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ÉLOGES.[Titelblatt]

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ÉLOGE DE M. JORDAN.

Charles-Étienne Jordan naquit à Berlin le 27 août 1700, d'une bonne famille bourgeoise, originaire du Dauphiné. Son père, qui avait quitté sa patrie pour la religion, conservait ce zèle ardent qui, occupé entièrement à satisfaire le ciel, ne juge pas toujours avec impartialité et justesse des affaires de ce monde. Il avait destiné les trois aînés de ses fils au négoce, et il voua le cadet à l'Église, sans consulter son inclination et ses talents.

Le jeune Jordan avait une passion pour les lettres et pour l'étude : il dévorait avec avidité tous les livres qui lui tombaient entre les mains, suivant ce penchant irrésistible avec lequel la nature marque les génies, chacun à un coin particulier. Son père y fut trompé, et crut que qui dit un homme de lettres, dit un ministre ou un théologien. Il envoya son fils étudier à Magdebourg, sous la direction de son oncle, qui était prêtre en cette ville. L'année 1719, il se rendit à Genève, où il fréquenta les plus habiles professeurs en philosophie, en éloquence et en théologie. Après qu'il se fut approprié les trésors de Genève, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, il vola à Lausanne, pour y puiser de nouvelles connaissances dans de nouvelles sources.

<4>De retour à Berlin en 1721, il fut connu de M. La Croze, qui l'instruisit, par amitié, tant dans les langues que dans les lettres. Il continua ensuite ses études en théologie, par déférence aux volontés de son père; et après avoir passé par les degrés qui précèdent le ministère, il fut revêtu de ce caractère en 1725. On lui confia la conduite de la petite église de Potzlow, village situé dans une des Marches.

La jeunesse de M. Jordan, la vivacité saillante de son esprit, et sa passion pour un genre d'étude tout différent de la théologie, lui firent sentir la grandeur du sacrifice qu'il faisait à son père. Pour l'en consoler, on le passa du village où il était, à Prenzlow, en 1727. Prenzlow était une sphère bien étroite pour M. Jordan. C'était un genet d'Espagne devant le soc d'une charrue. Son application et l'étendue de sa mémoire l'avaient mis en peu de temps au bout de sa bibliothèque. Un homme de son âge ne pouvait ni ne devait se restreindre à ne converser qu'avec des morts; il devait goûter la société des vivants. C'est ce qui l'engagea à épouser une personne dans laquelle il rencontrait les talents si rares de la beauté, de l'esprit et de la sagesse. C'était Susanne Perreault, avec laquelle il eut deux filles pendant les cinq années de leur mariage.

Ce même esprit qui donne le goût des sciences, porte ceux qui l'ont à remplir exactement leur devoir. Plus le jugement est sûr, les idées claires, le raisonnement conséquent; plus l'homme est porté à s'acquitter sans reproche de l'emploi, quel qu'il soit, qu'il doit remplir. M. Jordan agit ainsi. Y avait-il quelque mésintelligence dans le troupeau dont il était pasteur, c'était lui qui portait les paroles de paix, et qui travaillait avec une activité infatigable à réconcilier les esprits. Y avait-il des personnes affligées, c'était M. Jordan qui les consolait, qui abandonnait son étude, sa femme et tout ce qu'il avait de plus cher, pour rendre le repos et la tranquillité d'âme à ceux qu'une affliction immodérée, et le peu de forces qu'ils avaient sur eux-mêmes, en avaient privés. Y avait-il quelques malades ou quelques<5> mourants, fussent-ils même de cette espèce humaine méprisée par l'avilissement des emplois dans lesquels elle vit; c'était encore M. Jordan dont le cœur compatissant et tendre assistait dans leurs dernières heures ces personnes, qui, sans lui, auraient souffert sans secours et seraient mortes sans consolation.

Un caractère si serviable, cette bonté de cœur qui ne se démentait jamais, ce fonds de charité inépuisable, en un mot, toutes les bonnes qualités de M. Jordan le firent aimer et respecter de tous ces Français que la révocation de l'édit de Nantes avait établis à Prenzlow. S'il prit part à leur affliction et à leur malheur, ils furent également sensibles à la mort de sa femme, qu'il perdit au mois de mars de l'année 1732. La vivacité de son tempérament, et la force avec laquelle les passions règnent dans l'âme de la jeunesse, ne permirent point à M. Jordan de souffrir cette perte avec une constance stoïque : vrai portrait de la fragilité humaine, qui nous permet de triompher par nos raisons de la faiblesse des autres, mais qui nous laisse tomber les armes des mains quand il s'agit de nous-mêmes. Le chagrin et la douleur le rongeaient. Sa santé en fut altérée si considérablement, qu'il eut des attaques réitérées de crachement de sang, qui manquèrent de le rejoindre dans le tombeau aux cendres de son épouse. Sa maladie dégénéra en mélancolie, et il prit ce prétexte pour quitter les emplois du ministère, et pour venir goûter à Berlin les douceurs de l'étude et du repos.

Dans les chagrins qui proviennent de la tendresse, l'affliction est d'autant plus opiniâtre, qu'elle se croit autorisée par un motif de vertu. Tout ce qui rappelle les pertes que l'on a faites, rouvre de nouveau ces plaies, en y enfonçant le poignard de la mélancolie, guidé des mains de la constance et de la fidélité : les distractions et le temps ont seuls le droit de guérir.

Ces considérations, jointes aux instances de ses parents, déterminèrent M. Jordan à faire le voyage de France, d'Angleterre et de<6> Hollande. Il ne s'y attacha point à se donner le spectacle de la scène mobile du monde. Son esprit, porté à la philosophie et à l'étude, lui fit tourner ce voyage entièrement du côté de la littérature. Il ne se borna point à voir des palais, à contempler des édifices, à se rendre spectateur de diverses cérémonies d'une pratique différente de celle de ce pays; unique fruit que la légèreté et le peu de discernement de la plupart de la jeunesse recueille de ses voyages. Car, en effet, quel usage peut-on tirer de l'inspection locale de ces ouvrages qui sont le produit de l'opulence et souvent de la prodigalité? Il ne se fixa qu'à connaître ces grands hommes dont l'esprit étendu, l'élévation du génie et l'érudition font l'honneur de leur patrie et de leur siècle. Je ne vous tracerai point les noms des s'Gravesande, des Musschenbroek, des Voltaire, des Fontenelle, des Dubos, des Clarke, des Pope, des de Moivre, et de tant d'autres que j'omets pour l'amour de la brièveté. Ce furent ces hommes célèbres que M. Jordan voulait voir, et qu'il était digne de connaître. C'était ainsi que les Romains voyageaient autrefois en Grèce, et surtout à Athènes, pour se former l'esprit et le goût dans ce pays qui était alors le berceau des arts et l'asile des talents. Il satisfaisait sa curiosité; c'était peu pour lui : il voulut encore contenter ses sentiments; il composa la relation de son voyage,6-a dans laquelle il rend justice à la beauté du génie et aux talents de ces hommes rares, pour lesquels il conserva une haute estime pendant toute sa vie. Qu'il est difficile à l'amour-propre de rendre au mérite un hommage pur et exempt de toute envie! Les bonnes qualités de nos semblables, et surtout de ceux qui courent avec nous la même carrière, semblent ravaler les nôtres; et qu'il est rare d'unir la modestie et l'impartialité avec beaucoup d'esprit et de connaissances! C'était une vertu particulière en M. Jordan, à laquelle il a été constamment attaché toute sa vie, et sans laquelle il n'eût point laissé<7> ce grand nombre d'amis qui donnèrent à sa perte de véritables regrets.

De retour à Berlin, il rentra dans son cabinet, où l'excitait à l'étude cette noble émulation qui porte les esprits bien faits à se perfectionner davantage. Il lisait tout, et ne perdait rien de ce qu'il avait lu. Sa mémoire était si vaste, qu'elle était comme un répertoire de tous les livres, de toutes les variantes, de toutes les éditions, et des anecdotes les plus curieuses en ce genre.

L'esprit, le mérite, et surtout le bon caractère de M. Jordan, ne lui permirent point de rester enseveli plus longtemps dans son cabinet. Monseigneur le Prince royal, à présent le Roi, l'appela à son service au mois de septembre 1736. Depuis ce temps, il passa sa vie à Rheinsberg, partagé entre l'étude et la société, estimé et aimé universellement, et unissant cette politesse que donne l'usage du beau monde, à la profondeur de ses connaissances. Il déridait les sciences, et les produisait à la cour sous les livrées des agréments et de la galanterie.

Après la mort de Frédéric-Guillaume, le Roi le plaça dans une situation où il pût tourner au profit de la patrie les talents de son esprit et les vertus de son cœur. Il fut revêtu du caractère de conseiller privé. Il employa toute la sagacité de son esprit à l'utilité de l'État. C'est à lui que Berlin est redevable des nouveaux règlements de police7-a qui y ont introduit le bel ordre que nous y voyons régner. Toutes les rues furent débarrassées de cette espèce lâche et abjecte de fainéants dont l'apparence abuse de la charité des citoyens. Une maison de travail s'éleva par ses soins, dans laquelle mille personnes qui vivaient à la charge des particuliers, se nourrissent à présent de leur industrie, et emploient leurs facultés au bien public. La ville fut partagée en quartiers, dans chacun desquels des personnes furent<8> préposées pour veiller aux règles de la police. Les académies furent pourvues, avec discernement et connaissance, de professeurs habiles et savants. Toutes ces nouvelles institutions, et le soin de faire fleurir les académies, sont dus à l'activité de M. Jordan. En 1744, au renouvellement de cette Académie royale des sciences et des belles-lettres, il en fut élu vice-président.

Qu'on ne dise point que la culture des sciences et des arts rend les hommes inhabiles aux affaires. Le bon esprit fait les mêmes progrès dans toutes les matières qu'il embrasse. Les sciences, bien loin d'avilir, donnent dans tous les emplois un nouveau lustre à ceux qui les cultivent. Les grands hommes de l'antiquité se formèrent sous la tutelle des lettres, si je puis me servir de ce terme, avant que d'occuper les dignités de l'État; et ce qui sert à éclairer l'esprit, à perfectionner le jugement et à étendre la sphère des connaissances, forme certainement des sujets propres à toute espèce de destinations. Ce sont des plantes cultivées avec soin, dont les fleurs et les fruits sont d'une beauté plus raffinée et d'un goût plus exquis que ceux de ces arbres qui, dans les bois sauvages, abandonnés à eux-mêmes, croissent au hasard, et dont les branches bizarrement entortillées n'offrent pas même à la vue un spectacle agréable.

Lorsque, après la mort de l'empereur Charles VI, le Roi entra en Silésie à la tête de ses armées pour revendiquer l'héritage de ses ancêtres, que la prospérité de la maison d'Autriche lui avait retenu longues années avec peu d'attention à ses droits, M. Jordan suivit Sa Majesté dans la campagne de 1741, alliant la douceur du commerce des Muses au tumulte des armes, et à la dissipation d'une armée dont les mouvements et les opérations étaient continuelles. Ces campagnes et son séjour fréquent à la cour lui laissèrent cependant le temps de travailler aux différents ouvrages qui nous restent de lui, à savoir : une dissertation latine sur la vie et les écrits de Jordanus Brunus;8-a<9> un Recueil de littérature, de philosophie et d'histoire;9-a l'Histoire de la vie et des ouvrages de M. La Croze;9-b sans compter quelques manuscrits qu'une modestie outrée l'empêcha de faire imprimer. Il disait qu'il fallait porter la lumière dans ces endroits ténébreux que la nature envieuse paraît vouloir cacher aux hommes, qu'il faut instruire l'univers par des faits nouveaux et dignes de son attention, ou qu'il faut savoir rendre féconde la stérilité des matières, et revêtir des traits et des carnations de la Vénus de Médicis un squelette décharné, pour publier ses ouvrages et pour faire rouler la presse. Sa critique scrupuleuse n'avait pour objet que ses ouvrages; il paraissait même regretter d'avoir laissé échapper dans sa jeunesse les premières productions de sa plume. Subjuguant son amour-propre, il corrigeait sans cesse ses nouveaux écrits, ne croyant jamais, par son travail et par son assiduité, pouvoir donner assez de preuves du respect et de la déférence qu'un auteur doit au public.

Il ne manquait aux avantages dont M. Jordan jouissait, qu'une vie moins limitée que la sienne. Les sciences, la patrie et son maître le perdirent par une maladie longue et douloureuse qui l'emporta, le 24 mai 1745, âgé de quarante-quatre ans et quelques mois, sans que sa patience l'abandonnât dans des maux dont le poids s'appesantit par la durée, et qui deviennent souvent insupportables aux âmes les plus fermes et à ceux même dont la constance paraît inébranlable dans les périls les plus évidents.

M. Jordan était né avec un esprit vif, pénétrant, et en même temps capable de beaucoup d'application. Sa mémoire était vaste, et contenait, comme dans un dépôt, le choix de ce que les bons écrivains dans tous les siècles ont produit de plus exquis. Son jugement était sûr, et si son imagination était brillante, elle était toujours arrêtée par le frein de la raison. Sans écart dans ses saillies, sans sécheresse<10> dans sa morale, retenu dans ses opinions, ouvert dans ses discours, préférant la secte académique aux autres opinions des philosophes, ardent à s'instruire, modeste à décider, aimant le mérite et le faisant connaître, plein d'urbanité et de bienfaisance, chérissant la vérité et ne la déguisant jamais, humain, généreux, serviable, bon citoyen, fidèle à ses amis, à son maître et à sa patrie, sa mort fut un deuil pour les honnêtes gens, la malignité de l'envie se tut devant lui, le Roi et tous ceux qui le connurent, l'honorèrent de leurs regrets sincères.

Telle est la récompense du vrai mérite, d'être estimé pendant la vie, et de servir d'exemple après la mort.

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ÉLOGE DE M. DUHAN.

Charles-Égide11-a Duhan de Jandun naquit le 14 mars 1685, à Jandun en Champagne, de Philippe Duhan, sieur de Jandun, et de dame Marie d'Auger, d'une maison originaire d'Italie et qui s'y était distinguée. Son grand-père maternel avait été gouverneur pour le Roi des citadelles de Mézières et de Charleville, et son père fut honoré de la charge de conseiller d'État et privé; mais il quitta en 1687 ses emplois et ses établissements pour venir jouir à Berlin du libre exercice de la religion protestante, et y fut suivi, peu après, de son épouse et de son fils.

M. Duhan, guidé par son père dans ses premières études, les fit avec succès sous M. La Croze. Il entra ensuite en philosophie sous M. Naudé.11-b Ses progrès dans cette science ne furent pas moins rapides que ceux qu'il avait faits dans l'éloquence et dans les belles-lettres. Il<12> fut honoré des attentions de ses maîtres, et elles pouvaient tenir lieu d'une louange non équivoque. Ces hommes célèbres ne les accordaient qu'au mérite.

M. Duhan cultivait les lettres avec tant de soin, que l'on aurait pu penser que son goût pour elles excluait chez lui tous les autres. Mais il était de ces hommes que la beauté de leur génie rend propres à tout. Le siége de Stralsund, que le feu roi formait alors, réveilla dans M. Duhan ce zèle pour la gloire qui caractérise si particulièrement la noblesse française. Il y servit comme volontaire, et se trouvait partout : le Roi le remarqua bientôt, demanda qui il était, et sur le récit que M. le comte de Dohna lui fit de sa naissance et de son mérite, le Roi le destina pour entrer dans l'éducation du Prince royal.12-a Il est rare de voir prendre un précepteur dans une tranchée; mais cette singularité fut trop heureuse pour n'être pas approuvée.

Les vertus héroïques et les qualités brillantes qui font l'objet de notre amour et l'admiration de l'Europe entière, montrent combien l'illustre élève sut profiter des leçons de son maître; et l'amitié dont ce prince l'a toujours honoré, prouve également que le talent d'instruire n'est pas incompatible avec celui de plaire.

Les études du Prince royal étant finies, M. Duhan fut pourvu de la charge de conseiller de la justice allemande et du consistoire supérieur français. Il ne goûta pas longtemps le repos que ses emplois paraissaient lui promettre. Un bonheur constant et durable n'est point l'apanage de l'humanité. M. Duhan fut relégué en Prusse. Mais la cause pour laquelle il souffrait, loin de le dérober à l'estime publique ou d'occasionner ses remords, aurait pu au contraire exciter sa vanité et animer ses espérances. Il aimait trop le sujet de ses peines pour en murmurer, et il conserva toujours la tranquillité inséparable de la bonne conduite, et qui, dans les différentes situations de la vie, peut être regardée comme la pierre de touche de la véritable philosophie.

<13>Un calme heureux ayant succédé à un orage qui avait porté l'épouvante dans tous les cœurs, M. Duhan en profita bientôt, et fut placé, par la protection du Prince royal, auprès de S. A. S. le duc de Brunswic, qui l'honora des bontés les plus marquées. Il demeura dans cette cour jusqu'en 1740, que le Roi, étant parvenu au trône, le rappela à Berlin, et le revêtit de la charge de conseiller privé au département des affaires étrangères. Une faveur plus brillante encore, et dont il était fait pour connaître le prix, se joignait à ces titres honorables. Le Roi l'appelait souvent près de sa personne. Il voyait son prince, l'entendait, et sortait content.

L'Académie, à son renouvellement, nomma M. Duhan un de ses honoraires. Il était à tous les égards bien digne de ce choix. Outre quelques pièces de littérature que sa modestie l'empêchait de produire, il avait fait des extraits pour servir à l'histoire de Prusse et de Brandebourg. Cet ouvrage a exigé beaucoup de soins et de recherches, et la manière dont il a rassemblé ces matériaux, doit faire regretter qu'il n'ait pas eu le temps de les mettre en œuvre.

M. Duhan suivit le Roi à la campagne de 1741. Il fut attaqué, peu après son retour, d'une maladie qui ne paraissait rien d'abord, mais à laquelle son éloignement presque invincible pour les remèdes laissa faire bientôt de grands progrès. Il languit assez longtemps, et supporta ses maux avec toute la patience que l'on pouvait attendre de la fermeté de son caractère et de la douceur de ses mœurs. Le Roi, couronné par la victoire et par la paix, se déroba au tumulte de son triomphe pour aller le visiter le jour même de son arrivée, et les derniers moments de M. Duhan furent consacrés à la reconnaissance et à l'admiration. Il mourut le 3 de janvier 1746, avec le courage d'un philosophe et la piété d'un chrétien.

M. Duhan était savant, et unissait à un caractère doux et liant un esprit fort orné. Son commerce était agréable. Il vivait cependant d'une manière si retirée, que bien des gens auraient été tentés de le<14> soupçonner d'un peu de misanthropie : les affaires, les lettres, et la société de quelques amis, partageaient tout son temps. Il a toujours conservé pour sa famille les sentiments essentiels à la véritable probité, et jamais le Roi n'a eu un sujet ni plus zélé ni plus fidèle. Les regrets que ce grand prince a donnés à sa perte, pourraient seuls former son éloge.

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ÉLOGE DU GÉNÉRAL DE GOLTZ.

George-Conrad baron de Goltz, général-major des armées du Roi, commandant des gendarmes, commissaire général de guerre, drossart de Cottbus, de Peitz et d'Aschersleben, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, seigneur de Kuttlau, Neukranz, Mellenthin, Heinrichsdorf, Reppow, Blumenwerder, Latzig, et Langenhof, naquit à Parsow en Poméranie, l'an 1704, de Henning-Bernard baron de Goltz, capitaine de cavalerie au service de Pologne, et de Marie-Catherine15-a de Heydebreck. Il fit ses humanités aux jésuites de Thorn, d'où il passa à l'université de Halle, où il acheva de se perfectionner dans l'étude, et d'acquérir les connaissances qui conviennent à un jeune homme de condition que ses parents destinent aux affaires.

Il fut attiré, l'année 1720, au service du roi de Pologne, par son oncle le comte de Manteuffel, qui était ministre d'État. M. de Goltz fut envoyé en France, l'année 1727, avec le comte de Hoym, en qua<16>lité de conseiller d'ambassade. Deux ans après, il fut rappelé en Saxe, où il devint conseiller de légation actuel, et reçut en même temps la clef de chambellan.

Les cabales d'une cour remplie d'intrigues renversèrent son protecteur, et ébranlèrent sa fortune naissante. M. de Goltz fut bientôt dégoûté de la carrière épineuse dans laquelle il s'était engagé : il ne voyait devant lui que des chutes célèbres et des passages rapides du comble de la faveur à la disgrâce et à l'oubli. Il renonça à la politique, et quittant le service de Saxe, il choisit une profession où il suffit d'être honnête homme pour faire son chemin.

La réputation des troupes prussiennes et l'amour de la patrie l'engagèrent à préférer ce service à tout autre. Ce fut l'année 1730 qu'il reçut une compagnie de dragons dans le régiment de Baireuth.16-a Ce n'était pas alors une chose facile de passer d'un autre service dans celui de Prusse, et il fallait avoir un mérite reconnu pour être reçu. M. de Goltz justifia bien la bonne opinion qu'on avait de lui. Doué d'un génie heureux et de toutes sortes de talents, il ne dépendait que de lui d'être tout ce qu'il voulait, et d'exceller en chaque genre. A peine fut-il officier, qu'il surpassa tous ceux de son régiment en exactitude et en vigilance; et il parvint, par son application, à une connaissance si parfaite de son métier, qu'on jugea d'abord, par ces commencements, de ce qu'il serait un jour. Ulysse reconnut ainsi Achille en lui présentant des armes.

Le génie de M. de Goltz n'avait pas échappé au feu roi, qui se con<17>naissait bien en hommes. Il l'envoya à Varsovie l'année 1733, lorsque la mort d'Auguste, roi de Pologne, ouvrait un vaste champ aux intrigues, aux partis et aux dissensions de cette république, qui était agitée par les mouvements que se donnaient les puissances de l'Europe pour l'élection d'un nouveau roi.

M. de Goltz connaissait non seulement les intérêts de toutes les grandes familles de ce royaume; il avait, de plus, une perception vive, et cet heureux talent de démêler d'abord la vérité de la vraisemblance. Ses relations pronostiquèrent exactement les desseins de la Pologne : il lut l'avenir dans les causes présentes, et s'acquitta de sa commission avec tant de dextérité, que l'estime que le feu roi avait pour lui, en augmenta encore.

Le Roi ne pouvait lui en donner des marques plus agréables qu'en lui faisant naître des occasions où il pouvait se distinguer. Il le choisit pour faire la campagne du Rhin, en 1734, avec les dix mille Prussiens qui y servirent dans les armées de l'Empereur. Cette campagne, stérile en grands événements, trompa l'attente de ce jeune courage qui brûlait de se distinguer. Les bons esprits savent tirer parti de tout : M. de Goltz étudia l'arrangement des subsistances, et dans peu, il fut supérieur à ses maîtres.

La campagne suivante, le Roi le plaça comme lieutenant-colonel dans le régiment de Cosel; mais la paix, qui survint immédiatement après, ramena M. de Goltz de la pratique de la guerre à la simple théorie. Il retourna en Prusse avec son régiment, où il reprit son ancienne étude, c'est-à-dire, celle des belles-lettres, étude si utile à ceux qui se vouent aux armes, que la plupart des grands capitaines y ont consacré leurs heures de loisir.

En 1740, après la mort de Frédéric-Guillaume, le Roi appela M. de Goltz, pour l'attacher à sa personne. La guerre de Silésie qui survint alors, fournit au militaire les plus belles occasions de se distinguer.<18> M. de Goltz dressa la capitulation de Breslau;18-a il fut dépêché au prince Léopold d'Anhalt, avec ordre de donner l'assaut à la ville de Glogau. Il fut même des premiers qui escaladèrent les remparts, et après en avoir donné la nouvelle au Roi, il eut commission de hâter la marche de quatorze escadrons qui devaient joindre l'armée, et qui n'arrivèrent qu'à la fin de la bataille de Mollwitz. M. de Goltz s'en servit à poursuivre les ennemis dans leur fuite.

Ces services lui valurent la seigneurie de Kuttlau, dont le fief était venu à vaquer. Mais M. de Goltz, sensible aux bontés du Roi, préférait l'avantage de lui être utile à celui d'être récompensé. Laborieux comme il était, il ne pouvait pas manquer d'occasions pour satisfaire une aussi noble passion.

C'est surtout à la guerre que l'on reconnaît le prix de l'activité et de la vigilance. C'est là que la faveur se tait devant le mérite, que les talents éclipsent la présomption, et que le bien des affaires exige un choix sûr et judicieux des personnes qui sont les plus employées. Car combien de ressorts ne faut-il pas faire jouer ensemble, pour faire subsister et pour mettre en action ces armées nombreuses que l'on assemble de nos jours! Ce sont des émigrations de peuples qui voyagent en faisant des conquêtes, mais dont les besoins, qui se renouvellent tous les jours, veulent être satisfaits régulièrement. Ce sont des nations entières et ambulantes qu'il est plus difficile de défendre contre la faim que contre leurs ennemis. Le dessein du général se trouve par conséquent enchaîné à la partie des subsistances; et ses plus grands projets se réduisent à des chimères héroïques, s'il n'a pas pourvu avant toutes choses aux moyens d'assurer les vivres. Celui auquel il confie cet emploi, devient en même temps dépositaire de son secret, et tient par là même à tout ce que la guerre a de plus sublime, et l'État, de plus important.

<19>Mais quelle habileté ne faut-il pas, dans ce poste, pour embrasser des objets aussi vastes, pour prévoir des incidents combinés, des cas fortuits, et pour prendre d'avance des mesures si exactes, qu'elles ne puissent être dérangées par aucune sorte de hasard! Quelles ressources dans l'esprit, et quelle attention ne faut-il pas, pour fournir, en tous lieux et en tout temps, le nécessaire et le superflu à une multitude composée de gens inquiets, impatients et insatiables!19-a Tous ces talents divers et toutes ces heureuses dispositions se trouvaient réunis en la personne de M. de Goltz. Le Roi lui confia l'intendance de son armée; et ce qui est plus remarquable encore, c'est que tout le monde applaudit à ce choix.

M. de Goltz était comme le Protée de la fable. Dans cette seule campagne, il fit le service d'aide de camp, de général, d'intendant, et même de négociateur. Il fut chargé d'une commission importante et secrète,19-b dont le public n'a jamais eu une entière connaissance; mais ce que le public n'ignorait pas, c'est qu'il passait d'un emploi à l'autre sans qu'on s'aperçût qu'il changeait de travail, s'acquittant toujours également bien de celui qu'il faisait.

L'année 1742, il suivit le Roi en Bohême, et il donna des marques de sa capacité à la bataille de Czaslau, qui firent juger aux connaisseurs que son génie lui tenait lieu d'expérience. Il devint colonel à la fin de la campagne, et reçut en même temps le commandement des gendarmes.

La paix de Breslau, qui fut une suite de cette victoire, le ramena à Berlin, où, au renouvellement de l'Académie royale des sciences, il en fut élu membre honoraire. Il assista souvent à nos assemblées, y apportant des connaissances si variées et si étendues,<20> qu'aucune des matières qui se traitaient, ne lui était étrangère ou nouvelle.

Il devint général-major en 1743, et les devoirs de son état nous l'enlevèrent l'année d'après, à l'occasion de la guerre qui se ralluma de nouveau. M. de Goltz fut de toutes les expéditions de cette campagne, et y fut utile en toutes, trouvant des ressources dans son intelligence, pour la subsistance des troupes, là même où il paraissait que la famine devait suspendre les hostilités.

Nous venons enfin à la plus belle époque de sa vie, je veux dire, la campagne de l'année 1745, campagne où il eut occasion de déployer toute l'étendue de sa capacité. Au commencement de cette année, le Roi lui communiqua le projet de sa campagne, qui était de rendre la guerre offensive, par le moyen d'une bataille, et de poursuivre les ennemis jusque dans leurs propres provinces. Ce qui rendait l'opération de M. de Goltz plus difficile, c'était l'incertitude du lieu par lequel l'ennemi ferait des efforts; ce qui l'obligeait à prendre des arrangements doubles, tant vers les frontières de la Moravie que vers celles de Bohême.

Tout le monde sait que les ennemis pénétrèrent en Silésie par la Bohême, et qu'à cette occasion se donna, le 4 de juin, la bataille de Friedeberg. M. de Goltz combattit à la droite, à la tête de sa brigade de cavalerie, et fit des merveilles pendant la bataille et pendant la poursuite. A peine fut-il descendu de cheval, que, prenant la plume à la main, il donnait cent ordres différents, pour arranger les convois qui devaient suivre l'armée.

Les Prussiens poussèrent les troupes de la Reine jusqu'au delà de Königingrätz. Le Roi passa l'Elbe, et se campa au village de Chlum, qui est encore à un mille au delà. Ainsi les Prussiens étaient à dix milles de leurs magasins, ayant derrière eux une chaîne de montagnes qui les en séparait, aucune rivière navigable pour s'en servir, et, à<21> l'entour de leur camp, une contrée abandonnée de ses habitants, ce qui en faisait un désert. M. de Goltz surmonta tous ces obstacles; et quoique les subsistances se tirassent de la Silésie, personne ne s'aperçut de ces embarras, et l'armée vécut dans l'abondance.

En examinant le nombre prodigieux de détails qu'entraînait son emploi, on croirait qu'un seul homme ne pourrait y suffire. Mais M. de Goltz avait ce talent particulier à César : il dictait, comme ce grand homme, à quatre secrétaires à la fois, conservant toujours la tête fraîche, malgré le poids des occupations les plus compliquées et les plus difficiles.

A peine M. de Goltz devint-il commissaire général, et drossart21-a de Cottbus et de Peitz, qu'il en témoigna sa reconnaissance à son maître de la façon la plus noble qu'un sujet le puisse faire envers son souverain, c'est-à-dire, par des services plus importants encore que ceux qu'il avait rendus.

Des raisons politiques et militaires engagèrent le Roi de se rapprocher des frontières de la Silésie. Son armée était affaiblie par trois gros détachements, dont l'un avait joint le vieux prince d'Anhalt au camp de Magdebourg; le second, sous le général de Nassau, avait repris la forteresse de Cosel; et le troisième, sous le général Du Moulin, occupait les gorges des montagnes qui mènent en Silésie, et par où les convois arrivaient à l'armée. Les Autrichiens, jugeant ces circonstances favorables, vinrent de nuit, et se rangèrent à la droite de l'armée du Roi, sur une montagne qui ajoutait à l'avantage du nombre, qu'ils avaient, celui du terrain.

M. de Goltz, qui campait à la droite, fut le premier qui avertit le<22> Roi de l'arrivée des ennemis. Aussitôt l'armée prit les armes, et se mit en devoir de les attaquer. Dix escadrons qui composaient la première brigade, que commandait M. de Goltz, et deux escadrons de la seconde, avec cinq bataillons de grenadiers, étaient à peine en bataille, que M. de Goltz eut ordre de donner.

Il avait devant lui cinquante escadrons des troupes de la Reine, rangés en trois lignes sur la croupe d'une montagne. Les attaquer, les enfoncer et les disperser, fut pour lui l'ouvrage d'un moment.22-a Cette cavalerie, débandée et fugitive à travers des vallons, ne put jamais se rallier, et l'infanterie prussienne trouva toutes les facilités pour emporter alors la batterie principale des Autrichiens. On était accoutumé d'exiger de M. de Goltz le double de ce qu'on demande aux autres; et comme si c'eût été trop peu de gagner une bataille en un jour, on le détacha, avec sa brigade, qui devenait inutile à la droite, vers la gauche, où il combattit une seconde fois, avec le même succès que la première. Le Roi lui-même rendit le témoignage à ce général, qu'il avait eu la plus grande part au gain de cette bataille, où la valeur suppléa au nombre, et l'intelligence des officiers, aux dispositions que le temps n'avait pas permis de faire.

L'armée entra ensuite dans ses quartiers de cantonnement, en Silésie. Mais un nouvel orage s'éleva bientôt. Les ennemis de la Prusse, vaincus tant de fois, n'en étaient pas moins animés à notre perte. Ils méditaient de faire une irruption dans le Brandebourg, en traversant la Saxe. Ce projet découvert demanda de nouvelles mesures pour s'y opposer. M. de Goltz travailla aux arrangements des subsistances avec tout le zèle d'un bon patriote, et il surpassa dans cette occasion tout ce qu'il avait fait d'utile en ce genre jusqu'alors.

L'expédition de la Lusace fut une marche continuelle, sans relâche, qui dura huit jours, pendant lesquels l'armée fut abondam<23>ment pourvue. Il régla ensuite les contributions avec humanité et désintéressement, et revint, après la paix de Dresde, à Berlin, où il exerça ses talents à des vertus civiles qui le rendaient aussi estimable qu'il l'était par les militaires. Ce fut par ses soins que se perfectionnèrent les arrangements de ces magasins qui préservent toutes les provinces de la domination prussienne des fléaux de la famine, et des suites encore plus funestes qu'elle attire après elle. Ce fut à ses bonnes dispositions que l'économie de l'hôtel royal des Invalides eut l'obligation de ses meilleurs règlements. Ce fut à son industrie qu'on dut le projet nouveau pour les caissons, les fours et les bateaux du commissariat.

M. de Goltz ne perdait jamais de vue le bien de l'État : il dressa des mémoires pour le défrichement des terres, pour saigner des marais, pour établir de nouveaux villages, pour proportionner des taxes et pour réformer différents abus, sur les observations qu'il avait faites en parcourant les provinces dans ses voyages, dont beaucoup devinrent d'une utilité réelle par leur exécution.

A la fin de 1746, il fut attaqué d'une espèce d'asthme, que les médecins, superficiels dans leurs conjectures, méprisèrent selon leur coutume. Au commencement de l'année 1747, son mal augmenta, et fut suivi d'un crachement de sang assez violent, par lequel on ne s'aperçut que trop tard du mal qui le menaçait. Le Roi l'avait admis dans sa plus grande familiarité. Il aimait sa conversation, qui était toujours pleine de choses mêlées de connaissances agréables et de connaissances solides, passant des unes aux autres avec cette facilité qu'y apporte un esprit rempli d'aménité et formé par un long usage du monde. Sa Majesté le vit souvent, et surtout pendant les derniers jours de sa vie, pendant lesquels il conserva une présence d'esprit et une fermeté admirables, dictant sa dernière volonté sans embarras, consolant ses parents, et se préparant à la mort en philosophe qui<24> foule à ses pieds les préjugés du vulgaire, et dont la vie vertueuse et pure de crimes ne lui donnait lieu à aucune espèce de repentir.

Le samedi 4 d'août, il se trouva plus mal le matin que de son ordinaire, et sentant que sa fin approchait, il eut la présence d'esprit d'ordonner à son valet de chambre de fermer la porte de l'appartement de son épouse, qui était enceinte; il prit en même temps un crachement de sang plus fort que ceux qu'il avait eus jusqu'alors, pendant lequel il expira.

Il avait épousé Charlotte-Wilhelmine de Grävenitz, de laquelle il eut trois fils24-a et trois filles, qu'il laissa en bas âge, sans compter un fils posthume, dont sa femme accoucha peu de temps après sa mort.

M. de Goltz avait toutes les qualités d'un homme aimable et d'un homme utile. Son esprit était juste et pénétrant, sa mémoire, vaste, et ses connaissances, aussi étendues que celles d'un homme de condition puissent l'être. Il fuyait l'oisiveté, et aimait le travail avec passion. Son cœur était noble, toujours porté au bien, et son âme était si généreuse, qu'il secourut quantité de pauvres officiers dans leurs besoins. En un mot, il était honnête homme, louange trop peu estimée de nos jours, et qui cependant contient en elle plus que toutes les autres. Il avait dans ses mœurs cette simplicité qui a si souvent été la compagne des grands hommes. Sa modestie fut poussée au point qu'il ne voulut point être enterré avec cette pompe par laquelle la vanité des vivants croit encore triompher des injures de la mort. Le Roi, pour honorer la mémoire d'un homme qui avait rendu tant de services à l'État, et à la perte duquel il était si sensible, ordonna, par une distinction particulière, à tous les officiers des gendarmes d'en porter le deuil.

Il est vrai de dire qu'il était de ces génies dont il ne faut que trois ou quatre pour illustrer tout un règne. Il vécut longtemps, parce<25> que toute sa vie se passa en méditations et en actions. La mort l'empêcha de faire de plus grandes choses. On peut lui appliquer cette strophe si connue de Rousseau :

« Et ne mesurons point au nombre des années
La trame des héros. »25-a

<26>

ÉLOGE DE M. DE LA METTRIE.

Julien Offray de La Mettrie naquit à Saint-Malo le 25 de décembre 1709, de Julien Offray de La Mettrie et de Marie Gaudron, qui vivaient d'un commerce assez considérable pour procurer une bonne éducation à leur fils. Ils l'envoyèrent au collége de Coutances pour faire ses humanités, d'où il passa à Paris dans le collége du Plessis; il fit sa rhétorique à Caen, et comme il avait beaucoup de génie et d'imagination, il remporta tous les prix de l'éloquence. Il était né orateur; il aimait passionnément la poésie et les belles-lettres : mais son père, qui crut qu'il y avait plus à gagner pour un ecclésiastique que pour un poëte, le destina à l'Église; il l'envoya, l'année suivante, au collége du Plessis, où il fit sa logique sous M. Cordier, qui était plus janséniste que logicien.

C'est le caractère d'une imagination ardente de saisir avec force les objets qu'on lui présente, comme c'est le caractère de la jeunesse<27> d'être prévenue des premières opinions qu'on lui inculque. Tout autre disciple aurait adopté les sentiments de son maître; ce n'en fut pas assez pour le jeune La Mettrie : il devint janséniste, et composa un ouvrage qui eut vogue dans le parti.

En 1725, il étudia la physique au collége d'Harcourt, et y fit de grands progrès. De retour en sa patrie, le sieur Hunault, médecin de Saint-Malo, lui conseilla d'embrasser cette profession : on persuada le père; on l'assura que les remèdes d'un médecin médiocre rapportaient plus que les absolutions d'un bon prêtre. D'abord le jeune La Mettrie s'appliqua à l'anatomie; il disséqua pendant deux hivers; après quoi il prit, en 1725, à Reims le bonnet de docteur, et y fut reçu médecin.

En 1733, il fut étudier à Leyde sous le fameux Boerhaave. Le maître était digne de l'écolier, et l'écolier se rendit bientôt digne du maître. M. La Mettrie appliqua toute la sagacité de son esprit à la connaissance et à la cure des infirmités humaines; et il devint grand médecin dès qu'il voulut l'être. En 1734, il traduisit, dans ses moments de loisir, le traité du Feu, de M. Boerhaave, son Aphrodisiacus, et y joignit une dissertation sur les maladies vénériennes, dont lui-même était l'auteur. Les vieux médecins s'élevèrent en France contre un écolier qui leur faisait l'affront d'en savoir autant qu'eux. Un des plus célèbres médecins de Paris lui fit l'honneur de critiquer son ouvrage, marque certaine qu'il était bon. La Mettrie répliqua; et pour confondre d'autant plus son adversaire, en 1736 il composa un traité du Vertige, estimé de tous les médecins impartiaux.

Par un malheureux effet de l'imperfection humaine, une certaine basse jalousie est devenue un des attributs des gens de lettres; elle irrite l'esprit de ceux qui sont en possession des réputations, contre les progrès des naissants génies; cette rouille s'attache aux talents sans les détruire, mais elle leur nuit quelquefois. M. La Mettrie, qui avan<28>çait à pas de géant dans la carrière des sciences, souffrit de cette jalousie, et sa vivacité l'y rendit trop sensible.

Il traduisit à Saint-Malo les Aphorismes de Boerhaave, la Matière médicale, les Procédés chimiques, la Théorie chimique, et les Institutions du même auteur. Il publia presque en même temps un abrégé de Sydenham. Le jeune médecin avait appris, par une expérience prématurée, que pour vivre tranquille il vaut mieux traduire que composer; mais c'est le caractère du génie de s'échapper à la réflexion. Fort de ses propres forces, si je puis m'exprimer ainsi, et rempli des recherches de la nature qu'il faisait avec une dextérité infinie, il voulut communiquer au public les découvertes utiles qu'il avait faites. Il donna son traité sur la Petite vérole, sa Médecine pratique, et six volumes de Commentaires sur la Physiologie du sieur Boerhaave; tous ces ouvrages parurent à Paris, quoique l'auteur les eût composés à Saint-Malo. Il joignait à la théorie de son art une pratique toujours heureuse; ce qui n'est pas un petit éloge pour un médecin.

En 1742, M. La Mettrie vint, à Paris, attiré par la mort de M. Hunault, son ancien maître. Les sieurs Morand et Sidobre le placèrent auprès du duc de Grammont, et peu de jours après, ce seigneur lui obtint le brevet de médecin des gardes. Il accompagna ce duc à la guerre, et fut avec lui à la bataille de Dettingen, au siége de Fribourg, et à la bataille de Fontenoi, où il perdit son protecteur, qui y fut tué d'un coup de canon.

M. La Mettrie ressentit d'autant plus vivement cette perte, que ce fut en même temps l'écueil de sa fortune. Voici ce qui y donna lieu. Pendant la campagne de Fribourg, M. La Mettrie fut attaqué d'une fièvre chaude : une maladie est pour un philosophe une école de physique; il crut s'apercevoir que la faculté de penser n'était qu'une suite de l'organisation de la machine, et que le dérangement des ressorts influait considérablement sur cette partie de nous-mêmes que les mé<29>taphysiciens appellent l'âme. Rempli de ces idées pendant sa convalescence, il porta hardiment le flambeau de l'expérience dans les ténèbres de la métaphysique; il tenta d'expliquer, à l'aide de l'anatomie, la texture déliée de l'entendement, et il ne trouva que de la mécanique où d'autres avaient supposé une essence supérieure à la matière. Il fit imprimer ses conjectures philosophiques sous le titre d'Histoire naturelle de l'âme. L'aumônier du régiment sonna le tocsin contre lui, et d'abord tous les dévots crièrent.

Le vulgaire des ecclésiastiques est comme Don Quichotte, qui trouvait des aventures merveilleuses dans des événements ordinaires; ou comme ce fameux militaire29-a qui, trop rempli de son système, trouvait des colonnes dans tous les livres qu'il lisait. La plupart des prêtres examinent tous les ouvrages de littérature comme si c'étaient des traités de théologie; remplis de ce seul objet, ils voient des hérésies partout : de là viennent tant de faux jugements, et tant d'accusations formées, pour la plupart, mal à propos contre les auteurs. Un livre de physique doit être lu avec l'esprit d'un physicien; la nature, la vérité est son juge; c'est elle qui doit l'absoudre ou le condamner : un livre d'astronomie veut être lu dans un même sens. Si un pauvre médecin prouve qu'un coup de bâton fortement appliqué sur le crâne dérange l'esprit, ou bien qu'à un certain degré de chaleur la raison s'égare, il faut lui prouver le contraire, ou se taire. Si un astronome habile démontre, malgré Josué, que la terre et tous les globes célestes tournent autour du soleil, il faut, ou mieux calculer que lui, ou souffrir que la terre tourne.

Mais les théologiens, qui, par leurs appréhensions continuelles, pourraient faire croire aux faibles que leur cause est mauvaise, ne<30> s'embarrassent pas de si peu de chose. Ils s'obstinèrent à trouver des semences d'hérésie dans un ouvrage qui traitait de physique : l'auteur essuya une persécution affreuse, et les prêtres soutinrent qu'un médecin accusé d'hérésie ne pouvait pas guérir les gardes françaises.

A la haine des dévots se joignit celle de ses rivaux de gloire; celle-ci se ralluma sur un ouvrage de M. La Mettrie intitulé, La politique des médecins. Un homme plein d'artifice et dévoré d'ambition aspirait à la place vacante de premier médecin du roi de France; il crut, pour y parvenir, qu'il lui suffisait d'accabler de ridicule ceux de ses confrères qui pouvaient prétendre à cette charge. Il fit un libelle contre eux; et abusant de la facile amitié de M. La Mettrie, il le séduisit à lui prêter la volubilité de sa plume et la fécondité de son imagination : il n'en fallut pas davantage pour achever de perdre un homme peu connu, contre lequel étaient toutes les apparences, et qui n'avait de protection que son mérite.

M. La Mettrie, pour avoir été trop sincère comme philosophe, et trop officieux comme ami, fut obligé de renoncer à sa patrie. Le duc de Duras et le vicomte Du Chayla lui conseillèrent de se soustraire à la haine des prêtres et à la vengeance des médecins. Il quitta donc, en 1746, les hôpitaux de l'armée, où M. de Séchelles l'avait placé, et vint philosopher tranquillement à Leyde. Il y composa sa Pénélope, ouvrage polémique contre les médecins, où, à l'exemple de Démocrite, il plaisantait sur la vanité de sa profession. Ce qu'il y eut de singulier, c'est que les médecins, dont la charlatanerie y est dépeinte au vrai, ne purent s'empêcher d'en rire eux-mêmes en le lisant; ce qui marque bien qu'il se trouvait dans l'ouvrage plus de gaieté que de malice.

M. La Mettrie, ayant perdu de vue ses hôpitaux et ses malades, s'adonna entièrement à la philosophie spéculative : il fit son Homme machine, ou plutôt il jeta sur le papier quelques pensées fortes sur le<31> matérialisme, qu'il s'était sans doute proposé de rédiger. Cet ouvrage, qui devait déplaire à des gens qui, par état, sont ennemis déclarés des progrès de la raison humaine, révolta tous les prêtres de Leyde contre l'auteur : calvinistes, catholiques et luthériens oublièrent en ce moment que la consubstantiation, le libre arbitre, la messe des morts et l'infaillibilité du pape les divisaient; ils se réunirent tous pour persécuter un philosophe qui avait, de plus, le malheur d'être français, dans un temps où cette monarchie faisait une guerre heureuse à Leurs Hautes Puissances.

Le titre de philosophe et de malheureux fut suffisant pour procurer à M. La Mettrie un asile en Prusse, avec une pension du Roi. Il se rendit à Berlin au mois de février de l'année 1748, où il fut reçu membre de l'Académie royale des sciences. La médecine Je revendiqua à la métaphysique, et il fit un traité de la Dyssenterie, et un autre de l'Asthme, les meilleurs qui aient été écrits sur ces cruelles maladies. Il ébaucha différents ouvrages sur des matières de philosophie abstraite qu'il s'était proposé d'examiner; et par une suite des fatalités qu'il avait éprouvées, ces ouvrages lui furent dérobés; mais il en demanda la suppression aussitôt qu'ils parurent.

M. La Mettrie mourut dans la maison de mylord Tyrconnel, ministre plénipotentiaire de France, auquel il avait rendu la vie. Il semble que la maladie, connaissant à qui elle avait affaire, ait eu l'adresse de l'attaquer d'abord au cerveau, pour le terrasser plus sûrement : il prit une fièvre chaude avec un délire violent; le malade fut obligé d'avoir recours à la science de ses collègues, et il n'y trouva pas la ressource qu'il avait si souvent, et pour lui et pour le public, trouvée dans la sienne propre.

Il mourut le 11 de novembre 1751, âgé de quarante-trois ans. Il avait épousé Louise-Charlotte Dréauno, dont il ne laissa qu'une fille âgée de cinq ans et quelques mois.

<32>M. La Mettrie était né avec un fonds de gaieté naturelle intarissable; il avait l'esprit vif, et l'imagination si féconde, qu'elle faisait croître des fleurs dans le terrain aride de la médecine. La nature l'avait fait orateur et philosophe; mais un présent plus précieux encore qu'il reçut d'elle, fut une âme pure et un cœur serviable. Tous ceux auxquels les pieuses injures des théologiens n'en imposent pas, regrettent en M. La Mettrie un honnête homme et un savant médecin.

<33>

ÉLOGE DU GÉNÉRAL DE STILLE.

Christophle-Louis de Stille naquit à Berlin l'an 1696, d'Ulric de Stille, lieutenant-général des armées du Roi, commandant de la ville de Magdebourg, et de Marie de Cosel. Il fit ses humanités au collége de Helmstedt, et acheva de se perfectionner dans ses études à l'université de Halle. L'amour des lettres n'altéra pas en lui le désir de la gloire : en 1715, que la guerre survint avec la Suède, M. de Stille voulut servir sa patrie; il fit le siége de Stralsund, et de l'infanterie il passa dans la cavalerie, pour laquelle sa vivacité semblait le destiner. Il ne se contentait pas d'avoir une charge; il voulait être digne de la remplir. La longue paix qui, depuis l'année 1717, dura jusqu'à 1733, n'avait fourni au militaire aucune occasion d'acquérir l'expérience de son art. Tous étaient réduits à la simple théorie, qui, en comparaison de l'expérience, ne doit se regarder que comme l'ombre à l'égard de l'objet réel. A la mort d'Auguste Ier,33-a roi de Pologne, M. de Stille ne laissa point échapper l'occasion qui se présenta à lui; il assista au fameux siége de Danzig qui se fit sous la direction du maréchal Münnich, et il eut la satisfaction de faire sous le prince Eugène la dernière campagne où ce prince commanda sur le Rhin. Après la mort du feu roi,<34> le roi d'à présent le nomma gouverneur de son frère le prince Henri. M. de Stille était d'autant plus digne de cet emploi, qu'il réunissait les qualités du cœur aux talents de l'esprit et aux vertus militaires. Au renouvellement de l'Académie, M. de Stille en fut élu curateur. Il est honteux de le dire, mais il n'en est pas moins vrai qu'on trouve rarement parmi les personnes de naissance des esprits aussi éclairés que le sien, et un mérite aussi digne de l'Académie que l'avait M. de Stille. Il n'était point étranger parmi les différentes sciences que notre Académie réunit en corps; il aurait même été capable de nous enrichir de ses travaux littéraires, si ses différentes fonctions ne lui en avaient dérobé le temps. Son penchant le portait aux belles-lettres; il préférait aux sciences austères les grâces de l'éloquence, non pas cette profusion de mots qui n'opère qu'une espèce de bourdonnement agréable aux oreilles, mais la force des pensées qui, par des expressions majestueuses, force l'auditeur à les entendre, persuade, et entraîne les suffrages.

Il regardait les anciens comme nos maîtres, et leur donnait surtout la préférence sur les modernes par l'étude plus profonde de leur art qu'ils avaient faite. Nous lui avons souvent entendu dire qu'autrefois un homme pouvait devenir habile, parce qu'il ne consacrait ses talents qu'à l'art qu'il embrassait; mais que le goût de notre siècle pour l'universalité des sciences ne pouvait produire que des hommes superficiels en tout genre; et il regardait ce goût comme la cause de la décadence des lettres : il ne croyait pas que Virgile dût commenter Euclide, ni que Platon fît des vaudevilles, la vie d'un homme ne suffisant pas pour approfondir une science, La guerre tira bientôt M. de Stille de l'asile des Muses; il suivit le Roi en Moravie l'année 1742. Il reçut, en 1743, le régiment de cavalerie du prince Eugène d'Anhalt, et fut de la promotion des généraux-majors.34-a

<35>La seconde guerre, de 1745, lui fournit des occasions pour déployer ses vertus militaires : il battit avec sa brigade le général Nadasdy dans une affaire d'avant-garde auprès de Landeshut,35-a et le poursuivit jusqu'en Bohême. Peu de temps après, il fut blessé à la bataille de Friedeberg; il est superflu de dire qu'il y acquit de la gloire. Les exploits que fit la cavalerie prussienne en ce jour-là, sont trop connus pour les rappeler ici. Après l'expédition de Saxe, M. de Stille revint avec le Roi à Berlin, où il trouva M. de Maupertuis, devenu, depuis peu, président de l'Académie; il participa à la joie que tout notre corps ressentit d'avoir à sa tête un savant aussi illustre.35-b Les sciences et les arts se tiennent tous comme par la main : la méthode qui conduit un géomètre dans les profondeurs de la nature, ou qui guide un philosophe dans les ténèbres de la métaphysique, est la même pour tous les arts. M. de Stille, qui, avec le goût des sciences, s'était acquis cette méthode, voulut l'appliquer à un métier qu'il faisait avec succès, et qui, dans la guerre, l'avait couvert de gloire : il composa un ouvrage sur l'origine et les progrès de la cavalerie; ce que nous en avons vu, est plein de recherches curieuses et de détails pleins d'érudition. Il l'avait poussé jusqu'à l'an 1750, et la mort l'empêcha d'achever ce que ses recherches auraient eu de plus intéressant à nous apprendre. Le manuscrit est entre les mains de sa famille; ce serait une perte pour le public s'il était frustré de cet héritage.35-c

Depuis l'année 1750, M. de Stille se sentit attaqué d'un asthme qui, allant toujours en empirant, causa enfin sa mort le 19 d'octobre 1752. Il avait épousé Charlotte de Huss, fille du président de la régence de<36> Magdebourg; il laissa deux fils, qui sont officiers, et quatre filles, dont deux sont en bas âge.

Il avait le cœur serviable, plein de candeur et de désintéressement; sa sagesse était gaie, et sa joie était sage. Les talents de son esprit ne servaient qu'à relever les qualités de son cœur; né pour les arts comme pour la guerre, pour la cour comme pour la retraite, il était de ce petit nombre de gens qui ne devraient jamais mourir; mais comme la vertu ne se dérobe pas aux atteintes de la mort, il a su survivre à lui-même en laissant un nom cher aux arts et estimé des honnêtes gens.

<37>

ÉLOGE DU BARON DE KNOBELSDORFF.

Jean-George-Wenceslas baron de Knobelsdorff naquit en 1697.37-a Son père était seigneur du village de Cossar dans le duché de Crossen, et sa mère était une baronne de Haugwitz.

Dès l'âge de quinze ans, il embrassa le métier des armes; il fit la campagne de Poméranie et le siége de Stralsund dans le régiment de Lottum, où il s'était engagé, se distinguant autant que le permettait la sphère étroite des grades subalternes de la guerre. Les fatigues d'une campagne rude et d'un siége poussé jusqu'au commencement de l'hiver, altérèrent sa santé, et lui causèrent un crachement de sang; il se roidit contre ces infirmités précoces, et s'obstina de servir, malgré son tempérament délicat, jusqu'à l'année 1730, qu'il quitta comme capitaine.

Le caractère du génie est de pousser fortement ceux qui en sont doués, à s'abandonner au penchant irrésistible de la nature, qui leur enseigne à quoi ils sont propres; de là vient que tant d'habiles artistes<38> se sont formés eux-mêmes, et se sont ouvert des routes nouvelles dans la carrière des arts. Cette puissante inclination se remarque surtout dans ceux qui sont nés poëtes ou peintres. Sans citer Ovide, qui fit des vers malgré la défense de son père, sans citer le Tasse, qui fut dans le même cas, et sans faire mention du Corrége, qui se trouva peintre en voyant les tableaux de Raphaël, nous trouvons dans M. de Knobelsdorff un pareil exemple. Il était né peintre et grand architecte; la nature en avait fait les frais : il ne restait qu'à l'art d'y mettre la dernière main.

Pendant que M. de Knobelsdorff était au service, il employait son loisir à dessiner d'après la bosse. Il peignait déjà des paysages dans le goût de Claude-Lorrain, sans connaître un maître avec lequel il avait une si grande ressemblance. Dès qu'il eut quitté le service, il se livra à ses goûts sans retenue; il lia amitié avec le célèbre Pesne, et il n'eut point honte de lui confier l'éducation de ses talents. Sous cet habile maître, il étudia surtout ce coloris séduisant qui, par une douce illusion, empiète sur les droits de la nature, en animant la toile muette. Il ne négligea aucun genre, depuis l'histoire jusqu'aux fleurs, depuis l'huile jusqu'au pastel. La peinture le conduisit par la main à l'architecture; et ne considérant cette connaissance, dans le commencement, que pour l'emploi qu'il en pouvait faire dans les tableaux, il se trouva que ce qu'il ne regardait que comme un accessoire, fut son talent principal.

La retraite dans laquelle il vivait, ne le cacha pas au Roi, alors prince royal : ce prince l'appela à son service, et M. de Knobelsdorff, pour premier essai, orna le château de Rheinsberg, et le mit, ainsi que les jardins, dans l'état où on le voit à présent. M. de Knobelsdorff embellissait l'architecture par un goût pittoresque, qui ajoutait des grâces aux ornements ordinaires; il aimait la noble simplicité des Grecs, et un sentiment fin lui faisait rejeter tous les ornements qui n'étaient pas à leur place. Son avidité de connaissances lui fit désirer<39> de voir l'Italie, afin d'étudier jusque dans ses ruines les règles de son art. Il fit ce voyage l'année 1738.39-a Il admira le coloris de l'école vénitienne, le dessin de l'école romaine; il vit tous les tableaux des grands maîtres : mais de tous les peintres d'Italie il ne trouva que Solimène digne de ceux qui, sous les Léon X, avaient illustré leur patrie. Il trouvait plus de majesté dans l'architecture ancienne que dans celle des modernes; il admirait la fastueuse basilique de Saint-Pierre, sans cependant s'aveugler sur ses défauts, remarquant que les différents architectes qui y ont travaillé, se sont écartés à tort du premier dessin qu'en a l'ait Michel-Ange. M. de Knobelsdorff revint ainsi à Berlin, enrichi des trésors de l'Italie, affermi dans ses principes d'architecture, et confirmé, par son expérience, dans les préjugés favorables qu'il avait pour le coloris de M. Pesne. A son retour, il fit le portrait du feu roi, du Prince royal, et beaucoup d'autres, qui auraient fait la réputation d'un homme qui n'aurait été que peintre.

En 1740, après la mort de Frédéric-Guillaume, le Roi lui confia la surintendance des bâtiments et jardins. M. de Knobelsdorff s'appliqua d'abord à orner le parc de Berlin : il en fit un endroit délicieux par la variété des allées, des palissades, des salons, et par le mélange agréable que produisent à la vue les nuances des feuilles de tant d'arbres différents; il embellit le parc par des statues et par la conduite de quelques ruisseaux; de sorte qu'il fournit aux habitants de cette capitale une promenade commode et ornée, où les raffinements de l'art ne se présentent que sous les attraits champêtres de la nature.

M. de Knobelsdorff, non content d'avoir vu en Italie ce que les arts y furent autrefois, voulut les considérer dans un pays où ils fleurissent actuellement; il obtint la permission de faire le voyage de France.39-b Il ne s'écarta pas de son objet pendant le temps qu'il y fut.<40> Trop attaché aux beaux-arts pour se répandre dans le grand monde et trop ardent à s'instruire pour sortir de la société des artistes, il ne vit que des ateliers, des galeries de tableaux, des églises et de l'architecture. Il n'est pas hors de notre sujet de rapporter ici le jugement qu'il portait des peintres de l'école française. Il approuvait la poésie qui règne dans la composition des tableaux de Le Brun, le dessin hardi du Poussin, le coloris de Blanchard et des Boulogne, la ressemblance et le fini des draperies de Rigaud, le clair-obscur de Raoux, la naïveté et la vérité de Chardin, et il faisait beaucoup de cas des tableaux de Charles Vanloo et des instructions de de Troy. Il trouvait cependant le talent des Français pour la sculpture supérieur à celui qu'ils ont pour la peinture, l'art étant poussé à sa perfection par les Bouchardon, les Adam, les Pigalle, etc. De tous les bâtiments de France deux seuls lui paraissaient d'une architecture classique, à savoir : la façade du Louvre par Perrault, et celle de Versailles qui donne sur le jardin. Il donnait la préférence aux Italiens pour l'architecture extérieure, et aux Français pour la distribution, la commodité et les ornements des appartements. En quittant la France, il passa par la Flandre, où, comme on s'en doute bien, les ouvrages des van Dyk, des Rubens et des Wouwermann ne lui échappèrent pas.

Arrivé à Berlin, le Roi le chargea de la construction de la maison d'opéra, un des édifices les plus beaux et les plus réguliers qui ornent cette capitale. La façade en est imitée, et non pas copiée, d'après celle du Panthéon; et dans l'intérieur, le rapport heureux des proportions rend ce vase sonore, quelle que soit son immensité. M. de Knobelsdorff fut occupé ensuite à bâtir la nouvelle aile du palais de Charlottenbourg, dont les amateurs approuvent la beauté du vestibule et de l'escalier, la noblesse du salon, et l'élégance de la galerie. Il eut occasion d'exercer ses talents à la décoration du péristyle nouveau du château de Potsdam, à l'escalier de marbre, et au salon où est représentée l'apothéose du Grand Électeur. Le salon de Sans-Souci qui<41> imite l'intérieur du Panthéon, fut exécuté d'après ses dessins, de même que la grotte et la colonnade de marbre qui se trouvent dans les jardins de ce palais. Outre les édifices dont je viens de parler, une infinité de maisons particulières, tant à Berlin qu'à Potsdam, entre autres, le château de Dessau, ont été bâties d'après les dessins qu'il en a donnés.

Un homme qui possédait tant de talents, fut revendiqué par l'Académie royale des sciences, à son renouvellement, et M. de Knobelsdorff en devint membre honoraire. Qu'on ne s'étonne pas de voir un peintre, grand architecte, placé entre des astronomes, des géomètres, des physiciens et des poëtes. Les arts et les sciences sont des jumeaux qui ont le génie pour père commun; ils tiennent les uns aux autres par des liens naturels et inséparables. La peinture exige une connaissance parfaite de la mythologie et de l'histoire; elle conduit à l'étude de l'anatomie, pour tout ce qui a rapport au jeu des ressorts qui font mouvoir le corps humain, afin que, dans l'attitude des figures, la contraction des muscles opère des effets véritables, et ne représente ni enfoncements ni élévations dans les membres, que ceux qui y doivent être. Le paysage veut une connaissance de l'optique et de la perspective qui, jointe à l'architecture, exige l'étude de la géométrie, des forces mouvantes et de la mécanique. La peinture tient surtout à la poésie; le même feu d'imagination qui sert le poëte, doit se trouver dans le peintre. Toutes ces parties entrent dans la composition d'un bon peintre; et c'est peut-être un des grands avantages de notre siècle éclairé que d'avoir rendu les sciences plus communes, en les rendant plus nécessaires.

Tant de connaissances que M. de Knobelsdorff possédait, le rendaient un sujet véritablement académique, et lui auraient fait plus d'honneur, si la mort ne nous l'avait enlevé dans un âge où ses talents étaient dans toute leur maturité. Il avait été sujet à des accès de goutte : soit qu'il traitât son mal avec trop d'indifférence, soit que sa<42> santé se dérangeât d'elle-même, il se plaignit d'obstructions, et son mal dégénéra enfin en hydropisie. Les médecins l'envoyèrent aux eaux de Spa, croyant s'en défaire; mais il sentit que ce remède n'était pas propre à son mal. Il regagna Berlin avec peine, où il mourut le 1542-a de septembre 1753, âgé de cinquante-six ans.42-b

M. de Knobelsdorff avait un caractère de candeur et de probité qui le fit estimer généralement; il aimait la vérité, et se persuadait qu'elle n'offensait personne; il regardait la complaisance comme une gêne, et fuyait tout ce qui paraissait contraindre sa liberté; il fallait le connaître particulièrement pour sentir tout son mérite. Il favorisa les talents, il aima les artistes, et se faisait plutôt rechercher qu'il ne se produisait. Il faut surtout dire à son éloge qu'il ne confondit jamais l'émulation avec l'envie, sentiments si différents, en effet, et qu'on ne saurait assez recommander aux savants et aux artistes de distinguer pour leur honneur, pour leur repos, et pour le bien de la société.

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ÉLOGE DU PRINCE HENRI DE PRUSSE.43-1



Messieurs,

Si l'affliction est permise à un homme raisonnable, c'est sans doute quand il partage avec sa patrie et un peuple nombreux la douleur d'une perte irréparable. Bien loin que l'objet de la philosophie soit d'étouffer la nature en nous, elle se borne à régler et modérer les écarts des passions; en munissant le cœur du sage d'assez de fermeté pour soutenir l'infortune avec grandeur d'âme, elle le blâmerait, si, dans un engourdissement stupide, il voyait d'un œil insensible les pertes et les désastres de ses concitoyens. Me serait-il donc permis de demeurer seul insensible au funeste événement qui trouble la sérénité de vos jours, à la vue du spectacle lugubre qui vient de vous frapper, à ce triomphe de la mort qui s'élève des trophées de nos dépouilles, et qui s'applaudit de s'être immolé nos plus illustres têtes? Non, messieurs, mon silence serait criminel; il me doit être permis de mêler ma voix à celle de tant de citoyens vertueux qui déplorent la destinée d'un jeune prince que les dieux n'ont fait que montrer<44> à la terre. De quelque côté que je tourne mes regards, je n'aperçois que des fronts abattus, des visages sombres, l'empreinte de la douleur, des ruisseaux de larmes qui coulent des yeux; je n'entends que des soupirs et des regrets étouffés par des sanglots. Ceci me rappelle la famille royale éplorée, redemandant, mais hélas! en vain, le prince aimable qu'elle a perdu pour toujours.

La haute naissance qui approchait le prince Henri si près du trône, ne fut pas la cause d'une douleur si universelle : la grandeur, l'illustration, la puissance, n'inspirent que la crainte, une soumission forcée, et des respects aussi vains que l'idole qui les reçoit; l'idole tombe-t-elle, la considération finit, et la malignité la brise. Non, messieurs, ce n'était pas l'ouvrage de la fortune qu'on estimait dans le prince Henri, mais l'ouvrage de la nature, mais les talents de l'esprit, mais les qualités du cœur, mais le mérite de l'homme même. S'il n'avait eu qu'une âme vulgaire, peut-être, par bienséance, lui eût-on prodigué de froids regrets, démentis par l'indifférence publique; des éloges peinés, entendus avec ennui; de frivoles démonstrations de sensibilité, qui n'auraient pas abusé les plus stupides; et son nom aurait été condamné à un éternel oubli.

Hélas! que nous sommes éloignés de nous trouver dans ce cas! N'eût-il été qu'un particulier, le prince Henri aurait gagné les cœurs de tous ceux qui l'auraient approché. En effet, qui pouvait se refuser à son air affable, à son abord facile, à ce caractère de douceur qui ne le quittait jamais, à ce cœur tendre et compatissant, à ce génie plein de noblesse et d'élévation, à cette maturité de raison dans l'âge des égarements, à cet amour des sciences et de la vertu dans cette vive jeunesse où la plupart des hommes n'ont qu'un instinct de plaisir et de folie, enfin à cet assemblage admirable de talents et de vertus qui se rencontrent si rarement chez des particuliers, plus rarement encore parmi les personnes d'une haute naissance, parce que leur nombre est moins considérable?

<45>Se trouverait-il dans cette assemblée quelque esprit assez méchant, assez satirique, censeur assez dur, assez impitoyable, qui, osant tourner en dérision le sujet respectable de notre juste douleur, trouvât à redire que nous entreprenions aujourd'hui l'éloge d'un enfant qui a passé avec rapidité, et qui n'a laissé aucune trace de son existence? Non, messieurs, j'ai une trop haute idée du caractère de cette nation, pour soupçonner qu'on y trouve des hommes féroces par insensibilité, et inhumains par esprit de contradiction : on peut ignorer nos pertes, mais on ne peut les connaître qu'avec attendrissement. S'il se trouvait ailleurs de ces censeurs dédaigneux, que ne pourrions-nous pas leur répondre?

Se figurent-ils que tout un peuple se trompe, quand à la mort d'un jeune prince il donne les marques de la plus profonde douleur? Croient-ils qu'on gagne la faveur du public, et qu'on peut le mettre dans une espèce d'enthousiasme, sans mérite? Pensent-ils que le genre humain, si peu disposé à donner son suffrage, l'accorde légèrement, s'il n'y est forcé par la vertu? Qu'ils conviennent donc que cet enfant, qui n'a laissé aucune trace de son existence, méritait nos regrets, tant par ce que nous espérions de lui, que par le peu de princes qu'il nous restait à perdre. Justifions les larmes de la famille royale, les regrets des véritables citoyens attachés au gouvernement, et la consternation publique, à la nouvelle d'une perte aussi importante.

Qu'est-ce qui fait, messieurs, la force des États? Sont-ce des limites étendues, auxquelles il faut des défenseurs? Sont-ce des richesses accumulées par le commerce et l'industrie, qui ne deviennent utiles que par leur bon emploi? Sont-ce des peuples nombreux, qui se détruiraient eux-mêmes s'ils manquaient de conducteurs? Non, messieurs, ces objets sont des matériaux bruts, qui n'acquièrent de prix et de considération qu'autant que la sagesse et l'habileté savent les mettre en œuvre. La force des États consiste dans les grands hommes que la nature y fait naître à propos. Parcourez les annales du monde,<46> vous verrez que les temps d'élévation et de splendeur des empires ont été ceux où des génies sublimes, des âmes vertueuses, des hommes doués d'un mérite éminent y ont brillé, en soutenant le poids du gouvernement par leurs efforts généreux. C'est ce sentiment confus qui rend le public sensible à la mort des hommes d'une naissance illustre, parce qu'il attendait d'eux des services importants. Comme on regrette plus la perte d'une tendre plante, prête à produire, et qu'un hiver rigoureux emporte, que celle d'un arbre antique dont la sève tarie a desséché les rameaux; de même, messieurs, le public est plus sensible aux espérances qu'on lui enlève lorsqu'il touche au moment d'en jouir, qu'à la perte de ceux dont la caducité ne lui fait plus attendre les mêmes services qu'ils lui rendirent dans leur jeunesse.

Sur qui pouvions-nous jamais fonder de plus solides espérances que sur un prince dont les moindres actions nous découvraient un caractère admirable, et nous annonçaient de quoi il serait capable un jour? Hélas! nous voyions le germe des talents et des vertus s'accroître et prospérer dans un champ qui nous promettait de riches moissons.

Les personnes les plus éclairées, ceux qui ont le plus l'usage du monde, et qui en même temps ont le plus fouillé dans le cœur de l'homme, savent déchiffrer dans le fond du caractère les actions qu'on peut en attendre. Que ne trouvaient-ils pas dans le caractère de ce jeune prince? Une âme où la vertu était empreinte, un cœur plein de sentiments nobles, un esprit avide de s'instruire, un génie de la plus grande élévation, une raison mâle et prématurée. Voulez-vous des exemples de ce que la raison pouvait sur lui dans un âge aussi tendre? Rappelez-vous, messieurs, ces jours de troubles, marqués par tant de calamités, où l'Europe, dans une espèce de délire, s'était conjurée pour bouleverser cette monarchie; où nous pouvions compter le nombre de nos ennemis, et où il était difficile de discerner nos amis à des marques certaines. Dans ce temps, le prince de Prusse<47> quitta Magdebourg, dont les boulevards servaient de dernier asile à la maison royale, pour accompagner le Roi dans la campagne de 1762. Le prince Henri, qui brûlait d'entrer dans la carrière où le prince son frère allait s'engager, conçut que non seulement sa jeunesse l'écartait des fatigues de la guerre, mais qu'encore le Roi son oncle ne pouvait, sans inconsidération, exposer à la fois à des dangers évidents toutes les espérances de l'État. Ces réflexions tournèrent toute son application à l'étude; il disait qu'il rendrait utiles tous les moments de son loisir qu'il ne pouvait consacrer à la gloire. Ses progrès répondirent à ses résolutions. Il ne traitait point l'étude comme cette jeunesse frivole et corrompue qui, par la crainte des maîtres, se hâte de remplir un devoir qui lui répugne, pour se livrer ensuite à l'oisiveté, ou bien à la licence et à la dépravation dont les exemples ne lui frayent que trop communément les chemins.

Notre prince, plus éclairé, savait que lui-même, ainsi que tous les hommes, n'avait reçu en naissant que la capacité de s'instruire, qu'il fallait qu'il apprît ce qu'il ignorait, et remplît sa mémoire, ce magasin précieux, des connaissances dont il pourrait faire usage dans le cours de sa vie. Il était persuadé que les lumières acquises par l'étude rendent l'expérience prématurée, et qu'une théorie bien digérée conduit à une pratique facile. Voulez-vous savoir quel vaste champ de connaissances il avait embrassé? Depuis l'histoire ancienne jusqu'à la moderne, il avait tout lu; il s'était surtout appliqué à s'imprimer dans la mémoire les caractères des grands hommes, les événements principaux et frappants, et ce qui a le plus contribué à l'élévation ou bien à la décadence des empires; ce choix exquis et précieux, il se l'était rendu familier.

Point d'ouvrage militaire qui jouit de quelque réputation, qu'il n'ait étudié, et sur lequel il n'ait consulté le sentiment des personnes expérimentées. Voulez-vous des témoignages encore moins équivoques de l'ardeur qu'il témoignait de s'instruire à fond des choses? Apprenez<48> donc, messieurs, qu'ayant parcouru les systèmes différents de fortification, et ne se sentant pas aussi avancé dans cette partie qu'il l'aurait désiré, durant six mois il prit des leçons du colonel Ricaud, sans y avoir été incité par personne, et à l'insu de ses parents mêmes. O jeune homme! quel exemple que le vôtre pour la jeunesse lâche et inappliquée qu'il faut contraindre à s'instruire! et que ne devait-on pas se promettre de vos heureuses dispositions! Voulez-vous des marques frappantes de la solidité de son esprit? Publions hardiment la vérité; osons dire devant cet auditoire illustre ce qui doit être au moins connu d'une partie de ceux qui le composent. Agé de dix-huit ans, le prince savait rendre compte des systèmes de Des Cartes, de Leibniz, de Malebranche et de Locke; non seulement sa mémoire avait retenu toutes ces matières abstraites, mais son jugement les avait toutes épurées. Il était étonné de trouver dans les recherches de ces grands hommes moins de vérités que de suppositions ingénieuses; et il était parvenu à penser, comme Aristote, que le doute est le commencement de la sagesse.

Un jugement droit, qui le conduisait dans toutes ses démarches, l'avait borné, dans l'étude de la géométrie, aux Éléments d'Euclide : il disait qu'il abandonnait la géométrie transcendante à des génies désœuvrés qui pouvaient la cultiver par luxe d'esprit. Sera-t-il croyable à la postérité que ce prince aimable, ayant à peine passé le seuil du sanctuaire des sciences, ait dû faire rougir tant de savants blanchis sous le harnois, qui, remplissant leur mémoire, n'ont jamais éclairé leur raison?

Un bon esprit apporte des dispositions à tout ce qu'il veut entreprendre : il est tel qu'un Protée, qui change sans peine de formes et paraît toujours réellement l'objet qu'il représente. Notre prince, qui était né avec ce don heureux, ne laissa point échapper la pratique de l'art militaire à la sphère de ses connaissances : il paraissait né pour tout ce qu'il faisait. Son émulation et son penchant se découvraient<49> surtout dans ces courses annuelles où, se trouvant à la suite du Roi, il parcourait les provinces; il connaissait l'armée, et il en était connu; depuis les moindres détails jusqu'aux parties sublimes de cet art dangereux, rien n'échappait à son activité; avec cela, d'une humeur toujours égale, tempérant dans ses mœurs, adroit dans les exercices du corps, persévérant dans ses entreprises, infatigable dans ses travaux, et porté par préférence à tout ce qui peut être utile et honorable.

Tant de talents admirables que la nature avait accordés au prince Henri, ne formeraient cependant pas un éloge parfait, si les qualités du cœur, essentielles à tous les hommes, et surtout aux grands, ne s'y étaient jointes et n'eussent couronné l'œuvre.

Un plus vaste champ se présente à ma vue, et m'offre une riche moisson de vertus. Un enfant, dans l'âge où à peine l'âme commence à se développer, me fournit une foule d'exemples de perfections. Je n'avancerai rien, messieurs, qui ne soit soutenu par des preuves; et quel que fût mon attachement pour ce prince, il ne m'aveuglerait pas assez pour que je voulusse en imposer à des témoins. Mais qui me démentira, si je dis que le prince Henri, né avec un tempérament tout de feu, savait tempérer sa vivacité par sa sagesse? Ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher, savent qu'on pouvait hardiment épancher son cœur dans son sein, sans craindre qu'il trahît les secrets qu'on lui avait confiés. Son cœur surtout était sa plus belle comme sa plus noble partie : doux pour ceux qui l'approchaient, compatissant pour les malheureux, tendre pour ceux qui souffraient, humain pour tout le monde, il semblait partager le sort des affligés, il étanchait les pleurs des infortunés, il répandait abondamment sa générosité sur les indigents, rien ne lui était trop précieux pour qu'il ne l'employât au soulagement de ceux qui étaient dans le besoin. Je vous en atteste, ô familles malheureuses qu'il secourut de tout son pouvoir, vous, pauvres honteux, qui trouviez en lui une ressource toujours assurée, vous, malheureux de toute espèce, qui avez perdu en lui un bienfai<50>teur, un père! Ces excellentes dispositions lui étaient si naturelles, il se faisait si peu d'effort pour les mettre au jour, qu'on voyait évidemment qu'elles partaient d'une source pure et inépuisable. Faut-il qu'un destin ennemi l'ait fait tarir sitôt! Oublierai-je ce peu de jours qu'il passa à son régiment? Vous, ses officiers, et vous, vaillants cuirassiers, glorieux de servir sous ses ordres, en est-il aucun de vous qui me démente, si je dis que vous n'avez appris à le connaître que par ses bienfaits, et que ce prince si jeune pouvait vous servir de guide et de modèle?

Vous savez, messieurs, que le désintéressement parfait est la source d'où découle toute vertu : c'est lui qui fait préférer une réputation honorable aux avantages de la richesse, l'amour de l'équité et de la justice aux désirs d'une cupidité effrénée, les intérêts du public et de l'État aux siens propres et à ceux de sa famille, le salut et la conservation de la patrie à sa conservation personnelle, à ses biens, à sa santé, à sa vie; qui, en un mot, élève l'homme au-dessus de l'homme, et le rend presque un citoyen des cieux. Ce sentiment noble et généreux de l'âme se remarquait dans toutes les actions de notre prince. Combien ne forma-t-il pas de vœux pour la fécondité du mariage du prince de Prusse son frère! Et quoiqu'il ne pût se déguiser que la stérilité de cette union le rapprocherait du trône, il marqua la joie la plus sincère en apprenant la délivrance de la princesse sa belle-sœur,50-a regrettant seulement que ce ne fût pas un prince qu'elle eût mis au monde. Je ne serais pas embarrassé de vous citer encore de pareils traits, qui vous rempliraient d'amour et vous raviraient en admiration; toutefois souffrez, messieurs, que je m'arrête, et que je ne lève point le voile qui couvre aux yeux des profanes ce qui regarde l'intérieur de la maison royale.

Après tout ce que vous venez d'entendre du prince Henri, qui ne<51> craindrait que l'extrême penchant qu'ont tous les hommes à s'approuver eux-mêmes, que cette complaisance avec laquelle ils relèvent leurs moindres actions, que cette flatteuse disposition qu'ils ont à s'applaudir, n'eût enflé le cœur d'un jeune homme d'une vanité toujours odieuse, quoiqu'elle n'eût pas été dépourvue de tout fondement? Quel écueil pour l'amour-propre que tant de talents, et même tant de vertus! Heureusement nous n'avons rien à appréhender pour lui : une raison supérieure le préserva de cet écueil dangereux. J'en appelle à la cour, à la ville, à l'armée, aux provinces, à vous-mêmes, messieurs : vous savez que sa belle âme était la seule qui ne fût pas satisfaite d'elle-même. Peu content des qualités qu'il possédait, il avait une plus haute idée de celles qu'il espérait d'acquérir; c'était le principe qui excitait son ardeur à se procurer les connaissances qui lui manquaient, afin d'approcher en tout genre aussi près de la perfection qu'il est permis à la fragilité humaine d'y atteindre. Mais si la vanité lui parut une faiblesse ridicule, il ne fut pas insensible aux attraits de la gloire. Quel homme vertueux l'a jamais dédaignée? C'est la dernière passion du sage; les plus austères philosophes même n'ont pu la déraciner. Avouons-le franchement, messieurs : le désir d'établir une réputation solide est le mobile le plus puissant, est le principal ressort de l'âme, est la source et le principe éternel qui pousse les hommes à la vertu, et qui produit ces actions par lesquelles ils s'immortalisent. Le prince Henri ne voulait pas devoir sa réputation à la lâche condescendance du vulgaire, méprisable adorateur des idoles de la fortune, qui les encense par bassesse, fussent-elles même sans mérite : il voulait une gloire inhérente à sa personne, et que l'envie ne pût rendre douteuse; point de réputation d'emprunt, mais un nom réel, soutenu par le fond d'un caractère invariable.

Que ne présagions-nous pas de tant d'admirables qualités, accompagnées de tant de modestie! Avec quel plaisir ne composions-nous pas d'avance l'histoire de la vie que ce grand prince nous faisait<52> attendre! Nous le vîmes entrer dans le monde : la carrière de la gloire s'entr'ouvrait pour lui; il nous parut comme un athlète préparé à rendre sa course célèbre; sa jeunesse florissante enflait nos espérances; d'avance nous jouissions de tout son mérite; mais nous ignorions, hélas! qu'un arrêt fatal de la destinée devait nous l'enlever sitôt.

Malheureux que je suis! dois-je renouveler votre douleur? faut-il rouvrir la source de vos larmes? et ma main sera-t-elle destinée à retourner le poignard dans la plaie de vos cœurs, qui saigne encore? En vain, messieurs, je m'étudierais à vous déguiser notre perte commune; elle n'est, hélas! que trop réelle. Faibles orateurs, que pouvez-vous pour calmer une douleur aussi vive? Mêlez plutôt vos larmes au torrent de celles qui se répandent. Vous le savez, malheureusement le prince Henri fut subitement saisi d'une maladie autant cruelle qu'affreuse. Ce prince, qui ignorait le sentiment de la crainte, n'appréhendait pas la petite vérole, malgré les ravages prodigieux qu'elle avait faits l'hiver précédent, et malgré l'horreur générale qu'en a presque tout le monde. Admirez son humanité : dès que les médecins lui eurent appris le mal dont il était atteint, il interdit son accès à tous ceux de ses domestiques qui n'avaient point eu la même maladie; un de ses valets de chambre qui était dans ce cas, n'osa le servir; il dit que si l'on voulait qu'il fût tranquille, on devait lui laisser courir ses propres risques, sans l'exposer à les communiquer à d'autres. Un des aides de camp du Roi qui n'avait point eu la petite vérole, s'offrit à le veiller; mais le prince ne voulut point qu'il s'exposât : en craignant de risquer la vie de ceux qui l'entouraient, il bravait ses propres dangers. Cette bonté, cette noblesse de sentiments, cette façon de penser généreuse, cette humanité, la première des vertus, le caractérisèrent jusqu'au trépas; il souffrit patiemment, il jeta sur la mort des regards intrépides, et s'y abandonna avec héroïsme.

Quel coup de foudre pour la maison royale que cette nouvelle<53> autant désastreuse qu'inopinée! Hélas! nous nous flattions tous, chacun tâchait à se faire illusion, nous écartions de nos esprits les images funestes dont l'impression douloureuse blessait la délicatesse de nos sentiments; ces hommes réduits, par leur art borné, à n'être que les témoins des maladies, nous entretenaient dans cette sécurité trompeuse, quand tout à coup les accents d'une voix lugubre vinrent tarir nos espérances et nous plonger dans la douleur la plus profonde.

Souvenez-vous, messieurs, de ce jour funeste où la renommée, qui divulgue tout, répandit subitement ces tristes paroles : Le prince Henri est mort!53-a Quelle consternation! que d'inutiles et sincères regrets! que de larmes répandues! Ce n'était point le sentiment feint d'une douleur affectée, mais l'affliction sincère d'un public éclairé, qui connaissait la grandeur de ses pertes. Les jeunes gens disaient : Comment est mort celui sur lequel nous avions fondé tant d'espérances! Les vieillards disaient : C'était à lui de vivre, à nous de mourir. Chacun croyait avoir perdu en lui un parent, un ami, un exemple, un bienfaiteur. Marcellus, enlevé dans la fleur de son printemps, fut moins regretté; Germanicus mourant coûta moins de larmes aux Romains; et la perte d'un jeune homme devint une calamité publique.

O pompe fatale! ta marche fut arrosée par des torrents de larmes, et tu ne parvins au tombeau qu'à travers les gémissements, les pleurs, les cris du peuple, et les symboles du désespoir qui t'environnaient!

Tel, messieurs, est le privilége de la vertu quand elle brille dans toute sa pureté : les hommes, quelque adonnés qu'ils soient eux-mêmes au vice, sont, pour leur propre avantage, contraints de l'aimer et forcés de lui rendre justice. Les suffrages sincères de toute une nation, le témoignage universel de l'estime publique, ces louanges du prince<54> Henri après sa mort, et par conséquent à l'abri de toute flatterie, ne sont-elles pas dans le cas de ces acclamations générales où la voix de Dieu paraît se manifester par la voix de tout un peuple? Ne mesurons donc point la vie des hommes selon son plus ou moins d'étendue, mais selon l'usage qu'ils ont fait du temps de leur existence.54-a O prince aimable! votre sagesse vous avait bien averti de cette vérité. Votre course fut bornée; mais vos jours furent remplis. Vous-même, non, vous ne regretteriez pas la courte durée du terme que la nature vous avait prescrit, si vous pouviez savoir combien vous avez été aimé, combien de cœurs vous étaient sincèrement attachés, et quelle confiance le public mettait en votre mérite. Une vie plus longue, que pouvait-elle vous procurer davantage?

Ah! messieurs, ces tristes réflexions, loin de calmer notre douleur, l'aggravent, en nous rappelant tous les avantages dont nous jouissions, et qui se sont soudainement évanouis; un instant fatal nous oblige à renoncer pour jamais à l'espérance de voir briller tant de vertus pour l'avantage de la patrie. Jour désastreux, qui nous privas de ce doux espoir! cruelle maladie, qui terminas de si beaux jours! sort impitoyable, qui ravis les délices du peuple, pourquoi nous laissas-tu la lumière, après la lui avoir ravie? .... Mais que dis-je? .... Où est-ce que ma douleur m'égare? .... Non, messieurs, supprimons des murmures aussi coupables qu'inutiles, respectons les arrêts des destinées, souvenons-nous que la condition d'hommes nous assujettit à la souffrance, que les lâches en sont abattus, et que les courageux la soutiennent avec fermeté. Ce prince si aimable et si aimé, s'il pouvait entendre nos tristes regrets et les accents plaintifs de tant de voix lamentables, n'approuverait pas ces témoignages lugubres de notre impuissante et stérile douleur; il penserait que si, dans la courte durée de sa vie, il na pu nous être utile selon ses excellentes intentions, nous devrions au moins retirer quelques instructions de sa mort.

<55>O vous, jeunesse illustre qui ne respirez que pour la gloire et qui dévouez vos travaux aux armes, approchez de ce tombeau; rendez les derniers devoirs à ce prince, votre émule et votre exemple; contemplez ce qui nous reste de lui, un cadavre défiguré, des cendres, des ossements, de la poussière : destinée commune de ceux qu'a moissonnés la faux du trépas! Mais considérez en même temps ce qui lui survit, et qui ne périra jamais, le souvenir de ses belles qualités, l'exemple de sa vie, l'image de ses vertus. Il me semble le voir qui, ranimant sa cendre éteinte, sort de ce sépulcre où reposent ses froides reliques, pour vous dire : « Votre vie est bornée, quelle qu'en soit la durée; un jour vous quitterez tous cette dépouille mortelle : profitez du temps par votre activité; voyez comme rapidement mes jours se sont évanouis. Si vous voulez que votre mémoire vous survive, souvenez-vous que ce sont les belles actions et les vertus seules qui peuvent garantir vos noms de la destruction des siècles et de l'oubli des temps. »

Et vous, vaillants défenseurs de l'État, dont les efforts incroyables le soutinrent contre les assauts de toute l'Europe; et vous, ministres, qui, dans vos différents emplois, vous occupez de la félicité publique; approchez aussi de ce tombeau; qu'un jeune homme regretté pour ses talents et ses rares vertus vous affermisse dans l'opinion où vous êtes, que ce ne sont ni les grands emplois, ni les vaines décorations, ni la naissance même, quelque illustre qu'elle soit, qui font estimer ceux qui sont à la tête des nations; mais que leur mérite, leur zèle, leurs travaux, leur attachement à la patrie seuls peuvent leur concilier les suffrages du public, des sages et de la postérité.

Pourrais-je, après vous avoir conduits à ce tombeau, m'empêcher d'en approcher moi-même? O prince! qui saviez combien vous m'étiez cher, combien votre personne m'était précieuse, si la voix des vivants peut se faire entendre des morts, prêtez attention à une voix qui ne vous fut pas inconnue; souffrez que ce fragile monument,<56> le seul, hélas! que je puis ériger à votre mémoire, vous soit élevé; ne dédaignez pas les efforts d'un cœur qui vous était attaché, qui, sauvant des débris de votre naufrage ce qu'il peut, essaye de l'appendre au temple de l'immortalité. Hélas! était-ce à vous à m'apprendre avec quelle économie il faut faire usage du peu de jouis qui nous sont départis? était-ce de vous que je devais apprendre à braver les approches de la mort, moi que l'âge et les infirmités avertissent journellement que j'approche du terme qui bornera la course de ma vie? Votre admirable caractère ne s'effacera jamais de ma mémoire; l'image de vos vertus me sera sans cesse présente; vous vivrez toujours dans mon cœur; votre nom se mêlera dans tous nos entretiens; et votre souvenir ne périra en moi qu'avec l'extinction de ce souffle de vie qui m'anime. J'entrevois déjà la fin de ma carrière, et le moment, cher prince, où l'Être des êtres réunira à jamais ma cendre à la vôtre.

La mort, messieurs, est la fin de tous les hommes : heureux ceux qui, en mourant, ont la consolation de savoir qu'ils méritent les larmes de ceux qui leur survivent!

<57>

ÉLOGE DE VOLTAIRE.57-2



Messieurs,

Dans tous les siècles, surtout chez les nations les plus ingénieuses et les plus polies, les hommes d'un génie élevé et rare ont été honorés pendant leur vie, et encore plus après leur mort; on les considérait comme des phénomènes qui répandaient leur éclat sur leur patrie. Les premiers législateurs qui apprirent aux hommes à vivre en société; les premiers héros qui défendirent leurs concitoyens; les philosophes qui pénétrèrent dans les abîmes de la nature, et qui découvrirent quelques vérités; les poëtes qui transmirent les belles actions de leurs contemporains aux races futures : tous ces hommes furent regardés comme des êtres supérieurs à l'espèce humaine; on les croyait favorisés d'une inspiration particulière de la Divinité. De là vint qu'on éleva des autels à Socrate, qu'Hercule passa pour un dieu, que la Grèce honorait Orphée, et que sept villes se disputèrent la gloire d'avoir vu naître Homère. Le peuple d'Athènes, dont l'éducation était<58> la plus perfectionnée, savait l'Iliade par cœur, et célébrait avec sensibilité la gloire de ses anciens héros dans les chants de ce poëme. On voit également que Sophocle, qui remporta la palme du théâtre, fut en grande estime pour ses talents, et, de plus, que la république d'Athènes le revêtit des charges les plus considérables. Tout le monde sait combien Eschine, Périclès, Démosthène furent estimés, et que Périclès sauva deux fois la vie à Diagoras, la première, en le garantissant contre la fureur des sophistes, et la seconde fois, en l'assistant par ses bienfaits. Quiconque en Grèce avait des talents, était sûr de trouver des admirateurs et même des enthousiastes; c'étaient ces puissants encouragements qui développaient les génies, et qui donnaient aux esprits cet essor qui les élève, et qui leur fait franchir les bornes de la médiocrité. Quelle émulation n'était-ce pas pour les philosophes que d'apprendre que Philippe de Macédoine choisit Aristote comme le seul précepteur digne d'élever Alexandre! Dans ce beau siècle, tout mérite avait sa récompense, tout talent ses honneurs; les bons auteurs étaient distingués; les ouvrages de Thucydide, de Xénophon se trouvaient entre les mains de tout le monde; enfin chaque citoyen semblait participer à la célébrité de ces génies qui élevèrent alors le nom de la Grèce au-dessus de celui de tous les autres peuples.

Bientôt après, Rome nous fournit un spectacle semblable : on y voit Cicéron, qui, par son esprit philosophique et par son éloquence, s'éleva au comble des honneurs; Lucrèce ne vécut pas assez pour jouir de sa réputation; Virgile et Horace furent honorés des suffrages de ce peuple-roi; ils furent admis aux familiarités d'Auguste, et participèrent aux récompenses que ce tyran adroit répandait sur ceux qui, célébrant ses vertus, faisaient illusion sur ses vices.

A l'époque de la renaissance des lettres dans notre Occident, l'on se rappelle avec plaisir l'empressement avec lequel les Médicis et quelques souverains pontifes accueillirent les gens de lettres; on sait que Pétrarque fut couronné poëte, et que la mort ravit au Tasse<59> l'honneur d'être couronné dans ce même Capitole où jadis avaient triomphé les vainqueurs de l'univers. Louis XIV, avide de tout genre de gloire, ne négligea pas celui de récompenser ces hommes extraordinaires que la nature produisit sous son règne; il ne se borna pas à combler de bienfaits Bossuet, Fénelon, Racine, Despréaux; il étendit sa munificence sur tous les gens de lettres, en quelque pays qu'ils fussent, pour peu que leur réputation fût parvenue jusqu'à lui.

Tel est le cas qu'ont fait tous les âges de ces génies heureux qui semblent ennoblir l'espèce humaine, et dont les ouvrages nous délassent et nous consolent des misères de la vie. Il est donc bien juste que nous payions aux mânes du grand homme dont l'Europe déplore la perte, le tribut d'éloges et d'admiration qu'il a si bien mérité.

Nous ne nous proposons pas, messieurs, d'entrer dans le détail de la vie privée de M. de Voltaire. L'histoire d'un roi doit consister dans l'énumération des bienfaits qu'il a répandus sur ses peuples, celle d'un guerrier, dans ses campagnes, celle d'un homme de lettres, dans l'analyse de ses ouvrages : les anecdotes peuvent amuser la curiosité; les actions instruisent. Mais comme il est impossible d'examiner en détail la multitude d'ouvrages que nous devons à la fécondité de M. de Voltaire, vous voudrez bien, messieurs, vous contenter de l'esquisse légère que je vous en tracerai, me bornant, d'ailleurs, à n'effleurer qu'en passant les événements principaux de sa vie. Ce serait donc déshonorer M. de Voltaire que de s'appesantir sur des recherches qui ne concernent que sa famille. A l'opposé de ceux qui doivent tout à leurs ancêtres et rien à eux-mêmes, il devait tout à la nature; il fut seul l'instrument de sa fortune et de sa réputation. On doit se contenter de savoir que ses parents, qui avaient des emplois dans la robe, lui donnèrent une éducation honnête; il étudia au collége de Louis le Grand, sous les pères Porée et Tournemine, qui furent les premiers à découvrir les étincelles de ce feu brillant dont ses ouvrages sont remplis.

<60>Quoique jeune, M. de Voltaire n'était pas regardé comme un enfant ordinaire : sa verve s'était déjà fait connaître; c'est ce qui l'introduisit dans la maison de madame de Rupelmonde. Cette dame, charmée de la vivacité d'esprit et des talents du jeune poëte, le produisit dans les meilleures sociétés de Paris; le grand monde devint pour lui l'école où son goût acquit ce tact fin, cette politesse et cette urbanité à laquelle n'atteignent jamais ces savants érudits et solitaires qui jugent mal de ce qui peut plaire à la société raffinée, trop éloignée de leur vue pour qu'ils puissent la connaître. C'est principalement au ton de la bonne compagnie, à ce vernis répandu dans les ouvrages de M. de Voltaire, que ceux-ci doivent la vogue dont ils jouissent.

Déjà sa tragédie d'Œdipe60-a et quelques vers agréables de société avaient paru dans le public, lorsqu'il se débita à Paris une satire en vers indécents contre le duc d'Orléans, alors régent de France. Un certain La Grange,60-b auteur de cette œuvre de ténèbres, pour éviter d'être soupçonné, trouva le moyen de la faire passer sous le nom de M. de Voltaire. Le gouvernement agit avec précipitation; le jeune poëte, tout innocent qu'il était, fut arrêté et conduit à la Bastille, où il demeura quelques mois : mais comme le propre de la vérité est de se faire jour plus tôt ou plus tard, le coupable fut puni, et M. de Voltaire, justifié et relâché. Croiriez-vous, messieurs, que ce fut à la Bastille même que notre jeune poëte composa les deux premiers chants de sa Henriade? Cependant cela est vrai : sa prison devint un Parnasse pour lui, où les Muses l'inspirèrent. Ce qu'il y a de certain, c'est que le second chant est demeuré tel qu'il l'avait d'abord<61> minuté; faute de papier et d'encre, il en apprit les vers par cœur et les retint.

Peu après son élargissement, soulevé contre les indignes traitements et les opprobres dont il avait enduré la honte dans sa patrie, il se retira en Angleterre, où il éprouva non seulement l'accueil le plus favorable du public, mais où bientôt il forma un nombre d'enthousiastes. Il mit à Londres la dernière main à la Henriade, qu'il publia alors61-a sous le nom du Poëme de la Ligue. Notre jeune poëte, qui savait tout mettre à profit, pendant qu'il fut en Angleterre, s'appliqua principalement à l'étude de la philosophie : les plus sages et les plus profonds philosophes y florissaient alors. Il saisit le fil avec lequel le circonspect Locke s'était conduit dans le dédale de la métaphysique, et refrénant son imagination impétueuse, il l'assujettit aux calculs laborieux de l'immortel Newton; il s'appropria si bien les découvertes de ce philosophe, et ses progrès furent tels, que, dans un abrégé, il exposa si clairement le système de ce grand homme, qu'il le mit à la portée de tout le monde.61-b Avant lui, M. de Fontenelle était l'unique philosophe qui, répandant des fleurs sur l'aridité de l'astronomie, l'eût rendue susceptible d'amuser le loisir du beau sexe. Les Anglais étaient flattés de trouver un Français qui, non content d'admirer leurs philosophes, les traduisait dans sa langue; tout ce qu'il y avait de plus illustre à Londres, s'empressait à le posséder; jamais étranger ne fut accueilli plus favorablement de cette nation : mais quelque flatteur que fût ce triomphe pour l'amour-propre, l'amour de la patrie l'emporta dans le cœur de notre poëte, et il retourna en France.

Les Parisiens, éclairés par les suffrages qu'une nation aussi savante que profonde avait donnés à notre jeune auteur, commencèrent à se<62> douter que dans leur sein il était né un grand homme. Alors parurent les Lettres sur les Anglais,62-a où l'auteur peint avec des traits forts et rapides les mœurs, les arts, les religions et le gouvernement de cette nation; la tragédie de Brutus, faite pour plaire à ce peuple libre, succéda bientôt après,62-b ainsi que Marianne,62-b et une foule d'autres pièces.

Il se trouvait alors en France une dame célèbre par son goût pour les arts et pour les sciences. Vous devinez bien, messieurs, que c'est de l'illustre marquise du Châtelet que nous voulons parler. Elle avait lu les ouvrages philosophiques de notre jeune auteur; bientôt elle fit sa connaissance;62-c le désir de s'instruire, et l'ardeur d'approfondir le peu de vérités qui sont à la portée de l'esprit humain, resserra les liens de cette amitié et la rendit indissoluble. Madame du Châtelet abandonna tout de suite la Théodicée de Leibniz et les romans ingénieux de ce philosophe, pour adopter à leur place la méthode circonspecte et prudente de Locke, moins propre à satisfaire une curiosité avide qu'à contenter la raison sévère; elle apprit assez de géométrie pour suivre Newton dans les calculs abstraits; son application fut même assez persévérante pour composer un abrégé de ce système, à l'usage de son fils. Cirey devint bientôt la retraite philosophique de ces deux amis; ils y composaient, chacun de son côté, des ouvrages de genres différents, qu'ils se communiquaient, tâchant, par des remarques réciproques, de porter leurs productions au degré de perfection où elles pouvaient probablement atteindre. Là furent composées62-d Zaïre, Alzire, Mérope, Sémiramis, Catilina, Électre, ou Oreste.

<63>M. de Voltaire, qui faisait tout entrer dans la sphère de son activité, ne se bornait pas uniquement au plaisir d'enrichir le théâtre par ses tragédies. Ce fut proprement pour l'usage de la marquise du Châtelet qu'il composa son Essai sur l'histoire universelle;63-a l'Histoire de Louis XIV63-a et l'Histoire de Charles XII avaient déjà paru.

Un auteur d'autant de génie, aussi varié que correct, n'échappa point à l'Académie française : elle le revendiqua comme un bien qui lui appartenait; il devint membre de ce corps illustre,63-b dont il fut un des plus beaux ornements. Louis XV, de même, pour le distinguer, l'honora de la charge de son gentilhomme ordinaire et de celle d'historiographe de France, qu'il avait, pour ainsi dire, déjà remplie, en écrivant l'histoire de Louis XIV.

Quoique M. de Voltaire fût sensible à des marques d'approbation aussi éclatantes, il l'était pourtant davantage à l'amitié : inséparablement lié avec madame du Châtelet, le brillant d'une grande cour n'offusqua pas ses yeux au point de lui faire préférer la splendeur de Versailles au séjour de Lunéville, bien moins à la retraite champêtre de Cirey. Ces deux amis y jouissaient paisiblement de la portion du bonheur dont l'humanité est susceptible, quand la mort de la marquise du Châtelet63-c mit fin à cette belle union : ce fut un coup assommant pour la sensibilité de M. de Voltaire, qui eut besoin de toute sa philosophie pour y résister.

Précisément dans le temps qu'il faisait usage de toutes ses forces pour apaiser sa douleur, il fut appelé à la cour de Prusse : le Roi, qui l'avait vu en l'année 1740, désirait de posséder ce génie aussi rare qu'éminent. Ce fut l'année 1752 qu'il vint à Berlin :63-d rien n'échappait à ses connaissances; sa conversation était aussi instructive qu'agréable,<64> son imagination, aussi brillante que variée, son esprit, aussi prompt que présent; il suppléait par les grâces de la fiction à la stérilité des matières; en un mot, il faisait les délices de toutes les sociétés. Une malheureuse dispute qui s'éleva entre lui et M. de Maupertuis, brouilla ces deux savants qui étaient faits pour s'aimer et non pour se haïr, et la guerre qui survint en 1756, inspira à M. de Voltaire le désir de fixer son séjour en Suisse : il se rendit à Genève, à Lausanne; ensuite il fit l'acquisition des Délices, et enfin, il s'établit à Ferney. Son loisir se partageait entre l'étude et l'ouvrage : il lisait et composait; il occupait ainsi, par la fécondité de son génie, tous les libraires de ces cantons. La présence de M. de Voltaire, l'effervescence de son génie, la facilité de son travail persuada à tout son voisinage qu'il n'y avait qu'à le vouloir pour être bel esprit; ce fut comme une espèce de maladie épidémique dont les Suisses, qui passent, d'ailleurs, pour n'être pas des plus déliés, furent atteints; ils n'exprimaient plus les choses les plus communes que par antithèses ou en épigrammes. La ville de Genève fut le plus vivement atteinte de cette contagion : les bourgeois, qui se croyaient au moins des Lycurgues, étaient tous disposés à donner de nouvelles lois à leur patrie; mais aucun ne voulait obéir à celles qui subsistaient. Ces mouvements, causés par un zèle de liberté malentendu, donnèrent lieu à une espèce d'émeute ou de guerre qui ne fut que ridicule. M. de Voltaire ne manqua pas d'immortaliser cet événement, en chantant cette soi-disant guerre64-a sur le ton que celle des rats et des grenouilles l'avait été autrefois par Homère. Tantôt sa plume féconde enfantait des ouvrages de théâtre, tantôt des mélanges de philosophie et d'histoire, tantôt des romans allégoriques et moraux; mais en même temps qu'il enrichissait ainsi la littérature de ses nouvelles productions, il s'appliquait à l'économie rurale. On voit combien un bon esprit est susceptible de toute sorte de formes :<65> Ferney était une terre presque dévastée quand notre philosophe l'acquit; il la remit en culture; non seulement il la repeupla, mais il y établit encore quantité de manufacturiers et d'artistes.

Ne rappelons pas, messieurs, trop promptement les causes de notre douleur; laissons encore M. de Voltaire tranquillement à Ferney, et jetons, en attendant, un regard plus attentif et plus réfléchi sur la multitude de ses différentes productions. L'histoire rapporte que Virgile, en mourant, peu satisfait de l'Énéide, qu'il n'avait pu autant perfectionner qu'il aurait désiré, voulait la brûler. La longue vie dont jouit M. de Voltaire, lui permit de limer et de corriger son poëme de la Ligue, et de le porter à la perfection où il est parvenu maintenant sous le nom de la Henriade. Les envieux de notre auteur lui reprochèrent que son poëme n'était qu'une imitation de l'Énéide; et il faut convenir qu'il y a des chants dont les sujets se ressemblent; mais ce ne sont pas des copies serviles. Si Virgile dépeint la destruction de Troie, Voltaire étale les horreurs de la Saint-Barthélemy; aux amours de Didon et d'Énée on compare les amours de Henri IV et de la belle Gabrielle d'Estrées; à la descente d'Énée aux enfers, où Anchise lui découvre la postérité qui doit naître de lui, l'on oppose le songe de Henri IV, et l'avenir que saint Louis dévoile en lui annonçant le destin des Bourbons. Si j'osais hasarder mon sentiment, j'adjugerais l'avantage de deux de ces chants au Français, à savoir, celui de la Saint-Barthélemy et du songe de Henri IV. Il n'y a que les amours de Didon où il paraît que Virgile l'emporte sur Voltaire, parce que l'auteur latin intéresse et parle au cœur, et que l'auteur français n'emploie que des allégories. Mais si l'on veut examiner ces deux poëmes de bonne foi, sans préjugés pour les anciens ni pour les modernes, on conviendra que beaucoup de détails de l'Énéide ne seraient pas tolérés de nos jours dans les ouvrages de nos contemporains, comme, par exemple, les honneurs funèbres qu'Énée rend à son père Anchise, la fable des harpies, la prophétie qu'elles font aux Troyens qu'ils seront<66> réduits à manger leurs assiettes, et cette prophétie qui s'accomplit; la truie avec ses neuf petits, qui désigne le lieu d'établissement où Énée doit trouver la fin de ses travaux; ses vaisseaux changés en nymphes; un cerf tué par Ascagne, qui occasionne la guerre des Troyens et des Rutules; la haine que les dieux mettent dans le cœur d'Amate et de Lavinie contre cet Énée, que Lavinie épouse à la fin. Ce sont peut-être ces défauts, dont Virgile était lui-même mécontent, qui l'avaient déterminé à brûler son ouvrage, et qui, selon le sentiment des censeurs judicieux, doivent placer l'Énéide au-dessous de la Henriade. Si les difficultés vaincues font le mérite d'un auteur, il est certain que M. de Voltaire en trouva plus à surmonter que Virgile. Le sujet de la Henriade est la réduction de Paris, due à la conversion de Henri IV. Le poëte n'avait donc pas la liberté de mouvoir à son gré le système merveilleux; il était réduit à se borner aux mystères des chrétiens, bien moins féconds en images agréables et pittoresques que n'était la mythologie des gentils. Toutefois on ne saurait lire le dixième chant de la Henriade sans convenir que les charmes de la poésie ont le don d'ennoblir tous les sujets qu'elle traite. M. de Voltaire fut le seul mécontent de son poëme : il trouvait que son héros n'était pas exposé à d'assez grands dangers, et que par conséquent il devait intéresser moins qu'Énée, qui ne sort jamais d'un péril sans retomber dans un autre.

En portant le même esprit d'impartialité à l'examen des tragédies de M. de Voltaire, l'on conviendra qu'en quelques points il est supérieur à Racine, et que dans d'autres il est inférieur à ce célèbre dramatique. Son Œdipe fut la première pièce qu'il composa; son imagination s'était empreinte des beautés de Sophocle et d'Euripide, et sa mémoire lui rappelait sans cesse l'élégance continue et fluide de Racine : fort de ce double avantage, sa première production passa au théâtre comme un chef-d'œuvre. Quelques censeurs, peut-être trop sourcilleux, trouvèrent à redire qu'une vieille Jocaste sentît renaître<67> à la présence de Philoctète une passion presque éteinte : mais si l'on avait élagué le rôle de Philoctète, on n'aurait pas joui des beautés que produit le contraste de son caractère avec celui d'Œdipe. On jugea que son Brutus était plutôt propre à être représenté sur le théâtre de Londres que sur celui de Paris, parce qu'en France, un père qui de sang-froid condamne son fils à la mort, est envisagé comme un barbare, et qu'en Angleterre, un consul qui sacrifie son propre sang à la liberté de sa patrie, est regardé comme un dieu. Sa Marianne et un nombre d'autres pièces signalèrent encore l'art et la fécondité de sa plume. Cependant il ne faut pas déguiser que des critiques, peut-être trop sévères, reprochèrent à notre poëte que la contexture de ses tragédies n'approchait pas du naturel et de la vraisemblance de celles de Racine. Voyez, disent-ils, représenter Iphigénie, Phèdre, Alhalie : vous croyez assister à une action qui se développe sans peine devant vos yeux; au lieu qu'au spectacle de Zaïre, il faut vous faire illusion sur la vraisemblance, et couler légèrement sur certains défauts qui vous choquent. Ils ajoutent que le second acte est un hors-d'œuvre : vous êtes obligé d'endurer le radotage du vieux Lusignan, qui, se retrouvant dans son palais, ne sait où il est; qui parle de ses anciens faits d'armes comme un lieutenant-colonel du régiment de Navarre, devenu gouverneur de Péronne. On ne sait pas trop comment il reconnaît ses enfants; pour rendre sa fille chrétienne, il lui raconte qu'elle est sur la montagne où Abraham sacrifia ou voulut sacrifier son fils Isaac au Seigneur; il l'engage à se faire baptiser, après que Châtillon atteste l'avoir baptisée lui-même, et c'est là le nœud de la pièce; après que Lusignan a rempli cet acte froid et languissant, il meurt d'apoplexie, sans que personne s'intéresse à son sort. Il semble, puisqu'il fallait un prêtre et un sacrement pour former cette intrigue, qu'on aurait pu substituer au baptême la communion. Mais quelque solides que puissent être ces remarques, on les perd de vue au cinquième acte : l'intérêt, la pitié, la terreur, que ce grand poëte a l'art<68> d'exciter si supérieurement, entraînent l'auditeur, qui, agité de passions aussi fortes, oublie de petits défauts en faveur d'aussi grandes beautés. On conviendra donc que M. Racine a l'avantage d'avoir quelque chose de plus naturel, de plus vraisemblable dans la texture de ses drames, et qu'il règne une élégance continue, une mollesse, un fluide dans sa versification, dont aucun poëte n'a pu approcher depuis. D'autre part, en exceptant quelques vers trop épiques dans les pièces de M. de Voltaire, il faut convenir qu'au cinquième acte près de Catilina, il a possédé l'art d'accroître l'intérêt de scène en scène, d'acte en d'acte, et de le pousser au plus haut point à la catastrophe : c'est bien là le comble de l'art.

Son génie universel embrassait tous les genres. Après s'être essayé contre Virgile, et l'avoir peut-être surpassé, il voulait se mesurer avec l'Arioste; il composa la Pucelle dans le goût du Roland furieux : ce poëme n'est point une imitation de l'autre; la fable, le merveilleux, les épisodes, tout y est original, tout y respire la gaieté d'une imagination brillante.

Ses vers de société faisaient les délices de toutes les personnes de goût; l'auteur seul n'en tenait aucun compte, quoique Anacréon, Horace, Ovide, Tibulle, ni tous les auteurs de la belle antiquité, ne nous aient laissé aucun modèle en ces genres qu'il n'eût égalé. Son esprit enfantait ces ouvrages sans peine; cela ne le satisfaisait pas; il croyait que pour posséder une réputation bien méritée, il fallait l'acquérir en vainquant les plus grands obstacles.

Après vous avoir fait un précis des talents du poëte, passons à ceux de l'historien. L'Histoire de Charles XII fut la première qu'il composa; il devint le Quinte-Curce de cet Alexandre : les fleurs qu'il répand sur sa matière, n'altèrent point le fond de la vérité; il peint la valeur brillante du héros du Nord avec les plus vives couleurs, sa fermeté dans de certaines occasions, son obstination en d'autres, sa prospérité, et ses malheurs. Après avoir éprouvé ses forces sur<69> Charles XII, il essaya de hasarder l'histoire du siècle de Louis XIV. Ce n'est plus le style romanesque de Quinte-Curce qu'il emploie : il y substitua celui de Cicéron, qui, plaidant pour la loi Manilia, fait l'éloge de Pompée. C'est un auteur français qui relève avec enthousiasme les événements fameux de ce beau siècle; qui expose dans le jour le plus brillant les avantages qui donnèrent alors à sa nation une prépondérance sur d'autres peuples, les grands génies en foule qui se trouvèrent sous la main de Louis XIV, le règne des arts et des sciences protégés par une cour polie, les progrès de l'industrie en tout genre, et cette puissance intrinsèque de la France qui rendait en quelque sorte son roi l'arbitre de l'Europe. Cet ouvrage unique méritait d'attirer à M. de Voltaire l'attachement et la reconnaissance de toute la nation française, qu'il a mieux relevée qu'elle ne l'a été par aucun de ses autres écrivains. C'est encore un style différent qu'il emploie dans son Essai sur l'histoire universelle : le style en est fort et simple; le caractère de son esprit se manifeste plus dans la façon dont il a traité cette histoire, que dans ses autres écrits; on y voit la fougue d'un génie supérieur qui voit tout dans le grand, qui s'attache à ce qu'il y a d'important, et néglige tous les petits détails. Cet ouvrage n'est pas composé pour apprendre l'histoire à ceux qui ne l'ont pas étudiée, mais pour en rappeler les faits principaux dans la mémoire de ceux qui la savent. Il s'attache à la première loi de l'histoire, qui est de dire la vérité; et les réflexions qu'il y sème, ne sont pas des hors-d'ceuvre, elles naissent de la matière même.

Il nous reste une foule d'autres traités de M. de Voltaire, qu'il est presque impossible d'analyser : les uns roulent sur des sujets de critique; dans d'autres, ce sont des matières métaphysiques qu'il éclaircit; dans d'autres encore, d'astronomie, d'histoire, de physique, d'éloquence, de poétique, de géométrie. Jusqu'à ses romans mêmes portent un caractère original : Zadig, Micromégas, Candide sont des ouvrages qui, semblant respirer la frivolité, contiennent des allégories<70> morales ou des critiques de quelques systèmes modernes, où l'utile est inséparablement uni à l'agréable.

Tant de talents, tant de connaissances diverses réunies en une seule personne, jettent les lecteurs dans un étonneraient mêlé de surprise. Récapitulez, messieurs, la vie des grands hommes de l'antiquité dont les noms nous sont parvenus, vous trouverez que chacun d'eux se bornait à son seul talent. Aristote et Platon étaient philosophes, Eschine et Démosthène, orateurs; Homère, poëte épique; Sophocle, poëte tragique; Anacréon, poëte agréable; Thucydide et Xénophon, historiens; de même que, chez les Romains, Virgile, Horace, Ovide, Lucrèce n'étaient que poëtes; Tite-Live et Varron, historiens; Crassus, le vieil Antoine et Hortensius s'en tenaient à leurs harangues. Cicéron, ce consul orateur, défenseur et père de la patrie, est le seul qui ait réuni des talents et des connaissances diverses : il joignait au grand art de la parole, qui le rendait supérieur à tous ses contemporains, une étude approfondie de la philosophie, telle qu'elle était connue de son temps; c'est ce qui paraît par ses Tusculanes, par son admirable traité de la Nature des dieux, par celui des Offices, qui est peut-être le meilleur ouvrage de morale que nous ayons. Cicéron fut même poëte : il traduisit en latin les vers d'Aratus, et l'on croit que ses corrections perfectionnèrent le poëme de Lucrèce.

Il nous a donc fallu parcourir l'espace de dix-sept siècles pour trouver, dans la multitude des hommes qui composent le genre humain, le seul Cicéron dont nous puissions comparer les connaissances avec celles de notre illustre auteur. L'on peut dire, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que M. de Voltaire valait seul toute une académie. Il y a de lui des morceaux où l'on croit reconnaître Bayle armé de tous les arguments de sa dialectique; d'autres, où l'on croit lire Thucydide; ici, c'est un physicien qui découvre les secrets de la nature; là, c'est un métaphysicien qui, s'appuyant sur l'analogie et l'expérience, suit à pas mesurés les traces de Locke. Dans d'autres ouvrages,<71> vous trouvez l'émule de Sophocle; là, vous le voyez répandre des fleurs sur ses traces; ici, il chausse le brodequin comique; mais il semble que l'élévation de son esprit ne se plaisait pas à borner son essor à égaler Térence ou Molière : bientôt vous le voyez monter sur Pégase, qui, en étendant ses ailes, le transporte au haut de l'Hélicon, où le dieu des muses lui adjuge sa place entre Homère et Virgile.

Tant de productions différentes et d'aussi grands efforts de génie produisirent à la fin une vive sensation sur les esprits, et l'Europe applaudit aux talents supérieurs de M. de Voltaire. Il ne faut pas croire que la jalousie et l'envie l'épargnassent : elles aiguisèrent tous leurs traits pour l'accabler. Cet esprit d'indépendance inné dans les hommes, qui leur inspire une aversion contre l'autorité la plus légitime, les révoltait avec bien plus d'aigreur contre une supériorité de talents à laquelle leur faiblesse ne put atteindre. Mais les cris de l'envie étaient étouffés par de plus forts applaudissements; les gens de lettres s'honoraient de la connaissance de ce grand homme. Quiconque était assez philosophe pour n'estimer que le mérite personnel, plaçait M. de Voltaire bien au-dessus de ceux dont les ancêtres, les titres, l'orgueil et les richesses font tout le mérite. M. de Voltaire était du petit nombre des philosophes qui pouvaient dire : Omnia mecum porto. Des princes, des souverains, des rois, des impératrices le comblèrent des marques de leur estime et de leur admiration. Ce n'est pas que nous prétendions insinuer que les grands de la terre soient les meilleurs appréciateurs du mérite; mais cela prouve au moins que la réputation de notre auteur était si généralement établie, que les chefs des peuples, loin de contredire la voix publique, croyaient devoir s'y conformer.

Cependant, comme dans ce monde le mal se trouve partout mêlé au bien, il arrivait que M. de Voltaire, sensible à l'applaudissement universel dont il jouissait, ne l'était pas moins aux piqûres de ces insectes qui croupissent dans les fanges de l'Hippocrène. Loin de les punir, il les immortalisait en plaçant leurs noms obscurs dans ses ou<72>vrages. Mais il ne recevait d'eux que des éclaboussures légères en comparaison des persécutions plus violentes qu'il eut à souffrir d'ecclésiastiques qui, par état, n'étant que des ministres de paix, n'auraient dû pratiquer que la charité et la bienfaisance : aveuglés par un faux zèle autant qu'abrutis par le fanatisme, ils s'acharnèrent sur lui, et voulurent l'accabler en le calomniant. Leur ignorance fit échouer leur projet; faute de lumières, ils confondaient les idées les plus claires, de sorte que les passages où notre auteur insinue la tolérance, furent interprétés par eux comme contenant les dogmes de l'athéisme; et ce même Voltaire, qui avait employé toutes les ressources de son génie pour prouver avec force l'existence d'un Dieu, s'entendit accuser, à son grand étonnement, d'en avoir nié l'existence.

Le fiel que ces âmes dévotes répandirent si maladroitement sur lui, trouva des approbateurs chez les gens de leur espèce, et non pas chez ceux qui avaient la moindre teinture de dialectique. Son crime véritable consistait en ce qu'il n'avait pas lâchement déguisé dans son histoire les vices de tant de pontifes qui ont déshonoré l'Église; de ce qu'il avait dit avec Fra-Paolo, avec Fleury et tant d'autres, que souvent les passions influent plus sur la conduite des prêtres que l'inspiration du Saint-Esprit; que dans ses ouvrages il inspire de l'horreur contre ces massacres abominables qu'un faux zèle a fait commettre; et qu'enfin il traitait avec mépris ces querelles inintelligibles et frivoles auxquelles les théologiens de toute secte attachent tant d'importance. Ajoutons à ceci, pour achever ce tableau, que tous les ouvrages de M. de Voltaire se débitaient aussitôt qu'ils sortaient de la presse, et que, dans ce même temps, les évêques voyaient avec un saint dépit leurs mandements rongés des vers, ou pourrir dans les boutiques de leurs libraires. Voilà comme raisonnent des prêtres imbéciles. On leur pardonnerait leur bêtise, si leurs mauvais syllogismes n'influaient pas sur le repos des particuliers : tout ce que la vérité oblige de dire, c'est qu'une aussi fausse dialectique suffit pour caractériser ces êtres<73> vils et méprisables qui, faisant profession de captiver leur raison, font ouvertement divorce avec le bon sens.

Puisqu'il s'agit ici de justifier M. de Voltaire, nous ne devons dissimuler aucune des accusations dont on le chargea. Les cagots lui imputèrent donc encore d'avoir exposé les sentiments d'Épicure, de Hobbes, de Woolston, du lord Bolingbroke et d'autres philosophes. Mais n'est-il pas clair que, loin de fortifier ces opinions par ce que tout autre y aurait pu ajouter, il se contente d'être le rapporteur d'un procès dont il abandonne la décision à ses lecteurs? Et de plus, si la religion a pour fondement la vérité, qu'a-t-elle à appréhender de tout ce que le mensonge peut inventer contre elle? M. de Voltaire en était si convaincu, qu'il ne croyait pas que des doutes de quelques philosophes puissent l'emporter sur les inspirations divines. Mais allons plus loin, comparons la morale répandue dans ses ouvrages à celle de ses persécuteurs. Les hommes doivent s'aimer comme des frères, dit-il; leur devoir est de s'aider mutuellement à supporter le fardeau de la vie, où la somme des maux l'emporte sur celle des biens; leurs opinions sont aussi différentes que leurs physionomies; loin de se persécuter parce qu'ils ne pensent pas de même, ils doivent se borner à rectifier le jugement de ceux qui sont dans l'erreur, par le raisonnement, sans substituer aux arguments le fer et les flammes; en un mot, ils doivent se conduire envers leur prochain comme ils voudraient qu'il en usât envers eux. Est-ce M. de Voltaire qui parle, ou est-ce l'apôtre saint Jean, ou est-ce le langage de l'Évangile? Opposons à ceci la morale pratique de l'hypocrisie ou du faux zèle; elle s'exprime ainsi : Exterminons ceux qui ne pensent pas ce que nous voulons qu'ils pensent, accablons ceux qui dévoilent notre ambition et nos vices, que Dieu soit le bouclier de nos iniquités; que les hommes se déchirent, que le sang coule, qu'importe, pourvu que notre autorité s'accroisse? Rendons Dieu implacable et cruel, pour que la recette des douanes du purgatoire et du paradis augmente nos revenus. Voilà<74> comme la religion sert souvent de prétexte aux passions des hommes, et comme, par leur perversité, la source la plus pure du bien devient celle du mal.

La cause de M. de Voltaire étant aussi bonne que nous venons de l'exposer, il emporta les suffrages de tous les tribunaux où la raison était plus écoutée que les sophismes mystiques. Quelque persécution qu'il endurât de la haine théologale, il distingua toujours la religion de ceux qui la déshonorent : il rendait justice aux ecclésiastiques dont les vertus ont été le véritable ornement de l'Église; il ne blâmait que ceux dont les mœurs perverses les rendirent l'abomination publique.

M. de Voltaire passa donc ainsi sa vie entre les persécutions de ses envieux et l'admiration de ses enthousiastes, sans que les sarcasmes des uns l'humiliassent, et que les applaudissements des autres accrussent l'opinion qu'il avait de lui-même; il se contentait d'éclairer le monde, et d'inspirer par ses ouvrages l'amour des lettres et de l'humanité. Non content de donner des préceptes de morale, il prêchait la bienfaisance par son exemple : ce fut lui dont l'appui courageux vint au secours de la malheureuse famille des Calas; lui qui plaida la cause des Sirven, et qui les arracha des mains barbares de leurs juges; lui qui aurait ressuscité le chevalier de La Barre, s'il avait eu le don des miracles. Qu'il est beau qu'un philosophe, du fond de sa retraite, élève sa voix, et que l'humanité, dont il est l'organe, force les juges à réformer des arrêts iniques! Si M. de Voltaire n'avait par devers soi que cet unique trait, il mériterait d'être placé parmi le petit nombre des véritables bienfaiteurs de l'humanité. La philosophie et la religion enseignent donc de concert le chemin de la vertu : voyez lequel est le plus chrétien, ou le magistrat qui force cruellement une famille à s'expatrier, ou le philosophe qui la recueille et la soutient; le juge qui se sert du glaive de la loi pour assassiner un étourdi, ou le sage qui veut sauver la vie du jeune homme pour le corriger; le bourreau de Calas, ou le protecteur de sa famille désolée. Voilà, messieurs, ce qui<75> rendra la mémoire de M. de Voltaire à jamais chère à ceux qui sont nés avec un cœur sensible et des entrailles capables de s'émouvoir. Quelque précieux que soient les dons de l'esprit, de l'imagination, l'élévation du génie, et les vastes connaissances, ces présents, que la nature ne prodigue que rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes de l'humanité et de la bienfaisance; on admire les premiers, et l'on bénit et vénère les seconds.

Quelque peine que j'aie, messieurs, de me séparer à jamais de M. de Voltaire, je sens cependant que le moment approche où je dois renouveler la douleur que vous cause sa perte. Nous l'avons laissé tranquille à Ferney; des affaires d'intérêt l'engagèrent à se transporter à Paris, où il espérait venir encore assez à temps pour sauver quelques débris de sa fortune d'une banqueroute dans laquelle il se trouvait enveloppé. Il ne voulut pas reparaître dans sa patrie les mains vides; son temps, qu'il partageait entre la philosophie et les belles-lettres, fournissait un nombre d'ouvrages dont il avait toujours quelques-uns en réserve : ayant composé une nouvelle tragédie dont Irène est le sujet, il voulut la produire sur le théâtre de Paris. Son usage était d'assujettir ses pièces à la critique la plus sévère avant de les exposer en public. Conformément à ses principes, il consulta à Paris tout ce qu'il y avait de gens de goût de sa connaissance, sacrifiant un vain amour-propre au désir de rendre ses travaux dignes de la postérité. Docile aux avis éclairés qu'on lui donna, il se porta avec un zèle et une ardeur singulière à la correction de cette tragédie; il passa des nuits entières à refondre son ouvrage; et, soit pour dissiper le sommeil, soit pour ranimer ses sens, il fit un usage immodéré du café : cinquante tasses par jour lui suffirent à peine.75-a Cette liqueur, qui mit son sang dans la plus violente agitation, lui causa un échauffement si<76> prodigieux, que, pour calmer cette espèce de fièvre chaude, il eut recours aux opiats, dont il prit de si fortes doses, que, loin de soulager son mal, elles accélérèrent sa fin. Peu après ce remède pris avec si peu de ménagement, se manifesta une espèce de paralysie qui fut suivie du coup d'apoplexie qui termina ses jours.76-a

Quoique M. de Voltaire fût d'une constitution faible; quoique le chagrin, le souci et une grande application aient affaibli son tempérament, il poussa pourtant sa carrière jusqu'à la quatre-vingt-quatrième année. Son existence était telle, qu'en lui l'esprit l'emportait en tout sur la matière; c'était une âme forte qui communiquait sa vigueur à un corps presque diaphane. Sa mémoire était étonnante, et il conserva toutes les facultés de la pensée et de l'imagination jusqu'à son dernier soupir. Avec quelle joie vous rappellerai-je, messieurs, les témoignages d'admiration et de reconnaissance que les Parisiens rendirent à ce grand homme durant son dernier séjour dans sa patrie! Il est rare, mais il est beau que le public soit équitable, et qu'il rende justice de leur vivant à ces êtres extraordinaires que la nature ne se complaît de produire que de loin en loin, afin qu'ils recueillent de leurs contemporains mêmes les suffrages qu'ils sont sûrs d'obtenir de la postérité. L'on devait s'attendre qu'un homme qui avait employé toute la sagacité de son génie à célébrer la gloire de sa nation, en verrait rejaillir quelques rayons sur lui-même : les Français l'ont senti, et, par leur enthousiasme, ils se sont rendus dignes de partager le lustre que leur compatriote a répandu sur eux et sur le siècle. Mais croirait-on que ce Voltaire, auquel la profane Grèce aurait élevé des autels, qui eût eu dans Rome des statues, auquel une grande impératrice, protectrice des sciences, voulait ériger un monument à Pétersbourg; qui croira, dis-je, qu'un tel être pensa manquer dans sa patrie d'un peu de terre pour couvrir ses cendres? Eh quoi! dans le dix-huitième siècle, où les lumières sont plus répandues<77> que jamais, où l'esprit philosophique a tant fait de progrès, il se trouvera des hiérophantes, plus barbares que les Hérules, plus dignes de vivre avec les peuples de la Taprobane que de la nation française, aveuglés par un faux zèle, ivres de fanatisme, qui empêcheront qu'on ne rende les derniers devoirs de l'humanité à un des hommes les plus célèbres que jamais la France ait portés! Voilà cependant ce que l'Europe a vu avec une douleur mêlée d'indignation. Mais quelle que soit la haine de ces frénétiques et la lâcheté de leur vengeance de s'acharner ainsi sur des cadavres, ni les cris de l'envie, ni leurs hurlements sauvages ne terniront la mémoire de M. de Voltaire. Le sort le plus doux qu'ils peuvent attendre, est qu'eux et leurs vils artifices demeurent ensevelis à jamais dans les ténèbres de l'oubli; tandis que la mémoire de M. de Voltaire s'accroîtra d'âge en âge, et transmettra son nom à l'immortalité.


11-a Jacques-Égide.

11-b Il n'y a point eu de Naudé professeur de philosophie. Le professeur de mathématiques de ce nom était né la même année que M. Duhan; il fut toujours son ami intime, et mourut un an avant lui, en janvier 1745.

12-a Ce fut le 31 janvier 1716 que M. Duhan fut nommé précepteur du Prince royal.

15-a Ilsa-Catherine.

16-a Le 22 octobre 1729, le baron de Goltz obtint une compagnie de dragons dans le régiment de Schulenbourg, qui, depuis (en 1731), fut appelé régiment de Baireuth. Sans avoir été major, il fut nommé, le 25 octobre 1734, lieutenant-colonel dans le régiment de dragons de Möllendorff, dont le général de Cosel avait été le chef jusqu'au 11 septembre de la même année. Il parvint au grade de colonel le 17 mai 1741. On le fit passer, le 7 août 1742, dans le régiment des gendarmes, dont il devint chef le 7 avril 1743. Le 25 mai suivant, il fut élevé au rang de général-major.

18-a Voyez t. II, p. 68.

19-a En lisant cet alinéa et celui qui précède, on pense involontairement à la belle définition que Fléchier donne d'une armée, dans son oraison funèbre de M. de Turenne.

19-b Voyez t. II, p. 101.

21-a Il y avait alors dans la monarchie prussienne un certain nombre de bailliages qui formaient des espèces de sinécures au profit des officiers de l'armée les plus distingués. On appelait les titulaires drossarts ou Amtshauptleute (capitaines de bailliages). La plupart des pensions attachées à ces capitaineries étaient de cinq cents écus par an.

22-a Voyez t. III, p. 78 et 156.

24-a Voyez t. V, p. 176.

25-a Odes de J.-B. Rousseau, livre 11, ode X, Sur la mort de S. A. S. Monseigneur le prince de Conti, v. 35 et 36.
     Le texte cité porte la course et non la trame.

29-a Le chevalier Folard. Voyez t. I, p. 184. En 1753, Frédéric fit imprimer un Extrait tiré des Commentaires du chevalier Folard sur l'Histoire de Polybe, pour l'usage d'un officier; avec un avant-propos.

33-a Auguste II. Voyez t. II, p. 5.

34-a M. de Stille, colonel et adjudant général depuis le 23 juin 1740, fut nommé général-major le 6 mars 1744, et quatre jours plus tard, il devint chef du régiment du prince Eugène (régiment de cuirassiers no 6 de la Stammliste de 1806). Le 3 septembre 1745, le Roi lui fit expédier un nouveau brevet de général-major, daté du 22 novembre 1743.

35-a Voyez t. III, p. 117.

35-b Ce mot si flatteur pour M. de Maupertuis a été écrit au moment où Voltaire, alors en disgrâce, l'accablait d'injures.

35-c Le Roi ne fait pas mention d'un ouvrage anonyme du général de Stille, ouvrage fort estimé, qui fut publié sous le titre suivant : Les campagnes du Roi, avec des réflexions sur les causes des événements. (Sans lieu d'impression) 1762, in-8.

37-a D'après les registres de l'église de Cossar, le baron de Knobelsdorff naquit dans le village de Kuhkädel sur le Bober, le 17 février 1699. Il fut baptisé sous les noms de George-Wenceslas; celui de Jean ne lui fut pas donné.

39-a En 1736. Le 5 mai 1737, Frédéric annonçait à son père que le capitaine Knobelsdorff était de retour à Ruppin.

39-b En automne 1740.

42-a Le 16.

42-b Cinquante-quatre ans et sept mois.

43-1 Lu dans l'assemblée extraordinaire de l'Académie royale des sciences, le 30 décembre 1767.

50-a Le 7 mai 1767, la princesse Élisabeth (t. VI, p. 17 et 25) mit au monde la princesse Frédérique-Charlotte-Ulrique-Catherine, qui épousa le duc d'York le 29 septembre 1791.

53-a Le prince Henri mourut le 26 mai 1767, au village de Protzen, près de Ruppin, où il était tombé malade en se rendant de Kyritz à Potsdam avec son régiment. Voyez t. V, p. 83, et t. VI, p. 17.

54-a Voyez ci-dessus, p. 25.

57-2 Lu à l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin, dans une assemblée publique extraordinairement convoquée pour cet objet, le 26 novembre 1778.

6-a Histoire d'un voyage littéraire fait, en MDCCXXXIII, en France, en Angleterre et en Hollande. A la Haye, 1735.

60-a Cette tragédie, commencée longtemps auparavant, fut représentée à Paris le 18 novembre 1718. L'auteur l'avait corrigée à la Bastille, où il demeura depuis le 17 mai 1717 jusqu'au 11 avril 1718. La première édition d'Œdipe est de 1719.

60-b La Grange-Chancel est, en effet, l'auteur des Philippiques, odes pour lesquelles il subit plusieurs années de prison; mais elles n'ont jamais été attribuées à Voltaire. La pièce pour laquelle Voltaire fut mis à la Bastille était intitulée, Les J'ai vu. On la trouve dans les Œuvres de Voltaire, publiées par M. Beuchot. A Paris, 1834, t. I, p. 325. Le véritable auteur de ces vers est, selon M. Beuchot, Antoine-Louis Le Brun, qui ne paraît pas avoir été puni.

61-a La Henriade parut en 1723, sous le titre de La Ligue, et l'auteur ne se réfugia en Angleterre qu'en 1726.

61-b Éléments de la philosophie de Newton. 1738.

62-a Les Lettres sur les Anglais, plus connues sous le titre de Lettres philosophiques, parurent en 1733.

62-b Il y a erreur dans les dates. Brutus fut joué à Paris le 11 décembre 1730; la première représentation de Marianne eut lieu le 6 mars 1724.

62-c En 1733.

62-d Voltaire écrivit Alzire en 1736, le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète, en 1741, Mérope en 1743, Sémiramis en 1748. Zaïre avait été composée en 1732; Électre, ou Oreste, est de 1750, et Rome sauvée, ou Catilina, de 1752.

63-a On voit que le Roi change un peu les titres de ces ouvrages.

63-b En 1746.

63-c Madame du Châtelet mourut le 10 septembre 1749.

63-d Voltaire arriva à Potsdam le 10 juillet 1750. Il s'en retourna en France le 26 mars 1753, à la suite de sa querelle avec le président de Maupertuis.

64-a La guerre civile de Genève, ou les amours de Robert Covelle, poëme héroïque, avec des notes instructives. 1768.

7-a Instruction für die Commissaires de quartier in denen Königlichen Residenzien, du 20 février 1742. Voyez (Mylius) Corp. Const. March. Contin. II, p. 51, no VI.

75-a C'est une erreur, selon Wagnière, secrétaire de Voltaire (Œuvres de Voltaire, édition Beuchot, t. I, p. 30). Le Roi, à ce qu'il paraît, a puisé son récit dans deux lettres que lui avait adressées d'Alembert, le 1er juillet et le 16 août 1778.

76-a Voltaire mourut le 30 mai 1778, à Paris, où il était né le 21 novembre 1694.

8-a Prenzlow, 1726.

9-a Amsterdam. 1730.

9-b Amsterdam. 1741.