<277>Je veux croire qu'il y a des gens sensés, même dans Abbeville, qui condamnent le jugement barbare de leurs juges. Mais que le fanatisme crie que la religion est offensée, vous verrez ces mêmes juges, emportés par la fougue,a exercer les mêmes cruautés sur ceux qu'on leur dénoncera.

Vos juges français sont comme les nôtres : lorsque ces derniers ont la fièvre chaude, malheur à la victime qui se présente tandis qu'ils ont le transport au cerveau!

Mais c'est au protecteur des Calas et des Sirven à secourir Morival, et à purger sa nation de la honte que lui impriment d'aussi atroces barbaries que celles d'Abbeville et de Toulouse.

En écrivant, je reçois votre seconde lettre, datée du 11. Elle me trouve sans goutte, et je ne vous suis pas moins obligé du compliment que vous me faites au sujet de ma maladie. Cependant croyez que je suis très-persuadé que le monde est très-bien allé avant mon existence, et qu'il ira de même quand je serai confondu dans les éléments dont je suis composé.b Qu'est-ce qu'un homme, un individu, en comparaison de la multitude des êtres qui peuplent ce globe? On trouve des princes et des rois à foison, mais rarement des Virgile et des Voltaire.

Nous connaissons ici le Taureau blanc,c mais point le Dialogue du prince Eugène et de Marlborough,d dont vous me parlez. On dit que vous en avez fait un dont les interlocuteurs sont la Vierge et la Pompadour.e Je trouve la matière abondante, et je vous prie de me l'envoyer. Les ouvrages de votre jeunesse me consolent de mon radotage.

Demeurez jeune longtemps, haïssez-moi encore longtemps, déchirez les pauvres militaires, décriez ceux qui défendent leur patrie, et sachez que cela ne m'empêchera pas de vous aimer. Vale.


a Par leur fougue. (Variante des Œuvres posthumes, t. IX, p. 217.)

b Voyez t. VI, p. 243; t. X, p. 235; et t. XIII, p. 193.

c Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XXXIV, p. 275-322.

d Voyez t. XIV, p. 284-297.

e Ce Dialogue est perdu. Voyez t. XIV, p. 1.