512. AU MÊME.

Potsdam, 2 mars 1775.360-a

Le baron de Pöllnitz n'est pas le seul octogénaire qui vive ici, et qui se porte bien : il y a le vieux Le Cointe,360-b dont peut-être vous vous<361> ressouviendrez, qui a dix ans de plus que Pöllnitz; le bon mylord Marischal approche du même âge, et l'on trouve encore de la gaîté et du sel attique dans sa conversation. Vous avez plus de ce feu élémentaire ou céleste que tous ceux que je viens de nommer; c'est ce feu, cet esprit, que les Grecs appelaient anima, qui fait durer notre frêle machine.

Vos derniers ouvrages, dont je vous remercie encore, ne se ressentent point de la décrépitude; tant que votre esprit conservera cette force et cette gaîté, votre corps ne périclitera point.

Vous me parlez de Dialogues polonais qui me sont inconnus; tout ce qu'il y a d'injures dans ces Dialogues sera des Sarmates; le très-fin, des Velches qui les protégent. Je pense sur ces satires comme Épictète :361-a « Si l'on dit du mal de toi et qu'il soit véritable, corrige-toi; si ce sont des mensonges, ris-en. » J'ai appris, avec l'âge, à devenir bon cheval de poste; je fais ma station, et ne m'embarrasse pas des roquets qui aboient en chemin. Je me garde encore davantage de faire imprimer mes billevesées; je ne fais de vers que pour m'amuser. Il faut être ou Boileau, ou Racine, ou Voltaire, pour transmettre ses ouvrages à la postérité; et je n'ai pas leurs talents. Ce qu'on a imprimé de mes balivernes n'aurait jamais paru de mon consentement. Dans le temps où c'était la mode de s'acharner sur moi, on m'a volé ces manuscrits, et on les a fait imprimer le moment même où ils auraient pu me nuire. Il est permis de se délasser et de s'amuser avec la littérature, mais il ne faut pas accabler le public de ses fadaises.

Ce poëme des Confédérés dont vous me parlez, je l'ai fait pour me désennuyer. J'étais alité de la goutte, et c'était pour moi une agréable distraction. Mais dans cet ouvrage il est question de bien des personnes qui vivent encore, et je ne dois ni ne veux choquer personne.

La diète de Pologne tire vers sa fin; on termine actuellement l'af<362>faire des dissidents. L'impératrice de Russie ne vous a point trompé; ils auront pleine satisfaction, et l'Impératrice en aura tout l'honneur. Cette princesse trouvera plus de facilité à rendre les Polonais tolérants que vous et moi à rendre votre parlement juste et humain.

Vous me faites l'énumération des contradictions que vous trouvez dans le caractère de vos compatriotes; je conviens qu'elles y sont. Cependant, pour être équitable, il faut avouer que les mêmes contradictions se rencontrent chez tous les peuples. Chez nos bons Germains, elles ne sont pas si saillantes, parce que leur tempérament est plus flegmatique; mais chez les Français, plus vifs et plus fougueux, ces contradictions sont plus marquées : d'autant plus respectables sont pour eux ces précepteurs du genre humain qui tâchent de tourner ce feu vers la bienveillance, l'humanité, la tolérance et toutes les vertus. Je connais un de ces sages qui, bien loin d'ici, habite, dit-on, Ferney; je ne cesse de lui souhaiter mille bénédictions, et toutes les prospérités dont notre espèce est susceptible. Vale.


360-a Le 1er mars 1775. (Variante des Œuvres posthumes, t. IX, p. 264.)

360-b Thomas Le Cointe, né à Dieppe en Normandie, en 1682, fut nommé pasteur de l'Église française de Potsdam en 1723, et y mourut le 7 décembre 1776, âgé de quatre-vingt-treize ans moins cinq jours.

361-a Le Manuel d'Épictète et les Commentaires de Simplicius, traduits en français par M. Dacier. A Paris, 1715, in-8, tome I, p. 316. Frédéric a un peu changé le passage.