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429. AU MÊME.

Potsdam, 12 décembre 1770.

Le damné de philosophe contre lequel vous êtes en colère ne se contente pas de raisonner à perte de vue; il se met à rêver, et il veut que je vous envoie ses rêveries. Pour me débarrasser de ses importunités, j'ai été obligé de me conformer à ses volontés. Voici ses fariboles,201-a que je joins à ma lettre. Ne m'accusez pas d'indiscrétion. Si ce fatras vous ennuie, rangez-le dans la catégorie de Barbe-bleue et des Mille et une, etc. Je lui ai conseillé, pour le corriger de son goût pour l'imagination, d'étudier la géométrie transcendante, qui desséchera son cerveau de ce qu'il a de trop poétique, et le rendra le digne confrère de tous nos graves philosophes tudesques et professeurs en us. Peut-être que cette géométrie lui démontrera qu'il a une âme; la plupart de ceux qui le croient n'y ont jamais pensé. Je ne crois pas, comme vous le dites, que Mustapha ni bien d'autres s'en inquiètent. Il n'y a que ceux qui suivent le sens de la sentence grecque : Connais-toi toi-même,201-b qui veulent savoir ce qu'ils sont, et qui, à mesure qu'ils avancent en connaissances, sont obligés d'oublier ce qu'ils avaient cru savoir.

Le grand cordelier de Saint-Pierre me paraît un homme qui sait à quoi s'en tenir; mais il est payé pour ne pas révéler les secrets de l'Église, et je parierais qu'il s'embarrasserait beaucoup plus d'Avignon que de la Jérusalem céleste. Pour moi, je m'avertis d'être discret, et de ne pas importuner un homme auquel il faut se faire conscience de dérober un moment. Ses moments sont si bien employés, que<202> je lui en souhaite beaucoup, et qu'il puisse durer autant que sa statue. Vale.


201-a Facétie à M. de Voltaire. Rêve. Voyez t. XV, p. III, et p. 23-28.

201-b Ces mots étaient inscrits sur la façade du temple de Delphes. Voyez les Entretiens mémorables de Socrate, par Xénophon, liv. IV, chap. 2, §. 24.