2156. AU MINISTRE D'ÉTAT BARON DE MARDEFELD A SAINT-PÉTERSBOURG.

Berlin, 20 février 1746.

Vos dépêches du 1er et du 5 de ce mois m'ont été bien rendues. La nouvelle de la rétrogradation des troupes russiennes m'a fait beaucoup de plaisir, et bien que j'aie eu de la peine à me persuader que la. Russie en voudrait tout de bon à moi, néanmoins les mouvements que tes troupes russiennes ont faits et qui semblaient menacer mes États, n'ont pas laissé de me donner assez d'inquiétudes; mais comme, selon toutes les apparences, les circonstances se sont bien changées, vous devez continuer à paraître assez indifférent et sans souci sur tout ce qui se passe en Russie à cet égard, pendant que vous lorgnerez de bien près toutes les allures du ministre russien. Vous ne devez négliger aucune occasion pour encourager l'ami intrépide,29-1 afin qu'il continue à tailler bien de la besogne au chancelier Bestushew, et de le peindre tel qu'il est à sa souveraine. Vous l'assurerez, si l'occasion se présente, de toute ma reconnaissance; aussi crois-je que vous ne lui serez point en arrière sur ce que je lui dois.

Quant à la garantie de la Russie, je veux bien vous réitérer encore ce que je vous ai mandé déjà là-dessus, savoir que je ne me soucie guère de cette garantie, puisqu'au fond on n'en peut pas faire usage, ni se servir jamais de ces gens-là pour faire quelque chose avec eux.

Si des malintentionnés ou qui que ce soit continuent à parler de ma prétendue vengeance des déplaisirs que la Russie doit m'avoir faits par tes démonstrations qu'elle a faites de me vouloir attaquer, vous déclarerez toujours que la Russie ne m'avait point fait assez de mal pour que je me visse obligé d'en tirer vengeance, et que tout ce qu'elle avait<30> fait, ne m'avait jamais intrigué, ayant été persuadé qu'une souveraine si généreuse et si juste que l'Impératrice n'aurait jamais permis de faire du tort au meilleur de ses amis, et que je m'étais attendu plutôt d'elle que, religieuse qu'elle était à remplir ses engagements, elle aurait fait marcher ses troupes en ma faveur et pour me secourir, si le cas avait existé que mes ennemis m'auraient actuellement entamé.

J'approuve fort que vous n'avez point fait attention sur le propos frivole que le Chancelier vous a tenu par rapport au million que la Saxe me doit payer encore. S'il revient jamais à la charge, vous devez lui répondre tout net que c'était une affaire dont on était convenu par un traité solennel qui venait d'être garanti par des puissances bien respectables; qu'un tel traité devrait été exécuté bien religieusement, et que, si d'autres s'en voulaient mêler en contraire, ce ne serait autre chose que de vouloir se brouiller de gaîté de cœur avec moi et avec tous ceux qui devraient garantir ce traité, et que le Chancelier ferait ainsi bien de ne s'en point mêler, sinon que la Russie voulait garantir ce traité tel qu'il était fait et conclu.

Quant à votre rappel, je suis tout prêt à y consentir, dès qu'on en parlera encore, toujours néanmoins à condition qu'on rappelle de ma cour, en même temps et ric-à-ric, le comte de Tschernyschew. Au reste, si la femme de celui-ci fait l'enragée contre moi à Pétersbourg, son mari ne le fait pas moins ici et paraît être si piqué contre moi qu'il ne peut pas même se vaincre et entrer seulement dans mon antichambre pendant tout le séjour que j'ai fait présentement à Berlin.

Vous vous souviendrez encore de la commission que je vous ai donnée de m'acheter une pelisse de renards noirs. Vous n'oublierez pas de vous en acquitter, aussitôt que vous en trouverez l'occasion, et vous me l'enverrez bien empaquetée, d'abord que quelque occasion convenable s'y présentera.

Federic.

Le beau carrosse pour l'Impératrice sera achevé en huit jours; je le ferai partir par mer, de crainte qu'il ne se gâte, si on le faisait aller par terre; c'est un ouvrage achevé.

Nach dem Concept. Der Zusatz nach Abschrift der Cabinetskanzlei.



29-1 Lestocq.