42. DE M. DARGET.

Le 2 mars 1756.



Sire,

Si jamais j'ai reçu une marque de la bonté infinie de Votre Majesté, c'est assurément dans la manière dont elle daigne me pardonner les deux lettres qu'elle a reçues de moi le même jour, et contenant les mêmes détails de littérature. Je ne puis justifier cette apparence d'étourderie, si éloignée de mon respect pour V. M., qu'en lui disant la vérité avec cette franchise qu'elle aime, et que je lui ai vouée.

Mes alarmes, Sire, sur la convention de Londres étaient puisées dans des sources plus pures et plus importantes que les propos du peuple, et, comme j'envoie cette lettre à Berlin d'une manière sûre, j'oserai dire à V. M. qu'il n'y a point d'efforts que les ennemis communs de la France et de V. M. n'aient faits dans cette occasion pour séparer absolument des intérêts qui sont si bien faits pour être réunis, et qu'il n'y a point aussi de moyen de séduction que l'on n'ait cherché à employer pour déterminer les esprits.

Ce n'était point dans le fond de l'objet, Sire, que ces mêmes ennemis puisaient leurs dangereux arguments. On convient assez universellement que V. M. a fait ce que ses intérêts exigeaient sans doute<77> pour le moment présent, en maintenant en Allemagne une tranquillité qui peut si bien servir à celle de l'Europe, au moins pour la guerre de terre. C'est sur la forme que l'on s'est efforcé d'aigrir les esprits, et il n'y a point, encore une fois, de propos que les ennemis communs, ou ceux qui tiennent à leurs intérêts, ne se soient permis pour couvrir du vernis le plus dangereux le mystère que V. M. a pensé devoir observer dans cette occasion avec notre cour.

C'est dans le fort de ces mouvements, et pénétré des conséquences que j'en voyais tirer par les personnes même les plus attachées ici aux intérêts de V. M., que j'osai lui écrire le 6 du mois dernier, à mon retour de Versailles; mais, comme je sentais bien qu'il pouvait ne pas me convenir de mettre de pareils objets sous les yeux de V. M., j'envoyai à M. le baron de Knyphausen mes deux lettres marquées différemment, en lui observant ce que j'osais mander à V. M. sur la circonstance présente, et que, quelque risque que je pusse courir vis-à-vis d'elle en prenant cette liberté, mon zèle m'y faisait livrer, s'il pensait qu'il fût essentiel aux intérêts communs que V. M. fût informée, même par d'autres que par lui, des impressions de notre cour dans ce moment-là. Ce ministre sait mieux qu'un autre, Sire, jusqu'où, sans manquer à mon pays, je porte l'étendue de mes sentiments pour V. M. J'avais marqué ces lettres différemment, afin qu'il jugeât lui-même, d'après ses propres réflexions, laquelle devait être envoyée, et qu'il brûlât l'autre. C'est sans doute par un malentendu de celui qui a fait le paquet que toutes les deux sont parvenues à V. M. Elle est instruite à présent de la vérité d'un objet qui a dû lui paraître si ridicule, qu'il ne fallait pas moins qu'elle pour l'excuser. Permettez-moi, Sire, d'attribuer ce nouveau témoignage de votre bonté à la connaissance que V. M. a du fond de mon cœur pour elle; je lui demande en grâce de me juger toujours d'après ce principe, qui ne variera jamais, et je supplie V. M. de me rassurer sur la crainte où je suis que ma liberté dans cette occasion ne lui ait déplu. Elle<78> est instruite à présent qu'elle n'a point été occasionnée par une prévention qui serait ridiculement avantageuse de ma part, mais uniquement par mon zèle et mon attachement pour V. M. et pour ma patrie. Je suis, etc.