillet 1771).



Mon cher frère,

Je suis charmé de voir par votre lettre que vous jouissiez toujours d'une parfaite santé. Ma sœur Amélie, qui a bien voulu venir chez moi, se porte aussi très-bien à présent; je l'amuse comme je puis; je lui ai donné hier la tragédie de Rhadamiste,401-a que Fierville a jouée d'une façon à pouffer de rire. Quant aux choses plus sérieuses, j'ai reçu aujourd'hui des lettres de la Russie, touchant notre convention; ma portion consistera, à ce que je vois, dans la Pomérellie jusqu'à la Netze, Culm, Marienbourg et Elbing. Cela est fort honnête, et vaut la peine des subsides payés et d'autres dépenses inévitables que cette guerre des Turcs m'a causées. On m'écrit de Vienne que le prince Kaunitz continue d'être de très-mauvaise humeur. Comme je ne crois pas qu'il puisse compter sur les Français, cela pourrait bien y contribuer. J'attends à présent en peu des nouvelles comment on aura pris en Russie la réponse de la cour de Vienne. Selon toutes<402> les apparences, elle doit brouiller ces deux cours plus que jamais. Ensuite de cela, il faudra voir quelle résolution on prendra à Pétersbourg pour la pacification avec les Turcs. Tout cela, mon cher frère, nous mènera jusqu'à la fin de cette année, où il n'y aura probablement que des négociations entamées et de nouvelles propositions à faire. J'attends toutes ces choses patiemment pour voir comment cette fusée se débrouillera. Je vous embrasse, mon cher frère, de tout mon cœur, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

235. AU MÊME.

Le 27 septembre 1771.



Mon cher frère,

Je vois, mon cher frère, que vous êtes étonné de la singulière conjoncture où se trouve l'Europe à présent. Il est vrai que, en lisant l'histoire même, je ne me rappelle pas d'y avoir lu quelque trait qui ressemble à la position présente où nous nous trouvons. Cependant, depuis que j'ai eu la satisfaction de vous écrire, les conjonctures et les événements ont pris une tournure infiniment plus favorable pour nos intérêts; les Russes, piqués de la réponse sèche et impérieuse des Autrichiens, ont résolu de faire marcher au mois de janvier prochain une armée de cinquante mille hommes en Pologne. Leur animosité se tourne tout entière contre les Autrichiens; ils veulent céder aux Turcs la Moldavie et la Valachie, et ils veulent même animer cette puissance à se déclarer contre l'Autriche. Voici le moment de signer notre convention avec eux; cela améliorera pour moi les conditions<403> que je désire, et, d'un autre côté, cette nouvelle armée, portée entre Sandomir et Cracovie, empêchera bien les Autrichiens d'agir, de sorte que nous ferons des acquisitions sans tirer l'épée. Vous voulez savoir comment la Saxe se trouve actuellement avec l'Autriche? A ce qu'on m'écrit, ils ne sont ni bien ni mal ensemble. L'Électeur a fait une réduction, et se prépare à la renouveler encore, de sorte que son armée ne demeurera forte que de douze mille hommes. Ce ne serait pas, en tout cas, un bien puissant secours pour l'Autriche, et quoi que ce bon électeur fasse, si le feu de la guerre s'allume, il sera, ni plus ni moins, obligé de servir nappe aux parties belligérantes. Je suis les Autrichiens dans toutes leurs négociations; je les éclaire d'aussi près qu'il m'est possible. Je sais qu'ils rencontrent mille difficultés en Fiance; mais pour apprendre à quel point ils réussiront dans l'Empire, il faut encore attendre quelques mois. Je suis tout à fait de votre sentiment, mon cher frère, que si la guerre se fait, il ne faut épargner ni argent ni subsides pour nous renforcer et nous mettre en état de soutenir la gageure; et c'est bien aussi de quoi je m'occupe. Mais comme aussi il ne convient point de prodiguer mal à propos les espèces, j'attends la décision de cette crise pour mettre la main à l'œuvre, et pour entamer les négociations à la fois dans tous les endroits que vous indiquez si sagement. En attendant, je prépare chez moi la levée de quatre bataillons de garnison, de dix bataillons francs et d'un régiment de hussards, et dès que mon traité sera signé avec la Russie, je commencerai immédiatement après ces levées. Voilà, mon cher frère, bien de la besogne à expédier; mais l'homme est né pour le travail, et trop heureux quand il peut travailler pour l'avantage de sa patrie; alors les peines ne coûtent rien, et on les multiplierait volontiers, dès qu'on voit l'apparence de réussir. Je vous demande pardon, mon cher frère, de ne vous entretenir continuellement que de ces affaires; représentez-vous, pour mon excuse, l'importance de ces choses et la nécessité où je suis de m'en occuper con<404>tinuellement, et votre indulgence me passera si ma bouche abonde de ce dont le cœur est plein. Je suis, etc.

236. AU MÊME.

Le 2 octobre 1771.



Mon très-cher frère,

Je suis bien aise, mon cher frère, d'avoir rencontré votre façon de penser. J'ai envisagé les affaires précisément du même coup d'œil que vous les voyez, et j'ai précisément fait ce que vous me conseillez. J'ai fait partir hier le courrier avec tout ce qui est relatif à la convention de la Russie. J'ai fait une tentative pour essayer si nous pourrons mettre Danzig dans la portion qui nous écherra. Il est sûr que si nous ne l'obtenons pas dans les circonstances présentes, il n'y faudra jamais plus penser; c'est à présent le moment de terminer nos traités avec les Russes, parce que les impressions des armements autrichiens sont à présent, à Pétersbourg, dans leur plus grande force, et que probablement l'arrivée de cinquante mille Russes en Pologne rendra les Autrichiens plus circonspects, que par conséquent leurs ostentations diminueront, et en même temps les appréhensions qu'elles causaient aux Russes. J'ai ajouté au projet de convention que chaque parti se mettrait en possession de sa part immédiatement après la signature dudit traité, de sorte que, ayant ce nantissement en main, nous ne risquons rien dans la suite, la possession étant ce qui décide d'ordinaire du sort de pareilles acquisitions. Je crois que Czernichew pourrait bien venir lui-même ici pour concerter d'avance les projets de campagne, au cas que les Autrichiens veuillent remuer. J'en suis<405> bien aise, d'autant plus que cela ne gâtera rien aux affaires, quoique je ne puisse jamais m'imaginer que, après avoir appris l'arrivée de cette nouvelle armée russe en Pologne, la cour de Vienne voulût s'exposer aux plus grands hasards en rompant avec la Russie. L'honneur des événements que nous prévoyons vous sera dû, mon cher frère, également; car c'est vous qui avez placé le premier la pierre angulaire de cet édifice, et sans vous, je n'aurais pas cru pouvoir former de tels projets, ne sachant pas bien, avant votre voyage de Pétersbourg, dans quelles dispositions cette cour se trouvait en ma faveur. Enfin, jusqu'ici les conjonctures nous ont favorisés, et si cela continue jusqu'à la conclusion de la paix, nous réussirons entièrement au gré de nos désirs.

237. AU MÊME.

Le 9 avril 1772.



Mon cher frère,

A présent, mon cher frère, le gros de notre ouvrage est fait; il n'est plus question que de voir les propositions des Autrichiens pour leur part, car ils ont si fort tergiversé dans leurs projets, qu'il est impossible de deviner à quoi ils ont résolu de s'arrêter. Je crois cependant que pour ne pas entièrement révolter leurs alliés, ils se contenteront de prendre leur portion de la Pologne, et cela, mon cher frère, réunira les trois religions grecque, catholique et calviniste; car nous communierons du même corps eucharistique, qui est la Pologne, et si ce n'est pas pour le bien de nos âmes, cela sera sûrement un grand objet pour le bien de nos États. Un objet non moins important dans notre position actuelle, c'est les grains que je trouve encore à acheter<406> en Pologne, et dont le plat pays aura besoin en bien des contrées pour gagner le mois de décembre. Les maladies contagieuses font un ravage cruel en Bohême; celles qui règnent en Saxe sont moins considérables. Jusqu'ici, heureusement, nous n'en avons pas de dangereuses. Le temps favorable nous promet une bonne récolte, mais il y a encore quelques hasards à courir; toutefois pouvons-nous bien espérer. Je crains que mes sœurs406-a ne se complairont pas fort à Wusterhausen;406-b elles se rappelleront un vieux rêve, et, à l'exception de leurs personnes, elles ne trouveront aucun de ceux qu'elles y ont vus dans leur jeunesse. Cette vue leur réveillera le triste souvenir des pertes que notre famille a faites. Pour moi, j'évite avec soin tous les endroits où j'ai vu des personnes que j'ai aimées; leur souvenir me rend mélancolique, et quoique je sois tout préparé à les suivre dans peu, je souffre cependant de ne plus jouir de leur présence. Quand je pense aux personnes avec lesquelles j'ai vécu avant la dernière guerre, je suis tout étonné de ne retrouver plus personne.406-c Les générations passent avec une rapidité étonnante. Les animaux et les végétaux, tout se renouvelle sans cesse, et ensuite tout disparaît. Je souhaite, mon cher frère, pour le bien de cet État, que vous ne disparaissiez pas de sitôt, et que vous soyez bien persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<407>

238. AU MÊME.

Le 12 juin 1772.



Mon cher frère,

Je suis bien aise d'apprendre par votre lettre, mon cher frère, que vous jouissiez à Rheinsberg d'une parfaite santé. Comme vous vous préparez à y recevoir notre sœur la Reine,407-a je prends la liberté de vous envoyer une petite provision de verdée de Florence, dont je vous prie de la régaler pendant son séjour qu'elle fera chez vous. J'ai en même temps pensé à vos finances, et Buchholtz,407-b mon cher frère, a ordre de vous payer quarante mille écus;407-c vous aurez la bonté de lui indiquer où et comment vous voulez recevoir cette somme. J'ai vu cette Prusse que je tiens en quelque façon de vos mains; c'est une très-bonne acquisition et très-avantageuse, tant pour la situation politique de l'État que pour les finances; mais pour avoir moins de jaloux, je dis à qui veut l'entendre que je n'ai vu sur tout mon passage que du sable, des sapins, de la bruyère et des juifs. Il est vrai que ce morceau me prépare bien de l'ouvrage, car je crois le Canada tout aussi policé que cette Pomérellie. Point d'ordre, point d'arrangement; les villes y sont dans un état déplorable. Par exemple, Culm doit contenir huit cents maisons; il n'y en a pas cent sur pied, et ceux qui les habitent sont ou juifs, ou moines, et encore y en a-t-il de plus chétives. Quant à l'armée, j'ai trouvé toute la cavalerie de ce pays-là, à peu de chose près, égale à la nôtre; quant à l'infanterie, les régiments de garnison de cette province valent sûrement les régiments de campagne; ces derniers sont plus grands que ceux de Berlin. Mais<408> il faudra de nécessité faire quelques changements dans les officiers de l'état-major, ainsi qu'auprès de quelques subalternes. Le grand défaut dans l'exercice est qu'ils chargent mal, qu'ils ne marchent pas tous également bien en avançant, et qu'ils ne couchent pas bien en joue. Tout cela pourra se redresser pendant le cours de cette année, et, s'il plaît à Dieu, l'année qui vient, toute l'armée sera à l'unisson et dans le même ordre. Ceux de Poméranie se sont surpassés cette année; ceux de Magdebourg sont très-bien, de sorte que si un jour la guerre devait se faire, je crois que l'on pourra compter sur l'infanterie, au moins pour quelques campagnes, s'il n'y a pas trop de batailles.

En voilà déjà beaucoup. La prise de possession traînera, je crois, jusqu'au mois de juillet; mais ce sont de petits inconvénients qui nous feront perdre quelques revenus, à quoi il ne faut faire aucune attention dans des choses si importantes. Je suis, etc.

239. AU MÊME.

Le 18 juin 1772.



Mon cher frère,

Je saisis avec empressement toutes les occasions qui se présentent de vous obliger et de vous donner, mon cher frère, des marques de ma tendre amitié. Vous me retrouverez tel envers vous dans toutes les occasions de ma vie, prêt à vous rendre tous les services qui dépendront de moi. J'ai vu avec bien du plaisir, mon cher frère, le ton cordial avec lequel l'impératrice de Russie vous écrit. Je vous prie de cultiver cette correspondance avec tout le soin possible, parce<409> qu'il n'en peut résulter que du bien. Je joins ici la lettre de cette princesse, par laquelle je vois qu'elle n'est plus si contente des Autrichiens qu'elle paraissait l'être d'abord; aussi le prince Kaunitz met-il dans cette négociation tout l'esprit de chicane dont elle est susceptible. Cela me fait enrager, parce que cela arrête notre prise de possession, et que cela expose à toute sorte de désagréments, tant par les questions des Polonais que d'autres puissances étrangères, auxquelles, dans cet état d'incertitude, on ne sait que répondre. J'ai vu une grande partie du morceau qui nous échoit en partage; notre portion est la plus avantageuse à l'égard du commerce. Nous devenons les maîtres de toutes les productions de la Pologne et de toutes ses importations, ce qui est considérable; et le plus grand avantage de tous est celui que, devenant les maîtres du commerce du blé, nous ne serons, dans ce pays, en aucun temps exposés à la famine. La population de cette acquisition monte à six cent vingt mille âmes, et dans peu on pourra la porter à sept cent mille; d'autant plus que tout ce qui est dissident en Pologne y cherchera son refuge.

Voilà, mon cher frère, sur quoi nous allons travailler, car le premier soin dans un État est d'en augmenter la population à proportion de ce que le sol est capable de nourrir d'habitants. Je suis, etc.

240. AU MÊME.

Le 5 septembre 1772.



Mon cher frère,

Pour ne point abuser de votre confiance, je vous renvoie, mon cher frère, la lettre de la reine de Suède. Elle vient de me notifier l'heu<410>reux succès de la révolution; je ne l'ai félicitée que sur le grand danger dont ses fils venaient d'échapper, et je lui ai dépeint tous les malheurs que je prévois, si le Roi ne se relâche pas de son autorité. Je ne vois d'autre moyen pour sauver la Suède que de mettre l'affaire en négociation, et que le Roi, en cédant de son côté, consentît d'adopter le plan du comte Horn. J'ai écrit en ce sens en Russie; mais si cela manque, nous voilà engagés malgré nous dans une guerre contre nos propres neveux, dont je vous avoue que la seule idée me répugne. Je vous notifie aussi, mon cher frère, que nos grandes affaires sont terminées, et que ce sera le 13 que nous prendrons possession de la Prusse. J'aurais bien d'autres choses à vous dire encore; mais j'ai une si terrible paperasse de papiers à expédier, que je le remets à une autre fois. Je suis, etc.

241. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 14 octobre 1772.



Mon très-cher frère,

Je viens d'apprendre par le président Domhardt que vous m'avez assigné mille écus par mois,410-a mon très-cher frère, sur la nouvelle acquisition que vous venez de faire. En vous faisant mes très-humbles remercîments, je vous supplie de croire que mon unique satisfaction consiste dans le bonheur de vous voir jouir d'un accroissement avantageux à vos intérêts, qui arrondit vos États, et dans la flatteuse idée d'avoir pu vous être utile.

C'est avec le plus vif intérêt que je partage les inquiétudes que<411> vous avez montrées, mon très-cher frère, sur les dispositions de l'impératrice de Russie à l'égard de la Suède. Il me paraît que les objets réels qui devraient occuper cette princesse, c'est la guerre contre les Turcs. C'est un mal présent; celui qu'elle voit en Suède n'est que très-éloigné. Si la Russie se précipite trop en faisant la paix, elle perdra des avantages qui sont réels, sans compter que si la guerre continuait, il est à présumer que les Autrichiens y prendront part, et que le succès pour les Russes pourrait être très-considérable. Si l'on peut faire envisager cet objet à l'Impératrice, je ne doute pas qu'elle n'embrasse le parti de s'attacher aux grands objets, et qu'elle ne traite alors les affaires de Suède que comme secondaires, et qui ne méritent pas qu'elle en soit si fortement émue. Il n'y a que vous, mon très-cher frère, qui puissiez entrevoir ces vérités. L'Impératrice est très-vive, mais elle embrasse la vérité lorsqu'on la lui fait envisager. Il y a une considération encore à faire : c'est que si la paix avec les Turcs est conclue, et que la Russie tourne ses armes contre la Suède, les combinaisons changeraient nécessairement. La cour de Vienne pourrait de nouveau se jeter du côté de la France; cette puissance est obligée de soutenir la Suède, et si on fait envisager à l'Impératrice toutes les suites que cette entreprise pourrait entraîner, il est à espérer qu'elle sera bien aise alors de mettre cette affaire en négociation, et pourvu qu'on gagne du temps, on peut alors tout espérer. Je conviens qu'il sera difficile de trouver un milieu entre les intérêts de l'Impératrice et ceux du roi de Suède. Ce dernier est dans le premier moment de sa fortune; tous ceux qui l'entourent lui font envisager les temps de Gustave-Adolphe. A force d'entendre ces comparaisons, on commence à croire qu'on peut faire les mêmes entreprises; l'esprit s'échauffe, et l'imagination s'enflamme. Je tiens pour un bonheur que vous disiez, mon très-cher frère, la simple vérité à ma sœur. J'ai pris la même liberté, et j'en ai fait autant par la lettre que j'ai écrite au roi de Suède, en réponse de celle qu'il m'avait faite. Il<412> faut, je crois, laisser mûrir ces affaires; à force de jeter l'alarme dans le cœur du roi de Suède, et à mesure qu'on pourra calmer l'esprit de l'Impératrice, il se présentera un moyen de réunion qui, dans le moment, est encore trop difficile à saisir.

Voilà le comte Orloff disgracié dans les formes. Cet événement est un clou qui affermit la couronne sur la tête de l'Impératrice. Elle sera plus unie avec le grand-duc et le comte Panin, et alors personne ne peut attenter à la détrôner. D'ailleurs, le comte Orloff était un brouillon dans les affaires, et je suis charmé, par l'intérêt que je prends, mon cher frère, à l'alliance que vous avez avec la Russie, que cet homme est éloigné.

L'occupation est l'âme de la vie; je l'ai toujours envisagée ainsi, et je ne sais si je me trompe, mais je crois, mon cher frère, que vous devez avoir du plaisir d'arranger des finances, de distribuer des bienfaits, de rendre des hommes heureux par les places que vous avez à donner, de tenir l'équilibre dans la politique, de créer des corps de milice, et d'entretenir ce mouvement perpétuel dans l'État.

Vous avez eu la grâce de m'envoyer des raisins; je les ai reçus avec ce plaisir que votre souvenir me cause, et avec les sentiments d'attachement avec lesquels je suis, etc.

242. AU PRINCE HENRI.

Le 16 octobre 1772.



Mon cher frère,

J'ai tâché de vous donner des marques de ma reconnaissance le plus tôt que je l'ai pu, et dans un temps où il faut débrouiller le chaos des affaires de la Prusse, où tout est encore dans la plus grande con<413>fusion; mais dès que je verrai un peu plus clair dans ces revenus, je ne m'en tiendrai pas là, et je n'oublierai jamais fa reconnaissance que l'État, la maison et moi, nous vous devons.

Je suis bien aise de voir, mon cher frère, que nous pensons de même sur le sujet des affaires de Suède ....

243. AU MÊME.

Le 23 octobre 1772.

.... Pour moi, mon cher frère, pour que vous ne me croyiez pas désœuvré, je vous informe que je suis déjà parvenu à mettre en règle l'important péage du port de Danzig, celui de Fordon, et tous ceux qui me sont tombés en partage; que j'ai déjà arrangé l'affaire des sels, plus compliquée, mais aussi importante que l'autre; j'en suis à présent au tabac, mais cela n'est pas fini. Le cadastre de la Varmie est fait; on travaille présentement à celui du Marienbourg; on rend la Netze navigable, on creuse le canal qui la joint, à Fordon, dans la Vistule. Nous allons compléter dans peu les quatre bataillons de garnison et l'augmentation de l'artillerie. Enfin je pousse autant qu'il dépend de moi pour que cette acquisition, que l'État vous doit, soit aussi promptement mise en règle que possible; mais cela ne peut être dégrossi avant l'année 74, parce que l'ouvrage est immense. Je prends la liberté de vous offrir quelques fruits, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<414>

244. AU MÊME.

Le 14 mai (1773).



Mon très-cher frère,

Heureusement le général de Seydlitz n'est pas aussi mal qu'on le débite, et même l'abcès qui lui est crevé dans la tête, et qui était cause de l'apoplexie qu'il eut l'année passée, le met à l'abri du même accident à l'avenir. Vous avez bien raison, mon cher frère, de dire qu'il ne faudrait pas troquer Seydlitz contre Lacy : le nôtre est très-honnête homme; la réputation de l'Autrichien n'est pas tout à fait pure sur cet article. Lacy est peut-être meilleur quartier-maître que Seydlitz; mais en revanche le général de Seydlitz est déterminé, et sait très-bien saisir les moments pour profiter de l'occasion qui se présente; et quant à la cavalerie, il en sait plus que Lacy n'en apprendra de sa vie.

245. AU MÊME.

Le 16 juillet (1773).

.... J'ai reçu un ouvrage manuscrit sur les mines, qui m'occupe beaucoup. J'en ferai des épreuves, et comme je crois y avoir trouvé de bonnes choses, et même du nouveau, je compte d'en faire un bon usage pour la défense des forteresses. Il est de Bélidor, et contient tout le résumé de ses réflexions sur l'expérience qu'il s'est acquise. Je vous embrasse, mon cher frère, etc.

<415>

246. AU MÊME.

Le 29 août 1773.

.... J'ai été plus satisfait cette année de mon voyage en Silésie que l'année passée. L'état du pays commence à prospérer; cela saute aux yeux. Les troupes sont non seulement embellies, mais dans l'ordre comme celles qui font la revue à Berlin. Mes forteresses sont presque achevées, mon artillerie finie à peu de chose près, la population augmentée; six mille Saxons se sont établis chez nous. Cette année, j'ai fait bâtir trente villages, et l'année prochaine encore tout autant. Nous avons, Dieu merci, un million quatre cent mille habitants dans la province;415-a cela se voit, et saute aux yeux.

247. AU MÊME.

Le 12 novembre 1773.

.... Nous venons de perdre un excellent officier; le général Seydlitz vient de mourir.415-b Il y a certainement bien de sa faute; il n'a fait du tort qu'à lui-même, ne voulant en rien suivre l'avis des médecins.<416> Il n'a fait du tort qu'à lui-même; cela n'empêche pas que ce ne soit une véritable perte pour l'armée; il aurait encore pu vivre longtemps.

248. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 14 novembre 1773.



Mon très-cher frère,

Je partage bien les regrets que vous donnez, mon très-cher frère, au général Seydlitz. Je l'ai estimé et aimé; j'étais convaincu de la droiture de son caractère, du zèle qu'il avait pour le service, et j'estimais les grands services qu'il avait rendus. C'était un homme rare dans son métier. Je souhaite que vous ayez, mon très-cher frère, des généraux qui lui ressemblent. C'est l'intérêt que je prends à vous, mon très-cher frère, qui me le fait désirer. Le deuil que vous faites porter pour lui à la cavalerie est un honneur rendu à sa mémoire; mais cette marque de distinction, si attendrissante pour ceux qui estiment le mérite, est un honneur qui rejaillit le plus sur vous, mon très-cher frère, et, pour peu qu'on ait du sentiment, on ne peut qu'être touché de ce que vous avez fait en cette occasion.

<417>

249. AU PRINCE HENRI.

Le 11 septembre 1774.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu avec bien du plaisir la lettre que vous venez de m'écrire, et je suis sensible comme je le dois, mon cher frère, à la part que vous daignez prendre à mon individu. J'ai bien prévu que la proposition que l'impératrice de Russie pourra vous faire du voyage de Russie ne vous serait pas précisément agréable. Tous les voyages dans ce pays-là ne peuvent pas être aussi intéressants que le premier, mon cher frère, que vous y avez fait, et certainement, supposé même qu'il y eût à présent un objet (ce qui n'est point), je ne voudrais cependant pas vous persuader à faire ce voyage à contre-cœur. Mais l'unique raison que j'y vois est d'entretenir cette princesse dans les bonnes dispositions où elle se trouve, et d'y maintenir, mon cher frère, votre crédit, qui pourra devenir d'une grande utilité à notre neveu après ma mort, parce que, liée à vous, outre le mariage du grand-duc, vous serez toujours en état, mon cher frère, par vos lettres, de maintenir la bonne intelligence entre la Russie et la Prusse, et par là de rendre à notre patrie le plus grand service qu'un prince de la maison puisse jamais lui rendre. Vous savez bien que vous m'avez créé le caissier de votre borsiglio, et je me suis préparé, comme de raison, à me charger des dépenses que ce voyage entraîne, et des présents que l'usage vous oblige de faire en pareille occasion; et je crois qu'avec quarante ou cinquante mille écus vous pourrez y fournir. Les lettres que j'ai reçues en dernier lieu de ce pays disent que l'Impératrice veut célébrer les fêtes pour la paix à Moscou.

<418>

250. AU MÊME.

Le 8 février 1775.



Mon très-cher frère,

C'est en vous remerciant, mon cher frère, de la lettre que vous venez de me communiquer que je vous la renvoie. Je suis bien aise d'y voir que l'Impératrice conserve invariablement les sentiments qu'elle vous a déjà témoignés. Il parait qu'elle fait ce voyage de Moscou à contre-cœur, et qu'elle n'attend que le moment de retourner à Pétersbourg pour vous y recevoir. Quelques bruits se répandent d'une mésintelligence entre le grand-duc et la grande-duchesse; ce serait fâcheux s'ils venaient à se brouiller.418-a Vous êtes curieux de savoir, mon cher frère, ce que m'a dit l'apôtre bien-aimé du prince Kaunitz.418-b Rien, ou presque rien; des compliments, quelques mots sur les affaires de l'Empire, où nous avons des discussions touchant la visite des juges à Wetzlar; et enfin a-t-il ajouté qu'il paraissait qu'on ne finirait pas à régler les limites avec les commissaires polonais. J'ai répondu que cela me paraissait aussi ainsi. Voilà, mon cher frère, où nous nous sommes séparés. Il a peut-être cru que je serais le premier à parler de leurs extensions en Valachie et en Moldavie; mais je m'en suis bien gardé. Cela regarde le Grand Turc : il doit savoir s'il veut se laisser dépouiller de son pays, ou non; cela regarde les Russes : ils n'ont qu'à se consulter pour juger s'il leur convient d'avoir les Autrichiens pour voisins. On m'écrit que ces mêmes Autrichiens ont voulu se saisir de Chotzim, mais que les Russes n'en étant sortis que lorsque les Turcs vinrent pour l'occuper, ils ont manqué leur coup.

Vous avez trop de bonté, mon cher frère, de vous intéresser à ma vieille existence. Il faut que tout ce qui a commencé finisse. J'ai<419> déjà duré longtemps pour une créature de mon espèce, et c'est dans l'ordre commun des choses que l'âge mine, affaiblisse et détruise les productions de la nature. Vous verrez qu'à mon âge on n'est plus heureux, car voilà ce confiturier que j'attendais si impatiemment, pour le produire au prince Lichnowsky, qui vient d'arriver à présent que je n'en ai aucun besoin. Il m'a apporté des grappes d'Italie que vous voudrez bien que je partage avec vous, et que je vous assure, mon cher frère, de toute l'amitié, la tendresse et la considération avec laquelle je suis, etc.

251. AU MÊME.

Le 14 mai 1775.

.... Le pauvre Quintus vient d'être emporté en vingt-quatre heures.419-a Le jeudi matin il avait été encore à l'exercice, et le samedi à une heure il était mort. Cela dérange mes petites études domestiques; mais que faire? Il faut se préparer à tout dans le monde, et plus on vit, plus il faut faire de pertes.

<420>

252. DU PRINCE HENRI.

Spandow, 16 mai 1775.



Mon très-cher frère,

Je me trouve infiniment heureux d'avoir le bonheur de vous revoir, mon très-cher frère, vendredi prochain, et de la bonté que vous avez de prendre le dîner chez moi.

Je sens parfaitement combien la perte que vous venez de faire, mon très-cher frère, vous est désagréable. La mort de Quintus vous enlève un serviteur fidèle et assidu, et je suis affligé en pensant que vous n'avez quasi, à cette heure, personne autour de vous.

253. AU PRINCE HENRI.

Le 20 juillet 1775.



Mon très-cher frère,

C'est en vous rendant grâce de la lettre de l'Impératrice que vous avez la bonté de me communiquer, et que je vous remets, mon très-cher frère, que je dois vous dire, puisque vous voulez bien demander mon sentiment, que je crois, vu les termes où vous en êtes avec l'Impératrice, qu'avec bonne grâce vous ne pourrez guère vous dispenser de faire le voyage de Pétersbourg. Elle vous traite en ami, elle vous demande cette complaisance pour avoir le plaisir de vous revoir. Si vous la refusiez, ce serait rompre avec elle, et vous savez, mon cher frère, que les Indiens disent qu'il faut adorer le diable pour l'empêcher de nuire. Pour les héros de la dernière bataille de<421> Sans-Souci, ils sont devenus doux comme des moutons; la correction qu'ils ont reçue les a rendus encyclopédistes, et à présent ils sont les premiers à déclamer contre la guerre. Mes nièces sont arrivées ici; celle de Cassel est bien aimable; celle de Würtemberg est un peu courte d'espèces, mais pour de l'esprit, elle n'en manque pas. Je leur ai fait entendre Le Kain.421-a Je vous en dirai, mon cher frère, mon sentiment. Je trouve en lui la façon de déclamer de Voltaire; il a le geste très-noble, une attention prodigieuse pour la pantomime, mais dans quelques endroits je le trouve plus outré qu'Aufresne. Je lui ai beaucoup parlé, et il m'a fait valoir la dignité et la sublimité de l'art de la déclamation avec tous les termes qui en peuvent relever la réputation. Hier il a joué le rôle d'Orosmane, et j'ai été obligé de répandre des larmes au troisième, quatrième et cinquième acte. On aime à retrouver son cœur et à se sentir encore des entrailles; cela est plus amusant que cette maudite politique, où l'on n'a à traiter qu'avec des fripons. L'affaire de Bavière se négocie actuellement en France, et je suis toute la marche de ce ministère d'iniquité. La lâcheté de la France laissera aller les choses comme il plaira à l'aveugle destinée. Mais en voici bien d'une autre. On veut troquer la Toscane contre le Würtemberg. L'Empereur en fera tant, qu'il forcera tout prince qui aime l'indépendance et la liberté germanique de se liguer contre lui. On peut prévoir qu'il se prépare une cruelle guerre, et peut-être aussi acharnée que celle dont nous sortons. Si cela arrive que l'électeur de Bavière meure avant moi, si le boute-selle sonne, il faudra bien encore monter à cheval. Voici des bulletins à foison, beaucoup d'espérances chimériques, et peu de réalités. Goltz assure que Choiseul ne reviendra point sur l'eau; mais Goltz peut se tromper, car, après tout, comment compter sur la volonté d'un jeune benêt qui se laisse subjuguer par ceux qui savent l'entreprendre?421-b La<422> cabale de Choiseul est très-forte à Paris comme à Versailles, et si Maurepas meurt, il faudra bien quelque autre tuteur pour diriger le pupille. Mais, mon cher frère, à mon âge il ne faut prévoir tout au plus que pour le lendemain. Je me garderai bien de m'alambiquer l'esprit de ce qui peut arriver quand je ne serai plus; ainsi le futur ne m'inquiète guère. Je vous embrasse du fond de mon cœur, en vous assurant, mon cher frère, de la haute estime et de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

254. AU MÊME.

Le 5 août 1775.

.... Les affaires qui se trament au sujet de la Bavière seront pour mes successeurs sans doute, de même que mon père disait souvent que ce serait à moi à discuter ses droits sur Juliers et Berg.422-a C'est dans la vigueur de l'âge qu'il faut de grands événements; mais quand le corps et l'esprit s'affaiblissent, les vues et les projets des hommes sensés doivent se borner au tombeau. Vous trouverez cette morale peut-être trop grave, mon cher frère; heureusement vous êtes en âge de n'en pas avoir besoin. Pour un vieillard de mon âge elle devient nécessaire; tout le sépare du monde; on perd ses amis, ses connaissances, on reste tout comme isolé, on s'aperçoit d'un affaiblissement insensible qui va en augmentant, et la nature nous avertit de nous préparer à ce voyage dont personne ne retourne. Ce n'est pas<423> une si grande affaire, et il vaut mieux finir avant une entière décrépitude, pour ne pas être à charge aux autres et à soi-même.

255. AU MÊME.

Le 5 septembre 1775.

.... J'ai trouvé en Silésie les affaires assez bien; mais les grêles et les brûlures me coûtent cent mille écus de bonifications. Il faut que je sois terriblement maladroit; je suis comme Arlequin, je me tire d'affaire en payant.423-a J'ai vu les régiments; la cavalerie de Breslau est supérieurement bien; mais l'infanterie est si fort en arrière, que j'ai été obligé de m'en mêler sérieusement. Ils n'ont point travaillé; les soldats étaient paysans, et les officiers bourgeois; mais j'y mettrai ordre. Les forteresses sont en partie achevées, et en partie s'achèveront l'année prochaine, ce qui me fera respirer. Cette année, cinquante-quatre villages nouveaux ont été achevés; il en reste encore soixante-trois à faire, ce qui sera terminé en deux ans, si je vis. La Landschaft423-b a payé six cent mille écus de capitaux, de sorte que les dettes de la noblesse pourront s'acquitter dans une quinzaine d'années. Le commerce de la province augmente si fort, qu'ils ont vendu pour un million de toiles et cent trente-trois mille écus de laines de plus que toutes les années précédentes. La population monte à présent à un million quatre cent mille âmes, de sorte que nous avons deux cent mille personnes de plus que l'année 1740, que je suis entré en Silésie. Voilà, mon cher frère, le procès de mes opérations. Vous<424> verrez au moins par là que je ne suis pas demeuré les bras croisés, et que j'ai fait ce qui dépendait de moi pour rendre les provinces florissantes, autant que le comporte la nature de leur sol et de leur voisinage.

256. AU MÊME.

Le 10 septembre 1775.



Mon très-cher frère,

Je ne mérite pas l'intérêt obligeant que vous daignez prendre à ma santé. La chaleur, mon cher frère, m'a bien secondé, et dans le fort de l'été je suis beaucoup moins sujet aux incommodités que les automnes et les hivers; mais cela ne mérite pas la peine de vous en entretenir. Vous me parlez, mon cher frère, des projets de la maison d'Autriche sur la Bavière. Je crois que j'ai oublié de vous dire que van Swieten m'en a fait quelques ouvertures, et même les Autrichiens m'ont fait comprendre que, l'héritage de Baireuth et d'Ansbach venant à vaquer, ils pourraient s'entendre avec moi sur un troc, qui pourrait tomber sur la Lusace.424-a Pour moi, qui ne vois ces événements que dans une perspective très-éloignée, je n'ai point voulu prendre des engagements d'avance sur ce sujet, puisque je ne puis pas prévoir ce qui pourra changer en Europe entre ci et cet événement; et d'ailleurs il faudrait être instruit au juste de ce que l'Autriche cédera au prince de Deux-Ponts. J'ai sondé van Swieten sur ce sujet; il m'a allégué l'ignorance dans laquelle sa cour le laissait de ses desseins. Ainsi, mon cher frère, je laisse à la postérité les mains<425> libres pour agir selon les conjonctures politiques lorsque le cas de la mort de l'électeur de Bavière existera.

257. AU MÊME.

Le 17 septembre 1775.

.... Vous dites, mon cher frère, que les Autrichiens s'empareront de la Bavière. J'en conviens, personne ne peut les en empêcher; ce pays est trop dans leur voisinage, et en moins de quinze jours ils l'auront totalement subjugué. Vous voyez d'ailleurs, mon cher frère, que si nous, les Russes et les Anglais veulent entamer la maison d'Autriche, il faut l'attaquer ailleurs qu'en Bavière; il n'y aurait que la France qui pourrait se promettre des succès en agissant de ce côté-là. Pour former une ligue contre l'Empereur, il faut que la Russie soit aigrie contre lui, que les princes d'Allemagne craignent son despotisme, et que la France ou l'Angleterre croient qu'il est de leur intérêt de s'opposer au débordement d'ambition d'un jeune monarque prêt à tout engloutir. Si ces puissances n'en sentent pas les suites, l'art et la politique les lieront peut-être pour un moment; mais bientôt ces intérêts faiblement sentis refroidiront et sépareront les alliés; peut-être même la cour de Vienne pourra-t-elle engager quelques-uns d'eux à devenir ses partisans. Voici, selon moi, la tournure qu'il faudrait donner à cette affaire pour en espérer une réussite heureuse. Il faudrait que l'Électeur palatin et les Deux-Ponts se plaignissent des desseins pernicieux de la cour de Vienne, et qu'ils engageassent toutes les puissances à s'unir à eux pour leur juste défense; alors nous pourrions nous mettre de la partie comme auxiliaires, et alors les autres<426> puissances se joindraient, soit l'une, soit l'autre, et une pareille alliance imposerait assez à la cour de Vienne pour la faire désister de ses projets. On me mande que l'électrice de Saxe veut absolument venir ici, ce qui me donnera lieu, mon cher frère, de m'étendre encore davantage sur ce sujet.

258. AU MÊME.

(Fin de novembre 1775.)



Mon très-cher frère,

Me voici sorti de mon quatorzième accès,426-a et j'espère à présent d'avoir défilé le chapelet des maux qui m'étaient échus en partage. Je prendrai toutes les précautions pour prévenir de nouvelles rechutes. Les Muzellius426-b et les médecins de sa sorte sont trop grands seigneurs pour moi; ces esculapes ont une multitude de malades à Berlin, auxquels ils se doivent, et qui périraient, s'ils ne voyaient tous les jours l'oracle de la vie et de la mort dans leur chambre. Pour moi, mon cher frère, je me traite par un grand régime, et dans quelques jours je prendrai du quinquina pour redonner quelques forces à mes nerfs épuisés et à demi perclus. Je ferai ce que je pourrai pour me remettre un peu vers le 10 du mois prochain, pour être en état de vous recevoir, mon cher frère, hors du lit. Mais ce n'est que trop parler de ma chétive carcasse. Heureusement je n'ai guère de nouvelles à vous marquer. Voici le bulletin de France, qui annonce beau<427>coup, et qui ne remplit jamais l'attente de ceux qui demandent les effets de ses prédictions. Tout se tranquillise à Moscou depuis le départ de Braniki.427-a Il semble que la Russie, mécontente de la Suède, commence à soulever l'esprit de cette nation contre le Roi. Si Sa Majesté notre auguste neveu n'y prend garde, et s'il ne s'observe pas davantage dans sa conduite, je prévois qu'il s'attirera quelque mauvaise affaire. Pour l'affaire de la Bavière, elle me paraît, mon cher frère, encore bien éloignée; l'Électeur se porte mieux que moi. Mais sur toute chose il faut savoir comment la France envisage cet objet, pour être informé avec certitude de la force des alliances de part et d'autre, et des obstacles qui pourront se rencontrer dans cette affaire; car si cela en vient à l'exécution du projet des Autrichiens, il faut s'attendre à une guerre générale, dans laquelle il ne faut s'engager qu'à bonnes enseignes. C'est en vous embrassant de tout mon cœur que je vous prie de me croire, etc.

259. AU MÊME.

Potsdam, 6 février 1776.



Mon très-cher frère,

L'accès de goutte, mon cher frère, dont j'ai souffert m'est à présent passé; reste à éviter de nouvelles rechutes. Votre amitié seule me guérirait, mon cher frère, au défaut de toute médecine. Il est sûr que les Autrichiens ont le dessein que je vous ai communiqué, que l'expédient que vous me suggérez, mon cher frère, est admirable;427-b<428> mais vous pourrez gagner la confiance du neveu, à quoi je me ferai un devoir de contribuer de ma part. Je pourrai vous instruire de toutes nos affaires et de leur connexion, dont personne même des ministres n'est instruit; et cela rendra votre personne si nécessaire, que tout le monde sera obligé de recourir à vos lumières, et de vous prier de les aider. Je crois ce moyen infaillible, et j'espère que par amour pour cet État, que nos ancêtres ont tous servi, vous ne vous refuserez pas de vouloir le soutenir, d'autant plus que vous êtes l'unique duquel l'État puisse attendre de vrais services.

On m'écrit aujourd'hui de Pétersbourg ....

260. AU MÊME.

Le 10 février 1776.



Mon très-cher frère,

J'espère à présent, mon cher frère, à l'aide de Cothenius, d'être entièrement délivré de la goutte; mais ma convalescence est lente, et j'ai bien de la peine à reprendre la force que j'ai perdue; cela durera encore quelque temps. Cependant je crois que je me ressentirai le reste de ma vie de cette dernière secousse.

Il y a longtemps que je m'étais proposé, mon cher frère, de vous parler sur le sujet que contient ma dernière lettre; je ne sais par quel hasard j'en ai été distrait; mais je vous assure que je ne mourrai tranquille sur ce qui regarde les intérêts de l'État qu'en vous en voyant en quelque manière constitué le tuteur. Je vous envisage comme le seul qui puissiez soutenir la gloire de la maison et devenir en tout genre le soutien et le pilier de notre commune patrie; et si j'ai une<429> fois le plaisir de vous parler, je pourrai m'expliquer plus amplement sur les moyens de faire réussir ce projet.

Il faut sans doute que le Potemkin soit rentré en grâce ....

261. AU MÊME.

Le 18 février 1776.



Mon très-cher frère,

On ignore le moment de sa mort; mais on est obligé à prévenir tant que l'on peut les malheurs qui peuvent arriver dans la suite. Pour moi, qui ai dévoué ma vie à l'État, je ferais une faute impardonnable, mon cher frère, si je ne tâchais pas autant qu'il est dans mon pouvoir, non pas de régner après ma mort, mais à faire participer au gouvernement une personne de votre sagesse .... Je n'ai en cela, mon cher frère, que l'État en vue, car je sais très-bien que, quand même le ciel tomberait, tout me pourrait être fort égal le moment après ma mort. Persuadé de l'amitié que vous avez pour moi, je vous ai ouvert mon cœur sur ce sujet, qui a été longtemps l'objet de mes réflexions. Je vous remercie mille fois du plaisir que vous me faites de vouloir vous prêter à mes désirs,429-a et si le ciel pouvait être touché par nos vœux, je le prierais de répandre sur votre personne les bénédictions les plus précieuses.

Orloff est parti de Dresde ....

<430>

262. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 19 mars 1776.



Mon très-cher frère,

Comme je pars demain matin,430-a je profite encore du moment qui me reste pour vous supplier, mon très-cher frère, de me conserver votre souvenir; daignez aussi me donner souvent des nouvelles de votre santé. Les vœux que je fais pour votre conservation, et l'intérêt que j'y prends, me causeront des inquiétudes durant le temps des revues et des voyages que vous entreprendrez. Je souhaite que sans incommodités vous puissiez remplir tous les objets que vous vous proposez.

Vous seriez sans doute encore plus éclairé, mon très-cher frère, sur les desseins des Autrichiens, s'il était possible de savoir au juste le nombre de troupes qu'ils rassemblent dans la Gallicie et la Lodomérie; je pense que c'est un corps considérable, et s'il est tel que je l'imagine, on pourrait donner sur cet objet des inquiétudes aux Russes, principalement si je pouvais leur montrer quelques détails sur les forces que les Autrichiens ont rassemblées. Je suis cependant très-convaincu que leur intention n'est nullement d'agir, mais plutôt d'en imposer. Il faudrait qu'ils eussent perdu toute prudence pour se hasarder entre vous, mon très-cher frère, et la Russie, tandis qu'ils ne peuvent s'attendre qu'à de très-faibles secours de la France.

Je vous rends très-humblement grâce, mon très-cher frère, pour le bulletin; la chanson est très-grossière, mais elle prouve que la Reine n'est pas aimée, et c'est un bien. Je voudrais que le roi de France s'en dégoûtât. Tout ce qui peut servir à ce dessein me paraît admirable. D'ailleurs, je crois que si les Français pouvaient trouver un autre allié, ils abandonneraient facilement l'Autriche.

<431>Je vous supplie, mon très-cher frère, d'agréer les assurances de mon tendre et respectueux attachement. Avant mon arrivée à Königsberg, je ne pourrai me rappeler à votre souvenir. Partout où je suis, j'emporte le sentiment de la reconnaissance et du parfait dévouement avec lequel je suis, etc.

263. AU PRINCE HENRI.

Potsdam, 14 avril 1776.

C'est par une rencontre bien heureuse, mon cher frère, que M. de Stackelberg431-a s'est trouvé sur votre chemin. Il est instruit de tout en Russie, et bien mieux sans doute que Solms. Pour vous donner une réponse nette et catégorique sur tout ceci, je vous dirai que je regarde comme un objet principal pour cette maison de conserver et cimenter la bonne harmonie avec la Russie. Nous en avons besoin, et la postérité peut en avoir encore plus besoin que nous. Partant de ce principe, il faudra céder sans doute à ce que l'entêtement de la Russie exigera absolument. S'il faut céder le port de Danzig, que nous obtenions le terrain qui se trouve entre l'Obra et la Silésie, ce sera une indemnisation; et si la ville de Danzig y ajoute une somme d'argent, dont on pourra acheter des terres pour rétablir les revenus que nous perdons, cela ferait un équivalent dont il faudra se contenter. Pour le lac de Goplo, s'il faut le céder, j'y consens également, regardant, en tout ceci, comme la chose principale d'avoir la Russie à nous, et que cette union soit si bien établie, que nos ennemis ne puissent la dissoudre. Je vous abandonne le reste, mon cher frère,<432> persuadé que vous n'oublierez pas les intérêts de la patrie, et que vous ne céderez que ce qui sera nécessaire pour répondre au grand objet d'être intimement lié avec la Russie. Je suis, etc.

264. AU MÊME.

Potsdam, 4 mai 1776.

J'avais bien prévu, mon cher frère, qu'il y aurait bien des difficultés dans cette négociation pour notre démembrement de la Pologne. Si nous ne pouvons pas obtenir les limites telles que le plan les contient, si nous ne pouvons pas nous accorder pour la ville de Danzig, touchant une somme annuelle touchant les revenus du port, il faudra préférer les objets permanents de l'intérêt de l'État à un intérêt pécuniaire, à la vérité fort avantageux, mais dont il faudra rabattre quelque chose en faveur de la liaison intime qu'il nous convient de conserver avec la Russie; et si nous pouvons trouver un dédommagement sur la lisière de la Silésie, il faudra s'en contenter, faute de mieux. J'abandonne tout cela, mon cher frère, à votre prudence, à votre sagesse. Vous êtes sur les lieux; vous pouvez beaucoup mieux juger que moi de ce qui peut être faisable ou de ce qui ne l'est pas, et si ce que demande l'objet important de demeurer lié à la Russie peut se concilier avec les avantages de nos revenus. Je suis charmé des bonnes dispositions du grand-duc; mais dans le moment présent, la façon de penser de l'Impératrice décidera de cette affaire, qu'il faudra finir le moins mal que possible. Je suis, etc.

<433>

265. AU MÊME.

Le 9 mai 1776.



Mon très-cher frère,

Votre chère lettre m'a causé deux sensations bien différentes : par l'une j'ai été pénétré de douleur en apprenant la mort d'une jeune princesse dont le caractère et la vertu étaient respectables;433-a par l'autre, mon cœur plein de reconnaissance s'est épanoui en apprenant par vous, mon cher frère, la confiance que S. M. l'Impératrice et son digne fils veulent bien placer en moi. Certainement ils ne s'y tromperont pas, et dans cette occasion, comme en toutes celles qui se pourront présenter durant ma vie, ils me trouveront toujours disposé de corps et d'âme à leur rendre tous les services qui dépendront de moi. Pour ne vous point arrêter par des préambules qui fatigueraient votre impatience, je vous apprends en gros que j'ai réussi dans ce qu'il y avait de plus difficile dans ma négociation, s'entend sur ce qui concerne le prince héréditaire de Darmstadt. Je vous avoue qu'il m'a touché jusqu'aux larmes. Le cœur gros de la mort inattendue de sa sœur, accablé de cette perte, il m'a dit : « Je comprends que le grand-duc doit se remarier promptement; le parti qui lui convient le mieux est celui de ma promise. Je l'aime, je m'étais promis de passer d'heureux jours avec elle; mais j'aime encore plus le grand-duc, et je lui fais le sacrifice de ma promise, et lui donnerais ma vie même, si elle pouvait lui être utile. » Non, Pylade n'en aurait pas plus fait pour Oreste, et Nisus pour Euryale. Voilà un exemple d'attachement et d'amitié qui fait honneur à notre siècle. Le prince se propose d'envoyer le colonel de Riedesel433-b à Pétersbourg pour con<434>firmer son désistement à l'Impératrice et au grand-duc. Ce prince se propose d'épouser une des sœurs de notre petite-nièce; ainsi il dit que par là il restera également beau-frère du grand-duc, ce qui lui tient plus à cœur que tout le reste. D'autre part, j'ai envoyé un courrier à notre nièce, à Montbelliard, où je lui rends compte des intentions gracieuses de l'Impératrice et du grand-duc sur le choix de sa fille, en lui marquant en même temps de quoi je suis convenu avec le prince héréditaire de Darmstadt, et je me flatte de ne point rencontrer de difficultés de ce côté-là, ainsi que pour la religion; le père étant catholique, la mère réformée, et les enfants luthériens, avec une grecque, cette famille fera la concordance des principales sectes de la chrétienté. Dès que j'aurai une réponse, je vous la ferai parvenir par courrier. Quant à ce que vous avez la bonté de me mander de l'intention où se trouve l'Impératrice d'envoyer le grand-duc à Berlin, vous devez juger combien je suis touché de cette marque de confiance, et que le grand-prince, comme tout ce qui tient à l'Impératrice, sera reçu à bras ouverts. Je me trouve heureux d'être échappé à ma dernière maladie, ce qui me procure la douce satisfaction de recevoir chez nos pénates mes plus respectables et meilleurs alliés et amis. Veuille le ciel que ces nouveaux liens qui vont se former contribuent au contentement de l'auguste famille impériale, et qu'une longue postérité, qui en sera la suite, soutienne la splendeur de ses illustres ancêtres. Comme j'ai trouvé un portrait en miniature de la princesse de Würtemberg (qui, par parenthèse, a dix-sept ans), je vous l'envoie, mon cher frère. M. de Riedesel, qui a vu la princesse, le trouve tout à fait ressemblant, et m'a dit beaucoup de bien de cette jeune personne. Je ne dois pas omettre que je dois beaucoup à l'assistance de M. de Riedesel, qui a employé toute sa rhétorique pour fortifier le Prince héréditaire dans le généreux effort du triomphe que son amitié pour le grand-duc remporte sur l'amour. Je manque de termes et d'expressions pour témoigner à la famille<435> impériale toute ma sensibilité et ma reconnaissance; tout ce que, mon cher frère, vous pourrez dire de plus fort sur ce sujet ne sera jamais désavoué de ma part. Vous qui êtes un autre moi-même, vous me remplacez à Pétersbourg, et votre cœur dira à l'Impératrice et au grand-duc ce que le mien sent pour eux, trop heureux si je puis leur en donner des preuves convaincantes avant de mourir! Pour vous, mon cher frère, recevez les assurances de ma plus haute estime et de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

La pauvre Princesse de Prusse435-a est plongée dans la plus amère douleur, et comme elle était hors d'état de parler à son frère, j'ai été obligé de m'acquitter moi-même de cette commission.

266. AU MÊME.

Potsdam, 18 mai 1776.

Je vois, mon cher frère, que vous parvenez à exécuter tout ce que vous voulez, et que tout vous réussit à souhait. J'admire votre dextérité et les peines que vous voulez bien vous donner pour nos affaires. Que le ciel répande sur vous toutes les bénédictions que je vous souhaite; car cette confiance que l'Impératrice a prise en vous à si juste titre est le lien le plus sûr de l'union des Russes et des Prussiens. S'il arrivait aussi que par la suite quelqu'un que je ne nomme pas fît quelque sottise, vous seriez toujours en état de raccommoder les choses. Quant au reste, cette négociation est en si bonnes mains, que je ne vous dis pas le mot sur ce sujet. Dès que j'aurai réponse<436> de Montbelliard, je vous la ferai parvenir par courrier, et je prépare tout ici pour votre heureux retour, étant, etc.

267. AU MÊME.

Graudenz, 7 juin 1776.



Mon très-cher frère,

Me voici rapproché de vous, mon très-cher frère, de cinquante milles d'Allemagne, et cependant il reste encore un espace immense qui nous sépare. Je viens de recevoir votre chère lettre, et je plains bien la situation du pauvre comte Panin; il est vrai qu'à son âge la perte qu'il fera ne sera pas considérable, si ce n'est la douleur et le danger qu'il va courir dans cette opération.

J'ai eu le plaisir de dîner chez vous, à Spandow; mais, mon cher frère, qu'il y a de différence de vous y voir ou de songer au terrible éloignement où vous êtes de chez nous! Cela m'afflige. Mon frère Ferdinand et moi, nous avons bu bien cordialement à votre santé. Je vous fais bien des excuses de ne vous avoir pas accusé la recette de la lettre de change; elle est bien arrivée, mais je l'ai gardée jusqu'à la réponse de notre nièce; à présent qu'elle a consenti à tout, la lettre de change lui sera rendue. Le nombre des matières importantes fait quelquefois qu'on néglige celles qui le sont le moins; cela ne devrait pas être, mais les hommes restent des hommes, quelque attention qu'ils aient. Je ne saurais vous dire, mon cher frère, combien j'ai d'embarras d'arranger tout ce qu'il faut pour la réception du grand-duc sans que rien en transpire. Jusqu'à présent vous pouvez compter que personne ne s'en doute. Il faudra pourtant faire partir cui<437>sine, domestiques, et ceux qui doivent recevoir le grand-duc, vers le 15 du mois prochain; alors il n'y aura plus moyen de déguiser ce que l'on a en vue. Notre nièce et le prince Eugène, qui absolument a voulu être du voyage, arriveront le 20 juillet à Potsdam. Il est nécessaire que je leur parle avant l'arrivée du grand-duc, pour qu'ils prennent le ton convenable à la scène qui va se passer. Ne vous moquez point de moi, mon cher frère, mais il faut que je vous avoue mon faible : j'ai une crainte, je ne sais pourquoi, qu'il ne prenne quelque maladie ou qu'il n'arrive quelque malheur au grand-duc. Je vous prie de faire que son médecin l'accompagne, et qu'il aille le moins à cheval que possible. Je ne serai tranquille que lorsqu'il sera de retour en bonne santé à Pétersbourg. Vous direz que cela sent bien le vieillard; cela peut être, mais mettez-vous dans ma place, et jugez, je vous prie, quelle chose fâcheuse ce serait pour nous tous ensemble, si telle chose arrivait. Je suis à présent occupé ici à terminer nos affaires des limites avec les Polonais, et pour accélérer cette négociation, j'envoie trois projets de cession à Benoît,437-a dont les Polaques pourront choisir ce qui leur conviendra. Depuis mon départ de Magdebourg, nous avons eu une suite de beaux jours; aujourd'hui il fait une forte pluie; demain le camp se formera, et je pars le 11 pour mes pénates. Mais j'ai des affaires par-dessus les oreilles. C'est avec les plus tendres sentiments et la plus parfaite considération que je suis, etc.

<438>

268. AU MÊME.

Mockerau, 8 juin 1776.



Mon très-cher frère,

Vos lettres, mon très-cher frère, me font, toutes les fois que j'en reçois, un sensible plaisir, et celles-ci m'ont été d'autant plus agréables par toutes les choses avantageuses qu'elles contiennent. J'écris tout de suite à notre nièce de Montbelliard pour accélérer son voyage; je l'appointerai pour le 12 du mois prochain. Si vous le croyez convenable, le comte Romanzoff, comme à la suite de l'Empereur, pourra loger au château, à Berlin et à Potsdam, ou à Potsdam uniquement, selon que vous jugerez que cela doit être. Je prépare tout, et, à vous parler naïvement, je me réjouis plus de vous revoir sitôt de retour que de tout le reste. Mais le bien de l'État ne me rendra rien difficile pour tout ce que vous jugerez convenable. Tout ce que nous avons de magnifique sera employé pour décorer le grand-duc. Mais je serai obligé d'aller vite en besogne, et à mon retour je mettrai tous les fers au feu pour arranger ce qui manque encore. Il faudra faire partir de Berlin cuisine, suite, généraux, officiers, etc. le 24 de ce mois, ou cela arriverait trop tard à Memel; et il vaut mieux que ces gens attendent quelques jours que s'il n'y avait personne à votre arrivée. Après cela, jugez, je vous prie, comment il m'est possible de faire ces sortes de choses en cachette. Je vous avoue qu'aujourd'hui je suis extrêmement fatigué. Je vous réponds, mon cher frère, en gros. Je vous en demande pardon; mais vous ne sauriez croire la multitude de très-diverses affaires qui me sont ici toutes tombées sur les bras. Je suis, etc.

<439>

269. DU PRINCE HENRI.

Schwedt, 19 juillet 1776.



Mon très-cher frère,

J'ai le bonheur de toucher au moment de vous revoir, mon très-cher frère, et de vous assurer de bouche de mon tendre attachement. Notre voyage a été très-heureux; le grand-duc se porte on ne peut pas mieux, et j'ai tout lieu d'espérer que sa santé ne sera nullement altérée par ce voyage. Lui et toute sa suite sont contents et satisfaits; dans tous les villages, de jeunes filles lui ont présenté des fleurs; dans les villes, on a ajouté des gens pour crier des vivat. Tout cela produit le meilleur effet, et tout ce que vous daignez m'écrire, mon très-cher frère, au sujet des arrangements que vous prenez à Berlin ne saurait manquer d'atteindre au même but que vous vous proposez. La célébration de la demande439-a est arrangée avec toute la magnificence possible, etc.

270. AU PRINCE HENRI.

(Berlin) 20 juillet 1776.



Mon très-cher frère,

J'ai eu le plaisir de recevoir ce soir votre lettre, mon très-cher frère, en arrivant ici. Vous n'avez certainement aucun lieu de vous presser pour arriver. L'arc de triomphe qu'on fait ne peut être achevé au plus tôt qu'à cinq heures, demain, de l'après-midi. Ainsi, quand le<440> grand-duc n'arriverait que vers les six heures, nous serions plus sûrs d'avoir tout achevé. Je ne vous écris rien sur les affaires, parce que j'aurai demain la satisfaction de vous embrasser et de pouvoir vous parler sur tout; mais il est certain que la fureur où est l'apostat d'Hippocrate440-a me sert plus que tout au monde. Il y a quelqu'un envers lequel il se déboutonne, et dans le sein duquel il répand ses secrets et son venin contre nous, car, mon cher frère, il ne vous épargne pas plus que moi. Mais il me paraît certain que la cour de Vienne a fait un traité avec la Russie au sujet de la démarcation de la Pologne, et que j'en ai été le sacrifice. Voilà le gros de la chose.

Ne craignez pas qu'il manque du monde sur le passage du grand-duc; ici, de ma chambre, je vois au delà de deux mille personnes, depuis deux heures, qui regardent l'arc de triomphe où quelques charpentiers travaillent. On loue des fenêtres dans la rue Royale vingt écus la pièce. Jugez du reste. Il se rassemble du monde de tous les côtés et de tout pays. Beaucoup viennent pour juger par leurs yeux si c'est réellement le grand-duc qui vient ici. Je m'en vais vous souhaiter le bonsoir, mon cher frère, pour me reposer et rassembler toutes mes forces pour demain,440-b vous assurant de la tendresse infinie et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<441>

271. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 9 août 1776.



Mon très-cher frère,

Je reviens de Schwedt, où j'ai quitté le grand-duc rempli de reconnaissance pour vos bontés, mon très-cher frère, et de regret de vous avoir quitté. Il m'a chargé de cette lettre pour vous, que j'ai l'honneur de vous envoyer. Je suis parti ce matin sans prendre congé. Il était trop ému hier au soir, et, ces sortes d'émotions étant préjudiciables à sa santé, j'ai cru mieux faire d'éviter un congé, de quoi aussi j'étais convenu avec le général Soltykoff. J'ai reçu à Schwedt la réponse que vous avez eu, mon très-cher frère, la bonté de m'adresser au sujet des escortes que le grand-duc désire pour lui et pour la future grande-duchesse ....

272. AU PRINCE HENRI.

Le 1er octobre 1776.

.... L'Impératrice est extrêmement contente de la princesse de Würtemberg; elle a trouvé le moyen de gagner toute la cour, et si elle continue à se conduire ainsi, son crédit augmentera de jour en jour chez l'Impératrice. Ce que je cède aux Polonais a fait grand plaisir à la cour, et j'espère, sous l'ombre de ces aspects favorables, de pouvoir proroger mon alliance avec la Russie jusqu'à l'année 1790; et, en attendant, il faudra voir comment on pourra se tirer d'affaire. Voilà exactement la situation présente des choses, et vous pouvez<442> compter que les Autrichiens n'attendent que mon départ pour mettre toutes leurs machines en jeu.

Je profite du séjour de ma sœur de Brunswic pour la préparer à la perte du Duc son mari, ce qui lui causera une sensible douleur; mais c'est un mal inévitable; ainsi il faut la familiariser avec cette idée, pour que nous la conservions. Ma sœur Amélie se remettra dans vingt-cinq jours ou trois semaines tout au plus. Elle devra sa guérison à son courage;442-a je l'admire, et je l'en aime davantage.

Les Würtemberg sont partis pour le Montbelliard, à cinq cents milles d'Allemagne de leur fille. Je suis sûr que les Français leur apprêteront à rire par les ridicules questions qu'ils leur feront au sujet des Russes. Mais peu importe. Je souhaite, mon cher frère, que vous vous portiez bien, et que vous jouissiez tranquillement à Rheinsberg des restes de la belle saison, étant avec toute la considération, etc.

273. AU MÊME.

Le 3 décembre 1776.



Mon très-cher frère,

La confiance que j'ai, mon cher frère, en vos lumières m'a rassuré des appréhensions que Solms m'avait données. Cependant je vous avoue que je ne me fie pas beaucoup à la politique russe, assujettie à l'esprit léger et peu conséquent de cette nation. Leur monarchie est si puissante, qu'elle n'a besoin d'aucun allié, et que c'est plutôt<443> par air de grandeur qu'ils entrent en liaison avec d'autres peuples que pour leur défense. Cela fait qu'ils seront toujours recherchés, et ne feront des avances envers personne. Repnin443-a est de retour à Pétersbourg. Autant que j'en apprends, la cour n'est pas trop contente de lui, parce qu'il n'a rien terminé à la Porte; mais la Porte est si épuisée et si peu en état d'agir à présent, qu'elle a emprunté neuf cent mille piastres pour avoir de quoi payer les janissaires, ce qui est sans exemple depuis la fondation de cette monarchie. J'ai envoyé ces nouvelles à Pétersbourg, telles que je les ai reçues de Pétersbourg,443-b pour rassurer l'Impératrice.

On commence déjà à parler à Paris des desseins que l'Empereur forme contre nous. Ainsi vous voyez, mon cher frère, que je reçois de tous les côtés la confirmation de l'orage qui s'élève contre nous; mais je n'ai point peur, au contraire, grande envie de donner bien dru sur les oreilles des plus perfides des hommes, et de les punir de toutes leurs méchancetés. Tous mes arrangements sont achevés dans les provinces pour accélérer la marche et l'assemblée de l'armée. Ma plaie sera guérie dans sept ou huit jours; ainsi ils n'ont qu'à venir lorsqu'ils le voudront. Voici encore un bulletin où sont jointes des nouvelles de Ferney; on y a joint un dessin de Voltaire, en caricature, qui ressemble plutôt à un vieux singe qu'à une figure humaine.

C'est dans l'espérance de vous voir bientôt que je vous prie de me croire avec la plus parfaite estime, etc.

<444>

274. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 6 avril 1777.



Mon très-cher frère,

Je ne saurais vous exprimer ma joie lorsque j'ai trouvé hier à Brandebourg la lettre dont vous m'avez honoré, mon très-cher frère. Elle est d'autant plus sensible par l'espoir que vous me donnez de vous voir demain.444-a Comment puis-je, à ce sujet, vous exprimer ma reconnaissance? Je vous supplie d'être convaincu que je n'oublierai de ma vie cette marque gracieuse de votre attention. A l'exception du sommeil et d'une grande faiblesse de poitrine, je suis remis aussi bien qu'on peut l'être après une si longue maladie.444-b J'ai voyagé avec beaucoup de lenteur, dont j'aurais honte en toute autre occasion. J'ai pourtant éprouvé qu'il m'aurait été impossible de faire autrement, l'haleine m'étant encore très-courte, et la voiture par conséquent fatigante. Vous avez daigné ajouter, mon cher frère, des nouvelles à votre lettre, et des bulletins, pour lesquels je vous rends très-humblement grâce. J'ignorais la maladie de l'impératrice de Russie, et également tous les changements arrivés en Saxe. Cette dernière affaire est affreuse dans ses circonstances, et l'Électrice mérite bien d'être comptée parmi les femmes atroces.444-c

Je ne fais que d'arriver, et me trouve surtout très-ému par vos bontés et par l'espérance de vous assurer demain, mon très-cher frère, et de ma reconnaissance pour vos bontés, et du tendre et respectueux attachement avec lequel je serai toute ma vie, etc.

<445>

275. AU PRINCE HENRI.

Le 10 avril 1777.



Mon très-cher frère,

Ce n'est pas à vous de me remercier, mon cher frère, de ce que j'ai été chez vous; cela m'a procuré une véritable satisfaction, et je vous ai trouvé mieux que je ne m'en étais flatté, ce qui me donne à présent la ferme persuasion que, si vous continuez à vous ménager comme vous le faites, vous pourrez encore vivre longtemps, et, mon cher frère, c'est un des principaux objets de mes vœux. Comme je n'ai rien de caché pour vous, mon cher frère, je vous ai confié le renouvellement de notre alliance avec la Russie.445-a Je dois cependant vous dire en même temps que l'Impératrice exige de moi sur cet article un secret impénétrable, apparemment pour ne point choquer la cour de Vienne. L'Empereur est parti le 2 de ce mois pour Paris, et il ne retournera qu'au mois de juillet chez lui. Quoique van Swieten soit un très-mauvais sujet, ce n'est pourtant que la créature du prince Kaunitz, et cette haine que l'élève nous marque, il l'a sucée à l'école de son maître. Je sais de science certaine que le prince Kaunitz a dit : « Jamais la cour impériale ne doit supporter la puissance prussienne; pour que nous dominions, il faut l'écraser. » Ces paroles sacramentales doivent se conserver dans le cœur de chaque Prussien, pour nous empêcher de nous endormir et de tomber dans une dangereuse sécurité. Il est sûr que cette maison obligera longtemps les souverains de ce pays-ci à être tout nerf, ou ils seront perdus.

<446>J'attends demain des bulletins de France, et je vous les enverrai, mon cher frère, pour vous amuser un moment.

J'ai fait l'acquisition du troisième prince de Würtemberg,446-a et je ne saurais en dire assez de bien. Ce jeune homme promet beaucoup. Je ne fais pas difficulté de le préférer à ses frères. Il ne prévient pas par l'extérieur; mais je suis très-trompé, ou ce jeune homme, s'il vit, fera son chemin. Voilà, mon cher frère, toutes les nouvelles que la stérilité de Potsdam me fournit. C'est en faisant des vœux pour votre entière convalescence que je vous prie de me croire avec la plus haute estime et la plus parfaite tendresse, etc.

276. AU MÊME.

Le 13 avril 1777.



Mon très-cher frère,

Je vous remercie de la patience que vous voulez bien avoir pour continuer encore une diète, mon cher frère, indispensable pour votre entier rétablissement. Je conçois bien qu'il vous en coûte pour vous soumettre à un régime qui vous rend l'esclave de la Faculté; mais, d'un autre côté, vous prolongerez par là vos jours, et vous me conservez un frère que je serais au désespoir de perdre.

Depuis votre maladie, il s'est passé bien des choses que je n'ai pas voulu vous communiquer, parce que vous étiez malade, et que ces choses doivent rester cachées. Voici le plan que je me suis fait, mon cher frère, et que je suis pied à pied : d'être le plus intimement lié<447> que possible avec la Russie; de veiller sur les grandes comme sur les moindres démarches de la cour de Vienne, et d'être aussi bien que possible avec toutes les autres puissances, cela pour ne me point faire des ennemis de gaîté de cœur; mais surtout d'être avec ces puissances sur un pied que, si les conjonctures exigent de nous allier, l'on soit en état d'entamer une négociation. Cela m'a si bien réussi en France, que c'est par mes insinuations indirectes qu'ils ont envoyé Tott en Turquie pour calmer la Porte et la porter à s'accommoder avec la Russie. En revanche, ils m'ont informé de toutes les calomnies que les Autrichiens leur avaient lâchées contre moi en exagérant des desseins ambitieux auxquels je n'ai jamais pensé. Je les ai détrompés facilement sur tous ces points. Reste encore à nous expliquer au sujet de la Bavière, ce que je ne presse pas encore. Ceci a pourtant produit l'effet que la cour de France m'a fait déclarer par M. de Pons447-a qu'elle se voyait sur le point d'entrer en guerre avec l'Angleterre, mais qu'elle m'assurait qu'elle ne ferait passer aucunes troupes en Allemagne; à quoi j'ai répondu que je lui étais très-obligé de cette ouverture, et que, pour y répondre, je croyais lui devoir déclarer de même que je n'étais en aucune liaison avec l'Angleterre. En me rapprochant de la France, je détruis une des machines du prince Kaunitz, qui est de faire accroire à Versailles que l'Empereur est intimement lié avec moi, et de vouloir me persuader que la cour de Vienne a la France dans sa manche. Ceci, mon cher frère, donnera lieu à d'autres explications avec les Français, par lesquelles on sera à même d'éclairer les ténèbres dont le prince Kaunitz enveloppe ses desseins. On m'écrit que l'Angleterre sollicitera dans peu ma garantie pour le pays de Hanovre; nous verrons ce qui en sera.

Pour ce qu'on dit de l'électeur de Saxe, cela part encore de sa mère, qui a semé ces bruits de changement de religion pour le brouiller avec les cours catholiques.

<448>Voilà bien de la politique. Je crains bien de vous ennuyer, mon cher frère, par tout ce fatras du système de ma conduite que je vous ai tracé; mais un vieux casanier comme moi ne peut guère fournir d'autres nouveautés que celles dont il s'occupe.

Recevez avec amitié les assurances de la tendresse et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

277. AU MÊME.

Le 17 juin 1777.

.... Nous avons ici des députés de l'Amérique,448-a qui nous proposent un traité de commerce. Je me propose de tirer en longueur cette négociation, pour me ranger du côté pour lequel la fortune se déclarera. Voilà, mon cher frère, ce que je crois le plus convenable à nos affaires; ni plus ni moins, les Français nous prennent pour deux cent mille écus de marchandises, pour les débiter en Pensylvanie.

J'ai fini pour cette année toutes les affaires qui regardent la grande finance, et j'espère de jouir à présent de quelque repos pour guérir ma jambe, si elle est guérissable. En vous priant de me croire avec toute la tendresse et la considération possible, etc.

<449>

278. AU MÊME.

Le 25 juin 1777.

.... A l'égard de messieurs les Américains, j'ai oublié de vous dire, mon cher frère, qu'ils veulent se servir du port d'Emden pour leurs pirates, ce que je n'ai pu leur accorder en aucune manière, à moins de me vouloir brouiller ouvertement avec l'Angleterre; et quant au commerce, nous ne pouvons l'entreprendre qu'avec perte, parce que les assurances pour l'Amérique sont montées à cinquante pour cent, ce qui absorbe bien au delà du profit qu'on pourrait faire avec ces colons. Mais ces gens-là ne peuvent pas nous manquer; il y a beaucoup de marchandises que nous leur pouvons fournir à meilleur marché que le reste de l'Europe, comme étoffes de laine et entoilages; ils en ont besoin, et cela établit un troc contre leur tabac, leur indigo et leurs cannes à sucre. A présent nous nous bornons à cultiver cette branche à la faveur de la marine marchande des Français, qui nous achète et transporte nos marchandises dans ce nouveau continent, de sorte que, sans choquer personne, nous profitons sans bruit de l'occasion qui s'offre à nous.

279. AU MÊME.

Le 29 juin 1777.

.... Il vient d'arriver une singulière histoire à Berlin. L'envoyé d'Angleterre449-a est allé, dans l'absence du sieur Lee, envoyé des colo<450>nies, dans l'auberge où il logeait, et lui a enlevé son portefeuille; mais il a eu peur, et l'a jeté, sans l'ouvrir, sur l'escalier de la maison. Tout Berlin en parle. Je fais semblant de l'ignorer.450-a Si l'on voulait agir à la rigueur, il faudrait défendre la cour à cet homme, qui a commis un vol public; mais pour ne point faire de bruit, je supprime la chose. Cependant je ne laisserai pas d'en écrire en Angleterre, pour que ces gens sachent au moins qu'on pourrait en agir moins modérément que je ne le fais, car ils sont impertinents.

280. AU MÊME.

Le 9 juillet 1777.

.... Saint-Germain450-b n'est pas encore venu; peut-être se ravisera-t-il, parce que je l'ai fait prévenir sur l'esprit d'incrédulité qui dominait chez nous. Je vous envoie, mon cher frère, un mémoire de ses tours d'adresse qu'il sait faire, qu'il m'a fait tenir. S'il savait faire de l'or, il s'en serait fourni lui-même; c'est un appât usé qu'il n'ose pas même mettre en avant. Pour nous, la seule façon de faire de l'or, c'est d'augmenter l'agriculture et le commerce; mais encore cela ne peut aller loin, car les matières d'exportation et d'importation sont circonscrites par nos produits et nos besoins. Ainsi, mon cher frère, il paraît assez que tant que nous demeurerons sur le pied actuel, Crésus et Montézuma l'emporteront sur nous. Il faut s'en consoler. On<451> peut être fort heureux sans regorger d'or; la tranquillité et la gaîté d'esprit tiennent lieu de tous les trésors du Pérou.

281. AU MÊME.

Le 3 août 1777.



Mon très-cher frère,

Voici des nouvelles curieuses que je vous communique, mon cher frère; je les dois à la façon honnête et cordiale de penser du grand-duc. J'ai la confiance en votre discrétion que vous n'en parlerez à personne, ni que vous n'en écrirez à notre sœur la reine de Suède, parce que le grand-duc a exigé le secret. Vous savez si, en considération d'une sœur que j'aime, je n'ai pas eu tous les ménagements pour son fils; mais cette vipère envenimée me pousse enfin à bout, et je ne le regarde plus ni comme mon neveu, ni comme mon parent. Vous avez eu votre part à ses calomnies, et vous trouverez ce qu'il vous impute touchant la Courlande. Heureusement que ses méchancetés n'ont point fait d'effet, et qu'il a découvert lui-même son indigne caractère à une cour où il aurait dû tâcher d'établir l'idée d'une bonne réputation. Quel fonds de méchanceté ne faut-il pas qu'il y ait dans l'âme de ce M. Gustave pour haïr, pour calomnier, pour persécuter des parents qui lui ont fait du bien, et jamais du mal! Cela m'indigne, je vous l'avoue, et principalement parce que cette créature atroce tient de si près à notre famille. Il a dit de même des horreurs au sujet de sa mère au grand-duc, qui l'en a sagement repris, en lui remontrant les devoirs des enfants envers ceux dont ils tiennent la vie. A présent, mon cher frère, je penserai entièrement<452> comme vous au sujet de cet indigne neveu, et je ne le ménagerai pas plus que de raison.

Pour vous dire deux mots de ma santé, vu l'intérêt que vous y daignez prendre, j'ai pris une sorte d'érésipèle à la jambe, qu'on nomme Blatterrose,452-a ce qui encore est fort douloureux. Le chirurgien452-b dit que c'est à merveille. De pareil bonheur ne peut être souhaité qu'à des ennemis. Mais il faut subir son destin. Je suis, etc.

282. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 9 septembre 1777.



Mon très-cher frère,

J'ai appris votre heureuse arrivée à Potsdam avec la plus grande joie. Vous daignez, mon très-cher frère, me parler, dans la même lettre, de votre passage par la Lusace.452-c Accoutumé à voir vos troupes, je ne suis pas étonné que la comparaison en soit peu avantageuse pour les troupes saxonnes que vous avez vues. Tout le pays, d'ailleurs, a essuyé tant de sensibles secousses, qu'il doit s'en ressentir encore.

Je me suis hâté de répondre sur le premier sujet de votre lettre; mais j'en viens à l'essentiel, c'est de vous remercier très-humblement, mon très-cher frère, de l'Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des rois,452-d que vous avez daigné m'envoyer. Je l'ai relu avec<453> toute la reconnaissance et le plus grand plaisir. Vous avez recueilli dans un très-petit volume le résumé de ce qu'on peut dire et penser sur les gouvernements. Vous avez fait le plus beau portrait des devoirs d'un souverain : ce tableau, cependant, ne peut guère être imité. Il faudrait toujours des princes doués de votre génie, et qui eussent vos connaissances. La nature n'en produit pas de cette espèce; je désirerais donc encore un chapitre utile pour un homme que la naissance place sur le trône, mais auquel la nature a refusé les dons que vous possédez. Il lui faut une marche;453-a il est impossible qu'il agisse par lui-même, et je pense que ce serait un malheur s'il le voulait. Comment peut-il faire et quels sont les moyens pour que le corps de l'État se conserve, si la tête en est faible? Ce serait un chapitre excellent pour le bon roi de Fiance. Il se peut que je me trompe, mais je le crois rempli du désir et du zèle à faire le bien; mais n'ayant pas de génie et de connaissances, il ne sait comment s'y prendre.

Je vous rends très-humblement grâce, mon très-cher frère, pour les bulletins; mais je me réjouis que les Autrichiens qui vous regardent vous trouvent encore tel, qu'on peut espérer de vous conserver longtemps. C'est l'idée la plus flatteuse pour moi, et l'objet de mes vœux et de mon espérance. Si vous daignez seulement, mon très-cher frère, ne vous point négliger lorsque vous ressentez quelques incommodités, je puis alors me flatter que votre conservation sera égale à mon espérance et à mes souhaits, lesquels partent du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

<454>

283. AU PRINCE HENRI.

Le 13 septembre 1777.



Mon très-cher frère,

Votre approbation m'est plus précieuse que celle de la multitude, parce que, mon cher frère, vous êtes un bon juge, et le peuple ne l'est pas. L'article que vous désirez, que je devais ajouter à ma petite brochure, j'en ai commis le soin à Prométhée; il est le seul qui puisse le fournir. Mes facultés ne s'étendent pas aussi loin.

Voici encore un bulletin; mais toutes ces nouvelles sont bien stériles, et le bulletier exalte sans cesse son imagination dans l'avenir, faute d'avoir pour le présent de grandes choses à annoncer.

J'ai voulu me rendre hier à Berlin. J'en ai été empêché par un maudit abcès qui s'est venu placer non loin de l'os pubis, et qui me cause de cruelles douleurs. La seule situation qui me soulage est d'être couché sur le ventre. Le chirurgien me promet que cela s'ouvrira bientôt, et qu'alors je pourrai me remettre en action. Je ne vous entretiendrais pas de ces misères, si je ne savais, mon cher frère, combien les fainéants se complaisent à fabriquer de fausses nouvelles. Ma situation, que je ne puis soutenir longtemps à cause des douleurs, m'oblige de finir, en vous assurant de la tendresse parfaite avec laquelle je suis, etc.

<455>

284. AU MÊME.

Le 6 octobre 1777.

.... J'ai lu avec beaucoup d'attention ce que vous avez eu la bonté de m'écrire louchant l'Empereur. Je conviens avec vous, mon cher frère, qu'il est bien difficile d'avoir un jugement fixe du caractère de ce jeune prince, tant qu'il est sous la tutelle de Kaunitz et de sa mère. Je veux croire que si l'électeur de Bavière décédait pendant ma vie, peut-être l'Empereur voudrait s'arranger avec moi; mais pensez, je vous prie, que je suis vieux et infirme, et qu'il ne faut plus compter du tout sur mon existence. ... Si donc, mon très-cher frère, vous avez la bonté d'ajouter ces considérations à celle que je vous ai communiquée ci-devant, vous conviendrez que je ne saurais assez prendre de mesures pour l'avenir, quoique je sache très-bien qu'aucun homme ne peut prévoir ce qui se fera quinze jours après son trépas. Je crois cependant que mon devoir demande de ne rien négliger des précautions que la prudence me prescrit de prendre, car tout ce que j'aurais omis, dans la situation où sont les affaires, tomberait à ma charge.

285. AU MÊME.

Le 12 octobre 1777.



Mon très-cher frère,

Le voyage d'ici à Berlin, mon cher frère, n'est pas celui de l'amiral Anson autour du globe; il y a encore moyen d'y arriver, principalement en voyageant en carrosse. J'ai vu beaucoup de choses, à Ber<456>lin, qui m'ont fait plaisir : ma sœur Amélie qui se portait mieux; le bon ordre des troupes; le congé que j'ai pris de notre apothicaire éternel;456-a le départ du revenant de Pons;456-b l'embellissement de la ville, et tout ce qui est maisons publiques achevé; les grands progrès de notre commerce de draps; la nécessité où nous sommes, ayant consumé toute la laine de nos produits, d'avoir recours à l'étranger. Voilà, mon cher frère, des articles dont l'amélioration me cause une véritable satisfaction. Je doute cependant que, malgré tout cela, un corps usé comme le mien ose lutter pour la durée avec le corps de l'Impératrice-Reine. Les femmes ont la vie si dure, mon cher frère! Elles remettent de l'huile dans leur lampe, et nous, nous épuisons le peu d'huile que nous avons. Dame Thérèse m'enterrera, moi et l'électeur de Bavière.

286. AU MÊME.

(Potsdam) 3 novembre 1777.



Mon très-cher frère,

Je puis à présent, mon cher frère, vous donner des nouvelles plus intéressantes que par le passé. Nous avons eu ici la comtesse Sacken, la comtesse Schwerin et madame de Heinitz. Je me suis trouvé dans cette compagnie élégante, et, ne pouvant pas voyager,456-c j'en ai profité, comme on dit, pour me former le cœur et l'esprit. Ce sont des per<457>sonnes qui feront très-bien à Berlin, sociables, aimables, et dont l'éducation tient à quelque chose de cette ancienne éducation de nos dames de Berlin. Je leur donnerai mercredi un intermezzo où dansera la fille de la Marianne, le fils d'un figurant, et une nouvelle danseuse italienne. Vous voyez, mon cher frère, que je remonte sur le tréteau de la représentation; mais j'y serai pour peu de chose.

Mes lettres de Paris contiennent à peu près les mêmes matières que celles dont je vous ai communiqué la substance : même timidité dans le ministère, même faiblesse dans le souverain; de sorte qu'il faudra une émotion violente pour tirer ces gens de la paralysie politique qui les affaisse.

Deux postes me manquent de la Russie, ce qui m'empêche de vous en rien dire.

L'on me parle de deux batailles qui se sont données en Amérique; la cour en est informée à Londres, et elle en supprime les nouvelles. De Paris, l'on annonce positivement que le général Burgoyne a été battu;457-a cependant nous n'aurons de tous ces événements des notions bien claires qu'à la fin de celte année. Toutefois résulte-t-il de ce qu'on apprend que les Anglais seront obligés de se préparer à la campagne prochaine, s'ils veulent entièrement subjuguer les Américains. Pour nous, mon cher frère, nous ne subjuguons, ni ne sommes subjugués. Il me semble que nous sommes dans le cas de ces comédiens allemands qui, pendant leurs féries, vont voir jouer les acteurs français, pour se mouler sur leur modèle. Nous observons les Washington, les Howe, les Burgoyne et les Carleton, pour apprendre d'eux ce grand art de la guerre dont on ne trouve jamais le bout, pour rire de leurs sottises, et pour approuver ce qu ils peuvent faire conformément aux règles. Sa Majesté Britannique et son conseil occupent les premières loges, nous sommes au paradis, et nos sifflets même<458> ne sont pas comptés. Le lord Bute,458-a qui est l'auteur de la pièce, pour rendre la scène touchante, devrait être pendu au dernier acte; trois sont déjà passés; ainsi, à la fin de l'année 1779, ce grand homme pourra servir d'ornement à une potence anglaise. Mais, mon cher frère, je n'y pense pas; il vous est indifférent que Bute soit pendu ou non, et je ne sais de quoi je m'avise de vous entretenir de ces balivernes. Mais les postes ont apporté peu de nouvelles; j'ai épuisé ce que nous fournissent les dames et les spectacles, et le hasard m'a fait tomber sur le sujet des goddams. Je ne finirai cependant pas cette longue missive sans vous assurer de la haute estime et de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

287. AU MÊME.

Potsdam, 4 février 1778.



Mon très-cher frère,

Je suis très-sensible, mon très-cher frère, à l'intérêt que vous prenez à ma santé. J'espère de recouvrer en quelques jours l'usage libre de la main. Mais ce sont de grandes bagatelles, en comparaison des grandes affaires de l'Europe.458-b Selon les dernières lettres que j'ai reçues de France, l'on voit la confirmation de la faiblesse du gouvernement, et le peu de parti qu'on en peut tirer; et je prévois à peu près que tout ce qu'on en pourra attendre se réduira à une neutralité. En revanche, les lettres de Russie me sont d'autant plus favorables. Sur la simple nouvelle de la mort de l'électeur de Bavière, la<459> cour de Russie, sentant l'importance de la cour de Vienne contre les lois et libertés germaniques, s'est offerte d'elle-même de me donner tous les secours, qui ne seraient que plus considérables en cas que la paix avec les Turcs puisse continuer. Mes lettres de Constantinople me font espérer aussi que, pour cette fois-ci, les Turcs ne rompront pas la paix avec la Russie. Ainsi, mon très-cher frère, vous verrez que, sitôt que nous serons sûrs de la continuation de cette paix, nos affaires ne seront pas dans une aussi mauvaise situation, et que, d'autre part, la cour de Vienne pourra se repentir de la conduite injuste, tyrannique et précipitée à laquelle elle s'est abandonnée avec l'électeur de Bavière. Je suis, etc.

288. AU MÊME.

Le 6 février 1778.



Mon très-cher frère,

Le premier usage que je fais de ma main convalescente est de vous remercier de la lettre de l'impératrice de Russie que vous avez la bonté de me communiquer. Toutes les apparences annoncent à présent que les troubles avec les Turcs paraissent se pacifier. Jamais conduite n'a été moins mesurée que celle de la cour de Vienne. Il n'y a qu'un cri dans l'Empire contre elle. Tout paraît annoncer que l'Électeur palatin chantera la palinodie, et se retournera vers nous. Pour ce qui regarde la France, vu sa mollesse, sa lâcheté et la reine autrichienne qui s'y trouve, tout ce que nous pouvons obtenir d'elle sera un traité de neutralité, dont il faudra se contenter, faute de mieux. Dans peu de jours mon courrier reviendra de Paris, et vous<460> serez informé, mon cher frère, du contenu de la réponse. La Saxe s'est jetée entièrement en nos mains; j'ai demandé à l'Électeur de s'adresser également à l'impératrice de Russie, et de lui demander sa protection; il m'enverra cette lettre, que j'accompagnerai d'une de ma part, et où je ferai valoir à l'Impératrice l'étendue de ses influences, de sa puissance et de sa gloire. Le prince Gagarin est arrivé; je le verrai après-demain, et je ferai partir au plus vite Cocceji,460-a avec toute une charge de dépêches, pour Pétersbourg. Jamais, mon cher frère, l'on n'a tant barbouillé de papier dans ma maison qu'à présent; ce sont courriers sur courriers qui arrivent de tous côtés, et des préparatifs à faire d'avance pour que l'ouvrage ne devienne pas trop lourd vers la fin. Pardon; ma main ne veut plus m'obéir. Je suis, etc.

289. AU MÊME.

Le 9 février 1778.

C'est en vous remerciant, mon cher frère, de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire que je puis vous apprendre bien des nouveautés. J'ai le traité que la cour de Vienne a fait avec l'Électeur palatin, où rien n'est fixé ni conclu, d'où il paraît que le prince Kaunitz se ménage une porte de derrière, en cas que les conjonctures ne lui conviennent pas. Mes lettres de France, quoique mon courrier ne soit pas encore de retour, me confirment dans l'opinion que j'avais de ce ministère et de la crainte qu'il a de la jeune reine; tout ce qu'on pourra obtenir de lui sera une neutralité, à quoi il se portera peut-<461>être volontiers, persuadé qu'il aura la guerre avec l'Angleterre. Le prince de Mecklenbourg s'est également adressé à moi pour des droits qu'il a sur la principauté de Leuchtenberg. De plus, on a toute espérance de faire revirer l'Électeur palatin, ou du moins de faire crier le prince de Deux-Ponts. Mais ce qui m'embarrasse beaucoup, c'est que le prince Gagarin étant arrivé, voilà M. Cocceji qui, par je ne sais quel travers, s'avise de faire le malade, et ne veut point aller à Pétersbourg. Vous voyez, mon cher frère, combien cela me vient mal à propos dans un moment où je suis surchargé de soins et d'une multitude d'affaires. Pour me tirer d'affaire tant bien que mal, j'ai jeté la vue sur Podewils qui a été dans les gendarmes, et qui est un bon garçon. Si je devais mourir, je ne saurais quelqu'un sous ma main dans ce moment pour l'envoyer là-bas. Je l'endoctrinerai de mon mieux, et je vous l'enverrai, mon cher frère, vous priant de lui faire sa leçon, en quoi vous réussirez mieux que moi. Gagarin ma apporté des lettres de chancellerie de l'Impératrice, mais aucune de main propre, quoique autrefois elle eût coutume de m'écrire elle-même. Moi qui n'entends rien aux cérémonies, je ne sais s'il faut y chercher finesse ou non. Jamais tant de testaments, de conventions, de traités, de constitutions de l'Empire ne m'ont passé par les mains comme maintenant. Je crains de devenir un petit Cujas, un Pufendorf, un animal empesé de la rouille de Ratisbonne. Mais il faut être, dans ce monde, caméléon et réfléchir les couleurs des conjonctures. Du reste, je suis dans la plus grande tranquillité pour l'avenir, résolu de faire mon devoir, soit comme scribe, soit comme militaire, et abandonnant l'avenir aux vagues destinées. Je vous embrasse, etc.

<462>

290. AU MÊME.

Le 16 février 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu votre lettre, mon très-cher frère, avec bien du plaisir, et je puis vous annoncer que mes lettres de France sont presque aussi bonnes que celles de Russie. Ils semblent déjà se déterminer à des déclarations soutenues d'armes; ils n'attendent qu'une déclaration de la cour de Vienne pour prendre un parti plus décidé. Nous aurons donc la France et la Russie. Il ne s'agit point, mon cher frère, dans l'affaire présente, d'acquisitions ou d'agrandissement, mais de réprimer une bonne fois l'ambition autrichienne, pour que son autorité ne devienne pas despotique dans l'Empire, ce qui serait à notre plus grand détriment. Ainsi, quelques propositions d'acquisitions qu'ils me fassent, je les rejetterai toutes également, très-résolu de ne remettre l'épée au fourreau que lorsqu'ils auront restitué toutes leurs usurpations. Pour la Saxe, elle ne doit pas vous causer d'embarras; appuyés comme nous le serons par la France et par la Russie, ces gens se joindront sûrement à nous pour coopérer à leurs propres intérêts. Je ne puis avoir de réponse de Vienne que mercredi; je vous la communiquerai. Je suis, etc.

<463>

291. AU MÊME.

Le 24 février 1778.



Mon très-cher frère,

Je viens, mon très-cher frère, de recevoir la réponse à mon mémoire adressé à la cour de Vienne. Cette réponse est si mal raisonnée, qu'un écolier en droit pourrait la réfuter. On y travaille actuellement, et quoique je réserve encore mes meilleurs arguments pour la fin de la négociation, la cour de Vienne ne sera pas moins réduite ad absurdum. Je crois bien que l'impératrice de Vienne veut la paix; elle aurait des conquêtes qui ne lui auraient rien coûté; mais il n'en sera pas ainsi. La France se déclare absolument pour nous, et elle agira vigoureusement. Je n'entretiens cette négociation que pour terminer mon traité avec la France et gagner le printemps. Les Autrichiens ne se doutent de rien; ils ne savent pas que la France et nous sommes d'accord. Voilà, de plus, le roi de Sardaigne qui s'offre à faire une diversion dans le Milanais. Vous voyez les Autrichiens entamés de tous les côtés, et vous comprenez bien que, après avoir signé avec la France et la Sardaigne, toutes les offres de la cour de Vienne viendront après coup. Je vous expose cette affaire telle qu'est sa situation actuelle, et vous jugerez, mon cher frère, comme moi, que notre situation n'est pas mauvaise. Voici un bulletin où vous verrez tout ce que le public de Paris juge des affaires. Je suis, etc.

<464>

292. AU MÊME.

Le 3 mars 1778.



Mon très-cher frère,

Je ne puis, mon cher frère, jusqu'ici vous rien écrire encore qui puisse vous éclaircir sur l'obscurité de l'avenir. Les Français ne donneront une réponse précise qu'au retour de leur courrier de Vienne, et vous voyez quel circuit ces nouvelles font avant qu'elles nous parviennent. Je suis entièrement de votre opinion sur la conduite de la cour de Vienne; je n'y vois que de la hauteur, de l'arrogance, de la violence, mais point d'adresse ni de bonne politique. Messieurs les Saxons me donnent aussi de l'occupation. Ces princes de l'Empire sont tous éreintés, sans énergie et sans honneur; ce prince de Deux-Ponts a été poussé à ce qu'il a fait; mais, abandonné à lui-même, il se serait livré à l'infamie comme son oncle l'Électeur palatin. Cela fait la honte de notre siècle, et j'en rougis pour l'Allemagne. On ne sait encore rien à Pétersbourg du dessein des Turcs d'en venir à une rupture. Je vous avoue que mon étonnement est extrême de la léthargie de cette puissance, et de la nonchalance dont elle traite les affaires qui tiennent à sa conservation. Voici un bulletin de France; il ne contient pas des choses évidemment vraies, mais ce sont les discours du tiers état, où l'on démêle parmi bien des fausses nouvelles quelques étincelles de vérité. Voici encore des nouvelles de Bavière et quelques nouvelles de la Silésie. Tout cela, mon cher frère, ne fournit jusqu'à présent que de faibles inductions. Ce ne sera que vers la fin de ce mois qu'on pourra juger quel tour prendra cette maudite affaire. Je suis, etc.

<465>

293. AU MÊME.

Ce 5 (mars 1778).



Mon très-cher frère,

Ne pensez pas, mon cher frère, que je me croie au bout de mes travaux. J'aperçois clairement toutes les difficultés qui s'opposent en mon chemin, et d'autres hasards auxquels les conjonctures critiques où nous nous trouvons peuvent donner lieu. C'est pourquoi je suis obligé d'aller si lentement, pour ne pas poser le pied avant d'avoir sondé si le terrain où je le mets est solide. Je sais et connais quelles pauvres espèces sont ces pauvres princes de l'Empire; aussi n'est-ce pas mon intention de devenir leur Don Quichotte. Mais, mon cher frère, laisser usurper à l'Autriche une autorité despotique en Allemagne, c'est lui fournir des forces contre nous-mêmes, et la rendre beaucoup plus formidable qu'elle ne l'est déjà; et c'est ce qu'aucun homme qui se trouve dans le poste que j'occupe ne doit tolérer. La balance des forces respectives est la seconde raison qui m'oblige à m'ingérer dans celte affaire, pour ne pas conniver à ce que l'Autriche nous devienne si supérieure, que, avec le temps, on ne puisse plus lui résister; et vous comprenez que ce sont des raisons si fortes et si importantes, qu'il faut se ranger de cet avis. Je n'ai point, à la vérité, reçu ma réponse définitive de la France; mais je m'aperçois que Goltz gagne du terrain dans sa négociation, parce que tous les ministres de France ont reçu ordre de déclarer aux cours où ils résident que la France n'était point d'accord avec l'Empereur sur ses procédés avec l'Électeur palatin, et qu'elle n'approuvait point sa conduite. Voilà un pas en avant, mais ce n'est pas tout. Or, à présent, il faut attendre le parti que ces gens prendront. Je ne crois pas qu'ils pourront s'en tenir à une stricte neutralité, vu que le prince de Deux-Ponts a réclamé leur assistance; il leur reste donc ou de<466> subjuguer la cour de Vienne par leurs négociations (ce qu'on ne me persuadera pas), ou, en cas de rénitence, de se déclarer contre eux. Il m'est impossible actuellement, mon cher frère, de deviner ce qui en sera, mais j'en dois être instruit dans quelques jours. J'ai épuisé tous les arguments qui peuvent les déterminer, soit gloire, soit foi donnée, soit intérêt, soit facilité des opérations; je vous défie qu'on en dise davantage. Mais je suis dans le cas d'un médecin qui traite un homme grièvement malade; il lui donne de bonnes drogues, et il est pourtant contraint d'attendre avec une espèce d'incertitude l'effet qu'elles opéreront. Il ne s'agit pas de bagatelles; il faut rendre l'énergie à un gouvernement paralytique, aiguillonner d'ambition des âmes impalpables, et, dans le corps d'un vieillard octogénaire,466-a réchauffer ce feu élémentaire que Prométhée déroba des cieux. Voilà, mon cher frère, de quoi s'occupe un autre vieillard presque septuagénaire, qui aurait lui-même besoin de feu pour ranimer son corps délabré et son esprit presque éteint. Je n'ai que quelques nouvelles de Silésie que je puisse vous communiquer à présent; mais ce n'est rien de bien authentique. Je suis, etc.

294. AU MÊME.

Ce 11 (mars 1778).



Mon très-cher frère,

Point de lettres de Paris. Voici des bulletins, cependant, sur la foi desquels on ne peut aucunement compter. Vous verrez par mes autres nouvelles, mon cher frère, la continuation des préparatifs des<467> Autrichiens; mais ce qui vous surprendra plus que le reste, c'est que l'Électeur palatin est sur le point de laisser pour des subsides ses troupes aux Autrichiens. Cobenzl prépare son départ; mais je ne dois pas vous laisser ignorer qu'il est instruit de bien des choses que vous dites, car il s'est lâché envers un de mes espions, et lui a dit : « Le prince Henri croit toujours qu'il n'y aura point de guerre; mais il s'apercevra bientôt avec quelle puissance il aura affaire. » Vous voudrez bien prendre toutes les précautions pour que les gens qui vous environnent n'aillent pas trompeter dans la ville, pour se donner des airs, ce qu'ils savent et souvent ce qu'ils ne savent pas. Pour moi, je prévois la guerre comme une chose immanquable; l'Empereur la veut décidément, et les armées commencent à s'assembler. J'attends encore sur une nouvelle, et alors je donnerai les derniers ordres pour les chevaux et pour ce qui s'ensuit, car je ne veux pas être pris au dépourvu. Je suis, etc.

295. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 12 mars 1778.

.... Les propos qu'on prête au sieur Cobenzl me paraissent fort douteux : d'abord je sais par son beau-frère, qui, avant son départ, me l'a assuré, que ce ministre était convaincu que vous feriez la guerre à l'Autriche; secondement on me prêterait une opinion qui est précisément contraire à celle que j'ai. Depuis le mois de janvier, j'ai été convaincu que vous feriez la guerre; mais j'ai simplement cru que des propositions de l'Autriche pourraient amener une pacification. Quant à mon opinion, je ne vous l'ai pas cachée, mon très-cher<468> frère, en vous disant qu'une guerre entreprise avec le secours de plusieurs alliés pouvait produire l'effet désirable que l'Autriche renoncerait à la Bavière, tandis qu'une guerre à force égale ne produirait rien. Si quelque chose peut autoriser l'idée que je ne crois pas à la guerre, c'est que je n'ai point fait travailler à mes équipages, chose que je n'ai pas cru devoir faire à moins d'un ordre de votre part. Je vous ai demandé à deux reprises votre intention à ce sujet, et comme vous n'avez pas jugé à propos de me répondre, je suis resté tranquille. Toutes mes espérances, mes vœux se réunissent pour que vous sortiez, mon très-cher frère, heureusement de ce labyrinthe. Si je n'espérais dans la France, j'appréhenderais beaucoup, non pas précisément des malheurs pour l'État, mais j'envisage une guerre comme très-malheureuse, dont vous sortiriez sans les moindres avantages, et après laquelle l'Autriche resterait en possession de la Bavière.

296. AU PRINCE HENRI.

Ce 18 (mars 1778).



Mon cher frère,

Sur les lettres que j'ai reçues de Vienne, j'ai été obligé de donner l'ordre pour acheter les chevaux et pour mettre toute l'armée dans un état mobile. Mon mémoire a été donné au prince Kaunitz, et, selon sa coutume, il a dit qu'il en ferait son rapport. Mais l'Empereur part pour Prague; tous les arrangements se poussent avec vigueur pour soutenir la guerre; le duc de Toscane doit venir à Vienne, comme héritier présomptif en cas de la mort de son frère. Les Saxons, qui se trouvent dans la crainte, me sollicitent de les assister,<469> et je risquerais d'une manière coupable envers ma patrie de différer plus longtemps de me mettre en défense. On commet, mon cher frère, deux sortes de fautes : les unes par trop de précipitation, les autres par trop de nonchalance. Je serais dans ce dernier cas, si, dans ce moment-ci, je ne prenais pas les mesures les plus sérieuses pour n'être pas pris au dépourvu; car voilà de quoi il s'agit. Vous voyez un peu noir dans nos affaires; j'avoue que nous n'avons pas toutes les assistances que nous pourrions désirer; mais nous ne nous manquerons pas à nous-mêmes, si le besoin le demande.

Ayez la bonté de venir ici, pour que nous puissions préparer bien des choses d'avance, dont il est à présent temps de régler les détails. Je suis, etc.

297. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 29 mars 1778.



Mon très-cher frère,

Je vous félicite, mon très-cher frère, d'avoir achevé toute la besogne avec la Saxe, et je vois avec un grand contentement que vous avez sujet d'être satisfait de la conduite de l'Électeur. Les conditions qu'il ajoute ne sont d'aucune importance, et très-équitables; l'échange des déserteurs sera très-utile pour votre armée. Quant au payement qu'ils exigent pour les fourrages dont votre armée pourrait avoir besoin, vous aurez la grâce, mon très-cher frère, de donner vos ordres à cet égard au commissariat de la guerre; cette dépense peut devenir très-nécessaire dans le moment de notre entrée en Saxe, et avant que nous approchions de l'Elbe. Comme tout au plus on n'aura besoin d'être fourni que pendant huit jours, c'est pourquoi cette dé<470>pense peut être supputée très-aisément. Sur l'ordre de bataille que vous avez daigné me donner il ne se trouve aucun bataillon de compagnies franches. Je sais qu'on en lève, mais j'ignore quels sont ceux que vous destinez pour l'armée en Saxe. Si je pouvais le savoir, je me mettrais avec eux en correspondance pour les hâter et même les aider quand je le pourrais. 11 n'y a point d'auditeur général de l'armée nommé encore, et je vous supplie de donner vos ordres, mon très-cher frère, à ce sujet. Il manque aussi un grand prévôt de l'armée, dont on a grand besoin pour la sûreté du camp, et encore des officiers comme nous en avons eu pour conduire les équipages. Je suis fâché, mon cher frère, de vous incommoder par tous ces détails; mais comme le temps presse d'y songer, je n'ai pas cru devoir différer de vous en écrire. Au reste, j'approuve très-fort tous les arrangements que vous prenez, mon très-cher frère; mais je voudrais gagner cent bouteilles de vin de Hongrie, et si les Autrichiens ne marchent pas le 17 du mois prochain pour prendre Dresde, j'espère les avoir gagnées.470-a Cette réponse de Vienne ne tardera pas d'arriver; elle doit faire connaître clairement leurs intentions, et il est à supposer qu'elle viendra incessamment. Quant aux Français, j'espère, mon cher frère, que la grande connaissance que vous avez de vos propres intérêts vous portera à ménager cette puissance, laquelle, par sa neutralité même, a une si grande influence, qu'il serait fâcheux et très-dangereux même si on les poussait à prendre un parti contraire, à quoi tout engagement avec les Hanovriens les pourrait porter. Je ne sais si les ducs de Gotha et de Weimar, qui ont quelques troupes, ne pourraient peut-être vous en donner; je crois pour sûr que vous y trouveriez au moins deux ou trois bataillons. Quant aux Russes,<471> tout dépend de la paix qu'ils doivent conclure; en attendant, il s'agit de voir si la dépêche de Riedesel que vous avez envoyée par courrier ne les portera pas à vous envoyer un secours prompt, quoique moins considérable que celui qu'on donnera, si la paix se conclut. Je ne puis plus rien dire sur la situation générale de vos affaires; quoique pas encore absolument parvenu au point où tout raisonnement cesse, je vois cependant que dans peu, tout ce qu'un État a de précieux sera abandonné à la fortune, les biens, la vie, la réputation, la gloire, la sûreté de la société. Je ne nierai pas que j'aie formé des vœux pour que ni vous, mon très-cher frère, et votre État fussiez encore exposés à une situation extrême; mais comme la chose parait au point que rien ne la pourra changer, je souhaite votre conservation, votre prospérité, avec le désir de vous être utile autant que mes faibles talents me seconderont dans l'ardeur de vous servir. Je suis, etc.

298. AU PRINCE HENRI.

Ce 30 (mars 1778).



Mon cher frère,

Vous aurez l'auditeur, le prévôt, le bourreau et tout ce qu'il faut pour la haute justice; et s'il y a encore quelques bagatelles, on pourra les arranger promptement. Je donne ici les listes des marches des troupes à Pfau,471-a pour qu'on sache chaque jour où elles sont, en cas<472> que vous ayez à leur donner des ordres en marche. Quant aux affaires étrangères, je commence à croire, mon cher frère, que nous aurons la France. Les Autrichiens ont menacé l'Électeur palatin que s'il ne leur donnait pas ses troupes, on traiterait en ennemi ses possessions du Rhin. Vous voyez par là qu'ils en veulent à Wésel. Il y a encore quelques bagatelles à régler avec l'électeur de Saxe, et tout sera fini. J'avoue, mon cher frère, que je m'étonne des sombres réflexions que vous faites dans un temps où je ne vois pas ce que nous avons à craindre. L'homme est fait pour agir;472-a et comment agirons-nous jamais plus utilement qu'en brisant le joug tyrannique que les Autrichiens veulent imposer à l'Allemagne? Dans des occasions comme celle-ci, il faut s'oublier soi-même et ne penser qu'au bien de la patrie, et ne se point flatter de choses qui ne sont plus possibles, comme de la paix. Je suis, etc.

299. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 31 mars 1778.



Mon très-cher frère,

J'attends d'être instruit des arrangements que vous faites, mon très-cher frère, par le major Pfau, comme vous daignez me le dire. En attendant, je suis sur le qui-vive. Mon régiment a ordre pour marcher. On dit ici que la garnison de Berlin doit camper le 10 près de Wusterhausen. Comme j'ignore si cela est ainsi, j'attends tranquillement d'en être informé. Il sera très-nécessaire cependant que, vers<473> le temps qu'on doit entrer en Saxe, on fasse avec les Saxons des arrangements pour la nourriture des chevaux .... Vous trouvez, mon très-cher frère, que je fais des réflexions sombres. Elles seraient telles en effet, si je ne me représentais que des malheurs, de quoi je suis très-éloigné; elles seraient légères, si je ne prévoyais que du bonheur, de la fortune, et tout plein de ces illusions que l'imagination enfante. Je crois qu'il y a un chemin de milieu qui est le véritable, et que je souhaiterais de pouvoir saisir; c'est celui qui conduit par les meilleures voies au but qu'on se propose d'atteindre. Il est le plus difficile à trouver; ce n'est qu'à force de soins et de réflexions qu'on le rencontre. Je suis, etc.

300. AU PRINCE HENRI.

(Potsdam) 1er avril 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai déjà fait écrire pour Marwitz473-a comme vous le désirez, mon cher frère. J'ai notifié à Magdebourg, en Prusse et en Westphalie que ces régiments formeront votre armée, et j'envoie Pfau à Berlin, avec la liste où ils se trouveront chaque jour, pour recevoir vos ordres. Je ne sais quels contes on fait à Berlin; je voudrais qu'on berçât les Autrichiens de pareilles billevesées. Mais il sera bientôt temps que les magasins de fourrage et la farine partent de Magdebourg pour Torgau, où, quand même ils s'y trouveraient quelques jours trop tôt, ils n'auraient rien à risquer. Mes nouvelles de Vienne me préparent à une<474> prompte rupture. Cobenzl a reçu un courrier; je crois que c'est pour se préparer à son départ. Nous travaillons à présent à une association des cercles en forme de ligue, et j'espère d'en assembler beaucoup. Les régiments de Wésel n'ont pas encore ordre de marcher, parce que j'attends si les Hollandais voudront y mettre garnison, ou qui nous y pourrons mettre ad interim. Les lettres de Russie sont admirables; j'envoie aujourd'hui par courrier à l'Impératrice la lettre du prince de Deux-Ponts. Point encore de courrier de France. Je viendrai dans peu à Berlin;474-a il faut que je sois le 8 à Breslau, pour avoir soin de mes propres affaires. Ainsi, mon cher frère, vous veillerez d'ici aux affaires de la Saxe; mais je vous conjure d'agir plutôt trop tôt que trop tard, car je vous jure qu'il ne s'agit pas de badiner avec messieurs les Autrichiens. Je suis, etc.

301. AU MÊME.

(2 avril 1778.)



Mon cher frère,

J'ai pris ce Schmettau474-b avec moi; Stutterheim, de Magdebourg,474-c se dit invalide, et demande le congé. Kalckstein, de votre régiment, a reçu son régiment; voilà un petit changement dans votre régiment. Mes lettres de Silésie m'obligent de hâter mon départ pour rassem<475>bler les troupes vers Frankenstein le 10 du mois. Je gagnerai ma gageure malheureusement. Si les Autrichiens nous déclarent la guerre, comme je le crois, il faudra que vous mettiez tout en marche le 10, pour gagner les frontières de la Bohême et couvrir Dresde. Je serai dimanche après-midi à Berlin, et je pars de là le lendemain pour Breslau. Je suis, etc.

302. AU MÊME.

Le 3 avril (1778).



Mon très-cher frère,

Je vous renvoie Pfau avec tous les éclaircissements que vous m'avez demandés. Je fais maintenant marcher quatre bataillons de Wésel pour votre armée; et s'il n'y a rien à craindre pour ce pays, le reste pourra suivre, et les deux nouveaux bataillons de Courbière et de Salenmon475-a y rester en garnison. Je sais que Cobenzl s'attend dans peu à un courrier qui doit lui apporter son rappel. Alvensleben475-b vous adressera ses dépêches de Dresde, pour que vous sachiez, mon cher frère, tout ce qu'on peut apprendre des Autrichiens. Je serai dimanche après-midi à Berlin; j'ai à parler au grand directoire475-c et à messieurs de la justice, et si vous voulez, mon cher frère, me faire le plaisir de venir ensuite, nous prendrons congé; car je continue ma route pour Breslau, où je serai le 7, et le 9 j'aurai toutes les troupes<476> rassemblées en cantonnements près de Frankenstein, pour veiller sur l'ennemi. Je m'attends au 10 à la déclaration de la guerre. Je vous enverrai un courrier, et vous pourrez vous mettre le 15 en marche pour la Saxe. Si la déclaration de la guerre ne se fait pas, je traînerai les choses jusque vers la fin de mai, que nous entrerons en action. Voici un bulletin de France qui ne dit pas grand' chose. Je suis, etc.

303. DU PRINCE HENRI.

Berlin, 3 avril 1778.



Mon très-cher frère,

Je marcherai le jour et la minute que vous le désirerez, pourvu que j'aie des troupes; mais je crois qu'il sera impossible d'en rassembler avant le 16. Cependant je vous parlerai du projet que j'ai, lorsque j'aurai l'honneur de vous voir. Si j'avais seulement deux escadrons de hussards; mais Belling est en arrière, et c'est encore un inconvénient. Il manque encore deux généraux à l'armée en Saxe, en place de Stutterheim et de Steinkeller, et même pour le général Saldern, si, comme on assure, il n'est pas en état d'aller; je vous prie de les remplacer, car sans les outils on ne peut manœuvrer. Quant au pari, je crois que vous aimeriez mieux le payer, mon très-cher frère, puisqu'il serait très-nécessaire qu'on eût six semaines et deux mois même de temps pour bien rassembler tout ce qu'il faut, et pour que les armées fussent ensemble telles qu'elles doivent l'être. Je suis, etc.

<477>

304. AU PRINCE HENRI.

Frankenstein, 10 (avril 1778).



Mon cher frère,

Je viens de recevoir la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Je dois vous avouer d'avance que j'ai perdu ma gageure, et que je vous la payerai : l'Empereur ne partira que le 20 pour son armée, de sorte que, si même il voulait agir d'abord, il ne pourrait gagner les frontières de la Saxe au plus tôt que le 28; mais je sais en même temps qu'il manque encore de bien des choses. Son projet a été de pénétrer par la Lusace; mais s'il l'a à présent, je me mettrais à ses trousses pour lui couper ses magasins, ce qui le mettrait dans l'impuissance de poursuivre sa pointe. Tout mon corps est rassemblé ici, et j'aurai tout ce qui me manque encore d'artillerie et de chevaux pour les munitions de bouche au plus tard le 18. Vous ferez bien de presser la marche des régiments de Prusse, qui sont bien lents selon mes vues. Stutterheim477-a ne sait point s'aider. J'ai écrit encore aujourd'hui à lui et à Domhardt.477-b Les régiments passeront la Vistule le 7 ou le 8, mais le gros canon et le Proviant-Fuhrwesen477-c n'y sont pas encore. Les Autrichiens veulent laisser Nadasdy avec des insurgents pour couvrir la Lodomérie et la Gallicie, signe qu'ils craignent les Russes; leurs régiments de Flandre restent encore, à l'exception de deux escadrons<478> qu'ils ont envoyés dans le Brisgau. Je sais de bonne part qu'ils se méfient des Français. Tout cela me fait croire que vous pourrez en sûreté gagner le mois de mai. S'il se passe ici la moindre chose qui en vaille la peine, je vous l'écrirai d'abord. Pour Marwitz, s'il veut avoir le titre de général-major des vivres, il l'aura. Je vais demain à Glatz pour m'accommoder un camp sur le Hochwald,478-a et je vous réponds que j'y pourrai attendre en toute sûreté la jonction des troupes de la Marche, qui ne peuvent être ici que le 1er mai; celles de Prusse ne viendront que le 7; mais pour moi, je ne m'en embarrasse pas, car j'en ai même à présent suffisamment pour la défensive. Les Autrichiens ne pourront avoir ma réponse que vers le 24 de ce mois; ainsi, quand même ils voudraient déclarer la guerre, cela ne pourrait avoir lieu avant le 1er de mai. Tout ce que j'apprendrai d'intéressant vous sera incessamment communiqué; mais par ma position actuelle je puis toujours faire avorter sûrement le projet sur la Lusace, car il n'est pas possible de fourrager encore de deux mois, et si je coupe par derrière les vivres à cette armée, elle sera obligée de rebrousser chemin plus vite qu'elle n'est venue. Dans ce moment, j'apprends que les Autrichiens forment un magasin à Reichenberg, sur les frontières de la Lusace; mais je crois qu'ils changeront d'avis quand ils apprendront notre assemblée. Je suis, etc.

<479>

305. AU MÊME.

Schönwalde, près de Silberberg,

13 avril 1778.



Mon très-cher frère,

A présent, mon cher frère, toutes mes affaires sont ici mises en règle, et j'apprends par toutes mes mouches, et par Vienne même, que les armées autrichiennes ne pourront être toutes rassemblées au plus tôt que le 25 de ce mois; donc nous sommes sûrs jusqu'au 1er de mai. Les fortes représentations de la France ont un peu attiédi la première vivacité de l'Empereur, et il croit à présent que ce n'est point être l'agresseur que d'envahir la Bavière, sur laquelle il n'a aucun droit, mais qu'il n'est question que de commettre les premières hostilités. Ce faux et vicieux raisonnement me donnera, comme je l'espère, le temps d'achever tranquillement mes arrangements, tant ici qu'à Berlin. Mes lettres de Russie sont très-bonnes, et j'espère qu'ils s'accommoderont avec les Turcs. Les Français assemblent deux corps de troupes, l'un auprès de Viset, et l'autre auprès de Strasbourg; les Autrichiens en sentent beaucoup d'inquiétude, et je vois que c'est pour parler avec479-a et montrer les grosses dents à l'Empereur lorsque nous entrerons en action, afin de l'obliger d'autant plus vite à entrer en accommodement. En attendant, nous barbouillons du papier que c'est merveille. Quand l'encre sera épuisée, la poudre aura son tour, et celle-là décidera de tout ceci plus vite que les plumes les mieux acérées.479-b Je suis, etc.

<480>

306. AU MÊME.

Schönwalde, 16 avril 1778.



Mon très-cher frère,

Je suis au désespoir des sottes difficultés que les magasiniers vous font; je leur écris aujourd'hui une bonne lettre. Il n'y a rien qui empêche les magasins de remonter l'Elbe vers Dresde, et pourvu, mon cher frère, que vous ayez du fourrage pour un mois, cela est suffisant; c'est pour le mois de mai, après lequel vous pourrez fourrager. Voici à présent l'assiette des choses. Finck vous aura montré la lettre que l'Empereur m'a écrite, et les impertinentes propositions qu'on me fait, ainsi que ma réponse.480-a L'Empereur est aujourd'hui à Troppau .... Voilà, mon cher frère, ce qui peut arriver de plus prématuré; cependant la négociation dure toujours, et j'aurai bien encore assez de matière pour la traîner jusqu'au 15 ou 20 de mai. Cependant il faut se préparer à tout, car je ne saurais vous répondre de la vivacité et du feu d'un jeune prince qui brûle d'acquérir de la gloire. Je suis, etc.

307. AU MÊME.

( Schönwalde) ce 17 (avril 1778).



Mon très-cher frère,

Je vous prie de vous souvenir qu'à la dernière guerre, vous et moi nous nous sommes souvent trouvés à la tête de vingt-six mille hommes<481> contre soixante mille ennemis, et que nous nous sommes tirés d'affaire; et à présent que, avec les Saxons, vous en avez quatre-vingt mille, et moi à peu près autant, je ne vois pas ce qui nous doit embarrasser. Si d'ailleurs cette guerre vous répugne, vous n'aviez qu'à me le dire comme mon frère Ferdinand, et vous étiez maître de vous en dispenser; mais dans le fond des choses, je ne vois pas ce qui vous peine tant.481-a Je suis ici avec mon armée, et je n'en bougerai que vous ne soyez en Bohême. Le corps des Autrichiens qui est contre moi ne saurait branler, à moins de risquer que je lui prenne ses magasins et tout. L'Empereur n'oserait hasarder présentement daller en Lusace, à moins de risquer que je lui tombe sur les derrières. Vous n'aurez donc contre vous que quinze régiments d'infanterie, soit à Teplitz, soit du côté de Lowositz; je ne vois rien là qui me fasse trembler, et vous pouvez expédier ces gens-là avant que ces quinze régiments d'infanterie qui sont dans notre voisinage puissent se remuer. Comme je vous l'ai mandé, j'ai fait camper un corps à Pischkowitz, et je compte de faire des reconnaissances jusqu'à Jaromircz, dès que je vous saurai sur les frontières de la Bohême, pour fixer sur moi l'attention de l'ennemi. De plus, un corps se trouve encore du côté d'Éger, de sorte que l'armée de Bohême est partagée en trois parties. Si vous dépostez ce premier corps de Teplitz, l'Empereur sera bien obligé de couvrir Prague et ses magasins; et supposé même qu'il voulût pénétrer avec un petit corps en Lusace, vous pourriez l'en chasser avec un détachement, car il ne saurait abandonner les frontières de la Silésie sans courir risque qu'on ruinât tous ses magasins. Pour ce qui regarde la guerre, elle est, mon cher frère, autant que déclarée; je me tue de vous le dire, il n'y a pas moyen de reculer, à moins de perdre son honneur, et cette réponse que l'on attend encore ne<482> sera certainement pas satisfaisante. Comptez donc, je vous prie, sur la guerre, et mettez de côté toutes ces idées de pacification, qui sont impraticables à présent. Le comte Finck est instruit de tout; il vous donnera, mon cher frère, avant la déclaration formelle de la guerre, le temps qu'il vous faudra pour gagner les devants en Saxe. Voilà, foi d'honneur, tout ce que je puis vous dire, car le 22 ou le 24 nous entrerons en action. Je suis, etc.

308. AU MÊME.

( Schönwalde) ce 25 (avril 1778).



Mon très-cher frère,

Je reviens des frontières de Bohême, où j'ai été pour voir par moi-même de quoi il est question. Je crois, mon cher frère, que nos ennemis se tiendront tranquilles jusqu'à l'éclaircissement de la nouvelle négociation. J'en sais les points, qui ne me paraissent en aucune manière acceptables. Cela n'empêchera pas que je profite de cette occasion pour gagner le mois de juin, qui nous est si nécessaire. J'ai encore donné des ordres aujourd'hui pour ce magasin de Dresde, et j'espère qu'on ne m'importunera plus sur ce point. Voici mes nouvelles de différents endroits. Les Autrichiens ont fait ce qu'ils ont pu pour ébranler la France, sans y réussir. Le roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre, commence à vouloir jouer un rôle en Allemagne; on pourrait l'employer pour opérer une bonne diversion en Bavière; mais nous avons encore du temps pour y penser, et ce ne sera pas, mon cher frère, la dernière lettre que je vous écrirai avant la rupture. Je vous avoue que je suis un peu fatigué; avant-<483>hier j'ai été huit heures à cheval, hier dix, aujourd'hui six; il faut un peu de repos pour un vieillard. Je suis, etc.

309. AU MÊME.

(Schönwalde) 26 avril 1778.



Mon très-cher frère,

Il ne faut pas encore crier victoire avant de savoir précisément quelles seront les propositions que fera la cour de Vienne. Pour moi, mon cher frère, j'entrevois dans cette négociation des difficultés presque insurmontables : le traité fait avec l'Électeur palatin, la prise de possession, l'hommage prêté. Comment revenir de si loin? Croyez-vous que la cour de Vienne voudra céder? Comment satisfaire l'électeur de Saxe? Enfin, mon cher frère, la seule certitude que m'offre l'avenir est de gagner du temps jusqu'au mois de juin. Voilà sur quoi nous pouvons compter, et c'est pourquoi j'ai d'abord écrit à nos messieurs, à Berlin, de quelle façon il faut employer l'argent qui est déjà assigné pour sustenter hommes et chevaux tout le mois de mai, et pour acheter le magasin en Saxe. Personne de ces gens qui sont employés à présent n'a été chargé de cette besogne la dernière guerre, et à présent je les ai si bien mis sur les voies, qu'ils pourront faire le reste sans que je les pousse pour chaque pas qu'ils ont à faire. Mes nouvelles du jour sont que les Autrichiens, craignant une révolte dans la Lodomérie, ont fait rebrousser chemin à des troupes qu'ils en avaient tirées, et qu'en tout ils y renvoient dix mille hommes. C'est autant de gagné pour nous. A présent nous pourrons déchiffrer à notre aise les mesures que les ennemis se proposeront de prendre,<484> et nous serons toujours sûrs d'avoir le temps d'arranger nos affaires avant l'ouverture de la campagne. Voici des bulletins de France et des lettres de Hanovre. Ce que le bulletier dit de Mercy484-a est très-vrai; les Autrichiens ont vu nettement échouer leurs négociations à Versailles; le prince Kaunitz en est piqué au vif. Je suis, etc.

310. AU MÊME.

(Schönwalde) 29 avril 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai été voir hier mes bons alliés de la Marche, qui sont arrivés en bonne santé; demain arrivent mes alliés prussiens, et avec leur secours nous serons en force. Je n'ai rien à vous dire, mon cher frère, de la négociation de paix, qui semble oubliée et languissante; pour moi, qui n'ai pas autant de foi qu'un grain de moutarde,484-b je crois aussi peu à cette négociation qu'au miracle des sept pains.484-b Mais cela sert à gagner du temps, et voilà probablement à quoi cela pourra mener. Vous ferez fort bien, mon cher frère, d'envoyer des troupes à Cottbus; mais il faut calculer avec la chambre de la Nouvelle-Marche quel nombre vous y pourrez placer ....

<485>

311. AU MÊME.

( Schönwalde) 6 mai 1778.



Mon très-cher frère,

Je réponds premièrement, mon cher frère, au sujet de la lettre que l'impératrice de Russie vous a écrite. Je vous avoue que je la trouve un peu froide et sèche. Vous pourriez cependant lui répondre que, en conformité de ses idées, on faisait tout pour s'accommoder, sans cependant savoir si l'on pourrait y réussir, et que le système et le maintien des constitutions germaniques était un point de si grande importance, que, au cas que la cour de Vienne ne voulût pas se modérer, il faudrait bien que les armes en décidassent.

J'en viens présentement à votre seconde lettre, qui demande plus de détails de ma part. Je commence par ce qui regarde la paix, et vous saurez sans doute que Cobenzl a commencé de parler;485-a et voici les points sur lesquels doit rouler la négociation : 1o que la cour de Vienne indemnise l'Électeur palatin, pour qu'il puisse contenter l'électeur de Saxe; 2o que la cour de Vienne renonce aux fiefs qu'elle a en Saxe, en faveur de cet électeur; 3o que, pour ôter d'avance les aliments qui pourraient produire une nouvelle guerre, l'on convienne de l'arrangement des successions de Baireuth et d'Ansbach. Voilà, mon cher frère, de quoi il s'agit, et comme je ne lis pas dans le cœur des hommes, je ne saurais vous dire si nous pourrons nous accommoder sur tous ces sujets avec les Autrichiens, car vous voyez de tous côtés des difficultés énormes. D'autre part, l'on croit à Vienne que votre armée n'est qu'un corps qui se doit tenir sur la défensive, et je suis sûr que le projet de l'ennemi est de porter et d'établir le théâtre de la guerre en Saxe. Pour vous faciliter les moyens d'arriver aussi vite que les Autrichiens, c'est de vous faire appeler en Saxe quand le<486> comte Finck et Hertzberg jugeront que la négociation est sur le point de se rompre. Cela peut vous faire gagner quatre jours; de plus, si vous avancez un corps à Cottbus et Peitz, vous gagnez encore du temps par là; mais il reste toujours certain que les Autrichiens sont plus près de Dresde et de Zittau que vous ne l'êtes. Or, mon cher frère, quand Cobenzl sera entré en matière, je vous dirai bientôt ce que j'augure de la paix; si l'on donne satisfaction au Palatin, si l'on entre dans les propositions que je vous ai marquées, il n'y aura sans doute point de guerre, parce que, la cause étant levée, les effets ne peuvent plus avoir lieu; mais je doute que la cour de Vienne pousse sa modération aussi loin, et je crois qu'elle se roidira plus que vous ne pensez, par morgue et par hauteur. Si cela en vient à la guerre, il faut sans doute, mon cher frère, que vous soyez le premier en action. Mais, pour vous favoriser, j'ai dessein de faire, de mon côté, des incursions en Bohême, et de donner de ce côté des jalousies, comme si mon intention était d'y entrer avec toute l'armée. De cette façon, j'attirerai toujours un corps d'ennemis vers Königingrätz, ce qui facilitera vos opérations, et quand je vous saurai au delà de Dresde, alors je marcherai en Moravie, où il faut nécessairement qu'une bonne bataille décide du reste. En attendant, mon cher frère, le comte Finck vous avertira de tout; mais, quoi qu'il arrive, cette négociation ne peut être rompue qu'au mois de juin. Cependant, si les Autrichiens veulent véritablement la paix, et que je voie jour à un accommodement, je vous le manderai moi-même. Je suis, etc.

<487>

312. AU MÊME.

Le 7 juin 1778.



Mon très-cher frère,

Moi qui fais toujours des vœux pour votre conservation et pour tout ce qui peut vous être agréable, j'ai été frappé plus qu'un autre des idées sinistres que vous me présentez, et j'espère, mon cher frère, que tout ce que je vous écris sur ce sujet sera peine perdue. Mais si vous deveniez malade, il y a le prince de Bernbourg,487-a auquel conviendrait le commandement de l'armée, en lui adjoignant Möllendorff, avec des instructions que vous lui donneriez comme si elles étaient de moi. Les Saxons ne sont que des auxiliaires, et leurs généraux ne peuvent prétendre au commandement de mon armée, le triple plus forte que la leur, et dont je dirige et paye toutes les opérations. Il se peut que les Saxons se flattent que nos négociations réussissent, et que cela cause leur relâchement; ils seront toutefois bientôt détrompés par la communication que nous leur faisons des propositions peu convenables des Autrichiens. Il est vrai que Cobenzl attend encore un courrier, mais je ne m'attends à rien de bon de la part de la cour de Vienne; elle n'a négocié qu'en intention de gagner du temps pour rassembler toutes ses troupes, amasser ses magasins, et fortifier ses positions. Cobenzl n'a point été instruit de ses véritables desseins; il a été trompé le premier, et à présent encore qu'on négocie, voilà les troupes de Flandre qui marchent pour la Bavière, et des insurgents hongrois qui arrivent en Moravie. Tout cela, certainement, ne dénote aucune envie de faire la paix, mais bien de soutenir à toute outrance les usurpations faites en Bavière. Selon mon<488> calcul, mon cher frère, nous en avons encore pour dix jours de négociations, avant que tout soit rompu. Je suis, etc.

313. AU MÊME.

Le 17 juin 1778.



Mon cher frère,

Je suis bien fâché que vous voyiez tout en noir, et que vous vous représentiez un avenir funeste, quand je ne vois, de mon côté, que de ces sortes d'incertitudes qui précèdent tous les grands événements. Il n'y a point de gloire, mon cher frère, qu'à surmonter de grandes difficultés; dans le monde, on ne tient aucun compte des choses qui ne coûtent aucune peine. Voici une lettre de Vienne ....

314. AU MÊME.

Le 21 juin 1778.

.... Quant à mon projet de campagne, je ne saurais le changer sans tomber dans de grands inconvénients et commettre de lourdes fautes; mais je ne précipiterai rien avant d'apprendre que vous avez déblayé cette troupe qui se trouve en Bohême, sur votre chemin. Je le répète encore, mon cher frère, l'ennemi ne saurait se mettre dans une plus mauvaise position que celle qu'il a choisie; ce ne sont que<489> des détachements, mais point d'armée. Dès qu'une couple de ces corps sera raflée, la bredouille se mettra dans tout le reste. J'aurai de Vienne la réponse de Kaunitz par Riedesel, et je l'enverrai à Berlin; mais vous pouvez compter que celte cour ne se prêtera à aucune des conditions acceptables qu'on lui a proposées, et qu'il faudra que l'épée en décide. Que cette hauteur vienne de l'Empereur ou de Kaunitz, peu importe; ni plus ni moins, il faudra prendre les canons pour les avocats de notre cause;489-a ni ma plume ni ma voix n'ont l'efficace des sabres et de l'artillerie, et vous devez me connaître assez, mon cher frère, pour ne pas me soupçonner de reculer après m'être avancé dans les négociations au point où j'en suis. Tout ira bien; bon courage et confiance en soi-même, et je vous réponds que Joseph, tout César qu'il est, apprendra à mettre de l'eau dans son vin. Voici, mon cher frère, un Dialogue qu'a fait un poëte autrichien; je l'ai eu de la Bohême. Vous pourrez juger par là de la verve des beaux esprits bohémiens. Je suis, etc.

315. AU MÊME.

Ce 27 (juin 1778).



Mon cher frère,

Je viens de recevoir dans ce moment la réponse des Autrichiens, qui, bien loin de stipuler la moindre réversion pour l'électeur de Bavière, et ne s'expliquant qu'en termes vagues sur le sujet de la Saxe qu'ils peuvent expliquer à leur gré, ne veulent rien annoncer de positif dans cette dépêche, comme vous le verrez en la lisant. Je me<490> vois obligé de leur déclarer la guerre. Ma dépêche arrivera le 30 à Berlin. Vous pourrez marcher le 1er, et la déclaration partira deux jours après. A présent je vois par la dépêche de Riedesel que les Autrichiens veulent avoir quarante mille hommes en Bavière, de sorte qu'ils seront obligés de détacher de Bohême et de Moravie vingt-trois mille hommes. Voilà donc pourquoi ils évacuent les frontières de la Silésie. Je crois toutefois que les nouvelles que vous pourrez tirer de Saxe vous donneront le plus de jour dans ceci; car je ne me fie pas assez à ce qu'on écrit de Vienne, et, dans des choses de cette importance, il faut que les événements soient bien constatés pour pouvoir compter dessus. Les deux régiments de hussards se mettront en marche le 2 juillet; ils pourront être à peu près le 8 à Dresde. Je suis, etc.

316. DU PRINCE HENRI.

Ubigau, 7 juillet 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai eu un moment bien heureux en apprenant, mon cher frère, que vous entrez en Bohême avec toute l'armée, et que vous y serez comme aujourd'hui le 7. Si quelque chose peut déconcerter les mesures de l'ennemi, ce sera cette entreprise; car si les Autrichiens ont un gros corps de troupes vers la Lusace, il est possible que j'empêche leurs opérations tant que je suis en Saxe. Mais dès que j'entre en Bohême, il est impossible que je laisse un gros détachement en arrière; car pour entrer en Bohême, il faut nécessairement que je divise l'armée en plusieurs corps, afin de trouver un endroit par où<491> percer. Les deux passages vers Möllendorff, par les mesures qu'ils ont prises, sont impraticables; il faut donc monter plus haut, et je me trouve alors très-éloigné de la Lusace. J'y laisserai cependant un petit corps qui puisse aisément se mettre en mouvement et garantir Berlin, en cas de nécessité; et je passerai demain la rivière pour camper la première ligne près de Dresde, afin de pouvoir marcher en avant, s'il est nécessaire, ou être à portée de faire repasser la rivière à une partie des troupes. Je resterai quelque temps dans cette position, pour voir ce que feront les Autrichiens, pour attendre ma boulangerie, pour arranger le pain; et, d'après les nouvelles que je recevrai, je prendrai les mesures convenables.

L'Électeur, que j'ai vu à Moritzbourg, est très-bien disposé, et je puis assurer que tout le pays paraît être de la meilleure volonté. J'ai des assurances à vous faire, mon très-cher frère, de la part de l'Électeur, de son attachement et de la constance de ses sentiments. J'ai vu le prince Charles, appelé duc de Courlande, à Elsterwerda, lequel m'a également témoigné combien il est dévoué à votre personne.

Les régiments sont arrivés en très-bon état; il n'y a que trois hommes désertés, qu'on reprendra sans doute. Il n'en est pas ainsi des valets polonais auprès de l'artillerie; leur défection nous causera de l'embarras. J'ai reçu tout à l'heure la nouvelle que les Autrichiens ont occupé Zittau avec trois cents Croates. Cette ville est une langue de terre qui s'avance en Bohême; elle ne peut nous nuire, et j'espère que dans quelque temps d'ici ils n'auront pas un homme en Saxe. Je suis, etc.

<492>

317. AU PRINCE HENRI.

Camp de Welsdorf, près de Jaromircz,
10 juillet 1778.



Mon très-cher frère,

Je suis venu avec une grosse avant-garde me planter vis-à-vis de l'Empereur, qui, comme Lacy et le prince Albert, se trouve dans le camp de Jaromircz. Ce camp s'étend de Jaromircz au delà d'Arnau. J'ai examiné tous les endroits où j'avais espéré de pouvoir passer, mais j'en ai reconnu l'impossibilité, dont la principale consiste dans des défilés où jamais nous ne pourrions traîner l'artillerie avec nous. Je sais que tout le corps de l'Empereur, celui d'Ellrichshausen, et le corps du prince Albert, se trouvent vis-à-vis de moi. Des déserteurs, des prisonniers et des paysans font également cette déposition, de sorte que, vu l'impossibilité de rien faire de décisif de ce côté, j'ai résolu d'envoyer le Prince héréditaire, à la tête d'un gros corps, en Moravie, pour y faire une diversion qui oblige l'ennemi de détacher de ce côté-là. En ce cas, je détacherai à mesure de l'ennemi, et j'espère d'y attirer tous ces gens-ci; et comme ils n'auront pas le temps de se fortifier là-bas comme ils l'ont eu ici, j'espère qu'une occasion assez favorable pourra se présenter pour que nous gagnions quelque avantage sur eux. Il n'y a que Loudon contre la Saxe.

NB. L'Électeur palatin se repent de ses sottises, et, selon ce qu'on me mande, protestera contre tout ce qui s'est passé; ni plus ni moins, le droit canon décidera de tout ceci. Je suis, etc.

<493>

318. DU PRINCE HENRI.

Camp de Plauen, 13 juillet 1778.



Mon très-cher frère,

Notre boulangerie n'est arrivée qu'hier. Avant le 16, l'armée ne peut être fournie de pain pour neuf jours, et avant ce moment je n'ai rien pu entreprendre. Il n'y a que deux projets que je puisse avoir, l'un de passer en Bohême par le Basberg, route principale, et d'autres routes mauvaises où le canon ne saurait passer. Mais ce projet m'expose à tout plein d'inconvénients : 1o j'entre en Bohême par des corps séparés les uns des autres; 2o j'ai toutes les difficultés pour les vivres; 3o je cours risque que le gros de l'armée se jette en Lusace; j'aurais alors tous les défilés derrière moi, il me serait impossible de pouvoir parer à tous les coups qui pourraient être portés par là. Voici donc à quoi je me détermine. Je prends tous les arrangements comme si j'entrais de ce côté-ci en Bohême; mais je ferai jeter deux ponts sur l'Elbe, près de Pirna. Je marche sur Stolpen et Neustadt. Je détache un corps qui prend Tetschen. J'ai toutes les hauteurs de ce côté de l'Elbe pour moi. Tous les retranchements qu'ils ont faits leur deviennent inutiles; je puis peut-être brûler leurs dépôts à Aussig, Lowositz et Leitmeritz; j'empêche que l'on détache vers votre armée, mon cher frère, et je favorise vos opérations. Je puis traîner mes vivres sur la rivière jusqu'à Königstein; je couvre tout notre pays, et, si le sort me favorise, je puis, en faisant cette marche vers Leipa, et ma droite vers l'Elbe, repousser Loudon, qui est à Niemes, et qui vient tous les jours vers Zittau, où les gens lui ont parlé; je puis le séparer de l'Elbe, et peut-être, avec le temps, m'ouvrir une communication avec vous. S'il est possible que vous détachiez quelque chose à ces gens qui sont vis-à-vis de moi, entre Niemes et Gabel, je vous réponds que je favoriserai tout de mon côté,<494> et que j'espère du succès de mon entreprise, dont personne ne se doute. Je laisse un corps considérable de vingt bataillons de ce côté-ci; et comme j'espère que le camp que l'ennemi a pris près d'Aussig pourra être mis en désordre par les hauteurs que j'espère occuper de l'autre rive de l'Elbe, alors, obligé à la retraite, le corps qui reste au camp de Gamig entre par ce côté-ci en Bohême. Voilà du moins tout ce qu'il me paraît que je puis faire de mieux dans les circonstances où je me trouve. Je suis, etc.

319. AU PRINCE HENRI.

Camp devant Jaromircz, 16 juillet 1778.



Mon très-cher frère,

Un dieu, mon cher frère, vous inspire le beau dessein que vous me communiquez par votre lettre du 13; rien de plus sage ni de mieux imaginé que ce que vous vous proposez d'entreprendre. Sur ce projet admirable j'ai pris la résolution de régler d'abord toutes mes opérations. Je n'ai envoyé que sept bataillons en Haute-Silésie, qui seront suffisants pour contenir les ennemis qu'ils ont vis-à-vis d'eux. Ici je vais faire d'abord un détachement vers Arnau, pour contenir l'ennemi, et même voir ce qu'on pourra entreprendre de ce côté. Je fais avancer ma boulangerie à Nachod, pour pouvoir suivre l'ennemi sitôt qu'il décampe, et pour pouvoir le pousser, au cas qu'il se tourne de votre côté. Vous pouvez être persuadé que je vous seconderai selon tous les moyens que j'en ai, et que je ne négligerai rien pour vous rendre vos opérations faciles, ou pour suivre l'ennemi autant que le permettront mes magasins. D'ailleurs, je loue et bénis le ciel<495> du sage et admirable projet qu'il vous a suggéré. Ici tout va fort bien pour nous; l'ennemi se restreint dans une défensive rigoureuse, et qui doit lui porter préjudice à la longue. Je suis, etc.

320. AU MÊME.

Camp devant Jaromircz, 22 juillet 1778.

Je suis charmé, mon cher frère, du parti que, selon votre lettre du 19, vous avez pris de suivre le beau dessein que vous avez conçu. L'avantage qui vous en reviendra sera de nettoyer l'Elbe, de prendre Leitmeritz, qui est à dos de Loudon, de prendre sa tête de pont de revers, et par conséquent de l'obliger de décamper pour se mettre à Budin, derrière l'Éger. Vous aurez encore l'avantage de prendre à revers ces troupes qui sont à Gabel, ainsi que vers Reichenberg, ce qui dégage la Lusace des incursions qu'on aurait à craindre par cette voie; après quoi vous pourrez repasser l'Elbe à Leitmeritz, et entreprendre ce que vous jugerez faisable et à propos. De mon côté, je trouve des difficultés presque insurmontables pour l'offensive. J'ai un corps à Kottwitz, près d'Arnau; d'Alton campe à Arnau, et un nommé Lattermann est posté entre Nieder-Langenau et Hermannseiffen. Je n'ai pas encore pu faire assez reconnaître le pays pour vous marquer ce qui sera faisable de ce côté, et ce que nous pourrons entreprendre, ou ce que la prudence nous interdira. Toutefois vous pouvez être assuré que je ne négligerai rien de possible, et qu'il n'y aura que les choses imprudentes que je n'entreprendrai point. Je vous envoie un croquis du camp autrichien. Le poste d'Arnau est fautif, parce qu'il est à un mille et demi de Königinhof; d'ailleurs, vous<496> pourrez par ce dessin vous faire en gros une représentation du camp des Autrichiens et du mien. Ajoutez à cela que toutes leurs flèches sont minées, et je me flatte que vous ne désapprouverez pas ma circonspection. Mais dès que vous aurez pris Leitmeritz, et que vous aurez repassé l'Elbe, il ne me restera d'autre projet que d'attirer par des détachements la guerre en Moravie, où le terrain, moins revêche, me fournira peut-être quelque occasion favorable de donner sur les doigts à cette maudite engeance et de prendre la Bohême en Moravie. Je suis, etc.

321. DU PRINCE HENRI.

Jörgenthal, 1er août 1778.



Mon très-cher frère,

L'ennemi ne s'est pas attendu que nous entrerions par Schluckenau et Rumbourg en Bohême, à cause des chemins horribles que nous avons eus à passer, et que nous avons encore devant nous. C'est ce que m'a dit un officier prisonnier. J'espère demain gagner les débouchés vers Leipa. Le général Möllendorff vise sur Tetschen, et a passé hier quatre abatis. Il y a eu des pandours brûlés dans une maison. Nous avons en tout une centaine de prisonniers. J'ai cinq corps qui ne peuvent pas se joindre aisément; mais il n'y a pas moyen de passer par cet horrible pays sans avoir ses flancs garnis. Voici mes nouvelles ....

<497>

322. DU MÊME.

Camp de Röhrsdorf, 3 août 1778.



Mon très-cher frère,

Je me suis mis en marche hier pour venir jusqu'ici. J'ai le bonheur d'avoir Gabel. J'ai Zwickau, où j'ai un débouché pour Zittau. Je suis obligé d'aller très-prudemment, car si jamais ma retraite était coupée, il n'est pas possible de se tirer d'ici. Si vous allez en Moravie, je ne puis rester en Bohême. En voulant s'approcher de l'Elbe, on garde tous les défilés derrière soi, et il faut les avoir vus pour s'en former une idée. Le général Platen campe à Gamig; le prince de Lichtenstein est dans ses redoutes d'Aussig et Türmitz. Loudon a été à Neuschloss; de là il a été à Niemes, et hier il est allé à Hünerwasser et Weisswasser; il veut nous tourner par la gauche, du côté de Gabel. J'y fais retrancher les Saxons jusqu'aux dents. J'y ai Belling497-a et le corps de Podjurski.497-b Malgré le succès de cette entreprise, je ne la tenterais plus, si l'on voulait me donner trois royaumes. Avec mille hommes et deux canons, toute l'armée eût été arrêtée sans pouvoir passer. Si un corps de votre armée pouvait passer, je suis certain que Loudon serait très-embarrassé. Du reste, il est impossible que j'aille plus loin. Je ferai demain une marche en avant, où je rassemble un peu plus l'armée; mais je suis obligé d'établir ma boulangerie à Zittau, et il faut quatre jours pour aller et revenir. Nos chevaux sont abîmés par les chemins. Je ne crois pas qu'il soit prudent de m'arrêter ici trop longtemps. C'est d'ailleurs un pays de bois et de rochers. Nous avons eu quatre bataillons à notre dos, qui s'étaient<498> égarés dans les fonds; ce sont ceux-là que nous avons ensuite tous pris; mais cela prouve aussi la difficulté du pays. D'ailleurs, il faut le connaître, et ce n'est qu'en envoyant des officiers avec les patrouilles que je fais reconnaître et dessiner les chemins. Sans ce secours, je ne me tirerais pas d'affaire. Je fais venir la grosse artillerie à Zittau, et, si j'en ai besoin, je l'attire à moi, mais pas plus tôt que je verrai clair dans les démarches de Loudon. Mon bonheur est que personne ne s'est douté de cette entreprise; c'est aussi sur quoi je me suis reposé. Elle serait d'ailleurs trop téméraire, et je ne conseille à personne au monde de l'imiter. Au reste, je serai satisfait si le petit succès que j'ai eu, joint aux peines d'esprit et aux fatigues du corps, mérite votre satisfaction. Ce seront les derniers services que je pourrai rendre. Je ferai les derniers efforts pour soutenir cette campagne; mais mes forces ne vont point au delà, et je suis hors d'état de supporter le poids d'une charge qui demande une continuelle sagacité d'esprit, jointe à un corps ferme et robuste.498-a Je suis, etc.

323. AU PRINCE HENRI.

Le 6 août 1778.



Mon très-cher frère,

Je vous remercie mille fois, mon cher frère, du beau coup que vous venez d'exécuter; les gratifications seront toutes expédiées selon que vous le désirez.498-b Je souhaite de tout mon cœur que votre santé ne<499> souffre pas de ces fatigues, et que vos forces se remettent. J'ai remarqué aujourd'hui à l'armée autrichienne qu'elle avait essuyé un échec, sans pouvoir deviner sûrement ce qui en était, et je crois que l'Empereur sera un peu fâché contre vous, mon cher frère; mais, à ce prix, je ne doute pas que vous n'ayez toute l'envie de mériter encore sa colère. On nous a brûlé aujourd'hui cent chariots de farine; mais c'est une bagatelle, et vous avez mis un bon emplâtre sur cette plaie. Ainsi je n'y pense plus. Veuille le ciel conserver vos jours précieux! Soyez persuadé que ce sont mes vœux les plus sincères, étant, etc.

324. AU MÊME.

Camp devant Jaromircz, 7 août 1778.

Vous avez fait, mon cher frère, beaucoup plus que vous ne croyez; vous avez enlevé un corps d'Autrichiens en Bohême. Cela est beaucoup; mais votre lettre à l'impératrice de Russie a produit plus qu'une bataille. Elle s'est tout de suite résolue à se déclarer ouvertement pour nous; elle veut chasser les Autrichiens de la Lodomérie et de la Pococie.499-a Quelle diversion! Et elle veut forcer la maison d'Autriche avec une pension annuelle de mille écus, pour le lieutenant-général de Belling; trois lettres de noblesse et autant d'ordres pour le mérite, pour le major Dehrmann et pour les capitaines de cavalerie Wildberg et Günther; enfin, neuf ordres pour le mérite et trois avancements, sans désignation spéciale.<500> à rétablir l'équité et la justice en Allemagne. Que ne vous dois-je pas! Soyez sûr que ce souvenir ne s'effacera qu'avec ma mort, et que, pour peu que je sois en état de le faire, ma reconnaissance ne sera pas stérile. Je suis, etc.

J'ai reçu aujourd'hui cette nouvelle.

325. AU MÊME.

Camp devant Jaromircz, 11 août 1778.

L'Impératrice-Reine, mon cher frère, m'a écrit, et m'a fait faire une proposition assez singulière, à savoir, qu'elle voulait restituer toute la Bavière, à condition que je renonçasse à jamais à la succession d'Ansbach.500-a Il faut battre ces b...... pour leur inspirer des sentiments plus raisonnables. Je suis, etc.

326. AU MÊME.

Camp devant Jaromircz, 12 août 1778.



Mon très-cher frère,

Mes nouvelles d'aujourd'hui, qui se confirment de divers côtés, sont que l'armée de l'Empereur a renvoyé ses équipages, que tous les<501> paysans ont reçu ordre de se retirer vers Czaslau. Il y a donc toute apparence que la crainte que vous leur inspirez, mon cher frère, sur leurs derrières, pourra les obliger à décamper; car toutes les nouvelles disent qu'ils se font préparer un camp à Czaslau. Si tout cela arrive, je les suivrai jusqu'où je le pourrai, pour les vivres et le pain, pour engager une affaire d'arrière-garde, pour peu que cela fût possible. J'ai cru en tout cas devoir vous mettre au fait de ce que je pourrais faire, si cela arrive, pour que vous puissiez également prendre vos mesures en conséquence; alors nous trouverons de quoi vivre, et, d'une manière ou de l'autre, nous pourrons porter préjudice à nos ennemis, sans compter ce qu'opérera la diversion des Russes. Je suis, etc.

327. DU PRINCE HENRI.

Camp de Niemes, 15 août 1778.



Mon très-cher frère,

Je souhaite de tout mon cœur, mon très-cher frère, que la nouvelle que vous daignez me donner par votre lettre du 12 se confirme; mais, pour parler franchement, j'en doute. Les deux armées ennemies ont une position trop avantageuse, et je ne vois pas ce qui pourrait les obliger à la quitter. Elles sont à proximité de s'entre-secourir. L'Iser a des bords escarpés, l'Elbe est fortifiée, et Loudon travaille, à ce qu'on me dit, à faire des ouvrages de défense. Si je pouvais leur donner des jalousies sur quelque objet; mais je n'en vois pas le moyen. Je voudrais de grand cœur attaquer Loudon, pour finir cela d'une manière ou d'autre; mais 1o ils ont rompu tous les ponts sur l'Iser;<502> 2o la proximité des deux armées, qui ferait qu'on ne pourrait pas même profiter d'une victoire; 3o leur position avantageuse, et tous les obstacles des défilés avant de parvenir à eux; 4o au cas qu'un malheur m'arrivât, la difficulté de la retraite et le peu de probabilités de sauver l'armée dans cette circonstance. J'ai pris une position qui couvre mes convois; tant que l'ennemi agit avec force, rien ne peut pénétrer sur nos derrières, mais elle a l'inconvénient d'être très-étendue, et je ne puis me resserrer sans abandonner ma gauche, ce qui me perdrait entièrement; et si j'abandonne la droite, je cours risque pour le corps de Platen. Si je voulais me rapprocher de l'Elbe, d'abord il me faut douze jours pour faire parvenir ma boulangerie sur Leitmeritz. Si alors je reste de ce côté, Loudon envoie vers Reichenberg, et peut pousser ce détachement aussi loin qu'il veut. Si je passe l'Elbe, il restera de ce côté-ci. Sans doute que j'enverrais un corps en arrière pour couvrir la Lusace. Mais Loudon peut toujours mesurer la force de son détachement. Il n'a rien à appréhender pour Prague, car, si je voulais y marcher, je lui prêterais le flanc. D'ailleurs, dès que je passe l'Elbe, ses troupes légères infestent ses bords,502-a et mes transports sur l'Elbe n'ont plus lieu. D'ailleurs, l'Elbe est basse; il faut beaucoup de temps pour faire descendre les farines. Ils avaient même enfoncé les bateaux, mais je les ai déjà fait retirer. Vous me dites, mon très-cher frère, que voilà bien des difficultés; je vais vous répliquer que j'ai tort de les faire, si elles ne sont pas fondées sur l'état des choses, et que je les représente d'après mes lumières.

J'ai l'honneur de vous envoyer, mon très-cher frère, le dessin de la tête de pont de Leitmeritz. Il aurait fallu en faire une espèce de siége pour la prendre. Je suis, etc.

<503>

328. AU PRINCE HENRI.

Camp de Léopold, 22 août 1778.

J'ai reçu votre lettre du 20, mon cher frère, ici, à Léopold. J'ai tracassé toute la journée pour prendre mes positions. Ne me parlez point, je vous prie, de défilés et de montagnes; j'en ai ici de quart de mille en quart de mille, comme il y en a dans les Alpes; mais je fais, à force de travail, accommoder les chemins, et c'est ce qui m'empêche encore de frapper mon coup. J'ai vu aujourd'hui Hohenelbe et les troupes autrichiennes; tout ce qu'ils ont dans ces environs peut aller à vingt mille hommes, et j'espère, si la fortune seconde encore les vieillards, de bien peloter ce corps-là, et de voir l'effet que cela produira sur la masse de leur armée. Le corps de Turnau n'est uniquement là, mon cher frère, que pour couvrir le dos impérial; les Autrichiens craignent que nous ne les attaquions ensemble, et pour l'empêcher, ils se couvrent des bords escarpés de l'Iser. Quant à vous, mon cher frère, je crois que vous pourriez au moins attendre la réussite de mon entreprise, et si elle ne répond pas à nos vœux, il n'y a de parti que de passer l'Elbe à Leitmeritz. Vous pouvez faire fortifier ce pont de ce côté-ci pour vous en conserver l'usage, et, quant à la Lusace, je suis bien sûr que si un gros corps y entre, et qu'on se mette sur ses derrières, il ne pourra avancer, faute de subsistances, et bénira le ciel de regagner la Bohême. Voilà ce qui arriva au prince Charles après l'affaire de Catholisch-Hennersdorf,503-a et vingt mille hommes seront assurément très-suffisants, dans le commencement, pour empêcher toute entreprise de ce côté-là. En revanche de cela, vous aurez des fourrages à foison, et avec quelques précautions vous pourrez établir votre boulangerie à Aussig, où elle sera hors d'atteinte. Je suis si occupé d'un nombre de détails pour<504> mon entreprise, que vous me pardonnerez si je ne vous en dis pas davantage. On m'a fait bien des choses de travers, qu'il faut redresser sans perte de temps. Je suis, etc.

329. AU MÊME.

Camp de Lauterwasser, 26 août 1778.

Je commence, mon cher frère, par la lettre de l'impératrice de Russie que vous recevrez avec la mienne. Quoiqu'elle ne s'explique pas ouvertement envers vous, les comtes Panin et Solms m'assurent à chaque poste que son parti est pris de nous assister par une diversion qu'elle médite dans la Lodomérie et la Gallicie, mais qu'elle n'attend pour agir que la fin de cette négociation avec les Autrichiens, dont on lui a déjà communiqué tout le détail. Voilà pour la Russie. Quant à nous, mon cher frère, j'avais le plus beau projet pour forcer le passage de l'Elbe, qui probablement m'aurait réussi, si j'avais été en état de l'exécuter d'abord. Mais il a fallu préparer les chemins, pour encore pouvoir passer notre artillerie avec bien de la peine; vingt défilés à traverser, comme si du Königstein on voulait passer par Gieshübel et Gottleube pour aller à Freyberg, m'ont arrêté. L'ennemi a eu le temps de se renforcer et d'occuper des rochers près des sources de l'Elbe, ce qui rendrait téméraire tout ce que je pourrais entreprendre sur ce corps. Je me vois donc réduit à des niaiseries, à savoir, de culbuter quatre bataillons qui se sont mis sur le flanc du Prince héréditaire, derrière Langenau, et de forcer un autre poste que les ennemis ont placé en deçà de l'Elbe, à Pelzdorf. Ce sont des misères dont je ne fais mention que pour vous mettre au fait de tout<505> ce qui se passe ici. Quant au temps que je pourrai tenir en Bohême, je crois pouvoir assurer que je trouverai moyen d'y passer tout le mois de septembre, en me nourrissant aux dépens des ennemis. Quant à vous, mon cher frère, il n'y a, en vérité, autre chose à faire que de passer l'Elbe. Laissez plutôt, si vous le jugez à propos, vingt-cinq mille Prussiens et Saxons dans la Lusace, et passez avec le reste à Leitmeritz. Vous avez tout le cercle de Saatz, qui vous fournira abondamment des fourrages; mais il faut manger radicalement les frontières de la Lusace, pour que l'ennemi, après votre départ, ne puisse pas subsister. Il me semble que la Bohême pourrait même vous fournir pour tout le mois d'octobre, et si les moyens manquent pour s'y soutenir l'hiver, alors il faut des magasins en Saxe. Quand même l'Elbe serait trop basse, vous pouvez faire venir par charrois votre farine de Dresde, et vous pouvez établir vos magasins aux lieux que vous jugerez les plus convenables. Vous pouvez être assuré qu'à Prague l'on s'attend d'être pris par vos troupes d'un jour à l'autre; voilà ce que contiennent toutes les lettres interceptées. Non pas que je vous conseille de faire cette entreprise; maintenant elle serait prématurée, et pourrait avoir de mauvaises suites; mais je crois que, ne pouvant faire mieux, il est très-important de fourrager radicalement les frontières de la Saxe. Vous gagnerez par là que l'ennemi ne pourra pas pendant l'hiver se rassembler en force sur ces frontières, et tout le fourrage que vos troupes consomment, vous l'enlevez à l'ennemi. Faute de mieux, la politique de ma campagne se réduit au même objet, et je compte qu'une espèce de désert séparera pour cet hiver la Silésie des camps autrichiens. Les troupes qui m'ont suivi du camp de Burkersdorf ont eu une affaire d'arrière-garde avec Wurmser. Nous y avons perdu cent hommes; mais nous avons deux officiers et quarante prisonniers, et notre canon à cartouche doit avoir tué ou blessé au delà de deux cents ennemis. Je vous marque ces bagatelles,<506> mon cher frère, pour que les fanfaronnades autrichiennes ne vous fassent pas prendre le change.

Ce que l'impératrice de Russie vous écrit, mon cher frère, au sujet du roi de Suède vous rendra l'explication de cette énigme bien difficile. Vous ne pouvez pas lui dire pourquoi l'on est sûr que le Roi ne peut point engendrer, et c'est là le nœud de toute cette vilaine affaire. Je suis, etc.

Un mois de fourrage pour votre armée, mon cher frère, me coûte quatre cent mille écus; deux mois de fourrage que l'on prend sur l'ennemi font huit cent mille écus; et il faut que nous épargnions à présent chaque sou, pour avoir le dernier écu quand la paix se fait;506-a cela décide presque autant des affaires qu'une bataille.

330. AU MÊME.

Camp de Lauterwasser, 29 août 1778.



Mon très-cher frère,

Pour vous faire une idée des difficultés que je rencontre ici, je vous envoie le plan de notre camp et de la position des ennemis. Comme j'ai fait la première reconnaissance, toutes les troupes sur le Fingerberg et le Wachuraberg, ainsi que celles sur la hauteur de Schreibendorf, n'y étaient point. Sur cela je fis ma disposition pour les attaquer, et je me portai en avant; mais mon artillerie n'a pu me suivre; elle a été trois jours en marche pour passer les défilés de Wildschütz, Silberstein, Mohren et Hermannseiffen. Pendant ce temps,<507> l'ennemi a rectifié et fortifié sa position, telle que vous la trouverez dans le plan ci-joint. Je crois qu'à présent vous ne me condamnerez pas, si vous me voyez réduit à l'inaction. S'il y a moyen de faire quelque petit coup, vous ne douterez pas un moment de ma volonté, ni de mon activité; mais j'ai bien lieu d'appréhender que je ne pourrai faire quelque chose de décisif. L'on m'écrit de Varsovie qu'un gros corps de Russes s'avance vers l'Ukraine et vers la Lodomérie. Si l'Impératrice persiste à remplir ses promesses, les bras nous deviendront plus libres. Mais je crois que, en attendant, vous ne pourrez rien faire de plus utile que de fourrager radicalement toute la partie de la Bohême qui avoisine à la Lusace, et ensuite, ayant passé l'Elbe, d'en faire autant au cercle de Saatz, et à tout ce qui est à sept ou huit milles des frontières de la Saxe. Alors adieu les incursions des ennemis; ils auront même de la peine à entretenir de petits corps pendant l'hiver dans votre voisinage, et c'est autant de gagné pour avoir des quartiers paisibles. L'argent commence à devenir rare à Vienne; si les espèces diminuent, et que les Russes avancent, cela rendra madame Thérèse pacifique. Le César Joseph a la foire comme nous.

Dans ce moment, je reçois votre lettre du 27, mon cher frère. Je ne saurais que vous répéter ce que je vous ai déjà dit : 1o que je compte couler à fond le mois de septembre en Bohême; 2o que je ne ferai de détachements en Moravie qu'à bonnes enseignes, en octobre; 3o que si vous vous en voulez donner la peine, vous pourrez fourrager du côté de Reichenberg, et enlever aux Autrichiens toutes les subsistances qui pourraient leur donner les moyens de faire une diversion en Lusace; 4o que je crois absolument nécessaire que, après avoir mis à sec toutes les frontières de la Lusace, vous consommiez également les cercles de Saatz et de Leitmeritz; 5o que si la diversion des Russes se fait, comme on m'en donne toutes espérances, vous pourrez même soutenir, l'hiver, un corps en Bohême; 6o que<508> vingt-cinq mille hommes en Lusace sont plus que suffisants pour empêcher toutes les entreprises des ennemis de ce côté-là, faute de vivres; 7o et enfin, qu'une diversion des Russes nous dégagera au moins de trente mille hommes des ennemis. Ce sont des choses importantes, et les seuls partis que nous puissions prendre sensément dans les circonstances présentes. Comptez surtout que, si même vous étiez obligé de quitter la Bohême, votre retraite par Péterswalde et le Basberg vous est sûre et indisputable, au lieu que celle de Gabel peut être précaire et dangereuse. J'ajoute encore que, à peine vous aurez passé l'Elbe, que Loudon ou Lichtenstein se camperont devant Prague. Quant au passage de Leitmeritz, vous vous souviendrez qu'en 1758 nous avons fait cette retraite sans qu'on ait pu nous entamer.508-a Vous pouvez préparer des retranchements pour votre arrière-garde, et assurer sa retraite par des batteries qui peuvent se placer au delà de l'Elbe; on peut décamper la nuit. Enfin il faut vouloir se complaire en difficultés pour en trouver là. Je suis, etc.

Je ne saurais rien vous marquer d'ici, mon cher frère, sinon que le temps qu'il fait ne peut être comparable qu'à celui que nous avons à Berlin au commencement de novembre.

<509>

331. AU MÊME.

Camp de Lauterwasser, 4 septembre 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai bien reçu votre lettre du 2, avec le plan des camps autrichiens. Ils profitent des rivières escarpées, derrière lesquelles, en gardant les passages, ils peuvent défendre des terrains considérables. Vous jugez très-bien de leur méthode; mais, mon cher frère, à la longue ils ne pourront pas la suivre. Je sais que l'argent commence à devenir rare chez eux; ces parties où nous faisons la guerre seront ruinées, et ne leur rapporteront rien; d'où viendront les fonds pour la campagne prochaine? Ils sont d'ailleurs pressés par les Français à conclure la paix avec nous. Ajoutez à cela la diversion des Russes, dont Solms me donne les plus fortes assurances, et il faut espérer que tant de motifs différents porteront nos ennemis à modérer leur rapacité. J'en viens à présent, mon cher frère, à ce qui vous regarde. Je suis donc persuadé que vous avez pris un parti très-avantageux de vous porter de l'autre côté de l'Elbe; mais permettez-moi de vous dire que je crains pour le corps de Gabel, et je crois qu'il y aura plus de sûreté à le placer d'abord près de Zittau, sur l'Eckartsberg. Pour moi, je pourrai subsister dans ce voisinage jusqu'à la fin de ce mois, et dès que je prendrai des postes pour couvrir la Silésie, j'enverrai un corps à Löwenberg ....

<510>

332. AU MÊME.

Camp de Wildschütz, 9 septembre 1778.

Je suis tout à fait de votre avis, mon cher frère, et je crois que, dans les circonstances présentes, ce serait agir imprudemment que de passer l'Éger, et encore plus de pousser jusqu'à Prague; car, supposé même que vous prissiez la ville, le défaut de chevaux pour rassembler les subsistances vous obligerait d'abandonner cette capitale. Pour coopérer à la défense de la Lusace, j'ai un détachement vers Marklissa pour m'avertir de tous les mouvements de l'ennemi, et selon que je serai informé que les choses tourneront, je fortifierai à proportion le corps de Naumbourg-sur-le-Queis, pour agir de concert avec le prince de Bernbourg. Hier j'ai été obligé de prendre le camp de Wildschütz, et le Prince héréditaire celui des Dreyhauser; l'ennemi nous a suivis avec quelques Croates, qui nous ont peu incommodés; mais les chemins épouvantables nous ont fait beaucoup de tort. Cependant tout est arrivé. Tout ce que l'on peut faire est de marcher une demi-lieue, ou il n'y a pas moyen de traîner son canon avec soi. J'espère de trouver ici pour six jours de fourrage, après quoi je me replierai sur Trautenau, où j'en trouverai, j'espère, pour autant. Tout cela et Schatzlar me mèneront au 24 ou 26 de ce mois, temps après lequel la faim seule me chassera de Bohême. Quant aux magasins de Saxe, j'ai déjà donné ordre d'en acheter pour deux mois; mais comme il est difficile de savoir en quel lieu les troupes en auront besoin, le meilleur parti serait de le faire livrer par le pays aux endroits où l'on en a besoin, et de le payer tout de suite aux Saxons; car si l'on fait un grand magasin à Dresde, et qu'ensuite il faille envoyer des troupes à Chemnitz ou à Zwickau, comme cela pourrait arriver, comment y transporter ce magasin de Dresde? Je crois donc qu'il vaut mieux s'arranger pour les livraisons, qui épargnent à la<511> Saxe un charriage dispendieux. Mes dernières lettres de la Russie sont presque positives, et m'annoncent que les troupes marcheront dès qu'on apprendra à Pétersbourg la rupture de la dernière négociation. Je suis accablé de soins aujourd'hui, mon cher frère, pour raccommoder des chemins, régler des fourrages, etc.; ce qui m'empêche de m'étendre davantage. Je suis, etc.

333. DU PRINCE HENRI.

Camp de Niemes, 7 août (septembre) 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai l'honneur de vous rendre compte, mon très-cher frère, de deux événements qui se sont passés ici, lesquels, quoique peu intéressants pour le succès de la guerre, le sont infiniment pour la réputation et l'honneur des troupes. Nous avons un poste avancé; c'est une haute montagne au milieu du bois, dont elle est couverte, mais couronnée par un vieux château entouré d'une muraille crénelée et fort épaisse. J'y ai placé un officier et quarante hommes, que j'ai augmentés de dix hommes depuis l'affaire dont je vais vous rendre compte. Il faut, pour l'intelligence de ce poste, que j'ajoute qu'il nous sert pour découvrir toute la position de l'ennemi, qui n'est d'ailleurs pas aisée à connaître par son front, à cause des bois qui s'étendent d'ici jusqu'au bord de l'Iser, vers Bakofen et Münchengratz. Ce poste donc fut assailli la nuit du 3 au 4 par l'ennemi; six cents hommes, sous les ordres du colonel comte d'Aspremont, commencèrent l'attaque à deux heures du matin; ils posèrent les échelles, tâchèrent d'y monter, mais ont toujours été vaillamment repoussés. L'ennemi a laissé toutes ses<512> échelles en arrière; on a trouvé quarante bonnets, et six morts et un blessé; les autres morts et blessés ont été remportés par l'ennemi. Les gens des villages ont assuré à nos patrouilles qu'ils ont deux cents hommes tués et blessés. C'est le lieutenant Billerbeck, du régiment de Wunsch, qui s'est si vaillamment défendu pendant trois heures qu'a duré l'attaque. Nous avons eu un homme dangereusement blessé, et six hommes effleurés par des contusions. J'ai fait venir l'officier à l'ordre, et lui ai fait des compliments publiquement, en présence de tous les officiers. Il a dîné chez moi; je lui ai fait donner deux cents écus, et j'ai ajouté que je vous 1'annoncerais, dans l'espérance que vous auriez la grâce, mon très-cher frère, de lui accorder quelque distinction, et j'ai fait distribuer une gratification aux soldats. Ils ont tué ceux qui montaient les échelles, et repoussé avec des pierres et des morceaux de bois; le feu a été soutenu pendant les trois heures de l'attaque.

L'autre événement arriva le 4, à un fourrage que les troupes avancées firent du camp de Neuschloss, où campe le lieutenant-général de Möllendorff. Les fourrageurs étaient retirés déjà de la petite ville de Dauba, soixante hussards du régiment d'Usedom, partagés en trois parties, dont la dernière était conduite par un bas officier. Deux cents hussards du régiment de Hadik s'étaient embusqués dans un bois pour couper la retraite aux soixante chevaux; ils tombèrent sur les deux derniers hussards, sur quoi le bas officier avec quinze hommes fait volte-face. L'ennemi l'attaque, le sabre à la main; les deux lieutenants Sellin et Troll viennent non seulement au secours du bas officier, mais renversent les deux cents chevaux, les poursuivent jusqu'à Dauba, et font un bas officier et quarante-deux hommes prisonniers; six hommes restent sur la place, et l'ennemi a traîné plusieurs blessés avec lui. Le colonel Usedom512-a tient ce régiment dans un ordre admirable; c'est certainement un officier d'un grand mérite.

<513>Je suis charmé d'apprendre que votre santé se conserve, mon très-cher frère, malgré l'intempérie de la saison, dont vous me parlez; je m'intéresse vivement à votre conservation, étant, etc.

334. AU PRINCE HENRI.

Wildschütz, 9 septembre 1778.



Mon très-cher frère,

Les nouvelles que vous venez de me donner, mon cher frère, me font beaucoup de plaisir, comme vous pouvez bien le croire, parce que certainement elles font honneur à l'armée. Le lieutenant Billerbeck, je le fais capitaine, et le placerai comme tel, à la fin de la campagne, dans un autre régiment;513-a les soldats auront par homme un florin, et les bas officiers un ducat; et quant aux deux officiers d'Usedom, je leur envoie la croix pour le mérite, et la permission513-b de demander encore quelle grâce ils voudront; à chaque bas officier cinq ducats, et aux communs hussards un florin. Pour vous rendre la pareille, mon cher frère, je vous apprendrai que le bataillon de Gillern, qui est avec le général Wunsch au Ratschenberg, dans le comté de Glatz, a été attaqué de nuit par trois bataillons autrichiens. Ils ont voulu le prendre par derrière, par la Brandwache,513-c en grimpant des rocs escarpés; le bas officier s'est soutenu, le bataillon est venu le secourir; les Autrichiens ont perdu deux cents entre morts et bles<514>sés. Gillern514-a est devenu lieutenant-colonel, le capitaine qui s'est distingué, major, le bas officier, lieutenant, et chaque soldat a reçu un florin, et les bas officiers à proportion. Peines et récompenses, voilà, mon cher frère, ce qui mène les hommes. J'aimerais mieux ne donner que des récompenses, mais cela ne va pas toujours. Le pauvre lieutenant-général Krockow514-b est mort, n'ayant été malade que cinq jours; j'en suis tout triste; le prince de Würtemberg a le régiment. D'ailleurs, mon cher frère, je ne puis vous parler que de boue, de chemins abominables, et d'une infinité de difficultés en ce genre, qui me donnent souvent de la tablature. Je vais incessamment me porter sur les lieux, pour faire encore des arrangements très-indispensables. C'est en vous embrassant tendrement que je vous prie de me croire avec la plus haute estime, etc.

335. DU PRINCE HENRI.

Camp de Tschischkowitz, 15 septembre 1778.

J'ai reçu la lettre du 13 que vous avez eu, mon très-cher frère, la bonté de m'écrire. Je vois que les Autrichiens ont abandonné la Lodomérie et la Gallicie. Ne serait-ce pas pour se renforcer en Moravie, et pour n'avoir pas besoin d'y détacher beaucoup de troupes de l'armée de l'Empereur? Par les lettres de Prague, leur dessein doit être de renforcer Loudon. Les huit régiments de l'armée de l'Empereur<515> avaient joint Loudon avant mon départ. Nous avons vu leur camp plus étendu, les déserteurs nous l'ont dit, les émissaires et les prisonniers l'ont confirmé. Si, depuis mon départ, ces régiments sont retournés, ou s'ils y sont encore, voilà ce que j'ignore, car je n'ai aucune nouvelle positive de l'armée de Loudon. Le prince de Bernbourg a quitté Gabel, et se trouve à l'Eckartsberg, d'où je crois qu'il sera obligé de partir dans peu. Ses trois colonnes d'arrière-garde ont été attaquées, mais sans succès, de la part de l'ennemi. Mon convoi parti le y, et dont la queue est encore aujourd'hui à quatre milles d'Aussig, m'afflige le plus. Les chariots de pain sont arrivés. Les fours, dont il n'y en avait que vingt, faisant en tout soixante chariots, ne sont pas passés, et deux cent quarante chariots de munitions sont également encore embourbés. L'ennemi n'a que faiblement attaqué ce convoi, et s'il n'y vient pas avec force, je puis encore espérer de le sauver. J'ai envoyé hier, faute d'autres chevaux, deux cent cinquante chevaux de cuirassiers. Tout cela me met dans une situation très-désagréable. J'ai encore de l'autre côté de l'Elbe le général Möllendorff. J'ai employé la nuit à lui fournir du pain. Il couvre du côté de Kuttendorf l'Elbe, et empêche du moins que rien ne perce par là pour aller vers Aussig. Cependant je ne puis rien garantir encore pour ce convoi, lequel, s'il passe heureusement, ne peut arriver, suivant tous mes rapports, qu'en trois jours. Tel est l'effet des chemins gâtés par les pluies; et dans le manque total de chevaux, dans le délabrement où sont les chariots après les marches que nous avons faites, je me trouve dans tout plein d'embarras pour chercher du pain, ce qui nous met dans une espèce d'inaction. Vous me mandez, mon très-cher frère, que vous rentrerez en Silésie le 24. Je suis encore à me défaire insensiblement de tout ce qui gêne et embarrasse le plus, pour être ensuite en état de me retirer lorsque les circonstances l'exigeront. Je suis, etc.

<516>

336. AU PRINCE HENRI.

Camp d'Altstadt, près de Trautenau,
16 septembre 1778.

Tous les embarras dont vous vous plaignez, mon cher frère, je les ressens ici, et j'espère que nous nous en tirerons les uns et les autres. J'avoue encore que tout ne sera pas terminé, si nous sommes victorieux des mauvais chemins. Si vous avez radicalement fourragé les environs de la Lusace, s'entend en n'y laissant rien, l'ennemi ne pourra se porter en force de ce côté-là qu'en quinze jours au plus tôt, et j'aurai le temps de détacher du côté de Löwenberg. Mais il y a encore d'autres choses qui m'inquiètent : les Autrichiens lèvent trente mille hommes en Hongrie, de la racaille, à la vérité, mais qu'ils destinent à brûler et ravager toute la Haute-Silésie; je suis donc obligé d'envoyer un corps dont je compte de faire occuper Teschen, pour garantir cette partie de la Silésie contre les incursions de l'ennemi. Voilà le mal; à présent voici le bien : les Russes vont marcher incessamment pour occuper la Lodomérie et la Gallicie; c'est un corps de dix-huit bataillons, deux régiments de dragons, et trois mille Cosaques. Cette armée, à la vérité, n'est pas bien forte, mais cela n'y fait rien. Dès que le premier pas est fait, la Russie sera dans la nécessité de soutenir la gageure, et certainement nous aurons les coudées plus franches. Je ne puis partir d'ici que le 18, et je ne serai que le 19 à Schatzlar, où je compte de m'arrêter pour m'arranger et préparer tous les détachements qu'il faudra faire. S'il y a quelque chose de nouveau, soit militaire, soit politique, vous en serez d'abord informé. Je suis, etc.

<517>

337. AU MÊME.

Camp de Trautenau, 16 septembre 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai été bien aise d'apprendre, mon cher frère, que votre passage de l'Elbe s'est heureusement exécuté, et la petite affaire d'arrière-garde que vous avez eue auprès de Niemes. Nous en avons eu une plus vive; l'attaque est tombée sur l'arrière-garde du Prince héréditaire, vers Freyheit; l'ennemi, fort de cinq mille hommes, l'a attaquée, et a été repoussé avec perte; un bataillon de Schwartz517-a a fait des merveilles, ainsi que Béville517-b et les chasseurs. Nous y avons perdu à peu près cent hommes. Ce n'est pas l'ennemi qui m'embarrasse ici, mais les chemins, qui, gâtés par quinze jours de pluie, sont devenus presque impraticables. Ma boulangerie et mes canons me donnent plus de soins pour leur transport que tout le reste. Avec cela, mon cher frère, ni paysan ni cheval dans les villages, ce qui nous a obligé de fourrager jusqu'à deux milles. Le prince de Würtemberg peut fort bien finir la campagne chez vous; car comment aller d'une armée à l'autre avec les équipages? Cela tarderait trop. Jusqu'à présent, le camp de l'Empereur reste dans la même situation; mais il est à croire qu'il se fera quelques changements dans la suite. Je m'en vais encore, mon cher frère, arranger bien des choses, ce qui m'empêche actuellement de m'étendre davantage. Je suis, etc.

<518>

338. AU MÊME.

Camp d'Altstadt, 17 septembre 1778.

Il n'y a point de grande affaire, mon cher frère, qui ne soit compliquée de cent difficultés. Vous en éprouvez à présent, et je suis sûr que vous saurez les vaincre. Je ne vous parle pas de ma situation, mais avec le temps, quand vous en apprendrez les détails, vous saurez que je ne marche pas sur du velours. Il m'est impossible de vous répondre maintenant des détachements que l'Empereur a pu faire; ce qu'il y a de certain, c'est que Wurmser et d'Alton nous guettent à notre décampement, qu'ils ont quinze bataillons et cinq régiments de hussards, cuirassiers et dragons; mais que cela ne vous embarrasse pas. Je ne puis partir d'ici que le 19 de ce mois. Je serai le 20 à Schatzlar, où je prendrai toutes les mesures nécessaires pour couvrir la Silésie, pour assurer la Lusace, et pour envoyer encore quelques troupes en Haute-Silésie, qui veilleront à la sûreté de la province, et qui peut-être pourront s'emparer de la principauté de Teschen. Mes nouvelles de la Russie les plus fraîches me confirment ce que je vous ai mandé hier; ainsi tout va bien là-bas. Les nouvelles de Vienne disent que la vieille Thérèse est fort abattue; qu'elle a eu une conférence extraordinaire avec Kaunitz, après laquelle elle a envoyé le comte Rosenberg à l'Empereur pour le disposer à des sentiments pacifiques; que l'on craint les Russes, et que madame Thérèse a été aux capucins; qu'elle a fait ouvrir son tombeau et dire des messes. Vous n'en serez guère plus éclairé pour cela, quoique ce soit tout ce que j'ai pu apprendre de cette capitale. Vos chasseurs, qui ont traversé la Lusace, et mes hussards, me mandent unanimement que tous les Autrichiens se sont retirés des frontières de la Lusace, que tout y est tranquille, et que jusqu'à ce moment il n'est point encore question de magasins à faire. Si le dessein passe par l'esprit de<519> l'Empereur de hasarder quelque expédition en Lusace, il n'y pensera qu'après que nous aurons entièrement évacué la Bohême, et, soit par industrie ou autrement, j'y tiendrai bien jusqu'au 24. Je suis, etc.

339. DU PRINCE HENRI.

Camp de Tschischkowitz, 19 septembre 1778.



Mon très-cher frère,

Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin, il s'est passé plusieurs petits événements dont je dois avoir l'honneur de vous informer, mon très-cher frère. Le général Möllendorff a fait ce matin une reconnaissance vers Martinowes avec le régiment d'Usedom; ils ont rencontré deux cents chevaux qui ont été renversés; puis sont survenus trois régiments de cavalerie, que le colonel Usedom a attaqués; il a trouvé beaucoup de résistance, mais il les a renversés; ils ont laissé plus de cent hommes sur la place, et on a pris un bas officier et vingt-quatre dragons. Loudon est arrivé à Welwarn avec toute l'armée; l'Empereur y est en personne. Du côté de Leitmeritz, ils ont un corps de troupes. Ils ont fait glisser quatre bataillons dans la ville, et ont placé du canon pour tirer sur le régiment de Hordt, qui a été obligé de rester jusqu'à ce que la tête de pont fût détruite, et de mettre ensuite le feu au pont, qui a été entièrement consumé. Ce voisinage rétrécira nos fourrages; d'ailleurs, il faudra voir ce qui peut avoir joint Loudon, car, après tant de corps détachés, il ne s'avancerait point, s'il n'était en force. Les hussards de Czettritz ont eu une rencontre ce matin, dans laquelle ils ont fait prisonniers un officier et quatorze hussards. Les chemins dont vous<520> me parlez, mon très-cher frère, je les connais aussi; j'en ai derrière moi, que les pluies ont rendus impraticables. Je suis. etc.

340. AU PRINCE HENRI.

Camp de Schatzlar, 22 septembre 1778.



Mon très-cher frère,

Vous devez être bien persuadé, mon cher frère, de la vive part que je prends aux belles actions des troupes. Usedom sera général, vous n'avez qu'à le déclarer à l'ordre; car certes cette action est mémorable, et fera grande impression sur l'ennemi. Pour ne point rester en arrière, je vous citerai notre arrière-garde d'hier, où le général Keller a été attaqué dans son poste par environ cinq mille Autrichiens commandés par Wurmser. Il a peu perdu, et, après avoir entièrement rechassé l'ennemi, nous avons poursuivi notre marche jusqu'ici, où j'occupe un camp inattaquable. Vous ne sauriez vous figurer par quels chemins nous avons passé; mais à présent le temps s'éclaircit, les pluies cessent, et les gens du pays nous promettent un ciel serein et un beau temps. Wurmser reste à Trautenau; l'armée autrichienne s'est repliée vers Königingrätz, Jaromircz et Königinhof, pour se rapprocher de ses magasins. Wunsch est au Ratschenberg, et tout est assez tranquille de ce côté-là. A peine avons-nous eu tous les quinze jours une misérable gazette; nous sommes ignorants dans les affaires de l'Europe, et je m'attends d'apprendre maintenant toute sorte de nouvelles auxquelles je ne m'attendais pas; et ce qu'il y a plus à regretter est que nous serons antiques en fait de nouvelles modes, dont, je vous jure, je n'ai pas entendu parler depuis<521> six grands mois. L'ennemi, mais plus que cela les soins de la nourriture, pour faire traverser des chemins détestables à nos convois comme aux troupes, a jusqu'ici absorbé toute notre attention. J'écrirais un volume in-folio sur les bourbiers, les rochers, les marais et autres choses qui rendent les chemins de la Bohême presque impraticables. Je suis, etc.

341. AU MÊME.

Landeshut, 16 octobre 1778.



Mon très-cher frère,

Je vous félicite des belles hussarderies que vos hussards ont faites sur les frontières de la Bohême. Je n'ai rien, mon cher frère, de semblable à vous annoncer, sinon que des officiers danois sont arrivés ici, non pas pour faire la campagne, mais pour se mettre avec nous en quartiers d'hiver. Vous ne sauriez croire la sensation qu'a faite à tout le monde, à notre retour, la vue d'hommes, de femmes, de bestiaux de toute espèce, dont les villes et villages sont peuplés ici; un quelqu'un qui sortirait récemment de la Sibérie n'éprouverait pas un coup d'œil plus agréable. Je loge ici chez un marchand. En entrant dans la maison, j'ai cru me trouver dans le palais du Grand Mogol, en la comparant aux cabanes de Lauterwasser; enfin tout dégoûte en Bohême, et tout plaît ici. Je dois vous dire aussi à ma grande satisfaction que je suis fort content de notre neveu : il a pris tout un autre pli; il s'est changé étonnamment à son avantage, et je commence à avoir bon courage.521-a C'est en faisant mille vœux<522> pour votre conservation que je vous prie de me croire avec le plus tendre attachement, etc.

342. DU PRINCE HENRI.

Gross-Sedlitz, 20 octobre 1778.



Mon très-cher frère,

Quoique je ne devrais pas vous entretenir, mon très-cher frère, sur quelques petits succès qui n'ont pas une influence déterminée pour les grands objets de la guerre, je crois de mon devoir de vous nommer le major Günther,522-a du régiment de Seelhorst,522-b lequel a été détaché par le prince de Bernbourg, et s'est conduit avec beaucoup d'intelligence, ayant fait dix-sept prisonniers sur l'ennemi.

Les officiers danois arrivent un peu tard pour faire la campagne; ils attendront sans doute l'ouverture de la prochaine pour s'instruire.

J'attends le général Kamensky,522-c que vous m'annoncez, mon très-cher frère, et j'aurai l'honneur de vous rendre compte de tout ce qui me parviendra par son canal.

C'est avec une joie et une satisfaction extrême que j'apprends que<523> vous êtes content, mon très-cher frère, de mon neveu. La plupart des hommes ne peuvent se faire connaître que dans les occasions où leur caractère et leur esprit se peuvent déployer. Il est très-heureux pour l'État qu'il ait obtenu votre approbation, et d'autant plus heureux dans les circonstances présentes, où il est à portée de vous servir et de vous être utile. Je suis, etc.

343. AU PRINCE HENRI.

Jägerndorf, 23 octobre 1778.



Mon cher frère,

Je vois, mon cher frère, qu'un major Günther a fait seize prisonniers; cela est fort bien, mais en vérité cela ne vaut pas la peine d'être cité. Il faut tendre au grand; tous ceux qui se signalent dans des coups décisifs doivent être distingués, mais des bagatelles de cette espèce ne méritent aucune attention. Je suis d'ailleurs ici occupé de bien d'autres choses. Vous n'imaginez pas la diversité et la multitude d'ouvrages dont je suis surchargé : il faut tout entabler, redresser bien des choses vicieuses, veiller sur l'ennemi, agir offensivement et pourvoir en même temps à la défensive. Tout cela, si vous savez ce qu'en vaut l'aune, m'excusera envers vous de la brièveté de ma lettre. Je ne suis pas de ces gens qui restent les bras croisés, et qui préfèrent un doux et inutile repos à l'activité utile. Je fais tout ce qui dépend de moi pour que nos affaires prospèrent, et si cela ne réussit pas, on ne m'en attribuera pas la cause, mais on croira peut-être que j'ai été mal secondé. Je suis, etc.

<524>

344. DU PRINCE HENRI.

Gross-Sedlitz, 28 octobre 1778.



Mon très-cher frère,

Je n'ai aucun doute sur l'objet des occupai ions que vous avez, mon très-cher frère, et dont vous me faites l'honneur de me parler. Je me suis trouvé assez souvent dans le cas d'en avoir, et je connais par expérience combien il est difficile de commander des armées. Quoique, à cette heure, nous ne soyons pas en mouvement, je porte néanmoins mon fardeau, et je ne suis pas oisif, puisque ce n'est pas l'être lorsqu'on veille aux troupes, aux subsistances, aux différents postes, dont l'étendue est considérable. C'est avec beaucoup de peine que je vois que vous vous plaignez, mon très-cher frère, de n'être pas bien secondé. Ceux sur qui cela tombe sont sans doute bien malheureux de ne pouvoir vous satisfaire; mais alors, s'il m'est permis de le dire et de parler avec ma franchise ordinaire, il vaut mieux pour vous, mon très-cher frère, et pour eux, d'en choisir d'autres auxquels vous ayez plus de confiance. Dans le grand nombre d'officiers que vous avez formés durant la guerre et la paix, il doit s'en trouver qui mériteront votre approbation. Ceux qui l'ont perdue doivent d'ailleurs perdre de leur activité naturelle, d'abord qu'ils s'aperçoivent qu'ils ne méritent pas vos bontés. Rien n'est plus décourageant que lorsque le souverain est indisposé contre ceux qui le servent. Je suis très-empressé d'apprendre des nouvelles de vos heureux succès, mon très-cher frère, auxquels je m'intéresse par le sentiment du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.524-a

<525>

345. AU PRINCE HENRI.

Le 28 octobre 1778.



Mon très-cher frère,

Je vous suis très-obligé, mon cher frère, de la lettre de l'Impératrice, que vous recevez ci-jointe. Sa déclaration s'est faite à Vienne, mais je ne sais pas encore l'effet qu'elle aura produit. Selon les apparences, l'arrogance autrichienne ne fera aucun cas des conseils pacifiques de la Russie; au contraire, elle s'en servira de motif pour engager la France à lui fournir des secours, mais qu'on ne lui accordera pas. Je ne saurais vous dire rien de nouveau de ces environs, sinon que le Prince héréditaire a chassé Mittrowsky d'Oderberg, et qu'il le poursuit vers Mahrisch-Ostrau. De ce côté, ma position me donne de l'occupation de reste pour cent dispositions à faire et des précautions à prendre qui vont à l'infini, tant pour la sûreté du poste que pour les vivres. C'est en vous assurant de toute ma tendresse que je vous prie de me croire avec bien de l'estime, etc.

346. AU MÊME.

Breslau, 4 novembre 1778.



Mon très-cher frère,

C'est réellement une perte que celle du général Sobeck. Nous en avons fait quelques-unes de semblables; mais il faut se rappeler qu'une armée est un corps éternel pour la masse, mais dont les membres se renouvellent continuellement. Une bataille fera encore bien d'autres<526> changements que la campagne stérile en événements que nous venons d'avoir. J'ai bien établi les quartiers de la Haute-Silésie, et je les crois maintenant à l'abri de toute insulte. Selon les mesures que nous avons prises, nous pouvons être les maîtres de la principauté de Teschen dès que nous le voudrons; mais il faut encore un peu différer cette entreprise. Je suis revenu ici tout étonné de me retrouver dans une grande ville et dans un pays policé. En vérité, cette Bohême et cette Moravie ne valent guère mieux que le pays des Algonquins; une race d'hommes à demi sauvages les habite, et l'espèce humaine y est prodigieusement dégradée. L'ennemi se tient très-tranquille dans ses quartiers, et je crois que l'hiver se passera assez tranquillement. Peut-être faudra-t-il encore barbouiller du papier inutilement; mais enfin il faut s'assujettir à sa destinée, personne ne la peut éviter. Je suis maintenant occupé à prendre des mesures pour l'année prochaine, pour compléter l'armée, pour les vivres, pour les charrois, et généralement pour réparer nos pertes et nous remettre en une situation vraiment formidable. Voilà, mon cher frère, ce qui fait mes menus plaisirs et quelquefois mes désagréments. C'est en faisant des vœux pour votre santé que je vous prie de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

347. AU MÊME.

(Breslau) 9 novembre 1778.



Mon cher frère,

Ma lettre sera un peu stérile pour cette fois, où nous commençons à jouir dans nos quartiers d'un peu plus de tranquillité que du com<527>mencement; mais un autre travail se présente, dont les matières accumulées ne laissent pas de m'effrayer un peu, et je vois bien, mon cher frère, que l'hiver sera pis pour les fatigues de l'esprit que l'été passé ne l'a été pour les fatigues du corps. Ce fardeau est un peu lourd à mon âge, et je ne sais comment je le porterai. Le prince de Hesse, qui a fait la campagne avec nous, va retourner en Danemark; je ne sais s'il reviendra, ou si nous527-a lui fournirons matière à exercer encore sa curiosité. Je vis ici comme un rat de cave; je fais valoir les papeteries de la Silésie, en barbouillant du papier du matin jusqu'au soir; et voilà, en vérité, mon cher frère, tout ce que je puis vous mander de Breslau. J'espère d'apprendre de bonnes nouvelles de votre santé, vous priant d'être persuadé de la tendresse infinie et de tous les sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.

348. AU MÊME.

Breslau, 10 novembre 1778.

Vous voyez bien, mon très-cher frère, que le but des Autrichiens est de changer la matière des choses; au lieu d'auxiliaires que doivent être les Russes, ils veulent leur faire jouer le rôle de médiateurs, et traîner cette négociation le plus qu'ils pourront, pour arrêter le secours que les Russes veulent me donner, et pour rendre leur assistance inutile. C'est à présent un des objets qui m'occupent le plus que de prémunir la Russie contre tous les mauvais arguments dont le prince de Kaunitz se servira pour leur faire illusion et, s'il peut en trouver les moyens, pour les brouiller avec nous. D'autre part,<528> la France est charmée de cette négociation, car le secours des Russes, qu'ils veulent donner, servait d'argument à la cour de Vienne pour presser les secours qu'on attendait de la France. Si la cour de Russie tient bon, si le comte Panin peut être garanti des piéges du prince de Kaunitz, et qu'il ne tombe pas maladroitement dans les filets qu'il lui tend, nous aurons lieu d'espérer que cette guerre se terminera l'année qui vient; mais si, d'autre part, la maladresse des Russes est dupée par la friponnerie autrichienne, alors je me trouverai dans un grand embarras. C'est de quoi nous pourrons juger cet hiver, quand les négociations auront commencé. Il faut nécessairement qu'il y ait une espèce de brouillerie entre l'Impératrice et l'Empereur, parce que le Prince héréditaire a appris, par des personnes qui viennent de Brünn, que pendant six jours il y avait eu des chevaux commandés pour l'Empereur, et qu'ensuite on les a de nouveau renvoyés. Si la cour de Vienne avait réellement envie de faire la paix, il me semble que l'Empereur aurait dû nécessairement se rendre à Vienne, pour se concerter avec sa mère et ses ministres sur les conditions auxquelles il voudrait faire la paix; cela n'étant pas, je m'attends à passer cet hiver à réfuter de mauvais arguments, à éclairer la Russie, et à rappeler sans cesse le souvenir de la paix de Westphalie à la mémoire des ministres de France. Je suis, etc.

349. AU MÊME.

(Breslau) 11 novembre (1778).



Mon très-cher frère,

Quoiqu'il ne se passe rien de fort intéressant ici, je dois cependant, mon cher frère, vous prévenir sur nos sottises; le bruit ordinairement<529> en étant exagéré pourrait vous faire illusion. Le régiment de Thadden, qui garde le défilé de Dittmannsdorf,529-a fut averti par les généraux qu'il serait attaqué par l'ennemi; sur quoi le colonel doubla les gardes, mais sans assembler les troupes. L'ennemi attaque nos ouvrages, et est repoussé partout, ainsi que par les hussards et par les dragons; mais cinquante pandours, tournant par les montagnes, entrent dans le quartier du colonel, tuent la sentinelle, enlèvent huit drapeaux, et s'en vont. Heilsberg a été tué, et deux soldats; l'aide de camp, blessé; mais d'ailleurs, il ne manque pas un homme au régiment. Ces huit drapeaux vont remplir les gazettes et faire un tapage étonnant dans les relations autrichiennes; mais vous pouvez compter que ce que je vous mande est la pure vérité. Je suis, etc.

350. AU MÊME.

Breslau, 15 novembre 1778.



Mon cher frère,

L'ennemi paraît vouloir nous harceler tout l'hiver. Il a fait une attaque sur le village de Weisskirch, qui a été défendu par le régiment de Rentzell529-b avec tant de vigueur, qu'ils l'ont poursuivi presque un demi-mille. Voilà, en vérité, tout ce que je puis vous marquer d'ici. D'ailleurs, les affaires ne me manquent pas, et ma soi-disant indépendance529-c ne me garantit point d'un travail qui commence à la<530> pointe du jour, et ne se termine qu'à six heures du soir, que les lettres cessent d'arriver. Il y a quelque société ici, que je ne vois que de loin à loin, et voilà tout ce que Breslau me fournit. C'est en vous assurant, mon cher frère, de mon estime et de ma tendresse que je vous prie de me croire, etc.

351. DU PRINCE HENRI.

Dresde, 3 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

Plus occupé du désir de vous servir et de l'ardeur de vous être utile, mon très-cher frère, je n'ai point consulté mes propres forces en prenant le commandement de l'armée dont vous avez bien voulu me charger. J'ai cru que j'étais en état de remplir dans toute son étendue le poste que vous m'aviez confié. Quoique la campagne qui s'est terminée ait été assez fatigante, elle n'a pourtant point été des plus rudes, et sa durée a été courte; cependant il m'est impossible de vous dépeindre tout ce que j'ai souffert et de corps, et d'esprit, ni tous les efforts qu'il m'a fallu faire pour la supporter et pour la terminer. Je n'ai point de maladie formelle, et je mentirais, si je le disais; mais ma constitution est si affaiblie, mes nerfs sont tellement ébranlés, que je ne l'aurais pas cru moi-même, si je n'en avais fait la fâcheuse épreuve. Cela m'a empêché même de me porter aussi souvent que je l'aurais désiré aux lieux où je voulais être. J'ai eu mes yeux attaqués de fluxions; si je suis longtemps à cheval, il me prend une soif ardente, et je suis sujet à des vertiges; et vous me pardonnerez un<531> détail si peu propre à vous être rendu, mais ou j'ai le ventre serré, ou bien le contraire m'arrive à un point qui m'affaiblit encore plus. A tout cela se joint que les moindres nouvelles me causent une émotion que je n'ai jamais sentie autrefois. Je me suis chagriné, et cela m'a rendu comme mélancolique. Dans cette situation, pour laquelle je ne sais aucun remède, je me trouve forcé à vous supplier, mon très-cher frère, de me permettre de me retirer, après que vous aurez nommé quelqu'un qui doive prendre le commandement de l'armée. Ma situation malheureuse ne m'est que trop connue; je rentre, pour ainsi dire, dans le néant, et je perds tous les honneurs du commandement. J'ai toujours aimé d'être utile; j'ai recherché à l'être, et je suis privé non seulement de tous ces honneurs et de ces espérances, mais j'ai encore à appréhender l'oubli des services que j'ai rendus, et c'est le plus grand chagrin pour moi quand j'y pense. Cependant je ne puis prendre d'autre parti. Il est humiliant pour moi d'avoir une santé faible, mais il serait malhonnête de le cacher et de me charger d'un fardeau que mes forces ne me permettent plus de supporter. Si onze campagnes dans lesquelles j'ai reçu de vous, mon très-cher frère, des lettres et des promesses flatteuses, et des services en temps de paix, pour lesquels j'ai également reçu des preuves de votre satisfaction et des assurances que vos bontés pour moi se feraient connaître un jour, si ces services, dis-je, peuvent me conserver votre souvenir, j'aurai au moins la seule consolation que je puisse recevoir dans mon infortune. Si elle m'est ôtée, j'aurai encore celle d'avoir été dans tous les emplois de ma vie désintéressé, de les avoir remplis, sinon avec toutes les lumières d'un autre, du moins avec toute l'intégrité, et d'avoir recueilli au moins quelquefois votre satisfaction et celle du public; et, dans la retraite la plus profonde, j'attendrai la mort sans la désirer ni la craindre, mais toujours rempli du tendre et respectueux attachement avec lequel je ne cesserai d'être, etc.

<532>

352. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 11 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

J'ai été sensiblement touché, mon cher frère, de la lettre que vous m'avez écrite; mais la goutte m'avait mis hors d'état d'écrire, parce que je l'avais aux deux jambes et à la main gauche. Maintenant que mes jambes sont un peu dégagées, je puis du moins griffonner tant bien que mal. Mais pour en revenir à votre lettre, vous devez comprendre, mon cher frère, qu'elle me met dans un grand embarras, puisque les personnes comme vous ne se trouvent pas facilement. Je ne puis donner le commandement de cette armée qu'au Prince héréditaire; mais mes affaires péricliteraient assurément, si je le tirais à présent de la Haute-Silésie, où il m'est encore impossible de me transporter moi-même. Je dois vous dire, de plus, que nous sommes à présent dans l'incertitude si la paix se fera, ou si la guerre continuera. J'attends donc de votre amitié et de votre complaisance que vous voudrez différer votre résolution jusqu'au temps qu'on voie plus clair dans les affaires générales, et que le prince Repnin se soit expliqué sur les intentions de la Russie, et surtout que je puisse retirer avec sûreté le Prince héréditaire de la Haute-Silésie, du moins que je ne coure aucun risque à le translater ailleurs. Ce que vous ajoutez, mon cher frère, que vous craignez d'être oublié, serait bon dans la bouche d'un homme qui ne s'est jamais illustré; mais j'ose vous dire que ces propos ne vous conviennent pas, à moins de supposer que le public est injuste, et que je suis le plus ingrat des hommes, et j'espère que vous ne pensez pas ainsi sur mon sujet. D'ailleurs, la mauvaise saison et les mauvais chemins font que tout le monde est tranquille chez soi. Nos quartiers ne sont plus inquiétés; la dernière<533> affaire de Jagerndorf a trop coûté aux Autrichiens, qui nous laissent depuis en repos. Je suis, etc.

353. DU PRINCE HENRI.

Dresde, 10 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

La lettre gracieuse que vous m'avez écrite, mon très-cher frère, me console et me touche sensiblement. Le bonheur de vous avoir été utile, dont vous daignez me flatter, me cause le regret de ne pouvoir vous servir comme je le voudrais, mais ne me fera jamais renoncer au désir et à la volonté de vous servir, même dans les moindres choses. Je vous ai représenté ma triste situation; je l'ai fait, puisque je le devais, sans égard pour la paix ou la guerre. Dans le premier cas, dont la possibilité est apparente, je n'aurais pensé qu'à mon intérêt en dissimulant pour me déterminer suivant les conjonctures; mais d'abord que vous le voulez, mon très-cher frère, c'est une autre chose. Je puis à cette heure remplir des fonctions moins pénibles, et lorsque cet affaiblissement me prend, je puis remettre d'une heure à une autre un ouvrage qui ne perd rien, lors même qu'il est différé. Vous savez d'ailleurs, mon très-cher frère, que, en cas de guerre, on n'a point bonne grâce à quitter lorsqu'une campagne est prête à s'ouvrir. Mais je remets tous mes intérêts entre vos mains. Je n'ai ni caprice, ni volonté; je vous expose ma situation, et vous la déterminerez. Si même je pouvais vous être utile à quoi que ce soit dans la moindre partie, je m'en ferais gloire, puisque ce sera toujours aux yeux du public une preuve, non seulement que je vous suis attaché,<534> mais encore que je n'ai pas mérité de perdre votre confiance. Voilà où se bornent, malheureusement pour moi, les dernières preuves que je puis vous donner, mon très-cher frère, de ma reconnaissance et du tendre et respectueux attachement avec lequel je fais gloire d'être, etc.

354. AU PRINCE HENRI.

Breslau, 17 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

Je participe bien sincèrement, mon cher frère, au délabrement de votre santé; je ne saurais pourtant renoncera me flatter encore que, avec du régime et un exercice modéré, vous pourrez vous remettre, non pas comme à l'âge de dix-huit ans, mais mieux que vous n'êtes actuellement. Il est vrai que la guerre demande une constitution forte et robuste, et que les infirmités ne s'accordent guère avec les secousses de corps et d'esprit auxquelles on est constamment exposé. La bonne volonté ne suffit pas; il faut que la machine ne se refuse point au jeu des ressorts qu'on demande d'elle. La guerre présente sera sûrement la dernière à laquelle je me trouverai; je souhaite seulement d'en atteindre la fin, et qu'elle soit aussi heureuse que je la souhaite pour notre patrie et pour l'Allemagne. Le prince Repnin n'est point encore arrivé, mais il ne doit pas tarder de beaucoup.534-a Il est parti le 11 de Varsovie, et il n'y a d'ici à cette capitale que quarante-deux milles. Nos frontières sont tranquilles ....

<535>

355. AU MÊME.

Breslau, 23 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

Je suis bien fâché d'apprendre que votre santé, mon cher frère, n'est pas telle que je la désire. Il faut espérer que le repos la remettra, du moins en partie. Il est bien vrai qu'à un certain âge la tranquillité est préférable à l'action. Tout le monde peut, hors moi, disposer de soi. Mon destin veut que je coure sous le harnois que je suis obligé de porter, et je dois m'y soumettre. Voici une réponse à cet officier palatin. Je vous prie de m'excuser auprès de l'Électrice douairière535-a sur l'impossibilité de recevoir ce volontaire. Nous avons tant de bagage dans les armées, qu'il ne faut pas le surcharger par des meubles inutiles; et d'ailleurs qui peut répondre que ce drôle ne soit pas un espion que les Autrichiens veulent placer dans nos camps? Il faut être sur ses gardes de tout ce que l'on peut soupçonner, et encore ne pousse-t-on pas peut-être la vigilance assez loin. Les chemins, impraticables et rompus par les fontes des neiges, tiennent amis et ennemis dans l'inaction sur les frontières. Je crois qu'on ne pourra se remuer que quand le mois de janvier aura amené les grandes gelées. Je recommence un peu à marcher à présent; mais ma main gauche est encore estropiée, ce qui m'incommode beaucoup. D'ailleurs, les affaires s'accumulent à présent prodigieusement par l'arrivée du prince Repnin. La médiation sommeille encore, et les négociations ne semblent pas devoir être entamées avec feu et vivacité : mais les préparatifs de la campagne, en revanche, demandent des soins et des détails énormes. C'est en vous embrassant, mon cher frère, que je vous prie d'être persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<536>

356. AU MÊME.

Reichenbach, 8 février 1779.



Mon très-cher frère,

Votre lettre, et les nouvelles que vous me donnez, m'ont fait le plus grand plaisir. Je conviens, mon cher frère, que cette expédition536-a ne décide de rien pour la campagne prochaine; mais elle fait respecter les troupes, et oblige les Autrichiens à ne pas négliger tout à fait les attentions qu'ils doivent porter à la sûreté de la Bohême. Je ne puis encore rien vous dire de ce que nous pourrons exécuter dans ces cantons. Les chemins des montagnes sont maintenant impraticables pour l'artillerie. Les troupes autrichiennes ont reçu toutes l'ordre de se porter sur nos frontières le 1er mars; mais j'espère bien, avant ce temps, de leur avoir porté quelque bon coup; et quant à la paix, je crois qu'il est très-possible qu'elle se fera, mais je n'y ajouterai foi qu'après la conclusion des préliminaires, et il n'y a point de fin avec les Russes. En attendant, le temps s'écoule, et si la négociation des médiateurs ne termine rien durant le courant du mois présent, il est plus que probable que la campagne prochaine se fera.

Voici l'ordre pour Möllendorff, avec une lettre pour lui. J'attends à recevoir des détails de l'affaire de Brix, pour savoir ceux qui se sont le plus distingués.

C'est en vous assurant de mon plus tendre attachement que je vous prie de me croire, etc.

<537>

357. AU MÊME.

Silberberg, 19 février 1779.



Mon cher frère,

Nous avons hasardé, et nous avons été heureux; nous avons chassé les Autrichiens de presque toute la principauté de Glatz, excepté de Reinerz. Nous occupons Braunau, Habelschwerdt, et nous poussons jusqu'à Politz. L'expédition, à la vérité, ne nous a valu que deux officiers et cinquante prisonniers : mais ces b...... ne tiennent pas, il n'y a pas moyen d'en prendre davantage. Ce n'était pas l'entreprise de M. de Villeroi qui le fit battre à Ramillies, mais la mauvaise disposition qu'il avait faite, tant par le choix du terrain que par rapport à ses bagages, qui se trouvaient entre ses deux lignes. Le mauvais choix du terrain fut également cause que le prince de Lorraine fut battu à Leuthen. Il ne faut pas confondre les choses. Il faut sans doute hasarder quelquefois à la guerre; mais il faut ôter à ce hasard tout ce qu'on peut par la prudence, et, dans la position où se trouve à présent mon armée, si une partie ne veut rien faire du tout, elle donne à l'ennemi le moyen de rassembler des forces supérieures pour opprimer l'autre corps. Voilà mes principes, conformes à ceux de tous les vieux généraux de l'antiquité. Il faut agir, mon cher frère; l'on ne sera pas toujours heureux; mais à la longue, en imitant les Condé, les Turenne, les Eugène, on doit sûrement se promettre plus de succès qu'en suivant l'exemple du duc de Cumberland, qui, entassant retraite sur retraite, s'accula à la fin à Stade, prêt à signer un traité à jamais honteux avec le duc de Richelieu.537-a La guerre et la mollesse ne vont pas ensemble; mais quiconque n'entreprend rien après avoir bien réfléchi à sa besogne ne sera jamais qu'un pauvre sire. Voilà ce que nous dit l'expérience et l'histoire de toutes les<538> guerres. C'est un grand jeu de hasard, où celui qui calcule le mieux gagne à la longue. Cette matière est inépuisable; elle fournirait matière à barbouiller des volumes in-folio, et l'on manquerait plutôt de papier que de sujets de raisonnements. Le temps est très-doux ici. Les ruisseaux sont, à la vérité, devenus des torrents; mais la bonne volonté vainc tous les obstacles. Quand je saurai des nouvelles plus importantes, je ne manquerai pas de vous les communiquer, étant, etc.

358. AU MÊME.

Silberberg, 14 février 1779.



Mon très-cher frère,

Je m'en rapporte au chiffre quant aux nouvelles politiques, et pour d'autres nouvelles, mon cher frère, je n'en ai aucune aujourd'hui qui mérite de vous être mandée. Silberberg est un si petit théâtre, qu'à peine arrive-t-il tous les vingt ans une chose digne d'être sue dans le voisinage. Je m'amuse quelquefois avec le général Kamensky, dont la vivacité est digne d'un habitant de la Provence. Hier j'ai fait pour la Russie la conquête de la Perse, et j'ai déclaré le petit général vice-roi de cette nouvelle conquête. Je l'ai établi avec sa cour et un million de revenus à Ispahan. Il a fort goûté ce projet, et je crois qu'il est tout occupé pour se styler à ce bel emploi et pour régler les dépenses. Cela l'a rendu heureux durant la séance de la table, et ce rêve agréable l'a occupé pendant toute la nuit. Vous voyez, mon cher frère, qu'il faut être entreprenant, ou que l'on ne conquerra jamais des Perses, ni des Mogols. Souffrez que je m'arrête en si beau<539> chemin, pour barbouiller un tas de sottises ennuyeuses et désagréables. C'est donc en vous embrassant que je vous prie de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

359. AU MÊME.

Silberberg, 27 février 1779.



Mon très-cher frère,

Je n'ai pas douté, mon cher frère, de la part que vous prendriez à la fin de celte guerre. Il n'y a rien de fort glorieux dans ceci. Nous n'avons eu aucun avantage marqué sur l'ennemi qui pût l'humilier, et l'on m'assure que l'Empereur, fâché de rendre ses usurpations en Bavière, nous en garde le désir de s'en venger à la première occasion; ainsi il faut plutôt regarder l'accord qui va se faire comme une trêve que comme une paix durable et sûre. Ces négociations n'empêchent pas le héros Wurmser de faire le spadassin ici, dans le voisinage. Il voudrait me donner l'alarme. Il aura sur les doigts, si sa présomption l'enhardit. Mais je ne précipite rien. En Haute-Silésie, il y a eu des dragons et hussards ennemis de pris par nos embuscades; mais tous ces succès sont si minces, que ce n'est pas la peine d'en parler. Je vous renvoie donc, mon cher frère, au chiffre, en vous priant de me croire avec toute la tendresse possible, etc.

<540>

360. AU MÉME.

Silberberg, 1er mars 1779.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu votre lettre du 27 de février. Les nouvelles que vous me marquez sont conformes à celles que j'ai reçues de Vienne; mais de ce côté-ci, l'ennemi marque encore beaucoup d'inquiétude. Le général Clairfait a attaqué hier le poste de Neustadt, où se trouve le régiment de Prusse, avec un corps environ de douze mille hommes, mais dont il a été vigoureusement repoussé.540-a Aussi le général Anhalt a été attaqué près de Braunau, et l'ennemi a été également repoussé.540-a Ce sont là les derniers efforts de la rage de l'Empereur, qui est au désespoir de la paix qui va se faire; mais dès que la mère la veut, il sera obligé d'y consentir. Dans peu de jours, nous verrons s'il y aura une suspension d'armes, ou s'il n'y en aura point; du moins n'aurons-nous pas été les derniers battus, si les choses restent sur le pied où elles en sont actuellement. La ville de Neustadt n'a pas laissé de souffrir beaucoup par les obus et grenades qui y ont été jetés. C'est ce que je serai obligé de réparer à la paix.

Je n'ai pas lieu du tout de me louer des Russes dans cette affaire-ci. Je vous en parlerai une fois, quand il n'y aura rien de plus intéressant à dire. Je suis, etc.

<541>

361. AU MÊME.

Silberberg, 4 mars 1779.



Mon cher frère,

Vous vous souviendrez, mon cher frère, que je vous ai dit à Berlin que nous ne pouvions rien désirer de mieux que d'obliger les Autrichiens à rendre leurs usurpations; cela tient à un objet de politique bien important, parce que si cet acte de violence leur était passé, ils se seraient arrogé une autorité despotique dans l'Empire, dont tôt ou tard nous aurions ressenti les funestes effets. Quoique cette restitution ne soit pas aussi entière qu'elle l'aurait été à souhaiter, néanmoins voilà pourtant le premier projet de l'ambition effrénée de l'Empereur de manqué, et nous gagnons le grand avantage que dans l'Empire l'on nous envisagera comme un contre-poids utile au despotisme autrichien. Ce qui regarde l'argent dépensé, il faut le remplacer par une bonne économie, en retranchant pour un temps tout ce qu'on pourra ménager en dépenses superflues; mais, en fait de campagnes, nous n'avons fait que des misères qui ne peuvent nous rendre ni méprisables ni respectables à nos ennemis. Voilà deux jours qu'un faquin d'Autrichien, nommé Wallis, vient avec seize bataillons attaquer notre poste de Neustadt, où commandait Winterfeldt541-a avec le régiment de Prusse. Ce gueux a été chassé comme il le mérite; mais ni plus ni moins, il y a deux cent quarante maisons de brûlées, tant dans la ville que dans le faubourg. Je suis si aigri contre toute cette engeance autrichienne, que je perdrais la vie avec plaisir, si je pouvais seulement me bien venger d'eux. C'est le manque d'argent qui oblige ces misérables à faire la paix; mais ce ne sera, à le bien prendre, qu'une trêve. Je vous avoue que vos Russes sont d'étranges<542> gens, et que bien heureux est celui qui n'a rien à démêler avec eux. Je suis, etc.

362. AU MÊME.

Breslau, 28 mars 1779.



Mon très-cher frère,

Je ne puis encore vous marquer rien de positif touchant la paix. Si j'étais, mon cher frère, dans la nécessité de la gueuser, je pourrais avoir recours aux expédients que vous proposez; mais je n'en suis pas, grâces au ciel, réduit à cette extrémité. Si la Saxe n'obtient pas une satisfaction honnête, personne, à l'avenir, ne voudra s'allier avec la Prusse. Ainsi j'insiste roide sur ce point; ou qu'on indemnise la Saxe, ou je continue la guerre : voilà les paroles sacramentales de la négociation. Attendons donc patiemment ce que le congrès fera; et comme d'ailleurs je suis préparé à tout événement, je n'ai rien à craindre. C'est en vous embrassant que je vous prie de me croire avec toute la tendresse possible, etc.

<543>

363. AU MÊME.

(Breslau) 13 avril 1779.



Mon très-cher frère,

Je vous annonce enfin, mon cher frère, la paix autant que faite,543-a non pas plâtrée, non pas obtenue en sacrifiant nos alliés, mais une paix conforme à l'honneur et à la dignité de la Prusse. L'électeur de Saxe aura quatre millions en argent, le prince de Deux-Ponts aura sa satisfaction, et la Bavière, à l'avenir, demeurera intacte aux désirs des Autrichiens à la démembrer. Cette nouvelle est arrivée en même temps avec celle de Constantinople, qui nous apprend la signature des préliminaires entre les Russes et la Porte. Toute notre affaire pourra traîner jusqu'à la fin du mois pour gagner son entière confection. Comme je crois que ma dépêche vous fera plaisir, je la fais partir incessamment. Je suis, etc.

364. AU MÊME.

(Breslau) 13 mai 1779.



Mon cher frère,

La paix sera signée aujourd'hui; ainsi, mon cher frère, vous pouvez sans risque faire marcher incessamment les troupes, chacune à leur destination. J'en fais de même ici, et comme actuellement les Autrichiens évacuent la Bavière, nous nous retirons de Troppau et de Jägerndorf.

<544>J'ai encore des affaires dans la province, qui m'arrêteront bien encore une dizaine de jours, et à présent ce sont les marches des régiments, l'embarquement des équipages et cent choses de cette espèce avec lesquelles je m'occupe pour tout régler et aller à l'épargne autant que possible. Je suis, etc.

365. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 30 novembre 1781.



Mon très-cher frère,

Il est naturel que je commence ma lettre par ce qui m'intéresse le plus. Vous avez, mon très-cher frère, les hémorroïdes, et je réponds à cela que, tant que la nature produit ces forces, qu'elle produit les écoulements utiles à la conservation du corps, il est égal alors quel âge l'on a. Je ne compte donc pas les soixante et dix ans que vous alléguez, mais je compte beaucoup sur la constitution admirable que vous avez reçue, et qui prolongera votre vie jusqu'au terme le plus reculé. Ceci n'est pas une hypothèse métaphysique, elle est fondée sur l'expérience, tandis que, comme vous l'observez, mon très-cher frère, le métaphysicien s'égare en vains raisonnements sur des objets que l'esprit ne peut concevoir, et que le raisonnement ne saurait définir. Il y a cependant une grande distance entre le philosophe de bonne foi, celui qui, le compas à la main, veut établir des principes, et celui qui n'a que sa réputation pour objet, et, pour l'établir, s'attaque indifféremment à tous les objets, soit pour frapper les esprits par des idées qui paraissent neuves, ou bien pour établir ses hypothèses conjecturales et, la plupart du temps, fondées sur aucun<545> principe certain. Il a toujours paru très-aisé à l'esprit humain de combattre les dogmes de la religion; la plupart n'étant que l'ouvrage de l'homme, il s'ensuit qu'il est facile d'en prouver le néant. Mais tout homme raisonnable doit envisager la religion en elle-même sous deux points de vue différents : d'abord ce qu'elle est à l'égard de la vérité, puis ce qu'elle est à l'égard de la société. Il est juste de combattre tout dogme dangereux à la société, l'autorité des prêtres, l'absurdité de manger un Dieu, etc. Mais le vrai philosophe s'arrêtera, pour le bien de la société, là où la religion commence à se trouver liée avec les lois de l'État, et là où le dogme, n'étant plus nuisible, peut être une erreur, quoique utile pour la société. Telle est, par exemple, l'opinion d'une autre vie; tout homme qui y croit, soit qu'il est dans l'erreur, ou non, a certainement un motif de plus pour être un citoyen honnête. Tels sont encore la plupart des axiomes de morale, lesquels reçoivent une caution plus forte aux yeux de ceux qui croient à une religion. C'est, en un mot, un frein de plus, lequel, s'il vient un jour à se relâcher totalement, aura des suites peut-être aussi funestes que l'ont été ces affreuses guerres de religion. Ce temps est encore très-éloigné, les peuples ne sont pas encore induits par les raisonnements; mais je crois qu'on peut avec un œil observateur entrevoir le germe que ces nouveautés préparent.

Je pars demain pour Berlin, dans l'espérance d'avoir dans peu l'honneur de vous faire ma cour, mon très-cher frère, et de vous assurer du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

<546>

366. AU PRINCE HENRI.

Le 4 décembre 1781.



Mon très-cher frère,

Je suis l'ordre de votre lettre pour répondre de point en point, mon cher frère, aux choses obligeantes que vous voulez bien me dire : que si mes nerfs étaient tels que vous vous les représentez, je ne serais pas malade; l'âge, mon cher frère, use et détruit tout. Mes nerfs, loin de produire les hémorroïdes coulantes, ne me causent que des coliques inutiles, parce que le tempérament n'a pas la force de pousser le sang comme il l'avait autrefois. Mes jambes, qui ont été ouvertes jusqu'ici, se sont fermées, et la goutte n'a plus assez de vigueur pour se jeter dans les parties extérieures. Tout cela sont autant d'avertissements qui disent : Mon ami, plie bagage; mais je vous assure que cela m'est très-indifférent, et que ces avant-coureurs de la mort ne troubleront en rien la tranquillité de mon âme.

Pour les religions, je pense à peu près comme Fontenelle, qui disait que s'il tenait la main toute pleine de vérités, il ne l'ouvrirait pas pour les lâcher au peuple, parce que le peuple ne méritait pas d'être éclairé.546-a Je vous avouerai d'ailleurs que si j'avais le choix de toutes les sectes chrétiennes, je me déclarerais pour la protestante,546-b parce qu'elle est la moins malfaisante. Je suis d'ailleurs très-persuadé qu'il faut laisser à chacun la liberté de croire ce qui lui paraît croyable;546-c qu'on admette l'immortalité, je ne m'y oppose point, pourvu qu'on ne se persécute pas. Quant aux mœurs, il n'y a qu'à examiner les annales de tous les âges et de toutes les nations, et, si l'on veut, de toutes les religions; on y trouve une égale corruption<547> des mœurs, parce que les opinions ne sauraient changer les hommes, et que les passions sont les mêmes en tout pays, comme en toute secte. Imaginez tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez de frein pour les méchantes actions que dans les peines afflictives et dans la honte. Voilà ce qui retient quelques personnes, et les empêche de nuire aux devoirs de la société; mais les avantages présents, soit de l'intérêt, soit de l'ambition, soit de la volupté, l'emporteront toujours de beaucoup sur les punitions d'une autre vie, parce que le présent frappe les hommes plus sensiblement que les risques qu'ils courent après une mort qu'ils croient éloignée. Ainsi, mon cher frère, les opinions religieuses, comme celles de la philosophie, faibliront toujours, si elles ne se trouvent soutenues par la crainte des gibets et du mépris public. La religion ne peut servir aux ambitieux que dans des moments d'enthousiasme, comme ont été ceux du règne de Constantin, des croisades, des réformes de Luther547-a et de Calvin;547-b mais quand cette effervescence est passée, adieu le zèle, et la tiédeur succède au fanatisme. D'ailleurs, qu'on invente tout ce qu'on voudra, qu'on renouvelle les principes du stoïcisme, le désintéressement et l'humilité des premiers chrétiens,547-c le peuple entendra ces beaux discours sans les comprendre, et il se vengera, s'il est offensé; il se mettra en colère, si sa vésicule de fiel répand trop de bile dans l'estomac; il s'abandonnera à la volupté, si les liqueurs spermatiques abondent dans ses testicules; et s'il a le foie desséché, il s'enivrera dans la Courtille. Voilà, mon cher frère, sans fard, la peinture de notre espèce. Je l'aurais volontiers ennoblie, si j'avais pu; mon<548> amour-propre en aurait eu sa part; mais quand on examine ces choses avec réflexion et avec suite, et surtout lorsqu'il passe à quelqu'un autant de procès d'iniquités, et quelquefois des actions atroces, pour en confirmer les sentences, on est obligé, comme je le fais, de convenir que tant que le monde ne sera habité que par des hommes, on ne les contiendra pas davantage pour les mœurs qu'ils ne le sont à présent. Peut-être quelque globe qui nous est inconnu se trouve-t-il habité par des anges, ou par ce sage idéal des stoïciens, ou par quelque nature supérieure à notre espèce, et là il se pourra que la religion et la morale fassent plus d'effet sur les mœurs de ces habitants que ces mêmes choses n'en opèrent dans notre monde. Le parti le plus raisonnable est de nous prendre comme nous sommes, et de dire avec l'ange Ituriel : Si tout n'est pas bien, tout est passable.548-a

Je suis bien aise d'apprendre, mon cher frère, que vous venez cet hiver à Berlin. Au moins souvenez-vous qu'il y aura deux ans que je n'ai pas eu le plaisir de vous voir; c'est un siècle pour un homme de mon âge. J'espère ainsi que je pourrai dans peu vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

367. AU MÊME.

Le 7 décembre 1781.



Mon très-cher frère,

Vous avez la bonté de prendre part à la situation où je me trouve; cependant, mon cher frère, je n'ai pas à me plaindre, car il faut bien<549> s'attendre qu'une vieille machine qui a duré soixante-dix ans s'use à la fin. Quand on a tout vu, quand on a talé de tout dans le monde, on peut se préparer à le quitter sans regret. On y perd, en vérité, peu de chose; c'est la jeunesse qui peut être attachée à la vie. parce que tout lui rit, parce que son inexpérience lui peint tout en beau, et qu'elle croit être portée, sur les ailes de la fortune, au comble de ses désirs. Mais bientôt la vérité dissipe ces illusions, elle détrompe l'heureux par sa propre expérience, et, au lieu de ces félicités imaginaires, elle lui démontre le néant des vanités humaines. Alors viennent les réflexions. Si nous examinons notre durée, c'est moins qu'un clin d'œil, en la comparant à l'éternité. Si nous voulons comparer cet atome qui pense à l'immensité de l'univers, c'est un point imperceptible par sa petitesse. Qui le croirait que ce misérable atome, qui végète dans l'état le plus abject, ose par son orgueil extravagant s'égaler presque aux dieux?549-a Voilà, mon cher frère, une peinture sans exagération de ce que nous sommes. Elle est plus vraie que brillante; cependant il n'est pas inutile de se souvenir quelquefois qu'on est peu de chose, et que les objets de nos cupidités différentes ne méritent pas qu'on les désire ou qu'on les regrette.

Pour ce qui est du ressort de la superstition, il ne faut point y toucher, mais, si l'on peut, diminuer autant que possible tout ce qui peut exciter le faux zèle et le fanatisme, à cause qu'ils sont les pestes les plus fatales à la société. Vous me demandez, mon cher frère, dans quels pays il y a eu le plus de vertus. Je crois que c'était à Sparte, tant qu'on y suivit l'institution de Lycurgue, à Rome jusqu'après la seconde guerre punique, en Angleterre du temps de la reine Élisabeth; et, si vous voulez que je vous en dise la cause, je l'attribue à la frugalité des mœurs. On a vu toutes les monarchies perverties par les richesses, qui amènent le luxe; les richards s'attirent de la considération, alors tout le monde croit que l'argent tient lieu<550> de mérite. On ne se soucie point du choix des moyens pour l'acquérir, c'est à qui en aura le plus; dès lors les mœurs se pervertissent, et les vices et les crimes se débordent. Si je ne me trompe, ce fut Agésilas qui, le premier, introduisit l'or de l'Asie à Lacédémone, et dès lors l'ancienne discipline fut altérée. A Rome, ce fut tout l'argent qu'on y apporta d'Espagne, de Carthage, de la Macédoine et de la Syrie, qui amollit le Latium, et qui pervertit les citoyens. En Angleterre, ce furent les richesses qui, du temps de Cromwell, inondèrent la Grande-Bretagne qui introduisirent une débauche effrénée et la licence des mœurs. En général, pour que les hommes soient vertueux, il faut qu'ils jouissent d'un sort médiocre, qu'ils ne soient ni trop pauvres, ni trop riches; ajoutez-y qu'ils s'occupent, et que le travail les distraie des malices et des méchancetés que l'oisiveté ferait éclore dans leurs cerveaux. Il y a dans les montagnes de la Silésie une population d'environ cinq cent mille âmes, mais laborieuse et simple dans ses mœurs; aussi, depuis quarante années que je gouverne ce pays, n'ai-je signé qu'une seule sentence de mort, n'y ayant eu qu'un seul homme qui ait mérité d'être puni. Dans toutes nos possessions, qui contiennent cinq millions d'âmes passés, il n'arrive presque jamais que, année commune, il y ait plus de douze sentences de mort.550-a Le seul crime que je ne saurais extirper, et le plus commun, est celui de ces malheureuses qui tuent leurs enfants.550-b Voilà, mon cher frère, une lettre d'un septuagénaire; vous la recevrez avec indulgence, bien persuadé du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

<551>

368. AU MÊME.

Le 13 décembre 1781.



Mon très-cher frère,

Je vois, mon cher frère, que, à quelque prix que ce soit, vous voulez relever notre espèce. Vous dites que le cardinal de Richelieu a fait trembler Louis XIII; non seulement il l'a fait trembler, mais il a fait mourir la mère de son roi dans l'exil et la pauvreté, il a fait trancher la tête à Montmorency et à bien d'autres; mais de mauvaises actions pareilles ne peuvent honorer que la vie des tigres et des loups. Richelieu était altier et vindicatif, je le veux, et je lui refuse le titre de grand dans toutes ses méchancetés; je ne lui accorde que le titre de ministre éclairé lorsqu'il s'unit aux Suédois pour rabaisser dans l'Allemagne le despotisme autrichien. Cependant tout cela ne sont que des petitesses; qu'importe à l'univers que l'Allemagne soit partagée entre cinquante princes, ou qu'elle ploie sous le sceptre d'un tyran? Ces choses sont importantes pour nous, relativement à nos petits intérêts; elles sont indifférentes pour la masse de l'univers; les planètes tourneront de même autour du soleil, et nous avec, soit que nous soyons libres, ou esclaves. Nous voyons de plus dans l'histoire qu'une vicissitude perpétuelle change les destins des empires : les uns s'élèvent, et les autres s'abaissent; ce jeu non interrompu nous représente la même scène avec différents acteurs. Je suis persuadé que les fourmis de votre jardin de Rheinsberg se font souvent la guerre, mon cher frère, pour un grain de millet, et que vous n'avez aucune notion de leurs fameuses querelles. Nous sommes ces fourmis, et nous nous imaginons que tout l'univers doit avoir les yeux sur nous; que dis-je, tout l'univers? la cour céleste encore, avec tout le chœur des anges et les saints, ne s'occupent qu'à lire les gazettes de nos sottises. Voilà comme la vanité humaine se nourrit de visions, et s'élève pour admirer en elle le chef-d'œuvre de la nature.

<552>J'en viens maintenant à Lycurgue; il ne voulut pas former un peuple d'efféminés : il éleva durement la jeunesse, pour la rendre propre aux armes et aux fatigues de la guerre. Sa république était petite : elle pouvait, dans les temps où Lycurgue vivait, se passer d'argent; on ne faisait la guerre que trois mois de l'année. Les autres Grecs de même; chacun était obligé de se pourvoir de vivres pour ce temps. Vous voyez donc que le vol de la jeunesse ne pouvait consister qu'à détourner quelques comestibles qu'on servait sur les tables publiques, ce qui ne tirait pas à conséquence. Dans notre siècle, une république ou une monarchie gouvernée à la lacédémonienne serait la proie de ses voisins; il suffirait d'une campagne pour en faire la conquête. Il faut donc avoir assez de boue jaune et de fonds pour se soutenir contre ses ennemis; si le peuple a de quoi vivre hors de la misère, et que l'État ait de quoi se défendre, une telle proportion peut être de nos jours comparable, à proportion des grandes puissances de l'Europe, à ce qu'était Sparte en comparaison du grand roi. Les Suédois et nous autres, nous nous trouvons dans cette heureuse médiocrité, et je vous confesse, mon cher frère, que je la préfère aux sommes prodigieuses que possèdent les Anglais, les Hollandais et la France. Ce juste milieu est ce qu'il v a de plus heureux dans toutes les choses de ce monde; il est difficile à conserver, et l'illusion, jointe à la cupidité, nous détourne souvent de ce chemin pour nous égarer. Cela n'empêche pas, mon cher frère, qu'on ne fasse bien d'établir des manufactures; faire gagner les désœuvrés par le travail est une bonne action, car si la fainéantise est la mère de tous les vices, le travail est le plus sûr gardien de la vertu. Je dois encore ajouter que, si je trouve les grandes richesses dangereuses aux mœurs, je n'exclus pas l'aisance du bon gouvernement; cette dernière contribue au bonheur des hommes, et leur rend le fardeau de la vie plus supportable. Je crois que je bavarderais sur ce sujet sans fin, si je ne me ressouvenais pas de mon âge, et<553> qu'il ne faut pas pousser la patience à bout de celui auquel j'écris. J'ajoute des pisangs553-a à ma lettre, comme un julep pour vous faire avaler, mon cher frère, ce long radotage, vous priant de me croire avec autant de tendresse que d'estime, etc.

369. AU MÊME.

Le 16 décembre 1781.



Mon très-cher frère,

Vous voulez à toute force, mon cher frère, relever la dignité de notre être. La comparaison de la fourmi vous révolte. Toutefois, quelque peine que je me donne d'exalter mon imagination, en me comparant à l'immensité de l'univers, je me trouve plus fourmi que jamais. Alexandre, Timur, Gengis, Jules César, Charles XII, se sont tous donnés au diable pour faire parler d'eux, et il s'est trouvé qu'un Juif qui s'est fait pendre au Calvaire l'a emporté sur eux tous. Or c'est acheter un peu cher la renommée que de l'acquérir par la pendaison; et je vous avoue, mon cher frère, que je préfère d'être fourmi de Rheinsberg plutôt que d'acheter l'immortalité du nom à ce prix. Notre existence est de trop peu de durée pour l'occuper de trop vastes projets; personne n'achève les siens, et encore, quand on les examine, c'est un fétu de paille dont nous nous occupons. A peine Alexandre eut-il formé sa monarchie, qu'elle fut démembrée; César, en détruisant la liberté romaine, prépara, sans le savoir, la décadence et la chute de cet empire; il ne reste plus de vestiges des Timur et des Gengis; et peut-être que cette monarchie fondée par Mahomet frise<554> le dernier période de sa durée. Mais bien plus, en examinant sans prévention ces objets auxquels les hommes attachent des idées de grandeur, on n'y découvre que petitesse, folie et illusion. Qu importe à l'univers que Mustapha ou Constantin soit censé gouverner la Turquie? Croyez-vous que le monde en irait moins son train, si, au lieu de Louis XVI, Ferdinand de Cordoue gouvernait la France, et si Cunégonde était reine d'Angleterre dans la place de George III? Tout cela est fort égal, mon cher frère, et les habitants de Saturne et de Mercure, s'il en est, n'en tiendront aucun compte. Il n'y a qu'à bien examiner les objets de la concupiscence pour en connaître la frivolité, et pour se détromper des illusions et des vanités de ce monde. Tant que l'on est jeune et séduit par des passions ardentes, on s'enivre d'espérances, se flattant de posséder des choses qui, bien considérées, ne méritent pas d'être recherchées. L'âge et la raison viennent ensuite, le brouillard qui nous empêchait de voir clairement les objets tombe, et ce qui jadis excitait nos vœux s'attire nos mépris. En voilà pour la fourmi.

Quant à la comparaison que j'ai hasardée de ce pays avec la Suède, je vois, mon cher frère, que vous la rejetez également. Je ne veux pas disconvenir que nous ayons quelques avantages sur la Suède; toutefois vous trouverez, mon cher frère, que, en examinant tous les empires de l'Europe, la Suède, le Danemark et le nôtre sont les plus pauvres. Le commerce de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, de l'Espagne est si prodigieux, que le nôtre ne peut en aucune manière y être comparé. La puissance de l'Autriche et celle de la Russie sont si supérieures à la nôtre, que nous ne pouvons pas nous mettre en balance avec eux; nous avons trop peu de consistance554-a et trop de frontières. Ce sont, dans le fond, des misères; toutefois cela fait beaucoup pour les hommes qui attachent de l'importance à ces idées. Nous avons des manufactures et quelques branches de<555> commerce qui vont assez bien; cependant, en tirant la balance générale du commerce, elle ne nous est pas aussi avantageuse qu'on pourrait le croire, parce que la somme des importations est assez forte.555-a Ainsi nous n'avons pas lieu d'appréhender que le luxe nous pervertisse de sitôt, si ce n'est, par-ci par-là, quelque gentilhomme qui par de folles dépenses ruine sa famille; mais cela arrive partout, et cela ne tire pas à conséquence. Nous devons nous souvenir souvent de ce vers d'Horace :

Qui vit content de peu possède toute chose,555-b

Il faut chercher son bonheur dans soi-même, et non pas dans les choses externes, qui ne dépendent pas de nous. En pensant ainsi, mon cher frère, on végète doucement jusqu'au moment où la figure du monde disparaît pour toujours de devant nos yeux.

J'ai eu, ces jours passés, une colique hémorroïdale de toute force, et hier les hémorroïdes ont percé, ce qui ne m'est pas arrivé de cinq ans. Je ne devrais pas vous mander ces bagatelles, qui ne méritent guère votre attention, si ce n'est, mon cher frère, que je connais l'amitié que vous avez pour moi. Je vous prie de me la conserver, et d'être persuadé du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

<556>

370. AU MÊME.

Le 22 décembre 1781.



Mon très-cher frère,

Vous avez bien de la bonté de prendre part aux misères de ma santé, dont je vous ai fait l'exposition; ce sont des choses indifférentes en elles-mêmes, qui causent moins ou plus de souffrances aux patients, mais qui agissent selon les lois éternelles de la nature, et auxquelles il faut se soumettre, selon que le lot qui nous est échu le comporte. Vous croyez, mon cher frère, que les rois fainéants de la première race des Mérovingiens n'ont pas si bien gouverné que les autres; mais ne voyez-vous pas que sans eux Charlemagne ne serait jamais devenu empereur, et que la chaîne des événements, voulant élever les Bourbons, pour qu'il y eût des Louis XV et des Louis XVI, exigeait que ces fainéants se trouvassent alors sur le trône des Lis? Tout étant lié, il faut qu'il y ait une majeure pour que la mineure et la conclusion s'ensuivent; et peu importe à l'univers quelle race gouverne un petit royaume ou une petite monarchie comme sont toutes celles qui existent maintenant en Europe, à l'exception de la Russie. Je vous confesse que je ne me suis jamais trouvé en société avec un habitant de Mercure ou de Vénus; personne n'en a vu; toutefois nous pouvons juger par analogie qu'il y a des créatures qui peuplent ces globes-là, car nous voyons notre monde peuplé par Dieu sait quelle ridicule espèce, et il se peut fort bien qu'un globe qui a toutes les propriétés de notre terre connue ait également des habitants. Je ne dis pas que ce sont des hommes comme nous, car nous voyons sur cette terre des espèces d'hommes tout différents les uns des autres; il se peut donc que leur conformation n'ait aucune ressemblance à la nôtre; ils peuvent avoir plus ou moins d'esprit que nous en croyons avoir; peut-être nous sont-ils bien supérieurs, peut-être valent-ils<557> moins que nous. Mais toutefois personne ne peut dire que la chose soit impossible; car que me répondrait-on pourquoi l'on prétend que ce globe-ci soit seul peuplé d'animaux, et que tant d'autres ne le sont pas? On ne me répondra rien qui vaille; c'est donc un problème qui reste à résoudre, et qui est assujetti aux conjectures des curieux. Les théologiens se cabreront à cette seule idée; je les abandonne à leurs idées absurdes, et je continue de croire qu'à toute force la chose est possible. Je ne vous parle plus de la comparaison de l'homme à la fourmi de Rheinsberg; vous ne voulez pas l'admettre, mon cher frère; néanmoins on ne m'ôtera jamais de l'esprit que, quelque bruit qu'un homme ait fait dans le monde, il n'en sera pas moins un être infiniment petit ou un atome indiscernable en comparaison de l'univers. Autre chose est faire le bien; c'est un devoir que tout homme doit remplir selon ses moyens, tandis qu'il végète; la société doit faire notre bien, et nous devons travailler réciproquement à son avantage. Nous sommes encore circonscrits dans des bornes étroites; il nous est possible de secourir un homme abîmé de misère; mais nous ne pouvons pas le rendre heureux, parce que le bonheur est un être auquel chacun attache une autre idée, et le fait consister dans de certains objets relatifs à ses passions. Je conclus de là, mon cher frère, que nous sommes bornés en tout, et que les actions auxquelles on attache le plus d'éclat ne sont réellement que des jeux d'enfants. Un ancien a très-bien dit que la vie des hommes se passait à élever ce qui était bas, et à détruire ce qui est élevé.557-a Fontenelle dit qu'il y a des hochets pour tout âge; cela est très-vrai; surtout si l'on se dépouille des préjugés vulgaires, on est obligé de convenir que nous attachons de l'importance à des vétilles, que nous travaillons comme si notre vie devait être éternelle, et qu'il n'y a rien de solide dans cette vie qu'une conscience sans reproche, s'il y en a. Je me garderais bien de parler ainsi à un jeune homme qui<558> entre dans le monde; son imagination l'éblouit, et il n'a pas assez d'expérience pour l'éclairer. Mais quand on a fourni un long bout de sa carrière, on sera obligé de convenir avec moi que ces tristes vérités ne sont que trop vraies.

Je me prépare à me rendre le 25 à Berlin, où j'espère, mon cher frère, d'avoir le plaisir de vous embrasser et de vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

371. AU MÊME.

Le 3 octobre 1782.



Mon très-cher frère,

Je vous confesse, mon cher frère, que, quelque peine que je me sois donnée pour parvenir à l'impassibilité des stoïciens, jamais je n'ai pu y atteindre. J'aime ma patrie, mes parents et mes amis; quand il leur558-a arrive du mal, j'y suis sensible, je partage avec eux leur infortune; la nature m'a fait tel, et je ne saurais me changer. Je crois me corroborer par la lecture de Marc-Aurèle et d'autres philosophes; mais je ne tarde pas à m'apercevoir que le proverbe, tout trivial qu'il est, n'en est pas moins vrai : Chasse la nature par la porte, elle rentrera par la fenêtre. Ajoutez que l'âge, qui diminue les forces du corps et de l'esprit, rend les vieillards plus timides et plus circonspects, et plus sujets aux appréhensions. Tout cela peut contribuer, mon cher frère, aux pronostics que je tire de l'avenir. Ajoutez à cela qu'il n'est point donné à la prudence humaine de prévoir les différentes tournures que les événements peuvent prendre, et qu'ainsi il faut attendre que l'avenir débrouille les choses obscures, pour<559> être sûr de son fait. Je crois bien que l'Empereur ne veut pas de la guerre dans le moment présent, où ses forteresses ne sont pas achevées, où il n'a pas encore pu amasser toutes les sommes, par ses épargnes, qu'il sait être nécessaires pour la durée de quelques campagnes, où il n'a point encore conclu d'alliance avec la Russie pour la lier définitivement à ses vastes projets, où enfin il lui faut encore quelques opérations de finance pour achever les préparatifs indispensables à l'exécution de ses desseins. Mais, mon cher frère, ces desseins n'en existent pas moins, et si l'on ne le contrecarre pas dans ses négociations, si l'on ne fait avorter à temps ses projets, si l'on ne se maintient pas dans la posture la plus respectable que possible, vous le verrez fondre à l'improviste sur nos possessions, et engager une guerre aussi ruineuse que celle de l'année 1756. L'Empereur a les mêmes vues que celles de sa mère; il travaille à former une alliance pareille en tâchant de liguer les premières puissances de l'Europe contre nous. Je vois tout cela, les détails m'en viennent journellement; comment pourrais-je donc envisager avec sang-froid des manigances aussi dangereuses pour l'Etat dont la conservation est confiée à mes soins, d'autant plus que mon devoir est d'écarter, non pendant ma vie uniquement, mais encore après ma mort, par de bonnes alliances et par tous les moyens que j'ai, les calamités futures que je puis prévoir dans l'avenir. Voilà, mon cher frère, une tâche bien difficile pour mon âge, et qui pourrait fournir une source intarissable d'occupations aux têtes les plus chaudes et les plus éveillées. Si j'envisageais des objets aussi importants avec indifférence, j'agirais indolemment, et je manquerais à ce que je dois à l'État; il faut donc que je rassemble le peu de forces qui me restent, pour remplir mes devoirs selon toute leur étendue. Mon temps est fait, mon cher frère, le monde n'est plus rien pour moi; mais je ne veux avoir rien à me reprocher, et je veux éviter qu'on dise après ma mort que j'ai négligé la moindre chose.

<560>La fin de votre lettre ne m'a point réjoui; j'avais espéré, mon cher frère, que les eaux de Spa avaient entièrement rétabli votre santé, et je n'aime point du tout ces coliques hémorroïdales. Je vous conjure de ne me point écrire quand vous avez ces incommodités, parce que vous pourriez les empirer, et que, privée de la santé, notre existence en devient encore plus insupportable.

Le prince Ferdinand, qui va voir sa sœur à Berlin,560-a passera demain ici.

Voilà ce qu'un vieil anachorète peut vous mander du fond de sa cellule;560-b d'ailleurs, j'espère, mon cher frère, que vous ne doutez point des sentiments de tendresse et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

372. AU MÊME.

Le 18 octobre 1782.



Mon très-cher frère,

Je vous suis très-obligé, mon cher frère, du détail dans lequel vous êtes entré dans votre lettre pour m'expliquer vos idées sur l'état présent de l'Europe. Nous différons sur quelques points que je puis vous expliquer facilement. Premièrement, mon cher frère, souvenez-vous de mon âge, et ne m'accusez pas de penser à mon personnel dans les conjonctures futures que je prévois. Le mal que je crains arrivera quand je ne serai plus; toutefois il est de mon devoir de l'écarter ou de l'anéantir entièrement, si je le puis. Je crains les liaisons étroites qui pourront se former avec le temps entre l'Empereur et la Russie;<561> je crains que la grande Catherine ne se laisse tromper par l'Empereur sans s'en apercevoir, et que, en lui faisant faire un pas après l'autre, il ne l'entraîne contre nous;561-a et je vous avoue que je voudrais volontiers prévenir les desseins de ceux qui voudraient ravager et dévaster la Prusse, la Silésie et les Marches. J'ai suivi exactement envers la France la conduite que vous indiquez, et je demeure muet envers la Russie; car qu'écrirais-je à l'Impératrice? sur quel sujet? à quelle occasion? Je n'ai jusqu'à présent rien sur quoi je puisse la féliciter, et je manque de prétexte pour lui adresser des lettres. A l'égard de la France, vous ne sauriez croire à quel point va la faiblesse du ministère de Versailles, et vous ne devez pas vous étonner s'il abandonne les Turcs à la discrétion des deux cours impériales, d'autant plus que l'Empereur, comme vous le verrez, suivra la politique que je vous ai tracée dans une de mes lettres précédentes; il évitera de donner ouvertement prise aux Français, et si les Russes font la guerre heureusement, il escamotera des Turcs, sous prétexte de limites mal réglées, ce qu'il pourra de la Bosnie, de la Valachie et de tout ce qu'il pourra s'approprier, et tous les secours que les Russes tireront de lui se réduiront à des vivres de la Hongrie, et, s'il le faut, à quelques subsides. J'irai, en attendant, ad patres, et je laisserai ce pays sans liaisons, sans amis, et dans une situation à ne pouvoir parer les coups que l'Empereur médite de lui porter. Voilà, mon cher frère, la cause de mes embarras. Je travaille en honnête homme pour le bien de l'État; mais si je meurs dans cette crise, il n'a pas dépendu de moi de former maintenant ces alliances, et après ma mort on en rejettera tout le blâme sur ma mémoire. Toutes mes lettres de la Russie sont remplies des arrangements guerriers qui s'y font, et, à moins d'un miracle, les opérations commenceront le printemps prochain par le siége d'Oczakow; ce sera donc l'année 1783 qui nous étalera les événements de cette nouvelle guerre, qui servira,<562> soit à constater l'union des deux cours impériales, ou bien qui les rendra irréconciliables. Je me prêche la patience autant que je le puis, mais je ne saurais atteindre à l'apathie ou plutôt à l'indolence stoïcienne, et j'aime trop ma patrie pour considérer avec des yeux insensibles le sort qui la menace. Vous me direz peut-être, mon cher frère : De quoi vous embarrassez-vous? Le proverbe dit : Après moi le déluge. Cela est vrai. S'il ne s'agissait que de mon personnel, je penserais de même; mais il s'agit de l'État dont je suis le pilote, et que je dois mener de façon que je lui fasse éviter les écueils tant que j'ai le gouvernement en main; le gouffre de Charybde et Scylla est devant moi, et je crains que quelque vent impétueux y pousse le vaisseau, et qu'il s'engloutisse sous les ondes.

On m'écrit de Vienne que le grand-duc partirait le 19 de Vienne; il prend par Troppau, Ratibor et Pless. J'ai envoyé les deux Würtemberg562-a à sa rencontre, avec des lettres. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de toute ma tendresse, tout mon attachement et toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

373. AU MÊME.

Le 26 octobre 1782.



Mon très-cher frère,

On ne peut compter sur rien de stable dans cette vie, mon cher frère; les jeunes gens peuvent être emportés dans le milieu de leur carrière; les vieillards l'ont fournie, et attendent d'un moment à<563> l'autre la mort qui les moissonnera. Il se peut donc que je voie encore les commencements de la conquête de l'empire ottoman, que l'Impératrice veut entreprendre; toutefois je n'en verrai pas la fin, car ce n'est pas une opération qui puisse s'achever aussi vite qu'on s'en flatte; il y a même à Pétersbourg des incrédules qui doutent que l'Impératrice soit déterminée à l'entreprendre tout de bon. Peut-être ne résultera-t-il de cette belle idée de conquête autre chose, sinon que les puissances belligérantes de l'Occident profiteront de cette diversion pour faire la paix sans le concours d'aucune médiation étrangère, et les cours impériales, pour avoir embrassé à la fois trop d'objets différents, se trouveront n'avoir rempli aucune de leurs vues. La politique de la cour de Vienne, mon cher frère, tant que le prince Kaunitz la dirigera, sera de demeurer constamment unie avec la France, pour se conserver le dos libre, et la politique de la cour de Versailles ne se départira pas non plus de l'alliance de l'Autriche, à moins que l'Empereur ne rompe lui-même ces liens par des démarches immédiatement contraires aux intérêts de la France.

Vous pouvez être sûr que ce que je vous dis ici n'est pas conjectural, mais dicté par une connaissance approfondie des choses et de la façon de penser invariable de ceux qui sont à la tête du gouvernement. Mais en m'avançant jusque-là, je conviens en même temps que ces deux monarchies ne se livrent pas pieds et poings liés les unes aux autres; elles se suspectent sans doute, s'examinent réciproquement, s'observent, se méfient les unes des autres, sans cependant déroger au traité de Versailles563-a et au fameux pacte de famille563-b dont Choiseul est l'auteur. Ainsi, mon cher frère, nous ne touchons pas au moment que cette liaison soit prête à se rompre; et quand même l'Empereur favoriserait la Russie dans la conquête qu'elle médite, on aurait la complaisance, à Versailles, de ne pas faire semblant de s'en<564> apercevoir. Remarquez encore de quel épuisement dans les bourses des souverains sera suivie cette guerre dispendieuse également pour toutes les parties belligérantes. La France aura besoin de respirer, et quelque mécontentement qu'elle ressente des liaisons de Joseph et de Catherine, elle dissimulera son chagrin, faute de pouvoir le manifester avec dignité. Ajoutez à cela une reine, mère d'un Dauphin, et que Mercy564-a fait agir comme une marionnette pour étayer l'Empereur son frère, un roi sans énergie, un ministère faible, l'appréhension d'une régence, et vous conclurez avec moi qu'il ne faut pas compter avec de telles gens qu'ils agissent avec fermeté, d'autant plus qu'ils n'ont montré que de la mollesse en combattant pour leurs propres intérêts. Voilà, mon cher frère, un petit échantillon des embarras qu'on éprouve quand on est obligé de tripoter dans ce chaos de la politique européenne. Nous sommes à présent dans un moment de crise; il faut attendre tranquillement ce que la fortune en décidera, et ce ne sera qu'alors, après de mûres réflexions, qu'on pourra s'arranger selon les conjonctures les plus avantageuses à notre patrie. Mais, en attendant, nous restons en l'air, sans alliances, sans amis, et isolés, comme l'Angleterre se trouve encore maintenant. S'il ne s'agissait que de mon personnel, je serais fort tranquille, parce qu'il faut savoir supporter la mauvaise comme la bonne fortune; mais je dois veiller aux intérêts d'une patrie que j'aime, et je n'envisage pas avec indifférence les dangers dont elle est menacée.

Voilà, mon cher frère, bien des rêves creux. Vous vous moquerez de moi, de ce que je m'inquiète par prévoyance d'événements peut-être encore éloignés; toutefois souvenez-vous qu'une sentinelle doit être alerte, pour que la place ne soit pas surprise faute de son incurie et de sa négligence. Je suis, etc.

<565>

374. AU MÊME.

Le 9 novembre 1782, jour de naissance de ma sœur Amélie.



Mon très-cher frère,

Pour vous simplifier mon raisonnement, je le réduirai, mon cher frère, en peu de paroles. Il faut nécessairement des alliés à la Prusse, moins dans l'espérance d'en tenir des secours que pour les empêcher de lui nuire. Dans la situation présente, la Prusse n'a pas le choix de ses alliés, parce que le traité de Versailles et le pacte de famille joint la race lorraine d'Autriche avec toutes les branches de Bourbon existantes; or l'impératrice de Russie marque, de plus, une haine contre tout ce qui est français et une prédilection décidée pour l'Angleterre; il s'ensuit donc que l'impératrice de Russie, conservant encore le nom d'alliée de la Prusse, doit être soigneusement ménagée, qu'après cette guerre, à moins de quelque révolution à Pétersbourg, cette princesse se joindra certainement à l'Angleterre, et qu'ainsi, faute de pouvoir arranger à notre gré ces alliances, nous serons dans la nécessité d'y acquiescer; c'était ce que j'avais à prouver. Vous me demandez, mon cher frère, ce que l'Empereur a promis à la pantocratrice. Il doit l'avoir assurée verbalement de son assistance, dès qu'elle entreprendrait son projet favori de placer son petit-fils Constantin sur le trône de Constantinople.565-a La grande Catherine fait maintenant chasser les Tartares de la Crimée; les troupes sont toutes en mouvement, et, le printemps prochain, la campagne doit s'ouvrir par le siége d'Oczakow. Ce n'est donc pas le moment présent qui dessillera les yeux de l'Impératrice; elle ne s'apercevra d'être jouée que lorsqu'elle sera dépourvue des secours et de l'assistance du César Joseph; mais ce sera un peu tard pour sa gloire.

<566>Vous jugez très-sagement, mon cher frère, qu'il faut garder les plus grands ménagements envers la France; c'est ce que je fais, toutefois sans négliger les intérêts de l'État, ce qui est la première loi, qu'aucun souverain ne doit enfreindre. Il y avait quelques lueurs qui donnaient l'espérance d'une paix prochaine; mais ces espérances flatteuses semblent se dissiper, et il paraît bien que le dieu Mars, pour ruiner les plus grandes puissances de l'Europe, les excitera à continuer à se battre encore l'année prochaine. Le prince de Guémené a donné en France l'exemple d'une célèbre banqueroute.566-a Gare qu'il ne soit imité par le Roi son maître, par le roi d'Espagne, et enfin par Sa Majesté Britannique.566-b Nous autres petits drôles, nous ne sommes pas assez grands seigneurs pour immortaliser nos noms par de célèbres faillites; c'est un privilége réservé aux grandes puissances. Voilà le mauvais temps d'arrivé; je suis presque enneigé ici, et forcé à prendre les quartiers d'hiver. Les saisons se succèdent, les mauvaises suivent les bonnes, et voilà trois mois de frimas qui nous attendent. Les saisons se renouvellent, il est vrai, mais les hommes pas. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

375. AU MÊME.

Le 16 novembre 1782.

.... Je vous ai dit, mon cher frère, que j'envisageais le prince de Guémené comme le précurseur des banqueroutes que Louis XVI et<567> George III pourraient bien faire à son exemple. La princesse Guémené a reçu une pension de cent mille livres, pour récompenser son époux du bel exemple qu'il a donné. Cartouche, dans ce siècle-ci, deviendrait duc et pair; les grands se croient au-dessus des lois; ils foulent aux pieds les mœurs, et ne soutiennent leur rang qu'à force de se surpasser en scélératesse. Ce prince Guémené va voyager en Italie avec son illustre compagnon le duc de Chartres, pour promener leur ignominie dans les pays étrangers; ils n'entreraient sûrement pas dans ma maison, ne fusse-je que le dernier des gentilshommes.

Voici des fruits qu'on m'apporte. Je me hasarde, mon cher frère, de vous les offrir comme les précédents, en vous assurant du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

376. AU MÊME.

Le 14 décembre 1782.



Mon très-cher frère,

Les hommes, mon cher frère, sont aussi différenciés par leur caractère que par leur physionomie, ce qui empêche de les placer tous dans la même catégorie. Je conviens que malheureusement il y a de tels scélérats endurcis dans le crime qui se laissent aveugler par leurs passions, et ne se donnent pas le temps de réfléchir; il y a, d'autre part, des scélérats raffinés qui mettent leur gloire dans leurs supercheries, dans la trahison, dans tout ce qu'il y a de plus atroce, et il est certain, mon cher frère, comme vous le dites, que la raison se tait quand la passion est violente. Les mauvais exemples encouragent<568> les vicieux, et ils se livrent aveuglément à leurs désirs quand ils voient que beaucoup d'autres font la même chose. Je conviens, mon cher frère, avec vous de tout ceci; cependant cela ne m'empêche pas de croire que, dans le moment du silence des passions, il n'y ait des intervalles où les malfaiteurs sont mécontents d'eux-mêmes, et, sans se faire des reproches trop vifs, désireraient de se trouver dans une autre situation qu'est la leur. Dans les temps de César Borgia, les assassinats et les poisons servaient d'armes à la vengeance. Pourquoi s'y livrait-on sans retenue? Parce que le pape, père de ce monstre, et monstre lui-même, lui persuadait qu'il effaçait tous ces crimes par ses absolutions. Ce sont, mon cher frère, ces malheureuses absolutions qui ont encouragé à des actions atroces une infinité de misérables, qui ont inondé l'univers de sang, et qui ont effacé les remords des crimes. La religion catholique a été une source empoisonnée qui a perverti les mœurs, en remplaçant la vertu par de vaines momeries; des cérémonies, des dons aux couvents, des pèlerinages, des absolutions ont affaibli le principe réprimant que le diable (le Mummelack568-a) des chrétiens pouvait effectuer, et, proportion gardée, plus de méchantes actions se commettent par les catholiques que par les protestants; par exemple, dans ce pays-ci, je signe tout au plus sept ou huit arrêts de mort par an,568-b tandis que dans la ville de Paris seule, autant de personnes s'exécutent par mois. J'abandonne enfin ce sujet si humiliant pour l'espèce humaine, pour la nouvelle de la paix, qui est autant que faite,568-c mon cher frère, que j'ai le plaisir de vous<569> annoncer; le commerce, qui a été si longtemps gêné, reprendra vie, et tout rentrera dans l'ordre accoutumé. J'espère, vers la fin de ce mois, d'avoir le plaisir de vous embrasser à Berlin, et de vous assurer de vive voix du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

377. AU MÊME.

Le 2 février 1784.



Mon très-cher frère,

Vous avez bien de la bonté de vous intéresser à ma santé. Il me semble, mon cher frère, que nous branlons tous au manche, et que nos infirmités communes nous annoncent un départ prochain. J'ai été obligé de me faire saigner, parce que mon sang était aussi agité que le parlement d'Angleterre. Quoique mon mal n'ait pas été fort considérable, il a épuisé mes forces, et je tâche de m'en regagner, s'il y a encore de l'étoffe pour en fournir. Vous me faites grand plaisir de me rassurer sur le sujet de mon frère Ferdinand; je crains pour sa poitrine, qui est faible et débile; Dieu veuille nous le conserver! Vous saurez sans doute que la paix vient d'être signée entre les Turcs et les Russes. A présent la pantocratrice ne cédera plus le pas à la providence divine, et du haut de son trône elle donnera des lois despotiques aux potentats de notre globe.

Chasot est venu ici de Lübeck;569-a il ne parle que de mangeaille, de vins de Champagne, du Rhin, de Madère, de Hongrie, et du faste de messieurs les marchands de la bourse de Lübeck, de la grande<570> rivière de la Trave, du port de la ville, et de son jardin, dont il a fait l'énumération exacte des arbres, arbustes, plantes, légumes, et des herbes qui l'embellissent. Vous voyez, mon cher frère, quels progrès en connaissances j'ai faits depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir. Si cela continue, je pourrai publier un ouvrage sur les jardins, qui damera le pion à celui de La Quinlinie,570-a et quelque écrit sur les végétaux et la nomenclature des plantes, qui sera mis de pair avec les écrits de ce fameux botaniste de Suède qui vient de mourir.570-b

Voilà des balivernes, et c'est tout ce que ce sol aride en nouvelles me fournit. C'est en faisant mille vœux pour votre conservation et contentement que je vous prie de me croire avec le plus tendre attachement et la plus haute estime, etc.

378. AU MÊME.

Le 8 février 1784.



Mon très-cher frère,

C'est le cœur navré de douleur que je vous écris aujourd'hui. Je viens d'apprendre la mort de notre pauvre et malheureuse sœur d'Ansbach.570-c Cela en revient, mon cher frère, à ce que je vous mandais dernièrement, que ce qui reste de notre famille branle au manche. J'ai toujours médité d'aller à Ansbach voir encore une fois ma pauvre sœur; je n'en ai jamais pu trouver le moment. C'était une bien bonne<571> et honnête personne, dont le cœur était la probité même. Je vous avoue, mon cher frère, que cela m'afflige si fort, que je remettrai à un autre jour à vous répondre, étant, etc.

379. AU MÊME.

Ce 24 (1784).

.... Cette grande pantocratrice, pour effacer entièrement l'abaissement de liaisons avec des princes d'Allemagne, vient aussi de prohiber tout le commerce prussien par un gracieux impôt de cinquante pour cent qu'elle a mis sur nos marchandises. J'ai le cœur pénétré de reconnaissance de toutes les faveurs distinguées que je reçois de la pantocratrice, et je vois que je serai réduit à chercher fortune ailleurs. Vous voyez, mon cher frère, avec quelle adresse elle sait se défaire de ses anciens adorateurs, que sa douceur, sa politesse et ses bonnes manières doivent la rendre toute divine aux yeux de ses ennemis mêmes. Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet; je sens mon humiliation, et conviens qu'un brin d'herbe ne doit pas se plaindre si une branche de chêne tombe dessus et l'écrase. Je souhaite, mon cher frère, que vous jouissiez d'une parfaite santé, et que vous daigniez me croire avec autant de tendresse que d'estime, etc.

<572>

380. DU PRINCE HENRI.

Wittenberg, 1er juillet 1784.



Mon très-cher frère,

En partant hier à minuit de Friedrichsfelde, je reçus la lettre que vous avez daigné me répondre, et je saisis le premier moment de mon arrivée dans cette ville pour vous répondre et vous remercier, mon très-cher frère, de l'ananas que vous avez bien voulu m'envoyer. La circonspection m'oblige à me taire sur le principal sujet de votre lettre; je crois cependant pouvoir sans conséquence vous dire, mon très-cher frère, que lorsqu'on a le malheur de perdre tous ses amis, et qu'il n'y a point d'apparence de les recouvrer, il me semble que, s'il en reste un, il y a plus d'apparence d'en former un nouveau, que l'on l'obtient à la fin, puisque cette union d'amitié est fondée sur la nature des choses. Je n'ose point m'expliquer plus clairement; je prends cependant la liberté d'ajouter que, en persévérant dans l'idée d'obtenir cette amitié qu'il vous paraît si difficile d'obtenir, on l'obtiendra au moins, et c'est la seule espérance, puisque, à parler franchement, je n'en vois point d'autre.

J'ai passé Kloster Zinna et Luckenwalde, où j'ai admiré les beaux établissements que vous avez fait faire, mon très-cher frère.

Je suivrai exactement ce que vous me mandez, mon très-cher frère, à l'égard de mon voyage de Lyon; j'espère, au surplus, que vous daignerez me faire parvenir vos lettres pendant que je resterai en Suisse; à Lausanne ou Genève je pourrais le plus sûrement les recevoir, si vous daignez m'en honorer.

Je vous supplie d'agréer les assurances du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

<573>

381. AU PRINCE HENRI.

(Juillet 1784.)

On a su en France que vous vouliez aller à Lyon. M. d'Esterno573-a a eu commission de sa cour de me faire un compliment obligeant à ce sujet, en ajoutant qu'on avait pris toutes les mesures requises pour que vous soyez bien reçu, et que le Roi vous ferait inviter à continuer votre route à Paris. J'ai répondu avec toutes les politesses usitées en pareil cas, et, ne sachant pas quelle est votre intention, j'ai ajouté que, au cas que vous ne vous fussiez pas préparé à pousser jusqu'à Paris, vous et moi nous n'en aurions pas moins de reconnaissance de la gracieuse invitation que le Roi vous a faite. La raison majeure qui attire la France à l'alliance de l'Empereur est le désir du ministère de Versailles d'abaisser l'Angleterre et de fortifier la marine française; on croit donc que, étant assuré de l'Empereur par une alliance, on n'a point à craindre une guerre du continent, et qu'on peut d'autant plus aisément fortifier la flotte pour gagner une prépondérance entière sur la Grande-Bretagne. Les grandes ostentations qu'on annonçait de la part de la Russie se réduisent à peu de chose. Nous avons terminé nos dissensions avec la ville de Danzig; ainsi il ne subsiste pas la moindre cause de brouillerie entre la Prusse et les oursomanes.573-b

<574>

382. AU MÊME.

Le 5 août 1784.



Mon très-cher frère,

Je vous félicite d'avoir vu le Montbelliard et le mont Jura. Vous n'aurez donc pas passé loin, mon cher frère, de Ferney, ni du champ de bataille où Charles le Téméraire fut défait par les Suisses.574-a Pour moi, dont la vue baisse considérablement,574-b je ne regrette pas de ne point me trouver dans des contrées célèbres où je ne verrais pas grand' chose. Je regrette encore moins de ne pas revoir le roi de Suède; il passe par Brême et Wismar pour s'en retourner à Stockholm. Les Français ont dit de lui que le comte Haga574-c avait perdu la réputation que le prince royal de Suède y avait la première fois acquise. Ma bonne sœur de Brunswic est retournée chez elle, et est arrivée en bonne santé à Antoinettenruh. Je pars dans une douzaine de jours pour la Silésie, d'où, mon cher frère, je n'aurai guère le temps de vous écrire. Vous aurez reçu ma lettre huit jours plus tard que le papier dont vous m'annoncez qu'il vous est parvenu; il vous éclaircira, mon cher frère, de tout. Je vous embrasse mille fois, en faisant des vœux pour votre conservation, étant, etc.

<575>

383. AU MÊME.

Neisse, 21 août 1784.

Il dépendra de vous d'aller à Paris comme on vous y invite; mais d'ailleurs, mon cher frère, vous pouvez compter que les Français ne se retourneront pas facilement, à moins que l'Empereur ne les pousse à bout.

La diète de Pologne va commencer; mais l'Impératrice, depuis la mort du favori Lanskoi, est devenue si mélancolique et triste, quelle ne voit presque personne. Il n'y a que le comte d'Orloff, qui est auprès d'elle, dont le crédit balance celui de Potemkin. Tout cela fait stagnation dans les affaires; mais jusqu'ici il n'y a pas apparence que cela puisse opérer quelque changement de système.

Notre affaire avec la ville de Danzig n'est pas encore tout à fait terminée. On m'a fait des propositions dans lesquelles je ne saurais entrer; j'en ai fait d'autres dans lesquelles j'espère qu'on entrera. Toutes les affaires en Europe jusqu'ici sont encore dans une grande confusion; mais je crois que cela se débrouillera bientôt. Cependant, mon cher frère, malgré votre bonne volonté, il ne faut pas vous jeter à la tête de ces gens, parce qu'il est plus sage de voir venir que de faire des avances. Je suis, etc.

<576>

381. AU MÊME.

Neisse, 21 août 1784.



Mon très-cher frère,

Je suis bien aise d'apprendre, mon cher frère, que vous vous amusez bien dans votre voyage. Je sais que M. Buffon sera quelque part sur votre chemin vers Lyon; il est, dans ce temps de disette, le meilleur écrivain français pour le style; mais en fait de philosophie, il consulte plus son imagination que son bon sens. Je n'ai point rencontré dans ma course de gens de lettres, mais bien M. Bouillé,576-a célèbre par maints débarquements, qui est un homme de mérite et, je crois, un des meilleurs militaires que la France possède actuellement. Je traîne ma vieille carcasse tant bien que mal; les forces sont épuisées, il ne me reste que la bonne volonté, et encore ce ne sera pas pour longtemps. Je m'arrête ici, mon cher frère; je suis entraîné par un tourbillon militaire, et par quantité de choses qu'il faut régler dans la province, qui absorbent tous les moments de ma journée. Je suis, etc.

<577>

385. AU MÊME.

Le 6 septembre 1784.



Mon très-cher frère,

La capitale d'un grand royaume fournil pour tout homme curieux un spectacle aussi intéressant qu'instructif. Vous jouissez, mon cher frère, de cet agrément,577-a auquel je suis obligé de renoncer, enchaîné comme je le suis par les devoirs de mon emploi.577-b Je n'ai pas douté que vous n'eussiez lieu d'être content de la réception du roi et de la reine de France, d'autant plus que ce n'est qu'après l'invitation du Roi que vous avez entrepris ce voyage. Je suis bien aise d'apprendre de bonnes nouvelles de la santé du duc de Nivernois;577-c c'est un homme qu'il faut estimer quand on a fait sa connaissance. Il est certain que bien connaître Paris, c'est connaître tout le royaume; c'est le point de ralliement de toute la grande noblesse, le séjour des sciences, le centre du gouvernement, et j'ai pensé dire la glande pinéale de ce grand empire. Pour moi, mon cher frère, je commence à me refaire des fatigues du voyage; le seul qui me convienne, et que j'entreprendrai bientôt, est celui des champs Élysées; mais comme les courriers ne sont pas aussi bien établis de ce pays inconnu à celui-ci que l'est la correspondance de Paris à Berlin, il est apparent que les relations de ce voyage que je pourrais faire ne seront pas remises à leur adresse. Je souhaite, mon cher frère, que votre santé se con<578>serve sans altération, et que j'aie ici le plaisir de vous embrasser en bonne santé, étant, etc.

386. AU MÊME.

Le 13 septembre 1784.

Le public en France suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement; mais les ministres ont bien d'autres réflexions à faire, dont la principale roule sur leur conservation. L'influence de la Reine les alarme et les contient, sans compter l'épuisement des caisses, le peu de crédit de la cour en finances, et l'étrange dépérissement de l'armée, qui est presque réduite à rien. Ajoutez-y l'incertitude et la crainte de prendre un parti décisif. Ces raisons jointes ensemble leur feront prolonger leur inaction le plus longtemps qu'ils pourront. D'autre part, l'impératrice de Russie ne veut point se brouiller avec moi; elle persiste à se plonger dans la plus profonde mélancolie; toutes les affaires reposent, et le grand-duc persiste à nous être fermement attaché, de sorte qu'il n'y a point jusqu'ici periculum in mora. Mais j'ose me flatter que votre séjour en France disposera les esprits en notre faveur, et que si la France voit enfin qu'elle est obligée de revirer de système, elle nous choisira comme son pis aller.

<579>

387. AU MÊME.

Le 27 septembre 1784.



Mon très-cher frère,

Je ne connais que de réputation les grands hommes dont vous avez la satisfaction de jouir. M. de Condorcet579-a est l'élève de d'Alembert; il marche sur ses traces, et sûrement il l'égalera un jour. Je ne connais pas même de réputation le poëte, mon cher frère, que vous m'avez nommé; toutefois je doute fort qu'il approche de Molière. Il y a un point de perfection en tous les genres, qu'il est difficile d'égaler, encore plus de surpasser. A l'égard du médecin électrique, je le range hardiment dans la classe du médecin de la lune, qui naguère attira le concours de nos badauds.579-b Il n'y a aucune opinion dont on ne puisse soutenir le pour et le contre; toutefois je m'élèverai hardiment contre l'électricité animale, et l'influence de la lune, et de pareils charlatanismes, qui ne sont imaginés par des fripons qu'en vue de tromper le vulgaire imbécile et superstitieux. Toute ma tournée de cette année est achevée, et je commence à jouir de quelque repos, qui m'est d'autant plus nécessaire que mes forces se perdent d'année en année, et que l'âge impérieux m'avertit que mes beaux jours se sont écoulés. Marc-Aurèle dit : « Tu es une âme qui traîne un cadavre. »579-c Cela est très-vrai à mon âge; ni plus ni moins, il faut que le cadavre trotte. C'est en vous assurant du plus tendre attachement et de la plus haute estime que je suis, etc.

<580>

388. AU MÊME.

(27 septembre 1784.)

Il n'y aura rien à faire avec les gens où vous êtes, à moins que l'Empereur ne casse les vitres, et n'attaque les Turcs ou quelque allié de la France; et encore le crédit de la Reine gardera tant de prépondérance, qu'elle affaiblira le nerf des ministres, au cas qu'il s'en trouve un qui pense noblement. Tout cela bien considéré, il faut se borner à conserver cette cour dans de bonnes dispositions pour les Prussiens, mais il faut bien se garder de compter sur eux; ce serait compter sans son hôte. On mande de Pétersbourg que l'Impératrice est plongée dans la plus noire mélancolie; elle ne fait rien, toutes les affaires sont en paralysie. Selon toutes les apparences, cela causera une révolution dans sa façon de penser, et peut-être le Grand Seigneur devra sa conservation à la mort de Lanskoi. Si la France s'énonçait d'un ton ferme, elle accommoderait bien vite les brouilleries de l'Empereur et des Hollandais; mais vous ne verrez dans le pays où vous êtes que les vestiges de la grandeur passée dont la France a joui sous le règne de Louis XIV.

P. S. On envoie chasser Louis XVI pour le soustraire à votre pénétration, et par ménagement pour la cour de Vienne.

<581>

389. AU MÊME.

Le 10 octobre 1784.



Mon très-cher frère,

Je ne vous ai point parlé de ma personne, mon cher frère, parce qu'un homme est un misérable individu en comparaison de l'espèce, et que c'est peu de chose dans l'Europe qu'un vieillard souffre des fatigues, ou qu'il les expédie lestement. J'ai fait ma tournée accoutumée; il m'en a plus coûté qu'à l'âge de quarante ans; mais enfin il ne faut pas se refuser aux devoirs de sa charge, mais tâcher de les remplir le moins mal que possible. Nous avons eu ici M. de Bouille, qui est un homme de mérite, parce qu'il a su allier au mérite d'un bon militaire tout le désintéressement d'un philosophe; et quand on est assez heureux de rencontrer des hommes pareils, il faut en tenir compte à toute l'humanité, parce que la vertu est rare, et que d'honnêtes gens ne sauraient qu'en relever le mérite. A présent tous nos étrangers ont disparu à la fin de nos manœuvres, et je vis retiré dans ma retraite philosophique. Je ne connais tous les gens de lettres dont vous me parlez que par réputation. M. de Condorcet est un élève de d'Alembert; il est à croire qu'il suivra les préceptes de son instituteur, auquel il n'y aurait aucun reproche à faire, si ce n'est sa trop grande complaisance pour Diderot, qui l'a entraîné au delà des lois sages qu'il s'était prescrites. Vous voyez par là combien l'esprit humain est sujet à des séductions étranges, et que les plus sages se laissent quelquefois entraîner par ceux auxquels ils devraient imposer des lois. Voilà où les plus sages en sont réduits, ce qui diminue beaucoup, en ma façon d'envisager les choses, le mérite de notre espèce. Les plus sages font des fautes; à quoi ne sont pas réduits les plus ignorants! Tout ceci, mon cher frère, se ressent des réflexions d'un vieillard qui est presque mort au monde, et qui, dans le silence<582> de toutes passions, raisonne sur ceux que les passions entraînent encore. Cela me fait souvenir du mot du maréchal de Broglie, gouverneur de Strasbourg, qui disait à de jeunes officiers débauchés de sa garnison : « Messieurs, faites comme moi, soyez sages. » Quelqu'un lui répondit : « Monsieur le maréchal, attendez que nous ayons atteint à votre âge. » Je suis, etc.

390. AU MÊME.

Le 17 octobre 1784.

Il est sûr que le monde est plongé dans un étrange chaos, en ce qui regarde la politique; mais ce ne sera pas nous Prussiens qui le débrouillerons; ce seront les deux cours impériales qui voudront chasser les Turcs de l'Europe, ou l'Empereur qui peut-être voudra attaquer les Hollandais, enfin quelque entreprise décisive qui force les autres potentats à se lier ensemble pour résister aux perturbateurs du repos public. L'impératrice de Russie commence à se montrer; mais, toujours affaissée par une sombre mélancolie, elle devient religieuse; l'on croit qu'il n'y aura plus de nouveau favori. Je regarde cela comme des nouvelles, et j'attends d'apprendre si son voyage de la Crimée aura lieu, ou si elle l'abandonne. Voilà ce qui nous éclairera le plus, et nous fera voir si son ambition s'assoupit, ou si elle se réveille. Je ne m'attends pas à beaucoup du pays où vous êtes, par bien des raisons que vous devinez sans doute. Voici une chance qui s'offre : les Hollandais refusent net de souscrire aux usurpations du commerce de l'Escaut, que l'Empereur se veut approprier. Il se peut que d'un moment à l'autre il y ait en Flandre quelques hostilités<583> commises, et dès lors la France se trouvera dans de grands embarras. Mais j'abrége tous mes raisonnements, dans l'espérance de vous revoir bientôt, de vous entendre et de vous expliquer mes réflexions de vive voix.

391. AU MÊME.

Le 17 octobre 1784.



Mon très-cher frère,

Quand on se trouve à Paris, mon cher frère, une foule de matières se présentent sous la plume; une ville prodigieusement peuplée, une nation industrieuse, sont des sources intarissables dans lesquelles on puise cent choses agréables, intéressantes et instructives. Je me trouve en cela fort arriéré, et hors d'état de vous rendre la pareille. Vous entretiendrai-je de mes vignes, qui ont produit des raisins fort médiocres, de nos arbres, que le froid dépouille de leurs feuilles, de mon jardin, que le froid m'obligera d'abandonner dans peu? Que vous dirai-je de la société? Je vis reclus comme les moines de la Trappe sur lesquels vous avez jeté un coup d'oeil; je travaille, je me promène, et je ne vois personne. Mais je m'entretiens avec les morts en lisant leurs bons ouvrages, ce qui vaut mieux que d'invoquer les mânes et de s'entretenir avec Sorbon et son mauvais génie, usage que la maçonnerie a mis en vogue, et que la superstition populaire adopte. Je vous prie, mon cher frère, de vous familiariser un peu avec les ermites gaulois, pour qu'en revenant vous puissiez vivre avec votre vieux frère, qui ne tient plus au monde que par un fil. Quelle chute de quitter Paris, et de se trouver à Potsdam, chez un vieux radoteur<584> qui a déjà envoyé une partie de son gros bagage prendre les devants pour le dernier voyage qui lui reste à faire.584-a Là, vous avez vu des bustes, on vous a lu des opéras, vous avez entendu déclamer de fameux académiciens; ici, vous verrez un vieux corps cacochyme, dont la mémoire est presque perdue, qui vous ennuiera par des propos usés et par les inepties de son bavardage. Mais songez cependant que ce vieillard vous aime plus que ne font tous les beaux esprits qui sont à Paris. Soyez persuadé de son tendre attachement et de la haute estime avec laquelle, etc.

392. AU MÊME.

Le 24 octobre 1784.

Nos lettres de Russie ne parlent point des écrits de l'Impératrice à son fils; au contraire, on dit qu'ils ne sont pas bien ensemble. Une étourderie de Cobenzl l'a brouillé avec la pantocratrice, et l'on croit que son chagrin mélancolique lui fait entièrement mettre de côté le projet de couronner son petit-fils à Constantinople. Vos Français sont de bien mauvais alliés, vu les conseils pusillanimes qu'ils ont donnés à leurs alliés les Turcs, et les honteux conseils que maintenant ils donnent aux Hollandais. Toutes les apparences sont que par la médiation de la France et de la Russie les chicanes que Joseph a suscitées aux Hollandais seront apaisées.

<585>

393. AU MÊME.

Le 24 octobre 1784.



Mon très-cher frère,

Vous avez, mon cher frère, tous les jours de nouveaux objets qui vous occupent; vous passez vos jours à parcourir de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre, et à voir encore les traces récentes des magnificences du règne de Louis XIV. Cela peut occuper plus longtemps qu'on ne le pense. Si vous retournez585-a pour être vers la fin du mois à Brunswic, j'espère que vous voudrez bien passer par chez moi, ce qui n'allonge votre chemin pour Berlin que de deux lieues. Je ne saurais pas vous mander d'ici la moindre chose, parce que nous ne faisons que végéter, tandis que toute la nation française danse, court, rit, chante, et se multiplie ou se produit toujours de nouveau. J'aime donc mieux, pour ne vous pas ennuyer, abréger ma lettre, et me contenter de vous assurer du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

394. AU MÊME.

Le 7 novembre 1784.



Mon très-cher frère,

Je viens de recevoir votre lettre du 24 octobre avec le chiffre. Je bénis le ciel, mon cher frère, de vous savoir délivré de vos coliques; mais dans cette arrière et mauvaise saison, je vous avoue que je crains pour votre retour, parce que l'air froid et les mauvais chemins<586> peuvent facilement déranger votre santé, qui n'est pas des plus fortes. J'adresse cette lettre à Brunswic, où j'apprends que vous vous rendrez le 20 de ce mois. Je ne réponds point au chiffre, parce que j'espère que, sans que cela allonge votre voyage, vous viendrez à votre retour passer quelques jours chez moi. Alors nous nous expliquerons verbalement, et en un quart d'heure nous aurons plus éclairci de choses que par vingt volumes d'écriture. Dans cet agréable aspect pour moi, j'attends à vous assurer de vive voix du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

395. AU MÊME.

Le 24 novembre 1784.



Mon très-cher frère,

J'ai reçu, mon cher frère, toutes vos lettres, mais sans pouvoir vous répondre, parce que vous avez été sans cesse en voyage. J'ai bien appréhendé que vous vous ressentiriez des mauvais chemins, et je suis toutefois charmé de vous savoir en bonne santé. Comme ma lettre vous trouvera à Brunswic, je puis vous écrire plus hardiment, et vous dire que je suis sûr que si la France prend un ton ferme, l'Empereur pliera, et que, au lieu de guerre, il y aura des négociations qui termineront cette affaire en annulant les injustes prétentions de l'Empereur. Je me réjouis beaucoup de pouvoir vous embrasser à votre retour ici, et je fais d'avance chauffer les chambres, pour que rien, mon cher frère, ne manque à vos commodités, étant, etc.

<587>

396. AU MÊME.

Le 28 janvier 1785.



Mon très-cher frère,

Je vous suis très-obligé, mon cher frère, des éclaircissements que vous daignez me communiquer touchant la cabale qui a voulu précipiter M. de Vergennes. Ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'elle a manqué. Quoique ce ministre ne soit pas des plus fermes, il pense pourtant en bon Français, et il s'est fait jusqu'à présent honneur par sa conduite. Toutes les nouvelles que je reçois sont aussi pacifiques que celles des passés huit jours étaient guerrières; l'Empereur ne forme point de magasins en Flandre, les Croates s'en retournent, et probablement quelques traits de plume décideront du sort de Mastricht et de l'Escaut. M. de Ségur doit, je crois, arriver aujourd'hui ici; je serai bien aise de le voir, et votre approbation, mon cher frère, y mettra le sceau le plus authentique. Les nouvelles de Pétersbourg disent qu'on veut à toute force donner un nouveau galant à l'Impératrice, mais qu'elle a les jambes enflées, et que son humeur est fort aigrie; on prétend qu'elle a abandonné ses plans de conquête, et qu'elle n'est plus guerrière du tout. On ajoute que cette levée de troupes n'est que pour rendre les régiments un peu moins incomplets qu'ils n'ont été; car quelques-uns comptent qu'ils ont perdu en Crimée et dans le Cuban trente-cinq mille hommes de différentes maladies. Voilà, mon cher frère, où nous en sommes à ce moment, et je vous avoue que cette perspective de pacification me fait grand plaisir. Je ne crains pas tant les projets de l'Empereur sur la Bavière : la France se déshonorerait en les tolérant. Mais l'Empereur tardera à mettre ce projet en exécution jusqu'à la mort de l'indigne Théodore; alors l'Europe verra éclore une nouvelle guerre, qui doit nécessairement devenir générale pour tout ce continent. Je souhaite<588> de tout mon cœur, mon cher frère, d'avoir de bonnes nom elles de votre santé et de votre contentement; je m'y intéresse sincèrement, comme je le dois, étant, etc.

Voilà quelques paniers de raisins que je viens de recevoir de la Hongrie.

397. AU MÊME.

Le 14 février 1785.



Mon très-cher frère,

J'admire avec quelle patience vous recevez, mon cher frère, tout le bavardage politique dont je vous ennuie. S'il s'agissait de bagatelles, je ne vous importunerais pas; mais il s'agit d'affaires de la plus grande conséquence pour les suites qu'elles peuvent avoir. Scipion disait qu'il pardonnerait bien des fautes à un général, excepté celle de dire, à l'occasion d'un événement : Je ne l'avais ni cru ni prévu.588-a Or, dans les affaires politiques, il faut nécessairement prévoir ce qui dépend de nous, et souvent joindre la défiance aux réflexions que font naître les différentes matières qui se présentent à notre examen. De plus, dans la situation où je me trouve, il faut souvent deviner l'avenir, parce que ni l'Empereur ni la Russie ne s'expliquent envers moi, et qu'il faut que j'observe la Fiance, que je la suive dans ses démarches, pour ne me point laisser entraîner en quelque faute par une crédulité<589> aveugle. Pour en venir là, mon cher frère, je combine tous les faits qui se présentent en moi de cent façons différentes, pour essayer si mon imagination, leur donnant des formes différentes, pourra parvenir à deviner laquelle sera celle que les événements prendront : c'est le seul moyen qu'on ait pour prévoir l'avenir et pour s'y préparer d'avance. Vous saurez que l'électeur de Bavière m'a fait déclarer qu'il ne s'était lié par aucun traité avec l'Empereur; et si cela sort de la tête de M. Lehrbach, il paraît que la cour de Vienne ait intention de me rassurer. Mais pourquoi donc trente mille Russes marchent-ils par la Pologne? Pourquoi l'Empereur fait-il de gros emprunts à Francfort? Pourquoi construit-il des magasins à Fribourg? Un prince avare s'engagera-t-il à de telles dépenses à pure perte? Tous ces arrangements ne seraient-ils pas pris pour envahir la Bavière de force et obliger la France, pour éviter la guerre, à consentir à ce troc? Je ne dis pas, mon cher frère, que mes soupçons soient des réalités; toutefois il s'y trouve de la vraisemblence, d'autant plus qu'on endort la France, et que, selon mes lettres d'aujourd'hui, on se flatte à Versailles de faire désister l'Empereur de ses vastes desseins. Je travaille à présent à former une ligue dans l'Empire de ce qu'on pourra réunir de princes, pour nous opposer unanimement à l'ambition démesurée du César d'Autriche, au cas que la France ne parvienne point à calmer la fougue de ses injustes entreprises. Par tout ce qui m'en revient, il paraît que les projets d'acquisitions que ce prince avait formés sur la Hollande ne servaient que d'avant-propos pour entamer plus sérieusement cette affaire du partage dont maintenant il est question. Nous sommes maintenant au fort de la crise, et ce ne sera tout au plus qu'à la fin de mars que ce chaos se débrouillera. Je vous avoue, mon cher frère, que ma vieillesse s'accommode très-mal de ces agitations perpétuelles que le turbulent Joseph imprime aux affaires politiques de l'Europe; déjà plus qu'à moitié hors du monde, il faut que je redouble de prudence et d'activité, et que j'aie<590> la tête sans cesse remplie de tous les projets odieux que ce maudit Joseph enfante de nouveau chaque jour de l'année. Je suis donc condamné à ne jouir de quelque tranquillité qu'après qu'un peu de terre aura couvert mes ossements. Je suis, etc.

398. AU MÊME.

Le 11 décembre 1785.



Mon très-cher frère,

Mes incommodités sont, mon cher frère, un mélange de différents maux : c'est un commencement d'asthme,590-a des coliques hémorroïdales, un catarrhe presque continuel, une constipation presque continuelle, jointe à une atonie de boyaux, ce qui m'empêchera cette année de m'exposer à la vue du grand monde, mon corps me donnant tant d'occupation, qu'il me faut rechercher le repos et la solitude. Toutefois je serai toujours charmé de vous embrasser toutes fois et quantes ce sera à votre commodité. C'est ainsi, mon cher frère, qu'on s'affaiblit insensiblement, et que les maux destinés à retrancher la trame de nos jours se fortifient insensiblement, jusqu'à ce qu'enfin ils nous expédient tout à fait. Je suis, etc.

<591>

399. AU MÊME.

Le 15 décembre 1785.



Mon très-cher frère,

J'apprends avec bien du chagrin, mon très-cher frère, que vous êtes malade. Je fais des vœux fervents pour que votre convalescence soit prompte, et que ces maudites hémorroïdes vous respectent à l'avenir. Cette douloureuse incommodité me harcèle perpétuellement depuis quelque temps. Si l'âge prolonge nos jours, c'est pour livrer notre corps à d'innombrables souffrances, ce qui rend la mort plus désirable qu'une pareille vie. J'attendrai votre entière guérison, mon très-cher frère, pour avoir alors le plaisir de vous embrasser avec liberté de conscience. Je suis, etc.

400. AU MÊME.

Le 7 janvier 1786.



Mon très-cher frère,

Je suis très-sensible à votre cher souvenir, et je me mets en devoir de vous informer, mon cher frère, et de ma santé, et de ce qui m'est revenu des nouvelles publiques. Depuis que vous m'avez quitté, j'ai passé la plupart des nuits sans dormir, accablé par la toux et des spasmes asthmatiques, ce qui m'affaiblit beaucoup. Jusqu'ici je n'ai point remarqué le moindre amendement de mes maux, ce qui me confirme dans l'opinion que je suis en grand train d'arriver bientôt aux champs Élysées; c'est où se terminent tous nos maux. A l'égard<592> de la stérilité des nouvelles, je regarde cela comme un grand bien, car de vingt qu'on reçoit, à peine il y en a deux de passables contre dix-huit de mauvaises. La refonte de monnaies qui se fait en France, et qui en baisse le titre, est un de ces expédients désespérés auxquels les financiers ont recours quand toutes les autres ressources sont taries. Cela vaudra huit millions au Roi, et comme la perte n'est que de six pour cent, cela ne sera qu'un mal passager qui, la première année, causera des pertes, mais sans laisser de traces pour les suivantes, la balance du commerce étant trop avantageuse pour la France, qu'elle puisse en aucune façon en sentir, comme je l'ai dit, après l'écoulement de la première année.

On dit et annonce le cardinal de Rohan comme un homme perdu : on lui ôtera toutes ses charges, et ses infamies découvertes aux yeux du public le couvriront d'opprobre. Voilà ce qui se mande de Paris. Au lieu de nouvelles intéressantes, j'y supplée par quelques fruits que je vous prie de recevoir avec bonté, et d'être persuadé du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

401. AU MÊME.

Le 16 janvier 1786.



Mon très-cher frère,

Vous avez trop de bonté de vous intéresser autant que vous le faites à ma débile santé. J'ai fait venir le coryphée des médecins de Berlin. Après l'avoir mis au fait de mes différentes incommodités, il m'a condamné à un cautère à la jambe, pour y attirer les humeurs qui se dégageaient autrefois par cette jambe alors ouverte, mais qui, depuis <593>quatre années, s'est fermée.593-a C'est une opération à laquelle je puis m'assujettir facilement, et d'ailleurs il veut me dépecer les entrailles par des sels ammoniacs et de la rhubarbe, à quoi j'ai promis d'obéir, si par ce moyen je puis regagner le sommeil et la protection de Morphée; car, depuis que j'ai eu la satisfaction de jouir de votre naissance,593-b je n'ai eu, mes meilleures nuits, que trois à quatre heures de sommeil tout au plus, et pour occupation qu'une toux perpétuelle, ce qui a presque exténué toutes mes forces. Reste à voir si le régime qu'il m'a prescrit sera assez efficace pour remédier aux maux dont je suis accablé. Je n'entrerais certainement pas dans ces détails, si l'amitié que vous daignez me témoigner ne m'en faisait un devoir.

Pour ce qui regarde l'archevêque de Strasbourg, les bruits qui courent dans le public semblent presque tous le condamner; il doit, dit-on, être jugé par le parlement. En attendant, le prince de Soubise a été expulsé du conseil, où il avait une place. Ceci n'influera en rien dans les délibérations, où il n'opinait que du bonnet. Les meilleures nouvelles que j'aie de France sont que j'espère de moyenner un accommodement entre les Hollandais et le prince-stadhouder. La France s'y prête. Je serai charmé de pouvoir rendre le service à notre chère nièce de la maintenir avec sa postérité dans le poste qu'ils occupent. Il faut que les choses aillent mal pour les Russes auprès du mont Caucase, comme dans le Cuban. Mes lettres de Constantinople assurent que l'on y prépare bien de la besogne à la pantocratrice. J'aime bien mieux que ces barbares s'occupent du Cuban que de la Prusse, Je verrai demain un comte Stolberg, au service de l'évêque d'Eutin. Il vient de Pétersbourg, et il est chargé pour moi de quelques commissions de la part du grand-duc. Comme les fruits<594> que je vous ai envoyés vous ont été agréables, vous voudrez bien accepter de même ceux qui accompagnent cette lettre, étant, etc.

402. AU MÊME.

Le 25 janvier 1786.



Mon très-cher frère,

Je vous fais mille remercîments des vœux que vous daignez faire au sujet de mon jour de naissance. Je l'ai très-mal passé, ayant eu une très-forte attaque d'asthme, et dont je ne suis pas encore entièrement quitte. Nous avons ici un M. Mirabeau,594-a que je ne connais point; il viendra aujourd'hui chez moi. Autant que j'en puis juger, c'est un de ces efféminés satiriques qui écrivent pour et contre tout le monde. On dit que cet homme va chercher un asile en Russie, d'où il pourra publier ses sarcasmes impunément contre sa patrie. Je vous prie, mon cher frère, de compter sur mon tendre attachement et sur la haute estime avec laquelle je suis, etc.

<595>

403. AU MÊME.

Le 27 janvier 1786.



Mon très-cher frère,

J'ai été fort fâché d'apprendre que vous avez été incommodé derechef de ces vilaines coliques hémorroïdales; mais j'espère, mon cher frère, que vous jouirez au moins d'un long intervalle de santé, pour que la nature ait le temps de reprendre ses forces. Nous aurons aujourd'hui le duc de Weimar ici;595-a il s'en retourne chez lui, et j'avoue qu'il est bien supérieur à son père, à son grand-père, ainsi qu'à son bisaïeul; pour trouver un homme comme il faut dans sa famille, il faut remonter jusqu'au fameux Bernard de Weimar.595-b Dans ce moment, je reçois des raisins de Hongrie, arrivés ici assez bien conditionnés. Je vous prie, mon cher frère, d'accepter les ci-joints, en vous assurant du tendre attachement et de toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

<596>

404. AU MÊME.

Le 6 février 1786.



Mon très-cher frère,

Depuis le temps que je n'ai pas eu la satisfaction de vous écrire, j'ai souffert comme un damné de l'asthme, qui empire chez moi journellement. Le médecin,596-a qui se mêle un peu de sorcellerie, m'a endiablé aujourd'hui par un démon nommé assa fœtida, qui, par le moyen d'une canule, m'est entré au ventre, et fait rage dans les boyaux. On dit que le diable est l'ennemi juré de mon mal, et qu'ainsi, à coup sûr, s'il l'emporte, je serai possédé par lui, ou, s'il perd sa cause, je continuerai d'étouffer sans cesse, jusqu'au moment qui terminera mes souffrances. S'il fallait choisir entre ces rivaux qui se disputent pour l'honneur de m'asservir, j'avoue que je préférerais le démon, car le drôle a de l'esprit, il a séduit notre première mère et bien d'autres; au lieu que l'asthme est un bourreau impitoyable qui vous étouffe sans cesse, et ne vous achève jamais. Voilà, mon cher frère, le tableau de ma chétive existence, et il me faudra passer encore quelques jours dans l'incertitude pour juger lequel de ces deux héros, en expulsant son rival, s'assurera de ma conquête. Je ne manquerai pas de vous en rendre compte, vous priant de compter sur toute ma tendresse, comme sur toute mon estime, étant, etc.

<597>

405. AU MÊME.

Le 22 février 1786.



Mon très-cher frère,

Puisque vous voulez savoir de mes nouvelles, j'ai l'honneur de vous dire, mon cher frère, que depuis six jours ma santé commence à aller mieux. Après avoir été six jours sans dormir, le démon de la Faculté m'a rendu le sommeil, et cela m'a beaucoup soulagé; et l'on prétend que cette médecine me guérira. Il en était temps, car si l'insomnie et le total épuisement de forces avaient continué, je n'aurais jamais gagné le printemps. La toux a diminué de même; il ne me reste encore qu'une extrême faiblesse, et je doute que je regagne mes forces perdues. Vous avez la bonté de me dire que vous vous prépariez à retourner à Rheinsberg, et que peut-être iriez-vous revoir votre vieux frère. Ce vieux frère sera toujours charmé de vous embrasser et de vous assurer de vive voix du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle il est, etc.

406. AU MÊME.

Le 26 février 1786.



Mon très-cher frère,

Vous avez bien de la bonté de vous intéresser aux infirmités de votre vieux frère. J'avais chanté victoire trop vite. Voici deux jours que j'ai été obligé d'en rabattre, parce que l'asthme m'incommode souvent assez fort; alors l'haleine courte me rend la conversation difficile.<598> Je devrais avoir honte de vous entretenir de telles misères. J'avoue que, en pensant à ce printemps, je suis fort embarrassé de ma personne, doutant beaucoup que j'aurai les forces à fournir aux voyages et à la carrière militaire qui va s'ouvrir dans peu. Je ferai ce qui sera dans mon pouvoir. On ne peut pas prétendre qu'un corps cacochyme agisse en Hercule; c'est au delà du pouvoir des hommes. Je verrai aujourd'hui M. d'Aguesseau, dont j'ai une idée avantageuse, parce que tous les gens de robe que j'ai connus mont paru plus instruits et mieux élevés que les autres. Je suis, etc.

407. AU MÊME.

Le 2 mars 1786.



Mon très-cher frère,

Loin que je me remette un peu, mes accidents empirent. Hier et aujourd'hui je souffre mort et martyre. Outre l'asthme et une toux très-tenace, j'ai des maux de tête qui m'ôtent presque la faculté de penser. Voilà ce qui m'oblige à finir ma lettre, en vous assurant du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

<599>

408. AU MÊME.

Le 3 mars 1786.



Mon très-cher frère,

Rien ne pouvait m'être plus agréable que le plaisir que vous voulez bien me procurer, la semaine prochaine, de vous revoir et de vous embrasser, mon cher frère. Je vous prie en même temps de vouloir avoir quelque indulgence pour mes infirmités, qui me mettent hors d'état de faire tout ce que je voudrais. Je me réjouis d'avance sur mercredi prochain, en vous priant de me croire avec le plus tendre attachement et la plus haute estime, etc.

409. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 30 mars 1786.



Mon très-cher frère,

De toutes les situations la plus pénible pour moi est celle de savoir que vous souffrez, mon très-cher frère. Je voudrais au moins pouvoir vous soulager; je vous supplie de croire que si j'en étais capable, j'y ferais tous mes efforts. Cependant, pour peu que le beau temps continue, j'espère que si vous prenez l'air, insensiblement ce remède sera plus salutaire que toutes les médecines, et un exercice modéré, dans la belle saison, mettra en mouvement la matière qui embarrasse la poitrine, et qui se dégagera plus facilement. Vous me pardonnerez, mon très-cher frère, si je prends le langage d'un médecin. Dans<600> ce moment, j'en voudrais être un, pour vous rendre service; au moins mes vœux, s'ils sont exaucés, vous rendront la santé.

Vous avez grande raison, mon très-cher frère, de dire que le règne des prophètes est passé; les imposteurs ne peuvent tromper longtemps, si même ils en imposent pendant quelque temps au peuple. Ce n'est que chez les Islandais, Groënlandais, et chez quelques hordes de Tartares, qu'on trouve encore des sorciers. Ces sorciers sont prophètes chez eux, et leur en imposent par les moyens les plus simples. C'est là qu'on peut connaître ce que l'homme était avant que d'être éclairé, et la distance immense qui sépare l'homme sauvage de celui qui est civilisé. Il est vrai qu'on rencontre quelquefois chez ces derniers l'amour du merveilleux; mais si un charlatan cause de l'effervescence dans les esprits, c'est comme ces météores qui ne font que passer. Mais je ne dois point abuser de vos bontés, mon très-cher frère. C'est avec impatience que j'attends des nouvelles de votre santé; j'espère toujours que je les trouverai d'accord avec mes vœux, et conformes au tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

410. AU PRINCE HENRI.

Le 2 avril 1786.



Mon très-cher frère,

Je suis sensible comme je le dois à la part que vous daignez prendre au délabrement de ma santé. Depuis, mon cher frère, que j'ai eu l'honneur de vous voir, mes maux sont fort empires : je n'ai plus de sommeil les nuits, et les passe dans des inquiétudes continuelles, me<601> traînant d'une place dans l'autre, sans trouver de repos. Mon asthme est fort augmenté, mes forces diminuent, et, à vous parler franchement, je ne compte que par jours. On m'a appliqué des vésicaloires; l'inflammation s'y est mise, et encore n'est-elle pas entièrement dissipée. Je vous écrirais volontiers davantage, mon cher frère; la matière ne me manque pas, mais bien les forces, et les fréquentes oppressions de l'asthme me font tomber la plume des mains. Que le ciel vous bénisse et vous conserve! Soyez persuadé que ce sont mes vœux, étant, etc.

411. AU MÊME.

Le 10 avril 1786.



Mon très-cher frère,

Touché de votre amitié comme je dois l'être, je vous en témoigne, mon cher frère, toute ma reconnaissance. Jusqu'ici je souffre encore beaucoup, et je ne vois pas que la saison me soulage, mais bien la rhubarbe, à laquelle j'ai mon principal recours. Avec cela, les insomnies m'abîment, en me privant de mes forces. Toute cette combinaison de maux me met hors d'état de tirer avec quelque certitude le moindre pronostic de la tournure que prendra ma maladie. Au vrai, je ne m'attends pas à grand' chose, et j'ose croire que si la nature n'avait pas admis l'asthme parmi les ressorts destructifs de l'humanité, nous aurions moins de souffrances, et nous en payerions également le tribut à la nature. Je viens de voir un prince russe haut de deux pieds et demi; sa tête était ornée dans le goût du chapiteau corinthien. Il est chambellan de l'Impératrice; cependant je<602> garantirais qu'il ne sera jamais associé avec ceux qui partagent les faveurs suprêmes. Je prends la liberté, mon cher frère, de vous présenter quelques fruits, vous assurant du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

412. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 14 avril 1786.



Mon très-cher frère,

L'intérêt que je prends à votre santé, mon très-cher frère, est tout naturel; il est réglé sur le devoir et l'attachement. C'est le sentiment par lequel je vous ai écrit. Il aurait été heureux pour moi d'apprendre au moins que vous vous trouvez soulagé; mais les insomnies dont vous me parlez, mon très-cher frère, me font craindre le contraire. Nous n'avons eu jusqu'à cette heure qu'un printemps assez froid, des gelées de nuit, et quelques beaux jours; ce ne sera que lorsque le soleil aura toute sa force que vous sentirez, je l'espère, l'influence qu'il aura sur votre santé.

Vous me faites l'honneur de me dire, mon très-cher frère, que vous avez vu un Russe. Cette nation voyage beaucoup, et ce sont, quand on se trouve dans ce pays, les seuls avec lesquels on puisse parler. On dit dans toutes les gazettes que l'Empereur irait à Cherson; d'autres papiers assurent que l'Impératrice n'entreprendra point le voyage avant l'année prochaine : au moins, si ce voyage a lieu, ce sera le premier empereur d'Allemagne qui aura été dans ce pays éloigné.

<603>Je forme les vœux les plus sincères pour votre conservation, mon très-cher frère, en vous rendant grâce pour les fruits que vous avez daigné m'envoyer, étant, etc.

413. AU PRINCE HENRI.

(17 avril 1786.)



Mon très-cher frère,

Je ne saurais vous dire grand' chose de ma personne, si ce n'est que la Faculté m'a fait promener en carrosse pour prendre l'air. Cela m'a fort affaibli, et ne m'aide de rien. Je suis bien loin de pouvoir monter à cheval. Ma faiblesse est une extinction de forces d'une machine usée qui s'affaisse. Si toutes ces promenades continuent à m'épuiser au lieu de me soulager, je me ménagerai ces choses, qui ne sont que des peines perdues. Ce sera, mon cher frère, au mois de janvier de 1787 que les cours impériales s'aboucheront à Cherson,603-a comme on me le mande; mais l'Impératrice marque peu d'empressement pour cette entrevue. Mon abattement, mon cher frère, m'empêche de vous en dire davantage; je me borne à vous assurer du tendre attachement et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

<604>

414. AU MÊME.

(26 ou 27 avril 1786).604-a



Mon très-cher frère,

J'ai fait tous les essais que les médecins m'ont prescrits, mais il n'y en a pas un qui m'ait réussi. Nous avons le plus beau temps du monde, et mon asthme m'étouffe. Le mouvement du carrosse ne me fait ni bien ni mal, et je ne puis être qu'un moment à cheval, à cause que l'épine du dos ne peut me soutenir. Mes insomnies m'abîment, et, entre nous soit dit, je ne vois aucun jour à ma convalescence. Les médecins bavardent, mais je n'ajoute aucune foi aux balivernes qu'ils débitent. Pardonnez-moi mes courtes lettres; je n'ai pas les forces pour écrire.

Vous assurant du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

415. AU MÊME.

Le 22 mai 1786.



Mon très-cher frère,

Ce sont chez moi, mon cher frère, toujours quelques nouveaux tours que ma maladie prend, qui m'arrivent tout à coup, quand je croyais toucher à la convalescence. A présent, c'est une inflammation à la jambe, où ils m'ont mis mouches cantharides et vésicatoires. L'asthme de même, depuis quelques jours, m'incommode beaucoup. Ajoutez à cela le poids de l'âge et l'affaiblissement qui est une suite<605> de mes infirmités, et vous ne trouverez pas étonnant qu'une vieille machine détraquée ne puisse reprendre la première consistance. Je vous remercie de la part obligeante que vous daignez prendre à mes infirmités, mais je crois n'en pas être débarrassé de sitôt. C'est en vous assurant de mon tendre attachement et de toute la considération avec laquelle je suis, etc.

416. AU MÊME.

Le 29 mai 1786.



Mon très-cher frère,

Je crois qu'il faudra un peu prolonger la patience pour attendre ma guérison, car, puisque vous voulez, mon cher frère, que je vous instruise de ma vieille patraque, je vous dirai que je suis, à la vérité, soulagé en quelques points, mais sans y gagner. Les maux ne font que changer; à présent, c'est l'asthme sec qui me moleste le plus. Dans quelques jours, j'essayerai de l'exercice à cheval; mais je doute que mes forces le soutiennent, et je me dis souvent à moi-même : On ne peut pas être et avoir été, et c'est au temps à emporter tout ce que la rouille des années a commencé à détruire en détail.605-a Si cependant la nature donnait encore quelque espérance, je ne manquerais pas de vous en rendre compte, étant, etc.

<606>

417. AU MÊME.

(Sans-Souci, 28 juin 1786.)



Mon très-cher frère,

Vous voulez savoir de mes nouvelles, mon cher frère? Je vous dirai que les médecins précédents m'ont endiablé avec de l'assa fœtida, et que celui-ci606-a me leurre d'une herbe qu'on nomme dent-de-lion.606-b Ses effets ne se feront remarquer que dans un mois. Il faut donc avoir patience, et, dépourvu comme je le suis du don de la foi, je n'ai qu'une faible confiance dans ce remède. Souffrez que je vous embrasse et vous assure de toute la tendresse et la considération avec laquelle je suis, etc.606-c

418. AU MÊME.

Ce 4.



Mon cher frère,

Vous me remerciez pour Benda606-d comme pourrait faire un amant à qui on a fait ravoir sa maîtresse. Cela n'en vaut pas la peine, et<607> quand vous aurez envie de l'avoir, vous n'avez qu'à me l'écrire, Benda et tout ce que j'ai étant fort à votre service, de même que celui qui a l'honneur de se dire, etc.

<608><609>

APPENDICE.609-a

I. Ordre an meine Generale dieser Armee, wie sie sich im Fall zu verhalten haben, wenn ich sollte todtgeschossen werden.

Sollte die Bataille gegen Russen gewonnen werden, wie wir es alle hoffen, so muss der Feind mit aller Vigueur verfolget werden : alle Freibataillons mit einem Preussischen Grenadier-Bataillon und Kreytzen nebst Malachowski Husaren erstlich geschicket nach Driesen, um sie auszunistelen; darnach muss dieses Corps in Polen herein, um die Polen soviel mehr gegen die Russen zu animiren, und sich also der Weichsel nähern. Der General Dohna, mit seinem Corps und zwei Bataillons Pioniers und Burgsdorff, marschiret sogleich gegen Königsberg und Soldin, jaget die Russen aus Pommern und wendet sich über Stettin gegen die Schweden. Das Corps, was ich bei mir gehabt habe, nebst den zwei Cuirassier-Regimentern von meinem Bruder Heinrich, Kurssel und Bülow, marschiren sogleich wieder von Cüstrin nach Frankfurt, und so in die Lausitz, um dem Loudon Einhalt zu thun. Auf vier Wochen Mehl konnen sie aus Berlin auf dem Neuen Graben nachkriegen, und muss dieses Corps erstlich die Mark decken und nach den Umständen entweder zum Markgrafen oder Prinz Heinrich stossen. Es muss gleich nach meinem Tode die Armee in meines Neveu's Eid genommen werden, und da mein Bruder Heinrich Vormund desselben mit einer unbeschränkten Autorité ist, so muss die ganze Armee seine Befehle so respectiren, als die von dem regierenden Herrn.609-b Ich will, dass nach meinem Tode keine Umstände<610> mit mir gemacht werden; man soll mich nicht öffnen, sondern stille nach Sans-Souci bringen und in meinem Garten begraben lassen.610-a Dieses ist mein letzter Wille und hoffe, dass alle meine Generale und die Armee solchem stricte nachleben werden.

Im Lager bei Cüstrin, den 22. August 1758.

Friderich.

NB. Sollte die Bataille verloren gehen, so muss sich die Armee hinter Cüstrin setzen, von allen anderen Armeen Succurs an sich ziehen, und je eher je lieber dem Feind von Frischem wieder auf den Hals gehen.

Fch.

II. Ordre an den General-Lieutenant Grafen zu Dohna.610-b

Auf den Todesfall Sr. Majestät sollet Ihr die Armee sogleich, ohne weitere Ordre, Höchst Dero Neveu dem Prinzen von Preussen huldigen und schwören lassen, als meinem Nachfolger zur Krone und zur Regierung, sobald Ihr nur die gesicherte Nachricht von meinem Tode erhalten haben werdet.

Breslau, den 20. März 1759.

<611>

V. LETTRES DE FRÉDÉRIC A SON FRÈRE LE PRINCE FERDINAND. LE PRINCE FERDINAND. (6 MARS 1750 - 7 AOUT 1786.)[Titelblatt]

<612><613>

1. AU PRINCE FERDINAND.

Ce 6 (mars 1750).



Mon cher Ferdinand,

Vous aurez la bonté de vous rendre incessamment à Berlin, où l'on veut vous faire communier dimanche.613-a Occupez-vous donc avec des idées de pénitence, et faites en sorte que vous y soyez vendredi à temps. Voici les passe-ports pour les chevaux. Je suis avec bien de l'amitié

Votre très-fidèle frère et serviteur,
Federic.

2. AU MÊME.

Le 6 mai 1755.



Mon cher frère,

La Reine douairière m'a dit, la dernière fois que j'ai été à Berlin, que vous aviez envie de vous marier, et que votre inclination vous portait pour la fille du margrave de Schwedt. Comme je ne trouve rien à redire ni à votre dessein, ni à votre choix, je me suis fait un plaisir de vous servir dans vos désirs, et j'ai fait sonder de loin le margrave de Schwedt, pour savoir s'il consentirait à ce mariage. Il<614> a été cette fois plus raisonnable qu'à son ordinaire, et il s'est montré porté pour cette alliance, dont il se trouve honoré. Il dépendra de vous de m'écrire si vous voulez que je la demande dans les formes, et quant à la conclusion du mariage, mon cher, vous voudrez bien attendre jusque vers l'hiver, pour que je mette entre ci et ce temps-là la dernière main à l'arrangement de vos finances. Je suis avec une sincère amitié, etc.

3. AU MÊME.

(Mai 1755.)



Mon cher frère,

Je suis bien aise d'avoir si bien rencontré vos intentions, et surtout que vous rendiez justice à la tendresse et à la véritable amitié que j'ai pour vous. J'écrirai aujourd'hui à la Reine douairière pour lui demander, comme il convient, son agrément pour faire en forme la demande de la princesse de Schwedt, et j'écrirai en même temps à ma sœur pour lui demander son consentement préalable; après quoi nous ferons la demande dans toutes les formes. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de tous les sentiments tendres avec lesquels je suis, etc.614-a

<615>

4. AU MÊME.

(Mai 1755.)



Mon cher frère,

Je joins ici la réponse de ma sœur de Schwedt, par laquelle vous verrez l'entier accomplissement de vos souhaits. La demande en forme est déjà faite, et le consentement arrivé; sur quoi je n'ai point balancé de rendre vos feux et vos amours publics. Si vous le voulez, les promesses pourront se faire à mon retour de Stargard. Je pourrais passer par Schwedt, et les préliminaires s'y constateront.615-a Je vous embrasse de tout mon cœur, et je suis, etc.

5. AU MÊME.

(29 juillet 1755.)



Mon cher frère,

Je suis fâché qu'on vous ait alarmé pour si peu de chose. Je suis tombé de cheval,615-b mon cher frère, comme cent cavaliers tombent par an; je me suis un peu blessé et meurtri, mais d'ailleurs toujours à votre service et, à la danse près, en état de faire tout ce que vous voudrez, l'œil droit un peu poché, mais sans que j'en devienne<616> aveugle, ou que j'en reste défiguré. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse. L'œil me fait trop mal pour vous en dire davantage.

6. AU MÊME.

Le 22 mai 1757.

.... Je n'exigerai rien qui soit contre votre honneur, mon cher frère;616-a mais les Commando de couvrir des travailleurs ne se donnent point à des princes du sang, parce que très-souvent l'ennemi les chasse.616-b

7. AU MÊME.

Breslau, 2 janvier 1758.

Vous n'avez, mon cher frère, qu'à faire venir ma belle-sœur.616-c Elle arrivera le 5 à Berlin, et pourra partir de là le G ou le 7. Je crois<617> que ma sœur Amélie fera aussi un tour ici. Je souhaite que vous vous remettiez bientôt tout à fait.

8. AU MÊME.

(Breslau) 20 mars 1759.



Mon cher frère,

Je n'ai demandé de vos nouvelles que par l'amitié que j'ai pour vous, et non dans l'espérance de vous revoir ici. Votre tempérament a été si prodigieusement ébranlé par ces funestes fièvres chaudes que vous avez eues l'année passée, qu'il n'y a que le temps, la tranquillité et les remèdes qui puissent la rétablir tout à fait.617-a Je vous prie donc instamment, mon cher frère, de vous tranquilliser l'esprit, de renoncer à celte campagne, et de faire usage de votre raison, pour que le chagrin ne contribue pas à miner vos jours et à renverser ce que l'usage de la médecine et des cures suivies qu'on veut vous faire prendre pourra rétablir. Je suis à présent sur le point de recommencer ma vie errante; ainsi je commence à vous demander excuse si vous ne recevez pas de mes lettres ou de mes réponses. Ce n'est pas manque d'amitié; mais l'embarras et le fardeau que je porte est si pesant, que vous ne devez pas trouver étrange que le temps et les fatigues m'interdisent ce que mon cœur désirerait. Faites-moi cependant le plaisir de me marquer quelquefois comme vous vous portez. Je pourrai du moins avoir des nouvelles sûres, et je les aime mieux que les faux bruits qui se répandent, et qui laissent quelquefois dans une cruelle incertitude. Adieu, cher frère; je vous embrasse,<618> en faisant mille vœux pour votre conservation, vous assurant de la tendre amitié avec laquelle je suis, etc.

9. AU MÊME.

Bolkenhayn, 2 avril 1709.



Mon cher frère,

Il n'y a donc plus pour ma vieillesse que des événements de crainte à prévoir, et des objets douloureux qui s'offrent à ma vue. Ce n'est pas assez des cruelles pertes que notre famille a faites, j'en dois prévoir encore d'autres affligeantes et funestes. J'espère que ma sœur en réchappera encore; mais je voudrais bien que vous commenciez à m'écrire que cela va mieux avec vous. Depuis le temps que vous prenez des drogues, elles auraient dû faire quelque effet. L'on veut que vous preniez les eaux ce printemps; il faudra y aller, mon cher frère, et vous baigner, pour essayer de vous remettre. J'ai fait écrire pour des passe-ports,618-a afin que rien ne vous arrête. Nous sommes ici dans l'attente des événements; mais la saison est si froide, qu'il ne sera guère possible de camper qu'en quatre semaines dans ces montagnes. Adieu, mon cher frère; j'ai toute sorte de choses à régler encore. Je vous embrasse bien tendrement, étant avec une parfaite estime, etc.

<619>

10. AU MÊME.

Reich-Hennersdorf, 15 juin 1759.

.... Ne pensez point à la guerre, mon cher frère, mais à vivre, mais à vous rétablir. Tâchez d'écarter toute idée fâcheuse et d'être aussi gai qu il vous est possible, et n'augmentez pas mes chagrins par la crainte de votre danger.

11. AU MÊME.

Fürstenwalde, 19 (août 1759).

Vous avez très-bien fait daller à Stettin. Nous avons été malheureux,619-a mon cher frère, parce que notre infanterie s'est impatientée un quart d'heure trop tôt. L'ennemi est joint par Hadik; toute l'armée veut marcher sur Berlin. Je me suis mis ici sur leur chemin; je crois que demain ou après-demain au plus tard nous aurons une bataille. Les officiers et moi, nous sommes résolus de mourir ou de vaincre; veuille le ciel que le commun soldat pense de même! Prenez soin de votre santé, et n'oubliez pas un frère qui vous aimera jusqu'au dernier soupir. Adieu.

Mes compliments au duc de Würtemberg, à Seydlitz, à Wedell, à tous les honnêtes gens qui ont bien combattu, et ma malédiction à tous les coïons qui se trouvent chez vous sans blessures.

<620>

12. AU MÊME.

Fürstenwalde, 28 août 1759.

Vous avez grande raison, mon cher frère, de me croire dans une situation difficile et épineuse. Cela finira comme tout finit dans le monde. Il faut de la fortune pour que ceci tourne à bien; les dés sont sur la table, le hasard en décidera. Attendez les événements sans vous inquiéter, et prenez soin de votre santé. Mes compliments à tous nos généraux blessés. Le prince de Würtemberg a ou mal lu, ou mal compris ma lettre; mais ce qu'il y a de vrai, c'est que, une grosse heure avant la fin de la bataille, il n'y avait plus de cavaliers sur tout le champ de bataille. Ce n'est pas la faute des généraux blessés, mais c'est ce qui nous a perdus.

13. AU MÊME.

Waldow, 5 septembre 1759.



Mon cher frère,

Je ne suis qu'un homme. Vous vous intéressez à ma conservation par amitié; mais, mon cher frère, l'État a subsisté avant moi, et se soutiendra après ma mort, s'il plaît à Dieu. Vous devez bien juger que, né sensible comme je le suis, j'ai souffert le martyre pendant trois semaines. Notre situation est moins désespérée qu'elle ne l'était il y a huit jours; mais je me vois entouré d'écueils et d'abîmes. Ma tâche est très-difficile, et, à moins de quelque miracle, ou de la divine ânerie de mes ennemis, il sera impossible de bien finir la cam<621>pagne. Mes compliments à tous nos blessés. Dites, s'il vous plaît, à Seydlitz que je souffre plus que lui : mon esprit est plus malade que sa main. Ma situation est sans cesse violente. Il n'y a plus d'honneur dans les troupes; le j...-f..... les a possédés presque tous; on ne sait à quel saint se vouer. Malgré tout cela, je fais bonne contenance avec mes coïons; mais je n'ose rien entreprendre d'audacieux avec eux. Je comprends très-bien que celle catastrophe n'a pas amélioré votre santé; mais il faut prendre sur soi dans ces occasions. Le mal qui nous accable n'est pas arrivé par votre faute; il ne faut donc pas vous en chagriner. Tout homme, pourvu qu'il vive, essuie des malheurs, et voit quelquefois, au travers de ces nuages, des rayons de bonne fortune; il faut supporter l'une et l'autre. Le bon temps, comme le mauvais, passe, et à la fin, notre terme nous conduit au tombeau. La vie est trop courte pour de longues afflictions. Voilà de la belle morale. Est-ce que je la pratique? Hélas! non; les premiers moments de la douleur sont trop violents; l'homme est plus sensible que raisonnable.621-a Soyez plus raisonnable que sensible, et rendez justice à l'amitié et à la tendresse avec laquelle je suis tout à vous.

14. AU MÊME.

Waldow, 10 septembre 1759.



Mon cher frère,

Depuis ma dernière lettre, Dresde a capitulé le jour que Wunsch a battu Maguire auprès des Scheunen. Wunsch de là est retourné<622> à Torgau, que Saint-André voulait reprendre avec onze mille hommes qu'il a sous ses ordres; Wunsch l'a encore battu, lui a pris toutes ses tentes, marmites, havre-sacs et ustensiles de ce corps, avec trois cents prisonniers, six canons et quelques étendards. Finck le joint, et leur corps ensemble marchera sur le prince de Deux-Ponts, et reprendra Dresde. J'espère d'attirer en peu toutes ces armées autour de Dresde, pour les éloigner de mon pays; ce sera là, je crois, que cette campagne-ci se terminera.

Bien mes compliments au prince de Würtemberg, à Seydlitz, et à tous nos généraux blessés; j'espère que Seydlitz sera à présent tout à fait hors de danger; l'ébullition de sang le guérira de sa crampe à la mâchoire et de ses coliques, et comme il est au lit, il ne se refroidira pas. J'espère que les bouillons de vipère vous feront tout le bien que je désire; il faut calfeutrer votre santé pendant que la belle saison dure encore. Je crains l'hiver; il faudra beaucoup vous ménager pour le froid. Enfin, mon cher frère, j'ai encore deux cruels mois devant moi avant d'achever ma campagne. Dans ces deux mois, il peut arriver Dieu sait quel événement. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

15. AU MÊME.

(Baunau) ce 24 (septembre 1759).



Mon cher frère,

Je vous remercie des nouvelles que vous daignez me donner de nos officiers blessés. Faites-leur, je vous prie, à tous mes compliments. J'espère que Seydlitz en échappera, et qu'il se tirera tout à fait d'af<623>faire. Vous devez bien juger que, dans la situation où je me trouve, je ne suis pas sans soins, sans inquiétudes, et sans beaucoup d'agitations; c'est la crise la plus affreuse où je me sois trouvé de ma vie. Voilà le moment où il faut vaincre ou mourir. Daun et mon frère marchent ensemble. Il se pourrait bien que toutes ces armées se rassemblassent ici, et qu'une bataille générale décidât de notre fortune et de la paix. Prenez soin de votre santé, cher frère; tranquillisez-vous, et attendez en patience ce que le ciel ordonnera de nous. Je vous embrasse de tout mon cœur.

16. AU MÊME.

Elsterwerda, 12 novembre 1759.

.... Je vous demande pardon si je ne vous écris pas moi-même; je suis faible et fatigué du voyage.

17. AU MÊME.

(Freyberg) ce 15 (février 1760).



Mon cher frère,

Je me flatte que votre santé va mieux; du moins cela me parait par votre lettre. Notre situation paraît plus passable de loin que de près; on reforme des régiments, mais ce ne sont que des recrues, et à peine<624> avons-nous seize officiers auprès de douze cents hommes. Tout cela ne forme qu'une puissance factice, et dont on peut faire peu d'usage un jour de combat, comme l'expérience ne l'a que trop prouvé. Toute l'armée est en cantonnements resserrés depuis l'hiver, et forme le cordon contre l'ennemi. Ne nous flattons pas pour l'avenir; je crains et je prévois des malheurs pour la campagne prochaine. Nous avons fait des pertes irréparables la campagne passée, et les suites accablantes ne s'en feront sentir que la prochaine campagne. Je vous dis la vérité; elle n'est pas agréable, et, pour l'ordinaire, elle ne flatte pas. Vous pouvez croire que toutes ces idées tristes ne me flattent guère, et que je ne suis pas gai; cependant cela ne m'empêche point d'être avec beaucoup de tendresse, etc.

18. AU MÊME.

(Freyberg) ce 22 (avril 1760).



Mon cher frère,

J'espère que mon frère Henri vous aura fait mes compliments, et qu'il vous aura embrassé de ma part. Vous me faites de beaux remercîments pour un mauvais livre qui n'en vaut pas la peine. Ce livre m'a été volé, on m'a trahi; sans quoi jamais je ne l'aurais fait imprimer.624-a Mais c'est le moindre des maux qui me soient arrivés. Quant au sort qui nous attend cette campagne, je ne saurais vous dire ce que j'en pense. Tant de choses casuelles, tant de hasards y peuvent influer, que la pénétration humaine ne peut répondre de rien, surtout dans la position où je me trouve, environné d'ennemis<625> très-supérieurs. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse de tout mon cœur, vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.

19. AU MÊME.

(Leipzig) 8 février (1761).



Mon cher frère,

Je sais que vos terres ont souffert par l'invasion des ennemis.625-a Je conçois l'embarras que vous en devez ressentir. Je ne suis pas, malheureusement, en état de réparer la brèche que vos finances et celles de tant de bons patriotes ont soufferte; je fais ce que je puis, et de bien bon cœur. Recevez donc comme une marque de mon amitié le peu que je vous envoie; ne faites pas attention à la somme, mais à l'intention de celui qui vous l'envoie, et soyez persuadé que je serai toute ma vie avec une sincère tendresse, etc.

20. AU MÊME.

Meissen, 23 avril 1761.



Mon très-cher frère,

La part que vous venez de me donner de la grossesse de madame la princesse votre épouse m'a surpris agréablement, et je vous félicite<626> de tout mon cœur d'une circonstance qui fait une époque mémorable, qui ne saurait que contribuer beaucoup à votre contentement et à celui de la princesse. Je vous prie, mon très-cher frère, d'être bien persuadé que j'y participe sincèrement, étant d'ailleurs avec la plus parfaite estime et une vraie tendresse de sentiments, etc.

Je vous félicite, mon cher frère; il faut que cet enfant devienne une merveille, car vous y avez travaillé six ans.

21. AU MÊME.

Camp de Wahlstatt, 18 août 1761.



Mon cher frère,

Les nouvelles que vous me donnez de ma sœur Amélie m'affligent beaucoup. Vous m'auriez fait plaisir d'ajouter un mot sur ce que les médecins espèrent de sa guérison. Je me flatte encore que sa jeunesse et son tempérament la tireront d'affaire. Je suis persuadé que vous y contribuerez autant qu'il dépendra de vous. Je ne vous mande rien d'ici, parce que ma lettre traverse le camp des ennemis pour vous être rendue; j'espère cependant de pouvoir en quelque temps vous donner de bonnes nouvelles. Nous avons beaucoup de fatigues, et nous les supportons d'autant plus tranquillement, que nous avons eu, ce printemps et cet été, tout le temps de nous reposer. Nous avons eu différents petits avantages sur nos ennemis; je les passe sous silence, parce que cela ne décide de rien, et que, sans quelque grande fortune, ces brillantes bagatelles ne servent pas à grand' chose. Tout ce que j'apprends des affaires de Westphalie me donne bonne assu<627>rance de la campagne du prince Ferdinand. Nous ne parviendrons à la paix que par un chemin rude et semé d'épines, tel qu'on dit être celui qui mène en paradis; tout veut être acheté, tout a son prix dans ce monde; les succès sont achetés par de durs travaux, et l'on ne parvient à la tranquillité qu'après avoir essuyé les plus grandes inquiétudes. Je vous prie de ménager votre faible santé. Mes compliments à ma nièce ou à ma belle-sœur, qui va me faire d'un coup oncle et grand-oncle à la fois. Je souhaite qu'elle accouche heureusement d'un fils qui vous ressemble, à la santé près. Adieu, cher frère; ne m'oubliez pas, et soyez persuadé de ma tendre amitié.

22. AU MÊME.

Bunzelwitz, 24 septembre 1761.



Mon cher frère,

Votre lettre du mois passé ne m'a été rendue que ce moment. Nous avons été environnés d'une multitude d'ennemis, qui s'est dissipée comme le brouillard. Vous saurez sans doute tous les avantages que le général Platen a eus, tous les magasins qu'il a ruinés, et tous les prisonniers qu'il a faits sur les Russes. Ceci a obligé Buturlin à retourner en Pologne, et, faute de vivres, il sera contraint de passer la Vistule, de sorte que nous n'avons pour cette année aucune invasion à craindre de la part de ces barbares. Notre campagne de Silésie se terminera heureusement, selon toutes les apparences; mais il faudra encore penser et s'arranger pour celle de l'année qui vient. Vous me faites plaisir de me mander que la santé de ma sœur commence à s'amender. Je fais des vœux pour que cela continue. Cependant<628> je crois que si elle continue l'exercice, et qu'elle observe un bon régime, elle se rétablira entièrement. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, etc.

23. AU MÊME.

Strehlen, 5 novembre 1761.

Frédéric écrit à son frère pour le féliciter sur la naissance de la princesse Frédérique-Élisabeth-Dorothée-Henriette-Amélie, née à Magdebourg le 1er novembre 1761. Cette lettre est de la main d'un conseiller de Cabinet, et le Roi y a ajouté de la sienne les mots suivants :

Je souhaite, mon cher frère, que la fille qui vous est née soit plus heureuse que son oncle.

24. AU MÊME.

(Août 1763.)



Mon cher frère,

Je suis charmé que les fruits de Sans-Souci vous aient été agréables. Je serai attentif à vous en fournir de temps en temps. Il dépendra de vous de choisir pour votre aide de camp qui bon vous semblera, et de le nommer à la caisse de guerre, pour qu'on lui paye ses appointements. Le prince de Würtemberg est de retour de la Souabe, où il s'est arrangé avec son frère le mieux qu'il l'a pu. Je vous en<629>voie, mon cher frère, un tableau original de Rubens : j'espère que le sujet qu'il contient vous fera souvenir de votre promesse, vous assurant de la plus tendre amitié avec laquelle je suis, etc.

25. AU MÊME.

Ce 12 (avril 1761).



Mon cher frère,

Je suis bien aise de la confiance que vous avez prise en moi, et de ce que vous m'écrivez naturellement sur votre situation. Je vous répondrai de même, mon cher frère. Chacun rend justice dans l'armée à votre valeur et à la manière distinguée dont vous avez servi tant que votre santé vous l'a permis. Tout le monde sait que vous avez des infirmités qui vous empêchent de vous livrer aux fatigues comme autrefois. Ainsi, mon cher frère, vous pouvez être, de ce côté-là, très-tranquille, et ne vous point représenter des choses qui certainement ne sont point; car tout ce qui vous est arrivé est si évident et si connu de tout le monde, que la médisance et la malignité n'y trouvent aucune prise. Tout ce que j'ajoute à ceci n'est relatif qu'à des circonstances de famille qui méritent votre attention. La première est, mon cher frère, que le régiment vous appartient toujours, et que votre présence, ne fût-ce que pour peu de temps, inspire plus d'ambition aux officiers, principalement s'ils voient que vous distinguez les bons officiers des médiocres. La seconde chose regarde mon neveu; on a toutes les peines du monde de lui donner une certaine ambition, et s'il voit un de ses oncles qui quitte le militaire, il<630> croira que c'est un exemple qu'il pourra suivre. Ainsi je vous prie de lui donner ce bon exemple, cependant en prenant tous ménagements, pour votre santé, convenables, et en vous fatiguant le moins que possible. Je vous parle, mon cher frère, du fond de mon cœur, et je vous dis sincèrement ce que je pense; faites ce que vous pourrez sans vous incommoder. Pour notre neveu, enfin, que l'exemple de tous ses parents l'oblige à suivre la route que nous lui traçons. Je suis avec la plus tendre amitié, etc.

26. AU MÊME.

Ce 21 (octobre 1765).



Mon cher frère,

Vous aviez bien raison de penser que votre lettre m'affligerait sensiblement. On aime à se flatter tant qu'on peut, et l'on s'abuse. J'ai voulu d'abord me rendre à Schwedt, pour voir encore cette chère sœur630-a et l'assister de ce qui dépend de moi; bientôt cet affreux congé s'est peint à mes yeux avec tous les traits du désespoir sous lesquels il se présentait, que j'ai hésité, et que j'ai résolu de ne me rendre chez ma sœur qu'au cas qu'elle désirât ma présence. Voilà, mon cher frère, ce qui s'est passé dans mon cœur, et dont je vous rends compte. Je vous prie d'assurer notre bonne et chère sœur de toute la sensibilité que me cause sa situation. Elle m'est toujours présente éveillé, la nuit je rêve d'elle, et son idée ne me quitte point. Adieu, cher<631> frère; puissiez-vous avoir de meilleures nouvelles à me donner! Toutefois soyez persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis,



Ma très-chère sœur,631-a

Votre fidèle frère et serviteur.
Federic.

27. AU MÊME.

(Octobre ou novembre 1765.)



Mon cher frère,

Vous pouvez juger facilement de l'impression que m'a faite votre lettre; mais sans m'épancher en plaintes, j'en viens d'abord à ce qui peut sauver ma sœur, et je ne vois, mon cher frère, que deux moyens. L'un est l'usage des diurétiques; le second est une légère incision à la jambe, pour faire écouler les eaux. Je ne crains que l'irrésolution des médecins à prendre leur parti, car, dans un cas comme celui-ci, il en faut prendre nécessairement. Pour moi, qui ne vois pas ma sœur, je me garde bien de décider d'ici ce qui peut lui convenir; mais le principal, à présent, c'est de presser les médecins à prendre leur parti, sans quoi ma sœur mourra, faute d'être secourue. Cothenius631-b arrivera, j'espère, demain matin là-bas. Je vous prie d'assurer ma bonne sœur de la plus vive tendresse, et d'être persuadé de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<632>

28. AU MÊME.

(13 ou 14 novembre 1765.)



Mon cher frère,

Vous m'annoncez la perte d'une parente tendrement aimée,632-a d'une amie fidèle, et d'une personne qui pouvait servir de modèle de vertu, trois qualités qui ne se trouvent que rarement dans le monde. Je sens toute la grandeur de la perte que je fais; elle m'est d'autant plus sensible, que, à mon âge, elle est irréparable. Mais je vous avoue que je ne me repens pas de n'avoir pas été présent à ce moment fatal, quoique ma douleur soit la même. Embrassez tous ses enfants en mon nom, et dites-leur qu'ils peuvent compter que certainement, par mon attachement et ma tendresse pour eux, je tâcherai de diminuer la douleur que leur cause la perte d'une mère aussi respectable. J'entre dans tous les arrangements que ma sœur a pris pour sa fille cadette, et vous pouvez entièrement compter sur moi. C'est au moins un service que je puis lui rendre, toute morte qu'elle est. Je dois vous dire encore que je dois à ma sœur trente mille écus; je lui en ai payé les intérêts tous les quartiers de la Trinité. Si les enfants veulent l'argent, je m'offre à le leur payer entre ci et un an; s'ils veulent les intérêts, je continuerai de les leur payer de même. Je vous prie de le leur dire. Voilà, mon cher frère, un triste sujet de correspondance. Veuille le ciel que je ne vive pas assez longtemps pour recevoir encore de pareilles nouvelles! Je vous embrasse de tout mon cœur, étant avec le plus tendre attachement, etc.

<633>

29. AU MÊME.

Ce 22 (novembre 1760).



Mon cher frère,

C'est toujours avec une douleur nouvelle que je m'occupe633-a de ce qui concerne une personne que je regrette en vain. Cependant, comme je lui manquerai aussi peu de fidélité après sa mort que je lui en ai manqué pendant sa vie, vous pouvez assurer ses filles mes nièces que, en tout ce qui dépend de moi, je lâcherai d'adoucir la perte qu'elles ont faite, et elles trouveront en moi le même attachement qu'en leur mère. Mais, mon cher frère, tout, ce que je puis leur dire ne remplace pas ce que la mort vient de leur arracher. Pour vous, vous savez, mon cher frère, que je vous aime si sincèrement et si tendrement, que vous ne pouvez hériter de la tendresse que j'ai eue pour ceux qui ne sont plus, parce qu'on ne saurait vous aimer ni estimer plus que je le fais. Je souhaite que nous ayons des matières plus agréables à traiter que celles qui malheureusement ont fait les sujets de nos tristes discussions. Que votre santé, d'ailleurs si délicate, ne souffre pas du juste chagrin qui vous navre, et que nous vous conservions longtemps! Étant avec les sentiments les plus sincères et les plus inviolables, etc.

30. AU MÊME.

(Décembre 1765.)



Mon cher frère,

Comme on dit en ville que vous arrivez aujourd'hui à Friedrichsfelde, je prends la liberté de vous envoyer une bagatelle que je vous<634> prie de recevoir en bonne part. Si vous l'agréez je viendrai un jour chez vous pour vous voir, ainsi que ma nièce. Je ne NOUS parlerai de rien de fâcheux qui puisse toucher à une plaie qui saigne encore. Je suis avec la plus tendre amitié, etc.

31. AU MÊME.

Ce 20 (décembre 1765).



Mon cher frère,

Je suis bien aise de savoir que j'aurai bientôt la satisfaction de NOUS revoir, et je compte alors, mon cher frère, que nous pourrons nous entretenir sur tout ce qui regarde feu notre bonne sœur et ses enfants. Prenez toutefois bien garde à voire santé, et conservez-vous pour une famille qui vous aime, et pour un frère qui est avec les sentiments de la plus sincère tendresse, etc.

32. AU MÊME.

Potsdam, 8 juin 1767.



Mon très-cher frère,

Tout porté que je sois à vous faire plaisir, je n'ai cependant pu me dispenser de confirmer la sentence que l'auditoriat général a prononcée contre le lieutenant de Schmettau,634-a de votre régiment. Il est<635> condamné à trois mois de forteresse, et vous conviendrez, mon cher frère, qu'il est quille à assez bon marché pour les excès qu'il a commis. Je suis, dans les sentiments d'une parfaite estime et amitié, etc.

Le cas où se trouve Schmettau n'est pas pardonnable, mon cher frère; il est contre les lois de toute société qu'un particulier se fasse justice à lui-même; il a pensé tuer un homme, et pareil acte de violence ne saurait demeurer impuni pour l'exemple.

33. AU MÊME.

Le 2 décembre 1767.



Mon cher frère,

Je suis charmé que mes fruits vous aient fait plaisir. Ce sont les marques de la fécondité de ma vigne.635-a Quand la vôtre, mon cher frère, nous produira-t-elle, non pas des raisins, mais de beaux jeunes neveux, dont nous avons si grand besoin? Faites-en, je vous prie; rien ne pourrait augmenter la tendresse que j'ai pour vous, si elle peut s'augmenter, que de recevoir de vous, mon cher frère, une nouvelle aussi agréable. Je suis avec la plus tendre estime, etc.

<636>

34. AU MÊME.

(Janvier 1768.)



Mon cher frère,

Je ne vous souhaite que de la santé. Tout le monde est persuadé de votre bonne volonté et de votre noble ambition, dont vous avez donné tant de marques pendant la guerre. Il ne vous manque, mon cher frère, qu'un corps plus robuste, ce que vous ne sauriez vous donner, et ce que la nature donne ou refuse aux hommes selon son caprice. Je suis bien aise que vous approuviez le faible monument que j'ai élevé à notre pauvre neveu,636-a et je puis vous assurer que je n'ai dit sur son sujet que la vérité toute simple et toute pure. Je souhaite que ce soit le dernier de mes parents dont j'aie à déplorer la perte (j'en excepte le beau-père636-b et le margrave Henri,636-b car je ne les compte pas de la famille), et je vous prie de me croire avec la plus tendre estime, etc.

35. AU MÊME.

Potsdam, 15 septembre 1768.



Mon très-cher frère,

Votre lettre du 4 de ce mois m'a été rendue ici, à mon retour de Silésie, et son contenu m'a fait un plaisir infini. Je suis charmé d'apprendre que vous vous portez bien, et que la santé de la princesse<637> votre chère épouse se raffermit de jour en jour par les eaux qu'elle prend à Spa. Mais ce qui a mis le comble à ma joie, c'est l'espérance que vous me donnez, mon très-cher frère, de pouvoir m'annoncer dans quelques mois d'ici que nos vœux vont s'accomplir, et que la princesse se trouve enceinte. J'en attends la nouvelle avec la dernière impatience, et ce sera assurément une très-grande satisfaction pour moi et pour toute notre maison royale. En attendant, je saisis cette occasion avec empressement pour vous renouveler les assurances de cette tendresse fraternelle et inaltérable avec laquelle je ne cesserai jamais d'être, etc.

Les nouvelles que vous m'écrivez, mon cher frère, me donnent d'agréables espérances; mais souvenez-vous, je vous prie, qu'il nous faut des réalités d'une ou d'autre manière; le temps presse, et il est précieux.

36. AU MÊME.

Potsdam, 2 novembre 1768.

.... Je suis charmé, mon cher frère, de la convalescence de votre fille; mais je vous conjure par tout ce qu'il y a de sacré de ne point oublier de quoi je vous ai entretenu ici, et sur quoi j'ai si fort insisté. Je dois vous presser plus que jamais d'accomplir votre promesse. Je vous embrasse du fond de mon cœur.

<638>

37. AU MÊME.

Potsdam. 15 décembre 1768.



Mon très-cher frère,

Toutes les occasions où je puis vous témoigner ma tendresse fraternelle me sont infiniment agréables, et je les saisis toujours avec le plus grand empressement. C'est dans la même vue que je vous ai fait présenter en dernier lieu le mouton de Sibérie; et quoique ce ne soit qu'une bagatelle, vous lui avez pourtant fait l'accueil auquel je m'attendais. Vous ne sauriez croire, mon très-cher frère, combien je suis charmé de recevoir toujours de nouvelles assurances de votre amitié, et vous pouvez être très-persuadé que je ne désire pas moins de vous embrasser à Berlin en bonne santé. Je compte d'avoir cette satisfaction demain, et de vous renouveler de bouche combien je vous aime et avec combien de vérité je suis, etc.

Souvenez-vous, mon cher frère, que je mets toute mon espérance en vous.

38. AU MÊME.

Potsdam, 17 mai 1769.



Mon très-cher frère,

Vous n'auriez assurément pu me donner une nouvelle plus agréable que celle, contenue dans votre lettre du 14 de ce mois, de la grossesse de ma chère nièce, la princesse votre épouse. Je vous en félicite de tout mon cœur, aussi bien que la princesse; et prenant, au surplus,<639> une bien sincère part à cet heureux événement, il ne me reste, mon cher frère, que de vous réitérer à cette occasion les assurances de la véritable estime et tendresse avec lesquelles je suis, etc.

Je vous félicite de tout mon cœur, mon cher frère, de la bonne, nouvelle que vous venez de me donner.

39. AU MÊME.

Potsdam, 10 août 1769.



Mon cher frère,

Comme je pars bientôt pour la Silésie, et que je ne sais pas précisément quand la princesse votre épouse accouchera, j'ai cru devoir vous prier, mon cher frère, de vous servir d'un accoucheur dans cette occasion, parce que les chirurgiens sont plus habiles que les sages-femmes, et que même, en cas de danger, il faut toujours avoir recours à eux. Sans chirurgien, ma nièce de Hollande était perdue. Enfin j'envisage la prière que je vous fais comme absolument nécessaire, et je ne doute point que, par l'amitié que vous m'avez toujours témoignée, par la tendresse que vous avez pour votre femme, et par l'importance d'un héritier, dont l'État a si grand besoin, vous ne consentiez à mon instante prière. Vous augmenterez par là, s'il est possible, la tendresse, la considération et le fidèle attachement que j'ai pour vous, étant, etc.

<640>

40. AU MÊME.

Ce 21 (octobre 1769).



Mon très-cher frère,

Vous jugerez facilement de la joie que m'a causée une nouvelle aussi bonne et aussi intéressante pour le pays que pour la famille,640-a dont vous me donnez part. Je m'en réjouis du fond de mon cœur, et je vous prie d'en témoigner ma sensibilité à la princesse, à laquelle je souhaite qu'elle relève heureusement de couche. Voici, mon cher frère, un petit embarras où je me trouve. L'électrice de Saxe vient d'arriver;640-b je ne saurais la quitter de bonne grâce, de sorte que si vous voulez bien attendre avec le baptême pour le jour qu'elle ira à Berlin, ce qui sera à peu près mardi, au plus tard mercredi, et alors, si vous voulez, toute la famille pourra s'y trouver; et comme cependant je suis obligé de faire les honneurs à l'Électrice, il me semble que si nous venons tous au baptême l'après-midi, ce sera le temps qui accommodera le mieux chacun en particulier. Je vous embrasse mille fois, mon cher frère, en faisant mille vœux pour vous, et en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

<641>

41. AU MÊME.

Ce 23 (octobre 1769).



Mon cher frère,

Le baptême pourra se faire vendredi, comme vous le désirez. L'Électrice se fera un plaisir d'être marraine et d'y assister, mon cher frère, de sorte que tout s'arrangera selon vos désirs. L'Électrice viendra le mercredi à Berlin, où j'espère d'avoir le plaisir de vous embrasser et de vous assurer de toute la tendresse avec laquelle je suis, etc.

42. AU MÊME.

Ce 11 (avril 1770).



Mon cher frère,

Je vous rends mille grâces des bonnes nouvelles que vous venez de me donner. Vous pouvez croire qu'elles me font un plaisir sensible, et j'espère qu'à présent tout réussira à souhait. Il ne nous reste qu'à désirer que votre épouse accouche heureusement. Alors tous mes vœux seront exaucés. J'approuve et entre, d'ailleurs, à tout ce que vous proposez; comme toutes ces démarches sont exactement et bien compassées, il faut que tout tourne de la manière que je l'espère, pour l'avantage de la maison et pour votre satisfaction particulière. Je vous embrasse mille fois, mon cher et bon frère, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.

<642>

43. AU MÊME.

(24 mai 1770.)



Mon cher frère,

Je bénis le ciel que tout se soit aussi heureusement passé. Je fais des vœux pour vous premièrement, et pour la femme, et pour l'enfant.642-a Je vous rends grâce de ce que vous voulez bien m'accepter pour parrain. Si ma bénédiction peut être de quelque poids, vous pouvez compter sur elle. Dieskau642-b tirera tout le canon qu'on tire pour des filles. Je souhaite que celle-ci ait un meilleur destin que son aînée. Je vous embrasse tendrement, mon bon et cher frère, en vous assurant de toute l'estime et de l'attachement avec lequel je suis, etc.

Mille compliments à la chère accouchée.

44. AU MÊME.

Potsdam, 21 juillet 1770.



Mon très-cher frère,

Dans la supposition que vous me ferez le plaisir de m'accompagner au camp autrichien en Moravie,642-c je suis bien aise de vous avertir que, m'étant fait commander un justaucorps blanc, sans étoile, pour m'en servir audit camp, où ceux de ma suite en porteront de la<643> même couleur,643-a il conviendra que vous fassiez également tenir prêt un justaucorps blanc, sans étoile ni autre marque distinctive, galonné ou brodé en argent, selon que vous le jugerez à propos, pour votre usage audit camp autrichien : et je suis charmé de vous réitérer à cette occasion les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis, etc.

45. AU MÊME.

Potsdam, 17 septembre 1770.



Mon très-cher frère,

Le désir que vous me témoignez, dans votre lettre du 16 de ce mois, d'assister aux manœuvres prochaines m'a été d'autant plus agréable, qu'il me procurera la satisfaction de vous voir. Au reste, et comme l'électrice douairière de Saxe arrivera ici le 26 de ce mois, et que je serai bien aise de voir, à cette occasion, mes chères nièces la princesse votre épouse et la princesse Philippine643-b chez moi, je vous prie, mon cher frère, de leur dire de ma part qu'elles me feront plaisir si elles veulent bien se rendre ici le même jour, vers le temps du dîner. En attendant, je suis avec la plus parfaite estime et amitié, etc.

<644>

46. AU MÊME.

Le 3 mars (1771).



Mon cher frère,

J'ai travaillé cet hiver à un Essai de tactique et de castramétrie pour mes généraux. Cet ouvrage vient d'être imprimé,644-a et je vous prie, mon cher frère, d'en accepter un exemplaire. J'espère que vous prendrez toutes les précautions pour qu'on n'en tire point de copie, et qu'il ne tombe en aucune main étrangère, car cela est fait pour nos officiers, et non pas pour éclairer nos ennemis. Je suis avec toute la tendresse imaginable, etc.

47. AU MÊME.

Ce 22 (mai 1771).



Mon cher frère,

Nous célébrerons demain votre jour de naissance militairement. Je boirai à votre santé du fond de mon cœur, en faisant mille vœux pour votre prospérité et pour votre conservation. J'ai vu votre régiment, où l'on remarque les progrès qu'il a faits depuis l'année passée; mais l'absence du chef et du colonel ne pouvait se réparer par ceux qui les suivent. En gros, nos manœuvres vont bien, et j'ose dire mieux que chez les Autrichiens; et j'ai encore la satisfaction, dans ma vieillesse, de voir renaître l'armée de ses cendres. Je vous<645> embrasse mille fois, mon bon frère, en vous assurant de l'estime et de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

Mille amitiés de ma part à la princesse.

48. AU MÊME.

Potsdam, 12 novembre 1771.



Mon très-cher frère,

La nouvelle que je viens d'apprendre de la naissance du prince que ma chère sœur la princesse votre épouse nous a donné645-a m'a causé trop de joie pour que je tarde un moment de vous témoigner, mon cher frère, combien je participe tendrement à celle que vous devez naturellement ressentir d'un événement aussi heureux et satisfaisant que celui de l'augmentation de notre famille. Recevez-en, mon très-cher frère, les assurances les plus sincères et conformes aux vœux ardents que je fais pour votre rétablissement, et soyez toujours fortement persuadé des sentiments de la plus parfaite estime et tendresse dans lesquels je suis à jamais, etc.

Je vous félicite du fond de mon cœur, mon bon et cher frère, de ce que la princesse est accouchée d'un fils. Cela me fait un sensible plaisir. Vous me le deviez après les inquiétudes que j'ai eues pour vous pendant votre maladie. Que Dieu vous bénisse et vous conserve! Ce sont des vœux qui partent du fond de mon cœur.

<646>

49. AU MÊME.

Ce 21 (novembre 1771).



Mon très-cher frère,

Je suis bien charmé, mon bon frère, d'apprendre par vous-même la nouvelle de votre convalescence. Mais souffrez que je vous conjure en même temps d'employer à présent les plus grands ménagements pour votre santé, et de les continuer pendant tout l'hiver. Ces pleuropneumonies exigent qu'on se ménage autant dans la convalescence que dans la maladie même. C'est pourquoi, mon bon, je me flatte que, ne fût-ce que par amitié pour moi, vous continuerez de vous observer cet hiver et le printemps prochain, et de ne rien entreprendre qui surpasse vos forces. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

50. AU MÊME.

Le 25 avril 1772.



Mon bon frère,

Je n'ai jamais douté de votre bonne volonté pour tout ce qui est du service, mon cher frère; mais entendez, je vous prie, les représentations d'un frère qui vous aime, et qui, pour conserver votre santé, désirerait que vous voulussiez différer votre départ jusqu'au commencement de mai, pour cette année seulement. Ensuite vous ferez ce que vous jugerez à propos. Je pourrais avoir également le plaisir de vous voir ici le 1er de mai, et de vous prier en même temps de<647> vous raccoutumer insensiblement à l'air et à la fatigue, et de ne point commencer d'abord par en vouloir trop faire. J'espère que vous jugerez que ces représentations partent d'un cœur qui vous aime, qui s'intéresse à votre conservation, et d'un frère qui sera jusqu'au dernier soupir, etc.

51. AU MÊME.

(Potsdam) ce 27 (juin 1772).



Mon cher frère,

Comme je compte de recevoir ici la reine de Suède mercredi le 31, je vous prie de vouloir m'honorer, vous, votre épouse et la princesse Philippine, de votre présence, pour que j'aie le plaisir de vous assurer de vive voix de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

52. AU MÊME.

Potsdam, 8 août 1772.



Mon très-cher frère,

Très-sensible au tendre souvenir de ma chère sœur la reine de Suède, de même qu'à celui de ma nièce la princesse sa fille,647-a dont je reçois avec un véritable plaisir les assurances par la lettre que vous venez<648> de m'écrire, je reconnais également avec bien de la sensibilité les vœux que vous voulez bien me faire à l'occasion de mon prochain voyage de Silésie. Je n'en fais pas moins, soyez-en assuré, mon cher frère, pour celui que vous allez faire à Sonnenbourg, où j'espère que vous trouverez les défrichements que j'y ai ordonnés en si bon train, que vous aurez lieu d'en être satisfait. C'est toujours dans les sentiments d'une parfaite estime et tendresse que je suis à jamais, etc.

Je vous suis très-obligé, mon cher frère, de la commission de ma sœur dont vous vous acquittez. J'ai entendu dire que la soirée d'Oranienbourg a été bien triste. Je plains notre pauvre sœur, en lui souhaitant mille prospérités dans cet abominable pays où elle retourne. J'espère, mon cher frère, que vous serez content des défrichements qu'on a commencé à faire auprès de Sonnenbourg. Le tout ne pourra être achevé que l'année prochaine; mais comme j'ai passé dans ces contrées, tout était en train, tout travaillait. Je vous embrasse de tout mon cœur.

53. AU MÊME.

Potsdam, 12 août 1772.



Mon très-cher frère,

Je me suis bien imaginé que la soirée d'Oranienbourg se passerait tristement, mais je n'ai jamais cru que cela irait aussi loin que le détail que vous avez la bonté de me faire me le fait voir. Cependant, les premiers mouvements étant ordinairement les plus forts, j'espère que le temps dissipera toute cette tristesse aussi bien chez la Reine<649> qu'auprès de la princesse, à mesure qu'elles approcheront du moment de revoir leurs fils et frères.

Au reste, je suis fâché, mon cher frère, que, étant sur le point de partir pour la Silésie, je sois empêché de vous réitérer de ma main les assurances de la plus parfaite estime et tendresse avec lesquelles je suis à jamais, etc.

Je vous demande pardon, mon bon frère, de ne vous pas avoir répondu moi-même; mais un grand jour de poste comme celui d'aujourd'hui m'en a empêché. Cependant je vous embrasse bien tendrement.

54. AU MÊME.

Le 29 octobre 1772.



Mon cher frère,

Je suis charmé que nous nous soyons rencontrés sur l'établissement de la princesse Philippine;649-a j'espère qu'elle pourra être heureuse dans sa nouvelle patrie. Cela vaut mieux, mon cher frère, que tout ce qu'on aurait pu faire pour elle en Suède. Elle y est sûre du jour et du lendemain, au lieu qu'en Suède personne ne peut répondre de son sort vingt-quatre heures. Je participe sincèrement au plaisir que cet établissement vous fait, comme à tout ce qui peut vous arriver d'heureux et d'agréable, étant avec toute la tendresse possible, etc.

<650>

55. AU MÊME.

Potsdam, 1er novembre 1772.



Mon très-cher frère,

Chaque princesse de feu mon beau-frère le margrave de Schwedt ayant eu de ma part dix-huit mille écus pour suppléer à sa dot, la princesse Philippine peut s'attendre à la même faveur à l'occasion de son mariage avec le landgrave de Hesse-Cassel, et je n'oublierai pas de lui faire toucher cette somme en temps et lieu. Pour le trousseau, au contraire, feu le Margrave l'a fourni lui-même à ses deux princesses aînées; et celui de la princesse Philippine exigera d'autant moins de frais, qu'elle est déjà très-bien pourvue en habits et autres nippes. J'y ajouterai cependant, par tendresse pour elle, encore une robe; et je me flatte, mon très-cher frère, que vous y reconnaîtrez de nouveau les égards que j'ai à votre intercession, ainsi que le tendre attachement que j'ai pour ma chère nièce, et avec lequel je ne cesserai jamais d'être, etc.

J'ai eu tant d'affaires aujourd'hui, mon cher frère, que je ne saurais vous écrire moi-même.

56. AU MÊME.

Le 6 novembre 1772.



Mon cher frère,

Pour vous mettre bien au fait de ce que je m'engage à donner à ma nièce, je dois vous dire, mon cher frère, que la dot que je paye est<651> de dix-huit mille écus. J'ai commandé deux robes, une de drap d'argent, et l'autre d'une étoffe riche; j'ajouterai encore à ceci la bague de promesse, pour que nous nous entendions bien, et que la princesse Philippine ne fasse pas d'inutiles dépenses. Je suis bien aise, mon cher frère, que vous soyez content de tout ceci. Mon intention n'est autre que de vous obliger et servir dans toutes les occasions qui pourront se présenter, et de vous donner des marques de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

Mille amitiés à votre épouse.

57. AU MÊME.

(18 novembre 1772.)



Mon cher frère,

Je vous félicite de tout mon cœur de la bonne nouvelle que vous me donnez. Vous pouvez être persuadé que personne n'y prend une part plus sincère que moi. Je vous prie de faire mille amitiés et tendresses à l'accouchée de ma part. Je me ferai un plaisir d'être parrain de cet enfant,651-a m'intéressant sincèrement à tout ce qui vous appartient. Je suis avec autant de tendresse que d'estime, etc.

<652>

58. AU MÊME.

Potsdam, 22 novembre 1772.



Mon très-cher frère,

Si vous voulez différer le baptême de votre prince nouveau-né jusqu'à samedi prochain 28 de ce mois, vous me ferez plaisir, et je viendrai alors le tenir moi-même sur les fonts. Mes occupations ne me permettent point de prendre un autre jour; et en assurant la princesse votre épouse de toute ma tendresse, je suis on ne saurait plus parfaitement, etc.

59. AU MÊME.

Ce 24 (novembre 1772).



Mon cher frère,

J'espère d'avoir le plaisir, mon cher frère, de dîner chez vous samedi à midi, d'assister au baptême, et de vous féliciter moi-même de l'heureuse augmentation de votre postérité. Vous priant de me croire avec toute la tendresse imaginable, etc.

Daignez faire mes amitiés à l'accouchée.

<653>

60. AU MÊME.

Berlin, 9 janvier 1773.



Mon très-cher frère,

Si vous voulez, nous pourrons signer demain vers midi, dans les appartements de la Reine, le contrat de mariage de ma chère nièce la princesse Philippine, et lui faire prêter le serment de renonciation ordinaire. Mais pour le dîner chez Sa Majesté, il faudra bien le remettre à un autre jour, puisque ladite princesse se trouvera encore dans son négligé, et qu'il lui faut laisser le temps de mettre ses atours de noces.

Je suis avec les sentiments de tendresse que vous me connaissez, etc.

61. AU MÊME.

Potsdam, 10 décembre 1778.



Mon très-cher frère,

Vous rendez bien justice à mes sentiments fraternels en ne mettant aucun doute dans cette part vive et sincère que j'ai prise à la perte très-sensible que vous venez de faire par la mort du prince votre fils aîné.653-a Je sens toute l'amertume dont votre cœur paternel doit être chargé; mais je vous conjure en même temps de la manière la plus tendre et la plus affectueuse de mettre à votre juste douleur les bornes que le suprême arbitre de nos destinées et votre propre conservation vous demandent dans ces tristes conjonctures. Ma chère<654> nièce votre digne épouse, ainsi que vos chers enfants, s'attendent avec moi à cette résignation. Elle est seule capable d'adoucir votre affliction, et je souhaite que ce ne soit désormais qu'à des événements heureux et agréables que je sois appelé à vous renouveler les sentiments de cette tendresse fraternelle avec lesquels je ne cesse d'être, etc.

62. AU MÊME.

Potsdam, 12 décembre 1773.



Mon très-cher frère,

Comme je ne saurais mieux employer l'ordre de l'Aigle noir dont feu le prince votre fils aîné a été décoré qu'en le conférant au prince votre second fils,654-a je vous prie, mon cher frère, d'en disposer en sa faveur, et d'être en même temps bien persuadé des vœux ardents que je fais pour sa conservation, étant toujours avec une parfaite estime et tendresse, etc.

63. AU MÊME.

Potsdam, 24 avril 1774.



Mon très-cher frère,

Très-sensible à la part sincère que vous voulez bien prendre à la maladie qui m'est survenue, je vous dirai, mon cher frère, qu'elle<655> consistait, au commencement, dans une espèce d'érésipèle nommé Blatterrose,655-a accompagné d'une fièvre assez forte, laquelle, quoique diminuée de beaucoup, ne m'a cependant pas tout à fait quitté, ayant encore gardé quelque ressentiment de goutte à la main, qui ne sera pourtant pas de durée. Et étant au reste charmé de voir que vous, mon cher frère, jouissez à présent d'une bonne santé, je suis toujours avec une parfaite estime et tendresse, etc.

64. AU MÊME.

Potsdam, 1er mai 1774.



Mon très-cher frère,

Je vous ai mille obligations, mon cher frère, de l'intérêt que vous voulez bien prendre et me témoigner de nouveau sur l'état de ma santé, qui, Dieu merci, va si bien, que je commence déjà à sortir, ce qui, par le beau temps qu'il a fait tous ces jours passés, et qui continue encore, ne contribue pas peu à mon rétablissement, de sorte que je me réjouis déjà d'avance de vous voir dans une quinzaine de jours, et de vous confirmer de vive voix les sentiments de parfaite estime et tendresse dans lesquels je suis à jamais, etc.

Je vous rends grâce, mon bon frère, de la part que vous prenez à ma santé. J'ai eu un érésipèle sur la poitrine et le dos, et une humeur goutteuse à la main droite; mais le mal est passé, et il ne me reste que de la faiblesse.

<656>

65. AU MÊME.

Ce 23 (mai 1774).



Mon très-cher frère,

Comme c'est aujourd'hui votre jour de naissance, vous voudrez bien que je vous témoigne la part sincère que je prends à votre personne, à votre prospérité, comme à votre conservation. Je ne puis vous donner dans ce temps qu'une fête militaire; et quoique je parte, je célébrerai votre jour de naissance dans le fond de mon cœur. Dès que je serai de retour de Prusse, je vous ferai payer, mon cher frère, l'argent que vous savez. C'est en me recommandant à votre précieux souvenir que je vous prie de me croire avec toute la tendresse possible, etc.

66. AU MÊME.

Potsdam, 7 juillet 1774.



Mon très-cher frère,

Vous êtes trop obligeant, mon très-cher frère, dans le jugement que vous portez de mes défrichements du côté de Sonnenbourg, et vous donnez des couleurs bien riches au tableau que vous en faites dans votre chère lettre du 7 de ce mois. J'y reconnais les sentiments d'un tendre frère, qui veut bien leur attribuer cette perfection que je voudrais pouvoir leur donner pour mériter son suffrage éclairé, et je continuerai à y donner tous mes soins pour les rendre dignes de vos applaudissements. En général, je serai toujours très-flatté si dans cette partie, comme dans toutes les autres, je puis avancer vos inté<657>rets ou contribuer à votre satisfaction, et vous convaincre de plus en plus, mon très-cher frère, qu'on ne saurait rien ajouter à la vivacité et à la tendresse des sentiments avec lesquels je ne cesserai jamais d'être, etc.

Si vous voulez me faire le plaisir, mon cher frère, de venir ici la semaine prochaine avec la princesse, mardi ou mercredi, j'aurai la satisfaction de rassembler ici une partie de la famille et de vous embrasser.

67. AU MÊME.

Potsdam, 29 juin 1775.



Mon très-cher frère,

J'attends ici, le 11 de juillet, mesdames la landgrave de Hesse-Cassel657-a et la princesse épouse du duc Eugène de Würtemberg,657-b vos belles-sœurs; et vous me ferez un plaisir bien sensible, mon très-cher frère, si vous voulez vous rendre également ici ce jour-là avec ma chère nièce votre épouse, pour prendre part à la joie que je ressentirai de voir rassemblée auprès de moi toute la famille de notre chère sœur défunte.657-c Je vous attends avec un empressement conforme à cette tendresse fraternelle avec laquelle je suis invariablement, etc.

<658>

68. AU MÊME.

Potsdam, 2 octobre 1775.



Mon très-cher frère,

Je suis très-charmé des bonnes nouvelles que m'apprend votre lettre du 30 de septembre dernier, et votre heureux retour à Berlin me fait également plaisir. Je vous en félicite de bon cœur. Pendant votre absence, la goutte m'a pris de nouveau à la main droite; mais j'espère que ce ne sera pas pour longtemps, et que plutôt j'en serai guéri dans peu. En attendant, je ne cesse de former des vœux pour que votre santé ne souffre aucune atteinte, et je vous offre pour garant de leur vivacité cette tendr