8198. AU CONSEILLER PRIVÉ DE LÉGATION BARON DE KNYPHAUSEN A FONTAINEBLEAU.

Knyphausen berichtet, Paris 1. October: „Je ne puis cacher à Votre Majesté que la prévention dans laquelle on se trouve à Son égard, augmente de jour en jour; je ne saurais même Lui laisser ignorer qu'on la pousse si loin que M. Rouillé m'a dit, sans aucun déguisement, la dernière fois que je l'ai vu, que le manifeste que Votre Majesté venait de publier,524-3 le confirmait de plus en plus dans l'opinion où il était depuis longtemps, que c'était l'Angleterre qui L'avait entraînée dans la guerre qu'Elle venait de commencer, en Lui communiquant de prétendus plans offensifs concertés entre les cours de Vienne et de Russie,524-4 qui n'avaient jamais existé, et en offrant de se charger des frais de la guerre … M. Rouillé commença, immédiatement<525> après, à se plaindre avec la plus grande chaleur de toutes les violences que Votre Majesté exerçait à l'égard du Roi et de la famille royale de Pologne et me répéta par plusieurs reprises que sa cour ne pouvait être qu'extrêmement blessée de ce procédé, et que cette conduite était tout-à-fait contraire au droit des gens et à tout ce qui s'était pratiqué jusqu'à présent en Europe.“

Knyphausen meldet weiter, Paris 1. October: „Je sais de science certaine et de manière à n'en pouvoir pas douter, que le ministère de France a connaissance d'un mémoire que le sieur de Hellen a présenté, il y a quelque temps, à La Haye, et que le désir qu'on a ici d'en empêcher l'effet, est le principal motif qu'on a pour presser, autant qu'on le fait, le départ du sieur d'Affry, qui va se mettre en route incessamment pour retourner en Hollande525-1 … J'observerai aussi que le lieu du rendez-vous [du corps auxiliaire stipulé par le traité de Versailles]525-2 a été changé, et que ces régiments ont ordre de s'assembler à Strasbourg, au lieu de Metz,525-3 où ils avaient d'abord reçu ordre de marcher, conformément à ce que j'ai eu l'honneur d'en mander à Votre Majesté. Ce changement prouve clairement que ce corps de troupes ne passera pas dans les Pays-Bas autrichiens, ni en Westphalie, comme on l'avait supposé d'abord, mais qu'il marchera en droiture vers les frontières de la Bohême. …On suppose généralement que la cour de Vienne ne pourra faire aucun usage de ce corps de troupes pendant la durée de la présente campagne, les régiments ne devant arriver à Strasbourg que du 20 au 24. de ce mois, et étant vraisemblable qu'il leur faudra au moins une quinzaine de jours pour se reposer et se pourvoir des choses qui leur manquent, avant de pouvoir continuer leur marche“ .

Lobositz, 12 octobre 1756.

Je vous sais parfaitement gre du rapport intéressant que vous m'avez fait du 1er du courant. La prévention avec laquelle l'on envisage sur vos lieux les démarches que j'ai faites et que cependant une nécessité indispensable m'a arrachées, me paraît tout-à-fait incompréhensible, et par le propos que M. de Rouillé vous a tenu encore dans l'entretien dont vous m'avez rendu compte, j'ai trouvé une prévention étonnante, en sorte qu'on oublie jusqu'aux intérêts les plus essentiels de la France, et jamais on n'a voulu faire pour moi, du temps que j'étais en alliance avec la France, la moitié de ce qu'on se presse à présent de faire sans considération aucune pour l'Autriche.

Nonobstant cela, vous direz avec une sorte de dignité à M. de Rouillé que, quoiqu'il continuât d'être dans l'opinion que c'était l'Angleterre qui m'avait entraîné dans cette guerre, en me communiquant les plans offensifs concertés entre les cours de Vienne et de Pétersbourg et en offrant de se charger des frais de la guerre, vous sauriez cependant l'assurer avec pleine connaissance de la cause, sur votre honneur et réputation, qu'aussi peu que je n'avais pas tiré des subsides de la France, tandis que j'étais lié d'alliance avec elle, aussi peu j'en tirais de l'Angleterre,525-4 et que je n'en prendrais jamais; que, d'ailleurs, je n'avais aucun autre engagement ni traité jusqu'à ce moment-ci que cette convention de neutralité qui était connue à tout le monde.525-5 Que c'étaient des vérités que vous sauriez garantir à Monsieur de<526> Rouillé sous la foi de votre honneur, en sorte que, si jamais il vérifiait, à la suite du temps qu'il y avait eu jusqu'au moment que vous lui parliez, quelque autre traité fait entre moi et l'Angleterre que la convention susdite, vous vous déclareriez indigne de sa confidence, quoique vous ne sauriez répondre que, si la France continuait à se déclarer si hautement contre moi, je ne puisse entrer en d'autres traités avec l'Angleterre.

Que, quant à la guerre que j'avais été obligé de faire contre l'Autriche, vous pouviez l'assurer fermement que ce n'avaient pas été ni ambition, ni cupidité, ni dépit ni désir de m'agrandir ou de faire des acquisitions, ni inspirations de qui que ce soit qui m'y avaient mené, et que je pouvais attester le Ciel que l'unique raison qui m'y avait entraîné, étaient les complots dangereux que la cour de Vienne ourdit presque tout à l'entour de moi, et ses mauvais desseins qu'elle faisait éclater, et que j'ai cru ne pouvoir plus arrêter qu'en la prévenant, avant que je me trouvais mains et pieds liés devant elle, comme c'était son dessein. Que M. de Nivernois me rendrait en honnête homme le témoignage combien mes sentiments étaient pacifiques, quand il fut présent à Berlin, et que je n'avais contracté la convention avec l'Angleterre que dans le dessein de conserver la paix en Allemagne et d'éviter par là les occasions d'être commis avec la cour de Vienne et ses alliés; que, d'ailleurs, M. de Rouillé me rendrait tant de justice que, si jamais j'avais eu envie de rompre de gaieté de cœur ou par quelques vues intéressées avec la maison d'Autriche, je ne l'aurais pas fait dans un temps où elle venait de faire une alliance avec la France, et que par conséquence il a fallu que les motifs ont été bien pressants qui m'ont forcé à entreprendre cette guerre pour ma sûreté, avant que d'être tout-à-fait prévenu. Que les déclarations pressantes que j'avais fait demander à l'Impératrice-Reine à différentes reprises,526-1 étaient encore de sûrs garants de la sincère intention pour conserver la paix, qu'il n'aurait dépendu de la Reine-Impératrice que de me prendre au mot en déclarant ce dont je la priais, et que tout le monde aurait été alors témoin de la droiture de mes intentions. Que c'était une illusion tout pure que de dire que j'avais fait demander cette déclaration à main armée, que du temps que j'en fis demander la première et la seconde fois, il ne fut question d'aucun mouvement de mes troupes, tous les régiments étaient tranquilles dans leurs quartiers, et si je ne négligeais de me tenir prêt contre toute insulte inopinée, c'était au temps que tout le monde m'avertissait des grands préparatifs de guerre qu'on faisait en Bohême et en Moravie, et des régiments qu'on y faisait successivement défiler.

Vous ne dissimulerez pas, en expliquant tout ceci à M. de Rouillé, que, si la France l'avait voulu, elle aurait pu arrêter alors tout cet in<527>cendie, en faisant insinuer à la cour de Vienne de ne point se refuser à me donner cette réponse que je lui demandais pour me tranquilliser, mais que M. de Rouillé se souviendrait que, quand vous lui en aviez parlé, il avait hésité de vous répondre sur ce sujet.

Que, quant à ma démarche contre la Saxe par laquelle je me suis vu forcé à mon regret de commencer, je ne veux pas récapituler tous les motifs pressants et indispensables qui m'y ont obligé pour ne pas laisser sur mes derrières un ennemi qui, malgré toutes ses démonstrations d'amitié ou de neutralité, ne songeait qu'à me plonger le poignard dans le sein, quand il le saurait faire sans risque, qui avait fait un traité de partage de mes États527-1 et remuait partout à faire revivre ce traité, sans compter d'autres machinations sourdes sans cesse contre moi; je veux seulement donner à la considération de M. Rouillé le cas que, si l'Espagne, qui est alliée de la France, s'avisait de faire un traité de partage avec l'Autriche, au moyen duquel elle voudrait arracher le Roussillon et une partie du Béarn, si, dis-je, la France verrait tranquillement là-dessus et ne prendrait pas ses sûretés. Voilà mon cas avec la Saxe, et je ne puis que faire avec fermeté, et sans me laisser décontenancer, ce que j'ai été obligé d'entreprendre; car, n'ayant pas pu éviter leur mauvaise volonté, je me suis vu obligé de la prévenir et de tâcher de la désarmer, pour la mettre hors d'état d'exécuter ses pernicieuses intentions contre moi.

Nonobstant tout cela, je ne prétends rien, ni de la cour de Vienne, ni de la Saxe, et je serais toujours prêt d'entendre la voix de la paix et d'un accommodement, pourvu que cette paix soit sûre et permanente, en sorte que je ne me trouve pas toujours dans des appréhensions d'une nouvelle rupture. Qu'au reste, je n'avais d'autres raisons pour entrer en guerre que de prévenir les mauvais desseins contre moi, que je ne m'y étais point laissé entraîner par d'autres, que je n'avais point pris des subsides, ni n'en prendrais jamais,527-2 ce que vous devez dire tout naturellement à M. Rouillé.

Au reste, si vous n'êtes pas encore instruit des raisons pour justifier vis-à-vis de la cour de France la conduite que j'ai observée dans la conjoncture présente vis-à-vis du roi de Pologne, c'est bien la faute de mes ministres, à qui je viens de réitérer mes ordres pour le faire promptement;527-3 ils vous communiqueront en conséquence des pièces dont on a fait voir les originaux au marquis de Valory.527-4 Quant à la négociation entre moi et la Hollande, ma justification en est si claire qu'elle peut être, car si les Français se déclarent ouvertement contre moi, que me reste-t-il à faire que de rechercher l'amitié des Hollandais pour couvrir mes États de Clèves, et y a-t-il une chose plus naturelle et plus raisonnable que de préférer dans une telle situation la sûreté de mes susdits États à la convenance de la France?

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Du reste, je vous sais gré de l'avis que vous m'avez donné par rapport au corps des troupes auxiliaires pour la reine de Hongrie que les Français vont assembler à Strasbourg ; il ne me nuira pas beaucoup, quand il ne se mettra en marche qu'au mois de février ou de mars, et entre ce temps-ci et là on trouvera peut-être des moyens d'arranger bien des choses.

Federic.

Nach dem Concept.



524-3 Exposé des motifs etc. Vergl. S. 326.

524-4 Vergl. S. 164. 469.

525-1 Vergl. Bd. XII, 488.

525-2 Vergl. S. 133.

525-3 Vergl. S. 435

525-4 Vergl. S. 98; Bd. XII, 468.

525-5 Vergl. Bd. XII, 503. 504.

526-1 Vergl. Nr. 7722. 7795. 7914.

527-1 Vergl. S. 413.

527-2 Vergl. S. 98.; Bd. XII, 468.

527-3 Vergl. Nr. 8175.

527-4 Vergl. S. 377.