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GEORGE-GUILLAUME.

George-Guillaume parvint à l'Électorat l'an 1619. Sa régence fut la plus malheureuse de toutes celles des princes de sa maison : ses États furent désolés pendant le cours de la guerre de trente ans, dont les traces funestes furent si profondes, qu'on en voit encore des marques au temps que j'écris cette histoire. Tous les fléaux de l'univers fondirent à la fois sur ce malheureux électorat : il voyait à sa tête un prince incapable de gouverner, qui avait choisi pour son ministre un traître à sa patrie;36-8 une guerre ou plutôt un bouleversement général, survint en même temps; il fut inondé par des armées amies et ennemies, également pillardes et barbares, qui se heurtant comme des vagues agitées par une tempête, tantôt le couvraient de leur<37> nombre et tantôt se retiraient après l'avoir ruiné; et enfin, pour mettre le comble à la désolation, ce qui échappa de ses habitants au fer du soldat, périt par des maladies malignes et contagieuses.

La même fatalité qui persécuta cet électeur, parut s'acharner sur tous ses parents. George-Guillaume avait épousé la fille de Frédéric IV, électeur palatin; il était par conséquent beau-frère du malheureux Frédéric V, élu et couronné roi de Bohême, battu au Weissenberg, dépouillé du Palatinat et mis au ban de l'Empire par l'empereur Ferdinand II. Le duc de Jägerndorf, oncle de George-Guillaume, fut dépossédé de son pays, parce que ce prince avait embrassé le parti de Frédéric V; et l'Empereur donna ses biens confisqués à la maison de Lichtenstein, qui en est actuellement en possession. L'Électeur protesta en vain contre cette violence. Enfin son second oncle, l'administrateur de Magdebourg, fut déposé et mis au ban de l'Empire, pour être entré dans la ligue de Lauenbourg, et pour s'être allié avec le roi de Danemark. L'Empereur, victorieux de ses ennemis, était presque despotique dans l'Empire.

La guerre de trente ans avait commencé dès l'an 1618, à l'occasion de la révolte des Bohémiens, qui élurent pour leur roi Frédéric V, électeur palatin; mais comme nous nous bornons aux événements qui regardent directement l'histoire de la maison de Brandebourg, nous ne ferons mention de cette guerre, qu'autant qu'elle aura de rapport avec cette histoire.

La trêve que les Hollandais et les Espagnols avaient conclue en 1609, pour douze ans, était prête d'expirer; et les duchés de la succession de Clèves, où ces deux nations avaient des troupes, devinrent le théâtre de la guerre. Les Espagnols forcèrent la garnison de Juliers, que les Hollandais tenaient pour l'Électeur; Clèves et Lippstadt se rendirent à Spinola. Les Hollandais chassèrent cependant, en 1629, les Espagnols du pays de Clèves, et reprirent quelques villes pour l'Électeur. George-Guillaume et le duc de Neubourg dis<38>posèrent les Espagnols, en 1630, à évacuer une partie de ces provinces. Les Hollandais mirent garnison dans les places de l'Électeur, et les Espagnols, dans celles du Duc; mais cet arrangement ne fut pas de durée.

En 1635, la guerre recommença dans ces provinces avec plus de violence qu'auparavant; et, pendant toute la régence de l'Électeur, les provinces de cette succession furent en proie aux Espagnols et aux Hollandais, qui s'emparaient des postes, surprenaient des villes, gagnaient des avantages les uns sur les autres, les reperdaient de même, et où cependant il ne se passa rien de considérable : les actions des officiers et le brigandage des soldats faisaient, dans ces temps-là, la partie principale de l'art militaire.

Quoique l'Empereur affectât une souveraineté indépendante, les princes de l'Empire ne laissaient pas que d'opposer à son despotisme une fermeté qui l'arrêtait quelquefois; ces princes formaient des ligues qui donnaient souvent l'alarme à Vienne.

Les électeurs de Brandebourg et de Saxe intercédèrent auprès de l'Empereur, pour leur collègue l'Électeur palatin, mis au ban de l'Empire; et ils reiùsèrent de reconnaître l'électeur Maximilien, duc de Bavière, que Ferdinand II avait élevé à cette dignité au préjudice de la maison palatine et contre les lois de l'Empire. Selon la bulle d'or, un empereur n'est point en droit de mettre au ban de l'Empire, ni de dégrader un électeur, sans le consentement unanime de toute la diète assemblée en corps.38-a Ces intercessions ne produisirent aucun effet; et l'Empereur, qui n'était occupé que de sa vengeance personnelle, se trouvant en force, ne fit aucun cas des libertés du corps germanique, ni des lois de l'équité.

<39>Dès ce temps, l'Électeur et son conseil prévirent les approches de la guerre, et la nécessité qui les y entraînerait par la complication d'événements qui la rendaient presque inévitable : d'un côté, des droits à soutenir sur la succession de Clèves; de l'autre, la guerre de trente ans, et de plus les dissensions que la religion avait fait naître et qui occasionnaient des cabales et des ligues puissantes. Des guerres déjà allumées, et d'autres prêtes à embraser son État, avertissaient George-Guillaume de se préparer à les soutenir lorsqu'il ne pourrait plus l'éviter : son premier ministre, le comte de Schwartzenberg, proposa, par différentes reprises, de lever un corps de vingt mille hommes, qu'il voulait faire passer au service de l'Empereur; mais on prit de si mauvaises mesures, et l'on fit des arrangements si ridicules, qu'on assembla à peine six mille hommes.

Les progrès de la réforme, qui divisait l'Allemagne en deux puissants partis, acheminèrent insensiblement les choses à une guerre ouverte.

Les protestants, intéressés à soutenir l'exercice libre de leur religion, et à retenir les biens des ecclésiastiques qu'ils avaient confisqués, firent une confédération à Lauenbourg. Christian IV, roi de Danemark, et les ducs de Lünebourg, de Holstein, de Mecklenbourg, et l'administrateur de Magdebourg, oncle de l'Électeur, y entrèrent. L'Empereur en prit ombrage; et jugeant au-dessous de lui d'employer les voies de la négociation et de la douceur pour ramener les esprits à un accommodement, il envoya Tilly, à la tête de douze mille hommes, dans le cercle de la Basse-Saxe. Tilly se présenta devant Halle; et quoique la ville se fût rendue sans résistance, il la livra au pillage. Wallenstein s'approcha dans le même temps des évêchés de Halberstadt et de Magdebourg, avec douze mille Autrichiens. Les états de la Basse-Saxe, étonnés de ces hostilités, demandèrent à l'Empereur de s'accommoder; mais ces propositions n'empêchèrent point Tilly ni Wallenstein d'envahir les pays de Halberstadt et de Magdebourg.<40> Christian-Guillaume, administrateur de Magdebourg, fut déposé;40-9 et, contre l'attente de la cour impériale, le chapitre donna sa nomination à un fils cadet de l'électeur de Saxe, nommé Auguste.

L'administrateur déposé joignit ses troupes à celles que le roi de Danemark avait fait entrer en Basse-Saxe pour soutenir la confédération de Lauenbourg. Christian-Guillaume et le comte de Mansfeld, qui commandait cette armée, attaquèrent Wallenstein au pont de Dessau, et furent battus : ils se sauvèrent, après leur défaite, dans la Marche de Brandebourg, qu'ils pillèrent. Un autre corps, que le roi de Danemark avait en Basse-Saxe du côté de Lutter, fut battu en même temps par Tilly. Le voisinage et les victoires des Impériaux obligèrent George-Guillaume de se soumettre enfin aux volontés de l'Empereur, et de reconnaître la nouvelle dignité de Maximilien de Bavière.

Le roi de Danemark, qui se releva de ses défaites, reparut l'année suivante avec deux armées, dont il commandait l'une, et l'Administrateur, l'autre; mais, découragé par les mauvais succès qu'il avait eus, il n'osa pas se présenter devant Tilly, qui occupait Brandebourg, Rathenow, Havelberg et Perleberg.

Mansfeld, qui rassembla de même les débris de son armée, entra dans les Marches, malgré la volonté de l'Électeur. Les Impériaux détachèrent contre lui sept mille hommes, auxquels l'Électeur en joignit huit cents, sous les ordres du colonel Kracht; ce corps passa la Warthe et dissipa les troupes fugitives de Mansfeld. Par ces faibles secours que l'Électeur donna alors, il paraît clairement qu'il n'avait que peu de troupes sur pied.

Les Impériaux profitèrent de leurs avantages, et ils mirent garnison dans toute la Poméranie; et comme il y avait quelque apparence que le roi de Suède, à l'exemple de celui de Danemark,<41> embrasserait le parti des princes protestants d'Allemagne, que les catholiques allaient opprimer, l'Empereur se servit de ce prétexte pour paraître le défenseur de l'Empire, lors même que son intention secrète était de disposer selon sa volonté de ce duché, dont la succession retombait à l'Électeur après la mort du duc Bogislas, qui n'avait point de lignée. Stralsund résista aux Impériaux; Wallenstein y mit le siége, et le leva après y avoir perdu douze mille hommes. Ce nombre me paraît exagéré de beaucoup, vu la faiblesse des corps dont on se servait alors; et il est apparent que les chroniqueurs de ces temps y ont ajouté quelque chose, par amour du merveilleux. La ville de Stralsund, qui s'était maintenue par son courage, se méfiant de ses forces, conclut une alliance avec le roi de Suède, Gustave-Adolphe, et reçut une garnison suédoise41-a de neuf mille hommes.

L'Empereur cependant, enflé des succès que ses généraux avaient eus en Allemagne, et croyant l'occasion favorable pour abaisser les princes protestants et la nouvelle religion, publia son fameux édit de restitution. Cette ordonnance enjoignait aux princes protestants de rendre à l'Église les biens dont la réforme les avait mis en possession depuis la transaction de Passau :41-10 tous y auraient fait des pertes considérables; la maison de Brandebourg se serait vue dépouillée des évèchés de Brandebourg, de Havelberg et de Lebus; ce fut le signal qui arma de nouveau les protestants contre les catholiques.

Les projets ambitieux de Ferdinand II ne se bornaient pas à rabaisser les princes de l'Empire; il avait toujours des vues sur l'archevêché de Magdebourg : cependant Wallenstein qui assiégeait depuis<42> plus de sept mois cette capitale, fut obligé d'en lever le siége honteusement.

Les troubles de l'Allemagne ne doivent pas nous empêcher de considérer pour un moment ceux qui s'élevèrent en Pologne. Sigismond, roi de Pologne, forma des prétentions sur le royaume de Suède, que Gustave-Adolphe gouvernait alors. Le roi de Suède, plus actif, plus grand homme que son adversaire, le prévint : et pendant que Sigismond se préparait à lui faire la guerre, Gustave-Adolphe passa en Prusse,42-11 prit le fort de Pillau, et fit de grands progrès tant en Livonie que dans la Prusse polonaise, et signa, à Danzig,42-a une trêve de six ans avec les Polonais, dans laquelle l'Électeur fut compris, et qu'on prolongea jusqu'à vingt-six ans. Il fut question, dans ce traité, de George-Guillaume, en qualité de feudataire de la Pologne; l'année 162642-b il avait pris en personne, à Varsovie, l'investiture de la Prusse.

Le roi de Suède avait dessein d'entrer en Allemagne, afin de profiter des divisions qui la déchiraient, et des troubles, qui augmentaient encore par l'édit de restitution que l'Empereur avait fait publier. Gustave, selon l'usage des rois, fit paraître un manifeste, dans lequel il détaillait les griefs qu'il avait contre l'Empereur. Ses sujets de plainte consistaient en ce que l'Empereur avait assisté le roi de Pologne d'un puissant secours;42-12 qu'il avait déposé son allié, le duc de Mecklenbourg, et qu'il avait usé de violence envers la ville de Stralsund, avec laquelle Gustave était en alliance. L'Empereur aurait pu répondre qu'étant en alliance avec le roi de Pologne, il avait été obligé de le secourir en vertu de ses engagements; que le duc de Mecklenbourg n'aurait point été déposé, s'il ne s'était pas joint à la<43> ligue de Lauenbourg, et qu'enfin il n'était point permis à une ville anséatique, comme Stralsund, de faire d'autres traités avec les rois et princes étrangers, que relativement à son commerce.

A bien considérer les raisons de Gustave, elles ne valaient pas mieux que celles que Charles II d'Angleterre employa pour chercher querelle aux Hollandais; les voici en peu de mots : le roi se plaignait que les sieurs de Witt avaient dans leur maison un tableau scandaleux.43-13 Faut-il que des sujets aussi frivoles arment des nations les unes contre les autres, causent la ruine des plus florissantes provinces, et que l'espèce humaine répande son sang et prodigue sa vie, pour contenter l'ambition et le caprice d'un seul homme?

Pendant que les Suédois faisaient des préparatifs pour venir fondre sur l'Allemagne, Wallenstein qui s'était établi dans l'électorat de Brandebourg, en tirait des sommes exorbitantes. Il était bien singulier que les Impériaux traitassent avec cette dureté excessive un pays ami, dont le prince n'avait donné aucun sujet de plainte à l'Empereur. La situation déplorable dans laquelle se trouvait George-Guillaume, paraît rendue avec bien de la vérité dans une réponse qu'il fit à Ferdinand II, sur ce qu'il l'avait invité de se rendre à la diète de Ratisbonne; il y dit : « L'épuisement de la Marche me met hors d'état de fournir à mes dépenses ordinaires et, à plus forte raison, à celles d'un pareil voyage. »

Les auteurs rapportent que les régiments de Pappenheim et de Saint-Julien qui avaient leurs quartiers dans la Moyenne-Marche, en tirèrent trois cent mille écus en seize mois. Le marc d'argent était alors à neuf écus; il est à présent à douze : moyennant quoi, cette somme ferait quatre cent mille écus de notre monnaie. Ces auteurs assurent de même que Wallenstein tira de l'Électorat la somme de vingt millions de florins, qu'on peut évaluer à dix-sept millions,<44> 777 mille, 777 écus; ce qui est assurément exagéré de plus de la moitié. Les écrivains de ces temps ne se piquaient point d'exactitude; ils ramassaient des bruits populaires, qu'ils rendaient comme des vérités, et ils ne faisaient pas réflexion que des personnes ruinées trouvent une espèce de consolation à amplifier leurs malheurs et à grossir leurs pertes.

Les orages qui avaient grondé depuis quelques années autour de l'Électorat, se réunirent enfin, et vinrent de tous côtés fondre sur lui. Gustave-Adolphe entra en Allemagne; il fit une descente dans l'île de Rügen,44-a dont il délogea les Impériaux à l'aide de sa garnison de Stralsund. A l'approche des Suédois, l'Empereur signifia aux électeurs de Saxe et de Brandebourg qu'ils préparassent des vivres et des munitions pour ses troupes, les assurant qu'en faveur de ce service, il modifierait à leur égard son édit de restitution.

Pendant que la diète de Ratisbonne déplorait en beaux discours les malheurs de l'Allemagne, et qu'elle délibérait sur les moyens de la délivrer de tant de maux et surtout de l'invasion du roi de Suède, Gustave-Adolphe, qui ne perdait pas son temps en paroles inutiles, s'empara de toute la Poméranie. Il mit garnison à Stettin, et chassa de ce duché Torquato Conti, qui commandait les Impériaux. Ce général, chassé de la Poméranie par les Suédois, se retira par la Nouvelle-Marche, et s'établit avec ses troupes auprès de Francfort-sur-l'Oder.

Gustave-Adolphe, maître de la Poméranie, fit un traité avec le duc Bogislas, dans lequel il fut stipulé que, si quelqu'un venait à disputer la succession de la Poméranie à l'électeur de Brandebourg après la mort du duc, ou que la Suède ne fût pas entièrement indemnisée des frais de la guerre, cette province resterait en séquestre entre les mains de Gustave-Adolphe.

<45>Les protestants, encouragés par l'approche du roi de Suède, tinrent une assemblée à Leipzig, où ils délibérèrent sur leurs intérêts.

La ville de Magdebourg s'était déjà alliée avec lui, et avait accordé à ce prince le passage sur son pont de l'Elbe. En conséquence de cette alliance, elle chassa les Impériaux du plat pays; mais Tilly revint à la tête de son armée, et mit devant cette ville ce blocus si fameux dans l'histoire.

Les électeurs de Brandebourg et de Saxe, désapprouvant la conduite des Magdebourgeois, résolurent de se tenir constamment attachés à l'Empereur, et d'assembler leur arrière-ban pour s'opposer aux Suédois.

A l'approche de Gustave-Adolphe, l'Électeur fit élever à la hâte quelques ouvrages de terre devant les portes de Berlin; il fit planter quelques canons sur les remparts; manquant de troupes et n'ayant pas eu le temps de rassembler l'arrière-ban, il obligea les bourgeois à monter la garde et à veiller à la sûreté de la ville.

Cependant Gustave-Adolphe traversait la Marche, et courait au secours du duc de Mecklenbourg. Ce roi, aussi politique que brave, fit observer à ses troupes une discipline exacte; il avait dessein d'engager tous les protestants dans ses intérêts, publiant partout qu'il n'était venu en Allemagne que dans l'intention de délivrer les princes du joug que l'Empereur leur imposait, et surtout pour défendre la liberté de la religion. La France et la Suède avaient le même intérêt de s'opposer au despotisme de la maison d'Autriche : elles s'allièrent bientôt; et leur traité, entamé longtemps auparavant, fut conclu à Bärwalde.

Les Impériaux, dont les forces étaient divisées, songèrent à se joindre pour tenir tête aux Suédois. Tilly laissa quelques troupes qui continuèrent à bloquer Magdebourg, et marcha avec le gros de ses forces à Francfort-sur-l'Oder, où il se joignit avec Torquato Conti; il traversa ensuite l'Électorat, pour attaquer les Suédois, qui faisaient des<46> progrès dans le Mecklenbourg. Mais la fortune de Gustave-Adolphe avait un ascendant marqué sur celle du général impérial : le roi de Suède quitta le Mecklenbourg; il passa l'Oder à Schwedt; il prit Landsberg en passant, et mit le siége devant Francfort, que sept mille Impériaux défendaient; il prit la ville et une nombreuse artillerie qui y était gardée; il s'empara encore de Crossen; et puis il tourna brusquement vers Berlin, pour secourir Magdebourg, que Tilly était revenu assiéger en personne.

Lorsque Gustave-Adolphe arriva à Cöpenick, il demanda à l'Électeur qu'il lui remît les forteresses de Spandow et de Cüstrin, sous prétexte d'assurer sa retraite, mais véritablement dans l'intention d'engager malgré lui George-Guillaume dans ses intérêts. L'Électeur, étonné de cette proposition singulière, ne put se résoudre à rien; les ministres proposèrent une entrevue entre ces deux princes. George-Guillaume alla au-devant du Roi, à un quart de mille de Berlin; l'entrevue se fit dans un petit bois : l'Électeur y trouva le Roi, escorté de mille fantassins et de quatre canons. Gustave-Adolphe réitéra les propositions qu'il avait déjà faites à George-Guillaume; l'Électeur, jeté dans le plus cruel embarras, ne sachant à quoi se déterminer, demanda une demi-heure pour consulter ses ministres. Le monarque suédois s'entretint, en attendant, avec les princesses et les dames de la cour. Les ministres de George-Guillaume, après avoir donné leur avis, en revenaient toujours à ce refrain : « Que faire? ils ont des canons. » Après avoir longtemps délibéré et rien conclu, on pria le roi de Suède de se rendre à Berlin. Gustave-Adolphe entra dans cette capitale avec toute son escorte : deux cents Suédois montèrent la garde au château de Berlin; le reste des troupes fut logé chez les bourgeois. Le lendemain, toute l'armée suédoise se campa aux portes de la ville; et l'Électeur, qui n'était plus le maître chez lui, consentit à tout ce que voulait le roi de Suède. Les troupes suédoises qui occupèrent les forteresses de Cüstrin et de Spandow, prêtèrent serment<47> à l'Électeur; et le Roi lui promit de lui remettre ces places, dès que le besoin qu'il en avait serait passé. Gustave-Adolphe s'avança au delà de Potsdam; et les Impériaux, qui tenaient Brandebourg et Rathenow, se replièrent à son approche sur l'armée qui faisait le siége de Magdebourg. L'électeur de Saxe refusa aux Suédois le passage sur le pont de l'Elbe à Wittenberg; ce qui empêcha Gustave de secourir la ville de Magdebourg, comme il en avait l'intention.

Cette malheureuse ville, que Wallenstein ni Tilly n'avaient pu prendre par la force, succomba à la fin à la ruse. Les Impériaux avaient entamé une négociation avec les Magdebourgeois, par l'entremise des villes anséatiques. Ils affectaient, pendant ces pourparlers, de ne point tirer sur la place. Les Magdebourgeois, crédules et négligents à la fois, s'endormirent dans cette sécurité apparente. Les bourgeois qui avaient fait de nuit la garde sur le rempart, se retiraient vers le matin en grande partie dans leurs maisons. Pappenheim, qui dirigeait le siége, et qui était avancé avec ses attaques jusqu'à la contrescarpe du fossé, s'en aperçut et en profita; il fit ses dispositions; et un matin, que peu de monde était sur le rempart, il donna quatre assauts à la fois, et se rendit maître des remparts sans grande résistance. En même temps les Croates, qui côtoyaient l'Elbe, dont le lit était bas alors, la longèrent sans trop s'éloigner des bords, et prirent les ouvrages à revers. Tilly, maître des canons du rempart, les fit diriger de façon qu'ils enfilaient les rues; et le nombre des Impériaux, qui augmentait à tout moment, rendit enfin inutiles tous les efforts que les habitants auraient pu faire. Cette ville, une des plus anciennes et des plus florissantes de l'Allemagne, fut prise ainsi lorsqu'elle s'y attendait le moins, et fut barbarement livrée trois jours de suite au pillage.

Tout ce que peut inventer la licence effrénée du soldat, lorsque rien n'arrête sa fureur; tout ce que la cruauté la plus féroce inspire aux hommes, lorsqu'une rage aveugle s'empare de leurs sens, fut<48> commis alors par les Impériaux dans cette ville désolée : les soldats attroupés, les armes à la main, couraient par les rues et massacraient indifféremment les vieillards, les femmes et les enfants, ceux qui se défendaient et ceux qui ne leur faisaient point de résistance; les maisons étaient pillées et saccagées; les rues, inondées de sang et couvertes de morts. On ne voyait que des cadavres encore palpitants, entassés ou étendus tout nus; les cris lugubres de ceux qu'on égorgeait et les cris furieux de leurs assassins, se mêlaient dans les airs et inspiraient de l'horreur. Cette cruelle boucherie fit périr le plus grand nombre des citovens; il ne s'en sauva que quatorze cents, qui, s'étant enfermés dans le dôme, obtinrent leur grâce de Tilly. Aux massacres succédèrent les embrasements : les flammes s'élevèrent de tous les côtés, et dans peu d'heures les maisons des particuliers et les édifices publics ne formèrent qu'un même monceau de cendres; à peine sauva-t-on cent quarante maisons de cet incendie général. Douze cents filles se noyèrent, dit-on, pour conserver leur virginité; mais ce sont de ces contes fabuleux qui auraient plutôt réussi du temps d'Hérodote que du nôtre.

Toute l'Allemagne, amis et ennemis, plaignit le sort de cette ville, et déplora la fin funeste de ses habitants; la cruauté des Impériaux fut d'autant plus en horreur, que l'histoire ne présente que peu d'exemples d'une aussi grande inhumanité.

Après la perte de Magdebourg, Gustave-Adolphe vint camper auprès de Berlin pour la seconde fois; il était outré de n'avoir pu sauver cette ville alliée, et il en rejetait la faute sur les électeurs de Brandebourg et de Saxe. George-Guillaume députa l'Électrice et toutes les princesses de sa cour au camp du roi de Suède, pour l'apaiser : il s'y rendit enfin lui-même, et il accorda au roi tout ce qu'il voulut lui demander. Lorsque l'Électeur s'en retourna à Berlin, l'armée suédoise le salua d'une triple décharge de canons. Comme ces pièces étaient chargées à balles et braquées vers la ville, il y eut<49> beaucoup de maisons et de toits que les boulets endommagèrent; les habitants trouvèrent cette civilité un peu gothique et hérule. Le lendemain l'armée suédoise passa la Sprée et défila par la ville.

L'Électeur excusa sa conduite auprès de Ferdinand II, en lui représentant qu'il n'avait pas été en état de résister à la violence d'un prince puissant qui lui avait prescrit des lois à main armée; l'Empereur répondit sèchement que les Suédois ne ménageraient pas plus les Marches, que n'avaient fait les Impériaux.

L'électeur de Saxe, qui voyait prospérer les armes des Suédois, se rangea du côté de la fortune, et donna l'exemple à tous les princes protestants. Les Suédois rendirent à l'Électeur Spandow et Cüstrin; ils inondèrent ensuite la Basse-Saxe, entrèrent dans la Vieille-Marche, et prirent le camp de Werben, poste d'une assiette admirable et situé au confluent de la Havel dans l'Elbe. Tilly, craignant pour Pappenheim, qui avait été obligé de s'enfermer dans Magdebourg, quitta la Thuringe, et vint à son secours. Il s'avança vers le camp du roi de Suède. Le génie heureux de ce prince, qui facilitait toutes ses entreprises, lui fit naître le dessein de surprendre l'avant-garde de Tilly, composée de trois régiments, que ce général avait trop aventurés. Il exécuta ce projet lui-même, tailla ce corps en pièces, après quoi il retourna dans son camp. Tilly, qui voulait laver cet affront, marcha droit aux Suédois; mais l'assiette du camp était si forte, et les dispositions du Roi, si bonnes, qu'il n'osa pas en courir le hasard. Il manqua de vivres; et, se trouvant obligé de se retirer, il tourna du côté de Halle, dans l'intention de forcer Leipzig et de contraindre l'électeur de Saxe à quitter le parti des Suédois. Gustave-Adolphe, pénétrant son dessein, quitte son camp de Werben, passe l'Elbe à Wittenberg, se joint aux Saxons à Düben, et fond sur les Impériaux, qu'il défait totalement. Parmi la nombreuse artillerie que le Roi prit aux Impériaux dans cette bataille de Leipzig, on remarqua beaucoup de pièces aux armes de Brandebourg, de Saxe et de Lünebourg, que<50> les Impériaux s'étaient appropriées. Tilly, après avoir laissé six mille des siens sur la place, s'enfuit en Thuringe, où il rassembla les débris de sa défaite.

Nous ne suivrons point les Suédois dans le cours de leurs triomphes; il suffit de savoir que Gustave-Adolphe devint l'arbitre de l'Allemagne, et qu'il pénétra jusqu'au Danube, tandis que Baner, à la tête d'un autre corps suédois, chassait les Impériaux des évêchés de Magdebourg et de Halberstadt, et qu'il établissait dans ces pays une régence au nom de son maître. Il ne resta aux Impériaux que la ville de Magdebourg, où ils avaient une forte garnison.

Pendant que l'Allemagne était ravagée et pillée, Sigismond, roi de Pologne, mourut, et Ladislas fut élu à sa place.

Les Suédois, qui ne s'endormaient pas sur leurs lauriers, mirent le siége devant Magdebourg; et Pappenheim accourut du duché de Brunswic, où il était, pour la secourir. Baner leva le siége à son approche; en même temps, le duc de Lünebourg, qui était allié des Suédois, vint joindre Baner avec une belle armée. Pappenheim, se trouvant trop faible pour résister à tant de forces, évacua la ville de Magdebourg, et se retira dans les cercles de Westphalie et de Franconie, où la guerre le suivit. Les Suédois entrèrent à Magdebourg, et ils encouragèrent le peu qui restait de ses anciens habitants, à relever les murs de leur patrie.

L'Empereur, que l'infortune de ses armes rendait plus doux, se servit d'un langage plus insinuant, afin de détacher les électeurs de Saxe et de Brandebourg du parti des Suédois; mais ceux-ci avaient de fortes raisons pour en user autrement. L'électeur de Saxe se flattait qu'à la faveur de la supériorité qu'avaient les Suédois, il pourrait jouer un grand rôle dans l'Empire; et l'électeur de Brandebourg, qui craignait également les Impériaux et les Suédois, ne sachant à quoi se déterminer, crut prendre un parti avantageux à ses États, en s'attachant à la fortune de Gustave-Adolphe, qui paraissait alors si bien<51> affermie; il envoya même quelques faibles secours aux Saxons, qui poursuivaient en Silésie un corps d'Impériaux, commandé par Balthasar de Maradas.

L'Empereur, irrité du refus de ces princes et encore plus de l'irruption qu'ils faisaient en Silésie, voulut en marquer son ressentiment il envoya Wallenstein à la tête d'une forte armée, pour s'emparer de ces deux électorats. Pappenheim quitta la Westphalie, et se joignit à Wallenstein. Comme le roi de Suède se trouvait alors en Bavière, ces deux généraux profitèrent de son éloignement : ils entrèrent en Saxe, et prirent Leipzig, Naumbourg, Mersebourg, Halle et Giebichenstein.

Le roi de Suède apprend cette nouvelle, et accourt au secours de la Basse-Saxe : il arrive; il gagne la fameuse bataille de Lützen, et perd la vie en combattant. Les Suédois, vainqueurs, crurent être battus, n'ayant plus leur héros à leur tête; et les Impériaux, quoique défaits, se croyaient victorieux, n'ayant plus Gustave-Adolphe à combattre.

Ainsi finit ce roi qui avait fait trembler l'Empereur, qui avait rétabli la liberté des princes d'Allemagne, et auquel on ne peut reprocher d'autre défaut que trop d'ambition, qui est malheureusement celui de la plupart des grands hommes. Après sa mort, les Suédois chassèrent les Impériaux de la Basse-Saxe; et toutes les villes dont Wallenstein s'était emparé, furent reprises par l'électeur de Saxe. Oxenstjerna prit la direction des affaires des Suédois en Allemagne; et il conclut, au nom de la Suède, une alliance à Heilbronn avec les cercles de Franconie, de Souabe, du Haut et du Bas-Rhin.

Quoique l'Électeur ne fût pas de l'alliance de Heilbronn, il envoya de nouveau quelques secours à Arnim, qui commandait les troupes saxonnes en Silésie; toutes celles de l'Électeur ne consistaient qu'en trois mille cavaliers et en cinq mille fantassins. Lorsqu'il apprit que Wallenstein et Gallas rentraient en Silésie, il convoqua l'arrière-ban, ou plutôt il fit un armement général de tous ses sujets; mais, comme<52> il manquait de fonds pour les entretenir, il ne rassembla jamais des forces assez nombreuses pour s'opposer à la violence de ses ennemis.

Wallenstein s'avança en Silésie avec une armée de quarantecinq mille hommes; il amusa Arnim par des propositions d'accommodement; il lui donna des jalousies sur la Saxe : mais tournant brusquement vers Steinau, il y défit huit cents Suédois, s'empara de Francfort, et envoya des partis qui désolèrent la Poméranie et la Marche-Électorale. Il somma Berlin de lui porter ses clefs : mais il apprit, d'un côté, que Bernard de Weimar avait repris Ratisbonne, et de l'autre, que neuf mille Saxons et Brandebourgeois s'avançaient vers lui; et, sans s'opiniâtrer dans ses projets, il se retira en Silésie, laissant une forte garnison à Francfort et dans quelques autres villes. Arnim et Baner couvrirent Berlin avec leur armée. L'Électeur, assisté des troupes suédoises, se trouva à la tête d'une armée de vingt mille hommes, dont à peine la sixième partie lui appartenait. On a conservé le nom des régiments brandebourgeois qui étaient de cette armée, à savoir : Burgsdorff, Volckmann, François-Lauenbourg52-a et Ehrentreich-Burgsdorff. Avec ces troupes, il se présenta devant Francfort, et mille Autrichiens en sortirent par capitulation; la garnison impériale de Crossen en sortit le bâton blanc à la main.

Pendant que Baner dirigeait les opérations militaires de la Suède, Oxenstjerna devenait l'âme des négociations. Ce chancelier ayant trouvé avantageuse l'alliance qu'il avait faite, à Heilbronn, avec les cercles de l'Empire, en proposa une pareille aux cercles de la Haute et Basse-Saxe. Elle se conclut effectivement à Halberstadt; et les électeurs de Saxe et de Brandebourg en devinrent les membres principaux. Ce ministre, voyant les armées de Suède partout triomphantes et<53> les princes de l'Empire alliés ou dépendants de la Suède, crut sa puissance si bien établie, que rien ne pourrait désormais lui résister : dans cette persuasion, il leva le masque dans l'assemblée qui se tint à Francfort-sur-le-Main, et il proposa que pour dédommager la Suède des dépenses qu'elle avait faites en faveur des princes protestants, l'Empire lui cédât la Poméranie après la mort de son dernier duc.

Cette proposition, soit dit en passant, était le vrai commentaire du manifeste que Gustave-Adolphe avait publié lorsqu'il entra en Allemagne. L'électeur de Brandebourg se trouva extrêmement blessé de cette proposition d'Oxenstjerna, qui tendait à le frustrer de ses droits sur la Poméranie; et l'électeur de Saxe, qui s'était flatté de gouverner l'Allemagne, était dans une jalousie extrême du pouvoir de ce chancelier et de la fierté qu'affectaient les Suédois. Le malheur voulut que, dans ces circonstances, l'archiduc Ferdinand et le Cardinal-Infant remportassent, à Nordlingue, une victoire complète sur les Suédois; ce qui acheva d'ébranler des alliés qui avaient d'ailleurs, comme nous l'avons dit, de véritables sujets de mécontentement.

L'Empereur, attentif à diviser l'Allemagne liguée contre lui, profita avec habileté des dispositions pacifiques de ces deux électeurs, et il fit avec eux sa paix à Prague.53-a Les conditions de ce traité, signé le 20 de mars 1635, furent : que le second fils de l'électeur de Saxe resterait administrateur de Magdebourg, et que les quatre bailliages53-14 démembrés de cet archevêché demeureraient en toute propriété à la Saxe; l'Empereur promit à l'électeur de Brandebourg de maintenir ses droits sur la Poméranie, et de ne plus revendiquer les biens d'église qu'il possédait; il confirma de plus les pactes de confraternité entre les maisons de Brandebourg, de Saxe et de Hesse.

<54>Après cette paix, les troupes impériales et saxonnes nettoyèrent les évêchés de Magdebourg et de Halberstadt des Suédois qui les infestaient; la ville de Magdebourg tint seule pour les Suédois. La Poméranie, le Mecklenbourg et la Vieille-Marche, se ressentirent de nouveau des troubles de la guerre : les Impériaux et les Saxons occupaient tous les bords de l'Elbe et de la Havel; mais cela n'empêchait pas les Suédois de faire des courses bien avant dans le pays, et de pousser même leurs partis jusqu'à Oranienbourg.

Baner, pour éloigner la guerre de la Poméranie, qu'il voulait conserver à la couronne de Suède, assembla son armée à Rathenow, et marcha par Wittenberg à Halle, espérant encore de délivrer la garnison suédoise de Magdebourg, que les Impériaux tenaient extrêmement pressée. L'électeur de Saxe accourut en Misnie, où il se joignit à un corps d'Impériaux que Morosini commandait. La guerre s'arrêta longtemps aux bords de la Saale; les Saxons contraignirent cependant Baner à se retirer, et les Impériaux prirent Magdebourg. Baner passa par le pays de Lünebourg, et revint dans la Marche; Wrangel le joignit avec un renfort de huit mille hommes : ils surprirent et forcèrent Brandebourg et Rathenow, où il y avait garnison impériale. Ainsi ce malheureux électorat devenait la proie du premier occupant; ceux qui prenaient le nom d'amis, de même que ceux qui se disaient ennemis déclarés, en tiraient des contributions exorbitantes, pillaient, saccageaient, dévastaient le pays, et y faisaient les maîtres pendant qu'ils y étaient : toutes les villes situées le long de la Havel furent, en moins de six semaines, deux fois pillées par les Suédois, et une fois par les Impériaux. Cette désolation était universelle; le pays n'était pas ruiné, mais il était abîmé totalement.

La fatalité de ces temps fit que la fortune ne se déclara jamais entièrement pour un parti, et que, semblant vouloir perpétuer la guerre, elle relevait inopinément ceux qu'elle avait abattus, et rabaissait ensuite ceux qu'elle avait relevés.

<55>La manière dont on faisait la guerre alors, était différente de celle dont on la fait à présent : les princes ne faisaient que rarement de grands efforts pour lever des troupes; ils entretenaient, en temps de guerre, une ou, selon leur puissance, plusieurs armées; le nombre de chacune ne passait pas d'ordinaire vingt-quatre mille hommes; ces troupes vivaient du pays où elles étaient employées; elles cantonnaient ordinairement, et ne campaient que lorsqu'elles voulaient donner bataille, ce qui leur rendait les subsistances faciles. Lorsque l'Empereur ou le roi de Suède voulaient exécuter quelque grand projet, ils joignaient deux armées, au moyen desquelles ils gagnaient la supériorité. Les généraux dont les corps étaient les plus faibles, ayant comparé les forces des ennemis avec les leurs, se retiraient sans combattre; et comme ils vivaient également partout à discrétion, il leur était indifférent d'abandonner un pays, parce qu'ils en trouvaient toujours un autre à piller. Cette méthode prolongeait la guerre, ne décidait rien, consommait plus de monde par sa durée que celles d'à présent; et la rapine et le brigandage des troupes dévastaient totalement les provinces qui servaient de théâtre de guerre aux armées.

Baner remporte une victoire, à Wittstock, sur les Impériaux et les Saxons : les Suédois reprennent tout d'un coup la supériorité; les troupes battues et fugitives ne s'arrêtent qu'à Leipzig. Les Suédois inondent la Marche de nouveau; Wrangel entre à Berlin, et y met cinq compagnies en garnison; après quoi il redemande à l'Électeur ses forteresses. George-Guillaume, qui s'était retiré à Peitz, lui répondit qu'il s'abandonnait à la discrétion des Suédois, mais que les Impériaux étaient maîtres de ses places, et qu'il n'en pouvait pas disposer. Wrangel prit ses quartiers, et hiverna dans la Nouvelle-Marche.

Dans ce temps mourut Ferdinand II, ce fier oppresseur de l'Allemagne. Son fils Ferdinand III, qu'il avait fait élire roi des Romains,<56> lui succéda, comme si ce trône avait été héréditaire. Bogislas, dont la famille avait possédé le duché de Poméranie pendant sept cents ans, mourut de même pendant ces troubles, et avec lui s'éteignit toute sa maison. Les armées suédoises, maîtresses de la Poméranie et des États du Brandebourg même, empêchèrent l'Électeur de faire valoir ses droits sur ce duché; il se contenta d'envoyer un trompette aux états de la Poméranie, pour leur ordonner de traiter les Suédois comme des ennemis. Cette ambassade singulière n'eut aucun effet; sans doute que l'Électeur se servit d'un trompette, à cause qu'il crut qu'il passerait plus facilement qu'un homme de condition à travers les troupes suédoises.

Cependant les Impériaux, sous les ordres de Hatzfeld et de Morosini, chassèrent Baner de la Saxe, le poussèrent au delà de Schwedt, et reprirent Landsberg. Klitzing, à la tête des Saxons, nettoya en même temps la Marche et les bords de la Havel, et délivra ce pays des Suédois. La guerre, qui voyageait d'une province à l'autre, se transporta de nouveau en Poméranie, où les Impériaux furent joints par trois mille Hongrois. La Poméranie eut le sort des Marches : exposée aux mêmes brigandages, elle fut prise, reprise, brûlée et ruinée.

Alors la fatalité voulut que les Suédois reçurent de puissants secours; ce qui leur donna le moyen de contraindre les Impériaux à fuir devant eux jusqu'en Bohême. Mais quelques revers qu'éprouvassent les troupes autrichiennes, rien ne fut capable de détacher les électeurs de Brandebourg et de Saxe de l'alliance qu'ils avaient faite avec l'Empereur.

Les Suédois parurent pour la quatrième fois devant les portes de Berlin, et quatre cents Brandebourgeois évacuèrent la ville à leur approche. L'Électeur, pour se venger des maux que les Suédois faisaient souffrir à l'Électorat, projeta une diversion : quatre mille Prussiens entrèrent en Livonie, et y firent quelques ravages; mais<57> négligeant de s'emparer des villes pour y assurer leur établissement, ils abandonnèrent promptement leurs conquêtes, et leur expédition devint inutile. Les Suédois firent ressentir à la Marche les pertes qu'ils avaient faites en Livonie; ils surprirent à Bernau quinze cents Brandebourgeois que Burgsdorff commandait. Dewitz prit la route de la Silésie; et Baner saccagea la Saxe et le pays de Halberstadt.

Axel Lilje, qui commandait à Berlin, serra Spandow de près, et bloqua légèrement Cüstrin, où l'Électeur s'était retiré avec sa cour fugitive. Dans ces temps, les états de Poméranie se tinrent, et l'Électeur y envoya des députés. Les états ne favorisèrent point les Suédois; et les envoyés de l'Électeur à la diète de Ralisbonne, y tinrent la place des ducs de Wolgast et de Stettin.

Comme les états de la Prusse devaient se tenir cette année à Königsberg, George-Guillaume s'y rendit pour y solliciter le payement de quelques subsides arriérés : mais il mourut à Königsberg, le 3 de décembre,57-a laissant à son fils Frédéric-Guillaume un pays désolé dont ses ennemis étaient en possession, peu de troupes, des alliés dont l'affection était équivoque, et presque aucune ressource.

On ne saurait, sans blesser les lois de l'équité, charger George-Guillaume de tous les malheurs qui arrivèrent pendant sa régence. S'il fit des fautes capitales, elles consistèrent en ce qu'il plaça sa confiance dans le comte de Schwartzenberg, qui le trahit, et qui, selon quelques historiens, avait formé le projet de se faire lui-même électeur de Brandebourg :57-b il était catholique; il avait toujours tenu le parti de l'Empereur; et il se flattait d'autant plus de sa protection, que les forteresses de l'Électorat avaient été livrées à l'Empereur,<58> auquel les commandants avaient prêté serinent. On doit surtout reprocher à ce prince de n'avoir pas levé, avant que la guerre vînt ravager ses États, un corps de vingt mille hommes, qu'il était en état d'entretenir : ces troupes auraient servi à soutenir ses droits sur la succession de Clèves, et plus utilement encore à défendre ses provinces. Si l'Électeur avait été armé de la sorte, Mansfeld et l'administrateur de Magdebourg n'auraient pas entrepris, comme ils le firent, de traverser l'Électorat; l'empereur Ferdinand II se serait empressé de lui témoigner des égards, et il n'aurait dépendu que de lui de devenir ou l'allié ou l'ennemi des Suédois, au lieu d'être l'esclave du premier venu, comme il le fut.

Dès lors que George-Guillaume ne prit pas ces mesures, la complication bizarre des conjonctures ne lui laissa plus que le choix des fautes : il fut obligé d'opter entre les Impériaux et les Suédois; et comme il était faible, ses alliés furent toujours ses maîtres.

Le zèle avec lequel l'Empereur persécutait les protestants, son fameux édit de restitution, les vues qu'il avait sur l'archevêché de Magdebourg, et surtout la manière despotique dont il voulait gouverner l'Allemagne, ne pouvaient inspirer à l'Électeur que de l'éloignement pour ce prince. D'un autre côté, les dangers qu'il y avait à s'allier avec une puissance étrangère, les pillages inouïs que les Suédois exerçaient dans les pays de Brandebourg, la fierté d'Oxenstjerna, et le dessein que cette couronne avait formé d'acquérir la Poméranie, empêchaient George-Guillaume d'entrer dans l'alliance des Suédois : il appréhendait de plus qu'ils ne se servissent de lui, comme d'un instrument principal, pour lui arracher la succession de la Poméranie. En certains temps, révolté contre la dureté de Ferdinand II, il se jetait, comme par désespoir, dans les bras de Gustave-Adolphe; et dans d'autres, poussé à bout par les projets d'Oxenstjerna, il recherchait l'appui de la cour de Vienne. Dans une incertitude continuelle, sans force et sans puissance, il tournait de<59> gré ou de force du côté du plus fort; et la fortune, qui passait tous les jours des armées impériales aux suédoises, et des suédoises aux impériales, se plut à rendre ce prince la victime de sa légèreté : de sorte que les alliés n'eurent jamais des avantages assez suivis pour le protéger, comme ils l'auraient dû, contre les entreprises de leurs ennemis communs.


36-8 Le comte de Schwartzenberg, stadhouder de la Marche. [Ce jugement sévère porté sur Schwartzenberg, paraît emprunté à l'Enchaînure, qui d'un bout à l'autre parle de lui à peu près dans les mêmes termes; il y est même dit (p. 149) que le comte avait été manifestement un traître. Voltaire trouva trop de dureté dans ce jugement, que d'ailleurs aucun témoignage précis ne justifiait : et au sujet des préventions défavorables dont ce ministre continue d'être l'objet dans la suite de cette histoire, il témoigna des scrupules contre ce manque de preuves; mais le Roi n'en tint pas compte.]

38-a A la marge de ce passage, Voltaire écrivit ces mots : « Il me semble que cet article n'est point touché dans la bulle d'or; cela est très-important. » Mais le Roi ne tint pas compte de la remarque, bien qu'elle soit juste, et qu'il en ait accueilli d'autres du même genre qui lui ont été faites par Voltaire.

40-9 L'Empereur avait dessein de donner ce bénéfice à son fils. [L'Administrateur ne fut déposé qu'après sa défaite près du pont de Dessau, au commencement de l'année 1628.]

41-10 En 1552; il y était stipulé que, touchant les affaires de religion, on demeurerait tranquille, et que personne ne serait inquiété, jusqu'à ce que la diète de l'Empire en eût décide.

41-a Voltaire fit sur ce passage la remarque suivante : « Il me semble que Stralsund se mit sous la protection de Gustave-Adolphe avant le siége, et que cette ville, qui n'eût pu se défendre seule, résista par le secours des Suédois et des Danois : après quoi Oxenstjerna attacha cette ville uniquement à la Suède. » Le Roi ne jugea pas à propos de faire usage de la correction.

42-11 En 1625 [1626].

42-12 Dix mille hommes.

42-a Cette trêve fut signée à Altmark, près de Stuhmsdorf, en plein champ, le 16 (26, nouv. style) septembre 1629.

42-b Le 23 septembre 1621.

43-13 Ce tableau représentait une bataille navale, que Jean de Witt, général-amiral, avait gagnée sur les Anglais.

44-a Gustave-Adolphe jeta l'ancre, le 24 juin, près de la petite île de Ruden; ce ne fut que le lendemain qu'il débarqua à Usedom.

52-a Ce François Lauenbourg, chef, en 1634, d'un régiment de cavalerie brandebourgeois, est François-Charles, duc de Saxe-Lauenbourg, frère aîné du duc François-Albert, qui, immédiatement après la bataille de Lutzen, passa du service suédois au service de l'électeur de Saxe, en qualité de feld-maréchal.

53-14 Querfurt, Jüterbog, Bock [Bourg] et Dahme.

53-a L'Empereur lit sa paix à Prague le 20 (30, nouv. style) mai 1635, mais seulement avec la Saxe. On fit, dans le traité, la réserve que George-Guillaume aurait la liberté d'y accéder : après en avoir reçu communication par l'électeur Jean-George de Saxe, il y accéda en effet à Cöln-sur-la-Sprée, le 29 juillet 1635.

57-a Le 21 novembre (1 décembre, nouveau style).

57-b Outre l'Enchaînure, le Roi semble avoir mis à profit l'avis écrit, donné, au mois d'août 1750, par M. de Hertzberg, depuis ministre d'État, sur cette question : Si Schwartzenberg avait ambitionné la dignité électorale? Quoiqu'il en soit, dans l'exemplaire unique, imprimé en 1751 pour être soumis à Voltaire, ce passage était ainsi conçu : « qui avait formé des projets au-dessus de l'ambition et des vœux d'un particulier. »