<435>

Et la pourpre et la bure éprouvent le malheur;
L'un pleure sur le trône, et l'autre en sa chaumière.a

Si je ne pleure pas dans ma chaumière, attendu que je suis trop sec, j'ai du moins de quoi pleurer; messieurs de Nazareth ne rient point comme messieurs du rivage de la mer Baltique; ils persécutent les gens sourdement et cruellement; ils déterrent un pauvre homme dans sa tanière, et le punissent d'avoir ri autrefois à leurs dépens. Tous les malheurs qui peuvent accabler un pauvre homme ont fondu sur moi à la fois, procès, pertes de biens, tourments du corps, tourments de ce qu'on appelle âme; je suis absolument l'autre dans sa chaumière; mais pardieu, Sire, vous n'êtes pas l'un qui pleurez sur le trône; vous tâtâtes un moment de l'adversité, il y a bien des années; mais avec quel courage, avec quelle grandeur d'âme vous avalâtes le calice! Comme ces épreuves servirent à votre gloire! comme, dans tous les temps, vous avez été par vous-même au-dessus du reste des hommes! Je n'ose lever les yeux vers vous du sein de ma décrépitude et du fond de ma misère. Je ne sais plus où j'irai mourir. M. le duc de Würtemberg régnant, oncle de la princesse que vous venez de marier si bien, me doit quelque argentb qui aurait servi à me procurer une sépulture honnête; il ne me paye point, ce qui m'embarrassera beaucoup quand je serai mort. Si j'osais, je vous demanderais votre protection auprès de lui; mais je n'ose pas; j'aimerais mieux avoir V. M. pour caution.

Sérieusement parlant, je ne sais pas où j'irai mourir. Je suis un petit Job ratatiné sur mon fumier de Suisse; et la différence de Job à moi, c'est que Job guérit, et finit par être heureux. Autant en ar-


a Voyez t. XIV, p. 113 et 252. Voyez aussi t. X, p. 58; t. XII, p. 215; et t. XIII, p. 91.

b Voltaire écrivait à madame Denis, le 9 septembre 1752 : « Je remets entre les mains de M. le duc de Würtemberg les fonds que j'avais fait venir à Berlin. » Il écrit à madame de Saint-Julien, le 5 décembre 1776 : « J'ai reçu une lettre de M. le duc de Würtemberg, qui me doit cent mille francs, et qui me mande qu'il ne peut me payer un sou qu'au commencement de l'année 1778. »