2728. AU CONSEILLER BARON LE CHAMBRIER A SAINT-TROND.

Potsdam, 31 juillet 1747.

J'ai été bien aise de voir, par la dépêche que vous m'avez faite du 23 de ce mois, que vous êtes allé à Saint-Trond, pour y être plus à portée de vous entretenir avec le marquis de Puyzieulx et d'avoir soin des affaires dont je vous ai chargé. La difficulté de vous expliquer avec celui-ci ne sera pas si grande que vous me la représentez, pourvu que vous lui demandiez par un billet une heure où vous pourriez vous entretenir seul avec lui, et je suis persuadé qu'alors il ne vous la refusera pas.

Après cela, j'ai à vous dire que je viens de faire par un canal sûr et très bon des découvertes assez importantes par rapport à la façon de penser de la cour de Vienne à mon égard et aux trames qu'elle veut mettre en œuvre contre moi, et qui en même temps touchent d'assez près les intérêts de la France; mais avant que d'entrer dans le détail de tout ceci, je dois vous dire que je vous ne le confie autrement que sous le sceau du secret le plus absolu et que je vous défends de n'en rien communiquer à qui que soit qu'au seul marquis de Puyzieulx, après avoir expressément tiré de lui une promesse solennelle de m'en vouloir garder un secret inviolable et de n'en faire autre usage que pour sa direction seule. Vous le prierez encore et particulièrement qu'il évite soigneusement que le ministre de Danemark, le sieur de Bernstorff, n'en puisse avoir la moindre connaissance, soit directement soit indirectement, puisque sans cela je perdrais absolument le bon canal d'où toutes ces particularités me sont données, et que d'ailleurs je ne serais<453> plus en état de faire communiquer à la France les avis qui me venaient relatifs à ses intérêts. J'ajoute encore que, quand vous me ferez votre réponse au sujet de tout ceci, vous ne la devez adresser qu'à moi immédiatement, sans en envoyer un double à mes ministres du département des affaires étrangères, et sans en faire mention dans aucune de vos relations ordinaires, parcequ'ils ignorent absolument cette affaire, et que le secret n'en est qu'entre mes mains.

Pour venir donc au fait, je vous dirai, premièrement, que je viens d'apprendre dans le plus grand secret que la cour de Vienne a trouvé moyen d'ouvrir ou d'avoir communiquées plusieurs lettres que le marquis de Puyzieulx a écrites à différentes fois au marquis de Valory, à des Issarts à Dresde, et au sieur d'Aillon à Pétersbourg, et qu'outre celleslà elle a encore en mains les copies de différentes relations que les ministres ci-nommés ont faites au marquis de Puyzieulx. Entre plusieurs de ces lettres-là, il y en a de ce ministre au marquis de Valory du 4, du 15 et du 29 du mai dernier, avec une de la même date au sieur Aillon, et encore des relations du marquis des Issarts du 14 et du 20 de mai et du marquis de Valory du 13 et du 20 dudit mois, toutes au marquis de Puyzieulx, qui paraissent être assez importantes. Comme ce ministre est à même de savoir au juste ce qui en est, vous ne lui marquerez tout ceci que pour qu'il puisse prendre mieux ses sûretés à cet égard, en lui demandant toujours un secret impénétrable sur ces avis, et qu'il n'en fasse rien apercevoir à qui que ce puisse être.

Quant au système que la cour de Vienne s'est maintenant formé à suivre, voici ce que j'en ai appris d'une manière que je puis y tabler. Cette cour, ne voyant aucun jour de pouvoir jamais me détacher de la France, veut prendre le contrepied et mettre présentement tout en œuvre encore, pas des voies directes et obliques, pour détacher la France de moi; elle compte cet article pour le plus important et le plus salutaire pour elle et qu'elle ne doit négliger en aucune occasion qui s'y offrira, puisqu'elle comprend bien qu'aussi longtemps que la France et moi resteront bien unis, elle ne saura jamais réussir dans ses grandes vues. Elle se flatte même d'y pouvoir réussir, surtout en un temps où la France se lassera du fardeau de la guerre présente, et ladite cour ne laisse pas de compter beaucoup à ce sujet sur le comte de Brühl, de qui elle espère encore d'être bien aidée dans ce propos, quoiqu'elle soit à présent assez mécontente de lui de ce que, selon elle, il penche maintenant trop du côté des Français, parcequ'il n'a pas voulu porter le Roi son maître d'accéder sans condition, et sans lui faire de nouvelles convenances, au dernier traité conclu entre la Russie et la reine de Hongrie.

Pour parvenir donc à ce grand but, la cour de Vienne veut se servir des moyens suivants &160;: d'un côté, elle prétend me donner toutes inquiétudes possibles sur une négociation secrète avec la France, touchant sa réconciliation prochaine avec elle; d'un autre côté, elle veut faire entretenir le marquis de Valory dans des soupçons contre moi, en lui<454> faisant insinuer indirectement que je n'avais guère à cœur les intérêts de la France, qui ne saurait pas compter sur moi, ni dans un temps où ses affaires prospèrent, ni dans un temps d'angoisse.

Quant aux autres desseins de la cour de Vienne, ils sont de nourrir toujours la cour de Dresde dans ses sentiments de haine et de jalousie contre moi et de lui inspirer en même temps une forte méfiance contre la France, en lui insinuant qu'aussi longtemps que la France tirerait tant d'avantages de moi relativement aux affaires du Nord et de l'Empire, et que je serais si supérieur en force à la Saxe, celle-ci serait toujours peu considérée de la France, qui, au contraire, me préférait à la Saxe malgré l'alliance où elle était avec la France par le mariage de la Dauphine.

Auprès des Puissances maritimes, et surtout en Angleterre, la cour de Vienne s'est proposée de noircir indirectement toutes mes démarches, même les plus innocentes, et représenter comme extrêmement dangereuses les liaisons secrètes dans lesquelles je persistais d'être avec la France. Ce que je saurais avoir d'amis encore en Angleterre, on les veut faire passer auprès du Roi et du Parlement comme des gens qui me trahissaient les affaires les plus secrètes, que je communiquerais d'abord alors à la France. A l'Hanovre, en particulier, l'on veut exagérer au possible le danger qui rejaillira sur cet électorat de mon alliance avec la Suède et de l'accession de la France. On veut animer par là l'Hanovre à se lier étroitement avec la Russie et la cour de Vienne, et à agir plus efficacement qu'elle n'a pas fait jusqu'à présent de s'associer avec d'autres États de l'Empire, pour faire sortir l'Empire de sa neutralité avec la France.

En Danemark, on veut tout remuer pour empêcher cette cour qu'elle n'accède à mon traité d'alliance avec la Suède, en l'avertissant du prétendu venin caché sous cette alliance. La cour de Vienne y veut travailler par elle et ses amis avec d'autant plus d'application qu'elle convient que, si la France et moi réussissons à faire accéder le Danemark au traité de Suède, tout ce que les cours de Pétersbourg et de Vienne avaient concerté depuis quelque temps, serait sans effet et tomberait en ruine.

A la Russie, l'on veut faire valoir les prétendues attentions que la cour de Vienne avait pour les intérêts de Russie, l'on veut relever comme extrêmement dangereuse pour cette puissance la ligue que la France va former au Nord, et l'on veut, au surplus, animer au possible la Russie et les Puissances maritimes, pour que le corps auxiliaire de troupes russiennes soit envoyé encore contre la France, selon la convention dont milord Hyndford était déjà préalablement convenu avec le chancelier Bestushew, mais que l'Angleterre avait rejeté par un esprit d'épargne hors de saison, s'étant contentée des seules démonstrations que la Russie doit faire sur mes frontières afin de me tenir en échec, quoique ces démonstrations ne pussent guère plus faire de l'impression<455> ni sur moi ni sur la France, depuis qu'on m'avait trahi le contenu de la convention actuellement faite entre la Russie et l'Angleterre.

Voici en précis tout le système que la cour de Vienne veut maintenant mettre en usage, et que vous devez expliquer convenablement au marquis de Puyzieulx, quoique sans lui en donner rien par écrit, et toujours aux conditions que je vous ai marquées ci-dessus. J'espère que cela lui servira de nouvelle preuve de la sincérité de mes intentions envers la France, qui d'ailleurs lui doivent être assez connues, et qu'il sera préparé par là à obvier à tous les artifices de la cour de Vienne, lorsqu'elle les voudra mettre en usage. Vous lui ferez, au surplus, bien observer combien la France et moi avons besoin de nous tenir inséparablement unis ensemble, pour veiller à nos intérêts communs et pour faire échouer tous les projets qu'une si dangereuse et artificieuse cour que celle de Vienne, peut méditer contre nous. J'attends, au reste, votre rapport assez détaillé de tout ce que le marquis de Puyzieulx vous aura dit là-dessus.

Federic.

Nach dem Concept.