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20. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

8 mars 1764.



Madame ma sœur,

Que Votre Altesse Royale me permette de lui dire qu'elle se moque impitoyablement de moi. Vous m'ordonnez, madame, de plaider une cause qui n'est pas la mienne; vous me faites avocat d'un coup de baguette. Pour moi, dans cette métamorphose, je m'en vais chercher toutes les déclarations russes, pour en faire un résumé le moins mal qu'il m'est possible, et pour obéir à vos ordres, madame, je vous l'envoie; et je vois que V. A. R., semblable au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,a se repent de son ouvrage. Je ne suis avocat, madame, que par vos ordres, et je ne le serai jamais pour vous déplaire, prêt à vous servir et vous vouer mon ministère dans tout ce qui dépend uniquement de moi. S'il s'agissait d'un panégyrique, je sens qu'en parlant de V. A. R. j'aurais une abondante matière, si heureusement préparée, que je n'aurais rien à ajouter, et que, me bornant à rapporter de grands talents et de grandes vertus, je gagnerais par la simple exposition de la vérité un prix académique. Mais que vous dire, madame, d'un pauvre diable que le tourbillon des révolutions, que l'enchaînement des causes secondes emporte, comme le vent chasse le sable et les flots? Vous dire que je ne fais certainement pas un roi de Pologne, mais que je le laisse faire, c'est une vérité dont vous devez être convaincue. Vous assurer qu'on couronnerait encore dix rois des Romains à Francfort, et vingt rois de Pologne à Varsovie, sans que je m'en soucie beaucoup, c'est encore très-vrai, et que la seule chose qui dans tous les couronnements ne doit être indifférente à personne, c'est le maintien de la paix et de la tranquillité de l'Europe. Avec cette paix et une petite part dans votre estime, ma-


a Genèse, chap. VI, v. 6.