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35. DU PRINCE HENRI.

Camp de Tschopa, 8 juillet 1758.



Mon très-cher frère,

Dans l'agitation où je me trouve depuis la mort de mon frère, il m'aurait été impossible de vous écrire sur un sujet qui me fait tant souffrir, si je n'avais reçu la lettre que vous avez daigné m'écrire le 25 du mois passé. Le sentiment qui m'anime est plus puissant que ma raison. Je n'ai devant mes yeux que le triste objet d'un frère que j'ai tendrement aimé, ses derniers jours, et sa mort. Quoique la vie soit remplie de disgrâces et de vicissitudes, et que je n'aie pas été exempt d'en souffrir, celle-ci cependant est la plus terrible et cruelle que j'éprouve. Si, durant le peu de temps que je dois passer à vivre, j'ai encore quelque bonheur à espérer, que ce soit celui de rendre la vie douce et heureuse à tous ceux à la satisfaction desquels je puis contribuer; comme ce bonheur dépend de vous, ainsi je vous le demande, comme l'unique consolation que je puis recevoir. Au reste j'avoue que, peu touché de mes intérêts, et sans être aucunement susceptible au plaisir que la vanité inspire, je ne suis que mon devoir et le peu de lumières que la nature m'a données en partage, pendant que j'occuperai l'emploi que vous m'avez confié. Si je m'égare avec ces guides, je serai malheureux, à la vérité, mais sans avoir de reproche à me faire. Je dois cependant vous assurer que je n'ai rien négligé à mes occupations, pendant que je suis navré de chagrin et de tristesse. Vous devez bien juger que, peu sensible au plaisir de vivre, les occasions pour perdre la vie ne me toucheront pas, et qu'ainsi mon affliction ne nuira pas à vos intérêts, et ne m'abattra point. Ceci ne m'empêche pas de trouver que ceux qui vivent le plus éloignés de la société des hommes sont plus heureux que les princes. Après cet exposé de ma triste situation, il ne me reste qu'à vous supplier de m'accorder toujours vos bontés, étant avec le plus respectueux attachement, mon très-cher frère, etc.