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87. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 novembre 1759.



Sire,

Je viens de lire avec un plaisir infini vos Réflexions sur Charles XII. Elles sont parfaitement bien écrites; le style en est précis et sentencieux; il a tout le bon de celui de Tacite, sans en avoir l'obscurité. Quant aux pensées, je me contenterai de dire à V. M. qu'elles m'ont convaincu, par leur justesse, qu'il n'y a que de grands généraux qui puissent écrire sur d'autres grands généraux, et que ce que peu\ent faire sur ces hommes rares de simples écrivains, quelque bons qu'ils soient, ne produit jamais qu'un élégant verbiage. Mon Dieu, que l'Histoire de Charles XII114-a m'a paru misérable, en lisant vos Réflexions! Il faut que chacun se mêle de son métier. Je ne trouve rien de si ridicule qu'un prêtre qui, enfermé dans son couvent, écrit les campagnes de M. de Luxembourg et de M. de Turenne. Cependant, combien d'histoires militaires n'avons-nous pas, composées par des jésuites, des bénédictins et des pères de l'Oratoire!

Je ne manquerai pas, Sire, de faire imprimer votre ouvrage avec toute l'attention possible, et soyez assuré, Sire, qu'il n'y aura aucune faute d'impression. J'aurais envie d'en faire tirer cinquante exemplaires, et d'en cacheter trente dans un paquet que je laisserai au château, dans la chambre de l'imprimerie, et que vous retrouverez à la paix. Cet ouvrage est admirable, et vous serez bien aise, dans la suite, d'en donner quelques exemplaires à vos généraux. J'attendrai vos ordres là-dessus. On commence cependant de travailler demain à ranger les caractères de la première feuille. Je donnerai à cet ouvrage la forme in-quarto, pour qu'il puisse être joint à vos autres ouvrages historiques et à votre poëme sur l'art de la guerre.

<115>Ne doutez pas un seul instant, Sire, que je ne parle pour la Saxe dès que vous me l'ordonnerez. Si je suis malade, ce voyage me guérira, et le plaisir de vous revoir, après la fin d'une si belle et si glorieuse campagne, me redonnera la santé. J'ai une grâce à demander à V. M. : c'est que je puisse mener madame d'Argens. Voici trois ans de suite que je fais toutes les années une maladie considérable. J'espère que cela n'arrivera pas cette année, par la diète que j'observe; mais, si V. M. n'avait pas eu la bonté de permettre que ma femme m'accompagnât à Breslau, livré aux soins de mes domestiques, je serais allé faire ma révérence au Père éternel, et je vous prie d'être bien persuadé que, sans vouloir faire le courtisan, j'aime beaucoup mieux être avec vous à Sans-Souci qu'avec lui dans son paradis. O Sans-Souci! ô Sans-Souci! Pourquoi ne puis-je pas donner mon Friesel à la R ..., ma diarrhée à la C ... et mes indigestions à L ...! Si cela pouvait avoir lieu, ces trois personnes songeraient plus à la pharmacie qu'à la guerre. J'ai l'honneur, etc.


114-a Par Voltaire.