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III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE. (24 AVRIL 1763 - 28 DÉCEMBRE 1779.)[Titelblatt]

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1. DE LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 24 avril 1763.



Sire,

Je n'aurais pas retardé si longtemps à témoigner à Votre Majesté ma respectueuse reconnaissance pour la bonté qu'elle a eue de me donner un témoignage de son gracieux souvenir en m'envoyant de son vin, qui ne peut que m'être précieux, me venant de sa main, si je n'avais voulu attendre que ma musique fût copiée, afin de ne pas lui être à charge par deux lettres consécutives. Acceptez donc, Sire, ce témoignage de mon obéissance. Je sais bien qu'un aussi chétif ouvrage ne mérite pas de vous être présenté; mais vous l'avez ordonné, et je me fais une gloire de vous obéir. Ma joie serait parfaite, si vous trouviez quelque morceau qui soit de votre goût, et votre approbation en fera tout le prix. J'ose me flatter en même temps que la vue de cet ouvrage fera souvenir quelquefois V. M. de celle qui a l'honneur d'être le plus respectueusement,



Sire,

de Votre Majesté
la très-humble et très-obéissante servante,
Marie-Antonie.

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2. A LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 29 avril 1763.



Madame,

J'ai reçu avec sensibilité et reconnaissance le beau présent que Votre Altesse Royale a daigné me faire de deux opéras dont elle a fait les paroles et la musique.44-a Ces ouvrages seraient précieux par eux-mêmes, et par leur beauté intrinsèque; ce qui leur ajoute un nouveau prix, c'est la main dont ils me viennent. V. A. R. a tant de grandes qualités, que ce serait une fadeur de la louer pour des talents qui feraient la réputation des autres. Mais je dois vous confesser, madame, que vous faites honneur à la musique, en conservant par vos ouvrages le bon goût prêt à se perdre, et que vous donnez un exemple aux compositeurs, qui tous, pour bien réussir, devraient être poëtes en même temps. Je suis charmé de voir une grande princesse qui cultive les arts, en les protégeant. Ces arts, madame, ajoutent un nouveau lustre à vos vertus; loin de déroger à la dignité, ils la rendent plus aimable, plus humaine et plus respectable. Je conserverai, madame, le bienfait précieux que je tiens de vos mains dans le sanctuaire de ma bibliothèque à musique, et toutes les fois que j'entendrai exécuter de ces airs, je me souviendrai que je le dois à vos bontés.

Mais quel trafic inégal de ma part! Je ne puis vous offrir que des jambons de neige, que j'attends à tout moment. Ils sont dignes, madame, de votre grande gouvernante, mais j'ai honte de vous les présenter. Dans les temps d'idolâtrie, la Grèce vous aurait érigé des temples et des autels, et moi, Visigoth, je m'avise de vous offrir de<45> vils aliments. Daignez m'excuser, madame, avec votre indulgence ordinaire, en faveur de la haute estime et de la considération avec laquelle je suis,



Madame ma sœur,

de Votre Altesse Royale
le très-dévoué frère et serviteur,
Federic.

3. A LA MÊME.

Sans-Souci, 26 juillet 1763.



Madame ma cousine,

Je devrais m'adresser à la gouvernante de Votre Altesse Royale comme à la digne protectrice des jambons, oies et cervelas, pour la charger de vous présenter, madame, ces jambons de neige si longtemps attendus, et qui peut-être ne mériteront pas l'approbation de V. A. R. Je suis bien honteux de cette chétive offrande, tandis que j'ai le cœur touché et les sens enchantés des dons que vous avez daigné me faire. Mais V. A. R. doit s'attendre qu'elle ne trouvera personne capable de troquer contre elle des ouvrages comme ceux que je tiens de ses bontés. Metastasio lui fera des vers, Hasse de la musique; ni l'un ni l'autre ne pourront cependant lui présenter une pièce dont ils aient fait le poëme et la mélodie en même temps. Il vous était réservé, madame, de joindre tant de talents aux grandes vertus qui vous font admirer de vos sujets. Il ne me reste que de vous admirer comme eux, et me faire votre commissionnaire de jambons, pour ne vous pas être tout à fait inutile.

<46>J'apprends avec plaisir que l'insertion de la petite vérole a bien réussi, madame, dans votre famille, et je vous en fais de sincères félicitations. Le parlement de Paris vient de donner un arrêt contre cet usage; tant les anciens préjugés de l'ignorance sont difficiles à détruire, et tant il faut de temps aux hommes pour parvenir à quelque chose de raisonnable! Le duc d'Orléans a cependant fait l'expérience de l'inoculation sur ses enfants, et s'en est bien trouvé; d'un millier de personnes qu'on a inoculées à Berlin, personne n'est mort; et après tant d'exemples, il est bien temps de donner des arrêts absurdes, qui flétrissent les magistrats et les compagnies dont ils émanent!

Trouvez bon, madame, que je vous remercie des assurances de votre souvenir que M. de Goltz46-a m'a données de votre part. Je tâcherai de les mériter surtout par l'admiration et la haute considération avec laquelle je suis, etc.

4. DE LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 5 août 1763.



Sire,

Je ne saurais trouver des termes pour lui témoigner ma respectueuse reconnaissance pour la bonté qu'elle a eue de se ressouvenir des jambons de neige qu'elle a daigné me promettre, et pour la gracieuse lettre dont elle a bien voulu les accompagner. Je n'ai osé en goûter encore, parce que je suis incommodée depuis quelque temps, et obligée à un certain régime qui me le défend; cependant je me fais donc<47> le plaisir de les voir, et ma grande maîtresse, qui en a goûté, les a trouvés excellents, et V. M. sait qu'elle est juge compétent, à ce qui a rapport à la friandise. Ce qu'elle daigne me répéter au sujet de mon opéra me confond, et je sens que je ne dois qu'à sa bonté tous les éloges qu'elle me prodigue à ce sujet. Quant à l'inoculation, c'est à vous, Sire, que je dois le courage que j'ai eu d'y soumettre ma famille. Ce sont vos discours qui m'y ont enhardie, et qui ont engagé le Prince électoral à le permettre. Ainsi je vous dois la conservation de mes enfants, et la Saxe vous devra des milliers d'enfants dont les parents suivent mon exemple. Je suis étonnée, comme V. M., que des docteurs aussi éclairés que ceux de la Sorbonne aient été assez esclaves des anciennes maximes pour défendre un usage aussi salutaire. Mes docteurs, et surtout les prêtres d'ici, n'ont pas voulu le permettre non plus; mais depuis que mon exemple les autorise en quelque façon, on se passe de leur permission, et presque toute la noblesse d'ici a suivi mon exemple.

Mais après avoir parlé d'un objet qui regarde le bien de l'État, oserais-je risquer une question sur un objet qui regarde la tranquillité publique? V. M. sait que les Russes sont entrés en Pologne. Est-ce pour passer ou pour soutenir les Czartoryski qu'ils y sont? Elle a daigné me promettre qu'elle nous avertira, si elle apprend quelques projets relatifs à la succession.47-a Oserais-je l'en faire ressouvenir? Je me flatte au moins que si V. M. ne peut contribuer à éteindre le feu qui s'allume, elle n'en sera pas de moitié pour nous accabler. Je compte trop sur ses assurances de bonté pour ne pas être tranquille à ce sujet; mais je la conjure de me dire ce qu'il y a à craindre, et de m'aider de ses conseils. Je mets toute ma confiance en elle, et lui promets que ce qu'elle daignera m'écrire ne sera su que de moi. Je la supplie de même de me garder le secret sur ce que je lui écris. Si<48> elle daigne me répondre, elle n'a qu'à charger son ministre48-a de me remettre sa lettre sans que cela donne de l'ombrage. Il n'a qu'à m'avertir qu'il en a une, et je lui indiquerai les moyens de me la donner. Car, comme actuellement je n'ai plus nulle part dans ces affaires, je dois être extrêmement circonspecte dans mes démarches, pour ne pas donner de la jalousie. Je la supplie de me pardonner la franchise avec laquelle j'ose lui écrire, et d'être persuadée du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

5. A LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 10 août 1763.



Madame,

On peut certainement, sans flatter Votre Altesse Royale, rendre justice à ses rares talents. Vos productions, madame, que vous avez daigné me donner, m'ont autorisé à vous dire avec la plus grande simplicité l'effet qu'elles ont fait sur moi. A moins d'être sans âme, sourd et aveugle, il faut aimer le génie qui réunit de quoi faire la réputation de deux grands artistes. Mais je m'arrête en si beau chemin, de crainte de choquer votre délicatesse et l'extrême retenue que V. A. R. exige de ceux qui ont le bonheur de la connaître. Je me trouve, comme le barbier de Midas, contraint de confier mon secret aux roseaux, et ceux de ces environs, pour peu qu'ils soient animés par Minerve, diront incessamment : La princesse électorale de Saxe mérite l'admiration de l'univers.

<49>Je remercie la protectrice des jambons de ce qu'elle veut bien approuver ceux de neige, en faisant des vœux que la santé de V. A. R. se rétablisse bientôt entièrement.

Vous voulez, madame, que je m'explique sur une matière extrêmement délicate. J'aimerais autant commenter la Somme de saint Thomas que de parler politique, parce que je vois que la plupart de ceux qui s'en mêlent n'y entendent goutte. Daignez, madame, me compter pour un de ces politiques Quinze-Vingts, et pour un aveugle très-aveugle sur le fait des contingents futurs. Ce que je sais de science certaine est que les procédés de la cour de Pologne dans l'affaire de Courlande49-a ont extrêmement aigri l'impératrice de Russie contre le Roi; qu'on accuse ce prince de machiner à Constantinople contre la Russie, et à ne pas observer les engagements qu'il a pris avec les Russes lors de son avénement au trône. Je sais que la Russie protége beaucoup les Czartoryski, qu'elle considère comme ses fidèles partisans; qu'elle veut les soutenir dans l'affaire des tribunaux, source de divisions avec les Radziwill, et que c'est pour soutenir le parti des Czartoryski que ses troupes sont entrées en Pologne. Voilà des faits certains. Tout ce que je pourrais dire de plus se réduirait à de vaines conjectures et à des propos vagues. Cependant V. A. R. est assez éclairée pour juger, par le peu que je viens de lui dire, du tort considérable que la conduite du Roi son beau-père lui fait en tout ce qui s'est passé en Courlande. Pour l'avenir, il est interdit aux hommes. Si je savais exalter mon âme49-b ou prophétiser, je voudrais, primo, ne point être prophète de malheur; je ne voudrais point me cacher avec Jonas derrière un arbre pour voir la ruine de Ninive,49-c mais annoncer à tous ceux qui m'interrogeraient un avenir agréable, et ce qui pourrait leur faire le plus de plaisir. Mais, à moins de ces conditions,<50> je renonce à toute divination, à toute prophétie, à toute charlatanerie politique et mystique, et m'en tiens à des vérités évidentes, comme la haute considération et les sentiments d'estime et d'admiration avec lesquels je suis, etc.

6. DE LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 28 août 1763.



Sire,

Je demande mille pardons à Votre Majesté de n'avoir pas répondu sur-le-champ à sa chère lettre. Je me flatte que son envoyé lui en aura fait mes excuses. Quoique nous n'ayons pas des occupations bien sérieuses, nos journées sont si remplies par différents exercices et spectacles, qu'on n'a presque pas un moment à soi, ce qui est plus fatigant qu'amusant. V. M. saura que nous avons représenté la Thalestris mercredi passé. Si j'eusse osé former un désir, c'eût été de l'avoir pour spectateur, comptant toutefois sur son indulgence, dont nous aurions bien eu besoin.

Je lui rends mille grâces de la bonté avec laquelle elle a daigné répondre aux questions que j'eus pris la liberté de lui faire. Il est certain qu'on ne saurait se promettre un avenir heureux dans la situation où sont les choses; et il est triste de devoir prévoir des malheurs sans oser rien faire pour les détourner. Mais, quoi qu il arrive, je ne me croirai jamais malheureuse, tant que j'oserai me flatter de ne devoir pas craindre de compter V. M. au nombre de nos ennemis; et c'est ce dont je me flatte sûrement, surtout pour moi-même, puisque je ne ferai jamais rien qui puisse me priver de l'honneur de ses<51> bonnes grâces, dont elle a daigné me donner de si tendres assurances, et que je la prie de me continuer, ayant l'honneur d'être, etc.

7. A LA PRINCESSE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 5 septembre 1763.



Madame ma sœur,

Le souvenir de Votre Altesse Royale m'est d'autant plus flatteur, que je regrette infiniment de n'avoir pas été spectateur et auditeur des belles choses que j'ai admirées sans en voir la représentation. Je souhaiterais de pouvoir lui mander d'ici des choses aussi agréables; mais, madame, je suis obligé de vous donner un avis qui pourra être utile, si vous trouvez moyen de faire qu'on le suive. On ouvre mes lettres en Saxe; ceci m'oblige d'envoyer cette lettre par un homme affidé, et, pour qu'il ne donne aucun soupçon, je l'ai chargé de fruits de mon jardin. Vous aurez la bonté de dire que vous m'en aviez demandé à Moritzbourg, lorsque je fus assez heureux de vous y voir. Voici de quoi il s'agit.

Les esprits s'aigrissent à Pétersbourg de l'opiniâtreté qu'on témoigne chez vous à ne pas vouloir reconnaître le duc Biron. Je vous conseille de porter les puissants à cette condescendance, car on s'en trouvera mal, si l'on s'obstine à se roidir. On commence à dire qu'il y a plus d'un million de sujets russes réfugiés en Pologne, que, selon je ne sais quel cartel, cette république devrait rendre. On a donné des ordres à des détachements d'entrer dans ces lieux, et de les ramener de force. En un mot, vous perdrez vos affaires à jamais, si vous ne trouvez pas moyen de faire changer de conduite celui dont on se plaint.

<52>Prenez, madame, ce que je vous dis comme une marque de l'estime et de la considération que j'ai pour vous, et du désir que j'ai de vous obliger; et soyez persuadée que les sentiments que vous inspirez à tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître ne s'effaceront point de mon cœur, étant, etc.

8. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 5 octobre 1763.



Sire,

Votre Majesté m'a donné tant d'assurances de ses bontés et de son amitié, que je viens l'informer de sa promesse. Elle nous a assuré, de plus, qu'elle contribuerait avec plaisir à nous procurer la Pologne. Voici le moment d'accomplir sa promesse. Le Roi est mort;52-a avec lui ces griefs de la Russie doivent être éteints, d'autant plus que nous nous prêterons volontiers à tout ce qu'on pourra exiger de nous pour nous réconcilier avec cette puissance. Vous pouvez tout faire, si vous le voulez; vous pouvez contribuer à cette réconciliation. Vous pouvez nous la rendre favorable. Rien ne peut vous arrêter à me donner cette preuve des sentiments dont vous m'avez flattée jusqu'ici. La Russie ne pourra désapprouver les démarches que vous daignerez faire vis-à-vis d'elle comme médiateur, et nos vues sur la Pologne ne doivent plus être retardées d'éclater, parce que les égards que nous avions pour feu le Roi ne subsistent plus. Nous ferons en droiture les démarches convenables. Je me borne à prier V. M. de les appuyer. Elle le peut avec succès, si elle daigne seulement le vouloir. Je mets<53> ma confiance en elle, et j'espère en même temps qu'elle ne doutera pas de la reconnaissance la plus vive avec laquelle je lui serai attachée tant que je vivrai. J'ai l'honneur d'être, Sire, etc.

9. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 8 octobre 1763.



Madame ma sœur,

Je commence par faire mes condoléances et mes félicitations à Votre Altesse Électorale de la mort du Roi son beau-père, et de son avénenement à l'électorat. V. A. É. se ressouviendra de ce que je lui ai écrit, il n'y a pas longtemps, sur les affaires de Pologne; je crains fort, madame, que la Russie ne vous soit plus contraire que vous ne le pensez. M. de Woronzow, qui vient d'arriver ici,53-a m'a tenu aujourd'hui de certains propos qui me font mal augurer de cette affaire. Si vous ne désapprouvez pas que je vous parle franchement, il me semble qu'il vous conviendrait d'envoyer quelqu'un à cette cour pour notifier la mort du feu roi, et vous apprendriez par ce ministre à quoi vous pouvez vous attendre de l'Impératrice. Il me semble, madame, que ce serait agir avec précipitation que de vouloir vous engager dans une entreprise qui me paraît absolument hasardée, sans l'aveu de cette puissance. Pour moi, madame, je n'y ai pas l'ascendant que vous supposez; j'agis avec tous les ménagements avec une cour qui s'est séparée de mes ennemis lorsque toute l'Europe voulait m'écraser; mais je suis bien éloigné de pouvoir disposer de la façon<54> de penser de l'Impératrice. Il en est ainsi des démêlés touchant le duc de Courlande; l'on ne peut se charger d'une médiation que de l'aveu des deux partis. Je crois ne me pas tromper en supposant que la cour de Russie ne veut pas terminer cette affaire par une médiation étrangère. Ce qui m'est revenu sur cette affaire, et qui cependant n'est fondé que sur des nouvelles vagues, est que l'Impératrice pourrait se résoudre à acheter de Brühl la principauté de Zips pour la donner en dédommagement au prince Charles;54-a mais cela entraînerait une négociation avec la cour de Vienne, ce qui rendrait cette affaire plus contentieuse. Je vous conjure, madame, et je vous le répète, de ne vous précipiter en rien, ou j'appréhende que vous ne replongiez l'Europe dans les troubles dont à peine elle vient de sortir. Pour moi, j'ai trouvé depuis la paix tant d'ouvrage dans l'intérieur de mes États, que je n'ai, je vous assure, pas eu le temps, madame, de penser à l'étranger. Je me borne à faire mille vœux pour la prospérité de V. A. É., en l'assurant de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

10. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 14 octobre 1763.



Sire,

J'ai reçu avec la plus parfaite reconnaissance les témoignages de bonté et de confiance que V. M. a bien voulu me donner par sa lettre du 8. La malheureuse prévention de la Russie contre nous, que V. M. paraît craindre, m'affligerait vivement, si je ne me flattais que, ne pouvant être personnelle, nous pourrons parvenir à la détruire<55> d'autant plus aisément, que nous sommes prêts à nous désister de tout ce qui a donné lieu aux brouilleries de cette cour avec feu le Roi. Nous avons non seulement envoyé sur-le-champ un courrier en Russie pour notifier la mort de feu le Roi, mais nous avons en même temps demandé les bons offices de l'Impératrice pour lui succéder, et avons donné à connaître que nous nous prêterons à ce sujet à tout ce qui peut lui être agréable. Nous comptons, de plus, y envoyer dans peu de jours un ministre avec des instructions plus amples, pour rechercher l'appui de cette cour, par laquelle nous désirons préférablement de réussir, si nous avons du reste fait les démarches pour faire connaître aux Polonais notre désir d'être élus. Nous les avons fait connaître à tous également, sans prétendre faire ni parti ni cabale. Nous ne voulons la couronne que par les bons offices des cours qui voudront bien s'intéresser pour nous, et du libre choix de la nation, et ne pensons pas à l'obtenir à la pointe de l'épée. Notre propre situation, l'exemple d'une aussi longue et aussi funeste guerre pour notre patrie, est un sûr garant de l'éloignement que nous avons d'être une occasion d'en rallumer le flambeau. Par conséquent je me flatte que V. M. ne trouvera pas les démarches que nous avons faites hasardées. Quant aux démêlés de l'impératrice de Russie avec le duc de Courlande, elle peut compter que nous ne nous en mêlerons point, et qu'en cas que nous réussissions, par l'assistance de la Russie, à obtenir la couronne, nous nous prêterions à tout pour faire, d'accord avec elle, un établissement au Duc, qui lui fasse oublier sa Courlande.

Voilà, en général, des sentiments que je crois que V. M. pourrait bien faire passer en Russie sans se compromettre, aussi bien que notre bonne volonté en faveur de tous ceux que l'Impératrice protége. Si elle a pour moi les bontés dont elle me flatte, elle est toujours à même de me le prouver en cette occasion. Malgré ce qu'elle veut bien me dire, je compte sur ces mêmes bontés. Me trompe<56>rais-je? Non, Sire; vous n'êtes pas capable de changer de sentiments envers celle qui vous sera le plus sincèrement attachée tout le temps de sa vie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

11. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 22 octobre 1763.



Madame ma sœur,

J'ai été extrêmement flatté par la lettre que Votre Altesse Électorale a eu la bonté de m'écrire. Il ne se peut rien de mieux, madame, que votre façon de penser; le tour que V. A. É. se propose de donner aux affaires de Pologne est, ce me semble, le seul dont elles soient susceptibles. En négociant, madame, vous ne risquez rien; et, si vous ne réussissez pas par cette voie, je vous avoue franchement que je n'en vois point d'autre.

Permettez-moi, madame, que je vous fasse mon compliment sincère sur la manière dont vous illustrez les commencements de votre administration en Saxe; il était temps que les souverains de ce pays pensassent au bonheur de leurs peuples, et la nature devait aux Saxons un prince comme l'Électeur, et une princesse de votre rare mérite. Le soir, madame, en entendant chanter les airs de vos opéras, je me dis en moi-même : Cette femme rare fait non seulement le plaisir de ceux qui l'écoutent, mais encore le bonheur de ceux qu'elle gouverne. Continuez, madame, dans ce beau chemin que vous vous êtes ouvert vous-même; je suis un enthousiaste du bien public, et je vous avoue que mon cœur s'épanouit quand je vois de belles âmes qui aiment le bien, et qui le font si noblement. Enfin le<57> monde sera convaincu que les talents ne sont jamais nuisibles, et que ce n'est qu'aux esprits éclairés à faire des actions vraiment dignes de louange.

Je ne finirais pas, madame, si je vous disais tout ce que je pense sur ce sujet; j'en ai l'esprit rempli. Mais vous avez des affaires, et je ne dois pas vous distraire dans l'arrangement des bonnes choses que vous méditez. V. A. É. peut toutefois compter qu'elle a un admirateur ici, auquel elle donnera sans doute encore plus d'une occasion d'applaudir, et qui est avec tous les sentiments de la plus haute estime, etc.

12. A LA MÊME.

Potsdam, 3 novembre 1763.



Madame ma sœur,

Dans ce moment, je viens de recevoir une lettre de l'impératrice de Russie, dont le contenu ne me paraît guère favorable, madame, à vos espérances. Elle exige que j'instruise mon ministre en Pologne pour qu'il agisse en tout de concert avec le comte de Kaiserling; et elle y ajoute ces propres termes : « J'attends de l'amitié de V. M. qu'elle ne permettra ni le passage par son pays, ni l'entrée en Pologne aux troupes saxonnes, qui doivent y être regardées actuellement comme absolument étrangères. » Si vos lettres, madame, ne font pas changer de sentiment à l'Impératrice, je ne vois pas par quelle voie l'Électeur pourra parvenir au trône de Pologne, et par conséquent, que j'aie de la déférence pour les désirs de l'Impératrice, ou non, vous n'en deviendrez pas plus reine pour cela; et je pourrais me commettre contre une puissance que je dois ménager. Je suis persuadé,<58> madame, que V. A. É. entre dans tout mon embarras, et que, à moins qu'elle ne fasse prendre d'autres sentiments à l'Impératrice, elle n'exigera pas de moi que je me brouille infructueusement avec un voisin qui mérite de moi les plus grands égards.

Tout ceci est une suite de la conduite que le comte Brühl a fait tenir au défunt roi de Pologne relativement aux intérêts du prince Charles, et V. A. É. se souviendra que je lui ai souvent représenté le préjudice qui lui en reviendrait.

Je souhaite, madame, qu'il se présente d'autres occasions où je puisse prouver à V. A. É. la haute estime et considération avec laquelle je suis, etc.

13. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 11 novembre 1763.



Sire,

La lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, en date du 3, ne me rebute point encore. J'aime à me flatter de votre amitié, Sire, et je ne renoncerai pas facilement à l'espérance que vous m'en donnerez une marque réelle dans une affaire qui m'intéresse si fort. Personne n'a plus d'ascendant que V. M. sur l'esprit de l'impératrice de Russie; servez-vous-en, Sire, pour la déterminer en notre faveur. Nous vous aurons la plus grande obligation. Je conviens de bonne foi que vous avez raison de ménager cette princesse, et même de cultiver son amitié; mais pourquoi nous serait-elle si absolument contraire? Elle ne peut ignorer que ni mon époux, ni moi, n'avons pas eu la moindre part aux conseils qui peuvent avoir été donnés au feu roi. Qu'a-t-elle à craindre de nous? Si l'affaire de la Courlande lui<59> tient au cœur, il y aura moyen de la terminer d'une manière convenable. L'Impératrice vous demande de ne point accorder le passage aux troupes saxonnes. Mon époux songe si peu à en envoyer en Pologne, qu'il a déjà donné ordre à celles qui sont dans ce royaume de revenir en Saxe. Il ne veut tenir la couronne que des libres suffrages de la nation, et si l'impératrice de Russie refuse absolument de l'aider de ses bons offices, il se réduira à lui demander au moins de ne lui être pas contraire. Ne me refusez pas, Sire, de faire une tentative pour cet effet; je me persuade qu'elle réussira. Vous avez de si bonnes raisons à alléguer! Et vous saurez bien les faire valoir. Ma reconnaissance égalera l'importance du service, et les sentiments d'admiration et d'attachement avec lesquels je suis, etc.

14. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 16 novembre 1763.



Madame ma sœur,

J'ai eu la satisfaction de recevoir deux lettres de Votre Altesse Royale et Électorale. Pour la première, madame, qui regarde les bouffons, je vous répondrai sans peine. Quoique leur jeu me paraisse excessivement outré, je les garderai, madame, jusqu'à ce qu'ils trouvent à se placer ailleurs. Pour la seconde lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire, la matière est délicate, et le sujet embarrassant. Si j'avais, madame, des couronnes à donner, je placerais la première sur votre tête, comme très-digne de la porter. Mais, madame, je suis bien loin d'être dans cette position-là. Je sors d'une guerre affreuse, que mes ennemis m'ont faite avec un acharnement qui a peu d'exemples; je tâche de cultiver l'amitié de tous mes voisins, et de ne me brouiller<60> avec personne. Au sujet des affaires de Pologne, une impératrice que je dois ménager, et à laquelle j'ai de grandes obligations, exige de moi d'entrer dans ses mesures; vous, madame, que je voudrais complaire, si je le pouvais, vous voudriez, madame, que je fasse changer de sentiments à cette impératrice. Daignez, de grâce, entrer dans mon embarras. V. A. É. apprendra par le sieur de Sacken, lorsqu'il sera arrivé à Pétersbourg, quels sont les sentiments de l'impératrice de Russie. Mais, selon tout ce que j'apprends de ce pays-là, il me paraît que les résolutions sont toutes prises, et que même l'Impératrice est résolue à soutenir le parti de ses partisans en Pologne avec les forces qu'elle a toutes prêtes sur les frontières. Pour moi, madame, je voudrais, si cela était possible, ne me point engager dans toute cette affaire, qui jusqu'à présent n'est pas compliquée, mais qui d'un jour à l'autre peut le devenir, par la part trop vive que des voisins de la Pologne pourront y prendre; prêt à donner d'ailleurs, dans toutes les occasions, des marques à V. A. É. de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

15. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 26 novembre 1763.

Je réponds par le premier courrier à la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le 16. Autant je suis flattée de l'estime et de l'amitié que V. M. continue à me témoigner, autant suis-je frappée de ce qu'elle me dit de l'impératrice de Russie. Pourquoi cette princesse serait-elle si fortement déclarée contre nous? Nous n'avons point mérité sa haine. Nous recherchons au contraire son amitié.<61> Mais si elle ne veut point nous aider, elle déclare qu'elle veut maintenir la liberté des Polonais dans le choix de leur roi. Vous avez fait, Sire, la même déclaration. Mon époux ne veut tenir la couronne que des libres suffrages de la république. Il ne demande à ses amis que des bons offices, et à ceux qui ne voudront pas le favoriser rien autre qu'une chose très-juste, d'abandonner à l'indépendance de la nation polonaise une affaire qui lui est purement domestique. Jamais il ne sera volontairement cause que cette affaire devienne compliquée. Soyez-en certain, Sire; et, comme V. M. approuve sans doute les déclarations de l'impératrice de Russie en faveur de la liberté polonaise, assurez-la que mon époux ne songera jamais à y donner atteinte, que nous et nos amis, nous demandons uniquement que cette liberté soit respectée, et que nous ne croirons jamais d'offenser personne en nous prévalant de ce qu'elle pourra nous offrir. Nous vous aurons une vraie obligation de ce service, qui ne peut vous compromettre. Au reste, l'impératrice de Russie, dans la vue de maintenir la liberté de la Pologne dans son entier, ayant demandé à V. M. de ne point permettre le passage aux troupes saxonnes qui voudraient entrer en Pologne, il est à croire que, par le même principe, cette princesse n'y voudra pas non plus faire entrer les siennes. Je suis avec le plus respectueux attachement, etc.

16. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 2 décembre 1763.



Madame ma sœur,

J'ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale avec une satisfaction infinie. Mais, madame, vous voulez que je sois l'avocat de l'impéra<62>trice de Russie, et que je plaide sa cause. V. A. É. sait trop bien que chacun ne peut répondre que de lui. Il semble qu'on est décidé en Russie sur l'élection d'un Piaste; cela me paraît clair. Vous verrez vous-même, madame, par le rapport de votre envoyé, quelle est la façon de penser de l'impératrice de Russie. Tout ce que je sais par rapport aux constitutions de ce royaume est que les étrangers n'ont aucun droit de se mêler de l'élection de ses rois, hormis ceux qui ont garanti les constitutions, et qui peuvent être appelés par un parti qui s'appuie sur ses lois. Pour moi, madame, je ne suis pas de ce nombre. Je n'ai rien garanti à la Pologne; mais je vous confesse naturellement que je ne voudrais pas, à l'occasion de ce qui peut y arriver, me brouiller avec l'impératrice de Russie. Les motifs qui font agir cette princesse se découvriront peut-être bientôt, et mes vœux se bornent, madame, à ce que cette élection ne trouble pas le repos de l'Europe. V. A. R. sait que les causes des grands princes ne se plaident pas, comme celles des particuliers, à des tribunaux civils. La jurisprudence des souverains est ordinairement le droit du plus fort, et le plus faible, s'il est prudent, ne doit pas se commettre à une lutte où il doit avoir le dessous. D'ailleurs, madame, si vous ne trouvez pas mauvais que je vous parle tout franchement, ne croyez-vous pas que l'Impératrice ait un fort parti en Pologne? Ne croyez-vous pas que ce parti, prêt à être soutenu par une armée qui est sur les frontières, n'ait la supériorité? Vous connaissez le génie des Polonais, fiers dans la sécurité, et lâches dans le danger; comment pouvez-vous donc espérer, madame, que cette nation donne sa voix à l'Électeur votre époux, dès qu'elle verra que cela est contraire aux intentions de l'Impératrice? Et, supposé que vous y eussiez un parti faible, qui le soutiendra? A peine la guerre est-elle finie, à peine les souverains peuvent-ils penser à l'intérieur de leurs États, où ils doivent leurs principaux soins; qui voudra donc se mêler des affaires de la Pologne? Non, madame, tout ceci me ramène à ce que j'ai eu l'honneur de<63> vous écrire si souvent : ou il faut gagner l'esprit de l'impératrice de Russie, ou il faut renoncer pour cette fois à vos projets. Et pour le premier, je m'explique peut-être avec trop de sincérité, mais je ne crois pas, madame, qu'il vous sera possible de faire changer de sentiment à cette princesse. Je ne saurais vous en dire davantage, mais vous me comprendrez avec le temps. V. A. R. trouvera alors elle-même que je lui ai dit la vérité. Je voudrais, madame, vous entretenir sur des sujets plus agréables; mais une princesse aussi éclairée que V. A. R. exige qu'on lui parle avec franchise. J'ai l'honneur d'être avec la plus haute estime, madame, etc.

17. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 23 janvier 1764.



Sire,

Je me disposais à répondre à Votre Majesté, lorsque j'ai été accablée du plus grand malheur qui pouvait m'arriver.63-a L'amitié de mes beaux-frères, et la confiance particulière que me témoigne le Prince administrateur, sont bien propres à adoucir ma juste douleur. Trouvez bon, Sire, que, après avoir un peu recueilli mes esprits, je reprenne notre correspondance. Me serais-je assez mal expliquée dans ma dernière lettre pour faire entendre à V. M. que je lui demandais de se rendre l'avocat de l'impératrice de Russie? Je voulais, Sire, que vous fussiez le nôtre auprès de cette princesse. Mais je vois que vous déclinez cet office. Ne pourriez-vous pas au moins proposer à l'Impératrice d'abandonner aux Polonais seuls le soin de se choisir<64> un roi, sans trop insister sur les conseils qu'elle a trouvé bon de leur donner? V. M. dit très-bien que les étrangers n'ont aucun droit de se mêler de cette élection. Elle excepte, il est vrai, ceux qui ont garanti les constitutions du royaume; mais je ne connais aucune garantie de cette nature, bien que la maison de Saxe ait régné plus de soixante ans en Pologne. Quoi qu'il en soit, comme cette maison est très-résolue de ne pas tenter même de donner la moindre atteinte aux lois de la Pologne, comme elle veut tout attendre des libres suffrages de la nation, elle ne donnera point sujet à l'impératrice de Russie de se servir de ses forces; et cette princesse est trop magnanime pour user du droit du plus fort. Je sais bien, Sire, que les grands princes ne plaident pas leurs causes devant des tribunaux; mais ceux qui aiment la véritable gloire respectent le public et la postérité. Les princes mes beaux-frères ne craignent pas de se compromettre ici dans une lutte dangereuse. Si la nation polonaise appelle l'un d'eux au trône, qui pourra le blâmer de se rendre à ses vœux dans ce cas? J'ose espérer encore que V. M., assurée de trouver pour elle-même dans ce prince tous les sentiments d'un bon voisin, voudra bien les garantir de sa part à l'impératrice de Russie. Il m'est impossible de deviner pourquoi cette souveraine ne pourrait pas revêtir à notre égard des sentiments favorables; et, lorsque V. M. trouvera bon de m'expliquer ce mystère, je lui en aurai beaucoup d'obligation. Je vous dirai, Sire, avec effusion de cœur que les vertus du Prince administrateur, et ses procédés envers moi, m'attachent tendrement à lui, et que je m'estimerais heureuse, si je pouvais lui procurer l'appui de V. M. Je me repose sur les assurances d'amitié qu'elle a bien voulu me réitérer si souvent, et, de mon côté, je lui prouverai la constance du parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

<65>

18. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 29 janvier 1764.



Madame ma cousine,

J'aurais déjà fait mes condoléances à Votre Altesse Royale, si je n'avais craint de toucher une matière qui devait lui être triste, et dont il vaut mieux écarter que rappeler le souvenir. Le prince Xavier vous a rendu, madame, la justice que tout le monde vous doit, et je l'aurais trouvé fort à plaindre, si, dans les affaires dont il est chargé, il n'eût voulu s'éclairer de vos lumières. V. A. R. exige de moi que je plaide la cause de l'impératrice de Russie; me voilà donc avocat par votre ordre. Je vous épargnerai cependant, madame, toute la diffusion d'un plaidoyer, et je ne vous en rapporterai que la substance.

Je commence mon exorde par l'éloge des princes qui remplissent exactement leurs traités, et surtout leurs garanties. J'ajoute à cela que personne n'en donne un plus grand exemple que l'impératrice de Russie, qui, ayant garanti les constitutions fondamentales de la république de Pologne, s'emploie, en voisine officieuse, à les maintenir dans un moment critique où elles pourraient être ébranlées. C'est là le lieu à m'étendre longuement sur les priviléges des États électifs, privilége qui donne aux citoyens le droit d'élire leurs souverains, mais privilége difficile à maintenir (pardon) contre ceux qui tâchent de rendre cet État électif héréditaire. Alors j'ajoute des exemples; je dirai, par exemple : Considérez, madame, ce qu'est devenu ce droit d'élection en Germanie. Vous voyez que, après que les états de l'Empire ont eu l'imprudence de choisir quelques empereurs de suite dans la maison d'Autriche, l'État et cette dignité y passe, depuis, de père en fils, l'élection devient une cérémonie vaine, d'un droit et d'un privilége qu'elle était autrefois, qu'on exerçait avec liberté. Depuis les Othon, plus d'empereurs de la maison de Saxe. Depuis l'Oiseleur65-a et les der<66>niers Henri, plus d'empereurs de la maison de Souabe. Un sort pareil menaçait la Pologne. Voilà ce que dit l'Impératrice. Voilà deux princes de Saxe qui se sont remis cette couronne. Si elle passe au troisième, l'élection ne devient qu'une cérémonie superflue, et l'hérédité s'établit. Polonais, je vous ouvre les yeux, lorsque des objets séduisants allaient les éblouir et les fasciner. Est-ce que l'ancienne, la noble nation des Sarmates ne fournit plus de rejetons dignes d'occuper ce trône que les Sobieski ont rempli avec tant de splendeur? Faudra-t-il que l'Europe dise que dans tout votre vaste empire il ne se trouve aucun citoyen capable d'être placé à la tête de votre nation, et que votre indigence et la stérilité de mérite et de grandes qualités chez vos concitoyens vous oblige d'avoir recours à des vertus étrangères? Les princes de Saxe vous ont gouvernés; je veux que vous soyez contents de leur gouvernement : mais souvenez-vous qu'à Sparte, qu'à Athènes, le ban de l'ostracisme était établi pour écarter des mérites trop éminents de ces républiques, parce que ces peuples étaient plus attachés à leur liberté qu'à l'espèce de lustre que répandait sur leur nation la gloire des grands hommes qu'elle portait. Voilà comme agit, comme parle cette impératrice, qui n'a rien tant à cœur que le maintien de votre liberté, de vos constitutions, et de votre tranquillité.

Vous êtes obéie, madame, j'ai fait mon plaidoyer; du moins n'est-ce qu'un abrégé des déclarations de la cour de Pétersbourg. Après cela, madame, je vous avoue que je vois moins jour que jamais aux desseins que le prince Xavier peut former. S'il s'agit de gagner des voix à force d'argent, il est certain que la lutte entre l'impératrice de Russie et lui est tout à fait inégale. S'il s'agit de guerroyer, qu'opposera-t-il à quatre-vingt mille Russes postés sur la frontière de Pologne? S'il s'agit de plaider, quel tribunal décidera de cette question? Pour moi, madame, sorti d'une guerre vive et dure, il m'est impossible de m'exposer à de nouveaux hasards pour une cause qui m'est tout à fait étrangère. L'impératrice de Russie ne se désistera pas de<67> l'élection d'un Piaste; il me conviendrait d'autant moins de m'y opposer, que cette princesse m'a offert son alliance,67-a que je me trouve sans alliés, et que, pour la sûreté des pays dont le gouvernement m'est confié, il ne me convient pas de rester plus longtemps isolé, pendant que toutes les autres puissances resserrent leurs liaisons, ou en contractent de nouvelles. Dans une situation pareille, V. A. É. jugera avec son équité ordinaire que je me trouve hors d'état de pouvoir entrer dans des mesures contraires à celles de la Russie. Je vous demande pardon, madame, du plaidoyer et de l'impertinence de l'avocat, et j'espère de l'obtenir en considération de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

19. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 2 mars 1764.



Sire,

Votre Majesté n'aura pas été étonnée de mon silence; sa dernière lettre ne me laissait rien à répliquer. J'ai compris enfin, Sire, de quelle manière vous entendiez plaider la cause de l'impératrice de Russie, et j'ai senti qu'à tous égards vous lui donneriez la préférence. Mais enfin je n'aurai peut-être pas toujours auprès de vous une rivale aussi dangereuse, et je ne veux pas vous laisser ignorer que, toute pique de préférence à part, si jamais V. M. veut bien devenir aussi mon avocat en quelque autre occasion, elle trouvera en moi tous les sentiments de la reconnaissance, joints à la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

<68>

20. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

8 mars 1764.



Madame ma sœur,

Que Votre Altesse Royale me permette de lui dire qu'elle se moque impitoyablement de moi. Vous m'ordonnez, madame, de plaider une cause qui n'est pas la mienne; vous me faites avocat d'un coup de baguette. Pour moi, dans cette métamorphose, je m'en vais chercher toutes les déclarations russes, pour en faire un résumé le moins mal qu'il m'est possible, et pour obéir à vos ordres, madame, je vous l'envoie; et je vois que V. A. R., semblable au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,68-a se repent de son ouvrage. Je ne suis avocat, madame, que par vos ordres, et je ne le serai jamais pour vous déplaire, prêt à vous servir et vous vouer mon ministère dans tout ce qui dépend uniquement de moi. S'il s'agissait d'un panégyrique, je sens qu'en parlant de V. A. R. j'aurais une abondante matière, si heureusement préparée, que je n'aurais rien à ajouter, et que, me bornant à rapporter de grands talents et de grandes vertus, je gagnerais par la simple exposition de la vérité un prix académique. Mais que vous dire, madame, d'un pauvre diable que le tourbillon des révolutions, que l'enchaînement des causes secondes emporte, comme le vent chasse le sable et les flots? Vous dire que je ne fais certainement pas un roi de Pologne, mais que je le laisse faire, c'est une vérité dont vous devez être convaincue. Vous assurer qu'on couronnerait encore dix rois des Romains à Francfort, et vingt rois de Pologne à Varsovie, sans que je m'en soucie beaucoup, c'est encore très-vrai, et que la seule chose qui dans tous les couronnements ne doit être indifférente à personne, c'est le maintien de la paix et de la tranquillité de l'Europe. Avec cette paix et une petite part dans votre estime, ma<69>dame, je me croirais le plus heureux des mortels. Daignez l'accorder, madame, à l'avocat malgré lui, à celui que vous métamorphosez en tout ce qu'il vous plaît, et qui est également, sous quelque travestissement qu'il se trouve, votre admirateur. Daignez recevoir avec bonté l'aveu de ces sentiments et mon hommage, étant, madame, etc.

21. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 20 avril 1764.



Sire,

Votre Majesté ne me croit certainement pas assez téméraire pour entrer en lice avec elle. Vous auriez, Sire, à tous égards trop d'avantage, et je ne sais si vous m'épargneriez beaucoup. Déjà vos comparaisons m'alarment. Il faudrait être fée, en effet, pour lutter contre un puissant génie. Si j'avais la merveilleuse baguette, je ne ferais point d'un vaillant chevalier un subtil avocat; mes métamorphoses seraient mieux entendues, et je serais sûre de ne point me repentir de mon ouvrage. Mais une fée plus puissante que moi s'est saisie de la baguette. Que me reste-t-il à faire? Vous rendre louange pour louange? Les miennes, Sire, mériteraient moins que les vôtres un prix académique, et puis c'est un tribut qui flatterait peu V. M.; elle y est trop accoutumée. Je ne puis cependant m'empêcher de vous laisser voir, Sire, toute mon admiration et ma joie au sujet de l'amour que vous témoignez pour la paix et pour la tranquillité de l'Europe. Persistez, Sire, dans un goût si heureux pour l'humanité. Délassez-vous à Sans-Souci avec la philosophie et les beaux-arts, et<70> daignez m'accorder quelque part à votre estime et à votre amitié, en faveur des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

22. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 26 70-a avril 1764.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale n'a pas besoin envers moi de baguette ou d'enchantements; je vous obéis, madame, sans qu'il soit nécessaire d'un pouvoir surnaturel pour me contraindre. Cet hommage vous est personnel, et vous vous l'attirerez, madame, de tous ceux qui auront le bonheur de vous approcher, de vous entendre et de vous admirer. Si quelque pouvoir surnaturel me retient dans des chaînes invisibles, c'est un torrent qui entraîne, et auquel apparemment mes forces ne sauraient résister; et si j'osais, madame, vous citer un auteur aussi grave que l'Arioste, je pourrais en apporter un nombre d'exemples. Mais en vérité l'Arioste n'a que faire dans cette lettre; les féeries politiques sont un peu plus sérieuses que les jeux d'imagination de cet aimable poëte, et un preux chevalier, transporté par l'hippogriffe à cent milles par les airs, ne manque pourtant pas, à la fin du poëme, de se retrouver auprès de la beauté qui a captivé son cœur. Il en est de même des combats de l'Arioste; ils font rire, au lieu qu'il n'y a que des larmes à répandre pour ceux que la politique fait livrer.

Je me trouve fort heureux de penser sur la paix comme V. A. R. Je vous assure, madame, que tous mes vœux et mes démarches<71> tendent à la maintenir, et il y a lieu de croire que cela arrivera, pourvu que les puissances ne veuillent pas se roidir contre un projet dont il me paraît qu'une certaine puissance ne se départira jamais. La guerre, madame, est un fléau qui les rassemble tous, et qui ne doit jamais se faire que pour ramener et consolider la paix. Il me semble que l'Europe doit être rassasiée de combats et de meurtres; il est bien temps que la paix se maintienne pour guérir toutes les plaies et les désolations dont tant d'États souffrent, et pour que, à l'ombre des lois, les nations qui commençaient à devenir féroces reprennent des mœurs et de l'urbanité. Dans ma sphère, quoique étroite, je tâche d'y contribuer autant qu'il dépend de moi. Mais, madame, il y a bien des têtes dans l'Europe, et il reste toujours la grande difficulté de concilier tant de différentes volontés.

Voilà, madame, ma confession authentique, qui, je l'espère, me méritera mon absolution. Je l'attends de votre indulgence, et encore plus de la bonté avec laquelle vous recevez les assurances de la haute estime et de la parfaite considération avec laquelle je suis, etc.

23. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 14 mai 1764.



Sire,

Je quitte la féerie et tous les jeux brillants de l'imagination pour me livrer tout entière au sentiment. Qu'il est beau de voir un grand guerrier faire l'éloge de la paix avec une éloquence qui paraît venir du cœur! V. M. nous fait espérer la conservation de cette paix si désirable. Elle juge qu'on peut la maintenir en Europe. Mais, Sire, de<72> quelle condition en faites-vous dépendre la possibilité? Pourvu que les puissances ne veuillent pas se roidir contre un projet dont il vous paraît qu'une certaine puissance ne se départira jamais. On nous donna l'autre jour Les Trois Frères rivaux.72-a Madame Philidor déclare qu'elle sera la complaisance même, pourvu que son mari se soumette à toutes ses volontés. Les rois, Sire, ne ressemblent guère au bonhomme Philidor.72-b Ne serait-il pas plus simple de ne se mêler que de ses propres affaires, d'abandonner, par exemple, aux Polonais le soin de s'accorder sur le choix d'un roi? Faites adopter, Sire, un moyen si juste et si facile. Vous le pouvez, j'en suis certaine, si vous le voulez; daignez le vouloir. Vous serez le pacificateur de l'Europe, le génie bienfaisant. Mais j'ai dit que je quittais la féerie et les fictions; je reviens au sentiment pour vous assurer du sincère attachement avec lequel je suis, etc.

24. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 18 mai 1764.



Madame ma sœur,

Rien ne saurait m'être plus agréable que de mériter, madame, les suffrages d'une princesse d'un aussi grand mérite et aussi éclairée que V. A. R. Ses sentiments pour la paix sont certainement les mêmes que j'ai eus longtemps. Je regarde, madame, la guerre comme un mal quelquefois nécessaire, lorsque la négociation et les voies de conciliation sont poussées à bout. Mais je suis très-persuadé que, étant<73> même forcé de prendre ce parti violent, ce ne doit être que pour le but de ramener la paix le plus tôt possible. La situation présente de l'Europe ne me paraît annoncer rien d'aussi dangereux. Les affaires en Pologne s'embrouillent, à la vérité, un peu; mais elles sont sujettes à différentes interprétations, que j'abandonne aux politiques plus versés que moi dans ces matières. Les questions que V. A. R. me fait sont un peu embarrassantes. Si l'on avait demandé à un patriarche pourquoi le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob avait rejeté Ésaü dans le ventre de sa mère, et lui avait préféré Jacob, ce patriarche aurait sans doute répondu que ce sont des choix de la Providence, et des marques de sa prédilection, qu'il n'est pas donné aux hommes de pénétrer. J'en dirai à peu près autant de la Pologne. Dieu, qui apparemment ne veut pas que le parti des Czartoryski soit opprimé, inspire à une impératrice de Russie d'envoyer des troupes à Varsovie pour les soutenir. Pour moi, madame, soumis aux décrets de la Providence, à la vue de ces événements, je l'adore et je me tais. D'ailleurs que dire, madame, dans un temps où les impératrices sont en train de faire des rois? Celle de Vienne en a fait un à Francfort, et celle de Russie veut faire le sien à Varsovie. Elle prétend que ce sera le troisième roi que la Russie donne à la Pologne, et, à le bien examiner, je crois qu'elle a raison, au moins en examinant l'histoire des élections d'Auguste Ier et d'Auguste II. Je vous avoue, madame, que j'entre dans l'intérêt que V. A. R. a pris à cette couronne durant la vie du défunt électeur son époux. Mais à présent que l'Électeur votre fils n'est pas en âge de prétendre à ce trône, il me semble que l'intérêt que V. A. R. peut prendre à cette élection ne doit être que très-faible, d'autant plus qu'un choix déterminé de la Russie est manifeste.

Je demande pardon à V. A. R. si je lui parle avec tant de franchise; mais, madame, vous êtes d'un caractère si estimable, qu'on vous doit la vérité; elle est faite, cette vérité, pour l'oreille de peu de<74> souverains; il faut avoir une âme forte comme la vôtre, et un génie comme celui de V. A. R., pour en être digne. J'avoue qu'il peut y avoir des moments où elle est moins agréable que l'illusion; mais celle-là s'évanouit, et la vérité reste. Je supplie d'ailleurs V. A. R. d'avoir moins bonne opinion de mon habileté; elle est restreinte à une sphère assez étroite, et elle ne saurait lutter contre des conjonctures contraires. D'ailleurs, madame, à quelque sauce que vous me mettiez, il n'est rien que je ne fasse par le désir de vous plaire et de vous donner des marques de mon dévouement; ce qui n'est qu'une suite de l'estime personnelle que tout être pensant vous doit, et de la haute considération avec laquelle je suis à jamais, etc.

25. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 18 juin 1764.



Sire,

En parlant d'un mystère de politique moderne, Votre Majesté me renvoie à un mystère du Vieux Testament, qui passe la raison humaine; j'entends, Sire, et me tais. Ce respectueux silence me convient bien plus encore qu'à V. M. Il ne me reste plus qu'à la remercier des bontés qu'elle me témoigne, et dont je suis pénétrée. Si vous voulez bien, Sire, les étendre sur toute la Saxe, sur mon fils et sur mes beaux-frères, rien ne manquera à ma satisfaction, et la plus vive reconnaissance se joindra aux sentiments de haute considération et d'admiration avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

<75>

26. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 26 juin 1764.



Madame ma sœur,

Je conviens avec Votre Altesse Royale de l'incongruité de ma citation. Il est vrai que, hormis M. van Hoey75-a de défunte mémoire, les politiques modernes ne citent plus le Vieux Testament dans leurs négociations, ni dans leurs ouvrages. Mais, madame, le Dieu d'Israël a bien des imitateurs parmi les puissances de ce monde, qui font des choix par les conseils d'une prédilection secrète et déterminée, quoique insondables à la pénétration des mortels. Voilà le seul côté qui peut excuser les noms de MM. les patriarches que j'ai fait entrer dans ma lettre. Je prie d'ailleurs V. A. R. d'être assurée que, pour mon personnel, je suis le spectateur75-b passif de tout ce qui se passe, et qui peut, madame, vous déplaire. Je fais comme les dogues qui se sont longtemps battus avec acharnement, je sèche mes plaies; je vois que la plupart des puissances de l'Europe en font autant; trop heureux que, tandis qu'on fait des rois à droite et à gauche, la tranquillité publique ne s'en trouve pas troublée, et que chacun continue à demeurer en repos auprès de son foyer et de ses pénates. Pour moi, madame, qui suis le plus pacifique de tous vos serviteurs, je me réjouis de ce que nous conservons la paix, et je pense, madame, que, quant à vos désirs, vous n'avez pas tant perdu, parce que ce qui ne se fait pas un jour peut se faire un autre, et qu'avec de la patience et l'occasion on vient à bout de tout. Je me trouverai trop heureux, d'ailleurs, si je puis donner à V. A. R. des marques de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

<76>

27. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 3 août 1764.



Sire,

Je n'accuserai jamais d'incongruité les citations que Votre Majesté voudra faire; mais j'étais fâchée, Sire, de vous voir donner dans la prédestination arbitraire et absolue, et je remarque avec joie, dans la dernière lettre dont vous m'avez honorée, que vous n'êtes pas si calviniste. V. M. me fait espérer que la maison de Saxe ne doit pas être à jamais un vase de réprobation,76-a et qu'elle peut voir encore des jours plus heureux. J'en accepte l'augure; nous ne manquons pas de patience, Sire; une trop longue école nous y a formés, et quant à l'occasion, si V. M. veut bien contribuer à la faire naître, je joindrai le doux sentiment de la reconnaissance à ceux de l'attachement et de la plus haute estime, avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

28. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 8 août 1764.



Madame ma sœur,

Si j'étais théologien, j'aurais une belle occasion d'ennuyer Votre Altesse Royale de tout ce fatras d'absurdités téméraires que des ignorants ont écrit sur la liberté et sur les décrets de la Providence. Pour moi, madame, je n'y trouve que des ténèbres, que ma faible raison ne peut ni pénétrer ni éclaircir. Je penche cependant à croire l'homme libre, et même très-libre, parce que cela est conforme à la<77> petite partie de raison qui m'est tombée en partage. Mais pour les grands souverains, madame, je suis très-persuadé qu'ils agissent souvent par prédilection, et que leur faveur ou leur inimitié n'est qu'un pur effet de leur volonté. L'histoire est pleine de ces sortes d'exemples. Le haut degré de grandeur où ils se trouvent les séduit à agir souvent selon l'exemple du Dieu d'Abraham : témoin les violences et les cruautés que Louis XIV fit commettre dans le Palatinat, témoin l'extrême attachement qu'il avait pour le maréchal de Villeroi, qui lui perdait des batailles, et l'espèce d'aversion qu'il avait contre M. de Villars, qui était le plus ferme soutien de son trône. Mais tous ces petits nuages se dissipent avec le temps. Le monde est une scène mobile, dont le changement paraît la première loi. L'on conte d'un certain cardinal qu'un de ses amis lui disait : Voici le quatrième conclave, monseigneur, où Votre Éminence se trouve, sans avoir été élue pontife. Ah, pardi! lui répliqua l'autre, j'attendrai; je me porte bien, je me ménage, pour voir si à la première occasion tu ne me baiseras pas les pieds; et la chose arriva comme il l'avait prédite. Je vous baiserai les mains et les pieds dès aujourd'hui, madame, en avancement d'hoirie, quoique vous ne vouliez pas précisément devenir papesse. Je ne sais point le grand art de faire naître les occasions, et je crois, madame, qu'il ne nous est donné que d'en profiter alors qu'elles se présentent. Qui peut mieux saisir ce moment avec justesse et dextérité que V. A. R.? Elle, qui réunit toutes sortes de mérites, fera sûrement tout à propos et avec le plus de sagesse, et si vos soins n'ont pas toujours été couronnés de succès, ce n'est pas à vous, madame, qu'on en peut faire des reproches, mais c'est aux causes secondes qu'il faut s'en prendre, à ces combinaisons qui se dérobent à nos yeux, et qui influent si prodigieusement dans le sort de ceux qui ne peuvent se conduire que par des conjectures. Après tout, il faut le dire, dût votre modestie s'en offenser, vous avez, madame, tant de mérite, qu'une couronne ne saurait le relever, et que, fussiez-<78>vous même dans un état plus obscur, quiconque aurait le bonheur de vous y connaître vous devrait la même estime. La mienne, madame, vous est entièrement acquise; je prie V. A. R. d'en être persuadée, ainsi que de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

29. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 21 septembre 1764.



Sire,

Je dois depuis longtemps une réponse à Votre Majesté; mais je ne voulais pas la lui faire parvenir au milieu de ses occupations militaires. Je vous aime mieux, Sire, à Sans-Souci que dans un camp, et vous m'y donnerez plus aisément quelques minutes d'un temps toujours employé. Je n'en ferai point perdre à V. M. par des recherches théologiques. Mais je ne puis m'empêcher de lui dire que je ne trouve guère en moi ce précieux sentiment de liberté; ma volonté, au contraire, est fort gênée. La vôtre, Sire, et celle de tous les grands potentats, est plus libre. Vous forcez les destinées, et, quoi qu'en dise votre modestie, vous ne bornez pas votre art à saisir les occasions; vous savez les faire naître. J'accepte, Sire, si vous voulez y aider un peu, l'augure que vous me présentez; mais ce n'est pas pour moi-même. Fussé-je papesse, je vous dispenserais de me baiser les pieds; mais je ne vous dispense point de tendre la main à quelqu'un qui m'est cher.

Je vous dois, Sire, des actions de grâce bien particulières pour le compliment flatteur que le prince héréditaire de Brunswic m'a fait de votre part, et j'étais dans une vive impatience de vous dire à quel<79> point j'y ai été sensible. Ce prince, que j'ai vu ici avec bien du plaisir, m'a paru digne de sa réputation. S'il a bien peint à V. M. mes sentiments pour elle, je lui en aurai une obligation éternelle. Il vous convaincra, Sire, que je suis avec autant de sincérité que d'attachement, etc.

30. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 25 septembre 1764.



Madame ma sœur,

Dans quelque lieu que je me trouve, et quelle que soit l'occupation dont je sois chargé, il n'en est aucune que je ne quitte avec plaisir pour répondre à V. A. R., trop heureux qu'elle se souvienne de moi. Je sens bien, madame, que ma théologie vous doit paraître un peu hérétique, à vous, fille de l'Église, et très-orthodoxe héritière de la foi de vos pères. Je ne vous dirai point, madame, que les écoles distinguent une liberté spontanée d'une autre liberté; je ne vous fatiguerai point d'un verbiage métaphysique sur une matière difficile et presque impénétrable.79-a Mais j'ose vous assurer, madame, que la liberté dont je voudrais user librement se trouve, dans de certains cas, chargée d'entraves et arrêtée par des considérations qui l'obligent de se plier aux conjonctures. C'est, je crois, ce qui est arrivé plus d'une fois à V. A. R., et dont peu de personnes, ou, pour mieux dire, aucunes, n'ont pas eu la même expérience. Je laisse aux grands potentats à gouverner le monde à leur fantaisie, et je me trouve bien heureux quand je puis en paix faire le bien que je dois aux peuples que la Providence a daigné commettre à mes soins. Si j'avais quelque<80> influence sur les destinées, je les aurais assurément dirigées de façon qu'elles m'auraient fourni l'occasion de me trouver à vos pieds. Mais je n'ai assurément pas ce beau secret, et vous le voyez, madame, par l'éloignement où je me trouve, et par l'impossibilité dans laquelle je suis de réaliser mes vœux.

Le Prince héréditaire a dû rendre compte à V. A. R. de mon admiration et de la haute estime que j'ai pour votre personne. Il est revenu enchanté de vos bontés; il pense comme moi sur votre sujet, madame; c'est un nouvel enthousiaste que vous vous êtes acquis, qui publie partout ce que l'univers pense de vous, et ce que votre extrême modestie m'interdit de vous écrire. Il m'a assuré de la continuation de votre bienveillance; je vous supplie, madame, de me la conserver. Peut-être ne me rendez-vous pas toute la justice possible en ce moment; mais il n'en est pas moins sûr que personne ne saurait avoir une plus haute estime ni une plus grande considération pour votre personne que je fais profession d'en avoir, étant, etc.

31. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 9 novembre 1764.



Sire,

Je suis vivement touchée de la complaisance avec laquelle Votre Majesté veut bien me sacrifier quelques-uns de ses moments précieux; mais je ne dois pas en abuser. L'inutilité de mes lettres m'oblige souvent, malgré moi, à les différer; et voilà déjà un exemple de ces entraves dont vous dites, Sire, que notre liberté est souvent embarrassée. Si mes lettres pouvaient amuser V. M., je ne les jugerais pas<81> inutiles; mais il est difficile d'amuser ceux qui ont l'esprit supérieur. Si je pouvais encore, sans dissertations théologiques, métaphysiques, ni même politiques, vous persuader, Sire, de faire de votre liberté l'usage que je voudrais bien, je vous écrirais tous les jours, et je vous dirais bien des belles choses. Mais, Sire, je vous demanderais mieux que des louanges. Celles que donne V. M. sont assurément très-glorieuses; mais, si je l'en remerciais, elle me croirait peut-être assez vaine pour me flatter de les mériter. Je ne veux pas, Sire, que vous ayez de moi cette opinion; croyez-moi seulement sincère, et je ne douterai point alors de vos bontés. Je suis charmée que le prince héréditaire de Brunswic ait été content de moi. Il a vu du moins que je sais me réconcilier franchement et sans rancune avec le mérite. Ne doutez point, Sire, après cela, que je ne vous rende justice, et que je ne sois avec des sentiments pleins de sincérité et de haute considération, etc.

32. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 24 novembre 1764.



Madame ma sœur,

Je n'écris à Votre Altesse Royale que ce que je dis à tout le monde sur son sujet. Ces sentiments sont fondés sur la vérité et sur ma persuasion. Mais je ne m'étendrai pas sur ce sujet, pour ne point blesser, madame, votre extrême modestie; je me réduirai à ce que disait le perroquet de l'empereur Auguste : « Je ne dis rien, mais je n'en pense pas moins. » Voilà, madame, le silence que je garderai vis-à-vis de vous, en faisant des vœux pour votre conservation et pour tout ce<82> qui peut vous rendre la vie douce et agréable, en vous assurant de la haute considération et de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

33. A LA MÊME.

Berlin, 23 décembre 1764.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale ne doit pas douter de la réception de M. de Stutterheim82-a sous les plus favorables auspices, surtout, madame, puisqu'il m'a apporté une lettre si obligeante de votre part.82-b Je suis charmé de ce que V. A. R. veut bien être persuadée de la sincérité de mes sentiments. J'ose vous dire que votre haute naissance, le rang que vous occupez dans le monde, et les égards qu'on doit à une grande princesse, n'auraient extorqué de moi que des compliments froids, et de ces formules banales de civilité qu'on prodigue par coutume, et qu'on reçoit comme de la monnaie décriée, mais que l'usage maintient dans le commerce, si ce n'était, madame, que votre personne (et je n'ose presque pas dire votre mérite, parce que vous vous en offensez) me mettent naturellement dans la bouche l'expression des sentiments dont j'ai la conviction dans le cœur. Je n'en dirai pas davantage, je m'arrête en si beau chemin; mais, madame, malgré tout ce que vous pouvez sur moi, V. A. R. ne pourra jamais m'obliger à garder la même retenue envers ceux à qui j'ai occasion de parler sur son sujet. Je suis peu courtisan, peu propre à déguiser la conscience de mes pensées; et pourquoi se contraindre quand on a<83> de bonnes choses à dire? Le monde, madame, est si pervers, qu'on ne saurait assez donner de louanges aux personnes vertueuses, pour aiguillonner au moins celles qui ne le sont pas à le devenir; et c'est une consolation, dans cette turpitude générale, de trouver au moins de loin en loin quelques-unes de ces âmes divines qui semblent nées pour le bien de l'humanité. C'est comme on se réjouit d'apercevoir quelque habitation d'hommes, après avoir traversé de longs déserts et des contrées sauvages.

Mais n'en voilà que trop; V. A. R. dira, en recevant ma lettre : Je n'ai jamais vu d'animal plus bavard que celui-là. Que pourrais-je vous écrire d'ici, madame, pour vous amuser? Que notre première chanteuse est si excellente, qu'on n'entend pas le mot de ce qu'elle chante; qu'elle marche sur le théâtre comme une poule prête à pondre; que nous avons ici un prince soi-disant arabe, qui ne demande rien, mais qui prend tout ce qu'on lui donne; qu'il paraît un Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui fait gémir les zélateurs? Mais tout cela, madame, ne vous touche guère. Permettez que, en finissant cette lettre, je vous renouvelle, à cause de la nouvelle année, les vœux que je fais pour votre prospérité et pour votre conservation, étant, etc.

34. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 25 janvier 1765.



Sire,

En apprenant le premier accueil que Votre Majesté a daigné faire au colonel de Stutterheim, je me suis flattée que ma recommandation<84> pouvait y avoir quelque part. Votre lettre, Sire, me confirme dans une pensée si agréable. L'estime des hommes supérieurs est bien flatteuse, et V. M. a grande raison de dire que leur suffrage est un puissant aiguillon à toutes les vertus. Mais que fais-je, Sire? Je tombe dans le ton du carême, et nous sommes en carnaval. La méprise est pardonnable à une veuve. Éloignée par goût et par état de ces plaisirs bruyants, je réussirais mal à en faire le récit. Je ne vois tout au plus que des masques en figure. Ma ressource est la comédie française; nous avons une troupe passable pour le comique, mais trop faible pour rendre les grandes beautés tragiques. Si Voltaire avait vu jouer ici sa Mérope, il eût dit que le ciel le punissait d'avoir écrit le Dictionnaire philosophique.

Vous vous délassez maintenant, Sire, avec les beaux-arts. Je vous souhaite ce doux plaisir sans interruption pendant une longue suite d'années, étant avec les sentiments de la plus parfaite considération, etc.

35. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 30 janvier 1765.



Madame ma sœur,

Je crois que Votre Altesse Royale s'efforce d'avoir de l'indulgence pour mon bavardage, et qu'elle reçoit en pitié les prémices de mon radotage. J'y touche de si près, madame, que, à l'exemple de certain évêque qui chargea Gil Blas de l'avertir quand ses homélies baisseraient,84-a je me pourvois de même d'un thermomètre pour m'avertir de ma caducité. J'ai déjà cru, ce carnaval, que j'avais perdu l'ouïe;<85> mais les courtisans m'ont fort rassuré en me disant que la Bartolotti85-a n'avait point de voix. Le procès est donc à présent entre sa poitrine et mes oreilles; à savoir qui des deux a tort.

J'ai connu, madame, quelques acteurs de votre comédie; il y avait un certain Favier, qui autrefois n'était pas mauvais. On trouve de ces histrions propres pour jouer la comédie; les bons tragiques sont même rares en France. La raison en est, je crois, que des ridicules bourgeois ou des fadeurs de petits-maîtres sont plus faciles à rendre par des comédiens issus de la lie du peuple que la dramatique et les sottises des grands, qui veulent être représentées avec dignité et une certaine élévation. Il faut que les germes de ces sentiments se trouvent dans l'acteur, ce qui est difficile, vu son extraction; d'où il arrive que, manque d'âme et de noblesse, ils sont ou faibles, ou bien outrés; ce qui révolte également le spectateur. Les seules tragédies supportables que j'aie vu exécuter l'ont été par des personnes de condition. Dernièrement mes neveux et mes nièces ont joué l'Iphigénie de Racine, et je puis dire avec vérité qu'il y avait des morceaux si bien rendus, qu'on ne pouvait retenir ses larmes. Voilà, madame, un des derniers amusements que nous avons eus ce carnaval; pour à présent, tout est fini, et le coin du feu succède à la dissipation du grand monde. Dans quelque situation que je me trouve, dans la solitude, soit dans la cohue, radoteur, ou conservant encore un reste de raison, je n'en serai pas moins avec la plus parfaite estime et la plus haute considération, etc.

<86>

36. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 1er février 1765.



Sire,

Votre Majesté m'a sensiblement affligée; je ne veux m'en plaindre qu'à elle-même. Quoi! Sire, vous qui êtes si fort au-dessus des vaines formalités, vous rappelez votre ministre pour une difficulté de ce genre! Vous lui ordonnez de partir dans les vingt-quatre heures, et sans prendre congé! Ah! Sire, après tant d'assurances d'amitié et de bonté que vous m'avez données, comment traitez-vous mon fils, ce fils que j'élève pour cultiver avec V. M. le meilleur voisinage, pour rechercher et mériter son amitié? Ce n'est point, Sire, une nouveauté que l'on ait prétendu introduire ici; jamais nos ministres d'État n'ont cédé formellement aux envoyés des rois; ils les ont quelquefois laissés passer à la suite des ambassadeurs, et en général il y a eu peu de règle et peu d'attention sur cette matière. A présent même, on ne cherchait nullement à mettre la question sur le tapis et à la décider. L'occasion qui l'a excitée n'y donna point lieu nécessairement. Les ministres d'État avaient demandé audience à l'Électeur pour le premier jour de l'an; elle leur était accordée pour dix heures; lorsqu'ils furent introduits, les ministres étrangers, qui n'avaient point demandé audience comme ils avaient coutume de faire auprès de feu l'Électeur mon époux et de moi, ni ne s'étaient fait annoncer, ne se trouvaient pas même rassemblés dans l'appartement. Il n'y avait que celui de V. M., avec ceux de la Grande-Bretagne et de Suède. De quel droit ces trois envoyés prétendaient-ils entrer dans la chambre du prince au moment qu'il avait assigné à son ministère? Il n'y avait point là de concurrence, et les ministres étrangers pouvaient, à ce qu'il me semble, rester tranquilles sans compromettre leur prétention. S'ils n'eussent pas fait tant de bruit, et n'eussent pas élevé la<87> question, on eût évité les occasions de concurrence, comme on avait fait jusqu'ici. Mais dès que les envoyés de têtes couronnées, se joignant pour faire cause commune, ont demandé hautement et de droit la préséance sur nos ministres d'État, quoique ci-devant ils eussent notoirement cédé aux feux comtes de Brühl et de Wackerbarth, on n'a pu se dispenser de leur déclarer que ni la dignité de la cour, ni les usages le plus universellement reçus, ne permettent d'accorder aux ministres du second ordre un rang qui est réservé aux ambassadeurs. V. M. porte dans ses titres la dignité électorale; vous ne voudrez point l'avilir, après avoir concouru aux capitulations qui lui assurent les honneurs royaux. Je dois croire que les rapports faits à V. M. ont été aigris et envenimés : il me revient, par exemple, que l'on nous accuse d'avoir expressément attendu le départ du comte de Sternberg pour faire prendre à nos ministres d'État le pas sur les envoyés. Daignez m'en croire, Sire, nous n'avons jamais eu cette pensée. On a mêlé dans le récit de cette malheureuse affaire des circonstances ou mal fondées, ou interprétées avec aigreur. J'y reconnais une manœuvre qui m'en veut à moi-même; on cherche à noircir des personnes qui me sont attachées, et dont je juge les services utiles à l'État. Soyez persuadé, Sire, que je ne donne et ne donnerai jamais ma confiance à aucun ministre, si je ne le vois imbu de principes sages et modérés, et par conséquent dans la ferme intention de travailler de tout son pouvoir au maintien d'un bon voisinage avec les États de V. M. Telle est, Sire, ma façon de penser, aussi invariable que les sentiments de la plus haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

<88>

37. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 7 février 1765.



Madame ma sœur,

Je ne saurais nier que la lettre de Votre Altesse Royale ne m'ait un peu embarrassé. Je connais l'ascendant, madame, que vous avez sur moi, et je sens que je ne pourrais me soutenir dans une négociation vis-à-vis d'elle. Cependant, puisque je me trouve dans un cas où il faut que je réponde, je suis obligé, madame, de me faire illusion à moi-même. J'écarte de mon esprit l'image d'une princesse que j'estime et que je respecte, et je me représente que j'ai à traiter, par exemple, avec le vieux maréchal de Wackerbarth.88-a Or, dès ce moment, me voilà à mon aise, et c'est donc, madame, avec votre permission, à lui que j'adresse ma réponse.

Vous dites, monsieur le maréchal, que vous êtes étonné que je rappelle mon ministre de la cour de votre maître, avec lequel j'ai intention de vivre en amitié. Vous auriez raison de parler ainsi, si vous ne m'aviez pas offensé; mais, après avoir affronté mon ministre, est-il étonnant que je le rappelle, et voulez-vous que je l'expose à de nouvelles insultes? Il est parti le premier, direz-vous. La raison en est simple : on reçoit plus tôt des instructions quand elles n'ont que vingt-quatre milles à faire que quand on les attend de quatre-vingts ou de deux cents lieues. Vous dites, monsieur le maréchal, que les ministres du second ordre n'ont jamais disputé le pas au comte Brühl. Qui vous le dispute? Cela était simple : il était premier ministre d'un roi, et c'est un usage universel de céder à ceux qui occupent un pareil caractère. Mais les ministres de Saxe, mais ceux de Hanovre, du Palatin et de la Bavière, il est inouï qu'ils aient jamais fait de pareilles<89> prétentions. Il y a au contraire des exemples que des maréchaux de France ont prétendu s'égaler à des électeurs : voilà ce qui brouilla Villars avec Maximilien, électeur de Bavière; l'Électeur palatin proposa un cartel à M. de Turenne. Enfin vous voyez par là, monsieur de Wackerbarth, que vos prétentions sont singulières et nouvelles.

Vous me dites que vous vous étonnez que moi qui n'aime pas les cérémonies, la moutarde me monte au nez par rapport à ce qui s'est passé à Dresde. A cela je réponds qu'il est très-vrai que je n'aime ni les cérémonies, ni les gênants embarras de l'étiquette, dans la vie civile et privée; mais que cela n'empêche pas que je ne soutienne les prérogatives de la dignité dont je jouis. Vous serez peut-être étonné, monsieur de Wackerbarth, si je vous apprends que moi, le plus simple des hommes, j'ai obligé Louis XV d'admettre l'alternative des signatures dans les traités qu'il a conclus avec moi.89-a Vous prétendez qu'on peut éviter de se compromettre, en fuyant des occasions qui pourraient donner lieu à des disputes de rang. La meilleure façon de l'éviter est de mettre vingt-quatre milles de distance entre les concurrents. Vous me dites que je suis électeur. A la bonne heure; mais parce que je suis électeur, est-ce une raison pour m'insulter plus librement? Vous êtes mort et enterré, mon bon monsieur de Wackerbarth; mais, si vous viviez encore, vous seriez instruit du bruit qu'a fait à Vienne l'ambassade du comte Königsfeld; tous les ambassadeurs se sont absentés, et ont mené un train étonnant, et cela, parce que l'usage veut que les électeurs envoient des ambassadeurs aux diètes, et que, hors de là, cela n'a pas été usité jusqu'à présent.

Votre Excellence conclura donc de ce que j'ai l'honneur de lui dire que, quoique chacun soit maître chez soi, il est difficile d'intro<90>duire de nouveaux usages avec lesquels les autres princes doivent concourir, sans s'être arrangé avec eux, et que le plus sûr est de laisser les choses telles qu'elles étaient; car, après tout, que vous en reviendrait-il si M. de Rex,90-a avec ses larges épaules et sa grosse perruque noire, suivi de M. de Loss,90-a dont la femme autrefois était jolie, entre dans la chambre avec un air de dignité, de grandeur, de dédain, etc., etc.? Je ne vois pas que cela vous fasse grand bien, tandis qu'un représentant du roi d'Espagne, du roi de France, du roi d'Angleterre, attendent dans une antichambre, et ne peuvent attribuer de pareilles démarches qu'au profond mépris qu'on a pour leur maître.

Voilà, monsieur le comte de Wackerbarth, ce que j'avais à vous dire; maintenant vous pouvez retourner en paix dans les champs Élysées ou au Tartare, selon que votre place vous aura été assignée.

V. A. R. me pardonnera si j'ai évoqué des ombres en sa présence, et si j'ai fait un coq-à-l'âne en m'entretenant avec les morts. Mais comme il m'était impossible, madame, de vous adresser la parole, j'ai été trop heureux d'endosser mes arguments sur le dos de quelqu'un qui peut les ensevelir avec lui dans un profond oubli.

J'ai l'honneur d'être avec la plus haute estime, etc.

38. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 mars 1765.



Sire,

S'il m'était permis comme à Votre Majesté d'invoquer des morts, j'appellerais le dernier comte de Wackerbarth pour vous attester<91> l'usage qui s'observait à la cour du feu roi. Il vous dirait d'un ton et d'un air fort discret : Daignez croire, Sire, que, comme ministre du cabinet d'Auguste III, je n'ai jamais cédé aux ministres étrangers du second ordre. Ce même ministre de Suède, qui vient de susciter la question dans toutes les formes, voulut un jour la décider de fait contre moi. Il en vint presque aux coups de poing à la table de mon maître. Je lui résistai, quoique peu ferme sur mes jambes, et sus prendre mes mesures pour m'assurer l'avantage dans la suite. Mais, Sire, V. M. m'assure que l'amitié et le bon voisinage ne souffriront point de ce petit différend; le reste ne vaut pas la peine d'invoquer des ombres; laissons-les plutôt dans l'oubli, comme V. M. veut bien le proposer.

Je passe, Sire, à votre précédente lettre, car je veux rester sur la bonne bouche. Est-ce là, Sire, ce que vous appelez votre radotage? Je n'ai jamais rien vu de si bien pensé sur une question intéressante de belles-lettres. C'est qu'il fallait un grand génie sur le trône pour saisir et exprimer la vraie raison pourquoi les grands acteurs tragiques sont infiniment plus rares que les bons comiques. Il est glorieux aux princes et princesses de votre maison d'avoir fait couler vos larmes. Que je voudrais, Sire, en avoir été le témoin! Ces marques d'humanité sont bien touchantes dans un héros. Mesdames de Grapendorff et de Wrangel vous diront, Sire, l'état présent de notre comédie; je les ai vues ici avec plaisir; elles prouvent que la cour de V. M. est une bonne école d'agrément et de politesse.

Je suis, etc.

<92>

39. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 11 mars 1765.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale m'a fait un sensible plaisir; mais comme je n'aime point à disputer, ni avec les vivants, ni avec les morts, V. A. R. trouvera bon que je laisse en paix les mânes de tous les Wackerbarth qu'il y a eu au monde, et que, ayant à lui répondre, je me livre au plaisir que je ressens d'avoir le bonheur de m'entretenir avec elle. Je souhaiterais, madame, que ce qu'il y a de mieux à Berlin vous eût fait la cour; il n'y a aucune femme qui n'eût trouvé beaucoup à apprendre à Dresde. Elles auraient vu que le sexe n'est pas borné à la frivolité, et qu'il est des princesses qui à la sagesse du gouvernement ont joint ces rares talents qui ornent l'esprit et l'embellissent, ces talents qui durent quand ceux de la beauté perdent leur éclat, et qui font les agréments et les délices de la société en tout âge. On tâche ici de les inspirer à la jeunesse; mais il y a bien loin du récit touchant d'un drame à l'esprit créateur qui le compose. Nos jeunes princesses déclament joliment; ma petite nièce92-a a composé une comédie des Amants fidèles. Je lui ai dit que c'était bien l'ouvrage d'une novice, et qu'elle devrait prendre pour sujet les amants infidèles. Il est bon qu'elle s'accoutume d'avance à cette idée, car son futur époux ne vaudra pas, à ce que je crois, mieux que les autres, et l'expérience prouve que les plus grandes princesses ont, pour la plupart, besoin de la plus grande patience envers leurs illustres époux. V. A. R. ne s'est pas trouvée dans ce cas; vous faites, madame, exception aux règles générales, et ces exceptions sont toutes à votre avantage; mais il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Athènes.92-b

<93>Nous nous préparons ici, madame, à faire des noces. Nous aurons la Gabriella; on jouera l'opéra d'Achille in Sciroe, et nous ferons des fêtes et des enfants, si nous pouvons. Mais tout cela ne doit toucher que très-médiocrement V. A. R. Je vous supplie, madame, d'avoir indulgence avec un vieillard à demi radoteur, qui vous conte des fagots, faute de mieux, et de me pardonner l'ennui que vous causera ma lettre, en faveur de l'admiration et de tous les sentiments distingués avec lesquels je suis, etc.

40. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 15 avril 1765.



Sire,

Votre Majesté dit très-bien : Laissons les ombres en paix. Je me trouve beaucoup mieux, Sire, lorsque vous m'adressez directement la parole. Ce que vous voulez bien me dire des talents de vos jeunes princesses, et des fêtes que vous préparez, ne saurait m'être indifférent. Vous parlez en maître de tout ce qui appartient aux beaux-arts. Puissent-ils, Sire, vous faire jusqu'à la fin du siècle un repos délicieux! Je crois que vos ennemis mêmes, s'il vous en reste, se joindront à moi dans ce vœu. L'exemple de V. M. fait des prodiges; si jeune encore, la princesse votre nièce, non contente de bien déclamer les drames d'autrui, en compose elle-même. Je voudrais être au nombre de ses auditeurs. Il est vrai que l'idée d'amours fidèles sent bien l'innocence de son âge. Les petits-maîtres et les petites-maîtresses diront que le sujet est vraiment comique, puisque la comédie joue les ridicules. Je souhaite à cet aimable auteur un époux digne<94> d'elle, un époux du bon vieux temps, et au Prince de Prusse une compagne aimable et féconde, et à V. M. la satisfaction de former elle-même ses petits-neveux; mais c'est à condition que vous leur apprendrez, Sire, à aimer mes enfants; autrement Dieu nous garde que vous leur enseigniez l'art de la guerre. Je suis, etc.

41. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 2 mai 1765.



Madame ma sœur,

Il ne me fallait pas moins qu'une grosse attaque de goutte pour m'empêcher de répondre plus tôt à la lettre obligeante que V. A. R. a eu la bonté de m'écrire. J'ai été lié et garrotté en tous mes membres, et j'espère que vous voudrez bien, madame, recevoir cette excuse, qui est valable devant les tribunaux même les plus rigides. Je vous ai mille obligations, madame, de la part obligeante que vous daignez prendre à l'éducation et au destin de mes neveux et nièces; ils doivent vous en conserver une obligation infinie. J'espère qu'ils se rendront dignes de l'amitié que vous leur témoignez; je tâche de leur inspirer de la droiture, de l'honneur et de l'humanité. Mes neveux sauront se défendre, madame, mais ils ne sauront point attaquer injustement; ce sont au moins les principes qu'on tâche de leur inspirer, conformes aux sentiments de Hugo Grotius et des plus savants jurisconsultes qui ont écrit sur le droit public.

Mais, madame, je suis le premier à condamner la bizarrerie des sujets sur lesquels je vous écris, et je vous assure que je me trouve ridicule de vous parler et de M. de Wackerbarth, et de Hugo Grotius. Tous ces noms en us ne devraient jamais entrer dans des lettres<95> qui vous sont adressées. Je compte trop sur votre extrême indulgence, sur votre support, et sur la patience que vous avez de lire mon bavardage; cependant il ne me convient point d'en abuser.95-a

J'apprends que V. A. R. est à Leipzig; ce voisinage m'enhardit à lui envoyer des asperges. Peut-être les a-t-on meilleures à Leipzig qu'ici, peut-être est-ce porter des chouettes à Athènes;95-b quoi qu'il en soit, V. A. R. fera comme les dieux, qui se contentent plus de l'intention que des offrandes qu'on leur fait. Je suis, etc.

42. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 17 mai 1765.



Sire,

Je sens vivement l'obligation que j'ai à Votre Majesté de ce qu'elle a bien voulu m'accorder un des premiers moments de sa convalescence. On dit qu'une attaque de goutte en forme délivre de plusieurs autres maux. Si cela est, je pardonne à cette maladie d'avoir retardé la réponse que vous me destiniez, Sire, et je consens, dussiez-vous en gronder, qu'elle vous visite quelquefois à ce prix. Mais pour le présent, je félicite de tout mon cœur V. M. d'en être délivrée, et je vous souhaite, Sire, toute la santé nécessaire pour jouir des fêtes que vous préparez. Nous avons mangé avec un plaisir singulier les productions de vos jardins, que vous avez bien voulu m'envoyer, et je vous prie, Sire, d'agréer mes remercîments sincères pour une attention si obligeante. Je savais déjà que vous faites croître à Sans-Souci les<96> fruits de tous les climats, comme vous rassemblez à Berlin les sciences et les arts de la Grèce et de Rome. Ne doutez point, Sire, du vif intérêt que je prends à tout ce qui appartient à V. M. Je serai toujours dans ces sentiments, et suis avec la plus haute considération, etc.

43. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 17 juin 1765.



Madame ma sœur,

Si j'ai différé de répondre à Votre Altesse Royale, cela a été par crainte de l'importuner, car je serais bien fâché de lui dérober quelques moments de loisir que les affaires lui laissent. Cependant, comme vous daignez prendre, madame, une part si obligeante à mes infirmités, je ne puis me dispenser de vous en témoigner ma reconnaissance. Je ne saurais dire si la goutte est un bénéfice ou un châtiment; mais sais-je bien que c'est un mal très-fâcheux, et qui laisse les membres estropiés, après les avoir accablés de douleurs. C'est la situation actuelle, madame, où je me trouve; mais je me résigne, et porte mon mal en patience. C'est un tribut que tout être paye à la nature pour avoir existé un certain temps. Il y a des ressorts qui s'usent les premiers; ceux-là présagent la chute de l'édifice, et le détruisent enfin. J'aurais fort souhaité que mes jardins eussent pu fournir à V. A. R. quelque chose d'assez rare pour lui être offert. C'est à force d'industrie qu'on force notre sable aride à produire malgré lui les semailles et les fruits que les habitants en tirent pour leur subsistance; c'est ce qui empêche de pousser la culture des jardinages et des terres au point de perfection où ils se peuvent dans<97> des pays plus favorisés de la nature. On tâche ici de lutter contre l'aridité du sol, et contre ce que l'esprit des hommes a d'inculte et d'agreste. Cependant, madame, tout ce qui se fait ici jusqu'à présent est si peu de chose, que cela ne mérite point d'attirer l'attention de la princesse la plus éclairée et la plus instruite de l'Allemagne. La seule chose à laquelle je prie V. A. R. de faire attention est la haute estime et la considération avec laquelle, etc.

44. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 12 juillet 1765.



Sire,

Si j'ai félicité Votre Majesté de son attaque de goutte comme d'un bénéfice, c'est que vos courses et vos soins infatigables m'ont trompée. Comment aurais-je imaginé que le mal eût été si sérieux? Quand il va jusqu'à ce point, je ne me pique point assez de fermeté pour en badiner, et j'ai toujours trouvé ridicule la fanfaronnade de cet ancien philosophe97-a qui s'écriait en faisant la grimace : Douleur, tu as beau faire, je ne confesserai jamais que tu sois un mal! Il est bien plus vrai, et par conséquent plus philosophique, de dire comme V. M. : Je me résigne, et je porte mon mal en patience. Avec cela, Sire, vous n'êtes point tant à plaindre. Puissiez-vous cependant n'avoir pas trop d'occasions de mettre en usage cette heureuse et louable fermeté! Faites cultiver des jardins et des esprits, et goûtez-en longtemps les productions agréables. Pour moi, Sire, je me proposerai toujours<98> votre amitié comme le plus précieux fruit des sentiments sincères et de la haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

45. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 22 juillet 1765.



Madame ma sœur,

Les félicitations, les condoléances, enfin tout ce qui me vient de V. A. R. m'est toujours cher et précieux, puisque c'est une marque, madame, d'un moment de souvenir dont vous m'honorez; je bénirai, à ce prix, les maux que j'ai soufferts, et que je puis souffrir encore. Mais, madame, pour vous parler d'autre chose que de goutte et d'infirmités, je dirai à V. A. R. que nous sommes heureusement au bout des fêtes auxquelles le mariage de mon neveu a donné occasion. Nous avons eu l'opéra d'Achille in Sciroe,98-a qui, me semble, a fort bien réussi, et dont le sujet est fort convenable; la musique m'en a semblé bonne. Le public a surtout paru très-content d'un nouvel acteur qui nous est venu de Munich; il se nomme Concialini, et je crois que V. A. R. l'aura peut-être entendu; il a une très-belle voix de soprano et une très-grande étendue, et il joint à une figure avantageuse beaucoup plus d'action que les Italiens n'ont coutume d'en avoir. Voilà, madame, ce que j'ai pu recueillir de plus intéressant. D'ailleurs, les noces se sont faites comme je crois qu'elles se font partout, et sans qu'événement singulier ait distingué celle-ci des autres, à moins que je ne vous entretienne de l'apparition d'une dame anglaise, nommée ma<99>dame Chudleigh,99-a qui, après avoir vidé une couple de bouteilles, a dansé en chancelant, et a été sur le point de tomber sur le parquet. Cette aventure a beaucoup amusé le public, peu accoutumé à voir des dames voyager seules, et encore moins préférer les fumées du vin aux grâces et à la belle humeur qui leur sied si bien, et qui fait leur plus belle parure.

Je vous demande pardon, madame, de vous ennuyer par des récits si peu intéressants, et j'ose m'y attendre en faveur des sentiments de la haute estime, etc.

46. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 3 août 1765.



Sire,

Je me persuade aisément que tout le monde aura été content des fêtes ordonnées par V. M. L'approbation que vous donnez, Sire, à Concialini me flatte plus que vous ne l'auriez imaginé : non seulement j'ai entendu cet acteur avec plaisir, si c'est bien le même qui est au service de mon frère l'électeur de Bavière, je puis même le dire un peu mon disciple. J'ai vu aussi la chanteuse dont vous m'avez parlé l'hiver dernier. Je dis que je l'ai vue, car je ne l'ai pas mieux entendue que vous, Sire, quoiqu'elle ait chanté en chambre devant moi. Je suis bien contente de voir que V. M. fasse cas de l'action dans un chanteur, et j'avoue que j'ai été souvent choquée de voir une<100> machine vivante exécuter un air passionné comme aurait fait l'automate de Vaucanson.100-a Je ne le serais pas moins de voir danser une femme ivre, et l'honneur de mon sexe m'ôterait l'envie de rire avec les spectateurs. Nos buveurs d'eau de Carlsbad m'ont parlé de la voyageuse anglaise, et l'on disait qu'elle passerait ici; mais elle aura craint peut-être de n'y plus trouver de vin de Hongrie.

Le prince Henri nous a fait l'amitié de s'arrêter ici quelques jours, et nous avons tâché de le traiter comme le digne frère d'un grand roi. Je voudrais, Sire, marquer à tout ce qui vous appartient la sincérité de mes sentiments, et la haute considération avec laquelle je suis, etc.

Comme elle a honoré ma bonne vieille grande maîtresse100-b de ses bontés, je prends la liberté de lui notifier sa mort. La bonne vieille ne mangera plus de jambons de neige, qu'elle aimait tant.

47. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Bains de Landeck, 18 août 1765.



Madame ma sœur,

Je reçois avec une grande satisfaction la lettre que Votre Altesse Royale a la bonté de m'écrire. Elle a la bonté de suppléer à tout ce qui a manqué aux fêtes de Charlottenbourg. Les suffrages du public ont, madame, applaudi à votre disciple, sans que personne se doutât<101> qu'il eût un si illustre maître; et V. A. R. doit être convaincue par cela même que, lorsque je m'explique avec franchise sur son sujet, je ne me livre point à la flatterie, je ne suis que l'impulsion de la vérité et de la conviction. Le parterre a applaudi à Concialini, et l'on admirerait vos vers et votre musique également, quand même on ignorerait, madame, que vous en êtes l'auteur. Mais V. A. R. n'aime pas qu'on parle de ses talents; ainsi je supprime, uniquement à cause de votre extrême modestie, madame, ce que je pense de vos rares qualités. Sans doute que tout acteur doit avoir de l'action. On demandait à Isocrate quelle était la première partie de l'orateur; il répondit : L'action. On continua de l'interroger, et l'on n'eut de lui que la même réponse : L'action.101-a Il est sûr que les Grecs et les Romains faisaient un si grand cas de ce talent, qu'ils le regardaient comme ce qu'il y avait de plus persuasif. Cicéron ne crut point s'avilir en devenant disciple du fameux Roscius pour le geste et la voix. Les orateurs avaient raison de se perfectionner ainsi pour employer tous les charmes de l'illusion propres à subjuguer leur auditoire; à plus forte raison un acteur, qui récite ou chante des vers qu'il a appris comme un perroquet, doit seconder l'intention de l'auteur par la façon vraie dont il les débite; il doit entrer dans les passions et les représenter telles qu'elles se font sentir aux âmes sensibles, et cependant conserver toujours les grâces de ses gestes, de sorte qu'il ne se montre jamais dans aucune attitude qui ne fournisse à un sculpteur le dessin d'une statue bien et élégamment placée. Tout cela est difficile, j'en conviens; mais V. A. R. avouera qu'un opéra exécuté avec ce soin doit avoir un charme plus séducteur que la même pièce jouée par des acteurs qui se négligent.

Je fais mes condoléances à V. A. R. sur la perte de sa grande gouvernante. Je crois qu'elle donnera de l'occupation aux cuisiniers du<102> paradis. Je suis très-persuadé que V. A. R. n'aura aucune difficulté à la remplacer. Elle était persuadée qu'elle descendait d'un consul romain nommé Latrono; elle aurait eu peine à trouver ce nom dans l'histoire. Je me trouve ici en terre sainte, et, par reconnaissance de l'attachement que la bonne défunte a eu pour V. A. R., je lui ferai dire douze messes pour son âme. Si ces messes arrivent, sans s'égarer en chemin, jusqu'au lieu où elle gît, elle sera bien étonnée de recevoir de ma part une telle lettre de change. Toutefois, lorsqu'on est en purgatoire, je crois qu'on reçoit avidement le passe-partout qui en fait sortir. J'en juge ainsi, madame, par les bains où je suis; je me trouve déplacé et mal à mon aise dans l'eau; j'abandonne cet élément aux turbots, aux anguilles, aux brochets, aux canards, et à leurs pareils, et je bénirai le ciel lorsque le moment de ma délivrance sera arrivé. Mon frère, en sortant d'un purgatoire semblable, a eu le bonheur d'être introduit dans votre paradis; mais, madame, au sortir des eaux je n'ai aucun aspect flatteur qui me dédommage de ces jours de pénitence et d'ennuis; tant la fatalité diversifie le destin des hommes! Je souhaite que celui de V. A. R. soit toujours heureux et comblé de prospérités. Daignez, madame, ajouter foi à l'intérêt que j'y prends, et aux sentiments d'estime et de considération avec lesquels je suis, etc.

48. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 16 septembre 1765.



Sire,

Je suis très-obligée à Votre Majesté de l'intention dans laquelle elle a voulu faire dire douze messes pour ma défunte grande maîtresse,<103> que j'ai remplacée par la Zehmen,103-a autre vieille, qui n'est ni de si bon appétit, ni de si bonne conversation, et qui n'a pas si bien étudié la généalogie que la défunte. La bonne Lodron aura été en effet bien surprise de recevoir ces messes de la part de V. M., et je ne doute pas que, par reconnaissance, elle ne vous souhaite, Sire, de n'avoir plus besoin ni de bains ni d'eaux. On se figure communément le purgatoire plein de feux; V. M. a trouvé le sien dans l'eau. Je n'en suis point surprise : vous êtes, Sire, si bien fait au feu, qu'il ne vous causerait ni crainte, ni mal; mais vous y avez fait rencontrer le purgatoire, et pis encore, à bien des gens. Quoi qu'il en soit, vous êtes allé, Sire, vous délasser dans des exercices militaires. Ce sont les récréations des héros. Retournez cependant à Berlin, goûter celles des hommes pacifiques. V. M. en parle si bien! Elles ne peuvent manquer de lui donner du plaisir.

Je fais le même cas que vous, Sire, de l'action dans l'orateur et dans l'acteur. Horace dit103-b que l'on rencontre mieux la partie sensible de notre âme par les yeux que par l'oreille; c'est ce qui donne tant de pouvoir à l'action, et d'ailleurs, comme elle comprend les accents de la voix aussi bien que le geste, elle nous touche par deux sens à la fois. Le bon goût d'Auguste excita les talents; soyez longtemps, Sire, le protecteur et le guide des beaux-arts, et, dans les plaisirs qu'ils vous donneront, n'oubliez point les sentiments que je vous ai voués, ni la haute considération avec laquelle je suis, etc.

<104>

49. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

22 septembre 1765.



Madame ma sœur,

La bonté de cœur de Votre Altesse Royale paraît par les regrets dont elle honore une personne qui lui a été attachée; c'est cette qualité que je respecte en votre défunte grande gouvernante, et qui m'a engagé à lui rendre (à ce que dit l'Église) le seul service que les vivants peuvent rendre aux morts. Je ne connais point madame de Zehmen, qui a été, à ce qu'on m'a dit, auprès des princesses filles de V. A. R.; mais, madame, si elle vous est attachée, et que je lui survive, elle peut s'attendre de ma part à la même recommandation en l'autre monde que sa devancière. Quelques pauvres desservants de l'Église ne demandent pas mieux qu'à délivrer des âmes du purgatoire, et cette petite rétribution qui leur en revient les fait subsister.

V. A. R. a la bonté de me badiner sur l'eau et le feu; mais je puis lui assurer certainement que je n'aime ni l'un ni l'autre de ces éléments, excepté le feu de cheminée en hiver, et je vous avoue, madame, que, dans ces climats rigoureux, c'est un besoin et un plaisir de se chauffer. V. A. R. a grande raison de préférer les amusements de l'esprit aux autres; ce sont les plus solides et les plus innocents. La guerre est un fléau; c'est un mal nécessaire, parce que les hommes sont corrompus et méchants, parce que les annales du monde attestent qu'on l'a faite de tout temps, et peut-être parce que l'Auteur de la nature a voulu qu'il y eût sans cesse des révolutions pour convaincre les hommes qu'il n'y a rien de stable dans tout l'empire sublunaire. Les souverains se trouvent quelquefois dans la nécessité de s'opposer à leurs ennemis cachés et ouverts; je me suis trouvé dans ce cas. Si j'ai fait des malheureux, je ne l'ai pas moins été moi-même; ce sont des accidents qui n'entrent pas dans les projets, mais<105> qui en sont des suites, ainsi que le mouvement d'une roue de carrosse, qui le fait avancer, élève en même temps de la poussière, ce qui est indifférent à l'accélération. Mais, madame, heureusement ces guerres sont finies, et il n'y a pas d'apparence qu'elles recommencent sitôt; tant que les bourses des grandes puissances seront vides, nous pourrons cultiver les sciences dans le repos et en sécurité, et leur dernière saignée a été si copieuse, que, pour moi, je me flatte au moins de finir ma carrière durant la paix générale de l'Europe. V. A. R. en fera toujours un des plus grands ornements, et la protection qu'elle donne à présent aux arts, dans un pays où la faveur ne distinguait que le luxe, rendra son nom immortel. Pour moi, madame, je ne cesse de bénir le moment où j'ai eu le bonheur de vous voir et de vous entendre; je le regarde comme le plus heureux de ma vie, trop heureux si vous voulez ajouter foi aux sentiments de la haute estime et de considération avec lesquels je suis, etc.

50. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 25 octobre 1765.



Sire,

Si Votre Majesté s'engage à faire jouir madame de Zehmen, après sa mort, du même bénéfice que sa devancière, elle risquera de devenir à la fin tributaire des mânes de mes grandes maîtresses. Il serait assez singulier qu'un monarque protestant fondât un fidéicommis spirituel à l'honneur de la confession catholique romaine. Quoi qu'il en soit, la distinction dont V. M. honore leur mémoire en récompense de leur affection pour moi est un précieux témoignage de ses bontés,<106> qui me pénètre de reconnaissance. Le feu, Sire, est l'âme de la nature, le principe de toutes les belles productions; c'est l'élément des Muses et des beaux génies, ce doit être le vôtre. Il réjouit, il excite l'imagination au coin d'une cheminée; qu'il vous échauffe, Sire, dans votre cabinet, qu'il nourrisse des pensées sublimes; tout le monde en sera content. Dès que ces pensées sont pacifiques, j'admire les réflexions de V. M. sur la guerre; j'en chéris la morale, et, ne pouvant aussi bien l'exprimer que vous, Sire, je ferai chorus avec joie, en répétant vos paroles : Que les coffres des grandes puissances demeurent vides, s'ils ne peuvent se remplir sans mettre la paix en danger. Mais que la paix soit moins l'ouvrage de l'épuisement que celui de l'humanité; elle en sera plus solide et plus durable; nous pourrons avec plus de sécurité et d'agréments cultiver les sciences et les arts. Qu'ils fassent longtemps, Sire, vos glorieux délassements. En les encourageant selon mon pouvoir, je suivrai de loin votre exemple. Je ne puis me proposer un plus beau modèle. Il serait vain à moi, Sire, de prendre au pied de la lettre vos paroles trop obligeantes; mais le principe m'en est trop précieux; je ne veux jamais le révoquer en doute. Veuillez de même être bien persuadé de mes sentiments, et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

51. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 4 novembre 1765.



Madame ma sœur,

Je crois, madame, qu'il faut servir ses amis à leur guise, et, pour ce qui est de l'opinion des hommes, qu'il ne faut pas les combattre.<107> Si j'avais un ami égyptien, je lui ferais mettre sans balancer de l'argent en sa main mourante, pour qu'il en pût payer Caron au passage du Styx. Si c'était un Turc, je lui ferais passer un vernis, pour que le diable ne pût pas entrer dans son corps. Ma religion incommodera moins mes amis, car je n'exige aucune dépense, ni pour me vernir, ni pour payer Caron, ni pour sortir du purgatoire. Je serai moins à charge, et c'est toujours quelque chose. La bonne madame Lodron ne me l'a point été. Son bon appétit et son estomac faisaient, madame, honneur à votre cour. Elle sera à présent dans la gloire éternelle, entre Apicius, Lucullus et les fameux gourmets de l'antiquité, à manger des jambons de neige et à chanter alleluia. Je présente à madame de Zehmen également mes faibles services, et quinze cents prêtres avides des De profundis. Je souhaite toutefois qu'elle n'en ait pas sitôt besoin, et qu'elle serve longtemps V. A. R. à votre plus grande satisfaction, madame.

Dans ces pays du nord, le feu de cheminée supplée à ce qui manque de chaleur au soleil. Il faut recourir à ce feu presque toute l'année. Le feu de votre beau génie n'a pas besoin de cette chaleur factice; il se suffit à lui-même. Il est comme le flambeau de la nature, qui donne et communique la vertu dont il est empreint. Ah! madame, que V. A. R. continue de cultiver les arts; c'est le seul bien réel dont on puisse jouir dans le monde. Il faut dire, du reste, comme Salomon : Tout est vanité. Je souhaiterais de pouvoir, ainsi que V. A. R., avoir la même bonne opinion des grandes puissances; non que je leur insulte, et ne croie pas qu'il y ait de loin en loin de bonnes âmes revêtues de la souveraineté; mais, madame, le témoignage de l'histoire, ce que déposent les annales de tous les temps, montrent des princes dirigés par leurs intérêts et non par la vertu, et malheureusement l'expérience confirme cette humiliante vérité. Ainsi daignez souffrir que je me fie de leurs dispositions pacifiques plus à l'épuisement de leur bourse qu'à leur humanité. Cela même, ma<108>dame, nous promet une paix assez longue pour en jouir tranquillement, sans nous inquiéter des motifs qui nous la procurent. Daignez, madame, dans vos moments de loisir, vous souvenir quelquefois de celui qui, admirateur de vos grands talents, sera à jamais, etc.

52. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 18 novembre 1765.



Sire,

A quelque cause que Votre Majesté attribue la durée de la paix, je suis réjouie de voir qu'elle nous la promet encore pour plusieurs années. L'Europe en a grand besoin; l'épuisement est général, et ne se borne pas aux coffres des puissances. Je ne connais point où passent les sommes immenses que les souverains dépensent aujourd'hui dans leurs guerres. On voit bien quelques entrepreneurs élever une fortune rapide, mais tout le reste paraît s'appauvrir. Il semble que l'or se dissipe dans les airs, comme la poudre par les coups de canon. Il faut maintenant que l'industrie et le commerce réparent les brèches. Par malheur arrive-t-il que l'on y mette des entraves entre les États de V. M. et la Saxe. Vous êtes si éclairé, Sire! Vous connaissez les saines maximes; je dois nécessairement penser que l'on aura fait à V. M. des rapports mal fondés, d'odieuses insinuations. Veuillez m'en croire, Sire, je connais un peu nos affaires, quoique je ne tienne pas le timon. Notre grand principe est la liberté du commerce et la réciprocité des avantages. Si V. M. veut adopter ce système, avec les restrictions que le besoin interne de chaque État peut rendre nécessaires, elle nous verra très-empressés à tout ce qui pourra contribuer<109> au bien commun des deux États. Je serais bien glorieuse et bien satisfaite, si je pouvais acheminer les choses à cette heureuse fin, et si je voyais s'affermir entre les États de V. M. et la Saxe un voisinage fondé sur des sentiments analogues à ceux avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

53. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

24 novembre 1765.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale a bien raison de dire que la guerre dernière a appauvri plusieurs pays; toutefois, comme c'est un mal qu'on ne peut lever facilement, je m'en console en considérant que la république de Sparte et la république romaine ne furent jamais plus fécondes en vertus que tandis qu'on y avait prohibé l'or et l'argent; et il est évident que l'introduction de ces métaux y amena le luxe, le goût d'une dépense excessive, et, pour y satisfaire, la corruption, l'intérêt et l'avidité du bien d'autrui. Toutefois, nos mœurs n'étant plus à comparer avec celles de ces temps reculés, il faut un peu relâcher la courroie en faveur de nos coutumes, et considérer qu'en notre Europe une nation entièrement appauvrie, et dépourvue de ces signes représentants de ses besoins, ne pourrait se soutenir. Cette nécessité oblige de rechercher ces métaux vils et méprisables par eux-mêmes, et c'est sans doute un commerce avantageux qui les procure. Vous voulez badiner sans doute, madame, quand V. A. R. prétend que c'est moi qui ai interverti le commerce des Saxons. V. A. R. doit se rappeler sans doute que, le printemps passé, à la sollicitation des<110> marchands de Leipzig, un édit émana de votre cour, par lequel tout commerce avec les Prussiens était interdit aux Saxons. Je me suis conformé à cet édit, et j'en ai fait autant dans ce pays, parce qu'il est de l'équité de payer chacun de la même monnaie qu'on en reçoit. Je veux croire que vos graves ministres se sont un peu précipités dans leurs résolutions, qu'ils n'ont pas combiné toutes les branches de leur commerce en publiant cet édit, qu'ils se sont flattés de nuire impunément; tout cela, madame, est possible, et beaucoup d'ignorance s'allie souvent en perfection avec beaucoup de suffisance. Je n'ai jamais soupçonné V. A. R. d'être mêlée dans cette affaire, convaincu qu'une princesse aussi éclairée, et qui m'honore de sa bienveillance, ne chicanerait pas pour des riens, et ne me marquerait pas de la mauvaise volonté par les effets, tandis qu'elle me donne des assurances si gracieuses de son amitié. Ces misères ne rejaillissent que sur les grandes perruques qui n'aiment rien autant qu'à chicaner et à susciter de petites dissensions pour se faire valoir. C'est le génie de ces sortes de gens; les miens sont faits de même. Pourvu que ces messieurs n'interdisent pas le commerce que vous daignez entretenir avec moi, je leur pardonne le reste; car il me serait douloureux de n'oser, madame, vous assurer de temps en temps des sentiments de l'estime distinguée avec lesquels je suis, etc.

54. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 9 décembre 1765.



Sire,

Lacédémone, comme l'observe Votre Majesté, pouvait se soutenir sans or ni argent; son terroir fournissait à tous ses besoins, et ses<111> expéditions de guerre ne s'étendaient alors qu'à quelques lieues de ses murs. Chaque Spartiate portait son bagage et ses munitions de bouche. Mais vous le dites très-bien, Sire, l'état présent des choses, non plus que nos mœurs, ne nous permet point de mépriser les métaux. Le commerce, qui en est le canal, s'attire nécessairement l'attention des souverains. Je m'estimerais bien heureuse, Sire, si je pouvais contribuer à le rétablir entre vos États et la Saxe sur un pied également avantageux aux uns et aux autres, et je commence à protester à V. M. que l'Administrateur a toujours été fort éloigné de vouloir y mettre des entraves. Il a cru ne faire qu'user d'une précaution nécessaire au soutien de nos fabriques, qui périraient, si on ne leur assurait au moins la consommation intérieure, tandis que l'entrée des pays voisins leur est interdite. Les marchands de Leipzig auraient bien mieux aimé la liberté entière. Aussi avons-nous toujours excepté dans nos défenses le transit, les foires, et même le commerce en gros hors des foires.

Mais laissons là le passé. Nous désirons, Sire, sincèrement d'y remédier, et je ferai volontiers toutes les avances. Entre souverains, ce n'est pas le sexe qui décide. Que faut-il faire, Sire? Veuillez vous expliquer et prendre confiance en moi; nous parviendrons mille fois plus tôt à une convention utile que si de part et d'autre nous rangeons nos grosses perruques en bataille, et les laissons combattre la plume à la main. Liberté et réciprocité : n'admettez-vous pas, Sire, cette devise? Mais, quoi qu'il en arrive, il n'est au monde ni perruque ni tête qui puisse m'empêcher d'écrire à V. M., aussi longtemps qu'elle l'aura pour agréable, ni altérer les sentiments de la plus haute considération avec lesquels je suis, etc.

<112>

55. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

17 décembre 1765.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale est universelle; elle se trouverait aussi peu déplacée à la tête d'un collége de commerce qu'en compagnie des Richelieu et des Haro,112-a ou comme jugeant, au Parnasse, du talent des Muses. Vous faites, madame, ce que vous voulez, et votre esprit a une flexibilité étonnante; pour moi, madame, je connais mon faible, et je prévois combien peu je me soutiendrais en négociant vis-à-vis de vous. Pour entrer cependant en matière sur ce que V. A. R. vient de m'écrire, elle voudra bien que je lui représente que, depuis un demi-siècle que l'Europe commence à s'éclairer sur les intérêts de son commerce, il n'est aucun État où subsiste une liberté entière de commerce, préjudiciable en bien des points aux intérêts de cet État, et que ce qui se peut faire entre voisins est de convenir sur certains sujets également favorables aux deux partis; ce qui suppose toujours quelques limites aux importations. Ces sortes de différends ne sauraient se régler que par l'intervention de commissaires versés dans les détails immenses de ces négoces. Je crois, madame, que c'est la voie la plus naturelle pour convenir de quelque chose et statuer quelques principes réciproques entre des États voisins. Toutefois, que V. A. R. ne se figure pas qu'il y a de quoi s'enrichir dans ce pays. Nous sommes plus Spartiates que les Saxons, et, sans contredit, si un État se ressent de la dernière guerre, si quelque peuple a une raison évidente de s'en plaindre, c'est celui-ci. Figurez-vous, madame, que j'ai eu douze mille trois cent soixante maisons ou granges à rebâtir;112-b je touche à la fin de cette entreprise, mais que d'autres plaies<113> ne reste-t-il pas à guérir! Cela en revient à ce que V. A. R. disait de la guerre, que c'est le plus grand des maux, parce qu'il enferme en soi tous les autres fléaux. Heureusement cette guerre est terminée, et je souhaite, madame, que vous jouissiez longtemps de cette paix à laquelle votre admirable sagesse a eu tant de part, et que, pendant le cours de l'année que nous allons commencer, ainsi que de bien d'autres, V. A. R. jouisse de toutes les félicités que son cœur désire, étant avec la plus haute considération, etc.

56. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 30 décembre 1765.



Sire,

Votre Majesté continue à me donner des louanges que je prends comme l'expression de sa politesse et de ses bontés envers moi. Mais je n'en mériterais pas la moindre partie, si j'avais la présomption de vouloir entrer en lice avec vous, Sire, sur quelque matière que ce soit, particulièrement dans la politique. Je m'en garderai bien, Sire, et j'aurai la prudence de ne pas toucher aux détails, au fond même des choses. Je n'ai prétendu qu'entamer des préliminaires avec V. M. et mettre l'affaire en négociation amicale, et je me fiais du succès sur la droiture de mes intentions et sur la connaissance que vous en avez, Sire. Je ne me suis point abusée; je vois déjà que j'ai réussi. V. M. va droit au but en parlant de nommer des commissaires. Tâchons de les choisir honnêtes et habiles; ils feront un bon ouvrage. Je vois aussi que nous convenons des principes. L'avantage commun doit être, comme vous le dites très-bien, Sire, la base et la règle<114> d'une pareille négociation, et quant à la liberté du commerce, utile en général, je conviens avec vous, Sire, qu'elle a ses modifications, et ne peut exclure les règlements de police que chaque État juge à propos de faire pour la consommation intérieure.

J'ose promettre, Sire, que vous serez content de cette façon de penser, et qu'un règlement salutaire aux deux États s'ensuivra bientôt. Quelle satisfaction pour moi, si je puis me flatter de l'avoir acheminée, si je vois que j'ai convaincu V. M. du désir que nous avons d'entretenir avec elle le meilleur voisinage! Ce sera bien le moyen de me procurer ces années heureuses que V. M. a la bonté de me souhaiter. Je la prie d'agréer de ma part des vœux également sincères. Jouissez, Sire, en parfaite santé de votre gloire et des fruits de vos travaux, et conservez vos sentiments d'amitié à celle qui sera constamment avec la plus haute considération, etc.

57. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 7 janvier 1766.



Madame ma sœur,

Si la force de la vérité me fait publier quelque éloge de votre mérite, quand j'oublie, madame, que j'écris à V. A. R., je la prie de me le pardonner; c'est vouloir parler de géométrie sans y mêler les idées de surface, de profondeur et de calculs. Élevé dans les camps et dans le tumulte des armes, je n'y ai point appris l'art de déguiser mes pensées; la vérité naïve, la conscience intime de mes pensées, passent dans mes paroles, ainsi qu'au bout de ma plume. J'ai les cinquante ans bien passés; on ne se corrige pas à cet âge; ainsi, madame, j'ai<115> recours à votre indulgence, à votre bonté, à votre équité. Prenez-moi tel que je suis, et que je resterai probablement jusqu'au moment que j'irai rôtir en purgatoire, entre votre défunte belle-mère et la bonne madame Lodron.

Mais avant que d'aller à ce lieu d'expiation, V. A. R. désire qu'on nomme des commissaires pour ajuster et régler ce qui se peut pour le commerce commun. Je vais, madame, selon vos intentions, remettre cette affaire aux ministres; nous détacherons grosse perruque contre grosse perruque, et ils feront des merveilles. Souffrez toutefois, madame, que j'ajoute à ceci quelques réflexions.

Vos bons amis, vos alliés, ces Autrichiens qui ont tant d'obligations à la Saxe pour s'être ruinée en couvrant et garantissant la Bohême des malheurs de la guerre; vos bons amis, dis-je, ont à peine attendu que la paix fût signée pour défendre tout commerce de leurs sujets avec la Saxe. Or, nous qui avons été vos ennemis, parce que feu le roi de Pologne l'a voulu absolument, nous n'avons rien fait de pareil; nous n'avons pas exercé envers vous la même dureté que vos amis n'ont pas eu honte de faire. Les Saxons ont voulu appliquer contre nous la méthode dont les Autrichiens en ont usé contre eux. Voilà l'origine de ce démêlé. Pour moi, qui ne peux vaincre l'ascendant que V. A. R. a pris sur moi, je me laisse entraîner; je pousse la complaisance jusqu'où elle peut aller. Mais, nonobstant cette facilité, une voix secrète m'arrête, et me dit : Ne trahis pas les intérêts des peuples qui te sont confiés. C'est donc sur cette voix secrète que ma grosse perruque recevra ses instructions, et qui mettra un frein à cette espèce d'abandon de moi-même qui me porterait à souscrire, madame, à toutes vos volontés. Mais qu'on vende ici un peu moins de basin de Saxe, ou qu'on achète à Leipzig un peu moins de nos étamines, tout cela, madame, n'influera jamais dans ma façon de penser à l'égard de V. A. R. Je ne vois qu'une personne en Saxe, à laquelle j'ai voué mon admiration; il n'y a que vous, madame, tout<116> le reste ne m'est rien. Ces sentiments, ce dévouement et cet attachement, je ne les perdrai qu'avec la vie, étant avec la plus haute considération, etc.

58. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 31 janvier 1766.



Sire,

Je m'applaudis du succès de ma négociation, et je rends grâces à Votre Majesté de la facilité qu'elle y apporte. Mais, Sire, pour arriver bientôt à une heureuse conclusion, je voudrais encore que nos grosses perruques n'eussent pas la liberté de se livrer aux chicanes trop ordinaires dans leur métier. Daignez diriger les vôtres par vos lumières supérieures, et les contenir par des ordres précis. Je consens de bon cœur qu'elles prennent pour règle invariable le bien de votre État, et je demande seulement qu'elles sachent voir ce bien dans ce qui est avantageux aux deux parties. Les nôtres seront munies d'instructions dans ce même goût. Je ne puis trop remercier V. M. des sentiments qu'elle veut bien me témoigner; mais veuillez, Sire, y faire participer mes enfants. Vous mettrez par là un nouveau degré de vivacité dans ceux avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

<117>

59. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 8 février 1766.



Madame ma sœur,

Je ne manquerai pas d'entrer dans les idées de Votre Altesse Royale pour tâcher d'inspirer des sentiments conciliants à l'avocat des conférences. Vous avez grande raison, madame, de condamner cet esprit opiniâtre et contentieux dans lequel la plupart des gens d'affaires font consister leur mérite. Il serait heureux qu'on pût se passer d'eux; il ne faut les considérer que comme des mâtins de basse-cour qu'on ne déchaîne que pour les laisser poursuivre le voleur. Tous les hommes devraient naturellement vivre en intelligence; la terre est assez grande pour les contenir, pour les nourrir et les occuper. Deux malheureux mots ont tout gâté, le mien et le tien; de là sont nés l'intérêt, l'envie, l'injustice, la violence, et tous les crimes. Si j'avais eu le bonheur de naître particulier, je n'aurais eu de procès avec personne, parce que j'aurais cédé jusqu'à ma chemise, et que j'aurais trouvé des ressources dans une industrie honnête. Il en est autrement des princes; une opinion s'est établie dans l'esprit des hommes, que, s'ils cèdent, c'est par faiblesse, ou qu'ils sont dupes, ou qu'ils sont lâches, s'ils sont modérés. Il y en a que leur facilité et leur bonté ont rendus des objets de mépris aux yeux de leurs peuples. Je vous avoue, madame, que d'aussi faux appréciateurs du mérite doivent être dédaignés, qu'on ne doit tenir aucun compte de leur jugement, et qu'ils se rendent eux-mêmes méprisables. Toutefois c'est la voix publique qui décide des réputations; et, quelque envie que l'on ait de braver les jugements de ce tribunal, on se trouve quelquefois obligé de le respecter. Les juges éclairés sont, quoique en petit nombre, infiniment préférables à ceux de la multitude. Lucain dit :

<118>Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée.118-a

Il fait en même temps l'éloge de la vertu de Caton et de la cause de Pompée. Mais, madame, où est-ce que je m'égare? Il est bien question du jugement du public, de Lucain, de Caton, de César, dans une affaire de rien qui doit s'ajuster par l'intervention de quelques commissaires! La voix publique, la renommée, etc., diront ce qu'ils voudront; s'ils ne nous approuvent pas, ils auront dit une sottise, et ce ne sera pas la première. Pardon, pardon, madame; si j'en avais le temps, je vous écrirais une lettre plus sensée. Je me confie (et peut-être un peu trop) à votre extrême indulgence, en vous priant d'ajouter foi aux sentiments d'estime et d'admiration avec lesquels je suis, etc.

60. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 1er mars 1766.



Sire,

Plus je remarque à Votre Majesté d'inquiétude sur le jugement que je puis porter de ses lettres, plus je redoute le sort de mes réponses. Si j'osais, Sire, je suivrais un peu votre comparaison. Vous êtes né sur le trône, et vous êtes un très-grand roi. Placé dans la classe commune des hommes, vous eussiez été un particulier très-aimable; je dirai plus, vous eussiez été vraiment heureux. Vous appréciez si bien, Sire, la vaine estime des humains et leur jugement bizarre, que sûrement vous avez gémi plus d'une fois de l'obligation d'y assujettir vos désirs et vos actions; et il y a bien de l'intervalle entre les douceurs<119> de sacrifier sa chemise au soulagement du premier individu malheureux, et la triste nécessité de passer souvent pour injuste, afin de se garantir du soupçon d'être faible. Étrange condition du trône, si effectivement elle gêne dans le souverain l'exercice des vertus qu'il souhaite à son sujet! Mais cet élan de moralités m'entraîne; ne vous en prenez, Sire, qu'à votre philosophie; le fond en est si juste, si consolant pour l'humanité, que je me livre un peu à ma mauvaise humeur contre les barrières qui s'élèvent quelquefois entre la théorie et la pratique. Quand Voltaire a dit : Si j'étais roi, je voudrais être juste, c'était une espèce de capucinade poétique, et il ne voyait pas que cette qualité, si utilement active dans un particulier, ne fait souvent d'un prince qu'un être fort nonchalant. Voilà, si je ne me trompe, le résultat des citations de V. M. sur Lucain, César, Pompée et Caton. Quoi qu'il en soit, tous ces honnêtes gens sont défunts, et je ne m'occupe que du bien que vous pouvez faire aux vivants. De ce nombre sont les commissaires de Saxe nommés pour les affaires de commerce, et qui sont partis avant-hier. Ils espèrent tout de votre justice,119-a et moi, Sire, j'attends constamment tout du sentiment qui s'y joint en ma faveur, de votre amitié. Je suis, etc.

61. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

8 mars 1766.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale parle mieux morale que les plus célèbres professeurs en philosophie. C'est, madame, que vous avez ces sentiments<120> imprimés dans le cœur, et que la plupart de ceux qui en font des leçons ne les ont que sur les lèvres. Sans doute, madame, qu'aucune société ne peut subsister sans justice. Ne faites aux autres que ce que vous voulez qu'ils vous fassent; ce principe renferme toute la vertu, et les devoirs de l'homme envers la société où il est placé.120-a De là dérive ce droit public si célèbre dans les universités germaniques, mais que le droit du canon écrase presque toujours. Ainsi, madame, la raison et la passion des hommes sont sans cesse en contradiction, et ce que l'une établit, l'autre le bouleverse. Pour ceux, madame, qui sont à la tête des gouvernements, je crois qu'il faut les entendre avant de les condamner. Je ne regarde point ces gens comme despotes; s'ils le sont, c'est par abus. Leur institution les rend les premiers magistrats de la nation,120-b et leur devoir essentiel est de soutenir autant qu'il est en eux l'avantage de cette nation, s'entend la sûreté des possessions, qui est le premier droit de tout citoyen, ensuite de la protéger contre les entreprises des voisins qui tâchent de lui nuire, et enfin de la défendre contre la force et la violence de ses ennemis. Or, madame, chargez l'homme le plus doux et le plus désintéressé de cet emploi, vous conviendrez que, pour remplir ses devoirs, il doit agir d'une manière différente que son naturel lui en donne l'inclination; c'est comme un tuteur qui, généreux de son propre bien, est avare de celui de son pupille. Voilà l'idée, madame, que je me fais de l'emploi des souverains, et sur cela, dans ma petite sphère, j'agis en conséquence. Oui, madame, je vous estime et vous honore, et je vous sacrifierais tout ce qui est à mon individu, hors cette tutelle dont je suis chargé, et dont ma conscience me ferait des reproches sanglants, si je m'écartais de ce devoir. Vous riez peut-être, madame, au mot de conscience; mais souffrez que je vous dise qu'en philosophie on l'a peut-être plus délicate qu'en religion. Dans toutes<121> les sectes chrétiennes il y a des accommodements avec le ciel; mais quand, par un examen rigoureux, on trouve que sa conduite n'est pas d'accord avec ses principes, on se sent humilié et affligé en même temps, et le remords ne cesse qu'en réparant sa faute. Voilà comme font les philosophes. Mais j'oublie que je parle à V. A. R. Si cette lettre s'adressait à son confesseur, à la bonne heure; il trouverait dans Sanchez,121-a dans Escobar, dans Mariana, de quoi me convertir et m'absoudre. L'absolution, madame, que je vous demande, c'est la continuation de vos bontés; c'est cette indulgence qui vous fait recevoir si patiemment les balivernes qui m'échappent souvent quand j'ai l'honneur de vous écrire; c'est que vous daigniez, madame, croire que personne n'est avec plus d'attachement et d'admiration, etc.

62. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 7 avril 1766.



Sire,

Si j'ai parlé morale et philosophie à Votre Majesté, je lui ai parlé une langue qui m'est bien moins familière qu'à elle; mais c'est pour provoquer vos réflexions, Sire, que je hasarde mes idées. Vous voyez que j'aime votre esprit aux dépens de mon amour-propre, et ce sacrifice n'est pas commun; peut-être me donnerait-il le droit d'en attendre dans l'occasion quelqu'un de V. M.; au moins, Sire, n'en demanderai-je jamais qui puissent gêner la tutelle dont vous tracez si fortement les devoirs. Chaque souverain a la même tâche à remplir, et c'est la mienne, Sire, autant que la vôtre. Sans doute que les<122> princes les plus heureux, les plus chers à l'humanité, sont ceux qui se facilitent mutuellement ces soins si respectables, et qui peuvent faire rejaillir sur leurs voisins une portion du bonheur qu'ils assurent à leurs sujets. Cette réflexion, Sire, excite quelques vœux dans mon cœur, et j'en espérerai toujours l'accomplissement, tant que vous accorderez un retour d'amitié aux sentiments d'admiration et de haute considération avec lesquels je suis, etc.

63. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

16 avril 1766.



Madame ma sœur,

Si je suis assez téméraire de hasarder quelquefois mes sentiments devant V. A. R., c'est cependant toujours, madame, en les soumettant à vos lumières. Il est sûr, madame, que l'humanité et la bienfaisance ne doivent pas se borner à un peuple, et que, en citoyens du monde, nous devons regarder toutes les nations comme nos frères. Rien de plus beau ni de plus heureux pour le genre humain, si la philosophie et le patriotisme pouvaient s'accorder sur ce point. Mais que de difficultés innombrables ne naissent pas d'intérêts des différents peuples opposés les uns aux autres, et qui ne sont pas susceptibles de conciliation! Que faire, madame, dans ces cas? Quel moyen de sacrifier les intérêts de son pupille (quelque malotru qu'il soit) aux avantages des autres? Comment faire le bien général de ce conflit de litige de droits, de prétentions, de positions,122-a que chacun réclame? Je vous avoue, madame, que c'est de l'algèbre pour moi, et que la chose<123> est d'autant plus difficile, que les souverains ne reconnaissent aucun tribunal d'où un juge équitable et désintéressé pût leur prononcer leur sentence; de sorte que, prévenus de chaque côté pour leurs droits réels ou imaginaires, ils ne cèdent qu'en des bagatelles, et se roidissent en ce qui est essentiel.

Je ne vous fais pas, madame, le tableau de ce qui devrait être, mais de ce qui est, et dont l'expérience frappe journellement ceux qui font attention comme le monde va. Platon était un grand philosophe; il composa les lois de sa république dans le cabinet, sans consulter l'expérience, sans consulter le génie de l'esprit humain, ni de la possibilité des choses, et sa république n'est qu'un fantôme politique inexécutable. On peut l'appeler la chimère d'un homme vertueux. De là, madame, je conclus que bien des choses paraissent faciles dans la méditation du cabinet, qui se refusent à l'exécution, non pas manque de bonne volonté qu'on y apporte, mais par l'opposition des difficultés qui se trouvent dans la chose, qui se découvrent dans l'examen, et qu'on n'avait pu prévoir.

Que je serai heureux, madame, quand je n'aurai plus à vous entretenir de Platon, ni de droit, ni de philosophie, et que, entièrement livré à mon penchant, je pourrai m'étendre sur la haute estime et sur l'admiration avec laquelle je suis, etc.

64. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 12 mai 1766.



Sire,

Quels que soient l'énergie et les agréments répandus dans l'expression des principes de V. M., j'ose quelquefois m'en défier et résister<124> aux charmes de vos arguments. Vous avez, Sire, autant de force dans le style, autant de ressources d'imagination, que ces philosophes séduisants de nos jours qui essayent de revêtir le paradoxe des attraits de la vérité. Platon, dites-vous, a créé une république fantastique; c'est l'illusion d'une âme vertueuse. Où en sommes-nous, s'il est constaté que la vertu portée à son degré le plus prochain de la perfection devient une chimère et un être de raison? Ah! de quelle bouche sort cette sentence si triste pour l'humanité? Rappelez-vous ce mot, Sire : Heureux les hommes quand les philosophes deviendront rois, ou quand les rois seront philosophes!124-a Vous êtes roi et philosophe. Je suis tout étonnée de la hardiesse que j'ai d'y faire penser V. M. Vous n'avez pas besoin de mes réflexions pour connaître l'étendue du devoir des souverains, et je sens l'inutilité de mes efforts quand j'étale les préceptes d'une philosophie à mon gré. Au reste, Sire, en fait de morale, les opinions sont partagées. Mais si quelque chose peut me consoler de n'être pas assez habile, c'est124-b que rien n'est moins impraticable que mes maximes, c'est le bonheur d'avoir su au moins persuader V. M. que rien n'est plus vrai que mes sentiments d'admiration et de la haute considération avec lesquels je suis, etc.

<125>

65. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

30 mai 1766.



Madame ma sœur,

Je souhaite beaucoup, madame, que, ayant à traiter avec Votre Altesse Royale sur tant de sujets différents, je n'aie point le malheur de l'ennuyer. Ce serait ajouter le comble à l'impertinence. V. A. R. juge de tous les hommes par elle. Vous sondez votre cœur, madame, vous le trouvez pur, et de là vous concluez que l'espèce à deux pieds, sans plumes, vous ressemble. Il est bien beau de pouvoir se faire de pareilles illusions. Mais, madame, permettez-moi de vous dire, très-orthodoxement selon Moïse, que, depuis qu'une certaine Ève mangea d'une certaine pomme, on prétend que les choses sont changées. Vous vous représentez l'espèce humaine telle qu'elle devrait être, et moi, qui ai souvent enragé du mal qu'elle m'a fait, je me la figure telle qu'elle est réellement. Les philosophes païens, et Platon tout le premier, voulaient ramener les hommes à la vertu. Dans ce louable projet, s'attachant surtout à la morale et aux mœurs, ils se persuadèrent qu'un grand exemple de perfection pourrait exciter à la vertu comme à la sagesse; ils créèrent leur sage, en le composant de toutes les perfections possibles, à peu près comme Praxitèle fit sa Vénus, à laquelle la régularité des traits et les proportions de cent des plus belles filles de la Grèce avaient contribué. Et comme il ne s'est pas trouvé de femme qui pût approcher de la beauté de cette statue de Praxitèle, il ne s'est point trouvé d'homme comparable au sage des stoïciens. Sans doute que si jamais quelqu'un y put prétendre, ce fut l'empereur Marc-Antonin. Pour moi, madame, qui suis indigne de délier les souliers de ce grand homme, je ne suis qu'un dilettante. J'aime la philosophie, je travaille à devenir sage, s'il est possible; mais ma présomption ne m'aveugle pas au point de me croire tel. Si<126> j'avais à me confesser, je dirais à V. A. R. que mon cœur est droit, que mes intentions sont pures, que je suis faible, que, désirant d'être raisonnable, il m'arrive cependant de faire des folies dont je me repens. Voilà l'aveu sincère de ce que je suis. Daignez, madame, étendre votre indulgence sur votre pénitent. Vous mériteriez d'être servie par des anges, je ne suis qu'un mortel; toutefois je sais priser ce qui est estimable, et j'aime surtout à rendre hommage au mérite éminent où je le rencontre. Ce sont ces sentiments qui doivent répondre à V. A. R. de l'attachement inviolable et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

66. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 8 juillet 1766.



Sire,

Vous, Sire, vous appréhendez de m'inspirer de l'ennui? Quelle épigramme sur ma correspondance avec V. M.! C'est par une contrevérité que vous m'apprenez l'effet que mes lettres produisent sur votre esprit. Je sens combien votre vol est élevé, lorsque je ne fais que raser la terre, et, s'il était permis à une femme d'oser citer du latin, je dirais de moi, comme le bon Virgile du jeune Jule :

...... Sequiturque patrem non passibus aequis;126-a

ou, pour me rapprocher un peu plus des connaissances permises à mon sexe, je prendrais ma comparaison d'un livre vraiment fait pour être dans mes mains, et je me peindrais aussi lente dans ma marche que l'était le prince des apôtres, quand il suivait de si loin le meilleur<127> des maîtres.127-a Mais je m'égare, et je reviens. Vous me parlez de Praxitèle et de sa statue; si vous n'avez que cette difficulté à opposer à l'existence de la vertu, telle que je la désirerais, vous êtes battu par votre propre exemple. Permettez-moi, Sire, sans offenser votre modestie, de vous dire que vous nous retracez ce chef-d'œuvre de l'antiquité. Nous avions cru jusqu'à présent que trop de différentes perfections entraient dans la composition de l'homme fait pour commander dignement aux autres hommes; vous êtes, Sire, l'ouvrage sorti des mains d'un Praxitèle. Avouez, Sire, que voilà un bel effort d'imagination de comparer le héros du siècle à la Vénus de la Grèce; mais le parallèle est vrai par l'assemblage et la réunion des qualités, et ce que je puis faire de mieux pour ôter ce qui y cloche, c'est de dire que vous êtes le Mars de cette Vénus. Telle est, Sire, la réponse que je dois à votre humble confession : plus on s'humilie, plus on doit être exalté.127-b VOUS voyez que je fourmille aujourd'hui en doctes citations. J'aurais pu les épargner à V. M. en lui parlant d'abord de la visite qui vient de nous occuper. Vous devinez, Sire, qu'il s'agit du séjour de l'Empereur à Dresde. Ce prince m'a paru, dans le peu de conversation particulière que j'ai eue avec lui, être né avec des qualités également aimables et solides. Je fais entrer dans cette dernière classe celles qui doivent cimenter la tranquillité de l'Europe. C'est rendre hommage à votre cœur, Sire, que de vous en faire l'éloge. Les deux jours qu'il a passés ici ont été remplis par le peu d'amusement dont ce pays est susceptible : quelques comédies, un bal malgré la canicule, ont servi de témoignages à l'empressement que nous ressentions d'amuser un jeune prince qui est dans l'âge d'aimer ces sortes de plaisirs, sans cependant qu'ils altèrent en rien son désir de s'instruire. Il a cru que le théâtre de la guerre en Saxe, en lui offrant les traces d'un grand capitaine, devait lui fournir les leçons les plus sûres. J'aurai rempli<128> l'objet que je me propose toujours, si, malgré la longueur et le peu d'agrément de ma lettre, V. M. reçoit avec bonté les assurances de l'amitié et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

67. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

15 juillet 1766.



Madame ma sœur,

Avouez, madame, qu'il y a de la malice dans votre fait. Votre Altesse Royale se propose de faire tourner la tête de son très-humble serviteur, qui n'y est que trop disposée. Je reçois votre lettre obligeante; je me dis : Voilà ce que t'écrit la princesse la plus éclairée de l'Europe, et qui a le plus de lumières; et aussitôt mon amour-propre flaire doucement cet agréable encens. Toutefois un petit moment de réflexion survient; la raison me dit : Festina lente; ne vois-tu pas qu'une princesse respectable, pour être enjouée, n'en est pas moins charmante; oui, l'Électrice a écrit cette lettre en sa bonne humeur. A la bonne heure, madame, égayez-vous sur mon compte; c'est une marque de votre gaîté qui est la plus grande faveur des cieux. Pour moi, je ferai mon profit honnête de ce que vous daignez m'écrire en me représentant sous de si belles couleurs. Au lieu de me peindre tel que je suis, vous me montrez tel que je devrais être, et je vous assure, madame, qu'en pensant à vous, l'idée de ces perfections et de mes devoirs s'y retraceront de même; je me ferai gloire d'être votre disciple, vos vertus sont des exemples parlants; quand même je n'y atteindrais pas, il sera toutefois beau de le tenter.

L'Empereur a été plus heureux que moi. Il a eu le bonheur de jouir de votre présence, de vous voir et de vous entendre. Il n'y a<129> plus de fortune à mon âge. Peut-être aurez-vous su, madame, par des bruits publics, qu'une certaine entrevue devait avoir lieu. Quoique dans le fond ce soit une chose assez indifférente, je ne suis pas fâché de vous rendre compte comment ce projet a échoué.129-a On m'avait mandé de Vienne que l'on paraissait souhaiter une entrevue entre l'Empereur et moi; à quoi je me prêtais d'autant plus volontiers, que j'avais entendu généralement beaucoup de bien de l'Empereur, que je regardais cette entrevue comme un moyen de mettre fin aux haines que de longs démêlés laissent entre les maisons, que, ayant un cœur reconnaissant, je n'ai pas l'âme implacable, et que, loin de penser comme le Dieu de Jacob, qui poursuit jusqu'à la quatrième génération les prévarications des pères, j'aime mieux me réconcilier avec mes ennemis. Partant de ces principes, le comte Finck dit à M. Nugent129-b que, l'Empereur passant si près de mes frontières, je saisirais volontiers cette occasion pour faire sa connaissance et pour l'assurer de mon estime. M. Nugent envoya un courrier à Vienne, et comme la réponse n'arrivait point, il dit qu'il irait lui-même à Dresde, d'où il manderait de quelle façon cela pourrait s'arranger. Mes chevaux étaient commandés; mais Nugent, au lieu de répondre à la commission qu'on lui avait donnée, se borna à envoyer l'itinéraire de l'Empereur, par lequel il était marqué qu'il ne s'arrêterait nulle part. J'ai pris cette réponse sèche pour un refus, et je me le suis tenu pour dit. Voilà, madame, comment une certaine fatalité se joue de tous nos desseins. Nous sommes les marionnettes de la Providence, qui va son train, en se moquant de notre vaine sagesse.129-c J'en ai la conscience nette, et je me borne à l'estime que je ne puis refuser aux grandes qualités de l'Empereur, sans prétendre à le con<130>naître personnellement. Je ne vous aurais pas fait ce petit détail, madame, si je n'avais cru devoir me confesser à vous, comme au directeur de ma conscience, et que je suis persuadé que, au cas que cette entrevue eût eu lieu, vous ne l'auriez pas désapprouvée. Mais, quoi qu'il arrive, rien ne me fera changer les sentiments d'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

68. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 août 1766.



Sire,

Mon âme s'ouvre à l'amour-propre toutes les fois que je reçois de vos lettres. Il est bien flatteur d'être louée par celui qui a surtout le droit de distribuer les éloges, puisqu'il les réunit tous. V. M. m'encourage en m'enorgueillissant. J'ai besoin du secours de vos cajoleries pour me soutenir dans une correspondance dont mon esprit ne se tire pas aussi aisément que mon cœur. Tout le monde ne rassemble point comme vous, Sire, les agréments de l'un et les qualités de l'autre.

Rien ne m'est plus précieux que le témoignage que V. M. me donne de sa confiance par le détail dans lequel elle entre sur son projet d'entrevue avec l'Empereur. J'ai dû faire et j'ai fait des vœux pour qu'elle eût lieu; le motif qui vous animait, Sire, est digne de vous. Au reste, ce sentiment m'a paru dans le cœur de ce prince; quoique avide d'acquérir tous les talents qui peuvent former le grand capitaine, il appréhende la triste nécessité d'en faire usage. Comme vous, Sire, il sent tout le prix de la vraie gloire, celle d'assurer le re<131>pos et le bonheur de ses peuples. Cette conformité d'inclinations n'offre rien que de consolant pour l'humanité, et en particulier pour la Saxe, qui doit prendre tant d'intérêt au maintien de la paix. Je suis, etc.

69. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 10 août 1766.



Madame ma sœur,

A moins que Votre Altesse Royale ne veuille qu'on soit aveugle, stupide, et une espèce d'être qui n'a que la végétation, elle ne pourra pas trouver à redire à ce qu'on rende justice à son grand mérite. Prenez, madame, le plus simple des villageois; il vous dira que le soleil est un astre brillant, que les diamants ont un éclat admirable, que l'or est le plus pur de tous les métaux; il ne faut que sentir pour éprouver ces différentes impressions. J'aurais ici un beau champ pour déployer mes pensées; mais ne craignez rien, madame, je ferai un effort sur moi pour ménager votre extrême modestie; je me dirai tout seul ce que je n'ose vous écrire sur votre propre sujet, et il n'y aura pas le moindre petit mot, dans ma lettre, dont V. A. R. ait à se plaindre.

L'approbation dont vous honorez, madame, l'Empereur est sans doute le plus beau fleuron de sa couronne; j'en ai ouï dire mille biens. Cet empereur est pour moi comme l'arche qu'un voile dérobait aux yeux du vulgaire; c'est au grand prêtre qui lève quelquefois ce voile, et qui s'introduit dans le sanctuaire, à en parler congrûment.131-a Mais, madame, gardons-nous de tirer l'horoscope des grands<132> princes. Vous ne voudrez pas que je croie qu'une puissance est pacifique parce qu'elle ne pourrait entreprendre la guerre qu'en achevant de se ruiner; vous ne voudrez pas que nous devinions ce qui dans quinze, dans vingt ans peut arriver. Que V. A. R., qui possède si bien l'histoire, se rappelle le jugement que la plupart des cours étrangères portèrent de Charles XII, lorsqu'il parvint à la régence. On crut qu'il donnerait dans le luxe et la magnificence, et ce fut le plus infatigable guerrier que l'Europe eût porté. Les jeunes souverains sont encore plus difficiles à déchiffrer que ne le sont les plus dissimulés des particuliers; car, quand même vous suivez les actions des grands, il vous reste toujours à débrouiller celles qui partent d'eux-mêmes de celles qui leur sont inspirées par d'autres. J'aimerais mieux, à la faveur d'un télescope, observer les astres; car, connaissant une fois le mouvement de leurs satellites, et les lois de l'attraction, auxquelles ils sont assujettis, je ne me tromperais guère dans le calcul de leur cours. Je laisse donc, madame, aux plus fins politiques l'étude de connaître ce jeune empereur à fond; et, content comme le vulgaire de l'almanach qui lui annonce l'histoire du ciel, je laisse ces astres et ces grands météores rouler paisiblement sur ma tête. Mais malheur à eux, s'ils grêlent sur mon champ!

Nous nous sommes amusés ici avec la tragédie et la comédie. Je suis sur le point de partir pour la Silésie, où, s'il vous arrive, madame, de perdre quelque fidèle domestique, je ne manquerai pas de lui dépêcher un passe-port au purgatoire. Daignez recevoir avec bonté mes hommages et les assurances de l'estime infinie avec laquelle je suis, etc.

<133>

70. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 26 septembre 1766.



Sire,

Il est des moments où je me reproche la hardiesse que j'ai de dérober à V. M. un temps consacré aux plus importantes occupations. Cette idée m'arrête quelquefois tout court; mais le plaisir de vous entretenir, Sire, l'emporte à la fin sur la crainte de vous ennuyer. La lettre que V. M. m'a écrite le mois passé, comme toutes celles que je reçois de sa part, a fait naître dans mon cœur les sentiments de l'admiration et de la reconnaissance. Votre esprit, Sire, produit l'une, je dois la vivacité de l'autre à vos éloges; c'est votre bien que vous prodiguez pour soutenir mon indigence. Que de héros, que de gens de lettres, que de grands hommes en tout genre vous pouvez enrichir de votre superflu!

J'ai esquissé l'Empereur à V. M., tel qu'il s'est montré à mes yeux. Je me flatte, pour le bien de l'humanité, que mon crayon ait bien rendu son âme; enfin je l'ai peint tel que je désire qu'il soit toujours. J'aurais été bien aise que V. M. eût vu ce prince; aucun grand prêtre n'eût été plus propre que vous, Sire, à lever le voile qui couvre son intérieur, et votre jugement aurait été la pierre de touche du mien. Je conviens qu'il est difficile de déchiffrer les jeunes princes. L'exemple que V. M. allègue de Charles XII le prouve; l'histoire en fournit d'autres, pas moins frappants. On confond souvent dans ces astres la lumière empruntée de leurs satellites; ils ne brillent pas comme vous, Sire, par leur propre éclat.

Jusqu'ici aucune de mes domestiques n'est curieuse de tâter du purgatoire; si la fantaisie en devait venir à ma grande maîtresse, qui est assez mûre, je demanderais à V. M. un passe-port; mais ne le signez pas pendant vos revues, sans quoi le bruit des armes effaroucherait son âme.

<134>Veuillez agréer, Sire, les protestations de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

71. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 4 octobre 1766.



Madame ma sœur,

Quelque occupation qui me survienne, il n'y en a certainement aucune que je ne quittasse volontiers pour lire et pour répondre aux lettres de V. A. R. J'en recueille soigneusement les marques d'indulgence et de bonté que vous me donnez, madame; j'en élèverais un trophée à mon amour-propre, pour peu que je voulusse le flatter, si je ne savais pas m'apprécier moi-même selon une règle plus sévère, et attribuer le reste à votre politesse infinie. Souvent je me dis à moi-même : Ce commerce de l'Électrice est charmant; ce sont les grâces réunies de son sexe, jointes à la solidité d'un homme de génie et d'esprit. Mais qu'il est dur d'ennuyer les personnes qu'on estime! Et je vous avoue, madame, que je me crois, vis-à-vis de vous, dans ce cas quelquefois; voilà ce qui m'arrête, et rend ma plume tremblante entre mes doigts.

J'en crois certainement V. A. R. sur le sujet de l'Empereur, d'autant mieux que la renommée s'accorde parfaitement avec ce qu'elle a la bonté de m'en dire. Je vous avoue, madame, que j'ai été un peu fâché que l'entrevue n'ait pas eu lieu; cela m'a transporté sur le sujet de Charles XII, et de tout ce qui s'ensuit. J'ai, entre autres défauts, une grande turpitude dont, madame, vous me permettrez que je me confesse à vous : il ne m'est échu en partage qu'un grain de foi, et cela est cause d'un soupçon d'incrédulité dont je m'aperçois toutes<135> fois et quantes il est question de croire. J'implore le ciel pour qu'il me donne la grâce verticale, la grâce suffisante, ou la grâce efficace. Vous me direz que je suis un mauvais hérétique à brûler à tous les diables, et qu'ainsi le ciel a raison de me refuser ce qui n'est destiné que pour ses élus. J'en conviens, madame; mais de là il m'arrive (quoique je sache combien nos sens sont trompeurs) qu'il me faut voir, ou me convaincre par de bons arguments, pour me persuader. J'ai proposé le cas de la maladie de mon âme à force experts, qui ne m'ont recommandé que des remèdes palliatifs. Excédé de cette défiance, qui m'est souvent à charge, il m'est venu dans l'esprit d'avoir recours aux reliques de madame Lodron. C'est, dis-je, une femme qui doit être au troisième ciel au moins, après tout ce qu'on a fait pour elle; si je l'invoque, reconnaissante d'un petit service que je lui ai rendu au purgatoire, elle me fera obtenir de là-haut ce que je n'ai pu arracher jusqu'ici avec mes prières. Cette affaire arrangée, alors je serai dans les règles; j'aurai le plaisir de tout croire; j'aurai des miracles pour mon édification, des prodiges tout plein pour m'y accoutumer, et des sorciers pour mes menus plaisirs. Ce plan, madame, me ravit d'aise, car alors je n'aurai plus le cœur gros d'entrevues manquées, je verrai tout des yeux de la foi, et, par-dessus cela, si, avec un grain de foi, on peut transporter une montagne, je me transporterai plus facilement moi-même : plus de chevaux de poste pour voyager, plus de portes à verrous; tous les chemins me seront ouverts, et un beau jour vous me verrez, madame, dans votre antichambre, à vos pieds. Tout ceci est fondé sur la confiance que j'ai en la sainte Lodron. Mais si son secours me manque, je suis obligé de renoncer à d'aussi belles espérances; il n'y aura que mes lettres qui pourront parvenir à votre sanctuaire, et je n'aurai d'autre consolation que de vous assurer, madame, de mon estime infinie, de tous mes sentiments, et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

<136>

72. A LA MÊME.

Le 21 octobre 1766.



Madame ma sœur,

J'ai appris avec non moins de surprise que de douleur la maladie inopinée qui, madame, a menacé vos jours précieux; j'ai tremblé pour la vie d'une princesse qui fait l'ornement de l'Allemagne, et qui m'honore de son amitié. M. de Stutterheim m'a rassuré dans mes inquiétudes; il m'a fait dire que V. A. R. était hors de tout danger. Souffrez, madame, que je vous en témoigne ma sensibilité, mon contentement et ma joie. Je ne vous en dirai point davantage, madame, et je vous supplie surtout de ne me répondre que lorsque vos yeux, que cette maladie affaiblit, auront repris toute leur force. Je suis avec les sentiments d'admiration que vous me connaissez, etc.

73. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 24 novembre 1766.



Sire,

Le premier usage que je fais de mes yeux est pour témoigner à Votre Majesté à quel point je suis pénétrée de l'intérêt qu'elle a daigné prendre à ma maladie, et qu'elle m'exprime d'une façon si obligeante. Il est doux de se voir rendu à la vie, quand on peut se croire un objet agréable aux personnes que l'on aime et que l'on estime particulièrement. Je ne m'acquitte si tard de mes justes remercîments que pour vous montrer, Sire, ma docilité à vos ordonnances; et cette<137> même raison m'empêche de m'étendre sur une précédente lettre dans laquelle V. M. s'est égayée d'une manière à la vérité peu orthodoxe, mais très-agréable.

Je me borne à vous assurer, Sire, que, malgré la maxime de Comines,137-a j'ai grand regret à l'entrevue manquée. Deux grands monarques n'auraient pu se quitter qu'avec une estime réciproque, et nous autres habitants d'un petit globe situé entre deux puissants tourbillons, nous avons le plus grand intérêt à leur bonne harmonie, pour n'être pas écrasés par leur choc. Veuillez, Sire, vous souvenir toujours que, dans ma sphère étroite, je serai constamment et avec tous les sentiments de la plus haute considération, etc.

74. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le Ier décembre 1766.



Madame ma sœur,

Aucune joie n'est plus vive que celle que j'ai ressentie en recevant la lettre de V. A. R., par laquelle elle a la bonté de m'annoncer sa convalescence. Soyez persuadée, madame, que cette nouvelle m'a fait un sensible plaisir, surtout l'apprenant par vous-même. Je vous supplie, madame, épargnez-nous des frayeurs pareilles à celles que vous nous avez causées, autant qu'il dépendra de vous; vous devez être persuadée de la haute estime que j'ai pour vous, sans que mes frayeurs et mes alarmes soient nécessaires pour vous en convaincre davantage. Je vous demande bien pardon de la lettre polissonne que je vous ai écrite; j'étais dans la plus profonde sécurité, je ne craignais<138> rien pour V. A. R.; et comme, vis-à-vis de vous, madame, il me serait bien difficile d'être orthodoxe, je ne risque rien de la sainte Église que d'être damné par elle un peu plus, un peu moins; ce qui revient au même. J'ai ici à présent ma nièce la duchesse de Würtemberg, qui se souvient avec plaisir d'avoir eu le bonheur de voir V. A. R. autrefois. Elle est bien malheureuse et bien à plaindre; son mari me donne bien de la besogne; c'est un homme violent, dont elle a tout à craindre, qui la chagrine, et ne la paye pas. Je tente tout pour le mettre à la raison. Mais je ne dois pas, madame, abuser de votre patience en vous entretenant de choses tout à fait étrangères; je redouble de vœux pour la conservation de V. A. R., en l'assurant que personne ne s'intéresse plus sincèrement à ce qui la regarde que, etc.

75. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 2 janvier 1767.



Sire,

Rien n'est si gracieux que les expressions dont Votre Majesté veut bien se servir avec moi, et je ne sais où prendre des termes bien capables de lui exprimer ma sensibilité et toute ma reconnaissance. J'ai pu faire connaître à un héros la crainte et les alarmes; j'en suis toute glorieuse. Mais, Sire, je n'abuserai point de vos bontés pour vous mettre encore à la même épreuve; la petite vérole est comme ces voleurs qui vous signent un passe-port pour n'être plus attaqué par leurs semblables. S'il en était ainsi de tous nos maux, ils porteraient la consolation avec eux. V. M. aurait tort, si elle se reprochait de m'avoir écrit une lettre badine; je n'en ai pu faire la lecture que dans<139> ma convalescence. Tout ce qui égaye est alors de saison, et mon orthodoxie, se contentant de vous laisser, Sire, au jugement de l'Église, ne m'empêche point de sentir la tournure spirituelle que vous donnez à vos hérésies. Celle de M. le duc de Würtemberg le fera excommunier de toutes les femmes. Je plains bien sincèrement madame la duchesse, et je sais combien elle est digne d'un meilleur sort. Mais, Sire, avec un protecteur tel que vous, on ne peut être tout à fait malheureux. Je suis bien flattée de me savoir encore dans le souvenir de votre aimable nièce. Quoique les choses communes ne soient point faites pour V. M., agréez, Sire, que je vous présente mes vœux à l'occasion de la nouvelle année. Vous voudrez bien les distinguer, puisqu'ils partent du cœur, et de ces sentiments inaltérables avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

76. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 10 janvier 1767.



Madame ma sœur,

Tous les jours de l'année sont celui du nouvel an pour moi, quant à la part sincère que je prends à la prospérité et à la conservation de V. A. R. Mes vœux vous accompagnent toujours, madame, et l'époque que l'usage a fixée avec distinction pour les manifester ne peut rien ajouter aux miens. Tout ce que vous daignez me dire d'obligeant à ce sujet restera, madame, profondément gravé dans ma mémoire, et servira d'aliment perpétuel à ma reconnaissance.

Nous venons de célébrer ici les Rois, non avec une gravité doctorale, qui ne convient point à mon caractère, mais avec des assai<140>sonnements qui pouvaient y répandre de la gaîté. On a fait des billets pour autant qu'il y avait de convives, et le hasard a décidé des fortunes. Madame de Pannwitz est devenue roi; un de mes neveux,140-a reine; ma nièce de Prusse,140-b général d'armée : enfin tout sexe s'est trouvé déplacé. Ce sort singulier a fort amusé la jeunesse; mais, à le bien examiner, le hasard fait à peu près la même chose dans le monde, car la façon de naître, et les différentes conjonctures qui se présentent, décident de nos fortunes. Bien des personnes sont déplacées dans les conditions où le hasard les a mises. Si l'on pouvait connaître le public, on trouverait à coup sûr dans le peuple, et peut-être parmi la dernière classe des citoyens, des génies comparables à Marc-Aurèle, à Jules César, à la reine Élisabeth, à Sapho, à Cicéron, à Virgile. Mais ces génies, ne se trouvant pas placés dans un terrain favorable, n'ont pu éclore; ils demeurent étouffés par les ronces et les épines qui les environnent. Tout dépend donc pour nous de ceux qui nous donnent le jour, du temps propice ou défavorable où nous venons au monde, et des événements divers dont le torrent nous entraîne dans notre carrière. Si Alexandre le Grand était né après la seconde guerre punique, il aurait trouvé à combattre les Romains, tout autrement redoutables que les Persans; si Cromwell était venu au monde du temps de la reine Élisabeth, il n'aurait été qu'un fanatique obscur et ignoré; si le pape Hildebrand siégeait à présent sur le trône pontifical, il ne disposerait que des tonsures des prêtres, et certainement pas des couronnes des rois. Mais V. A. R. se soucie fort peu de tout cela; elle pense très-sagement que, sans nous embarrasser du hasard qui nous a faits ce que nous sommes, notre devoir est à tous de remplir le mieux que nous pouvons le rôle qui nous est échu. V. A. R. a très-grande raison, et, ce qui mieux<141> vaut, elle en donne l'exemple. Donnez, madame, longtemps cet exemple à l'Allemagne, et daignez compter toujours parmi le nombre de vos admirateurs celui qui a l'honneur d'être, etc.

77. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 7 février 1767.



Sire,

Je suis enchantée de voir Votre Majesté goûter les plaisirs, et je lui souhaite constamment ce goût. Après tant de glorieux travaux, vous n'avez plus besoin, Sire, que de délassement. Votre fête des Rois devait être fort amusante; c'était une joyeuse école de morale, et en pareille matière le tableau est bien plus agréable que la nature même. Rien n'est plus vrai, Sire, je le pense comme vous, ce monde est plein de déplacés dans tout état et toute condition; mais lorsque les talents sont vraiment supérieurs et décidés, on dit qu'ils percent et se mettent à leur place, et je le crois volontiers. Si vous n'étiez pas né pour le trône, vous seriez devenu un ...... Je n'ose achever, Sire; une femme pourrait mal choisir son héros de comparaison. Vous pourriez mieux que personne nous dire ce que vous vous seriez fait vous-même. Pour moi, Sire, j'aurais toujours été votre admiratrice, comme j'ai l'honneur d'être constamment, etc.

<142>

78. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

12 février 1767.



Madame ma sœur,

Les lettres de Votre Altesse Royale sont autant de preuves de l'extrême indulgence qu'elle a pour moi; je ne puis, madame, vous entretenir que de bagatelles, et vous avez assez de support pour vous en contenter. La fête des Rois n'est qu'un amusement pour la jeunesse, qui occasionne des quiproquo qui font rire; mais quand cela passe en récit, cela devient bien plat, parce qu'on ne saurait rendre l'à-propos, et les plaisanteries de société perdent toujours lorsqu'elles se répandent hors de leur petite sphère. Voilà pourquoi en France on ne lit plus la Satire Ménippée, et pourquoi on se soucie peu en Angleterre du poëme de Hudibras;142-a voilà ce qui, avec le temps, fera perdre leur mérite aux satires de Boileau; ces satires veulent être commentées, au lieu que celles d'Horace iront jusqu'à la dernière postérité, parce qu'il traite de lieux communs qui s'appliquent en tous lieux, à tous les temps, et qu'on n'a pas besoin des anecdotes de la ville de Rome pour en avoir l'intelligence.

A propos du hasard,142-b ou de ce qu'on nomme le hasard, qui décide pour beaucoup du sort des hommes, V. A. R. daigne me demander quelle condition j'aurais choisie dans le monde, si j'avais été maître de mon destin. Je vous y réponds, madame, avec toute l'ingénuité et la vérité possible. Dès ma tendre jeunesse, j'ai été frappé du conseil qu'Épicure donne à ses disciples : « Ne vous mêlez point, leur dit-il, des affaires du gouvernement. »142-c Cette maxime est très-sage, et peut-être la seule qui puisse mener l'homme à l'espèce de<143> bonheur que compromet143-a sa nature; tous ceux qui ont des affaires à manier savent que, entre cent qui leur passent par les mains, il y en a quatre-vingt-quatorze de désagréables; que plus les affaires sont grandes, plus on est exposé aux vicissitudes de la fortune; et enfin, que si l'on veut tenir son âme dans une situation calme, la seule dans laquelle elle puisse être heureuse, il faut l'éloigner de tout ce qui peut lui causer de violentes secousses. Cela posé, il me paraît évident que, ne voulant avoir que mon bonheur individuel en vue, je trouverais mon plus grand avantage dans une condition privée, qui me procurât les aisances de la vie sans superflu, que dans l'appareil imposant de la fortune. Si je considère, de plus, que tous les hommes étant également condamnés à mourir, il me paraît que les plus sages sont ceux qui font ce chemin le plus uniment, avec le moins de trouble et d'embarras.143-b Alexandre le Grand, qui connaissait bien la gloire, enviait le désintéressement et la modération de Diogène, de ce cynique effronté que je n'aurais pas pris pour modèle. Mais il s'en est trouvé d'autres qui, pratiquant les maximes d'Épicure, ont mené une vie heureuse et douce, comme cet Atticus, l'ami de Cicéron, qui, dans tous les troubles de la république, se tint dans une neutralité parfaite, ne brigua jamais d'emplois, renonça à toute ambition, et fut en honneur chez le parti vaincu et chez le parti victorieux. Je suis convaincu, madame, que quelqu'un qui se tracerait cette conduite dès sa jeunesse, et qui la suivrait sans s'en écarter, s'applaudirait du parti qu'il aurait pris. Cela est plus faisable dans les États républicains que dans ceux d'une domination souveraine; toutefois il faut avouer que la jeunesse, aveuglée par des illusions brillantes, se précipitant dans ses choix, se prépare souvent, sans le savoir, des causes qui influent sur le destin de toute sa vie.

Voilà, madame, ma confession telle que si vous l'aviez lue dans<144> mon âme. V. A. R. dira sans doute : Pourquoi vos actions ne sont-elles pas conformes à vos maximes? C'est, madame, que le hasard, plus puissant qu'Épicure et moi, a voulu que je naquisse l'aîné des enfants de mon père, dans un État où l'hérédité était d'usage immémorial; c'est que, lorsqu'on se trouve dans un emploi, il faut qu'on prenne l'esprit du corps; c'est ensuite que les conjonctures entraînent les hommes, et les font souvent aller malgré eux.

En vérité, madame, j'ai bien mérité que V. A. R. m'envoie promener avec mon Épicure et mon Diogène. Cependant daignez vous souvenir, madame, que vous m'avez poussé à cette digression, et que V. A. R. s'en prenne à elle-même de mon bavardage. Il est plus facile de faire parler une certaine espèce de gens que de les faire taire. Ma conscience m'accuse d'être de leur nombre; mais le plaisir que j'ai d'écrire à une princesse si éclairée me fait oublier que je l'ennuie. Les plus courtes folies sont les meilleures; je termine celle-ci, qui n'est que trop longue, en assurant V. A. R. que le seul mérite que je crois avoir est d'être un admirateur éclairé de ses qualités admirables, l'amant de ses talents, et de tous les princes celui qui est avec la plus véritable estime, etc.

79. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 28 mars 1767.



Sire,

En lisant la dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, je me suis trouvée dans le cas de bien des gens qui lisent les philosophes; j'ai admiré, et n'ai point été convaincue. Non, Sire,<145> malgré tous les préceptes d'Épicure, né même simple particulier, vous ne seriez point resté dans l'inaction. Votre génie vous eût crié sans cesse que vous étiez fait pour agir.145-a Il vous eût sollicité, poussé; le naturel eût vaincu les maximes. Mais je croirais volontiers que, après avoir fait de grandes choses, pris des villes, gagné des batailles, enfin, ennuyé de triomphes, rassasié de gloire, et trop accoutumé au bruit de la renommée, une retraite glorieuse et philosophique eût terminé votre carrière. Du reste, Sire, je conviens avec V. M. que les souverains ne sont pas toujours maîtres de leur choix; moins libres, à cet égard, que les particuliers, les conjonctures les entraînent, les événements leur forcent la main. Puissent-ils vous permettre constamment de philosopher et de jouir! Mais que j'aie toujours quelque part à vos réflexions; vous ne pouvez, Sire, les communiquer à personne qui les admire davantage, ni qui soit plus que moi, avec les sentiments si distingués qui vous sont dus, Sire, etc.

80. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Sans-Souci, 9 avril 1767.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale m'apprend que je n'ai pas l'art de persuader. Je vous abandonne la philosophie, madame, où il est permis à chacun d'avoir librement ses opinions, et, pourvu que je vous persuade du fonds inépuisable d'estime que j'ai pour votre personne, cela me suffit. Et de quoi me suis-je avisé, madame, de vous entretenir de moi-<146>même? Il est vrai que je suis rempli des sentiments que j'ai exposés à V. A. R., et il n'est pas moins vrai que, ayant été jeté par ma destinée dans une route différente, j'ai été obligé de prendre l'esprit du corps duquel je me suis trouvé faire membre. Personne n'est maître de son sort; nous naissons, on nous donne un rôle à jouer, qui souvent ne nous convient pas, et c'est à nous de nous acquitter de notre charge le mieux que nous pouvons. Si nous vivions du temps de Voiture et de Balzac, je dirais à V. A. R. qu'elle est comme ces boîtes où l'on conserve des baumes précieux qui exhalent une odeur admirable, parce que, madame, tout vous fournit matière à dire des choses gracieuses. Si l'âge n'avait pas mûri ma vieille tête, votre lettre, madame, l'aurait fait tourner; mais je sais séparer le peu que je vaux de l'assaisonnement qu'y met votre politesse infinie.

V. A. R. sera peut-être curieuse de savoir à quoi l'on s'occupe ici. Nous faisons, madame, des enfants; nous allons accoucher incessamment, et nous préparons des baptêmes. Cela est très-fort dans les règles, car, après cette horrible boucherie de l'espèce humaine, le plus saint des devoirs est d'en réparer la perte. Si tout le monde pense de même, l'Europe demeurera longtemps tranquille. Si j'avais le don de persuader, que V. A. R. me dénie, je tâcherais de prêcher cette vérité à toute l'Europe; mais, madame, vous m'avez trop humilié pour que j'aie le cœur de l'entreprendre. Je me renferme dans ma petite sphère, et me trouverai trop heureux, si, madame, je puis vous convaincre des sentiments de la haute estime avec lesquels je suis, etc.

<147>

81. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 11 mai 1767.



Sire,

Vous me faites la guerre sur mon incrédulité, et Votre Majesté m'accuse d'un caprice bien étrange, de lui refuser le don de persuader. Je vais, Sire, me justifier d'un mot. Vous voudriez engager l'Europe entière à conserver précieusement la tranquillité dont elle jouit. Entreprenez, Sire, cet heureux, ce salutaire ouvrage, et je suis caution que vous y réussirez. Ce sera un beau contraste; un illustre guerrier prêchant la paix, on se rappellera que l'ermite Pierre prêcha la croisade. Alors, Sire, et sous vos auspices, on s'occupera à réparer les pertes des dernières guerres; vous verrez des mariages, des naissances, une génération nouvelle se former pour vous admirer et vous bénir. Ce spectacle vous offrira plus de charmes qu'un champ de bataille. Vous voyez, Sire, que je vous rends justice, et que je vous crois philosophe. Je suis charmée d'apprendre que la Princesse de Prusse s'acquitte si bien de son devoir, et je lui souhaite les plus heureuses couches.147-a Jouissez longtemps, Sire, du plaisir de voir multiplier votre auguste maison, et faites que ses princes soient amis de mes enfants, comme je suis, etc.

Je demande mille pardons pour le trou qui se trouve dans le papier; je ne m'en suis aperçue que vers la fin de ma lettre.

<148>

82. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

24 mai 1767.



Madame ma sœur,

Si j'avais le beau don de persuader, le premier usage que j'en ferais serait, madame, de vous convaincre de tous les sentiments d'admiration dont vous me pénétrez; le second serait d'insinuer dans toutes ces têtes qui portent des couronnes des sentiments de modération, d'équité et de concorde. Mais savez-vous, madame, ce qui m'arriverait? Ces sacrées Majestés, qui n'aiment pas les contradictions, diraient : Voilà vraiment un plaisant fou, qui prêche la paix sans mission; qu'il reste dans ce cul-de-sac de l'Allemagne où son destin l'a confiné, sans nous crier, comme Diogène de son tonneau, que nous devons être plus pacifiques qu'il nous le plaît. Vous savez, madame, ce que c'est que les grandes puissances; vous vous souvenez sans doute avec quelle modestie elles ont étalé leurs prérogatives dans le temps que toute l'Europe conspirait ma perte. L'Impératrice-Reine dirait qu'elle n'a pas besoin de mes avis pour se conduire, qu'elle a un conseil dans lequel elle a plus de confiance qu'en tout ce qui lui vient de la part d'un ennemi à peine réconcilié; Louis XV dirait qu'un Roi Très-Chrétien ne se laisse point endoctriner par un prince très-hérétique; le roi d'Espagne, qu'il est trop occupé avec les jésuites pour s'amuser d'autre chose, etc., etc., etc. Ce qui pourrait m'arriver de plus consolant serait que quelque bonne âme me prendrait en pitié, me comparant à l'abbé de Saint-Pierre, et prendrait en indulgence les radotages d'un homme qui rêve pour le bien du genre humain.148-a Je ne sais, madame, si l'ermite Pierre et saint Bernard, pour lesquels j'ai la plus grande vénération, si ces deux saints revenaient au monde, et<149> s'avisaient comme autrefois de prêcher une croisade, ne seraient pas vilipendés par tout le monde. Ils étaient des trompettes de discorde, et leur ministère était celui de la paix et de la douceur. Leur exemple me dégoûte de l'apostolat autant que mon insuffisance, et je me borne au proverbe : Chacun pour soi, et Dieu pour tout le monde. En effet, madame, c'est beaucoup si l'on peut en tout temps justifier sa propre conduite; il y a trop de faste et d'ostentation à vouloir réformer celle des autres. Être irréprochable, si cela est possible, voilà à quoi je me borne. V. A. R. peut juger, par ce que j'ai l'honneur de lui dire, que si l'Europe s'embrase, ce ne sera pas moi qui mettrai le feu aux étoupes. Toutefois je ne saurais me persuader que nous risquions de sitôt un nouvel incendie; toutes les probabilités y sont contraires, à moins qu'il n'arrive des événements fortuits que l'esprit d'aucun homme ne puisse prévoir.

Eh! madame, pourquoi me faites-vous des excuses pour votre lettre? Croyez-vous que je prends garde à autre chose qu'à la conversation que vous daignez faire avec moi? La faveur que vous me faites de me communiquer vos pensées m'est si précieuse, que si vos lettres étaient écrites, comme les oracles de la sibylle, sur des feuilles d'arbres, je les recueillerais et les lirais avec le même plaisir.

Je crois devoir vous notifier, madame, que nous sommes accouchés d'une fille, qu'elle a été dûment baptisée, qu'elle a reçu vingt-quatre noms, de crainte que si on oublie l'un, qu'on en retrouve un autre, et que nous faisons déjà des projets pour la marier. Comme V. A. R. va devenir tante dans peu, elle voudra bien d'avance en recevoir mes félicitations, étant avec la plus haute estime, etc.

<150>

83. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 22 juin 1767.



Sire,

Me voici à la campagne avec l'Administrateur et mon fils; je me promène, je respire le grand air, je cherche à oublier mes peines, et, jouissant du spectacle de la nature, je m'attache aux objets doux et agréables. Ils ne me font point oublier que je dois une réponse à V. M. Ses lettres me sont trop précieuses, et j'aime à penser qu'elle veut bien s'occuper un instant des miennes. Mais il faut que je prenne mon temps, pour ne point jeter des bagatelles au travers des grandes choses. Vous venez, Sire, de faire le roi, le guerrier pacifique. Ces soins sont dignes de vous; il est bien de se maintenir dans une posture respectable, et je suis persuadée que vous désirez d'en rester là. Mais vous refusez, Sire, de faire l'apôtre de la paix. Je n'ai garde de vous le proposer. Il est plus d'une façon de la prêcher, cette paix, et lorsqu'on commande à cent mille braves gens bien exercés, bien équipés, on a, sans faire les frais d'une homélie, des arguments bien persuasifs. Mais enfin, Sire, je suis contente, et vous me réjouissez en me pronostiquant la durée de la paix; car, sauf toute modestie, vous me permettrez que je vous regarde comme un excellent pronostiqueur dans cette matière, et en toute autre.

Je me proposais de féliciter V. M. sur la naissance de la princesse de Prusse, et je me complaisais, de mon côté, dans ma nouvelle qualité de tante. De différents événements sont survenus; je ne veux pas en retracer l'image à V. M. Elle connaît mes sentiments, dans lesquels je serai constamment, etc.

<151>

84. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

27 juin 1767.



Madame ma sœur,

Si mon suffrage peut être de quelque poids, j'ose vous dire, madame, que vous avez pris un très-bon parti d'aller à la campagne et de vous distraire. Dans nos afflictions, le secours que nous tirons de la philosophie est de nous montrer la nécessité du mal et l'inutilité du remède; au lieu que les objets différents attirent notre attention, et la détournent de l'objet de notre douleur; et le temps achève de nous calmer. Ceci ne fait pas, à la vérité, le panégyrique de notre raison; mais l'homme est plus sensible que raisonnable.151-a Je me représente en imagination V. A. R. à Pillnitz; je crois la voir promener dans ces belles allées, et jouir des jolies situations des entours. Cette vie champêtre est, selon moi, préférable à la cohue des plus grandes villes; on y voit encore les images de l'ancienne innocence, de la simplicité de nos aïeux, et l'on y trouve la liberté, sans laquelle il n'y a point de bonheur. Ce sont ces agréments dont je viens de parler qui m'attachent à Sans-Souci. V. A. R., pour s'amuser, voudrait en faire l'antre de Trophonius. Ah! madame, si j'étais prophète, je ne voudrais pronostiquer que de bonnes choses, ou je ne voudrais pas m'en mêler. Je ne courrais certainement pas les rues comme je ne sais quel Ézéchiel, qui annonçait au peuple des vengeances célestes, et qui faisait mille sottises; je n'imiterais pas saint Bernard, qui promettait le royaume de Jérusalem aux fous qui allèrent se faire égorger. Le cerveau d'un homme inspiré doit être étrangement agité; je n'ai jamais eu l'honneur d'éprouver cette sensation; je m'en tiens au terre à terre, à combiner, à conjecturer, à me tromper comme un autre. Cependant je ne crois pas m'être trompé, madame, en ce que<152> j'ai eu l'honneur de vous dire au sujet de la durée de la paix, parce que le plus grand nombre de probabilités sont en sa faveur : premièrement, parce que l'Europe relève à peine d'un violent accès de frénésie qui lui a duré sept ans; parce que ceux qui ont pris le titre de grandes puissances ont des bourses vides; parce que, en parcourant les fastes des empires, nous trouvons que, après de longues guerres, il y a toujours eu des pauses de dix à douze ans; et enfin, parce qu'il n'est pas naturel que ceux qui gouvernent soient toujours dans un héroïque délire. Mais, madame, oserais-je vous parler sans feinte? Je remarque que vous me soupçonnez d'avoir l'âme d'un Catilina, d'un Sylla, d'un Cromwell; je me peins à vos yeux, madame, le tison de la discorde d'une main, le glaive d'une autre, attisant la dissension et le tumulte, nageant dans le sang, et ne respirant que la guerre. De grâce, daignez effacer cette fausse image de votre esprit, et voyez-moi tel que je suis, bon diable, quoique hérétique, plein de vénération pour votre personne, ayant peut-être un peu trop aimé la gloire, mais, à présent, affaibli par l'âge, ne conservant plus que le souvenir des passions qui troublèrent ma jeunesse, corrigé par le temps, et détrompé des illusions par l'expérience. Voilà, madame, le fidèle tableau de ce que je suis, et de ce que je veux être. Ceci vous assurera que mes prophéties seront très-pacifiques, à moins que quelque brutal ou quelque ambitieux ne me force de changer de méthode; mais nous n'y voyons aucune apparence pour le présent.

Puissiez-vous, madame, trouver, en attendant, dans ce séjour champêtre de Pillnitz tout ce qui peut contribuer à la sérénité de votre âme et à la tranquillité d'esprit! Puissiez-vous être préservée à jamais des funestes événements qui font souffrir un cœur aussi bon que le vôtre! Ce sont les vœux sincères de celui qui sera à jamais, etc.

<153>

85. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 31 juillet 1767.



Sire,

Si jamais j'eusse supposé à Votre Majesté l'âme d'un Catilina ou d'un Cromwell, vous m'eussiez donné de terribles frayeurs en ma vie, et vous m'en donneriez encore. Mais, Sire, vous ne me croyez sûrement pas si mauvais juge. Si vous me permettez de parler d'après vous-même, je vous accuserai d'avoir trop aimé la gloire, cette gloire funeste des combats; mais après la confession magnanime et philosophique que vous en faites, qui vous refuserait l'absolution? Enchantée de vous voir maintenant dans des sentiments pacifiques, je souhaite à V. M. pour récompense les plus pures douceurs de la vie tranquille, et tous les agréments de la campagne; que Sans-Souci vous offre les plus délicieuses productions de la nature; que la belle saison, l'air du matin et la promenade conservent votre santé, et vous nourrissent l'imagination d'idées riantes. Je vous souhaite, Sire, les biens que je désire pour moi-même, et que je cherche à me procurer ici. Mais Pillnitz est à tous égards bien inférieur à Sans-Souci, si ce n'est peut-être pour les points de vue. Il faut se contenter de ce que l'on a. Ce commerce de V. M. me rendra philosophe, ou ce sera ma faute; mais il produira certainement toujours chez moi l'admiration, et fortifiera tous les autres sentiments avec lesquels je suis, etc.

<154>

86. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 7 août 1767.



Madame ma sœur,

Souffrez, madame, que je me félicite de ce que je ne passe plus pour un Attila, pour un Genseric à vos yeux; il m'aurait été dur de vous laisser dans un préjugé si contraire à la vérité, si contraire à votre estime, que je voudrais pouvoir mériter. V. A. R. me dit que je lui ai fait peur quelquefois; je ne soupçonnais en vérité pas que je fusse si terrible; mais soit. J'ose toutefois croire qu'il y a eu des occasions où j'ai pu lui faire plaisir; oui, madame, du vivant de l'Empereur votre père, je présume que vous n'étiez point fâchée que, dans la patrie des anciens Suèves, un jeune fou guerroyât la maison de Habsbourg.154-a Tout a changé depuis; votre mariage, madame, vous a fait passer dans une autre famille, vous avez adopté de nouveaux intérêts, et vous vous êtes accommodée à ce que ces circonstances exigeaient de vous. Nous n'envisageons les objets que du point où nous sommes placés; des peintres feront une infinité de dessins de la même figure, tous relatifs au point de vue dont ils l'envisagent : l'un la dessine en face, l'autre de biais, un autre en profil, un autre par derrière; c'est la même figure qu'ils dessinent, mais prise par différents côtés. C'est ainsi que nous faisons aboutir à nous, comme au centre commun, tous les événements qui arrivent dans le monde, et que nous en portons notre jugement relativement à ce qu'ils peuvent nous être contraires ou avantageux. Montaigne disait que toute chose avait deux anses, la bonne et la mauvaise, et qu'il ne s'agissait que du choix.154-b Vous pensez, madame, que Montaigne n'est qu'un sot au bout de ma plume, et que je ferais bien de ne point citer. Je vous obéis, très-<155>persuadé que vous n'avez point besoin de maître en philosophie, que votre esprit et vos connaissances vous en ont plus appris que je n'en saurai jamais, et que si j'ai eu le malheur de vous causer des inquiétudes pendant la guerre, je ne dois pas vous ennuyer durant la paix. Souffrez donc, madame, que, après vous avoir remerciée de l'absolution que vous daignez me donner, et de toutes les bénédictions dont vous daignez me charger (préférables à celles du successeur de saint Pierre), je vous renouvelle les protestations de l'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

87. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 septembre 1767.

Il est très-vrai, comme l'observe Votre Majesté, chacun de nous voit les choses dans son point de vue, et les juge en conséquence. Je souhaite de pouvoir toujours considérer les événements dans une position correspondante à la vôtre, Sire; j'aurais alors de la confiance plutôt que de l'inquiétude. Cela était ainsi du temps de l'Empereur mon père; je m'en souviens, Sire, avec reconnaissance. Mon point de vue changea dans la suite; mais tout cela est passé, et ne reviendra plus, du moins selon mes vœux et mes espérances. Je ne verrai en V. M. qu'un grand monarque, un philosophe sur le trône, à qui je trouve qu'il ne sied point mal de citer Montaigne, et de qui je pourrais apprendre beaucoup. Vous ne m'eussiez jamais causé la moindre inquiétude, Sire, si vous étiez aussi peu fait pour être redouté à la guerre que pour ennuyer durant la paix. Les lettres de V. M. m'honorent et m'enchantent; je la supplie de ne considérer<156> dans les miennes que l'expression naïve de cette haute considération avec laquelle je suis, etc.

88. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

10 septembre 1767.



Madame ma sœur,

Précisément à mon retour de mon voyage, j'ai été réjoui par la lettre que V. A. R. a eu la bonté de m'écrire. Ce que j'ai eu l'honneur de vous dire n'est que trop vrai, madame; c'est précisément parce que chacun se place au centre du monde, et qu'il dirige les rayons de la circonférence vers lui, qu'il est si rare d'accorder le jugement de deux personnes sur les événements qui arrivent. Le moindre intérêt que nous y croyons prendre détermine notre approbation ou notre blâme. Il n'y a que le vrai mérite sur lequel on ne dispute guère; son éclat impose silence aux censeurs, et force même les ennemis de la personne de lui rendre justice. C'est pourquoi, en disant hautement ce que je pense des vertus et des talents d'une grande princesse que je n'ose nommer devant vous, madame, personne ne s'est jamais trouvé d'un sentiment contraire au mien.

J'ai vu M. de Kessel, votre grand maître de cuisine, et je lui ai dit : « Faites mes hommages à votre maîtresse, et assurez-la que j'envie Je sort de vos marmitons, qui ont le bonheur, que je n'ai pas, de la voir. »

Me voici donc, madame, occupé aux apprêts des noces d'une stadhouderesse;156-a le prince d'Orange viendra ici au commencement<157> d'octobre, et comme il ne peut s'absenter longtemps de la Haye, nous ferons les noces en poste. On représentera l'opéra de Psyché,157-a que j'ai fait faire exprès pour cette célébrité. J'espérais d'avoir la Bastardella; elle s'est mis un amour en tête, et comme ce roman pourrait durer plus longtemps qu'on ne pense, et qu'en gros les chanteuses d'Italie sont détestables actuellement, il m'a fallu déguiser un petit garçon en fille, faute de mieux. Je me flatte que ces bons Hollandais de la suite du prince d'Orange, peu accoutumés à l'opéra italien, ne se douteront de rien, et prendront ma Psyché pour ce qu'elle n'est pas, et ne pourra jamais être. V. A. R. voit ce qu'il en coûte d'être oncle; il faut travestir des garçons en filles, et mettre tout en mouvement pour faire aller l'Opéra, quoi qu'il en dise. Toutefois j'ai des exemples de la même ruse, car, à Rome, dans cette mère du christianisme, il n'y a que des chanteurs à l'Opéra. A quoi diable pense-t-il, direz-vous, madame, de m'entretenir de nièce, de Psyché, de prince d'Orange, d'opéra? et quels fagots s'avise-t-il de me venir conter? Je conviens, madame, que, dans le fond, V. A. R. a raison; je devrais l'entretenir de tout autre chose, si ce n'est que, frappé d'objets qui actuellement m'occupent, je n'eusse osé vous en parler, non comme à l'électrice de Saxe, mais comme au beau génie qui protége les arts dans cette région. Protégez-les toujours, madame; la gloire que ces arts donnent est préférable à la plus illustre naissance, comme au plus haut degré d'élévation où les hommes puissent monter. Les aimer, les protéger et les cultiver comme V. A. R., c'est avoir acquis un mérite personnel, le seul que l'on estime et que l'on révère dans les princes. Pour moi, dilettante indigne, tout ce que je puis, c'est de vous applaudir dans la foule, et de vous rendre des hommages sincères. C'est avec cette admiration que je suis avec la plus haute estime, etc.

<158>

89. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 26 octobre 1767.



Sire,

Vous êtes toujours Frédéric; soit que Votre Majesté parle de philosophie ou d'opéra, de guerre ou des beaux-arts, la même lumière éclaire votre esprit, et lui montre tous les objets dans leur vrai point de vue. J'en dirais davantage, Sire, si vous me prodiguiez moins de louanges; mais, en vérité, V. M. me met dans l'embarras, quoique je voie bien que sa politesse cherche seulement à me conserver les prérogatives de mon sexe. Je suis très-persuadée que, dans les fêtes que vous donnez à une nièce chérie, on reconnaîtra le génie qui a dirigé tant de choses plus importantes, et l'univers aimera à vous voir occupé de ces amusements. J'ai bien ri, Sire, de l'espérance où vous êtes que de bons Hollandais prendront aisément un jeune garçon pour une fille. Cette métamorphose est ordinaire à Rome, comme l'observe V. M., et elle se persuade sans doute que c'est par décence et par un excès de scrupule que ces vieux célibataires substituent, sur le théâtre, des garçons sans barbe aux femmes et aux filles. Mais ce scrupule me paraît plaisant dans des septuagénaires.

Que j'aime, Sire, à vous entendre célébrer les faits bienfaisants et paisibles des princes! Que ne vous doivent-ils point, lorsque vous en relevez si haut la gloire, vous qui avez tant fait de ces choses dont l'éclat frappe bien plus vivement les yeux de tout le monde! Pour moi, dans ma sphère, je ne puis rien de plus glorieux que de protéger les arts et les sciences; je marcherai ainsi sur vos traces, et je donnerai des preuves réelles de cette admiration avec laquelle je suis constamment, etc.

<159>

90. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

1er novembre 1767.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale juge trop favorablement de nos fêtes. Si j'étais dans le cas de lui en donner jamais, je serais fort embarrassé; je me représenterais, madame, le juge devant lequel j'aurais à comparaître; je ne cesserais de faire le triage des choses, et de fouiller dans l'arrière-cabinet de mon imagination, pour en tirer tout ce que je pourrais de mieux. Une idée agréable me vient flatter sur ce sujet : je vois, madame, que l'Électeur touche dans peu à sa majorité; je suppose qu'alors V. A. R. pourra passer quelque temps dans son douaire de Pretzsch; ce lieu se trouve dans le voisinage, et dès lors il n'y aurait plus d'impossibilité, madame, à vous donner des fêtes. Peut-être que cette idée vous paraîtra folle, de la dernière folie; en ce cas, madame, je vous supplie de la supprimer. Mais si elle ne vous effarouchait pas, je vous avoue que, quand même ce ne serait qu'une illusion, elle serait pour moi un songe agréable. Vous seriez reçue comme Minerve, comme la déesse des arts, comme une nouvelle Muse, à laquelle une illustre naissance ne nuit en rien.

Je me crois obligé de vous dire, madame, que notre Psyché s'est assez passablement acquittée de son rôle, sans que ses attraits aient égratigné en rien le cœur de nos Hollandais; ils ont été de marbre, ainsi que les cardinaux de la sainte Église romaine, et je ne répondrais pas même que leurs sens aient été ébranlés par les sons de l'harmonie. Mais que vous font, madame, des oreilles hollandaises, et que vous importe qu'elles soient sensibles ou non? Je dois, madame, vous entretenir d'une matière plus importante : vous m'avez rendu jaloux à l'excès; vous remplissez mes jours de trouble; vous avez accordé des faveurs à mon frère, que vous me déniez; il possède votre portrait,<160> madame, et je ne l'ai point. Il est vrai que l'image de votre beau génie m'est toujours présente; je parcours votre poésie, j'entends chanter vos airs, je me délecte dans cette occupation. Mais, madame, quel crime irrémissible ai-je commis, pour que vous me trouviez indigne de posséder l'empreinte de vos traits, et de regretter, en les regardant, les moments heureux que vous vouliez bien que je passasse chez vous? Je vous vais traiter comme les dieux : on leur fait des prières, et puis on se résigne à leur volonté. Usez-en, madame, comme vous le voudrez; quoi que vous résolviez, rien n'altérera en moi les sentiments d'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

91. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 5 décembre 1767.



Sire,

Le séjour de Pretzsch me deviendra bien cher lorsqu'il pourra me mettre à portée, je ne dis pas de recevoir des fêtes de V. M., mais de la voir, ce qui seul serait pour moi une fête brillante et précieuse. Mais, Sire, en vérité, vous me confondez par des louanges dont tout mon amour-propre ne m'empêche pas de sentir l'excès. Quoique femme, quoique princesse, musicienne, et me mêlant même un peu de poésie, comment pourrais-je imaginer que j'eusse causé de la jalousie à un héros par le don de mon portrait? Cependant le désir que V. M. veut bien témoigner de l'avoir m'est trop glorieux pour que je n'en sois pas infiniment flattée. Je vais travailler à cet ouvrage avec un empressement digne de sa destination. Je me flatte que, le<161> rencontrant quelquefois sous vos yeux, il vous rappellera ces sentiments distingués et sincères avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

92. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 20 décembre 1767.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale voudra que je commence ma lettre par les sincères remercîments de la faveur qu'elle m'a si noblement accordée. Votre portrait sera chez moi considéré comme celui d'un très-grand homme; j'aime à la passion le génie, et je vous avoue, madame, que j'en suis l'enthousiaste. Vous vous plaisez, madame, de me pousser sans cesse au point de faire mon apologie. Vous le voulez, je me justifierai donc encore. Mais, madame, mes raisons sont si victorieuses, que je ne crains pas de réduire votre modestie au silence. V. A. R. m'oblige de défendre une thèse que je veux soutenir en forme.

Vous conviendrez, madame, que ceux qui aiment les sciences aiment ceux qui les cultivent avec succès; vous conviendrez encore que la vertu est aimable par elle-même, que le mérite l'estime, et que le vice ne peut lui refuser son suffrage. Si donc on trouve réunis les arts et les vertus en une personne, est-il possible de s'empêcher de l'aimer? Cet amour n'est pas de cette espèce dont la pudeur s'effarouche, ce n'est pas cette flamme qui porte l'incendie dans le cœur des amants, mais un penchant irrésistible, accompagné d'admiration. Voilà, madame, le sentiment que vous réveillez dans mon âme, et qu'aucune puissance n'y peut détruire. Je respecte trop votre mo<162>destie pour vous dire rien de personnel sur ce que je viens d'avancer; pour moi, j'en trouve l'application si simple, qu'elle me confirme dans mes sentiments. Votre indulgence ne veut point m'ôter l'espérance flatteuse qui règne en mon esprit, et vous m'ouvrez, madame, une perspective qui m'enchante. Que n'êtes-vous déjà à Pretzsch! Et pourquoi retarder le plus beau jour de ma vie? Mais votre sage tutelle fait tant de bien à la Saxe, que je ne dois pas regretter les moments que vous employez pour la félicité de ce peuple, pour des instants qui combleraient mes vœux. Les chrétiens ne parviennent au ciel, à ce que l'on prétend, qu'en redoublant de foi et de persévérance; voilà mon cas; j'espère, et je me résigne. Votre providence disposera de tout selon qu'elle le jugera le plus avantageux à mon salut. Avec ces sentiments, vous voyez, madame, qu'on ne peut joindre plus de soumission à une admiration plus sincère, et que rien ne peut vous enlever les hommages de celui qui sera à jamais, etc.

93. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 26 janvier 1768.



Sire,

Votre Majesté range ses arguments comme ses bataillons; il est difficile de leur résister, et, quelques objections qu'on pourrait faire contre l'application des premiers, je me rends à la conclusion qui m'assure de l'estime de V. M., c'est-à-dire de la chose du monde que j'ambitionne le plus. Mais parmi toutes les qualités que votre bonté me prête, vous oubliez, Sire, la seule que je suis sûre de posséder à un éminent degré : c'est l'admiration que j'ai pour les héros, non pas de<163> l'espèce des Alexandre, qui, après avoir parcouru, le fer à la main, une partie de la terre habitable, pleuraient de ce qu'on ne pouvait tout conquérir; le héros que j'aime est l'homme de tous les temps, de tous les lieux, grand dans ses victoires, plus grand peut-être dans ses revers, ne redoutant pas plus le chaos des affaires que les dangers de la guerre, jugeant avec la même justesse d'un système politique, d'un plan de finances, que de l'ordre d'une bataille, joignant enfin au discernement du bon le goût du beau. Si V. M. me trouve un peu difficile, songez, Sire, que notre siècle m'en a fourni l'idée, et que personne n'est moins en droit que vous de m'accuser que je me forge un être de raison. Il l'est si peu, que, si jamais je vais à Pretzsch, je verrai ce héros, je l'entretiendrai, et nous parlerons politique, finances, arts, littérature; car les génies lumineux comme V. M. répandent leurs lumières sur ce qui les approche. La chose que je vous dirai plus rarement que je ne la sentirai, c'est que rien ne peut altérer l'admiration et la haute estime avec laquelle je serai à jamais, etc.

94. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 1er février 1768.



Madame ma sœur,

J'ai bien cru qu'en plaidant ma cause au tribunal de votre équité, je serais mis hors de cour et de procès. V. A. R. est trop juste pour condamner des sentiments fondés sur la vérité et la vertu, et je vous avoue, madame, que j'ai mauvaise opinion de toute personne qui marque de l'insensibilité pour le mérite. Le bien de l'humanité veut qu'on en soit pénétré, pour l'encouragement de ceux qui en ont, et<164> pour causer de l'émulation à ceux qui négligent leur âme et leurs talents. On dirait que V. A. R. sort de l'école des stoïciens; leur archétype, d'après lequel ils avaient peint leur sage, vous a sans doute, madame, servi de modèle pour votre héros. Il est bon de se proposer de grands exemples de perfection, quand même on n'y saurait atteindre. Je m'instruirai, madame, à votre école; j'aurai sans cesse devant les yeux ce modèle d'héroïsme, quoique je sente de quelle immense distance j'en suis éloigné. Pour peu que je fasse de progrès, je me regarderai comme l'heureux ouvrage de vos mains, et je me flatte de m'attirer vos bontés, parce que vous me regarderez comme une de vos productions.

Tandis que je me propose de profiter de vos excellents préceptes, les grandes puissances, pour se désennuyer, font la guerre aux pauvres jésuites, qui vont bientôt être bannis de la moitié de l'Europe. Ce qui m'étonne dans la conduite de ces rois, c'est qu'ils suivent les institutions du saint-office, et qu'ils s'approprient les dépouilles des proscrits, sans doute pour se consoler de leur perte. Tout hérétique que je suis, je me garde bien de suivre leur exemple, et je laisserai cet ordre en paix, tant qu'il ne voudra point se mêler du temporel, ni égorger moi ou mes proches. On entretient dans des cirques, pour des combats de bêtes, des tigres et des lions; pourquoi ne tolérerait-on pas de même des jésuites?164-a L'animal le plus sociable doit se comporter avec tous les autres animaux, et l'on peut vivre avec des jésuites, des bonzes, des talapoins, des imans, des rabbins, sans les mordre et sans en être dévoré. Je me flatte que V. A. R. ne désapprouve pas ces sentiments, et qu'elle ne pense pas comme M. Boyer de Mirepoix,164-b qui, ayant la feuille des bénéfices en France, ne parlait qu'avec exclamation de l'abominable mot de tolérance. La plus grande folie qui caractérise notre espèce, c'est qu'elle se sert mutuel<165>lement de démons pour se persécuter et pour se rendre la vie amère. Voilà les Génevois qui auraient été heureux, et qui le seraient encore, si un esprit de vertige ne suscitait des factions entre eux; il semble qu'ils ne pouvaient pas supporter le bonheur dont ils jouissaient, et ils s'entre-déchirent pour s'en priver. Ce serait encore une grande question à résoudre pour des philosophes, à quel point l'homme est susceptible de bonheur, et combien son inquiétude lui permet de le conserver. Mais, madame, V. A. R. a résolu ce problème; vous rendez la Saxe heureuse, et vous vous appliquez à l'y maintenir; et moi, bavard radoteur, je vous fais perdre par ma longue lettre un temps précieux que V. A. R. sait si utilement employer. Je connais, madame, votre indulgence et votre support; peut-être que j'en abuse; mais j'obtiendrai mon pardon en faveur du plaisir infini qu'il y a de s'éclairer à votre lumière, et en faveur des sentiments d'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

95. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 7 mars 1768.



Sire,

Votre Majesté me fait tort; je n'ai rien de commun avec les stoïciens, et leur sage n'est pas l'archétype de mon héros. Ce n'est point aux maîtres de la terre d'adopter une philosophie qui fait de l'insensibilité le principe des vertus; c'est encore moins à mon sexe de le prêcher. Quoi! je proposerais à V. M. de renoncer au sentiment, de renvoyer son Opéra et son Académie de belles-lettres! Celui de tous les rois qui sait le mieux allier les vertus sublimes du trône avec les ta<166>lents aimables d'un particulier ne serait plus, par mes conseils, qu'un philosophe sauvage! Que diraient vos sujets et vos virtuosi de toute espèce? De grâce, Sire, ne me brouillez pas avec tant d'honnêtes gens, tandis que vous entretenez la paix avec tout le monde, jusqu'aux jésuites inclusivement. Rien de plus judicieux que le parti que V. M. prend à leur égard. Si l'on savait toujours assigner aux hommes la place qu'ils doivent tenir, et les empêcher d'en sortir, les divisions ne régneraient plus sur la terre; les jésuites ne songeraient qu'à enseigner le latin, et les citoyens de Genève ne voudraient plus empiéter sur l'autorité de leurs magistrats. Le genre humain y gagnerait sans contredit, mais les gazetiers y perdraient, et c'est toujours une espèce qui trouverait son malheur dans le bien général; tant il est vrai que les philosophes auront bien de la peine à décider pour l'affirmative, dès que V. M. leur parlera d'un bonheur général suivi et indépendant. Il faut bien que l'homme n'en soit point susceptible, puisque le bonheur même du grand Frédéric ne dépend pas uniquement de son âme; mais aussi peut-on se consoler d'un sort qu'on partage avec lui, et quant à moi, j'en suis toute consolée; je n'ai pas à me plaindre avec l'estime de V. M., et jouissant de l'avantage de vous assurer de l'admiration sans bornes avec laquelle je suis, etc.

96. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

18 mars 1768.



Madame ma sœur,

Je vois que Votre Altesse Royale désapprouve la rigidité de la doctrine de Zénon, et qu'elle y préfère une philosophie plus douce. Vous<167> n'avez, madame, rien à craindre que les stoïciens trouvent de nos jours autant de disciples qu'ils en eurent autrefois; le public est généralement plus porté pour les maximes d'Épicure mal expliquées, et, supposé que les stoïciens m'eussent rangé sous leur loi, je crois que les arts et les sciences n'auraient pas raison de regretter beaucoup la perte d'un dilettante, d'un amateur comme moi. Il est certain que pour qui aurait le bonheur de vivre, madame, dans les endroits que vous habitez, aurait de la peine à convenir qu'il n'y ait pas du bonheur à vous entendre, et du malheur à être privé de votre présence; Caton même avouerait que c'est un mal réel de vivre loin des personnes que la voix publique élève au-dessus des autres. Je ressens cette privation, et je vois que le stoïcisme me serait avantageux pour m'aider à me faire une raison sur ma position actuelle; mais la chair et le sang sont fragiles, et l'homme est plus sensible que raisonnable.167-a

J'avoue à V. A. R. que j'ai ressenti quelque joie en apprenant que j'ai un nouveau confrère excommunié comme moi; le duc de Parme vient de l'être, et je ne sais pas trop comme la cour de Rome se trouvera d'avoir assez indiscrètement lancé ses foudres jadis si redoutables. Il me semble que les conjonctures ne sont pas favorables à une pareille démarche, et que c'est décréditer une formule soutenue par un crédit idéal de l'employer au moment que ce crédit tombe et s'affaiblit généralement. Les anciens guerriers ont été plus circonspects; car, dès que l'on commença dans les armées à faire usage de la poudre, on abandonna les piques et les autres armes offensives, insuffisantes pour résister aux armes à feu. Selon cette conduite, il me semble que la cour de Rome devrait mettre en ligne de compte les progrès de tant d'ouvrages philosophiques qui répandent la lumière de tous côtés en Europe, et ne pas déclarer son impuissance par des entreprises qui la couvriront de confusion, et décèleront son discrédit.<168> Peut-être, madame, que tout ceci n'est pas théologiquement orthodoxe; mais daignez vous souvenir que je ne suis pas de ceux que le Saint-Esprit daigne inspirer, et que je ne raisonne que selon les facultés d'une raison dépravée. Cette raison, très-suffisante pour la conduite ordinaire, ne l'est pas assez pour des matières surnaturelles, incompréhensibles autant qu'inintelligibles. J'attends donc en silence ce qui arrivera de mon confrère l'excommunié, et c'est au Saint-Esprit, qui a dicté l'excommunication, à sauver le saint-siége des affaires qu'elle lui attirera.

V. A. R. a bien raison de dire qu'il semble que l'homme soit né l'ennemi de son repos; c'est qu'il a reçu un esprit d'inquiétude qui le rend mécontent du présent, et lui figure un bonheur imaginaire dans l'avenir. Les hommes ont été tels dans tous les siècles, ce qui a donné lieu à ces révolutions fréquentes et à ces changements continuels dans les États. Ces Génevois ont cependant réduit leurs magistrats à entrer en composition avec eux; leur fermeté, ou bien leur obstination rigoureuse, l'a emporté même sur ceux qui s'étaient chargés de l'arbitrage de leurs différends. Ils ont déclaré qu'ils mettraient plutôt le feu à leur ville, et s'enseveliraient sous ses ruines, que de céder à leur conseil; et comme c'étaient des forcenés capables d'exécuter ces menaces, l'amour de la patrie a prévalu, et les magistrats ont mieux aimé céder aux prétentions du peuple que de contribuer à la ruine de leur république.

Je commence à croire que l'épidémie de cette inquiétude s'est communiquée à mon esprit, car je sens, comme les Génevois, qu'il manque quelque chose au contentement de mon cœur : c'est le portrait illustre d'une grande princesse qui avait eu la bonté de me le promettre, et dont je voulais orner ma chambre, pour lui rendre un culte religieux et dire au moins à cette toile ce que la modestie de l'original m'empêche de lui exprimer. Si V. A. R. connaît cette princesse, je la supplie de la faire ressouvenir de ce qu'elle a daigné<169> promettre;169-a cela ajoutera encore, s'il se peut, aux sentiments d'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

97. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 22 avril 1768.



Sire,

Il est vrai, la dernière lettre de Votre Majesté n'est pas bien orthodoxe; mais elle est charmante, et quand elle m'aurait été écrite par un concile œcuménique, elle ne m'eût pas fait plus de plaisir. Il n'appartient qu'à vous de rassembler Zénon, Épicure, la cour de Rome et les Génevois, tous gens peu faits pour vivre ensemble, et qui se rencontrent cependant dans votre lettre aussi paisiblement que leurs partisans se voient dans vos États.

Quoique V. M. ne soit qu'un hérétique, je veux pourtant vous avouer que beaucoup de bons catholiques ne sont guère édifiés de l'affaire de Parme; et, s'ils respectent constamment le saint-siége, ils n'en craignent pas moins qu'il n'arrive à la cour de Rome, comme aux magnifiques seigneurs de Genève, d'être obligée de se relâcher sur bien des prétentions.

Au reste, Sire, je n'ai pas manqué de faire d'abord la commission dont vous avez bien voulu me charger pour une certaine princesse. Je savais que je ne pouvais mieux lui faire ma cour qu'en lui disant que V. M. s'empresse d'avoir son portrait. Elle ne l'a point oublié; mais, ne sachant pas manier le crayon avec la même promptitude qu'un grand roi manie l'épée et la plume, l'ouvrage n'avance que lentement. D'ailleurs, quoi qu'elle puisse faire, il ne réussira jamais<170> au gré de ses désirs. Elle voudrait, Sire, que vous lisiez, dans la copie de ses traits, les sentiments qui animent l'original; mais le crayon et la plume sont également faibles lorsqu'il s'agit de peindre à V. M. l'admiration et la haute estime avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

98. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 3 mai 1768.



Madame ma sœur,

Je n'ai jamais douté qu'une princesse aussi éclairée que Votre Altesse Royale n'aurait des sentiments modérés, que lui inspire sa sagesse. Comment, madame, aurais-je osé vous écrire, si vous m'envisagiez comme un gibier d'enfer, comme un damné en herbe, qui n'attend que le moment de maturité pour être dévolu à jamais aux griffes de messire Satan? Je connais peu de saints; je me rends justice, je sens que je suis peu fait pour vivre avec eux; il faut des âmes grandes et pleines de tolérance pour me supporter, et c'est à celles-là que je m'adresse par préférence. Les rigoristes en tout genre sont des espèces de tyrans dont les hommes libres fuient la gêne et la servitude. V. A. R. pense de même; elle ne veut ni opprimer, ni qu'on opprime. Le saint-père aurait dû faire ces réflexions; toutefois un bruit sourd se répand qu'il ne s'en tiendra pas à son premier anathème, mais qu'une bulle fulminante va paraître contre le Très-Chrétien, le Très-Catholique, et le Très-Fidèle. Si cela est, je crois, madame, que le saint-père, pour remplir sa table, y admettra le Défenseur de la foi et votre serviteur, en qualité de parasites; car il est fâcheux pour un pape d'être isolé.

C'est un malheur pour le genre humain que les hommes ne<171> puissent être tranquilles; quand ils mènent une vie heureuse, ils la troublent eux-mêmes, en se suscitant des embarras, et en s'attirant des affaires. Les annales de l'univers en contiennent des preuves, et comme cela a été de tout temps, je crois que cela continuera de même. Jusqu'à la petite ville de Neufchâtel a essuyé des troubles; V. A. R. sera bien étonnée quand elle saura pourquoi. Un prêtre171-a avait avancé dans un sermon que, vu l'immense miséricorde de Dieu, les peines de l'enfer ne pouvaient pas durer éternellement. Le grave synode cria au meurtre contre des paroles aussi scandaleuses, et complota pour que le prêtre au sermon fût exterminé. L'affaire était de mon ressort, car V. A. R. saura que je suis pape dans ce pays-là; voici donc comme je l'ai décidée : Que les prêtres qui se forgent un Dieu cruel et barbare soient damnés éternellement, comme ils le veulent, et comme ils le méritent; et que les prêtres qui se représentent Dieu doux et clément jouissent de la plénitude de sa miséricorde. Toutefois, madame, ma sentence n'a pas calmé les esprits; la scission continue, et le nombre des théologiens damneurs l'emporte sur les autres. A cela se sont mêlés tant d'autres différends, qu'on n'a pu parvenir à les apaiser que par l'intervention des Bernois.171-b

Rien ne peut m'être plus flatteur que l'espérance que V. A. R. me donne à la fin de sa lettre; non seulement j'aurai ce portrait tant désiré, mais, pour en augmenter le prix et ma reconnaissance, il sera tracé par une main illustre, qui honore tous les arts qu'elle cultive. En vérité, madame, de toutes les plus grandes princesses de l'Europe, il n'y a que V. A. R. de qui on puisse recevoir de telles faveurs. Ce portrait171-c sera placé dans le sanctuaire d'une chapelle, et jouira d'un<172> culte religieux; je lui adresserai des prières, et lui dirai : Divine Minerve, daignez me protéger, et, de grâce, répandez un peu sur moi quelques rayons de votre génie qui m'éclaire. Je suis, etc.

99. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 6 juin 1768.



Sire,

Si vos prédicants de Neufchâtel lisaient la fin de la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, ils ne vous traiteraient pas sans doute comme l'avocat Gaudot,172-a car, Dieu merci, vous disposez de plus de fusils qu'eux; mais ils vous feraient mal passer votre temps dans l'autre monde. On vous placerait tout à côté de Julien pour avoir adoré de faux dieux, et qui pis est, pour avoir été éclairé, vertueux, intrépide, grand comme lui. Donc V. M. serait damnée; la chose est claire, et la Sorbonne l'a décidé ainsi contre Bélisaire.172-b Je ne me consolerais pas, Sire, si j'étais la cause innocente que pareil accident vous arrivât. Ainsi point d'adoration, s'il vous plaît; ma divinité se contente à moins, et pourvu que V. M. l'estime un peu, elle en sera plus fière qu'elle ne le serait des génuflexions de l'univers.

Nous n'avons pas appris jusqu'ici que le pape se proposât de fulminer une nouvelle bulle. En bonne catholique, j'en serais fâchée. Mais s'il était dans le cas de recourir à V. M., je me ferais une fête de voir la première ambassade d'obédience que vous lui enverriez. Cela ferait époque dans les annales de l'Europe et dans celles de l'esprit<173> humain, sans cependant rien ajouter à ma vénération pour V. M.; elle est indépendante de ma croyance et de la vôtre. J'aimerais moins la mienne, si elle ne me prescrivait d'estimer, d'honorer et de respecter les vertus sublimes partout où je les vois. Jugez, Sire, quels sont les sentiments profonds et inaltérables avec lesquels je suis, etc.

100. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 23 juin (1768).



Madame ma sœur,

Il y a l'infini, madame, entre la bonté indulgente de Votre Altesse Royale, et la dure opiniâtreté d'un théologien. Si les sectes les séparent en catholiques, protestants, anabaptistes, etc., l'esprit de domination et d'intolérance est le même chez tous ceux qui se croient les ambassadeurs de Dieu le Père pour annoncer une métaphysique inintelligible à des espèces de brutes, qui sont les laïques profanes. Pour moi, madame, je suis tout accoutumé à être damné par ces messieurs; c'est une galanterie dont ils ne sont pas chiches, et qui ne m'inquiète pas le moins du monde. Il n'en est pas ainsi avec Sa Sainteté; il est le suisse du paradis, il peut y faire entrer qui bon lui semble, et même votre serviteur, tout hérétique qu'il est, si je me trouve en état de rendre quelques services à l'Église. Mon bon ange m'en a fourni quelquefois l'occasion, comme à la diète d'élection de Charles VII votre auguste père;173-a j'ai voté, madame, pour que le nonce fût admis à la diète. J'ai peut-être contribué en d'autres occasions à épargner quelques désagréments à la cour de Rome, dont je ne me vante pas;<174> et je me réserve encore pour ouvrir un asile, un dernier refuge aux gardes du corps du pape, à cette milice que l'on réforme dans tous les royaumes où naguère elle était florissante. Si j'ajoute à ces services rendus l'état d'ennui où doit se trouver Sa Sainteté de se voir isolée, sans Très-Chrétien, sans Très-Catholique, sans Très-Fidèle, il me paraît probable que le pontife, pour remplir sa cour, son bercail ou sa table, appellera à soi le Défenseur de la foi, et moi indigne; et comme jusqu'ici, madame, je n'ai point de nom de guerre, j'aurai l'honneur de vous notifier alors en beau style de chancellerie que j'ai pris celui de grand moutardier du pape. Voilà, madame, où me conduisent mes profondes méditations politiques sur les changements qui peuvent arriver dans l'Église; mais comme je ne suis pas infaillible, vous en tiendrez le compte que vous voudrez.

La lettre de V. A. R. m'a trouvé de retour d'un pénible voyage; j'ai parcouru toute la partie septentrionale de l'Allemagne, et j'ai vu princes, ducs, comtes, seigneurs de tout ce qui avoisine au lieu de mon passage. Je n'ai manqué le roi de Danemark que de quelques heures; cela me rappelait l'Arioste et ses héros qui sont toujours par voie et par chemin, à cette différence près que ni lui ni moi nous n'avions de princesses en croupe. J'ai été à Loo,174-a chez le prince d'Orange et ma nièce, où j'ai vu des députés des états généraux, des provinces et des villes. Mais ce qui mérite le plus l'attention de V. A. R., c'est un opéra buffa flamand que l'on a représenté. Vous ne pouvez, madame, vous figurer à quel point ce spectacle est exécrable : les acteurs sans voix et sans solfége, la dureté de la langue, et les sincères applaudissements que ces bons Hollandais donnaient à ce charivari digne du sabbat des sorciers, ne me laissaient pas le temps de revenir de ma surprise. La Hollande n'est et ne sera jamais que le coffre-fort de Plutus; mais pour les arts et le bon goût, ils n'en connaissent pas les éléments. Ce n'est que chez des nations sen<175>sibles et des peuples plus policés qu'on apprécie les productions qui font le plus d'honneur à l'esprit humain, et que, en protégeant les auteurs, on encourage les talents.

Qu'il est rare de trouver de grandes princesses qui donnent l'exemple en divers genres à leurs sujets, et qui ne dédaignent pas la gloire du mérite personnel, infiniment préférable à celui de la naissance! Quel Saxon ne doit pas se trouver encouragé à travailler pour la perfection des arts, quand il voit, quand il entend des merveilles qu'il ne m'est pas permis d'exprimer dans cette lettre-ci, et qui n'en font pas moins l'admiration de l'Europe! Je m'arrête, madame, en si beau chemin, non faute de matière, mais par discrétion; j'espère que V. A. R. me tiendra compte du sacrifice que je fais à son extrême modestie d'une infinité de choses que j'ai sur le cœur, et dont je me plais à m'entretenir avec d'autres. Daignez jeter quelque regard bénévole sur ces lignes, et surtout recevoir avec bonté les assurances du parfait attachement et de la haute estime avec laquelle je suis à jamais, etc.

101. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 23 août 1768.



Sire,

La dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire m'a donné la joie de vous savoir heureusement retourné de votre voyage, et le plaisir de rire de grand cœur de tout ce que vous m'en dites. Je sais bien, Sire, que vous n'avez pas toujours fait rire les gens, et que les généraux ennemis ne vous trouvent pas fort plaisant<176> quand vous êtes à la tête de vos armées. Mais c'est encore une preuve que vous êtes tout ce que vous voulez être. Tant pis pour vos ennemis, si vous leur paraissez très-sérieux. Pour moi, qui n'ai pas le malheur d'être votre ennemie, rien ne m'empêche de rire de votre opéra hollandais, de vos héros voyageurs, et de votre titre de grand moutardier du pape. Prenez seulement garde, Sire, que ce ne soit pas de la moutarde après dîner. De la manière dont quelques puissances ont commencé, l'ordinaire du saint-père sera fort ébréché, et si tout le monde reprend ce qui lui a appartenu anciennement, il court risque de faire très-mauvaise chère. Il sera beau alors de voir un roi protestant rétablir sa cuisine. C'est où je vous attends, Sire, et je ne compte pas rester longtemps dans l'attente. V. M. est faite pour étonner l'Europe par des combinaisons grandes et profondes, qui confondent d'abord la politique du vulgaire, mais que l'effet justifie bientôt. C'est ce que je me dis toujours, quand il m'arrive de méditer sur la destinée des États, et de vous passer en revue, vous autres grands princes qui la réglez. Je finis chaque fois par redoubler, s'il se peut, d'admiration et d'estime pour V. M. Tels sont les sentiments avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

102. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANT0NIE DE SAXE.

Breslau, 8 (5) septembre 1768.



Madame ma sœur,

C'est la crainte d'ennuyer Votre Altesse Royale qui me fait prendre le parti de la faire rire, si je le puis. Je n'ai, madame, de cette province aucune aventure de l'Arioste à vous conter; je n'ai rencontré<177> ni prince ni roi errant. A Glatz et à Neisse, l'on m'a entretenu du voyage de l'Empereur, et les fins politiques se disaient à l'oreille qu'il pousserait jusqu'à Dresde, pour avoir le plaisir de revoir V. A. R. Ici, à Breslau, on ne s'entretient que du chamaillis de la Pologne; pour moi, cela me fait admirer la Providence, qui, tant que la guerre dévastait la Silésie et l'Allemagne, tenait la Pologne tranquille, et, maintenant que ce royaume est troublé, nous jouissons de la plus profonde paix. J'ai vu ici mes amis les jésuites, et nous avons fait des jérémiades pour déplorer le sort d'un ordre jadis célèbre, et qui penche sur son déclin. Nous avons déploré les persécutions que souffre le saint-père, et nous nous sommes réunis de corps et d'esprit pour réciter une petite antienne à son honneur et gloire; et si vous voulez, madame, passer des choses saintes aux profanes, V. A. R. saura que nous célébrerons demain les noces177-a de mon neveu de Brunswic177-b avec la princesse d'Oels; nous aurons quelques petites fêtes pour réjouir une nation qui aime beaucoup la gaîté, et à laquelle quelques moments de plaisir adoucissent les amertumes qu'une guerre cruelle leur a fait sentir. Nous avons ici un comte Hoditz,177-c qui a beaucoup de goût et des dispositions heureuses pour les arts; un comte Sinzendorff, chevalier de Saint-Jean, qui postule une commanderie dans ce pays; et le comte Schaffgotsch, qui s'est trouvé naguère attaché à l'Empereur. Nous avons trois ou quatre dames viennoises, avec lesquelles je compte faire connaissance à ce soir. Je souhaite que V. A. R. jouisse d'une parfaite santé, et des prospérités qu'elle mérite; toutefois qu'elle se souvienne quelquefois du plus fidèle admirateur de son beau génie, et qui ne cessera d'être, etc.

<178>

103. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 31 octobre 1768.



Sire,

Je ne me pardonne pas d'avoir tant tardé à répondre à Votre Majesté; mais un commerce de lettres avec vous, Sire, n'est pas une entreprise aisée à soutenir. Il faudrait avoir à la fois toute l'étendue et toute la variété de votre esprit; et qui oserait y prétendre? Ce n'est que le plaisir que me cause votre réponse qui me donne de l'intrépidité, dont je manquerais d'ailleurs.

V. M. a fait, à Breslau, le bonheur de ses peuples, des revues, des noces, et la belle conversation avec les dames de Vienne et les jésuites. Voilà sûrement des emplois bien différents, et cependant jamais on ne fut tant le même, en se ressemblant moins. Après avoir revu vos États, Sire, vous êtes aujourd'hui tranquille dans votre beau château de Sans-Souci, réglant les destins des empires, et cultivant les arts. Il y a dans la Fable je ne sais quel héros, un Hercule, si je ne me trompe, qui parcourait la terre pour faire du bien au genre humain, et qui revenait ensuite dans le sein des Muses. Passez-moi le parallèle; ce n'est pas ma faute, Sire, s'il faut remonter jusqu'à la Fable pour trouver quelque chose qui vous ressemble.

Je travaille à force au portrait que V. M. a ordonné, et fais de mon mieux pour qu'elle en soit contente; mais comme je travaille en écolière, j'ose lui demander un peu d'indulgence et de patience.

L'Électeur mon fils178-a a informé V. M. qu'il a pris les rênes du gouvernement. Il est mon fils; il a appris de moi à vous honorer. S'il est difficile d'oser vous prendre pour modèle, il est beau du moins de savoir rendre à la vertu sublime l'hommage qui lui est dû. C'est<179> une chose, Sire, sur laquelle j'ose vous promettre que vous ne me trouverez jamais en défaut, ne cessant d'être avec tous les sentiments de la plus haute admiration et considération, etc.

104. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

16 novembre 1768.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'elle sert de témoignage de la bonne santé dont vous jouissez, madame. Cette lettre m'annonce la faveur précieuse que V. A. R. me fait de me destiner son portrait, surtout de vouloir y travailler elle-même. Vous comblez la mesure, madame, en augmentant les obligations que je vous dois par le souvenir de vos bienfaits; ce portrait me rappellera sans cesse l'image de la princesse la plus éclairée, la plus instruite, la plus douée de talents que nous ayons en Allemagne, de celle qui vient si glorieusement de finir sa tutelle, et de confirmer dans le monde, par son exemple, que souvent les femmes ont un génie supérieur aux hommes pour gouverner les États. L'Électeur votre fils, madame, m'a notifié sa majorité, et je ferai incessamment partir quelqu'un pour lui témoigner la part que j'y prends. Il faut s'attendre à toutes les vertus de ce jeune prince, puisqu'il a eu une éducation pareille à celle de Télémaque, et que sa mère Minerve elle-même l'a élevé.

Nous sommes ici, madame, dans la plus grande tranquillité; et comme les personnes désœuvrées sont celles qui réfléchissent le plus, je me suis applaudi d'avoir deviné que le pape, persécuté par ses très-chers fils, se jetterait entre les bras des mécréants. V. A. R.<180> en voit les effets en Turquie, où notre saint-père le Turc s'arme pour soutenir la cause des confédérés de Pologne contre les dissidents. Si le grand vizir fait des conquêtes en Pologne, sans doute que le saint-père de Rome l'honorera d'une toque et d'une épée pour avoir soutenu la cause de l'Église, et qu'on lui donnera brevet d'expectative pour être canonisé cent ans après sa mort. Cet exemple enfle étrangement mes espérances, et me fait espérer qu'un hérétique pourra, s'il combat pour l'Église, obtenir une niche de saint pour récompense; car il y a plus loin d'un Turc à un chrétien que d'un hérétique à un catholique. Je sens que, si j'étais pape, j'aimerais infiniment mieux un Turc qui m'assiste qu'un chrétien qui me dépouillerait, par exemple, d'Avignon, et que, en qualité de suisse du paradis, j'ouvrirais la porte à l'un, et la fermerais à l'approche de l'autre; mais, madame, il y a loin d'un pauvre hérétique empêtré d'erreurs, et de notre saint-père infaillible en ses opinions et ses actions. Je recommande ce pauvre hérétique à votre indulgence, à votre support et à votre protection (j'ai pensé dire à vos prières), vous assurant, madame, que, quoique hérétique sur des sujets ténébreux et inintelligibles, je ne le serai jamais en fait de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

105. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 13 janvier 1769.



Sire,

Avoir été six grandes semaines sans répondre à la lettre la plus aimable et la plus flatteuse, c'est, je l'avoue moi-même, une faute inex<181>cusable; mais les grands hommes sont plus disposés à l'indulgence que personne. D'ailleurs, Sire, vous aspirez à la sainteté; c'est une raison de plus pour vous engager à la rémission des péchés, et j'avertis V. M. que, si elle ne me pardonne pas, je me joindrai à l'avocat du diable en cour de Rome pour réclamer hautement contre votre canonisation; à cela près, je m'en accommoderais fort bien. De tout temps les hommes ont rendu un culte religieux à ceux dont les vertus semblaient franchir les bornes de l'humanité. L'Europe, accoutumée à regarder V. M. comme un être supérieur, ne s'arrêterait pas au plus ou moins.

En attendant que vous vous soyez arrangé, Sire, sur la place que vous voulez au ciel, vous nous envoyez des ministres ici-bas. Rien de plus obligeant que la lettre dont V. M. a chargé pour moi M. de Borcke,181-a et rien de plus flatteur que quand pareille lettre vient de la part de Frédéric. Je vous prends au mot, Sire, sur les assurances que vous voulez bien me donner pour moi et pour mon fils, et que votre ministre m'a réitérées de vive voix. Il sera un témoin irréfragable des sentiments que nous professons pour V. M. Convaincue de ceux de mon fils, je sais qu'il ne négligera rien pour répondre à la confiance que vous prenez en lui, et il me sera bien doux, bien consolant de le voir toujours ami avec le héros du siècle. Si j'avais été Minerve, j'aurais montré V. M. à l'Électeur; je ne lui aurais pas dit : Voilà Mars, voilà Apollon, auquel il faut ressembler; je lui aurais dit : Voilà, mon fils, un grand prince qui vécut bien mieux que tous les dieux, les demi-dieux, et les quarts de dieux de l'antiquité, qui réunit tous leurs talents, toutes leurs vertus. Il faut s'efforcer de les réunir comme lui, et, si l'on ne le peut, il faut du moins être juste et bienfaisant. Vous serez sans doute informé, Sire, que l'Électeur est à la<182> veille d'épouser l'aînée des princesses palatines de Deux-Ponts. Je souhaiterais que la mode fût entre nous comme entre particuliers; je l'engagerais à prier V. M. d'être de ses noces, et j'aurais une fois la satisfaction de vous assurer de bouche des sentiments d'admiration et de haute estime avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

106. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 25 janvier 1769.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale a grande raison de se moquer de ma sainteté, et je lui confesse que je ne crois pas mon individu de la trempe de ceux qui font des miracles après leur mort. Mais, madame, vous ne vous joindriez pas certainement à l'avocat du diable; car j'ose vous dire qu'il n'y a rien que de céleste en votre personne, et que vous ne pouvez jamais vous trouver associée à ceux qui plaident pour ce mauvais génie. S'il ne tenait qu'à cela, par le secours de saint Ignace et du père Lainez, j'oserais me flatter de trouver quelque recoin du paradis pour me placer, car V. A. R. sait que les moines dispensent à ceux qui leur sont utiles aussi facilement des places au ciel que les astronomes assignent aux princes qui les protégent des provinces dans la lune, et jusqu'ici, Dieu merci, il n'y a point eu de guerre en Europe pour ces sortes d'acquisitions. Mais quittons le ciel, et revenons sur terre. Je suis charmé que V. A. R. ait été contente de ma lettre et de celui qui a eu l'honneur de la lui présenter, et de la satisfaction dont elle jouit de voir l'Électeur son fils parvenu à sa majorité et sur le point de se marier. Je souhaite que ce mariage soit<183> aussi heureux, madame, que vous pouvez le désirer, et que vous soyez durant une longue suite d'années spectatrice de la nombreuse génération qui en naîtra. Je suis tout glorieux de l'invitation que vous daignez me faire de me trouver à ce mariage; si je ne consultais que mes désirs, j'aurais volé à votre Olympe pour vous voir, vous entendre et vous admirer. Ce premier mouvement passé, les réflexions ont suivi, et je me suis dit à moi-même : Vieux radoteur, vieux goutteux que tu es, il te siérait bien d'assister aux noces de Psyché et de l'Amour! Tu y paraîtrais comme Vulcain, dont la seule démarche causait ce rire inextinguible des dieux, dont Homère se complaît à faire la description.183-a Je me suis rappelé ces vers que Boileau a si bien traduits :

Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant, De peur que tout à coup, essoufflé, sans haleine, Il ne laisse, en tombant, son maître sur l'arène.183-b

Cet humiliant retour sur moi-même a rabaissé ou éteint ces lueurs de mon amour-propre que la lettre de V. A. R. n'avait que trop attisées. Cela n'a en rien diminué le prix de votre obligeante invitation, et je me nourris encore de l'idée flatteuse de pouvoir, à une occasion plus favorable et moins bruyante, vous exposer de vive voix tous les sentiments de haute estime, de considération et d'admiration avec lesquels je suis, etc.

<184>

107. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 15 avril 1769.



Sire,

Depuis la dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, j'ai eu un fils et une bru malades, et j'ai fini par l'être moi-même au point de n'être pas encore entièrement rétablie; c'est-à-dire que j'ai été doublement à plaindre, et par l'interruption d'un commerce charmant, et par la cause qui l'a produite. Je suis à présent beaucoup mieux. L'intérêt obligeant que vous y avez daigné prendre, Sire, a le plus accéléré ma guérison. V. M. dit qu'elle vieillit. S'il m'était permis de faire des leçons à mon maître, je vous ferais remarquer, Sire, que ce n'est pas là le terme; que les gens comme vous ne vieillissent jamais, et que cela emporte je ne sais quelle idée de décadence qui ne peut vous convenir. Est-ce déchoir que de montrer à l'univers que, comblé de gloire, on est au-dessus de cette gloire même? Frédéric a fait voir qu'il sait vaincre et recueillir le fruit de ses victoires; aujourd'hui c'est un héros assez grand pour maintenir la paix et pour en jouir, quand il ne tiendrait peut-être qu'à lui de s'illustrer par de nouveaux exploits. Chaque année de votre règne, Sire, ajoute une nouvelle espèce de gloire à celle dont vous étiez déjà en possession. Voilà bien des paroles pour prouver à V. M. ce qu'elle doit sentir en elle-même. Mais je vous avoue que cette comparaison de Saturne184-a m'a piquée au vif, et que je n'aime point qu'on dégrade mon héros.

Je voudrais bien que la prétendue vieillesse de V. M. eût été le seul obstacle qui eût pu l'empêcher de venir ici; mais malheureusement le temps n'est plus où les souverains, à cheval, accompagnés de<185> leurs valets, allaient aux noces de leurs amis se griser de mauvais vin, manger la poule au pot, et des amandes et des raisins pour leur dessert. Convenez, Sire, que je dois bien regretter ce bon vieux temps, où, à dire vrai, nous eussions fait très-mauvaise chère, mais où je n'aurais pas été privée, comme à présent, de la satisfaction de vous assurer de bouche qu'on ne saurait rien ajouter aux sentiments d'admiration et de la plus haute estime avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

108. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

20 avril 1769.



Madame ma sœur,

Je bénis le ciel d'apprendre par Votre Altesse Royale même l'agréable nouvelle de son entière convalescence, et je vous assure, madame, sans vous faire un compliment déplacé, que j'y prends autant d'intérêt qu'aucun de votre famille. D'ailleurs, madame, les préjugés avantageux que V. A. R. veut bien avoir sur mon sujet se dissiperaient bientôt en me voyant; les infirmités ne se déguisent point, on ne les sent que trop, et la nature ne devait pas m'excepter de la catégorie générale où elle range ceux de mon espèce. Le feu de votre esprit ranime mes cendres presque éteintes; mais sans la force que vous daignez leur communiquer de temps en temps, il n'y aurait plus de reste qu'une faible végétation. Voilà, madame, ce qui devait éloigner un vieillard jubilaire de votre fête des dieux; et si j'avais le style de Voiture, j'ajouterais que l'hiver couronné de neige et de frimas ne doit pas paraître à côté de Flore et de Zéphire. Que V. A. R. Soit persuadée d'ailleurs que du pain bis et de l'eau de citerne, servis dans<186> votre palais, me seraient préférables aux oiseaux du Phase, aux poissons du lac Lucrin, et au nectar et à l'ambroisie qu'on sert à la table des dieux. Vous voir et vous entendre suffit pour rendre heureux un homme qui pense; ce sera le bonheur dont jouiront les élus dans le paradis; ils verront ce qu'ils ont adoré de loin facie ad faciem. Pour moi, madame, je ne vois rien, je suis ici comme un hibou dans ma retraite, et, quoique primat d'Allemagne et vice-pape jusqu'à l'élection de celui que le Saint-Esprit, le roi de France ou d'Espagne, indiqueront au concile, j'abandonne ce troupeau à sa propre conduite, assuré qu'il se gouvernera de lui-même. Il est vrai que le roi de Danemark186-a et l'Empereur ont voyagé; mais ils sont dans un âge où les grâces et la vivacité de leur esprit les assure, autant que leur rang, d'être bien accueillis. Je me répète, madame, ces vers d'Horace :

Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, essoufflé, sans haleine,
Il ne laisse, en tombant, son maître sur l'arène.

Du bon vieux temps de la chevalerie, les chevaliers qui entreprenaient de grandes aventures étaient jeunes : Roland, Astolphe et les paladins de l'Arioste sont tous à la fleur de leur âge; mais le bon roi Priam, endossant son armure et s'armant de son épée pour défendre l'autel de ses dieux domestiques, tomba de faiblesse sous le poids qui l'accablait. Voilà de fortes raisons, madame, qui m'obligent à demeurer casanier, et à ne me produire qu'assuré de l'indulgence et de la bonté de ceux qui ne dédaignent pas le radotage d'un vieillard catarrheux et bavard. Mais quelque part que la destinée assigne ma demeure, en quelque retraite que je vive, le souvenir du bonheur dont j'ai joui à Moritzbourg ne s'effacera jamais de mon esprit, et je le nourrirai de l'espérance flatteuse de pouvoir peut-être, avant de mourir, parvenir à la même félicité. Je suis, etc.

<187>

109. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 30 juin 1769.



Sire,

Retirée à la campagne depuis un mois, vivant loin du monde et des affaires, ignorant presque qu'il y a des princes, et des États qu'ils gouvernent, je me suis privée pendant quelque temps de la satisfaction d'écrire à V. M., quoique la dernière lettre que j'ai reçue de votre part, Sire, m'eût fait un sensible plaisir. C'est toujours le même génie qui anime tout ce qui vient de vous. Mais le style d'une espèce d'anachorète est-il fait pour intéresser le souverain de l'Europe le plus occupé de grandes choses? Voilà, Sire, ce qui a produit ma léthargie; et je ne sais combien de temps j'aurais pu y rester encore, sans l'heureux événement qui m'en tire tout à coup. J'apprends avec la joie la plus vive que deux maisons qui jamais n'eussent dû être divisées vont resserrer le nœud de leur amitié par les liens du sang, la cousine germaine de ma bru épousant le Prince de Prusse votre neveu. C'est bien à présent, Sire, que je regrette plus que jamais ce bon vieux temps que nous avons tant regretté ensemble, et que je souhaiterais pouvoir monter ma blanche haquenée; suivie de mon fidèle écuyer et d'une demoiselle confidente, puisqu'il faut de la décence en tout, j'arriverais inopinément à Potsdam, où je trouverais V. M. au milieu des fêtes. Que j'aurais alors de plaisir, Sire, à vous exprimer de bouche la satisfaction que ce mariage me cause, et tous les vœux que je fais pour le nouveau couple et pour son auguste oncle, ainsi que les présages heureux que j'en tire pour l'affermissement de l'union entre nos deux maisons! Mais qu'est-ce qu'une lettre pour exprimer tant de choses? Je dirais cela à V. M. fort au long, plus d'une fois, et je craindrais encore de m'être expliquée très-impar<188>faitement. Ce serait, Sire, le plus cher de mes désirs. Si je ne les remplis point, si je ne fais pas seller ma haquenée, ou si j'hésite à lui substituer de bons chevaux de poste, au moins ma pensée, qui voyage avec un peu plus de facilité, sera toujours présente à vos fêtes. Si V. M. pouvait y lire, elle y verrait la confiance la plus entière, jointe à la haute admiration avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

Il y a un de nos meilleurs comédiens, nommé Marsan, à Berlin. Il désire vivement de produire son talent aux yeux de V. M.; si elle daigne lui en accorder la permission, je me flatte qu'elle en sera contente.

110. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

12 juillet 1769.



Madame ma sœur,

Ah! madame, que Votre Altesse Royale ne réalise-t-elle le songe enchanteur qu'elle me présente! Quoi! vous voir ici, vous posséder, et jouir de l'ineffable avantage de votre divine conversation! Et tout ce bonheur s'évanouit comme une vapeur légère dont mon imagination frappée conserve une empreinte qui la tourmente, et me remplit de regrets! Il y a, en vérité, un peu de cruauté, madame, dans vos procédés; ou ne me montrez point de bonheur, ou donnez-m'en la pleine jouissance. Je suis à présent comme un homme affamé qui mâche à vide; je me remplis des idées que vous daignez me présenter, et je me crois réduit aux tourments d'Ixion.188-a Non, madame, j'ose dire que vous avez trop avancé pour reculer, et, sans venir sur une haquenée avec votre écuyer et votre confidente, quel mal y aurait-il<189> qu'une grande princesse vînt assister à la noce de la cousine germaine de sa bru?189-a Si vous désapprouvez cette idée peut-être trop téméraire, c'est à V. A. R. à la réprimer; toutefois suis-je bien aise que ce mariage qui va se faire mérite votre approbation. La landgrave de Hesse-Darmstadt est mon ancienne connaissance;189-b c'est une princesse dont je n'ai pas besoin de faire l'éloge, dont le caractère, le cœur et les sentiments lui ont acquis une estime universelle. Je ne connais point sa fille; mais je suis persuadé qu'elle a profité de l'éducation qu'une telle mère était en état de lui donner. Voilà, madame, où nous en sommes; nous l'attendons ici le 13 avec sa fille, et ce roman sera terminé bien vite. Je crois qu'il vaut mieux filer le parfait amour après qu'avant les noces, et la bénédiction que vous daignez y donner me remplit des plus heureuses espérances pour l'avenir.

A propos de bénédictions, madame, on dit que nous avons un nouveau pape que le Saint-Esprit a choisi avec le plus grand discernement. Je m'intéresse déjà pour lui; il est doux, tolérant, conciliant; et comme il dit des bons mots, il faut bien que le Saint-Esprit l'inspire. Il ne veut point se faire baiser la mule; il a raison; le crucifix ne doit point être sur sa pantoufle, mais entre ses mains; tout ce qui annonce l'arrogance et l'orgueil ne convient point à des ecclésiastiques auxquels on ne saurait assez répéter que leur divin maître a dit que son règne n'est point de ce monde, et par conséquent le leur encore moins. Je ne sais si les jésuites auront autant à se louer de ce pontife que les séculiers; peut-être trouvera-t-il quelque expédient pour conserver un rejeton de cet arbre autrefois si florissant; mais, quoi qu'il fasse, il sera toujours de cent piques au-dessus de son prédécesseur.

V. A. R. m'écrit qu'elle vit à présent en retraite, éloignée des affaires et du tourbillon du grand monde. Je ne l'en plains pas, car<190> c'est dans cette unique situation que l'on peut goûter du peu de bonheur que comporte notre misérable condition. Mais, dans quelque retraite que vous soyez, madame, vous y brillez à mes yeux plus que si vous étiez sur le premier trône du monde, parce que vous tirez votre éclat de vous-même, et que cette pompe extérieure qu'il faut aux autres pour se faire valoir vous est superflue. Je me suis trouvé reclus depuis un temps, mais bien différemment; la goutte m'a tenu sur le grabat depuis quinze jours, et le premier usage que je fais de l'articulation de mes membres recouvrée est de vous assurer, madame, de toute l'étendue de la haute estime et de la considération avec laquelle je suis, etc.

Je vous demande mille pardons, madame, d'avoir oublié de vous répondre sur le sujet du comédien. Vos recommandations ont tout le poids quelles peuvent avoir sur ma volonté; mais, madame, je dois dire à V. A. R. que nous avons un entrepreneur; ainsi ce que j'ai pu faire a été de recommander au sieur Fierville190-a ce comédien, en y ajoutant toutes les instances de ma part pour le faire recevoir.

111. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 28 juillet 1769.



Sire,

Si la charmante lettre de Votre Majesté me parvenait quelques jours plus tôt, c'en était fait. Sans être plus romanesque qu'une autre, je<191> remplissais un désir qui depuis six ans ne m'a point quittée; j'arrivais à Berlin, tous vos ministres étrangers arrivaient en diligence en cour, et tous les politiques des cabinets et des cafés de l'Europe comptaient au bout de leurs doigts les secrets motifs de mon voyage. Au fond, tout se réduirait à la satisfaction de voir le même héros que j'ai vu couvert de gloire militaire, jouir maintenant en philosophe de la paix qu'il a donnée; mais on nous prend toujours pour plus profonds que nous ne voulons l'être, et vous surtout, Sire, vous avez cela de commun avec tous les grands hommes, que vous ne faites pas un pas que le publie n'attribue à quelque dessein savamment combiné. Cependant la peur du qu'en dira-t-on ne m'aurait pas retenue. Le moyen de résister à la fois à l'attrait d'être avec vous, Sire, et à tout ce que V. M. me dit d'obligeant sur mon projet de voyage? Ce n'est qu'après avoir bien calculé l'impossibilité d'arriver à temps pour les noces qu'il a fallu me déterminer à différer; je dis différer, car c'est au-dessus de mes forces de renoncer entièrement à une idée si flatteuse. Depuis la reine de Saba jusqu'aux souverains qui voyagent de nos jours, on a fait plus de chemin pour voir moins que Frédéric le Grand. La voix publique répond parfaitement à toutes les espérances que V. M. avait conçues de madame sa nièce, et que sans doute elle voit remplies à l'heure qu'il est. Recevez, Sire, mes compliments réitérés sur un mariage aussi intéressant, ou, puisque vous le voulez ainsi, ma bénédiction réitérée, quoiqu'il n'appartienne pas à une femme de marcher sur les brisées de votre premier aumônier.191-a Il faut finir, Sire, pour ne pas devenir babillarde. Dans toutes vos lettres, il n'y a que votre vilaine goutte qui me fâche. Faut-il que des hommes comme vous tiennent aux infirmités de leur espèce? Personne ne souhaiterait autant que moi de vous en voir exempt. Les vœux les plus ardents pour la conservation de V. M. sont intime<192>ment liés aux sentiments de la haute admiration avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

112. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

8 août 1769.



Madame ma sœur,

Il faut que j'aie bien joué de malheur, ou que les postes aient mal servi mon empressement, pour que j'aie manqué un moment qui aurait fait le bonheur de ma vie, s'il vous avait déterminée, madame, à nous honorer de votre présence. Cependant il faut que je rende compte à V. A. R. de ce qui nous est arrivé pendant cette noce. La landgrave de Darmstadt, digne à tous égards d'avoir le bonheur d'être connue de V. A. R., était du secret; je lui avais dit que peut-être, madame, vous daigneriez faire une apparition parmi nous. Sur ce soupçon, nous prîmes toutes nos mesures pour ne point être surpris, et nous mîmes tous les éléments de la partie : les uns observaient les grands chemins; les autres avaient l'œil sur les rivières pour nous avertir de l'arrivée de quelque flotte, en cas qu'il y en eût une assez heureuse que de vous transporter; enfin, d'autres fixaient le ciel, et observaient les hippogriffes et les Pégases qui pourraient vous servir de monture, quand on vint nous annoncer qu'on voyait un grand oiseau dans les airs, qui paraissait vouloir s'abaisser vers nous, mais que son éloignement empêchait d'apercevoir de quoi il était chargé; sur quoi nous de courir à la fenêtre, et de braquer nos lorgnettes pour distinguer ce que c'était. Mais, madame, que nos espérances furent déçues! Nous vîmes un grand aigle qui, en s'abattant, enleva un jeune faisan dans ses serres; et cette électrice si impatiemment<193> désirée ne parut point. Confus du mauvais succès de nos soins, nous avons renoncé au système merveilleux, et nous nous rabattons sur les événements communs et ordinaires. Pour en revenir au simple, j'ose assurer V. A. R. que les politiques de café me font plus d'honneur que je ne mérite, si mon individu occupe leurs spéculations oiseuses. Mais, de grâce, point de Salomon. Ce roi était sage, et je ne le suis guère; il avait un sérail de mille femmes, et ne croyait point en avoir assez; je n'en ai qu'une, et c'en est encore trop pour moi; il sacrifia aux idoles, et je n'ai jamais fléchi le genou devant Baal. Enfin, madame, de grâce, dessalomonisez-moi, et daignez me comparer plutôt au roi de Garbe.193-a Je vous crois, raillerie à part, très-supérieure à sa reine de Saba, et le désir que j'ai de jouir de votre présence n'est fondé que sur l'admiration que m'a inspirée le bonheur que j'ai eu de vous entendre, le peu de minutes que j'en ai joui à Moritzbourg,193-b et le plaisir de connaître plus particulièrement une princesse qui a réuni en elle tant de rares talents qui feraient la réputation d'une douzaine de particuliers.

J'accepte, madame, avec toute la reconnaissance possible la bénédiction que vous daignez donner aux noces de mon neveu. Sa nouvelle épouse paraît d'un très-bon caractère, et digne de mériter une part, madame, dans votre amitié; elle aime beaucoup l'électrice de Saxe sa cousine, et n'en parle qu'avec attendrissement. Puisse-t-elle me procurer le bonheur que vous m'avez fait espérer, et qui vient de s'évanouir! Ce serait alors que je pourrais assurer V. A. R. de vive voix de mon dévouement, de mon admiration, et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<194>

113. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 11 septembre 1769.



Sire,

Rien n'est mieux tourné que les hippogriffes et les observations que V. M. a faites dans le ciel. Il eût été agréable, sans doute, d'y voyager, et de causer deux ou trois insomnies aux astronomes, qui probablement m'auraient prise pour une comète, et qui n'auraient pas manqué de calculer mon orbite, mon périhélie et mes nœuds. Mais comme je ne me propose de quitter la terre que lorsque je ne pourrai faire mieux, je vous avertis, Sire, que ce n'est pas aux nues qu'il vous faut faire attention, mais à vos grands chemins. Si votre lettre était rendue à temps pour que j'eusse pu me rendre à votre obligeante invitation, si j'avais cru un temps de fête propre à entretenir V. M. tout à mon aise, si je n'avais pas craint d'être distraite par des plaisirs subalternes du seul plaisir que j'ambitionne, vous m'auriez vue infailliblement, Sire; et dès que je vous croirai assez de loisir pour me donner quelques heures, vous me verrez encore, non sans doute pour achever de vous connaître, car qui ne connaît pas le héros du siècle, ou plutôt celui de tous les temps? C'est précisément parce que j'ai le bonheur de connaître V. M. que je désire passionnément de la revoir. Quand une fois les femmes se passionnent pour une chose, elles ont, dit-on, l'imagination vive et l'exécution prompte. Prenez-y garde, Sire; vous n'avez qu'à me dire un mot, vous n'avez qu'à m'indiquer le moment où je pourrai vous faire ma cour sans vous être à charge, et vous me verrez voler au seul but où mon cœur aspire.

Le souvenir de madame la landgrave de Darmstadt m'a fait un plaisir sensible. Je l'honore singulièrement, et je ne suis point surprise qu'elle ait gagné l'estime de V. M. Ce qui me réjouit encore<195> plus, c'est de voir son aimable fille remplir votre attente. J'ai dit à l'Électrice ma bru que sa cousine pense souvent à elle; je ne pouvais rien lui dire qui la touchât davantage. Nous vous réitérons nos bénédictions; puissent-elles reposer sur vous, tout hérétique que vous êtes! Malgré l'hérésie, j'ai le faible de reconnaître en Frédéric le plus sublime talent, joint aux plus rares vertus, et je ne puis refuser le juste tribut dû à de si éminentes qualités, et la haute admiration avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

114. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

25 septembre 1769.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale ne doit pas s'étonner qu'on fixe le ciel lorsqu'on attend son arrivée; tout ce qui arrive d'heureux aux hommes, nous dit-on, vient de là. Autrefois les déesses descendaient des cieux, les nuages leur servaient de voitures, et l'on peut attribuer à V. A. R. tout ce que les mythologiens avançaient de ces êtres surnaturels. Junon ne gouverna jamais aussi bien l'Empyrée que vous gouverniez la Saxe pendant la minorité de l'Électeur, et Minerve ne fit jamais d'aussi beaux vers que vos opéras, d'aussi belle musique et d'aussi beaux tableaux qu'en fait V. A. R. Mais, à propos de tableaux, voici encore le moment de vous remercier, madame, de ce que vous daignez travailler à la copie d'un original pour lequel j'ai la plus profonde vénération. Reclam m'en a instruit, et j'ai pensé l'embrasser de joie. Enfin, madame, nous vous attendrons, comme vous l'ordonnez, par les sablonnières qui nous entourent, et qui ralentissent un peu la marche des voyageurs. Je regarderai cet heureux jour comme<196> celui qui comblera mes vœux, et j'attends avec empressement le moment de l'accomplissement de vos généreuses promesses. Il m'arrivera, comme à Baucis et Philémon, de voir ma cabane champêtre changée en temple par votre présence. Je posséderai, pour quelque temps, tout ce que l'Allemagne a de plus précieux, dans une grande princesse en qui le génie et les heureux talents surpassent encore l'illustration de sa haute naissance.

Vos bénédictions efficaces, madame, m'ont suivi en Silésie. Le premier avantage que j'en ai recueilli a été de voir l'Empereur votre digne beau-frère.196-a J'ai été enchanté de ce prince à tous égards. C'est une bonté, une noble franchise, une vivacité charmante, jointe à beaucoup de génie, que désigne la curiosité insatiable qu'a ce grand prince de s'instruire. On voit qu'il se prépare à jouer un beau rôle en Europe. Soumis à une grande princesse, pour laquelle il a la plus grande reconnaissance, il attend avec modération le moment que la Providence a déterminé, auquel il déploiera l'étendue de son âme, de ses desseins et de sa prudence. Je me flatte et j'espère que cette entrevue sera l'époque où finiront ces malheureuses dissensions, ces brouilleries, ces haines, qui avaient si longtemps divisé ces deux maisons.196-b S'il y a des accommodements avec le ciel,196-c pourquoi n'y en aurait-il pas entre les hommes? Nous devrions, si nous étions sages, nous entr'aider à supporter le fardeau de la vie, au lieu de nous entre-déchirer, de nous persécuter ou de nous détruire. Je suis persuadé que V. A. R. est de ce sentiment. Son âme est trop noble, trop belle, trop humaine, pour être d'un sentiment contraire. Vouloir l'union des princes, c'est désirer le bonheur, le repos, la tranquillité des peuples, qui respirent tant qu'ils s'accordent, et se ruinent quand<197> ils se brouillent. Mais, madame, je sens où m'emporte un enthousiasme du bien public; cette matière me mènerait trop loin, et ne dirait à V. A. R. que ce dont elle pourrait me donner des leçons. Je me borne à vous assurer, madame, de la reconnaissance la plus étendue, de la plus haute considération, de l'admiration la plus parfaite avec laquelle, etc.

115. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 2 octobre 1769.



Sire,

La joie que m'a causée l'aimable lettre de Votre Majesté, que je viens de recevoir, et surtout l'heureuse nouvelle qu'elle contient, me laisse exactement autant de raison qu'il en faut pour vous témoigner l'excès de ma satisfaction. Je vous reverrai donc, Sire; j'admirerai de près Frédéric le Grand, et ce que depuis six ans je souhaitais avec tant de passion aura enfin lieu. Je suis si enchantée que V. M. y consente, que, au lieu de vous écrire, je serais déjà dans ma voiture, s'il n'y avait je ne sais combien de menus détails à régler quand il s'agit de faire partir une femme, surtout quand cette femme a le bonheur d'être princesse. Je risquerais trop d'être grondée par ma grande maîtresse, si je manquais à un point de formalité, et vous sentez bien, Sire, que je n'oserais en courir le hasard. Mais, quoi qu'il puisse arriver, et dussent toutes les grandes maîtresses et toutes les duègnes du monde me trouver en faute, il ne se passera pas quinze jours que vous ne me voyiez à Potsdam. Si j'étais un peu moins occupée de la satisfaction suprême qui m'attend, je parlerais à V. M. de celle que<198> me donne son entrevue avec l'Empereur, et de tout ce que vous m'en marquez. Je suis charmée d'apprendre, Sire, que votre sentiment à son égard appose aux miens le sceau de la certitude; mais je suis mille fois plus enchantée, plus ravie de pouvoir bientôt dire de bouche à Frédéric que, s'il a bien des admirateurs, il n'en a point qui l'honore plus que moi, qui enfin le mette plus que moi au-dessus de l'humanité. Veuillez agréer, Sire, ces sentiments, qui partent du cœur, ainsi que les assurances de la haute estime et du parfait attachement avec lequel je ne cesserai d'être, etc.

116. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 7 octobre 1769.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale met le comble à mes vœux en daignant réaliser une idée que j'avais toujours envisagée comme une idée consolante, une heureuse illusion qui pouvait rendre souffrable l'éloignement où j'ai été obligé de vivre de votre personne auguste. Vous ressemblez en tout, madame, aux dieux, qui ne font rien à demi, et qui exaucent quelquefois les vœux des humains, lorsqu'ils voient que leur adoration part d'un cœur sincère et d'une entière résignation à leur volonté. Nous verrons donc ici cette électrice admirable, et nous posséderons (quoique pour peu de temps) celle dont l'univers entier nous enviera la possession. Pardonnez, madame, à mon ivresse; on ne se possède pas dans des moments d'un plaisir vivement senti; je ne puis plus mesurer scrupuleusement mes termes; je suis dans ce premier enthousiasme de ravissement où l'expression du sentiment l'emporte,<199> et fait oublier la retenue qu'on doit à votre extrême modestie. Mais comment reconnaître, madame, un tel bienfait? et quelle ressource me reste-t-il pour vous rendre la millième partie des faveurs que vous répandez sur moi? La haute considération et l'estime infinie que j'ai pour votre personne ne sauraient s'accroître; je ne puis donc renouveler à V. A. R. que la continuation de ces sentiments d'admiration qui ne finiront qu'avec ma vie, étant, etc.

117. A LA MÊME.

29 octobre 1769.



Madame ma sœur,

J'ai obéi aux ordres de Votre Altesse Royale, je ne me suis point trouvé à son départ;199-a mais je n'en ai pas moins senti les douleurs de la séparation. Quiconque a eu le bonheur de connaître V. A. R. doit sentir des regrets infinis de s'en trouver séparé; néanmoins je ne me souviens que de la faveur qu'elle a bien voulu me faire de passer quelques jours ici, pour en conserver une éternelle reconnaissance. La nature, madame, m'a doué d'un cœur sensible, et d'une âme capable d'admirer le mérite éminent, lorsqu'il se rencontre. La vive admiration qu'elle m'a inspirée ne s'effacera jamais de mon esprit; non, madame, tant que j'habiterai ces lieux, votre souvenir ne périra pas; ma mémoire le conservera autant que mon existence, et je ne vivrai qu'avec la consolante idée de me retrouver un jour aux pieds d'une princesse que je ne cesse d'admirer, et que l'envie même ne peut que respecter.

<200>Il suffit que V. A. R. daigne s'intéresser au sort d'un malheureux dont j'ai ignoré le délit aussi bien que le nom, pour qu'il obtienne sa liberté; trop heureux, madame, si, par d'aussi faibles marques de ma déférence, je pouvais prouver à V. A. R. le désir infini que j'ai de lui donner des preuves, dans toutes les rencontres, de la considération, de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

118. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 3 novembre 1769.



Sire,

Je suis arrivée ici mardi au soir heureusement, si l'on peut être heureux en s'éloignant de V. M. Il me semble que je sors d'un beau songe, ou que j'ai lu un conte de fées : ce ne sont que palais magnifiques, jardins agréables, concerts ravissants, princes et princesses charmantes; mais j'oublie bientôt l'enchantement pour ne songer qu'à l'enchanteur. Vous m'avez fait passer, Sire, les neuf journées les plus délicieuses que j'aie eues de ma vie; j'ai vu le triomphe du goût et des arts, de la magnificence et de la sagesse; tout était l'ouvrage de Frédéric. Je l'ai vu encore plus grand que les grandes choses qu'il a exécutées, entouré de tout ce qui peut fixer l'attention des hommes, et n'en attirant pas moins tous les regards à lui seul; et ce prince sublime m'honore de son amitié, me comble des attentions les plus touchantes, de mille bontés que je ne saurais assez apprécier. Recevez-en mes remercîments, Sire, s'il y a des remercîments au monde dignes de ce que je vous dois; j'en suis profondément pénétrée.

<201>Le billet de V. M., qui m'a été remis par son grand maréchal, a mis le comble à ma satisfaction; j'en ai été attendrie jusqu'aux larmes. Vous me promettez, Sire, de ne pas m'oublier, et vous me laissez espérer que les heureux moments que j'ai vécu chez vous ne sont point passés pour toujours. Il n'en fallait pas moins pour rendre mon départ supportable. Le nouveau motif de reconnaissance que V. M. ajoute, en m'accordant la liberté du prisonnier que j'avais osé demander, n'a rien coûté à la grande âme de Frédéric; c'est peu pour lui, et c'est beaucoup pour moi; j'y trouve une preuve réitérée de cette bonté, et puisqu'enfin vous me permettez, Sire, de me flatter de cette amitié qui m'est plus chère que tous les biens de la terre, veuillez, Sire, me la conserver. Mes plus beaux moments, à l'heure qu'il est, sont ceux où je me livre au souvenir de Potsdam, de Berlin, du grand monarque que j'y ai vu, que je ne cesserai d'admirer et d'honorer que quand je cesserai de vivre. Encore me flatté-je que des sentiments aussi vifs doivent survivre au tombeau. Mais puisqu'enfin je ne puis répondre que jusque-là, croyez au moins, Sire, que seul il peut être le terme de la haute estime et de la reconnaissance inexprimable avec lesquelles je suis, etc.

119. DE LA MÊME.

Dresde, 11 décembre 1769.



Sire,

Je vous rends mille et mille grâces d'avoir accordé à ce pauvre jeune homme de Pöllnitz la permission de venir me voir.201-a Je n'ai cessé de<202> lui parler de V. M. Depuis les heureux moments que j'ai passés chez elle, c'était le seul plaisir dont je fusse susceptible. Le moyen de renfermer en soi tant d'admiration, quand le cœur en abonde? Il est vrai, Sire, qu'il n'est pas bien difficile de trouver des gens qu'on puisse entretenir de Frédéric le Grand; l'Europe n'a qu'une voix pour lui. Mais c'est encore de Frédéric le sage, de Frédéric l'aimable que je veux causer; et il faut avoir eu le bonheur de vous approcher, Sire, pour parler dignement de tant de qualités sublimes dont la réunion paraîtra toujours incroyable à tout autre qu'à des témoins oculaires. J'ai bien exercé le caquet du baron, et je le vois partir avec le regret de perdre le plus agréable objet de mes entretiens. Il s'est d'ailleurs très-bien conduit, et, malgré sa grande jeunesse, je puis assurer V. M. qu'il n'a pas commis la moindre étourderie. Il a vu un genre de tapisserie de ma façon; et, comme il est fin courtisan, il a voulu me flatter par l'endroit le plus sensible, en me faisant croire que ce genre pourrait plaire à V. M. Je n'ai rien eu de plus pressé que de le prier d'en remporter un échantillon, et de me marquer sincèrement s'il avait rencontré votre approbation. Vous dirai-je mon secret, Sire? Aussi bien Pöllnitz me trahirait-il. Je connais une faiseuse de tapisserie qui serait fort glorieuse d'avoir meublé un petit coin d'un certain palais enchanté, élevé par le plus grand des génies. Elle aurait, en y travaillant, la satisfaction de songer toujours à l'endroit où son ouvrage serait placé, et à ce prince sublime, l'objet de son admiration éternelle et de sa haute considération. C'est avec ces sentiments que je ne cesserai d'être, etc.

<203>

120. DE LA MÊME.

Dresde, 13 décembre 1769.



Sire,

Bientôt, Sire, vous vous repentirez de la bonté que vous me témoignez. Il faut que V. M. apprenne à ses dépens que depuis Ève, qui, dit-on, abusa fort de la complaisance de notre père commun, ses descendantes sont toutes plus ou moins sujettes à ce défaut. Je ne sais, Sire, ce que vous eussiez fait, si vous eussiez été Adam; mais je sais bien que, pour quelque raison que ce fût, je ne voudrais rien vous proposer qui pût vous être désagréable. J'aurais hésité d'accompagner le comte de Bünau de cette recommandation, si V. M. ne m'en eût dit elle-même du bien, et si je connaissais moins la passion avec laquelle ce jeune homme désire la gloire de la servir. Il préférerait, sans doute, le parti des armes, si les fatigues y attachées étaient compatibles avec son tempérament peu robuste. Il souhaiterait obtenir la grâce de consacrer sa vie et son zèle au service de V. M., dans une carrière où ses forces égalassent sa bonne volonté. Je lui donne cette lettre, Sire, sans savoir au juste si je fais bien ou mal; mais cette occasion est trop favorable pour ne pas me rappeler aux bontés de V. M. et lui renouveler les sentiments de la haute admiration avec lesquels je suis, etc.

<204>

121. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

18 décembre 1769.



Madame ma sœur,

J'ai regardé ce jour-ci comme bien fortuné, puisqu'il me procure deux lettres de la part de V. A. R., l'une que le comte de Bünau m'a rendue, et l'autre le jeune baron. Pour la première lettre, V. A. R., à ce que j'espère, aura été persuadée d'avance qu'une protection comme la sienne était si puissante sur mon esprit, qu'elle me déterminerait infailliblement. Je ferai pour ce jeune homme, qui marque du talent et du mérite, tout ce qui dépendra de moi, madame, d'autant plus que je le regarde comme me venant d'une princesse pour laquelle j'ai la plus haute considération. Quant au jeune baron, j'espère, madame, qu'il n'aura point fait d'étourderie, et que, au cas de quelque fredaine, vous voudrez bien avoir quelque indulgence pour sa jeunesse; il n'a que quatre-vingts ans, et il faut espérer qu'il deviendra plus sage lorsque l'âge aura donné plus de maturité à son esprit. Il est revenu ici si plein de la grande princesse de laquelle il a eu le bonheur d'approcher, qu'il n'a parlé que d'elle. Pour moi, non moins enthousiaste de ses rares talents, je me suis mêlé d'en faire des éloges qui n'ont pas fini faute de matière, mais par la lassitude et l'accablement du voyage, dont le baron se ressentait encore. Ce qui m'a fait un sensible plaisir de son récit, c'est qu'il m'a assuré, madame, que vous me conserviez quelque part dans vos bontés, et que je n'avais pas à craindre d'être sitôt effacé de votre gracieux souvenir. Il m'a délivré la musique dont il était chargé, dont V. A. R. voudra bien que je lui fasse mes plus sincères remercîments. Le baron m'a montré de même le bel ouvrage de V. A. R., qui a été universellement admiré; il vous est donné, madame, d'exceller en tout, depuis l'art d'Arachné jusqu'au sublime art d'Homère. L'ouvrage que V. A. R. a<205> la bonté de me destiner serait plutôt digne d'un temple que de la maison d'un mortel; toutefois y sera-t-il conservé avec vénération et avec une espèce de culte religieux, comme si Minerve même l'eût exécuté.

V. A. R. se moquera de moi quand elle saura que je me prépare à traîner ma vieille figure au carnaval de Berlin. Mon plaisir consistera à me rappeler les endroits où j'ai joui de la vue béatifique d'une certaine grande princesse, où je me rappellerai tout ce que j'ai eu le bonheur de lui entendre dire, les charmes de sa voix, de sa méthode, de son chant, et où je finirai par faire la triste réflexion que le bonheur de ma vie n'a duré qu'un moment. A cette heure, je n'en embrasse que l'ombre; je crois parler à V. A. R. en lui écrivant, et cependant je me souviens fort à propos qu'il n'y a rien de plus indiscret, ni rien de plus impertinent que d'ennuyer ceux que nous respectons. Cette réflexion, madame, me réduit au silence, et m'oblige de me renfermer dans les assurances de la haute considération et de l'estime infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

122. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 2 janvier 1770.



Sire,

C'était bien assez du puissant attrait qui me porte à répondre avec empressement aux lettres que V. M. me fait l'honneur de m'écrire, sans qu'on vînt encore m'en demander pour elle. Cependant, depuis que j'ai été à Potsdam (oh! que n'y suis-je encore!) comblée de bon<206>tés et d'attentions qui me confondaient, on ne part plus sans vouloir emporter une lettre de ma part; on croit que je vaux quelque chose, que le grand Frédéric ne m'eût pas tant marqué d'estime, et qu'il ne porterait pas de moi un jugement si flatteur, si je ne le méritais par quelque endroit. C'est votre gloire, Sire, qui rejaillit sur moi; et j'emprunte proprement ma lumière de l'astre qui éclaire l'univers, en qualité de votre humble satellite.

Je prends la liberté de vous recommander le colonel de Keith, qui passe de notre petite planète chez vous. V. M. sait qu'il est ministre du roi d'Angleterre auprès de mon fils. Il m'a demandé une lettre pour elle avec les plus vives instances, et il espère qu'elle pourra fixer sur lui les regards de Frédéric. Cette supposition m'est trop glorieuse pour y résister. D'ailleurs, ce qui pourrait venir à l'appui de ma recommandation, indépendamment du mérite personnel de M. de Keith, bien recommandable par lui-même, c'est qu'il est parent de mylord Marischal, pour lequel je connais beaucoup de bontés à V. M.

J'ai appris avec la plus grande joie que vous trouvez, Sire, l'ouvrage dont le jeune baron lui a montré un échantillon, digne de décorer un petit coin de son superbe palais. Je n'attends plus que quelques éclaircissements dudit baron pour y travailler avec l'ardeur que m'inspire l'idée de travailler pour vous. Ce pauvre jeune homme me fait grand plaisir d'être content de moi. Je le suis beaucoup de ses talents naissants, et je m'assure que puisque, malgré sa grande jeunesse, ils percent déjà, V. M. ne leur refusera pas la continuation de sa bienveillance. Il dansera bien, sans doute, au carnaval de Berlin; c'est de son âge.

Ce qui me réjouit infiniment, Sire, c'est que, selon les dernières lettres de Hollande, le peu de plaisir que V. M. se permet ne sera plus troublé par l'appréhension où la maladie de madame la princesse d'Orange a dû vous jeter. D'ailleurs, l'heureuse nouvelle que<207> me mande le baron de Pöllnitz doit vous dédommager, Sire, de cette inquiétude. Rien ne pouvait me causer plus de joie, non seulement parce que je vous l'ai un peu prédit, comme V. M. se le rappellera, car enfin le don de prophétie est celui de tous les talents dont je me passerais le plus aisément, mais surtout parce que cette chère princesse, qui va soutenir les espérances de votre maison, est une parente respectable à laquelle je m'intéresse plus que je ne puis le dire. Que ne puis-je être témoin oculaire, Sire, de vos fêtes et de votre satisfaction! Que ne puis-je être à vos pieds! Non, jamais je n'oublierai les heureux moments que j'ai passés près de vous; jamais je ne serai satisfaite que lorsque vous me permettrez de jouir derechef du même bonheur. C'est l'objet de tous mes vœux, l'objet de tous mes désirs; et si je ne puis, comme je le voudrais, passer ma vie à vous voir et vous entendre, au moins vous ne cessez un instant d'être présent à mon cœur. Pénétrée de reconnaissance et du plus inviolable, je n'ose dire du plus tendre attachement pour vous, que ne vous vois-je encore conduisant les affaires de l'Europe, répandant le bonheur sur vos sujets, et éclairant l'humanité par la philosophie que vous avez placée sur le trône dans le moment de vos amusements, qui à peine effleurent votre âme!

Avec tout autre prince que V. M., je prendrais mal mon temps en lui envoyant un traité de morale207-a pendant le carnaval; cependant en voici un de notre pauvre Gellert.207-b Je l'avais promis à V. M. Il vient de mourir fort regretté et fort digne de l'être. Il n'était pas seulement un fabuliste, il s'élevait plus haut; il était sage, honnête, juste, et il enseignait aux autres à l'être. Voilà ses droits pour être<208> lu du plus grand des princes, et voilà surtout le sujet des regrets que nous lui donnons. Ces gens qui apprennent aux hommes les devoirs de l'humanité doivent être chers à l'univers.

Mais le plaisir suprême d'entretenir V. M. m'entraîne, et la crainte d'ennuyer Frédéric m'oblige de renfermer en peu de mots l'article sur lequel je désirerais le plus de m'étendre : ce sont les vœux que je fais pour vous, Sire. Puissiez-vous être autant élevé au-dessus des hommes par la durée et par la mesure de vos prospérités que vous l'êtes par cette âme sublime, l'objet de l'admiration constante et de la haute estime avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

Je rends mille très-humbles grâces à V. M. pour le poisson de mer qu'elle a bien voulu m'envoyer.

123. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

16 janvier 1770.



Madame ma sœur,

Rien de plus flatteur pour moi que d'apprendre par la lettre de V. A. R. même qu'elle se ressouvient encore avec bonté du court séjour qu'elle a fait dans cette contrée. Vous êtes, madame, comme les dieux, qui, selon l'ancienne mythologie, se contentent de la bonne volonté des hommes; vous êtes satisfaite des faibles hommages qu'on a rendus à vos grands talents, et, fixant vos regards sur l'intention des cœurs, vous n'y avez trouvé qu'un entier dévouement, une admiration infinie, et un désir immense de vous plaire et de vous servir. Voilà les seuls mérites que je puis m'attribuer. J'ai une âme<209> capable de sentir, et c'est toujours quelque chose que de respecter le mérite éminent dans les personnes où le ciel s'est complu de le prodiguer.

Avec cette façon de penser, V. A. R. jugera facilement comment a pu être reçu quelqu'un chargé d'une lettre de sa part; aussi M. Keith a-t-il pensé être embrassé en arrivant. Nous ne nous sommes presque entretenus que de V. A. R.; ce sujet intarissable nous aurait menés si loin, que des jours, des mois et des années n'auraient pas suffi pour l'épuiser. J'ai beaucoup connu le père de ce M. Keith; c'était un des plus honnêtes hommes qu'il y ait, et pourvu d'une mémoire étonnante; je lui ai eu même des obligations personnelles. Que de raisons pour bien recevoir le fils!

Pour ce jeune baron auquel V. A. R. veut bien s'intéresser, il est depuis huit jours au lit, accablé de fluxions et de rhumatismes; il se prépare, madame, à vous renvoyer cet ouvrage merveilleux d'Arachné dont Minerve même aurait été jalouse, et dans lequel on ne saurait s'empêcher d'admirer votre goût, la finesse et l'élégance d'un ouvrage achevé.

V. A. R. s'intéresse avec tant de bonté à la convalescence de ma nièce de Hollande, que je ne saurais assez lui en marquer ma reconnaissance. Je vous avoue, madame, que j'ai été inquiet, et d'autant plus alarmé, que tout le monde m'avait assuré qu'elle avait déjà essuyé la cruelle maladie dont elle a été atteinte. Pour ma nièce de Prusse, je la crois enceinte, madame, par vos ordres; c'est votre présence qui a répandu la fécondité sur une maison prête à s'éteindre; vous avez, madame, présidé à un baptême, et vos bénédictions ont, d'un autre côté, fait concevoir. Ne vous étonnez pas si désormais nous vous invoquons comme Lucine, comme la mère de l'abondance et de la réparation du genre humain.

J'ai lu avec plaisir l'ouvrage du pauvre Gellert, que V. A. R. a eu la bonté de m'envoyer. Heureux les philosophes qui peuvent donner<210> de telles leçons aux souverains, et plus heureux les princes qui savent en profiter! Je ne sais, madame, si j'ose vous envoyer un ouvrage sur un sujet à peu près approchant, qui regarde les mœurs,210-a lu ici, dans notre Académie. Comme il contient quelques idées qui, je crois, n'ont pas encore été développées dans ce sens, je crois peut-être, madame, qu'il pourra vous occuper un moment.

Mais qu'il est triste, après avoir eu le bonheur de vous voir et de vous entendre, de ne pouvoir parler à V. A. R. que par lettres! Je me regarde comme un exilé de votre cour, et j'envie souvent le destin d'une bonne vieille gouvernante et d'une demoiselle de Bünau, qui ont le bonheur de vous approcher. Nous sommes réduits à imiter les Juifs établis hors de la Palestine, qui, ne pouvant aller à Jérusalem, se tournaient vers l'orient, où était leur temple, pour y faire leurs prières. Nous nous tournons vers Dresde, et nous disons du fond de notre cœur : Que bénie soit à jamais cette incomparable électrice! Je ne rapporte à V. A. R. que l'abrégé de notre rituel; elle peut s'en rapporter à des cœurs qui lui sont bien fidèlement dévoués, car je me flatte au moins, madame, pour ce qui me regarde, que vous êtes persuadée de la haute considération et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<211>

124. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 19 février 1770.



Sire,

Votre Majesté est inépuisable en tout. Elle trouve toujours quelque nouveau moyen de me témoigner ses bontés, et chaque lettre, Sire, que vous voulez bien m'écrire augmenterait mon admiration et ma reconnaissance, si des sentiments tels qu'ils sont dus à Frédéric pouvaient être susceptibles de gradation. Vous me traitez, Sire, un peu de petite déesse. Si je l'étais, votre apothéose se ferait sonica. Je ne sais pourtant pas trop si vous y gagneriez. Le monde vous dresse déjà des autels, et vos grandes actions vous ont acquis l'immortalité à plus juste titre que tout ce que les divinités de jadis ont fait de plus brillant. J'ai lu avec avidité le discours que V. M. m'a envoyé. On ne peut y méconnaître le grand Frédéric. Certainement aucune leçon ne peut être plus efficace que celle que l'intérêt de notre amour-propre même nous dicte. Vous, Sire, qui contribuez plus que personne à éclairer les hommes, rendez encore à l'humanité le service d'engager cet auteur incomparable à faire écrire sous ses yeux le catéchisme qu'il propose, et qui deviendra le code de l'univers. Je vous le demande avec instance, au nom de tous les mortels qui ont l'honneur d'habiter ce petit globe avec vous. Je serai la première à en faire usage pour mes enfants, dont l'éducation est le premier objet de tous mes soins.

M. de Keith est assurément un homme fort estimable. Depuis qu'il est de retour, nous ne cessons de nous entretenir de V. M. Il me semble qu'on ne peut valoir quelque chose que lorsqu'on a approché Frédéric; et ce qu'il y a de bien sûr, c'est qu'il n'y a pour moi de conversation véritablement intéressante qu'avec ceux qui ont vu Berlin, Potsdam, et surtout le maître de tant de merveilles. Votre<212> prima virtuosa, qui se trouve ici, m'est encore d'un grand secours; je la fais bien moins chanter que causer.

De toutes les choses agréables que V. M. me mande, la certitude de la grossesse de la Princesse de Prusse est celle qui me charme le plus; et si ma présence eût porté la fécondité chez vous, ce serait sûrement le plus beau miracle que j'eusse fait de ma vie. Mais je soupçonne qu'il en est de ce miracle comme de beaucoup d'autres, que la nature a un peu aidés. Quoi qu'il en soit, Sire, persuadez-vous, si vous le pouvez, que ma présence vous a été bonne à quelque chose. J'en perdrai moins la plus chère de mes espérances, celle de vous revoir un jour, et de vous exprimer encore de bouche l'admiration sans bornes, la haute considération et l'attachement inviolable avec lequel je suis, etc.

125. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

25 février 1770.



Madame ma sœur,

En pensant ou parlant de Votre Altesse Royale, il est bien difficile d'en exclure la vénération et la considération qu'on lui doit. Les Romains donnaient le nom de saints à leurs empereurs et à leurs impératrices, qui souvent en étaient très-indignes; mais tout le monde m'applaudira, si, dans mon lararium, je dresse un autel à diva Antonia, et si je rends un culte dû à ses grands talents et à ses excellentes vertus. M. Keith ne me démentirait pas, et je suis persuadé qu'il préfère infiniment ma divinité à son vieux saint Patrice d'Irlande, qui, assis sur une montagne, voguait avec elle légèrement sur mer. C'est<213> en tremblant, madame, que je l'ai chargé de vous offrir cet Essai de morale; tant valait-il envoyer des corneilles à Athènes,213-a ou des ex-voto à Lorette. Toutefois, puisque vous daignez mettre le sceau de votre approbation à cet ouvrage, ce sera un encouragement pour l'auteur de travailler à ce catéchisme,213-b dont tout le mérite doit consister dans la simplicité.

Mais, madame, que dirait-on, si malheureusement quelqu'un voyait des lettres que j'ai l'honneur de vous écrire? Il me semble d'entendre cent voix qui s'écrieraient à la fois : Mais est-il tombé en délire? Comment s'avise-t-il de parler de catéchismes à une princesse entourée des grâces, des talents et des vertus qui composent son cortége? C'est quelque vieux recteur de collége qui radote, un pédant qu'il faut enfermer aux Petites-Maisons, pour qu'il n'importune plus, à l'avenir, de grandes princesses par son bavardage insipide. J'aurais assez mérité, madame, ce reproche; et, pour n'être point rangé dans la catégorie de Jacques Ier, roi d'Angleterre, que le bon Henri IV appelait maître Jacques, vous me permettrez, madame, d'en venir à la Gasperini, dont j'envie le sort, puisqu'elle se trouve à vos pieds, et qu'elle a quelquefois le bonheur de vous amuser. Je ne sais comment nous avons appris que, à votre carnaval, V. A. R. a donné un bal de vieilles femmes; j'ai bien regretté de ne m'y pas trouver, car, vieux et fait comme je le suis, et m'affublant du bonnet de votre respectable gouvernante, j'aurais pu danser, sans être reconnu, comme la plus antique de vos duègnes. Je n'oserais pas, après cela, entretenir V. A. R. de mon petit carnaval de société, qui se réduit à une conversation de quatre personnes; mais comme il y est souvent question de la fameuse et illustre fille de Charles VII, et que ce nom seul peut ennoblir et consacrer nos entretiens, j'ai cru, madame, qu'il me<214> serait permis d'en faire mention. Je conte à un certain abbé Bastiani,214-a digne de vous admirer, ce que j'ai entendu et vu ici sur la fin du mois d'octobre de l'année passée; il m'envie mon bonheur, et il n'aspire qu'à jouir de la même félicité, et, pour vous le dire, madame, de jouir de votre vue béatifique. La lettre de V. A. R. a ramené l'espérance en mon cœur; elle me fait entrevoir, par une suite de ses mêmes bontés, qu'elle pourrait encore honorer ces lieux de sa présence. Je lui attribue avec raison tout le bonheur que nous a procuré le séjour qu'elle a daigné faire ici, parce que diva Antonio, ne peut que verser sur les humains des bénédictions célestes. Dans l'espérance d'en recevoir encore de ses mains bienfaisantes, vous me permettrez, madame, de vous assurer du zèle sincère et de l'admiration infinie avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Permettez que je fournisse de temps en temps votre cuisine de poissons qu'on n'a point en Saxe, pour être bon au moins à diversifier les mets de carême et de jours maigres auxquels V. A. R. est assujettie.

126. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 20 avril 1770.



Sire,

Votre Majesté a su par Stutterheim la raison qui m'a empêchée de répondre à ses charmantes lettres, si flatteuses pour ma vanité. Si mon âme avait le ressort de la vôtre, je braverais comme vous, Sire,<215> les douleurs et toutes les faiblesses humaines. Mais voyez quelle est la différence de votre diva Antonia au grand Frédéric : une légère atteinte de goutte m'ôte la force d'écrire une petite lettre, et V. M., sujette comme nous autres aux maux des hommes, prend le temps où elle en est attaquée pour produire un ouvrage qui comblerait d'honneur les moments les plus tranquilles et les plus calmes d'un savant et profond professeur. Ne me canonisez donc pas, Sire; ma canonisation prouverait encore que les saints n'ont pas toujours valu les héros. Le catéchisme que j'ai le bonheur d'avoir fait naître est admirable. Jamais prince n'éclaira l'univers comme V. M. par ses actions, et par des préceptes également utiles et sublimes. Il se peut bien, Sire, qu'il y ait tel endroit, dans cet excellent ouvrage, qui n'aurait pas l'honneur d'être approuvé par messieurs les confesseurs royaux, après lecture faite par ordre de monseigneur le chancelier; mais il n'y en a point qui ne soit marqué au coin de la droite raison et de ce sens dont tout le monde se pique, et qui ne peut être que le partage de peu de personnes. Pour moi, Sire, je suis plus que persuadée que, en vous arrachant un ouvrage aussi précieux, j'ai mieux mérité de l'univers que si j'avais envoyé tous les savants académiciens de la terre à ses quatre plages pour mesurer un degré du méridien, ou pour observer les révolutions d'une planète. Grâces à votre ouvrage, que j'ai lu et relu, et grâces à vos poissons, Sire, mon esprit et mon corps ont été également nourris pendant le carême qui vient de passer. Je crains seulement qu'il ne me soit pas fort méritoire; car, avec de tels avantages, un carême vaut bien le carnaval le plus délicieux.

A propos de carnaval, je vois qu'on a parlé à V. M. de mon bal de vieilles femmes. Il était assez plaisant de voir ces bonnes dames commencer par faire la petite bouche, s'animer ensuite par degrés, et finir par danser, à l'envi de leurs petites-filles, des contredanses à tout rompre. Que n'y étiez-vous, Sire! Nous aurions bien ri et réfléchi<216> sur les replis singuliers du cœur humain. Si j'étais sûre d'attirer V. M. ici, j'irais, dansant à la tête de toutes nos vieilles dames, vous recevoir jusque sur la frontière; mais comme vous pourriez bien n'être pas aussi amateur que les Hébreux216-a de ce genre de spectacle, je dois me contenter à repasser dans mon imagination les agréables idées que j'ai puisées dans votre beau palais, au sein des arts et des sciences, et surtout de la sagesse, et à soupirer après le retour de ces délicieux moments. Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire les assurances sans bornes de l'admiration et du parfait et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

127. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

1er mai 1770.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale a calmé les remords dont j'étais agité pendant quelque temps. Je me reprochais que, malade et goutteux, je vous avais présenté, madame, un ouvrage qui, par épidémie, vous avait communiqué le mal dont j'étais atteint, et dont l'ennui, pour comble, aurait pu causer des symptômes plus fâcheux à V. A. R. Mais, madame, votre esprit est comme ces estomacs vigoureux qui digèrent tous les aliments, et qui, par leur énergie, les convertissent en sucs propres à la nourriture. Je me confirme donc par là dans mes sentiments, et ma foi s'affermit plus que jamais dans le culte de diva Antonia; et j'ajouterai même très-hérétiquement que je préfère ma divinité à toutes celles dont le paganisme avait peuplé l'Olympe,<217> et même à grand nombre de saints que le christianisme, par un esprit de profusion, a placés en paradis. Voilà, madame, ma confession de foi, avec laquelle, si Dieu m'en fait la grâce, je compte vivre et mourir. Je ne me plains point de la nature, qui m'a rigoureusement traité dans ma dernière maladie; il n'est pas étonnant qu'un vieux soudard ait la goutte, et souffre, sur le déclin de ses jours, des sottises de sa jeunesse. Mais, madame, je ne considère pas avec la même indifférence les incommodités que V. A. R. a souffertes; il y a, ce me semble, des âmes privilégiées de la nature, dont les corps devraient être invulnérables. J'aurais été tenté de faire une satire contre le mal physique, si par là j'avais pu le diminuer, ou, madame, vous en dégager tout à fait; mais malheureusement les causes des maladies sont sourdes à la louange comme au blâme, et vont leur train jusqu'au temps que les matières hétérogènes, causes de nos maux, soient développées de notre masse, et entièrement exilées hors des corps souffrants. Enfin, madame, je me réjouis d'apprendre par V. A. R. même son entier rétablissement, et, comme son plus zélé admirateur, je fais les vœux les plus sincères pour que votre santé soit désormais inaccessible aux infirmités humaines.

Je ne puis marquer d'ici aucune nouvelle intéressante à V. A. R., sinon que les tailles de nos princesses se dérangent de plus en plus,217-a et commencent à se former en promontoires, de sorte que, si cela va toujours en augmentant, il faudra échancrer les tables pour qu'elles s'y trouvent en même ligne avec les autres. Pour moi, madame, encore plein de mes rêveries morales, j'ai cru devoir ajouter quelques réflexions sur l'éducation de la jeunesse217-b aux choses précédentes qui regardaient la même matière; c'est un ouvrage local, calqué sur les abus de ma patrie. Je n'aurais pas été assez effronté pour le présenter à V. A. R., si je ne croyais qu'elle me doit quelque compte<218> pour ne l'avoir pas nommée dans cet ouvrage, quoique je sois bien persuadé que tout le monde la devinera à la première lecture.218-a Oui, madame, quoi qu'il m'en coûte, je ménage votre extrême délicatesse quand j'ai l'honneur de vous écrire, et je la ménage même dans des choses qui pourraient tomber sous vos yeux, pour que rien de ce qui vient de ma part ne blesse votre extrême modestie.

V. A. R. me rend les forces et la vie en me faisant espérer que cette année pourra être aussi fortunée pour moi que la précédente. Avoir le bonheur de la posséder,218-b c'est mettre le comble à mes vœux; cette faveur si peu méritée de ma part augmente encore, s'il est possible, l'attachement, la haute estime et l'admiration avec laquelle je suis, etc.

128. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 19 mai 1770.



Sire,

Je ne puis voir partir personne pour ces heureuses contrées vivifiées par le sage du siècle, sans envier son bonheur, et sans être tentée de l'accompagner au moins d'une lettre. Il est heureux pour V. M. que je ne loge pas à l'hôtel des postes; il ne partirait pas de courrier, Sire, sans vous porter un paquet de ma part. Le colonel de Witzleben, chargé de la présente, pourra dire à V. M. combien elle est ici admirée, honorée et respectée; mais que personne, ni ici, ni ailleurs, n'est, ni ne peut être plus pénétré de ces sentiments que moi, qui ai vu Frédéric, et qui me flatte de le revoir encore.

<219>Recevez, Sire, avec votre bonté naturelle les protestations du parfait et inviolable attachement avec lequel je serai jusqu'au tombeau, etc.

129. DE LA MÊME.

Pillnitz, 25 mai 1770.



Sire,

Je ne sais par où je dois commencer pour remercier Votre Majesté. Est-ce de votre aimable lettre, Sire, de tout ce que vous me dites d'obligeant, de l'excellent ouvrage, ou plutôt n'est-ce pas du bien suprême dont vous me flattez, en me laissant entrevoir qu'il me sera permis encore de voir Frédéric dans cette année? Il ne serait pas étonnant que cette attente délicieuse absorbât tout le reste, et assurément on ne se souvient ni de goutte, ni de rhumatisme, ni d'aucun autre mal, lorsqu'on peut être avec V. M.

Par le traité que vous avez bien voulu m'envoyer successivement, Sire, vous devenez le législateur de vos États dans la partie où il est le plus difficile de l'être, et où on ne l'est guère par voie de commandement. Ne croyez cependant pas que le fruit en soit borné à vos sujets. Quel père ou quelle mère pourront fermer les yeux au jour que vous faites luire? Ce que V. M. a à appréhender, c'est de me rendre si vaine, si glorieuse par les marques d'approbation qu'elle me donne, qu'à la fin elle se repentira de son ouvrage. Il n'y a modestie qui tienne contre les éloges placés dans la bouche de Frédéric; des têtes plus fortes y échoueraient.

Rien de plus heureux que le changement de taille de vos charmantes princesses. Que vous devez avoir de plaisir, Sire, à les voir<220> ainsi défigurées, si elles pouvaient l'être! Et puisqu'enfin vous me permettez l'espérance de vous revoir, je serai témoin oculaire de votre satisfaction, et je la partagerai avec vous. Je laisserai seulement écouler les mois d'été, que je sais V. M. occupée. Le temps des héros est si précieux, que, quand on veut leur en faire perdre, on doit au moins prendre celui dont la perte est la moins sensible aux hommes. Dès que je serai rassurée sur la crainte de vous importuner à contretemps, Sire, je n'écouterai plus que mon empressement de montrer à vos yeux l'admiration sans bornes et la haute estime avec lesquelles je serai toute ma vie, etc.

130. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 10 juin 1770.



Madame ma sœur,

Je demande des millions d'excuses à Votre Altesse Royale de n'avoir pas plus tôt répondu à son obligeante lettre; mais j'ai été, madame, en Poméranie, à Magdebourg, à Brunswic, et je ne suis de retour que depuis hier au soir. V. A. R. a trop d'indulgence pour mes rapsodies; elle se contente de la bonté de l'intention qui guidait la plume de l'auteur, et elle veut bien suppléer elle-même à la faiblesse de l'ouvrage; et cependant j'appréhende beaucoup que les choses iront leur train ordinaire, et que des réflexions superficielles, que ce petit ouvrage a pu occasionner, s'évanouiront bientôt, et se dissiperont par ces occupations frivoles pour lesquelles le public a tant d'inclination et d'attachement.

Je suis au comble de mes vœux par l'espérance que me donne<221> V. A. R. de nous honorer de sa présence; vous faites à présent, madame, l'ornement et le plus beau lustre de nos princesses d'Allemagne. Je serai certainement excessivement flatté de vous posséder du moins pour un temps, de jouir de cette conversation aussi instructive que brillante, d'admirer ces talents que V. A. R. possède, et qu'elle semble ignorer, de pouvoir lui donner des marques de mon admiration, et de lui offrir des hommages d'autant plus sincères, qu'ils sont une suite de la haute considération et de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

131. A LA MÊME.

20 juillet 1770.



Madame ma sœur,

M. de Witzleben m'a rendu la lettre dont Votre Altesse Royale a eu la bonté de le charger. Que pouvait-il m'arriver de plus agréable, madame, que de me savoir encore conservé dans votre précieux souvenir? J'envie à M. de Witzleben le bonheur dont il a joui de vous voir, de vous entendre, et de vous offrir ses hommages. J'ai été pendant ce temps par voies et par chemins, mais ne jouissant de beaucoup près d'un sort aussi favorable; j'ai cependant eu la consolation de m'entretenir avec la landgrave de Darmstadt,221-a la grande princesse que nous honorons et révérons également. Elle vous est certainement bien attachée, madame, et V. A. R. peut compter qu'elle a en nous deux cœurs qui lui sont inviolablement attachés. D'ailleurs, madame, nous attendons ici l'apparition d'un marmot quelconque,<222> qui nous lanterne depuis près de six semaines;222-a il faut qu'il ne soit guère empressé de voir le jour, et je commence à croire qu'il faudra user de quelque sortilége pour le forcer de quitter l'obscurité où il semble se complaire.

J'aime encore mieux entretenir V. A. R. de la postérité que nous attendons que de lui faire mes complaintes sur l'inclémence du plus abominable été que j'aie vu de mes jours; je suppose bien que, lorsqu'il pleut ici, il ne fait pas trop sec en Saxe, et je plains V. A. R. de ce quelle ne pourra profiter ni des agréments de Pillnitz, ni du beau temps que nous devrions avoir dans cette saison. Un fou d'astronome prétend que c'est la faute d'une comète qui a paru; pour moi, je soutiens qu'il fait plus d'honneur à la comète qu'elle n'en mérite, car il se pourrait bien que ce météore, si redoutable autrefois, ne fût qu'une jeune étoile que ses parents font voyager pour lui former, comme on dit, le cœur et l'esprit, et qui, étant étourdie, se fait un chemin à elle-même. Il n'y a aucune absurdité que l'ignorante présomption des hommes n'ait débitée pour l'accréditer, et il faut bien du temps pour qu'un peu de raison se fasse jour à travers tant de préjugés que leur ancienneté a consacrés. Mais j'oublie que je parle à la princesse la plus instruite de l'Europe, et qui pourrait me donner de bonnes leçons, si elle voulait s'en donner la peine; V. A. R. ne trouverait jamais d'élève plus docile, ni plus persuadé du mérite de son maître que je le suis. Vous voir suffit pour vous admirer, vous entendre suffit pour s'instruire. Je me flatte bien de jouir encore une fois de ce bonheur, et de pouvoir, madame, vous assurer de vive voix de la haute considération et des sentiments d'admiration avec lesquels je suis à jamais, etc.

<223>

132. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 27 juillet 1770.



Sire,

J'avoue qu'après le bonheur de vous voir, Sire, je ne désire rien tant que vos lettres; mais il faut être juste; quand on a, comme V. M., un peuple de héros à former, on ne saurait assez s'en occuper. Et comment me plaindrais-je d'un délai momentané, tandis que chacune de ses lettres me pénètre d'une nouvelle reconnaissance? Où est le prince qui, au milieu des travaux, faisant tout par lui-même, trouvât encore du temps à donner à ses admirateurs et au genre humain? Je ne sais, Sire, quel sera l'effet des instructions que vous daignez lui accorder. A qui s'en rapporterait-il, ne veut-il pas en croire à Frédéric? Il serait bien ingrat, s'il n'usait pas des sublimes instructions que vous daignez lui donner.

La présence de madame la landgrave doit ajouter à la satisfaction que l'heureuse grossesse de son admirable fille cause à V. M. Nous l'avons eue chez nous pendant quelques moments, assurément trop courts pour nous. Mais a-t-on un moment à perdre, lorsqu'on va à Potsdam? Je le sais par moi-même. Oui, Sire, je compte les heures jusqu'à celle où je pourrai vous porter en personne le tribut de ces sentiments inaltérables qui sont gravés dans mon cœur par l'admiration sincère et l'attachement inviolable avec lequel je ne cesserai d'être, etc.

<224>

133. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

1er août 1770.



Madame ma sœur,

Je viens de recueillir les premiers pisangs224-a crûs dans mon jardin; ce sont des prémices que les peuples offrent à leurs dieux; je les présente donc à diva Antonia, et je supplie cette divinité de vouloir les prendre en bonne part. Les simples mets que Baucis et Philémon présentèrent à Jupiter lui furent plus agréables que les pompeux sacrifices que la vanité des puissants offrait moins au maître du tonnerre que pour contenter leur vaine ostentation. J'espère, madame, que mes pisangs trouveront de même grâce devant vos yeux. Nous sommes ici un petit troupeau qui vous offrons journellement nos vœux en cœur et en esprit; c'est la princesse Henri,224-b ma sœur Amélie, et la landgrave de Darmstadt. Nous disons ici tout haut ce que votre présence nous oblige de penser tout bas, et ce de quoi toute l'Europe convient, d'une certaine princesse d'origine bavaroise, qui fait, de nos jours, l'ornement et la splendeur de l'Allemagne. Pour cette fois, V. A. R. n'en saura rien de plus; je crains même d'en avoir déjà trop dit.

En attendant, madame, que ce nouveau citoyen de l'univers que nous attendons arrive, nous nous amusons avec la tragédie. Hier nous avons eu l'Iphigénie de Racine. L'excellence de la pièce a brillé malgré la médiocrité des acteurs qui la reprenaient; tant le génie de Racine était supérieur à celui des auteurs dramatiques modernes. Ces divertissements sont mêlés de quelque peu de musique d'Église, où le contrapunto attire surtout l'attention de ma sœur. Mais ces nouvelles sont peu amusantes et peu dignes d'être marquées à V. A. R.,<225> qui sait faire un meilleur emploi de son temps qu'à lire les billevesées que je lui écris.

Recevez, madame, avec votre bonté ordinaire les assurances de l'attachement et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

134. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Lichtenwalde, 11 août 1770.



Sire,

Que je suis heureuse! Je reçois de Votre Majesté la plus charmante réponse à une idée de lettre dont j'avais accompagné M. de Witzleben. Toute remplie des belles choses qu'elle renferme, je me rendais à Lichtenwalde, moins pour y passer quelques jours avec la comtesse de Watzdorf que pour m'y occuper sans contrainte, et loin du grand monde, de mon bonheur ineffable de tenir un petit coin dans l'estime du prince qui mérite les hommages de l'univers entier, qu'il éclaire par ses lumières. A peine arrivée à la campagne, voilà M. de Borcke qui m'apporte de quoi mettre le comble à ma satisfaction. Quelque pénétrée que soit mon âme de ces précieuses marques de bonté de V. M., et quelle qu'en soit ma juste reconnaissance, je laisse les prémices du rare fruit dont vous me régalez, Sire, pour me livrer entièrement à la joie que m'a causée l'heureux accouchement de madame la Princesse de Prusse,225-a et pour en offrir des holocaustes au ciel, d'accord avec mes vœux. Je savais bien que mon aimable cousine nous dédommagerait de l'attente où elle nous a fait languir. Qu'elle sera chère à son auguste oncle! Qu'elle sera adorée de son<226> époux et aimée de sa respectable mère! Je partage bien sincèrement leur joie, et je ne souhaite que de la santé et des années au tendre rejeton du sang des héros. Élevé sous les yeux du philosophe par excellence, et formé par l'exemple et les instructions du premier héros du siècle, il ne peut manquer d'approcher de près les sublimes vertus de V. M. Je dis approcher, car il sera difficile à tout mortel, tel qu'il soit, d'atteindre à la perfection de Frédéric. Puissiez-vous, Sire, vivre encore assez longtemps pour voir l'accomplissement de mes vœux! Je brûle d'impatience de vous les exprimer de vive voix, ainsi que les sentiments de la haute considération et d'admiration avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

Mon hôtesse, qui est la plus respectueuse admiratrice de vos éminentes qualités, Sire, m'a priée de la mettre à vos pieds.

135. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Breslau, 9 septembre 1770.



Madame ma sœur,

Si je n'avais pas reçu la lettre de Votre Altesse Royale dans le tumulte des camps et durant la rapidité d'une course non interrompue, j'aurais sans doute répondu plus tôt; et, quoique j'aie encore la tête embrouillée de tant d'événements intéressants et d'objets dignes d'attention, dont j'ai été occupé tous ces jours,226-a je saisis ce premier moment de trêve qui se présente pour vous remercier, madame, de tout ce que vous avez la bonté de me dire d'obligeant et de gracieux dans votre lettre. Comme j'espère d'avoir le bonheur de posséder<227> V. A. R. dans peu, elle me permettra de remettre jusqu'alors les témoignages de ma juste reconnaissance; car, quoique la matière ne me manque point lorsque j'ai le bonheur de lui écrire, il y a encore je ne sais quelle agitation dans ma tête, qui ressemble au mouvement de la mer au moment qu'une tempête finit, et certainement il faut se trouver dans une tout autre situation quand on écrit à diva Antonia. Agréez, madame, les assurances de ma haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

136. A LA MÊME.

5 octobre 1770.



Madame ma sœur,

Il est bien douloureux pour moi de voir partir sitôt d'ici une princesse, la gloire de l'Allemagne et la dixième Muse de notre siècle. Mais, madame, cette douleur n'efface pas de mon esprit les sentiments de la reconnaissance la plus vive de ce que V. A. R. a bien voulu perdre dans ma demeure quelques moments de son loisir précieux, dont elle sait faire un si noble usage. Je me le répète toujours, que c'est le comble de la bonté et de l'effort d'un génie supérieur de vouloir bien s'ennuyer dans la compagnie d'un hôte qui, à la vérité, est plein, madame, d'un zèle inviolable et d'un attachement sincère pour la personne de V. A. R., mais qui d'ailleurs sent combien il lui est inférieur dans tout le reste. V. A. R., en tout semblable aux dieux, se contentant de la volonté des hommes, veut bien, par un excès de son indulgence, pardonner aux fautes d'un hôte champêtre qui, peu fait aux formalités, se borne à exprimer comme il<228> peut les sentiments de son cœur. Mais comment les exprimer? Lorsqu'il s'agit de V. A. R., tous les termes sont trop faibles, et l'admiration qu'elle inspire manque de paroles pour se peindre. Je m'humilie devant ses talents supérieurs, j'applaudis à son grand et beau génie; mais, me confiant à sa bonté infinie, c'est à l'abri de cette protectrice que je vous prie, madame, d'agréer encore une fois les assurances de la reconnaissance inaltérable avec laquelle je suis à jamais, etc.

137. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 8 octobre 1770.



Sire,

J'ai donc encore vu Frédéric, et cet instant de bonheur a encore disparu! Que de réflexions sur la brièveté des plaisirs et sur la mutabilité des choses, s'il m'était permis de rendre à V. M. de l'ennui pour la satisfaction suprême dont elle m'a comblée! La première fois, Sire, que je vous vis au milieu de votre gloire, l'impression profonde qu'un aussi grand spectacle me laissa pouvait passer chez vous pour un saisissement de mon admiration, à laquelle jamais il ne s'était présenté un objet si frappant. J'avais vu des courtisans, des gardes, des palais et de la magnificence; ce que je n'avais pas vu, Sire, ce qu'on ne voit que chez V. M., c'est un souverain qui, loin de recevoir aucun lustre de l'éclat qui l'environne, en est au contraire la seule et l'unique source, le créateur du temple qu'il habite et qu'il pénètre de sa gloire, et non l'idole qu'encensent les hommes sur les autels qu'ils lui ont élevés. Pardonnez-moi l'image, Sire; je n'en sens que trop la faiblesse; mais tout est faible quand il s'agit d'exprimer les sentiments<229> que V. M. fait éprouver. Je vous ai revu, Sire, je vous ai quitté encore aussi profondément frappée, et peut-être davantage, que lorsque je vous vis l'année dernière. C'est toujours le héros du siècle, et, si les générations futures ne lui donnent un rival digne de lui, le héros de tous les temps, plus grand que toutes les grandeurs qui l'entourent, plus élevé, plus admirable que tout ce qu'il a fait de beau et de merveilleux. Que je me trouve heureuse lorsque je pense que ce héros m'honore de tant de bontés! Tous les moments délicieux que V. M. m'a fait passer à Sans-Souci, les fêtes charmantes dont elle a bien voulu m'y faire jouir, mais, plus que toutes ces fêtes et tous ces amusements, ces instants précieux de la conversation sublime du plus grand des hommes, tout enfin, jusqu'à la lettre obligeante qui a mis le sceau à vos bontés, m'a rendu encore plus pénible un départ qui déjà ne l'était que trop, a confirmé en moi la certitude de mon bonheur, et gravé plus que jamais dans mon âme les sentiments profonds de reconnaissance, d'admiration et de vénération avec lesquels je suis, etc.

138. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 14 octobre 1770.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale est comme ces mines inépuisables où l'on découvre sans cesse de nouvelles richesses. Indépendamment de tous les grands talents que j'admire en elle, elle possède encore l'art des orateurs au suprême degré de perfection. On dit que leur chef-d'œuvre consiste à relever et ennoblir les plus petits sujets. Ainsi,<230> madame, à ma grande surprise, je me suis trouvé le sujet indigne du panégyrique que V. A. R. daigne faire dans sa lettre. J'avoue, madame, qu'il m'a été impossible de me reconnaître sous les beaux traits dont son pinceau m'a daigné orner. Très-convaincu de ma médiocrité, je sens que je n'ai d'autre mérite que mon attachement, mon zèle pour sa personne, et d'avoir assez de discernement pour l'admirer avec toutes les belles qualités qui l'accompagnent. Le peu de bonne opinion que je puis avoir de moi-même n'est établie que sur ce fondement, et c'est, madame, ce qui fera ma réputation. On dira : Ainsi que Junon et Jupiter se communiquaient à Baucis et Philémon, les plus zélés à leur culte, de même la divine Antonia a bien voulu honorer ma maison de sa présence. Ce sera mon plus grand éloge, et la postérité la plus reculée enviera le bonheur dont j'aurai joui. Ah! madame, je serais au comble de mes vœux, si j'avais pu rendre ce séjour non agréable, mais du moins supportable à V. A. R. Sa bonté infinie se contente de la volonté de lui plaire, et son indulgence extrême daigne suppléer à tout ce que mon peu de capacité m'a empêché de remplir dignement. C'est à moi, madame, de vous remercier éternellement du bonheur dont vous m'avez fait jouir par votre auguste présence. Ma reconnaissance en sera sans bornes. Mais que ce séjour m'a paru différent depuis le départ de V. A. R.! Les talents, les ris, les grâces ont disparu avec elle, et j'ai cru me retrouver le lendemain dans les déserts de la Thébaïde; tant une seule personne peut répandre de sérénité sur nos jours, et causer de regrets de son absence. La seule consolation qui me reste est que cette absence ne sera pas éternelle. Puissiez-vous jouir, madame, en attendant, de toutes les prospérités que je souhaite à V. A. R.! Puisse votre bonheur être égal à vos divines perfections! Ce sont les vœux que je ne cesserai de faire jusqu'au dernier soupir de ma vie, étant à jamais, etc.

<231>

139. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 7 décembre 1770.



Sire,

Le premier tribut de mes forces renaissantes est dû à Votre Majesté. Aux portes de l'éternité, aucune consolation n'a affecté plus vivement mon âme, ni rendu plus agréable à mes yeux la vie à laquelle j'étais rappelée, que le souvenir dont V. M. m'honore, et les assurances qu'elle m'en a fait porter par M. de Borcke. Il faut bien, disais-je en moi-même, que mon existence ici-bas soit de quelque prix, puisque Frédéric s'y intéresse.

La lettre, Sire, que vous avez daigné me faire communiquer par ce même ministre a confirmé mon attente. Sous de tels auspices, l'affaire ne peut manquer de prospérer, surtout après la mort du père, avant laquelle je doute qu'on se décide. Je la recommande à la continuation de sa protection. Cette nouvelle preuve de vos bontés pour moi redoublerait ma gratitude, si, après tout ce que je vous dois, Sire, et ce que vous êtes, ma reconnaissance, mon estime, mon admiration, tous les sentiments que je vous ai voués, pouvaient être susceptibles d'accroissement. Ma main est encore trop tremblante pour en dire davantage, surtout étant fort gênée en écrivant au lit. Je finis donc en lui protestant qu'avec ces sentiments je serai jusqu'au dernier soupir, etc.

<232>

140. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 11 décembre 1770.



Madame ma sœur,

Détrompé depuis longtemps des illusions où les hommes placent le bonheur, je m'étais persuadé qu'on ne pouvait trouver ce bonheur que dans l'amitié. Je croyais jouir de cette félicité, connaissant, madame, les bontés que V. A. R. avait pour moi; mais j'ai encore appris par cette dernière et cruelle expérience que, dans toutes les choses du monde, la somme des maux l'emporte sur celle des biens. Tous ceux qui vous sont attachés, madame, entre lesquels je me compte le premier, ont frémi à la nouvelle du danger où V. A. R. s'est trouvée; j'ai tremblé pour la Saxe, pour l'Allemagne, et, en vérité, pour moi-même, car on ne saurait s'empêcher d'envisager les événements relativement au rapport qu'ils ont avec nous. Je n'ose attribuer cette guérison à mes prières; je n'ai pas la présomption de croire que la Providence change ses décrets éternels au gré de ma fantaisie et de ce qui me peut être le plus avantageux; mais si les vœux les plus sincères et les plus fervents ont quelque force, certainement les miens, partis d'un cœur qui vous est tout dévoué, madame, ont dû accélérer la convalescence de V. A. R. Mais quelle nouvelle obligation, madame, ne vous ai-je pas de ce que vous daignez, par la lettre que je viens de recevoir, me rassurer entièrement contre les appréhensions qui me restaient! De toutes les lettres que V. A. R. a daigné m'écrire, c'est celle qui m'a fait le plus de plaisir; elle est un témoignage sûr de sa convalescence, de son gracieux souvenir pour son fidèle adorateur, et de la persuasion où vous êtes, madame, qu'il n'y avait qu'un mot de votre main qui pût calmer mes inquiétudes. Puisse votre santé, madame, égaler le reste de vos grandes qualités! Puissiez-vous, si j'ose vous en supplier, traiter plus sérieusement les accès de goutte<233> dont vous êtes incommodée! Puissiez-vous avoir toujours dans l'esprit que la perte d'une princesse comme la divine Antonia est une calamité publique, et que vous devez ménager des jours si précieux pour l'avantage du monde et la consolation de ceux qui vous sont dévoués comme moi de corps et d'âme, étant avec la plus haute considération, etc.

Quand V. A. R. croira que je pourrai lui rendre quelque service à Turin, elle n'aura qu'à me donner ses ordres.

141. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 17 janvier 1771.



Sire,

Pardonnez, Sire, si cette fois je ne pense point, comme Votre Majesté, que la somme des maux l'emporte sur celle des biens. Le bien d'être connue de Frédéric, d'oser se flatter d'avoir quelque part à l'estime et aux bontés du plus grand des hommes, d'en recevoir les témoignages les plus touchants, ce bien seul compense abondamment tout le mal que j'ai déjà enduré. Je ne sais jusqu'en quel point les prières des mortels peuvent faire changer les décrets de la Providence; mon bon père confesseur croira comprendre cette rubrique mieux que V. M. et moi. Je lui laisse le soin d'expliquer ce que peut-être il n'entend guère mieux; et, sans prétendre deviner si les vœux de V. M. sont aussi efficaces dans le ciel que ses volontés le sont sur la terre, je me contente de savoir par mon expérience que l'assurance de l'intérêt que vous prenez, Sire, à ma convalescence l'accélère plus<234> que toute autre chose. C'est un excellent spécifique que d'oser se flatter d'intéresser le héros dont le goût et le jugement décide le jugement de l'univers; rien n'est plus propre à nous rendre la vie chère, et la lettre de V. M. a plus ranimé mes esprits en un quart d'heure que tous les remèdes de mes médecins. Oui, Sire, il n'y a rien que je ne fasse pour prolonger des jours que je passerai à vous admirer, à vous révérer, et à songer aux heureux moments que vous m'avez fait goûter. Je cajolerai ma goutte le mieux qu'il me sera possible, et, après toutes les merveilles que V. M. a opérées, elle aura encore fait celle de faire rougir tout l'art de la Faculté, ce qui n'est pas peu de chose. C'est ainsi, Sire, que je suivrai vos conseils, heureuse si par mon obéissance je puis vous convaincre de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

Si V. M. l'approuve, après que par ses bontés elle donne une idée si avantageuse de ma fille à Turin, je crois qu'il faut laisser dormir cette affaire jusqu'à ce que le duc soit en état de disposer librement de ses enfants. Comme vous m'avez fait l'honneur de me dire, en parlant du prince Louis de Würtemberg, que son inconstance naturelle l'avait déjà fait voir à V. M. sous plusieurs formes différentes, je prends la liberté de le présenter, par l'homélie que j'ai prié M. de Borcke de vous présenter, Sire, sous celle d'un pénitent anachorète. J'avoue que c'est celle sous laquelle je ne croyais jamais le rencontrer. J'ose vous prier cependant de n'en point parler. Je serais fâchée par mon indiscrétion d'augmenter son ridicule.

M. de Borcke rendra compte à V. M. de l'état de ma convalescence. Je ne puis cesser de me louer de l'assiduité et des attentions de ce ministre. Ils sont d'autant plus flatteurs pour moi, que j'en vois la source dans les bontés de V. M.

<235>

142. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

29 janvier 1771.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale, que M. de Borcke m'a remise, m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'elle m'est un gage de son entière convalescence, chose, madame, à laquelle je m'intéresse aussi vivement que le doivent tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître. L'Allemagne aurait trop perdu, si une princesse qui en fait le plus grand lustre était disparue à la fleur de ses ans. Je fais mille remercîments à V. A. R. de ce qu'elle veut bien se ménager davantage sur sa santé. Si, madame, le prince Louis vous a écrit une lettre inconcevable, indécente et déplacée, comme votre confesseur ne vous en écrirait point, souffrez que je vous ennuie à mon tour en vous en écrivant une en style de la Faculté. Le prince Louis vous voudrait en paradis, et moi, je voudrais vous conserver le plus longtemps possible sur terre. Je vous demande donc en grâce que V. A. R. fasse dresser bien exactement un état de la maladie de laquelle elle vient de relever, et qu'elle en envoie copie aux plus grands médecins, pour savoir s'ils conviennent ensemble de la cause du mal; je voudrais encore que chacun donnât sa consulte pour les eaux minérales ou les bains qu'ils trouvent les plus convenables, madame, de vous ordonner pour corroborer entièrement votre corps; après quoi V. A. R., pouvant juger elle-même de celui qui a le mieux rencontré son état, pourra se servir du remède qu'il lui indiquera. Cette précaution, madame, n'est nullement à négliger, parce que les eaux ont des vertus très-différentes, et leur choix est de la dernière importance pour votre entière guérison.

Je vous demande pardon, madame, de me mêler de pareilles choses; il n'y a que mon attachement pour votre personne qui<236> m'oblige de communiquer mes idées à V. A. R., pour que je n'aie aucun reproche à me faire de ne lui avoir pas dit ce que la tendre part que je prends à sa personne me faisait appréhender. V. A. R. dira que sa maladie, outre le mal qu'elle lui a fait, lui attire les plus sottes lettres; que chacun ferait bien de se mêler de son métier, et non de celui des autres. Ce sont des vérités auxquelles je souscris, mais en la priant d'excuser au moins ma lettre en faveur de l'intention.

J'observerai, madame, le silence vis-à-vis la cour de Turin, et je ne dirai rien, à moins qu'on ne s'éveille là-bas, et ne donne quelque signe de vie, ce qui sera aussitôt rendu à V. A. R.

Je fais des vœux pour sa précieuse conservation depuis le 1er janvier jusqu'au dernier de décembre, ainsi que ces jours, qui servent d'époque aux vœux des autres, entrent pour moi dans l'ordre commun lorsqu'il est question, madame, de votre auguste personne. Je la prie de se souvenir quelquefois qu'il y a un solitaire, aux bords de la Havel, qui ne cesse de la considérer, de l'admirer et de lui être dévoué, étant, etc.

143. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 mars 1771.



Sire,

La dernière lettre de Votre Majesté m'eût rendue toute glorieuse, pour peu que je me fusse livrée à la juste vanité qu'elle a dû m'inspirer. Est-il bien vrai que l'illustre solitaire aux bords de la Havel, tandis qu'il s'occupe à pacifier le monde, s'intéresse assez à ma conservation pour descendre jusqu'aux détails de ma maladie? L'idée<237> d'avoir pu mériter à ce point l'estime de V. M. m'élève l'âme bien plus que ne feraient cent homélies du prince Louis. Oh! la triste chose que ces prêcheurs! Je n'ai presque connu que celui dont j'ai l'honneur de vous envoyer la médaille,237-a Sire, qui fût supportable, aimable même pour ceux qui s'étaient faits à son ton. V. M. l'honorait de son estime, et en effet il en était digne, car jamais homme n'a désiré plus sincèrement le bonheur de l'humanité. Il prêchait d'exemple. Mais je m'aperçois que la contagion de mon missionnaire prince me gagne; ennui pour ennui, il vaut encore mieux que V. M. en prenne dans la consultation de mes médecins que dans mes lettres. La voici, cette consultation, me flattant que vous me dirigerez, Sire, dans le choix des médecins étrangers à qui je pourrais l'envoyer, et que V. M. engagera les siens, qui ne sont pas les moins fameux, à donner leurs avis. Ils prononceront doctement, et je crois comme vous, Sire, qu'à travers tant d'avis je devinerai plus aisément ce qui me convient le mieux. Deviner est à peu près tout ce qu'on peut en fait de médecine, et j'en entreprendrai avec plus d'assurance le voyage des eaux où l'on m'enverra. Quelque part que j'aille, je suis trop sûre de ne rien rencontrer de comparable aux merveilles que j'ai vues dans mes derniers voyages, bien moins encore au créateur de toutes ces merveilles. Le respecter et l'admirer sera toujours ma plus chère occupation, trop heureuse que le plus grand des héros me permette quelquefois de l'assurer de ces sentiments immuables avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

<238>

144. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

24 mars 1771.



Madame ma sœur,

Je suis infiniment obligé à Votre Altesse Royale de la consultation de médecins qu'elle me communique sur le sujet de cette maladie dont elle est heureusement échappée. Comme je regarde votre personne, madame, comme la chose la plus précieuse que je connaisse, j'ai consulté ici ce que nous avons de plus habiles médecins, pour recueillir leur avis; je prends la liberté de le joindre à cette lettre. V. A. R. y verra qu'on ne juge point que les eaux lui soient convenables, et qu'on lui propose des bouillons d'herbes; j'ose y ajouter ceux de vipère, qui purifient et corrigent le sang. Avec cela, nos médecins désireraient que, si V. A. R. juge à propos de se servir des bains de Teplitz, elle daigne au moins les prendre les plus tièdes que possible. Je ne regarde point comme indifférent le parti que V. A. R. prendra à présent pour sa cure ultérieure; il est question, madame, de vous conserver aussi longtemps qu'il sera possible, et pour cela il faut se garder de ne point irriter par des remèdes forts des cicatrices tendres qui se sont faites aux lieux où V. A. R. a eu des abcès. Les plus habiles docteurs sont du sentiment unanime que, avec un peu de ménagements, V. A. R. recouvrera une santé ferme et vigoureuse; et, quoique sur un autre sujet je me ferais, madame, conscience de vous ennuyer, celui-ci m'intéresse trop. Imaginez-vous, madame, un plaideur qui veut à toute force gagner sa cause; il en étourdit les passants, les avocats et les juges. C'est mon cas; je vous supplie de me le pardonner.

Il nous est survenu des deuils de tous les côtés : le roi de Suède238-a est inopinément disparu de ce monde, et un vieux margrave de<239> Schwedt239-a est également décampé sans dire gare à personne. J'ai ici une visite du comte Hoditz,239-b qui est l'Arioste moderne, non pas pour la versification, mais pour mettre en action et représenter réellement chez lui ce que cet aimable fou de poëte avait si ingénieusement imaginé. Ce comte Hoditz a l'imagination la plus féconde pour produire des fêtes aussi élégantes que galantes. Il a trouvé ici quelques personnes qui avaient assisté à celles que l'impératrice de Russie a données à mon frère, et il n'a pu cacher son dépit de ce que Pétersbourg avait surpassé Rosswalde.

Je fais mille remercîments à V. A. R. de la médaille de Gellert, qu'elle a la bonté de m'envoyer. Le défunt l'a méritée, car, dans le genre qu'il avait embrassé, il a été le plus parfait de nos auteurs allemands. J'ai, madame, le bonheur de me rencontrer avec vous; je suis très-persuadé qu'il ne faut point d'ostentation et d'appareil pour la morale; la simplicité et la vérité lui suffisent. J'irais ainsi plutôt aux sermons de Gellert qu'à ceux du prince de Würtemberg, apôtre sans mission. Tout ce qui est outré excède nos forces; il n'y a qu'un certain milieu qui convient à l'humanité.

Je fais mille vœux, madame, pour le succès du voyage que V. A. R. projette d'entreprendre; je prie et implore Apollon, dieu de la médecine, les Muses et les Grâces, vos compagnes, de veiller sur vos jours précieux; qu'ils nous conservent longues années le plus bel ornement de nos princesses, et que cette grande princesse daigne se souvenir quelquefois du plus fidèle de ses adorateurs, qui est et qui sera jusqu'au tombeau, avec la plus haute estime, etc.

<240>

145. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 20 mai 1771.



Sire,

Si je n'ai pas encore remercié Votre Majesté des nouveaux témoignages de bonté que contient sa dernière lettre, c'est un peu ma maladie qui en est cause. A force de me voir dire par le plus grand des hommes que ma conservation l'intéresse, et doit par conséquent intéresser le monde, je penche à le croire. Cette persuasion est bien efficace pour rappeler à l'amour de la vie, quand on aurait eu le malheur de le perdre. Mais comme, en toutes choses, les hommes s'accordent plus aisément sur le but auquel ils tendent que sur les moyens de l'obtenir, il est arrivé que les médecins, d'accord avec moi sur ce qu'il fallait vivre le plus longtemps que possible, l'ont été un peu moins sur ce que j'avais à faire pour vivre. La consultation que V. M. a fait faire aux siens était plus que suffisante pour me tranquilliser. Pourrait-on ne pas se rendre à l'avis des médecins qu'elle consulte pour elle-même, vous, Sire, qui, battant vos ennemis plus glorieusement qu'Apollon massacrait les siens, et faisant des vers mieux que ses oracles, avez encore pénétré plus avant dans l'art salutaire qui tend à la conservation des hommes? Malgré toute ma confiance dans l'avis qui avait rencontré votre approbation, on a encore délibéré. Mon frère, toujours plein de tendresse pour moi, a détaché son premier médecin Volter, et le résultat de tout ceci est qu'enfin on me fait partir pour Aix-la-Chapelle. Puisque V. M. veut bien, en ma faveur, descendre en ces détails, j'ai l'honneur de lui envoyer la nouvelle consultation faite à ce sujet. Je vais donc courir le monde, ou du moins l'Allemagne, pendant quelques mois. Le voyage, le changement d'air et le mouvement me feront certainement du bien. D'ailleurs, quelque part que j'aille, Sire, et quand même, ainsi que votre<241> Dom Pernety,241-a j'irais voir les Patagons face à face, je trouverai partout des gens auxquels je pourrai parler de Frédéric. Dès qu'on ne peut pas être à Potsdam, c'est tout ce qui peut arriver de plus heureux. Ce sentiment ne s'effacera jamais de mon âme; il m'attache au mortel le plus sublime par les liens de l'admiration immuable et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

146. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

24 mai 1771.



Madame ma sœur,

Je vois, par la lettre pleine de bonté que Votre Altesse Royale a la bonté de m'écrire, que ses médecins lui ont ordonné les eaux de Spa. Je fais mille vœux, madame, pour que ces eaux fassent l'effet des eaux de Jouvence, de vous rajeunir et de vous rendre immortelle; et comme l'électeur de Bavière vous a, madame, envoyé son médecin, oserais-je, en qualité du plus attaché de vos adorateurs, vous prier instamment de mettre ce médecin de votre voyage, pour qu'il juge par ses yeux de l'effet que les sources de Spa opéreront, madame, sur votre santé, et qu'il soit à portée d'en suspendre l'usage, au cas que l'effet ne répondît point à ce qu'on s'en doit promettre? Avec cette précaution, V. A. R. ne risquera rien, et elle tirera toujours de l'avantage de ce voyage par l'exercice qu'il lui donnera, par le changement d'air, et par la dissipation que fournissent les objets différents qui se présenteront sur sa route. Oui, madame, j'insiste sans<242> doute sur toutes les précautions imaginables qui nous peuvent conserver V. A. R.; je voudrais qu'elle prît une passion pour la vie, et qu'elle l'aimât autant que je désire qu'elle la conserve grand nombre d'années. La perte de V. A. R. serait fatale à l'honneur et à la gloire de l'Allemagne; elle serait irréparable pour la Saxe, et douloureuse pour tous ceux, comme moi, qui ont eu le bonheur de vous voir, madame, et de vous entendre. Ce sont des vérités que je prouverai géométriquement à quiconque oserait en douter; la quarante-septième proposition qu'Euclide a tirée de Pythagore242-a n'est pas plus évidente.

V. A. R. ira dans un pays où il n'y a de ressource que dans les étrangers qui s'y rendent en foule. Elle y trouvera des originaux anglais de toutes les espèces, gens dont les singularités amusent ceux qui n'ont rien à démêler avec eux; elle verra dans Aix la promenade de Charlemagne en belle robe de chambre de taffetas jaune; elle verra dans les environs toutes les demeures que ce saint convertisseur des Germains a fait bâtir pour ses maîtresses; les médecins de ce pays-là, qui font le métier que les barbiers font en d'autres, amuseront V. A. R. par l'histoire de tous les étrangers qui viennent aborder chez eux; ils en font la chronique scandaleuse, ce qui vous donnera, madame, l'intelligence et la connaissance de toutes les personnes qui auront l'honneur de vous y être présentées d'avance. V. A. R. ne se trouvera pas si bien à Spa; le lieu est triste, les promenades peu commodes; c'est le refuge des Anglais qui ont le spleen, et de ce que l'hypocondrie du voisinage fournit. Mais qu'importent les lieux, pourvu qu'on y trouve la santé? Je voue d'avance une chapelle à la sainte source qui, madame, vous rendra vos forces et votre première vigueur; la naïade de Spa deviendra ma sainte; je lui adresse ma prière d'avance : Belles eaux, fontaine salutaire, toi dont la vertu a rendu la vie à tant d'infirmes vulgaires, prodigue tes trésors de santé, redouble d'activité,<243> emploie tout ce que le divin pouvoir te donne de minéraux salutaires, pour guérir et nous conserver de longues années la divine Antonia. Je te promets, ô source salutaire! d'exalter tes eaux, en prose et en vers, autant qu'un reste de souffle m'animera, et de publier de l'aurore au couchant que c'est à ta vertu que nous devons les jours de la princesse qui fait le plus grand ornement de l'Allemagne. Je te vouerai une chapelle à laquelle j'appendrai, pour signe du vœu que je fais, les bustes d'Oreste et de Pylade, de Thésée et de Pirithoüs. Ainsi soit-il!

Je suis avec autant d'attachement, de haute estime, que d'admiration, etc.

147. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 30 mai 1771.



Sire,

Les bontés de Votre Majesté sont infinies, comme elles sont inestimables. Si la tête m'en tournait un peu, si je croyais en effet ma conservation aussi importante que vous voulez bien me le dire, ne serais-je pas excusable de m'en rapporter au témoignage de Frédéric? Au moins, Sire, vos conseils seront exactement suivis. Quand je n'aurais pas cet attachement pour la vie que V. M. souhaite de me voir, et avec lequel plus ou moins on naît partout ailleurs que sur les bords de la Tamise, je désirerais encore avec passion de vivre pour admirer le héros du siècle, pour entendre ses grandes actions, et jouir de ses bontés. Je n'irai que le plus tard possible entretenir les ombres de ce mortel incomparable, qui leur a envoyé si nom<244>breuse compagnie pendant la guerre, et qui maintenant n'est ni moins appliqué ni moins heureux à diminuer le nombre de ceux qui, dans la grande règle, devraient aller les voir. Je me mets de ce nombre, Sire; les conseils que V. M. veut bien me donner me serviront encore plus de guide que l'avis de mes esculapes. J'emmène celui de mon frère et un des nôtres. Je me promets bien de ne pas me jouer avec les nymphes des eaux où je vais, avec celle de Spa surtout. Je sais qu'elle n'est pas d'un commerce bien sûr, et au surplus passablement maussade. L'avertissement de V. M. me met encore plus sur mes gardes, et je serai bien attentive aux effets des eaux avant d'oser m'y attacher. Si l'on pouvait compter sur la raison des nymphes, j'aurais lieu de présumer que celle de Spa me traiterait mieux qu'une autre, et qu'elle voudrait mériter l'honneur que V. M. lui destine, honneur qui n'est, de mon su, arrivé à aucune naïade depuis qu'il en existe dans l'imagination des poëtes. Il serait glorieux pour elle et encore plus pour moi; et quoi de plus touchant, Sire, que ce temple que vous destinez à l'amitié? Il me rappelle ceux que V. M. élève dans ses magnifiques jardins de Sans-Souci.244-a Je préférerais à l'avantage de regarder la robe de chambre de Charlemagne le bonheur de revoir ces temples, et d'y porter ce tribut d'admiration dû sans doute au tolérant et sublime protecteur de l'humanité bien plus qu'au destructeur de nos ancêtres.

Je pars le 3 de juin, pénétrée de ces sentiments, ainsi que je serai toute ma vie touchée de l'excès de vos bontés, Sire, et toujours occupée, plus que de toute autre chose, de la haute estime et de l'attachement infini avec lequel je suis, etc.

<245>

148. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Salzthal, 7 juin 1771.



Madame ma sœur,

Je remercie Votre Altesse Royale des bontés infinies qu'elle daigne me témoigner dans sa lettre, et je la suis comme des yeux dans son voyage d'Aix-la-Chapelle. Elle en est aujourd'hui à sa quatrième journée; mais comme j'ignore la route qu'elle a prise, je la crois à présent entre Leipzig, le Harz et la Hesse. Je remercie V. A. R. de la résolution qu'elle a prise de se servir des eaux minérales en tâtonnant, et sans en prendre au commencement en trop grande quantité; je la prie de vouloir encore consulter les médecins qui se trouvent aux bains, pour donner le moins que possible au hasard, en assurant ses pas dans cette cure les uns après les autres. C'est, madame, ce que me dicte mon dévouement et mon attachement pour votre personne précieuse et incomparable. Quand il s'agit, madame, de vous conserver, on n'y saurait apporter assez de précautions; il faut même user de celles qui paraîtraient superflues dans d'autres cas. Mais si les nymphes de Spa pouvaient m'entendre; si elles aimaient de mauvais vers comme les miens; si l'on pouvait les fléchir par des ex-voto, par de l'encens, par la promesse de temples, je n'épargnerais rien pour vous les rendre favorables. Que V. A. R. me permette d'employer pour elle cette strophe qu'Horace adresse à Virgile :

Cara nave, che porti teco
Un tesor che va in Atene,
Voglia il ciel che senza penar
Giunghi in porto senza penar.245-a

Je me trouve ici pour quelques jours chez mes parents, pour revoir une vieille et bonne sœur qui, je me flatte, aurait l'approbation<246> de V. A. R., si elle avait l'avantage d'être connue de vous, madame. Je m'en retourne ensuite dans ma solitude, remplir mes devoirs et m'occuper de tout ce qui pourra contribuer à calmer les troubles de nos voisinages. Il est bien naturel, madame, que, après avoir tant vu répandre de sang, je m'emploie, autant que mes facultés le permettent, à trouver un terme à ces scènes tragiques. En attendant, mes vœux accompagneront V. A. R. dans toute sa route, surtout pendant le temps qu'elle se servira des eaux minérales. Pour peu que j'aie de crédit, soit dans l'Olympe, soit dans le Tartare, soit chez les naïades, soit auprès des saints, V. A. R. sera entièrement rétablie, et ne souffrira jamais aucune indisposition. Je suis, etc.

149. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Spa, 1er août 1771.



Sire,

Depuis la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire de Salzthal, elle aura appris peut-être que la comtesse de Brehna, moins empressée d'arriver à Aix-la-Chapelle qu'elle ne l'a été de voler à Potsdam, n'a pas pris par le chemin le plus court, mais par le moins pénible. Je craignais les fanges de la Thuringe et les montagnes de la Hesse. J'ai été m'embarquer sur le Main à Würzbourg, et j'ai ensuite descendu le Rhin jusqu'à Cologne. Mon voyage a été aussi heureux qu'agréable. Assurément le grand pontife de Rome ancienne et tous les flamines ensemble n'eussent pu me faire une réception comme l'évêque de Würzbourg et mon beau-frère l'électeur de Trèves. Ma<247> santé est beaucoup raffermie par les eaux minérales d'Aix, que j'ai prises avec les précautions que V. M. m'avait recommandées; je les ai prises en potion et en bains, et m'en trouve très-bien, mangeant de bon appétit, dormant encore mieux. Plus de courbature ni de point de côté, et la sérénité de mon âme annonce la réfection de son frêle domicile. J'augure d'achever ma guérison ici, où je me trouve depuis le 25. Je n'ai commencé les eaux que ce matin, ayant fait une petite course pour accompagner mon beau-frère l'électeur de Trèves, qui était venu me voir, jusqu'à Cologne, dont je ne suis revenue qu'hier. Je compte rester ici jusqu'au 25 à venir, toujours occupée de la conservation de mon individu, tandis que Frédéric, s'occupant à concilier le Nord avec l'Orient, veut conserver des milliers d'âmes. Que votre rôle, Sire, est beau! Il était réservé à vous seul d'être sublime en tout. Qu'il m'est doux de me persuader de l'intérêt que prend à moi le plus grand des mortels! Quand même les souhaits que V. M. veut bien faire pour moi ne toucheraient ni les nymphes ni les saints de ces lieux, ils n'en influeraient pas moins puissamment sur ma santé, puisqu'enfin la satisfaction de l'âme en est une condition essentielle. Je ne connais qu'une satisfaction qui soit au-dessus de celle que me donnent les lettres de V. M.; c'est le bonheur dont madame la duchesse de Brunswic a joui, bonheur dont elle est si digne. Je perds sans doute infiniment à ne pas la connaître, et je sens combien elle doit être au-dessus même de sa réputation. Mais j'espère toujours d'avoir une fois le bonheur de l'admirer de près. Je brûle d'un désir bien vif de voir une autre de vos aimables parentes, Sire, dans le tour que je compte de faire en Hollande à la fin de ma cure, et un mot de lettre de l'oncle le plus respecté ne me ferait que mieux recevoir de la charmante nièce. Mais je crains que son séjour à la campagne, qui est absolument hors de mon chemin, me privera d'une satisfaction que je désire si vivement.

Agréez, Sire, avec toute l'amitié dont vous m'honorez, les assu<248>rances de la haute estime et de l'inviolable attachement avec lequel je ne cesserai d'être, etc.

150. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 6 septembre 1771.



Madame ma sœur,

La nouvelle la plus agréable que Votre Altesse Royale puisse me marquer est certainement celle de son entière convalescence. Je commence à aimer Charlemagne, notre brutal convertisseur, et sa triste résidence, depuis que ses eaux ont délivré V. A. R. de toutes ses incommodités; et les nymphes de la Donge, du Pouhon et de Géronstère248-a recevront de moi un culte aussi religieux que celui dont elles ont été vénérées avant qu'on nous fît chrétiens à grands coups d'estramaçon. Vous devez vous attendre, madame, d'être portée sur les bras des souverains dans tous les endroits de votre passage; les villes devraient se soulever de leurs fondements pour se transporter à votre rencontre, car bien des siècles se passeront avant qu'elles reçoivent une diva Antonia dans leurs murs. J'ai fort exhorté ma nièce à ne pas négliger l'occasion qui se présente de faire la meilleure connaissance qu'elle pourra faire de sa vie. Malheureusement pour elle, les suites d'une fausse couche la retiennent encore à Loo, et je ne sais si elle pourra jouir, madame, du bonheur de vous posséder chez elle.

<249>Je voudrais mériter les approbations que V. A. R. daigne accorder aux soins que j'emploie à pacifier les troubles de l'Orient. Je crains fort de n'y pas réussir selon mes vœux. On me prend pour le successeur de feu l'abbé de Saint-Pierre.249-a On rit de cette paix que je voudrais rendre éternelle; on se brouille plus que jamais. Les uns demandent trop, les autres ne veulent rien accorder; ceux qui devraient négocier veulent combattre. Enfin ce chaos devient aussi difficile à débrouiller que celui dont l'imagination des poëtes a composé ce monde que nous habitons. V. A. R. peut juger, après ce tableau que je lui crayonne, combien peu édifié je suis du peu de succès de mes peines. Mais comme toutes les choses humaines sont un mélange de bons et de mauvais événements, je compte la convalescence de V. A. R. comme une riche compensation des dérangements dont je pourrais me plaindre. Mon esprit vous accompagnera, madame, dans votre voyage; mes vœux vous suivront partout, et la haute estime, la considération, et tous les sentiments que je vous ai voués depuis longtemps, ne s'effaceront qu'avec ma vie, étant, etc.

151. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 28 octobre 1771.



Sire,

Je ne me lasse point de lire l'admirable lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire le mois passé, et je la relis toujours avec de nouveaux transports. Quelle énergie! quelle rapidité! Vous peignez,<250> Sire, l'Europe comme vous l'avez combattue. Trois lignes développent les intérêts les plus compliqués, les desseins et les entraves. Non, Sire, il est impossible qu'un médiateur qui veut les choses comme vous travaille longtemps sans fruit. Vous êtes né pour triompher des difficultés. Le genre humain, que vous éclairez, et que vous couvrez de gloire, vous devra encore le plus grand bonheur dont il soit capable, la paix. Je me figure de voir les sultanes, à leurs ennuyantes collations, s'exercer à prononcer le nom de Frédéric, chacune vous attribuer à son tour ce qu'elle connaît de plus sublime : de belles moustaches, une magnifique aigrette sur votre turban, et surtout un kislar-aga moins laid et moins farouche que le leur. La plus rusée prendra V. M. pour l'ange de la paix. Qu'il est beau de s'annoncer sous ce nom!

Il est vrai que Charlemagne, tout héros qu'il croyait être, ne pensait pas de même. Aussi ne va-t-on voir sa résidence que par ordre des médecins, et on la quitte le plus tôt qu'on peut. Depuis que j'en suis partie, et que j'ai pris congé des nymphes de Spa, j'ai vu la charmante nièce du plus grand des mortels. Sa retraite de Loo ne l'a pas mise à l'abri de ma visite; je n'aurais rien cru voir sans elle. Que ces bons républicains, Sire, vous doivent de reconnaissance pour l'inestimable présent que vous avez daigné leur faire! J'ai éprouvé par moi-même combien tout ce qui tient à Frédéric est digne d'admiration et de respect. Que V. M. juge de là quelle aurait été ma satisfaction, si j'avais pu voir madame la duchesse de Brunswic. Mais toutes mes dimensions étaient prises pour un chemin opposé, et il était écrit dans le livre des destinées que, dans cette tournée, je serais privée de ce bonheur. J'espère cependant que ce ne sera ni pour toujours, ni même pour longtemps. On m'a fait à Loo la réception la plus obligeante. C'est surtout à vos bontés, Sire, que je la dois. La cause et l'effet me sont également flatteurs. Après m'être arrachée de Loo, j'ai pris par le plus long pour retourner chez moi, où je ne<251> suis arrivée que la semaine passée. Je n'ai pas mis quarante ans à mon voyage; mais, à cela près, je l'ai fait en zigzag, à la manière du peuple d'Israël.251-a Chemin faisant, j'ai renouvelé d'anciennes connaissances, j'en ai fait de nouvelles; j'ai vu des cours et des souverains; j'ai eu le plaisir de passer une journée avec la landgrave de Darmstadt et sa respectable mère. Je me suis liée de la plus tendre amitié avec elle; elle aurait eu toute mon admiration, mais j'avais vu Frédéric. Que peut-on admirer encore dans l'univers, lorsqu'on a eu le bonheur de vous connaître? Il n'est personne, Sire, qui vous porte un tribut plus sincère de haute estime et d'attachement que celle que V. M. daigne nommer diva Antonia. Je ne connais point de titre plus glorieux que celui d'être à jamais, etc.

152. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 11 novembre 1771.



Madame ma sœur,

Il n'y avait que la goutte qui pût m'empêcher de répondre plus tôt à V. A. R. J'en ai été si maltraité pour cette fois, qu'elle m'a tenu quatre semaines les pieds et les mains garrottés.251-b Le bras droit, dont depuis j'ai recouvré l'usage, me met à présent en état de vous marquer, madame, combien je suis reconnaissant des bontés que vous daignez me témoigner. La nouvelle la plus intéressante pour moi est, sans contredit, les bons effets que V. A. R. ressent de la cure<252> qu'elle a prise. C'est donc à moi de m'acquitter de mon vœu aux nymphes d'Aix-la-Chapelle et à la vieille simarre de Charlemagne.

Ma nièce a été bien heureuse que le séjour de V. A. R. aux bains lui ait procuré le bonheur de faire sa connaissance. Je lui ai cependant écrit de ne plus se mêler de donner des feux d'artifice, et j'ai appris avec saisissement le danger que V. A. R. a pensé y courir. Cela m'a été d'autant plus sensible, que vous ne devriez recevoir, madame, que des hommages purs, sans que des périls s'en mêlent, de tous ceux qui m'appartiennent.

V. A. R. daigne s'amuser des soins jusqu'ici infructueux que je me suis donnés pour rétablir la paix chez mes voisins. Je ne sais par quel hasard fâcheux il arrive que, lorsqu'on s'avise d'ameuter les hommes pour se battre, on réussit vite, mais que les réconciliations sont longues et pénibles à faire. Chez les puissants de la terre, l'animosité dure tant que leur bourse est remplie, et c'est de leur sac vide que sort la paix pour consoler la pauvre humanité. Mes bons offices suffiront donc probablement jusqu'au temps que le dernier rouble et le dernier roupanti252-a paraisse. C'est le tableau de l'infirmité de mes efforts que je présente à V. A. R. Je commence à craindre que ce ne sera qu'à la fin de l'année prochaine qu'on parviendra à rapprocher les parties. Voilà, madame, bien des peines inutiles. Je m'en console sur la foi des philosophes, qui prétendent que la vie de l'homme se passe à s'occuper de sottises, à élever, à détruire, et qu'il est des hochets pour les politiques tout comme pour les enfants.252-b Cela peut être véritable jusqu'à certain point; mais personne ne me persuadera jamais que ce ne soit une occupation très-sage et très-utile d'admirer, quand l'occasion s'en présente, l'assemblage précieux de vertus et de talents qui se trouvent réunis dans une grande princesse; et quand encore<253> cette princesse joint à tant d'avantages une indulgence et une affabilité extrême, je crois, tout bon chrétien qu'on soit, qu'on peut être tenté de lui ériger des autels. J'ai le bonheur de connaître précisément une telle princesse, et une de mes méditations favorites, c'est de repasser souvent en ma pensée le choix rare des dons exquis dont la nature l'a avantagée. C'est, me dis-je, le plus bel ornement de l'Allemagne; c'est le phénix des grandes princesses. J'agis comme les initiés des mystères de Cérès Éleusine, qui gardaient le secret sur leurs mystères,253-a comme les Juifs, qui gardaient pour eux le nom de Jéhovah.253-b Je ne dirai point le nom de cette grande princesse; il a son tabernacle en mon cœur, et, quoi que fasse V. A. R., elle ne me le fera pas divulguer; et comme elle est trop modeste pour le deviner, je crains qu'elle ne l'ignore pour toujours. C'est avec la plus haute considération et les sentiments de la plus véritable estime que je suis, etc.

153. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 16 décembre 1771.



Sire,

J'avais appris avec la plus grande douleur le mal dont Votre Majesté a été attaquée. J'ai été sur le point de vous témoigner cette douleur qui me pénétrait. Mais c'est bien assez, me disais-je, du mal qu'un héros endure, et des peines que, malgré ce mal, il ne cessera de prendre; je dois lui épargner celle de lire mes lettres. Je me propo<254>sais de saisir le premier moment où j'apprendrais le rétablissement de V. M., et je ne m'attendais nullement à être encore prévenue par vos bontés. Quoi! Sire, les premiers mouvements de cette main qui a si souvent tracé des lois au monde entier étaient pour moi! Y a-t-il rien de plus glorieux? Il faut bien qu'en effet je vaille mieux que beaucoup d'autres femmes, puisque tout ce que vous faites pour moi, Sire, tout ce que vous me dites, ne m'a pas fait tourner la tête. Je l'affermis tant que je puis; mais que V. M. y prenne garde, et qu'elle n'achève pas de me gâter; je ne le suis déjà que trop. Tout ce qui n'est pas de Frédéric ne m'intéresse que médiocrement. Je suis presque fâchée que tout le monde ne lui ressemble pas, et je ne songe plus que le ciel ne fait naître des hommes comme lui que pour montrer une fois au moins à quel point l'humanité peut être élevée.

Vous déroutez jusqu'à la goutte. Puissiez-vous, Sire, n'avoir plus de combats à lui livrer! puissiez-vous jouir de la paix et du repos que vous travaillez à donner à l'Europe! V. M. y parviendra, car qu'y a-t-il d'impossible pour elle? Mais il est triste, sans doute, que les hommes soient si réfractaires au bien qu'on veut leur faire, et que la bourse vide opère plus sur les puissants de la terre que l'amour de l'humanité. Malheureusement il y en a peu qui sachent apprécier leurs intérêts en philosophes. Je connais un héros sublime qui le sait; il allie tous les dons de l'âme qui paraissent incompatibles au vulgaire des hommes. Ce héros est le mien; il a, par-dessus l'héroïne de V. M., l'avantage d'être reconnu au moindre des traits qui lui échappent; indiquez-en un seul, l'univers le nomme, l'admire, le respecte, l'adore; je n'ai plus que l'avantage d'éprouver plus vivement et plus intimement des sentiments qui me sont communs avec le monde entier.

Recevez, Sire, avec les assurances de ces sentiments, les expressions de ma vive joie sur la naissance du neveu dont madame la prin<255>cesse Ferdinand vient d'augmenter si heureusement votre maison.255-a S'il ressemble un jour à V. M., et qu'elle en soit le témoin, mes vœux seront accomplis. Veuillez agréer les protestations de la plus haute estime avec laquelle je suis à jamais, etc.

154. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 24 décembre 1771.



Madame ma sœur,

Je commence par faire mille excuses à Votre Altesse Royale de n'avoir pas pu lui répondre plus tôt. Ce qui doit me légitimer envers une princesse qui connaît aussi bien que vous, madame, les devoirs de l'amitié, c'est que j'ai été occupé, ce temps, à recevoir une sœur255-b qui vient se consoler dans le sein de sa famille de la perte d'un époux chéri dont le souvenir l'attriste et l'afflige. Je me glorifierais de ma goutte, loin de m'en plaindre, si elle avait pu donner lieu à V. A. R. de se souvenir du plus sincère et du plus zélé de ses adorateurs. Quels maux et quelles infirmités ne doivent être soulagés et disparaître, lorsqu'une grande princesse daigne les consoler, y prendre part avec tant de bonté, et ajouter des choses si flatteuses pour le patient, capables de le ressusciter, eût-il été enterré! Au même temps, madame, que je ressens tout le prix de votre indulgence, mon amour-propre n'est pas assez aveuglé pour m'attribuer ce qui ne me convient pas; et je sais distinguer les beaux traits d'un portrait qu'un peintre habile a fait, d'un original maussade qu'il a pris plaisir d'embellir.

<256>V. A. R. peut croire que si la paix dépendait de moi, elle serait faite il y a longtemps. Il pourrait arriver que l'horrible attentat que viennent de commettre les confédérés contre le roi de Pologne pourra contribuer pour beaucoup à l'accélération de cette paix si désirée. Il faut cinq semaines, madame, avant que les nouvelles de Constantinople nous parviennent, et il faut trois semaines pour qu'on les ait en Russie; de sorte que chaque réponse emporte quatre mois. Ce n'est pas le moyen d'aller vite. Cela me rappelle les négociations en cour de Rome, qui ne finissent jamais. Il faut cependant bien que celle-ci se termine une fois. Si V. A. R. veut avoir la bonté d'ajouter à tout ce que j'ai l'honneur de lui dire les prétentions des uns, la roideur des autres, et, des deux côtés, des ressources suffisantes pour continuer encore la guerre quelques campagnes, elle jugera elle-même des difficultés infinies qui empêchent de terminer ces différends; je nettoierais plus vite les étables d'Augias, comme Hercule, que d'accorder des sentiments opposés. V. A. R. sait mieux que je ne puis le lui dire avec quelle opiniâtreté ces gens vêtus de soutanes noires soutiennent leurs opinions; j'ose l'assurer qu'il se trouve en politique des esprits aussi décidés, et peut-être plus résolus encore. Il n'y a que Bellone qui puisse être la médiatrice entre de pareilles prétentions; et tout ce que peuvent faire les bonnes âmes se réduit à éloigner des matières combustibles qui pourraient nourrir cet incendie, et à travailler à l'éteindre autant que leurs moyens le permettent.

Je ne sais, madame, si, après avoir entretenu V. A. R. de matières aussi graves, la chute ne sera pas trop grande, si je lui parle de l'opéra que nous avons eu ici; mais je crois, après tout, que des matières agréables pourront la divertir, au lieu que des matières sérieuses pourraient l'ennuyer. Nous avons cette année, madame, Britannicus et Iphigénie en Tauride. Le Britannicus est pris de Racine; la musique est de Graun, et j'ose croire que c'est un des morceaux où il a le mieux réussi. L'Iphigénie en Tauride est d'après un opéra français; la<257> musique est d'Agricola. Nous avons une chanteuse allemande qui a l'honneur d'être connue de V. A. R.; elle se nomme Schmeling;257-a elle a chanté à Dresde, aux noces de l'Électeur, dans un prologue. Elle a une agilité de voix étonnante, et elle commence à devenir actrice. Je crois, madame, qu'elle méritera les suffrages de V. A. R.; au moins a-t-elle trouvé le moyen de réunir ceux du public. Cette fille ne le cède pas à l'Astrua en fait d'agilité; il n'y a que le pathétique dans lequel elle ne l'égale pas encore, mais auquel elle commence à s'appliquer, en sentant le besoin.

Nous avons, outre les Suédois, quelques étrangers ici : un comte Dufour, un M. de Diede, au service de Danemark, un M. de Riedesel, qui a parcouru toute la Grèce et l'Égypte pour y rechercher les ruines de leur ancienne grandeur; c'est un garçon fort instruit, et qui a su tirer parti de ses voyages.

Je souhaite que la nouvelle année s'écoule avec les auspices les plus favorables pour la santé et le contentement de V. A. R.; je ne l'importunerai point par d'autres vœux. Vous savez, madame, que quand on a gagné les cœurs, on est sûr des sentiments; ainsi je me flatte que vous ne douterez point du zèle, de la haute considération et de l'estime distinguée avec laquelle je suis, etc.

<258>

155. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 15 février 1772.



Sire,

Rien de plus aimable que l'exactitude avec laquelle Votre Majesté daigne suivre notre commerce. Que de remercîments ne vous en dois-je point, Sire! Ce commerce, qui fait le bonheur de ma vie, est un bienfait de votre part. J'en connais tout le prix, et le peu que je puis faire pour le mériter; et vous me devriez des excuses pour avoir différé de quelques jours de me répondre? Non, sans doute; peut-être en devriez-vous au monde entier sur le temps que vous lui dérobez pour moi, et c'est pour ne pas abuser de ce temps précieux que je m'abstiens de répondre avec la même exactitude à laquelle mon cœur me porterait.

Je partage vivement la satisfaction que la présence de la reine de Suède doit causer à V. M. Digne d'être constamment heureuse, elle a fait une grande perte; c'est à nous autres veuves à en sentir toute l'étendue. Mais encore toutes les veuves n'ont-elles pas le bonheur d'avoir Frédéric pour frère, et de fixer par un mérite éclatant les droits que la nature leur a donnés sur son affection.

Ne me prenez pas pour une mauvaise copie, si vous apprenez, Sire, que je vais, en un mois d'ici, promener ma viduité en Bavière. Il y a longtemps que je désire de revoir mon frère, que je chéris, et qui de tout temps m'a marqué tant d'amitié. Peut-être pousserai-je de là jusqu'en Italie, laquelle, comme V. M. ne l'ignore pas, intéresse depuis longtemps ma curiosité. Nous n'entrons pour rien, nous autres femmes, dans le sort des empires; nous vous laissons le soin de les régler, et nous jouissons du bien que vous leur faites. C'en est un, Sire, et peut-être le seul qu'on puisse leur faire en ce moment,<259> que d'empêcher que l'embrasement de la Pologne ne se communique plus loin. Cet article bien établi, je vis en paix sur tout le reste. La guerre, dit-on, est du droit des gens; mais la funeste aventure du roi de Pologne n'en était pas. L'humanité gémit de tant de scènes d'horreur; portées à leur comble, elles doivent enfin finir. Je le souhaite pour cette pauvre Pologne, et je l'attends, Sire, de vos soins. Je conviens que cet opéra sera bien plus difficile à faire que ceux que V. M. fait exécuter d'après Graun259-a et Agricola;259-b mais dans le fond rien ne vous coûte.

Je connais beaucoup la Schmeling; nous nous sommes vues dans l'occasion, c'est-à-dire au clavecin et au théâtre, où je l'ai mise. Elle a une facilité étonnante et une voix admirable; et comme elle est à la source du goût, V. M. aura en peu la plus brillante chanteuse de ce siècle.

M. de Diede a épousé chez nous une très-aimable personne, un peu sainte de son métier; mais Berlin et Londres la dessanctifieront. Elle vivait dans la retraite, à la cour du comte son père, très-cérémonieuse, très-haute et très-endettée, comme toutes les grandes cours.

Je finis, Sire, car je n'ai que trop abusé de votre patience; et si je voulais ajouter à ma lettre les vœux que je ne cesse de faire pour V. M., je ne finirais jamais. Ces vœux sont les plus chers désirs de mon âme. Je n'en connais qu'un que je puisse lui comparer; c'est celui de vous persuader de la haute estime et de l'admiration sans bornes avec laquelle je serai à jamais, etc.

M. de Schwachheim, allant de la part de mon frère à la cour de V. M.,259-c a passé par ici. Quoiqu'il n'est pas de mon ressort de me mê<260>ler des affaires, le tendre intérêt que je prends à ce cher frère me fait former des vœux bien sincères pour qu'il réussisse dans sa négociation.

156. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Février 1772).



Madame ma sœur,

Combien de personnes n'envient pas mon sort, d'être en correspondance avec une princesse dont les lettres sont aussi agréables qu'instructives, dont l'esprit orné ..... Mais je n'ose poursuivre; enfin, quand on jouit du bonheur d'être dans un commerce aussi flatteur, rien ne pourrait être plus déplacé de ma part que la paresse, et V. A. R. se plaindra plutôt de l'importunité de mes lettres que de ma négligence. Outre cela, j'ai des avis particuliers, et rien ne m'intéresse des nouvelles de Dresde que d'apprendre que madame l'électrice douairière jouit d'une parfaite santé.

V. A. R. daigne prendre une part aussi obligeante à la visite que j'ai reçue de la reine de Suède. Je l'ai vue comme ressuscitée des morts pour moi, car une absence de vingt-huit ans, pour le court espace de notre durée, est presque équivalente à la mort. Elle est arrivée ici très-touchée encore de la perte qu'elle avait faite du Roi, et j'ai essayé de la distraire par toutes les dissipations possibles. Ce n'est qu'à force de diversions qu'on oblige l'esprit de s'écarter de l'idée funeste où sa douleur le fixe; ce n'est pas l'ouvrage d'un jour, mais du temps, qui, à la fin, vient à bout de tout. Je félicite V. A. R. sur son voyage de Bavière, où elle se trouvera dans le sein d'une famille qui<261> l'adore; je la félicite également du voyage qu'elle entreprendra en Italie. Ce pays est bien digne d'être visité par une princesse éclairée, qui en connaît le lustre ancien, et qui trouvera, dans la décadence de ce beau pays, bien des personnes qui pourront lui en rappeler l'ancienne urbanité. J'avoue que j'aime mieux savoir V. A. R. à Rome ou à Venise qu'à Aix ou bien à Spa; votre santé, madame, se fortifiera par l'exercice, et votre esprit se complaira à considérer les ruines et les monuments de grandeur de ce peuple-roi,261-a maître du monde alors connu. Ce qui compose les plus grandes monarchies de notre Europe faisait, du temps des Romains, des provinces proconsulaires; nous sommes en tout si petits envers eux, que ce que le laps des temps et la barbarie ont épargné de leurs ouvrages nous ravit encore en admiration.

J'espère que V. A. R. apprendra, pendant son voyage, la nouvelle de la paix conclue et de la tranquillité rétablie dans le Nord et l'Orient; il semble que les esprits commencent à se rapprocher, et que l'accès de fièvre chaude dont ils étaient atteints diminue à vue d'œil. Je me sentirai très-flatté, si mes soins m'attirent l'approbation de V. A. R.; que pourrais-je désirer de plus, madame, que de m'être rencontré avec les vues d'une princesse aussi éclairée? Connaissant la façon de penser de V. A. R., j'ai jugé d'abord qu'elle aurait en horreur l'horrible attentat qu'on a voulu commettre contre le roi de Pologne.261-b Je n'ai pas l'honneur d'être fort en commerce avec madame la Vierge de Czenstochow; mais je présume, selon ce que le douanier Matthieu rapporte d'elle, que le serment qu'on lui a fait de massacrer un roi n'a pas été de son goût. Il est affreux qu'on ne commette aucun régicide sans y mêler la religion; mais il faut s'attendre à tout d'une nation aussi barbare et aussi peu policée que la polonaise.

<262>Un fort accès de goutte m'a empêché jusqu'ici, madame, de voir l'envoyé de Bavière qui vient d'arriver; mais j'espère de le voir la semaine qui vient. Je fais, en attendant, mille vœux pour la conservation de V. A. R., la priant de ne point oublier durant ses voyages son vieil adorateur, qui ne cessera d'être avec les sentiments de la plus haute estime, etc.

157. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 15 mars 1772.



Sire,

Jamais on n'a mieux su que Votre Majesté qu'un bienfait accéléré devient encore plus cher à ceux qui en jouissent. C'est ainsi que je considère vos lettres, Sire; mais je n'ai garde d'abuser de votre complaisance. Vos moments sont d'un trop grand prix, et je me rendrais coupable au monde entier, si je vous en dérobais trop. Cette crainte m'a fait différer jusqu'à l'instant de mon départ le plaisir suprême de m'entretenir avec V. M. Je pars en deux jours; je ne serai pas avec mon frère aussi longtemps que je le désirerais, puisque, selon le plan que j'ai dû me faire, je compte avoir vu, avant les grandes chaleurs, une partie de l'Italie, Saint-Marc, le Capitole, et le Vésuve. Je conviens, Sire, que, après le voyage de Potsdam, je n'en pourrais guère entreprendre de plus agréable que celui que je vais faire; et j'avoue encore que la statue de Marc-Aurèle sera plus intéressante à voir que la gothique effigie de Charlemagne. Mais ces Romains, qui ne se disaient pas magnes, et que nous n'en appelons pas moins grands, vu<263> qu'en effet ils l'étaient, avaient-ils les mêmes obstacles à surmonter que les héros de nos jours? Je me figure que la plupart de leurs antagonistes étaient un peu moins redoutables que les Turcs ne le sont aujourd'hui, et je connais un mortel à qui tous les demi-dieux de l'antiquité n'oseraient se comparer. Que ce mortel sublime jouisse longtemps de la paix qui va revenir par ses soins; son bonheur fera toujours le mien, comme il doit faire celui de l'univers. Que ne vous devra-t-il pas, Sire, cet univers qui allait s'embraser de nouveau! C'est bien assez qu'il se consume à petit feu, sans qu'il soit besoin d'un incendie général pour le perdre. Mais si ce monde vous doit bien de la reconnaissance, il devrait aussi se trouver un peu étonné de voir coopérer à cette paix des mains qui étaient les plus assurées de cueillir les lauriers de la guerre. Cependant on ne s'en étonnera pas : V. M. rend tout croyable quand il s'agit de ses vertus.

La douleur de la reine de Suède ne tiendra pas toujours contre la satisfaction de voir et d'admirer de près un tel frère. Elle oubliera qu'il existe quelque chose hors de V. M. qui soit digne de l'attacher. Un sentiment semblable me pénétrait pendant les jours heureux que j'ai passés à Potsdam. Ce sentiment, moins autorisé par V. M. que l'attachement d'une sœur chérie, n'en est pas moins profondément gravé dans mon âme; et, quelque part que j'aille, la plus chère et la plus respectable de mes occupations sera toujours d'admirer le plus grand des hommes, de me rappeler à son souvenir, et de le convaincre, si je puis, de l'étendue de l'hommage que je lui rends, ainsi que de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

<264>

158. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

22 mars 1772.



Madame ma sœur,

Je me hâte de répondre à Votre Altesse Royale, pour que ma lettre ait le bonheur de lui être rendue avant son départ. Quoique le voyage que V. A. R. va entreprendre l'éloigne prodigieusement de ces lieux, je participe à la satisfaction qu'elle aura de se trouver au sein d'une famille qui l'adore, de respirer l'air natal de la patrie, cet air qui semble le plus agréable quand on ne l'a humé de longtemps, et d'aller de là visiter un pays d'où le peuple-roi dominait sur les nations. C'est un spectacle digne des yeux éclairés de V. A. R. que les vestiges mêmes de la grandeur passée des Romains; elle verra ce Capitole où triomphaient les vainqueurs du monde; elle verra ces lieux des anciens rostres où ce Cicéron haranguait, qu'elle était si digne d'entendre et de juger de ses discours; elle verra ces ruines des lieux de spectacles où la somptuosité romaine assemblait jusqu'à soixante mille spectateurs; les théâtres où les Roscius et les Ésope jouaient devant les Caton, les Pompée et les César; les lieux où Virgile récitait son Énéide, où Horace chantait ses odes; enfin le siége du plus grand empire connu dans l'univers, illustré par la vertu et le courage de tant de dames romaines qui concoururent, comme les patriciens, au maintien de l'État, enfin où tout conspira pour élever cette nation au-dessus de toutes celles du monde connu. Et quel spectacle plus intéressant de considérer que, après la ruine même de ce vaste empire, la sagacité romaine sut regagner par la politique et par l'opinion des hommes (qu'elle trouva moyen de gouverner) ce qu'elle avait perdu par l'épée des barbares qui les subjuguèrent! Je crains que V. A. R. ne trouve cette dernière réflexion un peu hérétique; mais, madame, les fruits se ressentent toujours du terroir qui les porte, et<265> j'espère que vous me saurez gré de m'être borné à cette seule réflexion. J'avoue, madame, que la simarre de Charlemagne et l'église d'Aix-la-Chapelle ne doivent entrer en aucune comparaison avec le tombeau de saint Pierre et la basilique qui le contient; que M. le premier bourgmestre d'Aix ne doit en aucune façon se mettre en parallèle avec le cordelier Ganganelli, vêtu de sa dalmatique et couvert de la tiare; que les plus belles promenades des bains n'approchent pas du Belvédère, ni de la vigne Médicis. Mais je crains que V. A. R., se trouvant une fois dans ce beau pays béni par le pape, ait de la peine à le quitter, et que son retour deviendra plus tardif que nous ne l'espérons. Mes vœux, madame, vous accompagneront partout, et j'espère que les bonnes âmes qui travaillent à la paix l'auront entièrement consolidée, madame, à votre heureux retour.

J'ai rassemblé ici ce que j'ai pu des débris de la famille; j'ai eu le plaisir, madame, de voir répandre des larmes de joie après une séparation de vingt-huit années, et de trouver que les liens du sang triomphent du temps et de l'absence. Je suis persuadé que V. A. R. éprouvera les mêmes douceurs au sein de sa famille, qui s'apprête à la recevoir, et il ne me reste qu'à la prier que, parmi tant d'objets dignes de l'intéresser, elle n'oublie pas le plus zélé de ses admirateurs, qui se fait un devoir et une gloire d'être avec la plus haute considération, etc.

<266>

159. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Venise, 6 juin 1772.



Sire,

On se gâte assez souvent en voyageant, et peut-être Votre Majesté trouvera-t-elle que mes courses m'ont rendue un peu négligente. J'aurais tort, sans doute, si j'avais différé si longtemps de répondre à votre charmante lettre, Sire; mais apparemment elle a fait à ma suite le tour de l'Italie, car elle ne m'est parvenue qu'à mon arrivée ici, et j'ose assurer V. M. que, de tous les torts, celui d'être négligente vis-à-vis d'elle serait celui que je me pardonnerais le moins, et dont je ne serais que trop punie par la plus sensible des privations, celle de vos lettres; et si jamais je tombe dans de pareilles fautes, ce ne sera que parce qu'il n'est donné qu'à vous seul, Sire, de trouver du temps pour tout, même au milieu des courses et des distractions. Depuis que j'ai quitté266-a Dresde, j'ai toujours été par voie et par chemin. Je voulais voir le plus riant point de la pompe et de l'appareil, comme j'avais vu celui de la gloire il y a deux ans; et, pressée d'arriver à Rome pour la semaine sainte, je n'ai pu m'arrêter que peu de jours à Munich. Je comptais d'aller de là aussi vite qu'Arioste faisait voyager son Astolphe monté sur l'hippogriffe; mais, ne pouvant comme lui planer dans les airs, j'ai éprouvé tous les désagréments des routes gâtées et des gîtes mal pourvus. Me voici à Venise, après avoir parcouru une partie de l'État ecclésiastique, du Napolitain jusqu'au Vésuve, et de la Lombardie. J'ai vu Rome, et, chemin faisant, tout ce que j'avais lu, et que Frédéric a lu et entendu mieux que moi. On ne m'a pas laissée manquer d'académie, ni chômer de mauvaise musique (telle que l'opéra qui m'écorche tous les jours les oreilles, et<267> dont pic267-a fait tout l'ornement). On m'a donné en glaces et en rafraîchissements de quoi rafraîchir pour longtemps tous les habitants de la zone torride. J'ai été reçue comme une bonne ouaille du saint-père, si digne de la tiare qu'il porte, qui a tant de conduite, dans un temps où il est si difficile pour lui d'en avoir, et qui sauve au moins tout ce qu'il est possible de sauver. Il voudrait ramener la paix dans son bercail; mais il a bien plus de peine à accorder la théologie et la hiérarchie avec la politique que V. M. n'en a à accorder les Turcs et les Russes. Jouissez tranquillement, Sire, de vos triomphes guerriers et pacifiques, dans le sein d'une famille adorable; mais souvenez-vous qu'il y a actuellement une personne, dans les heureuses contrées d'Italie, qui par son cœur appartient à cette famille, et qui se pique de ne lui céder en rien pour l'attachement, et de la surpasser même par les sentiments de haute estime et d'admiration avec lesquels elle ne cessera d'être, etc.

160. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

27 juin 1772.



Madame ma sœur,

Quoique j'aie senti pendant le voyage de Votre Altesse Royale un vide dans la correspondance qu'elle daigne entretenir avec moi, j'ai sacrifié de bon cœur la satisfaction et le plaisir que me causent, madame, vos lettres au contentement que doivent avoir causé à V. A. R.<268> les belles choses qu'elle a vues en Italie. Ma vanité nationale est flattée de ce que l'Italie ait pu admirer chez elle une princesse allemande telle que l'Italie n'en produit plus; cette nation aimable, qui nous traite d'ultramontains barbares, aura été obligée d'avouer, malgré son amour-propre, qu'elle n'a rien connu qui approchât de la divine Antonia. On vous aurait, madame, érigé des autels à Rome, du temps des Cicéron, des Trajan, des Antonin; ce n'est que la religion établie qui a pu empêcher le bon Ganganelli d'en faire autant. Il vous a régalée d'oratorios et de rafraîchissements, peut-être de reliques, d'Agnus Dei et d'absolutions. Pour les dernières, V. A. R. peut s'en passer; son jésuite et moi, nous sommes très-persuadés qu'elle n'en a que faire.

Au reste, madame, elle conviendra que je ne lui en ai point imposé en l'assurant que, avant son retour, elle entendrait parler des préliminaires de la paix. Il est bien vrai qu'un sultan turc, quand il est bien battu par mer et par terre, est plus traitable que des ministres qui expulsent les jésuites du royaume de leur maître. Les armes du bon Ganganelli se sont rouillées dans son arsenal, et ses foudres impuissants ne blessent plus personne; on a fabriqué de fausses clefs avec lesquelles les politiques croient ouvrir les portes du paradis tout aussi bien qu'avec les siennes. Tout ceci, madame, n'abrége pas les négociations. Le pape n'est plus, de nos jours, que le premier aumônier des rois; jadis il était leur maître. Les heureux temps de l'aveuglement se sont écoulés; les aveugles commencent à voir, et les brouillards des erreurs se dissipent. Ce bon Ganganelli n'a pas eu le bonheur de naître à propos; il peut dire, comme le cardinal Valenti,268-a qu'on félicitait d'avoir fait un traité avantageux au saint-siége : Ah! monsieur, félicitez-nous des pertes que nous ne faisons pas; mais pour des avantages, le temps en est passé.

<269>J'écris tout ceci hardiment à V. A. R., parce que je la sais hors des terres de l'Église; j'aurais été trop circonspect pour lui en dire autant pendant son séjour de Rome, où mon hérétique bavardage aurait pu lui susciter des embarras. Je fais mille vœux pour que la fin du voyage de V. A. R. soit aussi heureuse que sa course l'a été jusqu'à présent. Je la remercie infiniment qu'elle daigne se souvenir d'une famille qui lui est dévouée, et qui est composée de ses admirateurs. Je prie V. A. R. de me compter pour tel à la tête de tous les autres, car je ne le cède à personne quand il s'agit des sentiments de considération et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

161. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIEDE SAXE.

Schleisheim, 30 juillet 1772.



Sire,

J'ai terminé ma course; je revois les foyers de mes pères. Quoique je sorte du plus beau climat de l'Europe, je n'en suis pas moins tentée de dire avec ce cardinal qui faisait de jolis vers, avant que de faire le ministre et le négociateur :

Non, l'air n'est point ailleurs si pur, l'onde si claire;269-a

et si dans cette onde les bons Bavarois n'ont pas de marée ni d'huîtres, ils y ont du moins de très-bonnes truites, dont ils ne se font pas faute.<270> Sans oser me flatter d'avoir un estomac bien national, je n'en aime pas moins les lieux de ma naissance. Que de souvenirs agréables! Ces amusements du premier âge, ces illusions, ces espérances, ce bonheur sans mélange, ce calme heureux qu'on se rappelle toujours avec joie, qu'on cherche encore, et qu'on ne retrouve plus, tout cela m'a vivement émue à mon retour, quoique mon imagination fût encore frappée de toutes les belles choses que j'avais vues dans ma course. Telle est la force des premières impressions qui s'emparent de notre âme. Ce que j'ai trouvé de surprenant en Italie, c'est que tant de monuments de la sagesse et du goût des anciens n'y fassent pas éclore plus d'hommes de génie. Tout se trouve dans ce beau pays, et il ne se fait presque rien. Quand j'ai vu tant de facilité pour le grand, le beau et l'agréable, et si peu d'envie d'en profiter; quand j'ai comparé tout cela aux prodiges qu'a opérés le créateur de Sans-Souci et de l'esprit de sa nation, j'ai bien appris à redoubler d'égards pour ce génie sublime qui tire tout de son propre sein, et qui semble commander à la nature. Ce génie incomparable est toujours présent à mes yeux et à ma mémoire. Ce serait mon génie tutélaire, s'il le voulait; c'est celui des arts, de la philosophie, de la politique, de la guerre, de la paix. Conjurez-le, Sire, de rester pour moi celui de l'amitié; son temple est dans mon cœur, où je ne cesse de lui rendre le culte le plus pur de l'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

Je supplie V. M. de me pardonner la liberté que je prends de lui présenter le ci-joint mémoire; c'est en faveur d'une dame que, je le sais, vous honorez de votre estime, Sire, sans quoi jamais je n'eusse osé le hasarder, malgré le vif intérêt que je prends à sa situation, qui, dans ces tristes moments, est fort embarrassante.

<271>

162. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

5 septembre 1772.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale m'a été rendue à mon retour de Silésie, et je profite de mes premiers moments de loisir pour vous assurer, madame, que je suis bien de l'opinion de V. A. R., qu'il n'y a rien de préférable à la patrie. L'homme est un animal sur lequel l'habitude a un grand pouvoir, et dont les premières impressions que les objets ont faites sur ses sens ne s'effacent jamais. Tout ce qui réveille en nous les premiers coups de burin imprimés dans nos jeunes cerveaux nous flatte agréablement en nous rappelant des idées douces d'un âge où nous ne connaissions ni le mal physique, ni le mal moral; à cela se joint le plaisir de se retrouver dans le sein de sa famille, et de retrouver des premières connaissances que nous avons faites; de sorte qu'on tient à la patrie par plus d'une racine. Il faut bien que ce sentiment soit universel; car je me souviens que la reine de Suède m'envoya, il y a une vingtaine d'années, des rennifères conduits par des Lapons. Je crus, madame, que ma patrie policée devait faire impression sur les Lapons, et qu'ils la préféreraient sans hésiter à la vie errante qu'ils mènent au fond du Nord, dans le climat le plus rigoureux, et sous un ciel chargé de frimas. Mais mon étonnement fut extrême lorsqu'ils me dirent que la plus grande grâce que je pourrais leur faire était de les renvoyer au plus vite dans leur patrie. Je crois donc que si des sauvages aiment leurs tanières natales, il est à plus forte raison très-naturel que tout être raisonnable aime ses foyers domestiques et sa patrie, où règnent les lois, la justice, les agréments de la vie, et où se trouvent ses parents, auxquels les liens du sang l'attachent indissolublement.

Mais, madame, je me trouve dans un singulier contraste avec<272> V. A. R.; elle a la bonté de m'entretenir des merveilles de l'Italie ancienne, du plus beau climat de la nature, et d'un peuple qui, en tous les genres, a été l'exemple des nations, nos précepteurs et nos maîtres; et j'ai l'incongruité de l'entretenir de Lapons, de rennifères, et de sauvages qui, selon toutes les apparences, ne se déborderont plus pour subjuguer et inonder comme autrefois l'Europe. Mais, madame, j'ai le malheur d'être précisément entre la Laponie et l'Italie, de sorte que, à peu près, l'un m'est aussi voisin que l'autre. Quant à V. A. R., son nom s'est répandu dans tous les lieux qu'elle a honorés de sa présence; on l'a regardée partout, sur son passage, comme une divinité qui descendait du ciel pour tirer les Italiens de leur léthargie paralytique; et quant à moi, je vénère les traces de vos pas, madame, dans les endroits de mon habitation où vous avez daigné les imprimer, étant avec la plus haute estime et la plus parfaite considération, etc.

J'avoue à V. A. R. que je ne connais point cette comtesse de Solms dont elle daigne m'envoyer la lettre. Je ferai écrire à Breslau pour m'informer du status quo, et des raisons pour lesquelles on la chicane.

163. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Wertheim, 26 octobre 1772.



Sire,

Je suis toujours dans cette patrie que j'aime encore davantage depuis que V. M. justifie mon attachement pour elle. J'y jouis tranquillement de toutes les réminiscences agréables qu'elle me présente, tandis que vous étendez la vôtre, Sire, et que vous créez un nouvel ordre<273> de choses. Qu'on ne me dise plus de mal du siècle où nous vivons, ni des hommes d'aujourd'hui; quoique j'aie encore l'esprit tout occupé des images de ces grands hommes de l'antiquité qu'on croyait inimitables, il s'en faut bien que je leur accorde la préférence sur les héros de ce siècle. J'en vois aujourd'hui de plus inimitables qu'eux; je vois de plus grandes choses, préparées avec plus de prudence et de sagacité, exécutées avec plus de précision et de promptitude, et de glandes machines mues par des ressorts plus simples. Il n'y avait qu'un Marc-Aurèle; je ne vois qu'un Frédéric qui le surpasse, mais je vois en même temps plusieurs souverains qui l'égalent. Il semble, Sire, qu'il soit réglé par le destin que plus on appartient de près à V. M., plus on est doué de toutes les qualités qui font le héros. Quoi de plus surprenant que cette révolution de Suède, opérée par le Roi votre neveu!273-a Quel calme dans un aussi grand danger et clans une entreprise si importante! Quelle intrépidité, quelle activité, et cependant quelle modération, tout cela à l'âge de vingt-six ans, à cet âge où tout chez les hommes ordinaires, jusqu'à la vertu et à l'amour du bien, devient passion! J'admire un gouvernement sage et modéré que je vois naître tout à coup du sein de l'anarchie la plus complète; cette admiration m'occupe agréablement, et je m'imagine quelquefois qu il y a une sorte de mérite à sentir vivement le grand et le beau. Que de sujets d'admiration ne me fournit pas Frédéric! A peine en croit-on à la voix. Son nom obscurcira tous ses contemporains dans les annales de ce siècle, et la postérité ne voudra lire que ses faits. Je ne suis jamais plus glorieuse que quand il m'arrive une lettre de ce héros admirable, ni plus heureuse que lorsque j'y réponds.

Recevez, Sire, de la femme de la terre qui vous révère le plus l'hommage de la haute estime et de l'inviolable attachement avec lequel je suis, etc.

<274>

164. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 24 novembre 1772.274-a



Madame ma sœur,

Le pinceau d'Apelles embellissait tous ses originaux, comme la belle imagination de Virgile relevait les héros qu'il célébrait. V. A. R. a le coloris d'Apelles et la brillante imagination de Virgile; avec ces talents, il ne faut pas s'étonner que le plomb en ses mains se convertisse en or.274-b Si l'on pouvait trouver quelque chose à redire au tableau de V. A. R., c'est qu'on n'y reconnaît pas trop les originaux qu'elle daigne représenter. Je me trouve cependant très-heureux d'avoir été l'objet de sa touche; car, madame, vos mains sont faites pour distribuer l'immortalité, et une lettre comme beaucoup de celles qu'elle a daigné m'écrire me donnerait un mérite, dans les âges futurs, que je n'aurais jamais obtenu par moi-même. Mais V. A. R. a le premier droit à ce temple de l'immortalité où elle daigne assigner des places; l'heureux génie et tant de talents qu'elle a su réunir en sa personne l'en ont érigée la divinité. Mériter vos bontés est un avantage inestimable, et préférable à l'immortalité même; c'est, madame, où aspirent mes vœux, et à quoi j'ai quelque droit de prétendre par l'entier dévouement que j'ai pour votre auguste personne.

V. A. R., qui daigne prendre part à ce qui touche ma famille, voudra bien que je lui rende compte des noces que nous célébrerons, ce carnaval, du landgrave de Hesse et de ma nièce la princesse Philippine de Schwedt. Je n'aurais pas deviné, il y a quelques années, qu'ils étaient destinés les uns pour les autres; ce sont de ces jeux du sort qu'on ne saurait prévoir, et dont il faut souhaiter que les suites soient heureuses.

<275>Il est arrivé ici, ces jours passés, un homme qui joue d'un instrument qu'on appelle harmonica; ce sont des cylindres de verre qui rendent un son très-harmonieux et très-touchant. Il était accompagné d'une jeune fille qui exécutait sur le violon des difficultés capables d'embarrasser Tartini.275-a Mais j'ai honte d'entretenir V. A. R. de ces misères, maintenant qu'elle se trouve au sein de sa famille paternelle, et qu'elle peut jouir à longs traits du charme inexprimable de sa patrie. Mes lettres sont bonnes pour être lues dans des moments d'ennui, et non pas dans ceux de la jouissance. Je cède aux droits que la maison de Bavière a, madame, sur votre personne, et je me renferme à vous assurer de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je serai à jamais, etc.

165. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Munich, 21 février 1773.



Sire,

Il est trop juste qu'un héros qui s'est couvert de chaque espèce de gloire jouisse de toute espèce de bonheur. Celui que V. M. éprouve à présent est véritablement le bonheur d'un bon père de famille. Vous voyez, Sire, augmenter chaque jour et fleurir la vôtre par une accession nouvelle. Il n'y a plus à Berlin que des mariages et des baptêmes les uns plus heureux que les autres, et des événements si ordinaires en apparence sont encore l'ouvrage du génie de Frédéric, et de nouveaux garants de sa gloire. Agréez-en mes compliments avec<276> votre bonté accoutumée. Il me semble que, parce que j'admire V. M. plus que personne, je sens plus vivement que personne tout ce qui vous arrive d'heureux. Passez-moi cette vanité, Sire; elle est si légitime dans une femme à laquelle vous avez accordé quelque droit sur votre estime!

Il n'y a point d'être plus glorieux que moi dans le moment où je reçois de vos lettres, et je ne me pavane pas mal parmi mes bons Bavarois, qui ont toujours eu de l'affection pour moi, et qui, sur votre parole, croient naturellement que je vaux encore mieux qu'ils n'avaient pensé. C'est ainsi que l'influence de V. M. s'étend sur tout, et que l'effet de vos bontés passe jusqu'aux plaisirs domestiques dont je jouis dans ma patrie. Daignez, Sire, me conserver toujours des sentiments aussi précieux, et, tandis que vous vous occupez du sort de l'univers et de la pacification de l'Europe, n'oubliez pas, de grâce, que, dans un coin quelconque de cette Europe, il existe une veuve qui, aujourd'hui, n'est plus qu'une dilettante en fait de politique, mais qui, en cette qualité, ainsi qu'en toutes les autres, vous honore et vous respecte uniquement.

Je suis à jamais, avec ces sentiments de la plus haute estime et de l'admiration la plus complète, etc.

166. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 6 mars 1773.



Madame ma sœur,

Je remercie sincèrement Votre Altesse Royale de la part qu'elle daigne prendre à nos mariages comme à nos baptêmes; mais, si elle<277> me permet de le dire, je ne trouve d'héroïque en tout ceci que la résolution de M. le landgrave de Hesse, qui, à l'âge de cinquante et je ne sais combien d'années, a eu la résolution d'épouser une jeune fille qui à peine en avait vingt-sept. D'ailleurs, V. A. R. me fait trop d'honneur de me supposer une influence, dans les affaires de l'Europe, que je n'ai pas; je ne suis qu'un des moindres ressorts de cette grande machine, qui va je ne sais comment, et qu'assurément le hasard dirige autant que la prudence. Marque de cela, madame, cette paix des Turcs, que je vous avais annoncée pour votre retour d'Italie avec plus d'étourderie que de circonspection, pourrait bien manquer, malgré les soins des âmes pacifiques; il y a une autre espèce de gens dans le monde, qui se plaisent dans le trouble, et qui peut-être ont trouvé le moyen d'enfariner de certains êtres couverts d'un turban, et qu'on nomme les ulémas, qui s'opposent assez au repos de l'Europe pour faire appréhender qu'une paix tant désirée sera encore différée pour quelque temps. Ceci me fait sentir que V. A. R. doit perdre un peu de la confiance qu'elle pouvait avoir en moi; mais je lui fais l'aveu sincère de ce que je ne me crois pas prophète, et qu'il en aurait trop coûté à l'élégance des repas et à mon goût de me régler sur le déjeuner d'Ézéchiel277-a pour devenir voyant. J'avoue encore d'ailleurs, madame, que ce n'est pas chez vos Bavarois où j'aspire à passer pour prophète; ces gens savent malheureusement que je suis schismatique et hérétique, et ces deux qualités m'excluent universellement de tous les dons de l'esprit. Mais on en peut avoir d'autres, et je préfère celui de discerner les qualités et les talents éminents dans ceux qui les possèdent. L'hérésie n'y fait rien, et cela me suffit pour admirer les qualités supérieures qui se trouvent dans les grandes âmes de ceux dont j'ai l'honneur d'être le contemporain. Je ne nomme personne, pour ne choquer la modestie d'aucune grande princesse; je réserve ces sentiments in petto, et je me contente de me rappeler tous les<278> charmes de l'esprit, les grâces, les connaissances et tout l'acquis d'une certaine diva An..... Mais je n'achève pas; ma pudeur respecte la modestie de celle dont je parle, et je me borne, madame, à prier V. A. R. de se souvenir quelquefois du plus zélé de ses adorateurs, et de me faire la justice de me croire avec autant de considération que d'attachement, etc.

167. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Munich, 16 mai 1773.



Sire,

La dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire m'a mise de très-mauvaise humeur contre cet enchaînement des causes premières et secondes qui gouvernent le monde. Est-il possible que, quand Frédéric désire la paix, qu'il s'y emploie, qu'il l'espère, cette paix pourtant ne se fait pas? Je vous avoue, Sire, que tout ceci ne met pas moins en déroute ma philosophie que ma politique. Je suis outrée d'apprendre que ce soient les ulémas qui font les récalcitrants. Le passé leur devrait conseiller moins de roideur. Tant que l'incendie durera dans un coin de l'Europe, je ne cesserai d'appréhender qu'il ne se communique de proche en proche. Je crains la brûlure, et, malgré tout ce que V. M. peut me dire, je n'ai de confiance qu'en elle. C'est à vous, Sire, à nous procurer le repos général, et à rendre les ulémas pacifiques.

Je ne compte plus rester longtemps avec mes bons Bavarois; je quitterai bientôt les foyers de mes pères pour me rapprocher du séjour de la grandeur et de la gloire. Si, malgré un peu plus de proxi<279>mité, mes yeux ne le voient pas, mon âme au moins sera toujours présente aux lieux que Frédéric éclaire de toute sa splendeur. Je me rappellerai sans cesse les moments où je l'ai vu, plus grand encore que sa haute réputation, descendre à tous les soins et à toutes les bontés dont un mérite médiocre eût eu besoin pour plaire. Je n'oublierai pas que j'ai été l'heureux objet de cette condescendance. La tête ne m'en tournera pas, car j'y prendrai bien garde; mais je n'aurai jamais fait un plus grand effort de raison qu'en m'opposant à la douce illusion que l'approbation du plus sublime des hommes eût dû faire sur mon mérite. Ah! Sire, que l'on s'en trouve peu lorsqu'on a eu le bonheur de vous connaître! Tout autre sentiment s'évanouit pour faire place à l'admiration et à la haute estime avec lesquelles je suis, etc.

168. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 18 juin 1773.



Madame ma sœur,

Je confesse ingénûment à Votre Altesse Royale que j'ai été trop téméraire en mes prophéties; je m'en suis trop reposé sur les apparences, et les apparences sont souvent trompeuses. J'ignorais ce qu'il en a coûté à quelques grands princes pour corrompre les ulémas; j'étais rempli des succès des armées russes, et encore ai-je été plus retenu que le fameux Despréaux, qui, plein de l'enthousiasme que lui inspiraient les victoires de Louis XIV, l'attendait en deux ans au bord de l'Hellespont.279-a Les Russes y sont, madame, et si les Turcs étaient<280> capables de prévoir, ils auraient signé une paix peut-être désavantageuse, pour ne pas risquer, par leur obstination, à souscrire à des conditions plus dures. Cependant, madame, les négociations continuent, et peut-être le moindre échec fera-t-il plus d'impression sur ces Musulmans, s'il arrive à présent, que toutes les batailles qu'ils ont perdues. La paix ne peut pas être éloignée, et heureusement toutes les causes étrangères qui pourraient troubler la paix de l'Europe ont été prévenues ou écartées. J'avoue que, après ce qui s'est passé, V. A. R. doit avec raison ne pas avoir une bien grande confiance en ce que j'ai l'honneur de lui dire; je la prie toutefois de considérer que des oracles se sont souvent trompés, et que nous connaissons bien des prophéties qui, jusqu'au jour présent, ne sont ni accomplies, ni peut-être jamais ne s'accompliront. Mais tout ceci, et ce que je pourrais y ajouter de plus, ne vaut pas mieux que les excuses d'un médecin qui, après avoir tué son malade, en rejette la faute sur le trépassé. Je n'en dirai donc pas davantage à V. A. R. sur ce sujet; mais pour lui parler de choses qui m'humilient moins, je l'informerai que ma nièce la princesse d'Orange est arrivée ici, et que V. A. R. a été le sujet de la plupart de nos entretiens. Encore à ce midi, la princesse Galizin, qui se trouve ici, peut servir de témoin de ce que la voix publique a publié. Pour moi, je me contentais de dire : C'est ici qu'elle a logé; c'est ici que nous l'avons entendue nous ravir en admiration; c'est dans cette chambre que, déposant sa grandeur, elle a déployé des talents qui feraient la fortune de particuliers, s'ils étaient assez heureux de les posséder. Enfin je me tais sur ces matières vis-à-vis de V. A. R.; trop accoutumé, madame, à vous respecter, je craindrais de vous déplaire, si je rapportais la centième partie de ce concert unanime d'éloges de votre personne, dont ont retenti les voûtes de toute cette maison. Je suis charmé d'apprendre que V. A. R. compte de se rapprocher des lieux que j'habite; je fais mille vœux que ce soit à sa plus grande satisfaction, et qu'elle retrouve,<281> au sein d'une famille qui lui doit le jour, autant et plus d'agrément qu'elle en a eu dans la famille dont elle est issue. Je suis avec la plus haute considération, etc.

169. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 24 juillet 1773.



Sire,

Je suis revenue ici sous les plus beaux auspices, puisque bientôt après mon retour j'ai reçu la lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire. Mais n'ai-je pas un peu à me plaindre de cette aimable lettre? Il me semble, Sire, que vous avez voulu me frapper par tout ce qui fait les plus profondes impressions sur mon cœur. Vous vous attachez à détruire mon idole et à redoubler les regrets des plus beaux jours que j'aie passés de ma vie. Vous réussirez plus aisément dans l'un que dans l'autre; quoi que vous puissiez dire, vous n'en serez pas moins mon oracle, auquel je ne trouverai d'autre défaut que de ne pouvoir être interrogé aussi souvent que je le désirerais. Ce n'est pas à V. M. à répondre des caprices des gens, et quand on se trompe en les jugeant sur leurs véritables intérêts, ce sont eux qui ont tort. Je ne m'en repose pas moins sur l'assurance que, si les Turcs se battent, nous autres chrétiens au moins aurons la paix. C'est là le grand point pour moi, un point dont vous ne vous souciez guère, vous autres héros, mais qui importe beaucoup aux femmes qui, comme moi, ne sont bonnes qu'à barbouiller un peu de toile ou de papier, et à chercher des accords de musique. Le bruit des tambours et du canon dérange furieusement un concert, et les moustaches des hussards ne figurent bien ni sur un tableau, ni dans<282> un poëme lyrique. J'ai éprouvé, Sire, que les moments où l'on rentre dans le sein de la famille sont des plus touchants pour une âme sensible. Je conçois donc toute la satisfaction qu'aura ressentie la charmante princesse d'Orange dans la même occasion. Je l'aime, je l'honore plus que je ne puis le dire, et je me représente au vif les heureux moments qu'elle passe auprès de V. M. C'est précisément cette image que vous avez la cruauté de rendre encore plus frappante. Ne savez-vous pas, Sire, qu'il n'en faut pas tant à l'imagination d'une femme, surtout lorsque tous les sentiments de son âme sont de la partie? Vous en êtes puni par la longueur de ma lettre. J'ai tâché de me faire illusion sur un bonheur que je ne possède pas. Cette illusion disparaît en quittant la plume; est-il donc étonnant de la poser le plus tard que je puis?

Je suis avec la plus haute estime et l'admiration la plus constante, etc.

170. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 29 juillet 1773.



Madame ma sœur,

Quoique Votre Altesse Royale ait le don de persuader tout ce qu'elle veut, malgré l'ascendant que son génie a sur mon esprit, elle ne me convaincra pas cependant de l'accomplissement de mes prophéties, parce que l'événement n'a pas répondu à ce que j'ai eu, madame, la témérité de vous annoncer. La guerre continue, et l'on se bat, vers les bords du Pont-Euxin, de meilleur cœur que jamais. Cependant, madame, il nous faut un mois pour avoir des nouvelles de ces champs où Bellone exerce ses fureurs; le bruit des armes et le tonnerre artificiel ne retentissent point à nos oreilles; les Muses de l'Elbe et de<283> l'Oder n'en sont point troublées, et sans doute, quoique plus tard que j'osais l'espérer, la paix descendra des voûtes azurées pour fermer le temple de Janus, et V. A. R. jouira, dans le sein d'une famille qu'elle a créée, des mêmes délices qu'elle a senties dans le sein de cette famille dont elle est issue.

J'ai eu une satisfaction approchante en revoyant ici la princesse d'Orange. Le nom de V. A. R. a été mêlé à tous nos entretiens, et les échos des environs ont retenti des vives expressions de nos cœurs, et de ce qu'on ose et doit dire à l'univers, hors à V. A. R. Ces mêmes lieux nous ont rappelé le bonheur que nous avons eu de la posséder, et il semblait que les murailles s'enorgueillissaient encore d'avoir possédé dans leur enclos le phénix des princesses. Pardonnez-moi, madame, cette expression qui m'est échappée; on a beau voiler la vérité, elle perce, quelque peine qu'on se donne de la cacher. Ma nièce est sur son départ pour la Hollande; elle passe par Rheinsberg, où mon frère Henri lui donnera encore quelques fêtes avant qu'elle se mette en route.

C'est en faisant mille vœux pour la prospérité de V. A. R. que je la prie de me croire avec la plus haute estime et la plus vive admiration, etc.

171. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 16 août 1773.



Sire,

Il n'est pas si aisé de faire changer d'opinion à une femme, et, malgré tout ce que V. M. peut me dire, je n'en persiste pas moins à croire à ses prophéties. J'aime bien, en fait de politique surtout, les pro<284>phètes qui ont à leurs ordres deux cent mille hommes bien armés et prêts à accomplir leurs prophéties au premier signal. Le Salomon du Nord,284-a à cet égard ainsi qu'à tous les autres, me paraît bien supérieur à celui du Midi. Je me repose sur vous, Sire, du soin de tenir en paix la portion de notre petit globe que j'habite; qu'après cela les Turcs et les Russes se battent tout à leur aise au pied du mont Hémus,284-b sans que l'on sache au juste auquel des deux attribuer la victoire; que les Russes chantent en actions de grâces des Te Deum en mauvais grec qu'ils n'entendent pas, et que les Musulmans, du haut de leurs minarets, fassent appeler le peuple à la prière pour louer l'Éternel de ce qu'ils n'ont pas vaincu les ghiaours, tout cela m'est assez indifférent. Je tâche de couler doucement mes jours; les arts et les lettres en prennent une partie, la société et les devoirs en revendiquent une autre; des moments plus précieux sont consacrés à la méditation, pour laquelle les vicissitudes de ma vie me fournissent une assez ample matière. Mais, que ce soit la mémoire, ou la réflexion, ou le sentiment qui m'occupe, Frédéric est toujours l'objet le plus fréquent et le plus respecté de ma pensée. Et comment ne le serait-il pas? Quel est l'art ou le talent, depuis la science sublime qui gouverne les hommes, jusqu'à l'art agréable des vers et de l'harmonie, qui ne présente Frédéric comme le meilleur guide à suivre, et comme le plus beau modèle à imiter? Ce serait bien à moi, Sire, à faire retentir les échos de votre nom, si j'étais encore dans l'âge heureux où l'on est familiarisé avec les échos. Mais cet âge est passé pour moi, et, quoique bergère de cette Arcadie si fertile en sonnets de toutes les couleurs,284-c il m'appartient aussi peu de faire l'éloge de Frédéric qu'il appartient à tout statuaire de faire le buste d'Alexandre.

<285>J'avais appris que la charmante princesse d'Orange, en quittant V. M., irait passer quelques jours à Rheinsberg. Mais quelles sont les fêtes qui eussent pu consoler de la douleur de s'éloigner de V. M.? J'ai trop éprouvé ce sentiment par moi-même, pour ne pas en connaître toute l'étendue. Il est ineffaçable, ainsi que la haute estime et l'admiration sans bornes avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

J'avais terminé cette lettre lorsque le marquis del Orologio, dans la maison duquel on m'a marqué beaucoup d'attention en Italie, m'a priée de lui faciliter le bonheur de voir le plus grand des hommes .....

172. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 8 septembre 1773.



Madame ma sœur,

Ce qui m'est le plus agréable de la lettre de Votre Altesse Royale, c'est que je juge, par la bonne humeur qui y règne, que vous êtes, madame, en parfaite santé. Divertissez-vous, madame, sur mon compte; mais portez-vous bien, c'est le principal. Non, madame, en vérité, j'en conviens de bonne foi, jamais prophète ne s'est avisé de prophétiser plus faux que je ne l'ai fait; je l'avoue, je le confesse, et je suis très-convaincu d'être le plus balourd de tous les voyants. Je pourrais avoir recours à des interprétations, avec quoi l'on rectifie telles sottises qu'on veut; mais je n'alléguerai point les crimes de la terre qui ont empêché l'Être suprême d'accorder la paix à l'Asie, qu'elle ne méritait pas. En attendant, V. A. R. a pris le sage parti de jouir du bon temps que le ciel nous accorde, et de partager ses jours<286> entre les arts, la méditation, et la société. Que je suis malheureux de ne pouvoir assister à cette troisième partie de ses occupations! Les murs de Sans-Souci me retracent et me remettent les idées d'un bonheur dont j'ai joui, et qui s'est écoulé trop vite, mais dont la mémoire est gravée en mon esprit comme sur l'airain.

Pour moi, madame, je reviens d'un voyage assez fatigant, que j'ai expédié en trois semaines. La princesse d'Orange est heureusement de retour chez son époux; elle était enceinte en venant ici, et heureusement les chemins de la Westphalie ne lui ont fait aucun tort. Le comte Orologio a passé ici pendant mon absence, et est reparti avant mon retour; de sorte, madame, que, quelque envie que j'aie d'obéir en tout à vos ordres, je me trouve, pour cette fois-ci, dans l'impossibilité d'y satisfaire.

Voilà les jésuites chassés. V. A. R. saura que les miens seront conservés; la bulle de suppression286-a ne sera point publiée chez nous. Si V. A. R. est curieuse d'en savoir la raison, je la lui dirai. J'ai promis par la paix de conserver la religion catholique in statu quo; et comme je suis très-hérétique, père Ganganelli ne saurait me dispenser de mon serment; ce qui m'oblige de laisser toutes choses sur l'ancien pied. J'espère, madame, que ce procédé me conciliera votre confesseur, que je regarde comme l'homme le plus inutile de la cour, parce que vous n'avez jamais rien à lui dire qui mérite contrition. Enfin, si avec le temps V. A. R. ou quelque autre prend du goût pour nos bons pères supprimés, je la prie de s'adresser à moi pour lui fournir de cette drogue.

Je suis avec la plus haute considération et l'estime la plus parfaite, etc.

<287>

173. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 1er novembre 1773.



Sire,

Puisque vous le voulez absolument, vous ne serez donc pas un roi prophète; mais un roi qui, comme vous, commande aux événements vaut bien, ce me semble, un prophète qui les prédit après coup. Si V. M. veut sérieusement que les Turcs fassent la paix, ils la feront, et, directement ou indirectement, Frédéric les y amènera. C'est sur quoi je compte fort pour le bien de l'humanité et pour le mien, qui n'aime rien moins que le carnage, et qui tremble toujours de voir le feu prendre aux quatre coins de l'Europe. Il est vrai que ces embrasements donnent beau jeu à vous autres héros; il est encore vrai que le faible de nous autres femmes est de vous aimer; mais comme nous sommes poltronnes, tout en vous admirant, nous ne vous aimons jamais plus que lorsque le danger est passé. Ainsi, Sire, reposez-vous à l'ombre de vos lauriers, et faites que les autres se reposent et jouissent, sous vos auspices, à l'ombre d'une douce paix.

La protection que V. M. accorde aux jésuites un peu trop persécutés est fondée sur des motifs si respectables, que, malgré ma vénération pour les arrêts de Rome, et l'estime personnelle que le pape m'a inspirée, je n'oserais la désapprouver. Qui eût dit, Sire, qu'un monarque sectateur de Calvin deviendrait le seul asile de cette société si fière et si triomphante autrefois, et que les princesses catholiques fidèles à cette société devraient s'adresser à vous pour avoir un confesseur de cet ordre? C'est cependant ce qui m'arrivera sans faute, si, après le décès de mon bon père Kreitl, j'ai encore envie d'en avoir un de la même espèce; et je m'en fie bien à votre choix, Sire, que vous m'en fournirez un tel qu'il me faut. Comme je n'ambitionne rien tant que d'être en tout dirigée par son esprit supérieur, je serai<288> aussi charmée d'avoir un directeur de conscience de son choix, assurée que je ne risque en aucune occasion de m'égarer en suivant ce que me dicte l'admiration parfaite et la haute estime avec laquelle je suis, etc.

174. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 7 novembre 1773.



Madame ma sœur,

Je savais, madame, depuis longtemps que personne n'est prophète dans son pays; j'avais entendu dire, de plus, que, pour gagner le don d'exalter son âme, il fallait avoir mangé du déjeuner d'Ézéchiel, ce que je n'ai point fait. Ainsi, madame, j'ai été le premier à blâmer ma téméraire prophétie, et je rends mille remercîments à V. A. R. de ce qu'elle m'a rayé du nombre des inspirés. Si je pouvais faire la paix, il y aurait longtemps qu'elle serait conclue; il faut nous contenter d'avoir éloigné une guerre générale qui semblait menacer l'Europe, et de maintenir les douceurs de la paix autant que cela sera possible. Je suis bien heureux, madame, de me rencontrer avec V. A. R., et de chérir autant la paix que vous l'aimez, madame; c'est la mère des arts, la protectrice des sciences, la source de la repopulation de notre espèce; enfin c'est sous son abri que les nations respirent et deviennent florissantes. Que de raisons pour l'aimer! Aussi ne faut-il avoir recours à la guerre que dans la nécessité, et pour ramener la paix le plus tôt possible.

Les pauvres jésuites l'ont perdue, et ceux que j'ai sauvés du naufrage seront toujours aux ordres de V. A. R. J'ose croire cependant qu'un confesseur est, madame, le meuble le plus inutile de votre<289> maison; une belle âme comme la vôtre n'a rien à lui dire; vous ne méritez, au lieu d'absolutions, que des louanges, et le confesseur ne peut qu'admirer sa pénitente, au lieu de la corriger. Je me figure les confessions de V. A. R. telles : J'ai soulagé des malheureux; j'ai dépensé mes revenus en bienfaits; j'ai pris la cause des opprimés; mon cœur est sans haine et sans envie; j'ai bien élevé mes enfants; j'aime Dieu et mes semblables; au lieu d'orgueil et de vanité, je ne sens qu'un penchant irrésistible à la bienfaisance; je suis douce envers ceux qui me servent, et sans fierté malgré mon illustre naissance; mes amusements sont ingénieux, mes plaisirs innocents; j'ai vu la mort sans la craindre, et, obéissante en tout aux lois suprêmes, je m'abandonne entièrement à leur direction.

Avouez-le, madame, il y a de quoi faire une sainte d'une telle âme, qui, dans ce tableau, est peinte d'après nature. Si V. A. R. l'approuve, je donnerai cette confession à tel jésuite qu'elle l'ordonnera, et je lui enverrai son approbation par écrit, car voilà tout ce qui lui reste à dire.

Mais je crains que V. A. R. ne me trouve bien impertinent d'oser ainsi sonder sans sa permission les plus secrets replis de son cœur, et d'oser publier des choses que son extrême modestie s'efforce de voiler. Je vous en demande mille pardons; mais ce qui est écrit le restera. Je suis persuadé d'avoir dit la vérité, et le caractère de la vérité est de briller au grand jour. Mettez, madame, des premières l'attachement, la considération et l'admiration avec laquelle je suis, etc.

<290>

175. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 3 janvier 1774.



Sire,

Que votre dernière lettre est aimable, Sire! Que d'esprit, que de délicatesse, et que de bonté pour moi! A peine la mériterais-je, si en effet j'étais telle que V. M. veut bien me voir. Mais je sais trop à quoi m'en tenir. Vous réfléchissez sur ce qui vous approche un jour lumineux qui ne part que de vous-même, et c'est l'élévation de votre âme que vous avez peinte en croyant faire parler la mienne. Mon confesseur ne prendrait pas le change sur la confession que vous me prêtez. Le bonhomme y reconnaîtrait votre image; il vous a vu de loin à votre Olympe de Sans-Souci; il a lu vos grandes actions dans les gazettes. Il se doute bien un peu que V. M. n'est pas fort entêtée du dogme; mais puisqu'une fois vous êtes hérétique, le plus ou le moins le blesse médiocrement. Vous ouvrez un asile aux jésuites, tandis que des rois très-orthodoxes les chassent de chez eux; cela est bien méritoire auprès du bon père, surtout puisqu'il se flatte d'y avoir contribué par la harangue impromptu qu'il vous fit à Sans-Souci; d'ailleurs, on tient toujours un peu à ses amis dès l'enfance. Voyez, Sire, si après j'en serais bien reçue à me revêtir de votre gloire, et s'il ne réprouverait pas, comme de raison, un orgueil aussi impardonnable. Ne me dites donc plus ce que je devrais être pour devenir, en ma petite sphère, sublime comme vous l'êtes dans tout ce que l'humanité a de plus relevé. La distance infinie qui nous sépare m'en devient plus frappante, et la crainte de vous la faire sentir davantage me glace chaque fois que je vais répondre à des lettres que je reçois avec transport. La chaleur avec laquelle V. M. fait l'éloge de la paix m'a enchantée; quand je ne l'aimerais pas par goût, cette paix dont vous me promîtes la continuation, ne devrais-je pas la chérir par<291> reconnaissance? N'est-ce pas à elle que j'ai dû le bonheur de voir V. M.? Ah! Sire, le sentiment de ce bonheur sera éternel en moi, ainsi que celui de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

Pardonnez, Sire, si j'ose vous adresser la note ci-jointe. C'est la tendre amitié qui me lie à la comtesse Rutowska, une des trois sœurs, qui m'y engage.

176. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 8 janvier 1774.



Madame ma sœur,

Quoiqu'il me convienne moins qu'à personne d'assister aux confessions de V. A. R., je ferais cependant un serment de crédulité qu'elles sont telles que j'ai pris la liberté de les représenter. On en trouve le canevas en suivant à la trace les actions de V. A. R., et quand on a, comme moi, le bonheur de la connaître, il est impossible de se tromper. Cette modestie même, madame, avec laquelle vous vous obstinez à ne pas291-a vous reconnaître dans un tableau très-vrai, est encore une des vertus qui brillent le plus dans un confessionnal, où il est beau de voir une grande princesse qui se dépouille du mérite des bonnes actions pour se jeter uniquement dans les bras de l'Être des êtres, et qui ne veut devoir qu'à la plénitude de ses grâces infinies une récompense qui lui est due. Mais, madame, je laisse le soin de ce détail à des théologiens plus versés que moi dans ces sciences sublimes; je laisse voler ces aigles dans les régions métaphysiques, et me contente,<292> comme un pauvre profane que je suis, de raser la terre. J'ai entendu toutes les accusations qu'on intente contre les jésuites. J'en crois beaucoup de bien fondées; mais ceux de Silésie ne sont point entrés dans le complot du père Malagrida, et si les jésuites ont fait banqueroute à Marseille, ceux de Silésie n'en ont pas partagé la dépouille. Il m'a donc paru autant injuste que dur de confondre dans la même condamnation les innocents et les coupables.292-a Si d'ailleurs la bulle du pape avait été publiée en Silésie, l'instruction de La jeunesse en aurait souffert considérablement, et même elle aurait été entièrement perdue, faute de sujets qui auraient pu remplacer les jésuites.

Après avoir parlé à V. A. R. de ces bons pères, je fais un saut périlleux de saint Ignace pour retomber au département d'Apollon, dont je crois devoir vous rendre compte, madame, en qualité de protectrice de tous les beaux-arts. Nous avons cet hiver les opéras d'Arminius292-b et de Demofoonte, l'un de Hasse et l'autre de Graun. Les décorations ont été faites par Gagliari,292-c et le public en a paru fort content. Il y a quelques étrangers ici, la plupart incognito, de sorte qu'on ne les voit point; c'est à savoir si l'on y gagne, ou si l'on y perd.

J'ai trouvé une incluse dans la lettre de V. A. R., et j'ai l'honneur de lui dire qu'il faut premièrement qu'on soit entièrement convenu avec la délégation des frontières, pour régler ensuite les prétentions des starostes, ce qui pourra traîner jusqu'à la fin de mars; après quoi la comtesse Flemming pourra déduire ses prétentions avec les autres.

Je fais mille vœux pour que cette nouvelle année soit aussi avantageuse à la prospérité et à la conservation de V. A. R. qu'elle puisse l'être, en l'assurant que jusqu'à la fin de mon existence je me ferai un devoir d'être, etc.

<293>

177. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 18 février 1774.



Sire,

Votre Majesté voudra bien m'excuser si j'ai tant tardé de répondre à votre charmante lettre. Le mariage de ma fille Amélie avec le prince Charles de Deux-Ponts m'a obligée de sacrifier mes plaisirs les plus chers aux devoirs maternels. Il n'en est pas de moi comme d'un héros que j'admire; de petits soins m'occupent tout entière, tandis qu'il forme et défait des États sans priver un instant ses admirateurs des marques précieuses de son souvenir. Nos noces se sont passées sans beaucoup de cérémonie; le prince ne nous a pas donné le temps d'en faire, et nous n'avons pu nous refuser à son empressement. Je me flatte qu'il rendra heureuse ma fille, très-disposée par la douceur de son caractère à le devenir. Les nouveaux mariés passeront encore avec nous quelques jours, pendant lesquels nous vivrons en famille, comme les patriarches, goûtant à longs traits les délices de la concorde et de la tranquillité. Malheureusement cela ne sera pas long, et les larmes succéderont dans peu aux tendres transports de joie qui ont rempli mon cœur dans ces doux moments. L'Électeur palatin fait à nos jeunes gens un établissement convenable à Neubourg, où ils fixeront leur résidence. Ils ont, de plus, quelques belles perspectives; mais c'est dans un lointain qu'ils ne désirent pas de voir rapprocher. Si tous mes vœux sont exaucés, si Frédéric, né pour vivre éternellement dans l'histoire, atteint également le dernier terme de la vie humaine, n'oubliez pas, dans le cas que ces perspectives viennent à se réaliser, n'oubliez pas pour lors ces enfants d'une mère qui leur inspira de bonne heure une admiration inexprimable pour le plus grand des héros. On m'a beaucoup remerciée de la recommandation que j'avais hasardée pour les héritiers Lubomirski; ils espèrent tout<294> de la bonté et de la justice de V. M. Mais admirez, Sire, quel est l'esprit des femmes. Vous montrez quelque indulgence pour une première recommandation; une seconde la suit de près. Ma belle-sœur Cunégonde294-a s'est mise sur les rangs pour la coadjutorerie d'Essen et de Thorn. « Le Roi peut tout pour moi, me dit-elle; il a des bontés pour vous; écrivez-lui un mot en ma faveur. » Ne voilà-t-il pas cette réputation de crédit auprès de Frédéric qui me fait tourner la tête! Je promis intrépidement, et je ne tremble qu'à présent qu'il me faut tenir parole. Ne me faites pas, Sire, sentir doublement mon étourderie par un refus. Les deux belles-sœurs conserveront également une reconnaissance éternelle de ce que vous voudrez bien faire en faveur de l'une; et quant à moi, il ne me reste que de lui réitérer très-respectueusement les sentiments d'admiration et du plus parfait attachement avec lequel je suis, etc.

178. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 25 février 1774.



Madame ma sœur,

Quoique je participe avec Votre Altesse Royale à tout ce qui peut lui arriver d'agréable, la goutte que j'ai eue aux deux mains m'a empêché de la féliciter plus tôt du mariage de la princesse sa fille avec le prince de Deux-Ponts. Je souhaite, madame, que vous jouissiez d'une satisfaction parfaite de ces nouveaux liens que vous venez de former, et que vous ayez, à l'exemple des patriarches dont vous avez imité la noble simplicité dans ces noces, la consolation de voir une<295> longue postérité, issue de ce mariage, qui vous donne les noms de grand' mère et de bisaïeule, et qui s'élèveront comme des vignes à l'entour de votre table, selon l'expression de ces mêmes patriarches ou prophètes,295-a que je prends pour synonymes. V. A. R. badine en me faisant des excuses qu'elle demande mon concours avec la maison impériale pour l'abbaye d'Essen, que postule la princesse Cunégonde; vu, madame, l'empire que vous avez sur moi, vos demandes sont des ordres auxquels je ne sais qu'obéir. La princesse Cunégonde vous aura l'obligation de me les avoir donnés; et je me trouverai heureux, si, dans cette occasion comme en d'autres, je puis vous convaincre de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

179. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 avril 1774.



Sire,

Votre bonté pour moi ne se dément jamais; je la mérite peu, mais j'en connais le prix plus que personne. Qui sait mieux que V. M. redoubler le bienfait par la manière de l'accorder? J'ai dit à ma sœur Cunégonde ce que vous vouliez bien faire pour elle. Elle en est vivement touchée, et me prie de faire agréer à V. M. les humbles assurances d'une reconnaissance sans bornes. Parmi tous vos protégés, vous n'en aurez point qui désire plus qu'elle de se rendre digne de votre protection, tout comme, dans la foule innombrable de vos<296> admirateurs et de vos admiratrices, vous n'en avez point qui vous rende mieux que moi les hommages les plus purs.

Que je hais, Sire, cette vilaine goutte dont, à ce que j'apprends, vous avez encore souffert! Je ne lui pardonne qu'à une seule condition, qu'au moins il soit vrai qu'elle prolonge les jours de ceux qu'elle attaque. En faisant durer les vôtres jusqu'au terme le plus reculé, elle deviendra la bienfaitrice de l'humanité.

Je pars en deux jours pour Munich; mon frère désire de m'y voir, et ma fille de Deux-Ponts devant aussi y arriver, je suis charmée de la faire paraître sous mes auspices. C'est ainsi que je tâche de multiplier au moins ma présence dans ma famille, puisqu'il n'appartient qu'à un seul héros de répandre au loin son influence aux quatre coins de la terre. Puisse-t-il, ce héros, être toujours aussi heureux qu'il est grand! Je vais, en bonne bergère d'Arcadie, faire retentir de ses louanges le pied des montagnes du Tyrol; mais ces louanges ne retentiront jamais dans l'univers comme elles sont dans mon cœur, et je le disputerai toujours au monde entier pour la haute estime et pour l'admiration infinie avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

180. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 9 avril 1774.



Madame ma sœur,

Je me trouve trop heureux lorsqu'il se présente des occasions de donner à V. A. R. des preuves de mon dévouement; plus heureux encore, madame, si ces occasions de vous offrir mes services étaient plus fréquentes, je les saisirai toujours avec le plus grand empresse<297>ment. Ma goutte ne mérite pas, madame, l'honneur que vous lui faites; ces infirmités sont les suites de l'âge; le corps se détruit imperceptiblement, et je suis comme ces gens prêts à entreprendre un grand voyage, qui envoient leur gros bagage en avant;297-a le reste suit comme il peut. Pour le voyage que V. A. É. est sur le point de faire à Munich, je l'en félicite de tout mon cœur, connaissant l'attachement qu'elle a pour sa famille et pour sa patrie. Le plaisir de revoir une fille à l'éducation de laquelle vous vous êtes complu, madame, ajoutera encore aux agréments de ce voyage, où vous ne verrez que des objets riants et dignes de vous plaire.

Nous sommes ici dans le deuil; nous venons de perdre la landgrave de Darmstadt,297-b cette princesse si respectable, et qui était bien attachée à V. A. R. Madame la duchesse de Deux-Ponts était venue visiter sa fille; un coup d'apoplexie l'a emportée. La Landgrave n'a pu résister à une scène aussi touchante; son cœur tendre et sensible, frappé trop vivement, ne lui a permis de survivre à madame sa mère que de quatre jours. Cette princesse est regrettée généralement; je perds en elle une fidèle amie, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Mais, madame, je ne devrais pas entretenir V. A. R. de sujets aussi lugubres. Les Romains ne voulaient pas que, dans leurs jours de fêtes et de cérémonies religieuses, il échappât à quelqu'un des paroles de mauvais augure; à plus forte raison aurais-je dû supprimer tout ce qui pouvait avoir rapport à de pareilles matières, et me borner d'assurer V. A. R. de la haute estime et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

<298>

181. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Munich, 17 juillet 1774.



Sire,

Votre Majesté dira que je suis comme toutes les femmes. Des courses, des fêtes, des parties de plaisir leur font tout oublier; le malheur seul les ramène à leurs devoirs. Ce n'est pas mon cas néanmoins; j'ai assez vécu pour savoir tout apprécier, et mes devoirs envers ce mortel sublime qui veut bien descendre jusqu'à moi ne sont pas de nature à jamais s'effacer de mon souvenir. Mais si je m'étais livrée avec trop d'empressement au charme de revoir mes anciens amis et ma patrie; si ce sentiment ne m'avait pas laissé assez de calme pour suivre cette correspondance admirable, pour laquelle je ne prends jamais la plume qu'en tremblant, parce que je crains toujours de ne pas la mériter; si j'ai tort en effet, V. M. est assez vengée : je suis sur mon grabat depuis quinze jours. Je voyais monter des chevaux au manége de mon frère, lorsqu'une malheureuse barrière se brisa, tomba sur moi, me renversa sur le visage, et ne me rompit que la jambe, tandis qu'elle eût dû m'assommer. Une jambe cassée est cependant un mal dans la patrie comme ailleurs, et puisque jamais malheur ne vient seul, un peu de goutte se joignit au mien. A l'heure qu'il est, je me trouve soulagée, et les chirurgiens, à ce qu'ils prétendent, sont fort contents de moi; je leur en fais mon compliment. Pour moi, il faut bien que je m'en contente. Peut-être est-il écrit dans le livre du destin que j'essayerai de tout dans la vie; en ce cas je conviendrai qu'on eût pu mieux écrire, mais je ne m'en soumettrai pas moins. Si, dès ma jeunesse, j'ai souvent goûté toute l'amertume du calice de la vie, j'ai été abreuvée aussi souvent de toutes ses douceurs. Pour une fois que je me suis dit : Tout ici bas n'est pas grand' chose, je me<299> suis dit dix fois : Tout est assez bien.299-a Tout est au mieux, disais-je lorsque j'étais à Potsdam; mais ce bonheur charmant a passé comme un songe. C'est un madrigal,299-b si je ne me trompe, qui a dit cela, et jamais madrigal n'osa penser à V. M. Mais j'y pense pour lui, et puisqu'il me rappelle le souvenir inestimable de vos bontés, il vaut seul un poëme épique. Conservez-les, Sire, à cette femme qui, dans un corps en butte à bien des tribulations, possédera toujours une âme assez saine pour vous admirer, pour vous le dire, et pour sentir vivement, jusqu'au dernier souffle de sa vie, la haute estime avec laquelle elle est, etc.

Je supplie très-humblement V. M. de me pardonner la liberté que j'ai prise de me servir de la main de mon secrétaire; attachée depuis trois semaines sur mon grabat, où je n'ose faire le moindre mouvement, la crainte de mériter son oubli par un plus long silence m'a fait prendre le seul parti qui me restait pour me retracer dans son gracieux souvenir, qui seul peut faire le bonheur de ma vie. Je trace ces lignes couchée sur mon dos, et ce sont les premières depuis mon malheureux accident.299-c

<300>

182. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 6 août 1774.



Madame ma sœur,

C'est avec une surprise mêlée de douleur que j'ai appris l'accident singulier qui est arrivé à V. A. R. Mon premier mouvement était, madame, de vous écrire, pour avoir des nouvelles de votre précieuse santé; la réflexion m'a arrêté sur le point de saisir la plume. J'ai compris que je pourrais importuner V. A. R. dans des moments de souffrance, et qu'il était plus convenable de m'adresser à d'autres pour calmer mes inquiétudes. J'ai été assez heureux de recevoir de bonnes nouvelles de Munich, et de voir dissiper toutes les appréhensions que l'accident arrivé à V. A. R. avait fait naître. Je la félicite de tout mon cœur qu'un accident qui pouvait avoir des suites si funestes n'en ait point eu, et j'espère que le bon tempérament de V. A. R. la fera triompher également et de sa jambe rompue, et des chirurgiens qui la pansent. Cet événement malheureux m'a plongé dans de tristes réflexions. Voilà donc, me suis-je dit, à quoi tient le bonheur des hommes! Une barrière qui se brise à contre-temps à Nymphenbourg a pensé mettre toute l'Europe en deuil; et nous qui vivions ici dans la plus grande sécurité, lorsque personne n'appréhendait le moindre chagrin, nous avons risqué de perdre tout ce qui peut le plus attacher à la vie, des personnes que nous respectons. J'ai presque souhaité de n'avoir pas eu le bonheur de connaître et d'admirer V. A. R., pour n'avoir pas à éprouver la douleur de la regretter. Mais, que le ciel en soit béni! nous vous possédons encore, madame, et nous vous prierons tous de respecter désormais avec plus de soin votre précieuse personne, à laquelle est attaché le bonheur de tous ceux qui, comme moi, ont le bonheur de vous connaître. C'est en faisant des vœux, madame, pour votre prompt rétablissement que je prie V. A. R.<301> de ne pas effacer de son souvenir le plus zélé de ses admirateurs, et qui sera à jamais avec la plus haute estime, etc.

183. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Nymphenbourg, 25 septembre 1774.



Sire,

Recevez mille et mille remercîments de la plus aimable des lettres. Elle a répandu dans mon âme une sérénité qui n'a pas tardé de se communiquer à mon corps par cette harmonie préétablie ou survenue après coup qu'on sent si bien et qu'on explique si peu. Plus d'humeur goutteuse, plus d'agitation dans mes esprits; ma guérison devient un jeu pour les chirurgiens, et j'ai pu me faire transporter de Munich ici. Esculape en personne n'eût pas contribué plus efficacement à ma guérison, et j'ai par-dessus ceux que nous appelons, un peu mal à propos, les anciens idolâtres l'avantage de retrouver tout en V. M. Il leur fallait un monde de divinités subalternes pour figurer au vulgaire les vertus et les talents divers; je vous nomme, Sire, et je les ai tous nommés. C'est Mars, c'est Apollon, c'est Esculape qui ranime en moi le souffle de la vie; c'est Minerve qui m'en apprend le véritable usage. Oui, Sire, il faut penser à ce qu'on est, combien c'est peu de chose, ce souffle qu'un rien peut nous ôter. Une pièce de bois était bien près de finir mes jours. Dans le même moment peut-être un fétu tuait une mouche. Ces deux événements entraient dans le plan général, et la princesse n'avait d'autre avantage<302> sur la mouche que celui de sentir mieux son mal, et d'être plainte. C'est sans doute une consolation bien douce de voir d'autres partager nos maux. Mais ces maux n'en sont pas moins tels, et tout le monde n'a pas comme moi l'avantage d'être plaint par le plus sublime des hommes.

Voilà donc enfin la paix faite,302-a et faite, dit-on, en un clin d'œil, les armes à la main, par quarante mille hommes qui dictaient la paix à cent cinquante mille. Cela est bien glorieux d'une part, quoique un peu lâche de l'autre. Mais nous sommes dans le siècle des grands événements et des belles actions. V. M. élève ce siècle avec elle. Tel a toujours été le sort des héros; mais ils restent supérieurs à ce siècle formé par eux, par leurs exemples, par leurs préceptes.

Puissé-je toujours mériter de l'avoir vu, ce héros étonnant et ce mortel sublime qui sera sans cesse l'objet de toute mon admiration et du plus parfait et inviolable attachement avec lequel je suis, etc.

184. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 20 octobre 1774.



Madame ma sœur,

Si Apollon était encore au monde, qui aurait-il dû guérir préférablement à V. A. R.? Lui et son fils Esculape seraient accourus pour rendre la santé à la dixième Muse; nous aurions manqué peut-être un jour de lumière, et le char du soleil aurait été abandonné sans<303> conducteur à la fougue de ses chevaux. Mais, madame, les prédécesseurs de Ganganelli, par jalousie de métier, ont fait main basse sur Apollon, et nous abandonnent à de misérables charlatans qui prétendent posséder l'art d'Esculape, et qui travaillent dans l'obscurité. C'est, madame, à votre grande âme que vous devez le rétablissement de votre santé; elle est demeurée inébranlable au funeste accident qui vous est arrivé; elle vous a peint toute l'espèce exposée à une foule de malheurs; elle vous a donné le courage de supporter celui que le plus singulier des hasards vous a fait essuyer. Sans cette tranquillité d'esprit admirable, les secours auraient été inutiles; mais une princesse philosophe sait souffrir sans être abattue. Je me félicite, madame, que ma lettre soit arrivée dans cet heureux moment de convalescence, et je fais mille vœux pour que de jour en jour la santé de V. A. R. aille en s'affermissant.

Vous voyez, madame, combien, à tous égards, je suis petit envers Apollon; ses oracles s'accomplissaient tous, et pour une misérable paix entre les Russes et les Turcs que j'eus l'étourderie de croire prochaine, je me suis trompé de trois années. Elle a été à la fin conclue, et il faut espérer qu'elle se conservera longtemps dans le nord de l'Europe, qui nous intéresse tous bien plus que le sud. La diète de Pologne tire à sa fin, et, après sa conclusion, chacun pourra cultiver en paix son jardin.

V. A. R. se contente de se promener dans ceux de l'Électeur son frère, et de répandre par sa présence la sérénité et la joie dans cette cour, où elle est adorée. La Saxe gémit de son absence, et réclame en sa personne celle qui donnait du lustre à toute la contrée; aussi n'y a-t-il sur notre horizon que des brouillards, madame, depuis votre absence, et la Haute et Basse-Saxe attendent leurs beaux jours de votre retour. En quelque endroit que V. A. R. place sa résidence, je la conjure de se souvenir, dans ses moments entièrement perdus, d'un être qu'elle doit compter depuis longtemps pour un de ses plus<304> zélés admirateurs, et qui se fait un devoir de lui donner des marques de la haute estime avec laquelle il fait gloire d'être, etc.

185. A LA MÊME.

3 janvier 1775.



Madame ma sœur,

Votre Altesse Royale est si familiarisée avec les Muses, que ces filles de Mémoire sont attachées à sa suite comme les Grâces à celle de Vénus. C'est vous, madame, que les chastes Sœurs doivent célébrer dans leurs chants, puisque V. A. R. ne se contente pas de les protéger, mais les surpasse encore; car j'ose croire que Polymnie n'aurait jamais composé d'opéra aussi beau que certain opéra dont j'ai entendu des airs qui peuvent passer pour classiques. Pour moi, madame, placé par mon sort au rang de ceux qui doivent admirer les divinités de loin, j'offre, confondu dans la foule vulgaire, mon encens à Calliope-Antoinette-Melpomène-Polymnie, et à tous ces immortels habitants du Pinde. Si les regards de ces divinités daignent quelquefois s'abaisser vers moi, je leur en rends de sincères actions de grâces, en reconnaissant mon néant et la distance immense qui m'abaisse devant elles. Je ne m'étonne pas que V. A. R. recouvre entièrement sa santé; sans doute qu'Apollon, qui est aussi dieu de la médecine, aurait mauvaise grâce à ne pas exercer son art pour affermir les jours précieux de sa généreuse protectrice. Son fils Esculape et toute sa bande seront accourus à Munich, au secours de V. A. R.; ils y étaient trop intéressés pour manquer à leur devoir. C'est nous autres qui avons à craindre que V. A. R., lasse de vivre avec les<305> hommes, ne les quitte pour se rejoindre aux dieux; mais nous ferons, madame, tous les efforts que nous pourrons pour vous retenir. Mes vœux, mes souhaits, mes ardentes prières seront que V. A. R., comblée de toutes les prospérités désirables et d'une santé intarissable, trouve tant de contentement dans ce monde, qu'elle n'ait aucun lieu de se hâter de quitter ce séjour des mortels. C'est avec ces sentiments et ceux de la plus haute considération que je suis, etc.

186. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Munich, 26 février 1775.



Sire,

Votre Majesté juge par ses bontés pour moi de celles des autres. Mais il s'en faut bien que les Muses m'aient traitée aussi favorablement que vous me traitez, Sire. Jamais la gent habitante du Parnasse ne s'est déplacée un moment pour moi. Ces pauvres filles de Mémoire, qui, malgré ce nom, ne se souvenaient pas de grand' chose, auraient craint de périr de froid au pied des Alpes du Tyrol. La famille d'Apollon m'a abandonnée aux esculapes d'ici, qui, assurément, ne descendent pas du dieu du goût. Je n'en suis pas moins guérie et rendue à la vie, que j'aime parce qu'elle est un grand bien, et parce que, à tout prendre, la somme de ses plaisirs surpasse infiniment celle de ses maux. Pour vous voir, Sire, pour vous admirer, pour passer deux délicieuses huitaines au séjour des arts et de la gloire, il fallait vivre. Pour jouir de ce souvenir enchanteur, il faut vivre encore; c'est au moins le plus sûr. Eh bien, Sire, j'ai vécu et je vivrai<306> le plus qu'il me sera possible, et les revers qui peuvent m'attendre encore dans cette épineuse carrière d'ici-bas seront bien grands, si le souvenir du bonheur que j'ai goûté, et les sublimes exemples de l'héroïsme de Frédéric, ne m'aident pas à les supporter.

Voilà donc enfin les conditions de la dernière paix remplies, et tout pacifié sur notre petit globe. Il faut sans doute que, dans l'ordre des choses, la guerre entre, comme le levain dans le pain, dans la constitution de la société humaine, ou comme la matière électrique dans notre atmosphère, où maintenant on la charge de tout faire au hasard, de mettre le feu à quelque clocher ou à quelque village par-ci par-là. Pour moi, Sire, je n'aime pas tous ces petits nuages électriques que vous autres héros tenez toujours suspendus au-dessus de nos têtes, prêts à s'étendre et à vomir la foudre et le tonnerre au premier signal. Ah! laissez-nous, de grâce, le temps de vous admirer en paix; c'est ma plus douce occupation, Sire, et la seule dont je ne me lasse point. Puisse-je me pénétrer assez de cette admiration profonde et de la haute vénération avec laquelle je suis, etc.

187. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 15 mars 1775.



Madame ma sœur,

Si je me suis ingéré de parler à Votre Altesse Royale d'Apollon et des Muses, c'est sur la foi des poëtes. Selon ce qu'ils en disent, ces habitants du Parnasse auraient dû faire exactement ce que j'ai pris, madame, la liberté de vous écrire. Peut-être Apollon s'est-il transformé en Bavarois pour d'autant mieux vous servir, et, content de<307> secourir V. A. R., il n'a pas cru le vulgaire digne de se faire connaître à lui. Mais, supposé que ce dieu ne soit pour rien dans cette heureuse cure, le chirurgien qui l'a achevée passera toutefois à mes yeux pour un grand esculape, puisque nous lui devons, madame, la fleur des princesses d'Allemagne, qu'il nous a conservée, et que j'aurais regardé cette perte comme irréparable. Il est bien naturel que V. A. R. aime la vie : elle se voit adorée de tout le monde; elle jouit de l'amour de sa famille et de sa postérité, dont elle peut espérer de voir tous les jours augmenter le nombre; elle peut se suffire à elle-même par les talents que la nature, d'ailleurs avare, lui a prodigués. Il n'y a peut-être que le prince Louis de Würtemberg qui, plongé dans sa théologie ténébreuse, préférerait le ciel à la terre.

V. A. R. me parle de la paix; je n'ose presque pas prononcer ce nom devant elle, après l'avoir si étourdiment annoncée. Pour cette fois que les parties belligérantes sont d'accord, et que tout est conclu, il m'est permis d'en parler; aussi, madame, ne m'arrivera-t-il de ma vie de prophétiser que des choses passées; c'est le seul moyen de rencontrer juste. Pour toutes les vicissitudes de ce monde-ci, je les crois, madame, nécessaires, par la raison que rien n'est que ce qui doit être. Mais sans s'alambiquer l'esprit à chercher les causes des guerres, on les trouve dans les passions des hommes, surtout quand ces passions sont vives, et qu'ils ont les moyens de les contenter. Sans l'établissement des lois, les particuliers se déchireraient en détail, comme le font à présent les chefs des nations, qui n'ont point d'arbitres sur eux. L'histoire de l'univers n'est qu'un tissu de guerres transmis jusqu'à nos jours, depuis qu'on a su en conserver la mémoire. Mais les passions, ces causes des guerres, ne sont fortes, madame, que dans la jeunesse. Il y a longtemps que j'ai passé ce bel âge; tout m'avertit des approches de la décrépitude, mes cheveux blanchissants, ma vigueur qui s'éteint, et les forces qui m'abandonnent. Je laisse ouverte cette carrière brillante et dangereuse à des athlètes<308> plus frais et plus enivrés du clinquant de la gloire que je le suis; mais, en quelque état que je me trouve, jusqu'au dernier moment de mon existence je ne cesserai, madame, d'être de vos admirateurs, et de vous donner des marques de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

Si V. A. R. approuve le pape,308-a cela m'en donne d'avance bonne opinion. Je souhaite seulement qu'il ne persécute point les débris de la société d'Ignace, que j'ai jusqu'ici sauvée d'un naufrage total.

188. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Nymphenbourg, 27 mai 1775.



Sire,

Si j'avais perdu un instant ce goût primitif de l'homme qui l'attache à la vie, rien n'eût été plus capable de m'y rappeler que la lettre dont V. M. m'a honorée en dernier lieu. C'est Frédéric qui m'enseigne à l'aimer avec toutes ses vicissitudes; c'est lui qui m'annonce les plus sublimes vérités de la philosophie. Pourrait-on ne pas les écouter? Eh! qui jamais les a senties avec plus de netteté, exprimées avec plus d'énergie? Où est le héros qui, après avoir fait des actions aussi glorieuses, eût osé les analyser? Alexandre, si je ne me trompe, avait été élevé par Aristote; cependant, après avoir soumis autant d'esclaves que vous avez vaincu de guerriers, s'avisa-t-il jamais, malgré Aristote, de réfléchir un instant sur le premier mobile de ses con<309>quêtes? Se dit-il jamais : J'ai mis les passions des hommes en jeu, et j'ai su les guider à mon but, parce que j'étais plus habile, plus ferme qu'eux, et parce que la force supérieure de mon esprit entraînait le leur? Peu de héros ont été autre chose que des empiriques; ils ont éprouvé les effets, sans jamais remonter aux causes. Il était réservé au plus grand d'entre eux, à celui qui, sans précepteur, se doit tout à lui-même, de joindre le raisonnement le plus profond à l'exécution la plus prompte, de voir et de développer à son gré, dans les hommes, ces étincelles cachées, également propres, selon les différentes impulsions qu'elles ont reçues, à fertiliser nos campagnes et à faire gronder l'orage sur nos têtes. Vous savez, Sire, que je crains les orages; détournez toujours la foudre, et dissipez les nuages, s'il s'en élève encore.

V. M. me demande mon sentiment sur le pape. Ce n'est pas à l'humble brebis de juger son pasteur; il me semble néanmoins qu'il s'annonce avec sagesse. Les jésuites, sans doute, ne se relèveront pas de leur chute; leurs dépouilles étant partagées, qui se chargerait de les revêtir? Mais au moins pourront-ils être traités avec plus de douceur, et, si j'ose dire, avec plus de justice. On ne leur enviera plus peut-être leur dernier asile. V. M. leur en a ouvert un bien glorieux pour le protecteur qui se met ainsi au-dessus du préjugé. J'y reconnais encore ce roi philosophe qui sait que dans la condition humaine tout est médiocre, qu'un système constant de grands crimes dans une société est aussi rare, pour ne pas dire impossible, qu'une suite non interrompue de grandes vertus, et que l'homme est plus fait pour être compati que pour être condamné. Je n'ignore pas, Sire, qu'avec V. M. j'ai besoin d'un sentiment semblable. Accordez toujours votre indulgence à la haute estime et à l'admiration avec laquelle je suis, etc.

Mon très-révérend, bien sot, mais très-excellent confesseur, le<310> R. P. Kreitl, m'a priée de le mettre très-humblement aux pieds de V. M., l'unique protecteur de sa défunte société.

189. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 18 juin 1775.



Madame ma sœur,

Rien ne serait plus propre à me faire tourner la tête qu'une lettre telle que V. A. R. a eu la bonté de m'écrire. Quel mortel ne s'enorgueillirait pas, madame, d'avoir pu vous inspirer de l'amour pour la vie? Mais V. A. R. doit se complaire dans ce monde, qui ne favorise pas autant ceux qui l'habitent qu'il a répandu de distinctions marquées, madame, sur votre auguste personne. V. A. R. ne peut pas se refuser à la satisfaction de se dire en elle-même : Partout, en ce moment, on m'applaudit, on me chérit; je fais les délices de ma famille, la ressource des malheureux, l'ornement de la cour où je me trouve; tous ceux qui m'ont vue m'aiment et m'admirent. Avouez, madame, que, avec cette douce satisfaction, il est impossible que V. A. R. haïsse la vie; elle voit partout des personnes qui s'intéressent sincèrement à sa conservation, parmi lesquelles j'ose espérer qu'elle daignera me compter des premiers.

Hélas! madame, les conquérants ont été bien éloignés d'être des sages. Des passions excessives, une vie perpétuellement active, laissent peu de temps aux réflexions des Tamerlan, des Alexandre, des Gengis, des Charles XII; je suis persuadé qu'aucun ne pensait à autre chose qu'à ses projets d'ambition. César est le seul des ces héros qui fasse exception à la règle; Cicéron nous apprend qu'il aurait pu être<311> le premier orateur, s'il n'avait pas voulu être le premier capitaine,311-a et les Commentaires de ce grand homme sont un modèle en leur genre. Il ne se servit, pour tromper le peuple, ni de biche comme Sertorius, ni de vieille femme comme Marius, ni de nymphe Égérie comme Numa,311-b ni de révélations d'anges comme Mahomet,311-c ni de dieu Ammon qui le déclarât son fils, comme fit Alexandre; il aurait été le premier des mortels, s'il avait été juste. Mais je ne sais où je m'égare; le bonheur de vous écrire, madame, me cause une espèce d'ivresse dont je sais souvent que je ne suis pas le maître.

On espère tout de Sa Sainteté à Rome, et les débris d'un ordre naguère fameux en Europe se flattent que, à quelques modifications près, ils pourront propager et vaquer encore, à l'avenir, à l'éducation de la jeunesse. C'est un des plus beaux emplois que d'élever la postérité, de l'instruire, et de la former aux mœurs comme aux sciences. Le pape est trop élevé pour ne pas sentir des vérités aussi palpables; et que ces instituteurs prennent un autre nom de guerre, qu'ils changent d'uniforme, que le pape même soit leur fondateur, tout cela n'y gâtera rien, pourvu que les universités et les écoles se conservent.

J'ai été charmé du souvenir de l'homme le plus désœuvré de l'Europe; je parle, madame, de votre confesseur, qui n'a jamais de pénitences ni d'indulgences à donner, et qui, comme le reste de l'Europe, en vous entendant, ne peut que vous admirer. Je m'imagine qu'un reste du sang d'Ignace qui circule dans ses veines doit l'intéresser à la ferveur que j'emploie pour soutenir ses confrères, et qu'il fait des vœux pour que des puissances très-catholiques et très-fidèles té<312>moignent un peu moins d'avidité pour les biens de ces bons pères. Mais comme c'est par les persécutions et les souffrances qu'on mérite le royaume des cieux, tous les jésuites vont être sauvés, et, du haut de leur gloire, ils sauront bien humilier un jour ceux qui les ont si vilainement dépouillés dans ce monde-ci.

V. A. R. croira, au style de cette lettre, que j'ai pris leçon de cagoterie chez le prince Louis de Würtemberg. Ce n'est pourtant pas cela; mais comme, avocat des jésuites, je suis quelquefois en conférence avec eux pour mieux plaider leur cause, il peut être arrivé qu'une étincelle de la grâce efficace dont ils sont remplis se soit échappée de leur foyer pour se répandre sur moi. Vous en croirez, madame, tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne doutiez point du zèle, de l'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

190. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 9 août 1775.



Sire,

Rendue à mes pénates, et rapprochée à ma divinité tutélaire, mon premier soin est de lui rendre mes hommages. Je sais bien que l'Apollon et le Mars de nos jours ne veut pas qu'on brûle de l'encens dans ses beaux temples; mais quelque modeste que vous soyez, et quelque soumission que l'on doive à vos désirs, il n'est pas dit que l'on doive supprimer les sentiments les plus intimes de son âme, ni, quand on le devrait, qu'on le pourra. Quant à moi, Sire, il m'est impossible de songer à V. M. sans vous payer ma portion de l'admiration et des éloges dont l'univers vous est redevable.

<313>V. M. caractérise à merveille tous ces conquérants que vous passez en revue. César, sans doute, valait mieux qu'eux tous; il eût été le premier orateur de son siècle, s'il l'avait voulu. Cicéron le dit; je ne suis pas faite pour contester avec lui, surtout quand c'est par l'organe de V. M. qu'il parle. Mais César avait-il disputé aux Grecs l'art de faire des vers en leur langue, à Tite-Live celui d'écrire l'histoire de sa patrie? II faisait celle de ses campagnes, il haranguait par politique. Tout cela ne sortait pas bien loin de sa sphère de guerrier et d'intrigant; c'était l'esprit de son siècle. Un génie actif et courageux voyait une voie ouverte pour s'illustrer; d'autres avaient tenu la même route avec succès; il la suivit. Mais a-t-il tout, Sire, de son propre fonds? Aidé de son génie seul, s'est-il frayé un chemin au travers des ténèbres de l'éducation, pour parvenir à cette justesse sublime de l'esprit et du goût qui conduit avec une tranquillité et une assurance égale un combat et un royaume, un concert et une assemblée de philosophes?313-a Il dictait, dit-on, quatre lettres à la fois; on a dit que c'était le vrai moyen d'en faire quatre mauvaises. Que n'en écrivait-il une seule comme celles de V. M.?

Je suis très-curieuse de voir ce que le saint-père fera des jésuites. Peut-être ne le sait-il pas encore. Il a aujourd'hui des enfants si mutins et en même temps si puissants, que la plus grande habileté peut échouer avec eux. Mais, quoi qu'il arrive, mon confesseur n'aura pas eu la consolation de le voir; il vient de mourir, et je le regrette sincèrement. Son plus grand mérite, sans contredit, c'est d'avoir su apprécier la protection dont V. M. daigne honorer son ordre, et les bontés que vous avez eues pour lui, Sire; il était un de vos plus zélés admirateurs, et votre souvenir, que je lui ai annoncé au lit de la mort, a paru lui rendre une nouvelle vie. Mais qui peut vous connaître, Sire, sans être enthousiasmé de vos sublimes qualités? Les esprits les plus bornés semblent prendre un nouvel être en vous ad<314>mirant; et qui le sait mieux que moi, qui ne crois être quelque chose que depuis que vos bontés et votre approbation m'ont fait valoir? Je vous la demande de nouveau, cette protection, Sire; je n'ai aucun mérite que l'admiration, la haute estime et l'attachement inviolable avec lequel je suis, etc.

191. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 4 septembre 1775.



Madame ma sœur,

Je prends la liberté de féliciter Votre Altesse Royale sur son heureux retour dans le sein de sa famille, après tous les périls inattendus qu'elle a essuyés en Bavière, et dont les vœux de tous ceux qui lui sont attachés ont partagé ses dangers et sa convalescence. C'est par une suite de ces sentiments que je professe dès longtemps, et qui sont connus à V. A. R., qu'elle daigne avoir trop d'indulgence pour moi. Mais, madame, je ne suis pas le seul qui pense ainsi; toute l'Europe est l'écho qui rend à V. A. R. les mêmes tributs d'admiration que j'ose lui présenter quelquefois. Je vois qu'elle donne à César la préférence sur les conquérants ses émules, et j'ose me déclarer entièrement du sentiment de V. A. R. Il avait un génie supérieur, et il était clément au sein de la victoire. En fait de perfections, il a été dépassé de beaucoup par Marc-Aurèle, qui peut-être, de tous les humains, a poussé la vertu au degré le plus éminent. Aucun philosophe même ne l'a égalé; et qui sait, si Socrate avait été sur le trône, s'il eût eu une âme aussi impassible que celle de ce sage empereur? Malheureusement le moule où la nature a pétri les Marc-Aurèle est perdu; ni la philosophie ni la religion ne servent de frein aux passions fou<315>gueuses qui entraînent les hommes dans toutes sortes d'égarements. Que V. A. R. ne m'accuse pas d'adopter le style mystique du prince de Würtemberg. Quoique plus âgé que lui, je suis bien loin de pousser l'austérité et le rigorisme aussi loin que lui. Mes réflexions naissent de mon attachement au bien de l'humanité; les siennes sont celles d'un cénobite.

Je sais, à propos de cénobite, combien le saint-père se trouve gêné dans les mesures qu'il voudrait prendre en faveur des jésuites; il faut respecter son embarras et s'accommoder au temps. Cependant, madame, comme il y a des accommodements avec le ciel,315-a il y en a aussi avec la cour de Rome, et l'on trouvera le moyen, avec quelques modifications, de conserver une compagnie dont les catholiques de mes États ne sauraient se passer sans des inconvénients fâcheux pour leur religion. Je plains le confesseur de V. A. R. de ne pas avoir eu la consolation de voir, avant de mourir, les restes de son ordre réconciliés et réinstitués. Il viendra à présent rendre compte à saint Pierre et à saint Ignace de sa gestion de conscience, et je me représente l'étonnement de ces bons saints, qui lui diront : Comment donc! écureur d'âmes, vous n'avez eu rien à écurer? et lui qui leur répondra : Si vous connaissiez à fond ma pénitente, vous avoueriez, tout grands saints que vous êtes, que vous n'auriez eu que des bénédictions à donner. On fêtera son arrivée en paradis, et l'on boira en vin de Hongrie ou de Champagne la santé de sainte Antonia. Pour moi, je la bois ici sur terre, et je n'en dis rien. V. A. R. pourrait me ranger dans la classe de nos anciens pères, qui ne négligeaient aucune occasion pour boire; ce n'est pourtant pas par ce motif, mais bien par une suite de l'attachement et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

<316>

192. A LA MÊME.

(Potsdam) 22 (octobre 1775).



Madame ma sœur,

Quelque envie que j'aie de répondre à l'obligeante lettre de Votre Altesse Royale, je me trouve presque hors d'état de le faire. Un très-fort accès de goutte, qui m'a estropié tous les membres, me met hors d'état de lui répondre.316-a Tout ce que je puis, c'est de lui marquer mon extrême reconnaissance de ses bontés, de lui en demander la continuation, en l'assurant de l'admiration et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

193. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 1er janvier 1776.



Sire,

De toutes les agréables lettres dont Votre Majesté m'honore, aucune ne m'a été plus précieuse que celle par laquelle vous avez bien voulu me rassurer sur l'état de votre santé.316-b Il me restait néanmoins des inquiétudes que l'appréhension publique semblait justifier. Votre bien-être, Sire, est attaché par tant de liens à celui de l'Europe, c'est un centre auquel aboutissent tant de rayons de la félicité publique, que, dès que ce centre a reçu la plus légère atteinte, le frémissement se communique à l'univers. Il n'était nulle part davantage que dans<317> mon cœur; mais votre ministre me rassure. Ce qui nous alarmait n'était que cette malheureuse goutte qui déjà m'a causé tant d'inquiétude. Puisse-t-elle ne vous avoir attaqué si vivement cette fois que pour ne plus revenir! Elle me coûte assez cher, puisque, en me faisant trembler pour Frédéric, elle m'a encore privée du bonheur sublime de le revoir, bonheur que, sans elle, j'aurais pu espérer. Recevez, Sire, mes remercîments de me l'avoir destiné; c'est un si grand bien, que cette destination aurait de quoi flatter mon ambition, s'il ne s'agissait ici d'un sentiment bien plus intime. Au lieu d'un voyage si brillant, je vais m'acheminer modestement vers Deux-Ponts, où l'on m'a invitée, pour assister ma fille à sa délivrance prochaine. Je compte partir le 3, et revenir ici le plus tôt que je pourrai me dégager. On m'y désire beaucoup, et il est si doux d'être au milieu du cercle des siens et plus près de Frédéric! Mais de près ou de loin, Sire, les vœux pour la317-a prompte convalescence de V. M. seront toujours les vœux les plus chers de mon âme. Puissent-ils être accomplis!

Je suis avec la plus haute estime et avec une admiration qui ne finira qu'avec mes jours, etc.

194. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 16 janvier 1776.



Madame ma sœur,

Il ne suffirait que de l'intérêt obligeant que Votre Altesse Royale daigne prendre à l'existence du plus zélé de ses adorateurs, pour me rendre entièrement la santé. Déjà je commence à reprendre mes<318> forces, et j'attribue ce miracle à la vertu de diva Antonia. Si cette lettre échappe à l'injure des temps, elle servira d'attestation aux grandes œuvres, madame, que vous avez opérées. Le jour de votre canonisation, l'avocat de ma sainte dira : Elle a fait des miracles si sûrs et si vrais, qu'ils ont été attestés par des hérétiques même. Mais je souhaite que V. A. R. diffère sa béatification le plus longtemps possible; nous avons trop besoin d'elle sur la terre, et le ciel ne la possédera que trop tôt.

Que pourrais-je mander d'ici à V. A. R.? Tandis que le carnaval va son train à Berlin, je vis ici en Père du désert; mais le bonheur passé me sert de supplément à celui dont je ne jouis pas actuellement. Je me rappelle avec une douce satisfaction qu'ici, dans cette chambre, j'ai été honoré de la visite de diva Antonia; je révère les endroits où elle a imprimé ses pas; ma mémoire fidèle me rappelle ses moindres paroles; je crois encore la voir et l'entendre; et je vis dans les temps passés, comme les dévots dans les temps à venir. Je trouve donc que, tout mûrement examiné, le plaisir dont je jouis dans ma solitude l'emporte sur celui dont la jeunesse frivole jouit dans le tourbillon du grand monde.

Mes vœux accompagneront V. A. R. dans son voyage de Deux-Ponts, où j'espère que madame sa fille, en mettant un prince au monde, lui donnera la satisfaction à laquelle vous avez, madame, tout lieu de vous attendre. J'ose ajouter, madame, que l'espérance de son prompt retour est un des endroits de sa lettre qui m'ont fait le plus de plaisir, parce que je ne renonce pas encore entièrement à la satisfaction de jouir de sa vue béatifique, et de la remercier de vive voix de toutes les bontés dont elle m'a donné des témoignages. C'est avec ces sentiments et ceux de la plus haute estime et admiration que je suis, etc.

<319>

195. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Nymphenbourg, 4 juillet 1776.



Sire,

Si votre admiratrice a été trop longtemps sans vous porter le tribut de son hommage, plaignez-la, mais ne la blâmez point. Voyageant depuis trois ou quatre mois d'une de mes familles à l'autre, tantôt occupée de plaisirs, tantôt d'amertumes domestiques, mon esprit, je l'avoue, ne s'est pas trouvé en essor digne de communiquer avec le plus grand des hommes; mais il n'en a pas moins été rempli de lui. La dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, et qui, par mes différentes courses, s'est égarée et n'est venue me rejoindre qu'ici, a fait mes délices. Je ne me lasse pas de la lire, et j'ai été transportée de joie en voyant les assurances que vous me donnez sur votre santé se confirmer de plus en plus. Je ne sais si mes vœux sont d'une grande efficace; mais quand il s'agit de Frédéric, de son bonheur, il n'y en a pas de plus fervents, ni de plus continuels. Peut-être ne sont-ils pas assez désintéressés. Citoyenne du monde, et de l'Europe surtout, je dois partager le plus grand de ses intérêts, et souhaiter pour elle la conservation du héros du siècle et de tous les siècles. Honorée des bontés de ce roi sublime, je dois désirer de voir durer toujours le rayon de lumière qu'il réfléchit sur moi. Avec de pareils retours sur moi-même, j'aurais tort de me vanter d'un parfait désintéressement; mais V. M. ne me demande pas tant de platonisme, et vous souffrez que le bien que vous faites à l'humanité, et la gloire dont vous la couvrez, entrent pour quelque chose dans les sentiments qu'on a pour vous. Vivez, Sire, pour ce bien et cette gloire. C'est la voix de l'Europe, c'est le cri général de la raison; ils retentissent dans mon âme autant et plus que dans aucun endroit de l'univers. Les souhaits de V. M. pour ma fille lui ont porté bonheur. Quand<320> je reconnaissais en vous le don de prophétie, ce n'était pas pour les fils ou pour les filles à naître, ce n'était que pour la conservation de la paix de l'Europe, ce qui, comme vous savez, est peu de chose au prix d'un pronostic de naissance. Mais je vois bien, Sire, que pour réussir complétement, même en métier de prophète, vous n'avez qu'à vouloir. Daignez de même me dire que Frédéric sera toujours mon ami, ainsi qu'il sera toujours mon héros; qu'il conservera toujours le désir de me revoir encore, tel qu'il me l'a fait paraître dans sa dernière lettre. Cette espérance redoublera mon empressement à retourner au sein de ma famille, afin d'y attendre les ordres de V. M. pour me retrouver encore une fois au comble du bonheur, à portée d'admirer de nouveau le grand Frédéric, et d'oser lui rendre en personne les plus respectueux hommages et les témoignages du plus inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

196. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 5 août 1776.



Madame ma sœur,

Je n'aurais pas tardé si longtemps à répondre à la lettre obligeante de V. A. R., si le séjour du grand-duc de Russie320-a n'eût absorbé le peu de moments que je puis avoir de reste. Ce prince aimable fait honneur à l'éducation que madame sa mère lui a donnée, et il a enlevé tous les cœurs de ceux qui l'ont approché. Il vient de reprendre aujourd'hui le chemin de la Russie; il ne s'arrêtera en chemin qu'une<321> couple de jours chez mon frère Henri, à Rheinsberg, qui lui donnera quelques fêtes où sa promise assistera.

J'admire l'activité de V. A. R., qui se partage entre sa famille de manière que chacune de ses branches jouit alternativement du bonheur de sa présence. Elle y trouve également partout des cœurs qui lui sont dévoués, et la douce satisfaction de se voir chérie et adorée de ses proches. C'est plutôt mes vœux que mes prophéties, madame, qui vous ont annoncé la naissance d'un petit-fils; si mes souhaits étaient accomplis, V. A. R. jouirait d'une prospérité inaltérable. Voilà, madame, où se borne toute ma capacité; je n'ambitionne ni le titre de héros, ni celui de prophète; je n'ai combattu que pro aris et focis. J'admire Ajax, Achille, Alexandre, César, et me compare aussi peu à eux que l'on compare un jeu de marionnettes à celui de Le Kain. A l'égard des prophètes, on dit qu'ils ont été inspirés, et jamais telle chose ne m'est arrivée; je me trompe du jour au lendemain, et me ressouviens encore en rougissant de la précipitation avec laquelle j'avais annoncé à V. A. R. des événements qui tournèrent tout autrement que je ne les avais prévus. Cela m'a rendu modeste, madame, pour le reste de ma vie; et si jamais il m'arrive de prophétiser, ce sera le passé.

V. A. R. a bien de la bonté de s'intéresser à ma santé; quoique je me sois un peu remis, l'arrivée du grand-duc m'a empêché de me servir des bains domestiques que la Faculté m'avait prescrit de prendre; j'ai été obligé de remettre cette cure à l'arrière-saison. Je prévois avec regret que cela me privera pour cette année du bonheur de recevoir ici V. A. R. Je me trouverai à son égard comme on se trouve envers les dieux; quoiqu'on ne les voie pas, on ne les en adore pas moins. Recevez, madame, avec bonté les assurances de la haute estime et de l'attachement inviolable avec lequel je suis, etc.

<322>

197. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 4 janvier 1777.



Sire,

Rentrée dans mes foyers domestiques, mon premier soin est de rendre hommage à V. M. Je ne sais comment j'ai pu me priver pendant si longtemps d'un bien qui m'est si cher; mais quand je songe que, croyant d'un jour à l'autre me rapprocher du grand Frédéric par mon retour à Dresde, j'ai pu différer d'écrire à V. M., et que je me suis privée de plusieurs de vos admirables lettres, je ne me le pardonne point. Croyez, Sire, que je suis assez punie par mon tort même, et traitez-moi selon les nobles us de vos confrères les héros, qui ont toujours excusé le sexe.

J'ai appris tout ce que le public a pu connaître de l'entrevue de V. M. avec le grand-duc. Si je suis inexacte à écrire, aucun secrétaire d'État de l'Europe n'est plus exact que moi à s'informer des nouvelles de Berlin et de Potsdam. J'ai reconnu Frédéric en tout ce qui s'est passé; il m'a paru voir Agamemnon et Achille,322-a avec la différence que le jeune héros écoutait les conseils sublimes du roi des rois, ce qu'il ne faisait guère dans Homère. J'ai tremblé à l'aventure du plafond.322-b A quoi tient, hélas! la vie des plus grands hommes, et le sort de l'univers qui en dépend! Mais ce qui m'a causé la joie la plus pure, c'est que V. M. ait si bien soutenu la peine fatigante que les grandes fêtes des cours entraînent toujours, et que depuis elle ait continué de se rétablir. J'ose l'espérer et le prédire sans inspiration<323> ni trépied, tranquille dans un bon fauteuil de ma bibliothèque, où, au lieu des badauds de la Grèce qui se rendaient à Delphes, je vois autour de moi l'histoire des héros et les ouvrages des savants, dont aucun ne vainc Frédéric. Sa carrière illustre ne doit pas être moins longue qu'elle n'est brillante et nécessaire au bonheur de l'Europe. Le cœur me le dit, Sire, et il ne me trompera pas plus sur l'avenir qu'il n'en impose à V. M. en lui réitérant les assurances de la plus haute estime et de l'admiration infinie avec laquelle je suis, etc.

198. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Berlin) 8 janvier 1777.



Madame ma sœur,

Je félicite Votre Altesse Royale de son heureux retour dans le sein de sa famille après une assez longue absence, et je juge de sa belle humeur par la bonté qu'elle a de badiner sur mon compte. Non, madame, je n'entre point dans la catégorie des héros; les Agamemnon et les Achille étaient d'un siècle supérieur au nôtre, et je ne crois pas que les habitants des bords de la Baltique, descendants des Obotrites, puissent jamais se comparer aux habitants de l'ancienne Grèce, qui était jadis la vraie patrie des grands hommes et des héros. Mais V. A. R. peut changer des nains en géants et faire des miracles semblables, maintenant qu'elle se trouve parmi des mortels, attendant ceux qu'elle opérera après son apothéose, dont j'espère que l'époque sera différée de longtemps, pour que nous ayons le bonheur de jouir encore longtemps d'elle.

Le grand-duc de Russie est venu ici, madame, comme les Argo<324>nautes; il a enlevé la toison d'or, et a disparu. Il m'a paru très-aimable, et plus instruit que ne le sont d'ordinaire les grands princes. On a pris un soin particulier de son instruction; outre cela, il témoigne tant d'avidité de s'instruire, qu'ici, parmi tous les divertissements qu'on a tâché de lui fournir, il employait quelques moments de loisir pour étudier le droit chez un homme de lettres qui était de sa suite. Depuis son départ, j'ai fait une assez grosse maladie, occasionnée par un abcès à la jambe, qu'on a été obligé d'ouvrir. Mais ces bagatelles ne méritent pas que j'en entretienne la diva Antonia; peut-être m'aurait-il été permis de lui adresser des vœux pendant ma maladie, mais non de l'ennuyer par le récit de mes infirmités.

Le public s'amuse ici avec l'opéra de Cléofide, de Hasse, qu'on a remis sur le théâtre.324-a Les bonnes choses restent toujours telles, et, quoiqu'on les ait entendues autrefois, on aime encore à les rentendre; d'ailleurs, la nouvelle musique est dégénérée en un charivari qui blesse les oreilles au lieu de les flatter, et le chant noble n'est plus connu des contemporains. Pour le retrouver, il faut recourir à Vinci,324-b Hasse et Graun. Je nommerais bien une illustre compositrice qui mérite de leur être annexée; mais je crains de dire tout ce que je pense, et à peine m'est-il permis de laisser entrevoir les marques de mon admiration.

Recevez, madame, avec votre bonté ordinaire les assurances de la haute considération et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<325>

199. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 28 février 1777.



Sire,

Votre Majesté connaît les Obotrites et les Grecs tout autrement que moi, qui ne les connais guère. Elle a illustré la mémoire des uns, et effacé la gloire des autres. C'est donc à vous, Sire, de prononcer sur ce qu'ils valaient, et ce serait à moi de régler mon opinion sur la vôtre. Mais souffrez que je mette une partie de cette opinion sur le compte de votre modestie. J'ai bien de la peine à me persuader que l'enfance du genre humain ait mieux valu que sa puberté, que les Grecs aient été plus heureusement organisés que nous ne le sommes, que, excepté une teinte d'originalité, naturelle à des gens qui travaillaient sans modèle, et surtout excepté leur sculpture et leur éloquence, tout le reste valût nos arts, nos sciences, notre politique et notre guerre. J'y vois bien des grands hommes opérer de belles choses, mais dans un cercle bien étroit, n'ayant que peu d'obstacles à surmonter, ne connaissant point la multiplicité ni la complication de nos intérêts modernes, voyant toute leur petite république ramassée sous leurs yeux dans un coin de l'Europe, et bien éloignée d'embrasser dans un même point de vue les événements des quatre parties du monde, qu'ils ignoraient, de prévoir l'effet qu'un coup de canon tiré dans une anse de la mer du Sud produira, peut-être longtemps après, au fond de la Russie, ou de tenir cette balance à cent bassins où tout intérêt, grand ou petit, est sans cesse pesé par vous autres arbitres du monde politique.

Vous ne sauriez vous figurer, Sire, le plaisir que j'ai senti en vous voyant si zélé défenseur de l'ancienne musique, pour laquelle je romps tous les jours des lances. Il est vrai que je suis toujours battue à plate couture dans le combat, parce que j'ai affaire à des gens qui,<326> n'étant pas nés dans le temps de la bonne musique, n'ont l'oreille accoutumée qu'au nouveau charivari, qui leur paraît beau parce qu'il fait beaucoup de bruit; et il en arrive en ceci comme en bien des choses, que ce qui étourdit surprend l'esprit, et l'empêche de sentir ce qui est essentiellement bon. J'ai chanté à mon clavecin avec un plaisir nouveau le premier air que j'ai chanté dans ma vie; c'est le premier air de Cléofide, de Hasse, Che legge spietata,326-a et j'ai, à cette occasion, renouvelé de cœur et d'âme mon serment de fidélité à l'ancienne musique. Comme elle vous a pour protecteur, Sire, je ne doute point qu'elle ne triomphe à la fin en Allemagne comme en France, où l'on tâche déjà de l'imiter.

Je finis une lettre qui n'est déjà que trop longue, par les vœux que je ne cesse de faire pour la conservation de votre précieuse santé, et par l'hommage de l'admiration sans bornes et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

200. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 5 mars 1777.



Madame ma sœur,

Je remercie Votre Altesse Royale du regard plein de bonté et d'indulgence qu'elle daigne jeter sur les Obotrites; j'ose croire toutefois que si jamais quelqu'un eût dit aux Épaminondas, aux Aristide, aux Eschyle qu'ils pourraient être comparés aux barbares habitants des<327> bords de la Baltique, ils auraient eu de la peine à se le persuader; mais ils seraient certainement affligés en voyant à quel point leur postérité est dégradée. J'ose me ranger entièrement au sentiment de V. A. R., qui dit très-bien que l'espèce humaine ne dégénère pas. Les hommes seront les mêmes en tous les siècles; les avantages du climat mettent plus d'intelligence et de finesse dans le caractère des uns, et ceux qui sont nés sous un ciel plus rigoureux ont, pour l'ordinaire, l'esprit lourd et moins flexible que les premiers. Les connaissances qui se doivent à la culture de l'esprit et aux avantages de la société perfectionnée ont enfin pénétré dans ces anciennes régions barbares, en y transmettant les lumières des Grecs et des Romains. L'établissement de l'imprimerie, qui a facilité l'étude des sciences en les mettant à portée de se répandre généralement, et l'établissement des postes, par lesquelles il s'entretient continuellement un commerce d'idées entre toutes les nations européennes, a donné des avantages aux siècles modernes, dont ne pouvaient pas jouir les anciens. Ceci met chaque individu en état d'étendre la sphère de ses connaissances sur tous les objets dignes d'attention que contient l'Europe entière. Les Grecs se bornaient à leur continent; et comme c'était le premier pays policé du monde, il faut convenir que le reste des peuples abrutis ne méritait guère d'attirer leur attention, jusqu'au temps que la république romaine, en marchant sur leurs traces, prit une forme régulière. Quoique l'invention ou la découverte de la poudre ait totalement changé la façon de faire la guerre, il n'en est pas moins, dans la tactique des Grecs, des choses qui méritent nos réflexions, et qui peuvent encore servir d'exemple. Si l'Europe ne fournit pas des orateurs de la force de Périclès et de Démosthène, c'est que nous n'avons que des monarchies et des républiques aristocratiques. Ce n'est que dans les gouvernements démocratiques que le talent de la parole peut briller; par son moyen, l'orateur s'attire de la considération, et parvient aux dignités; et, sans les aiguillons de la gloire,<328> madame, les plus sublimes talents demeurent stériles. V. A. R. juge très-bien que la politique européenne est infiniment plus compliquée que celle des Grecs; la machine est plus vaste, et les ressorts plus compliqués. Cependant ce n'est que depuis le siècle de Charles-Quint que les souverains ont commencé d'admettre ces liens qui unissent les nations, et ces alliances par lesquelles les partis se divisent et se contre-balancent. Depuis sont venues ces prodigieuses armées qui, à la vérité, ne conservent pas toujours la tranquillité des peuples, mais qui du moins abrégent la durée des guerres et des dévastations par les sommes immenses qu'elles coûtent, et dont la dépense absorbe les ressources des plus puissants empires. La différence des flottes nombreuses actuellement entretenues surpasse également tout que l'on trouve sur ce sujet dans l'histoire ancienne; aussi leurs vaisseaux ne seraient que des barques, comparés aux flottes anglaises ou françaises. Je ne sais s'il y aura des coups de canon de tirés dans les vastes régions de l'Océan; j'ose cependant me flatter que le règne de la discorde se bornera sur les flots d'Amphitrite, et ne se communiquera pas à notre continent. V. A. R. et son serviteur pourront se livrer tranquillement à soutenir le goût épuré de la bonne musique contre les protecteurs du charivari et les détracteurs de la mélodie. C'est du moins les vœux que je fais, ainsi que pour tout ce qui peut faire plaisir à V. A. R., laquelle je prie d'ajouter foi aux sentiments de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

<329>

201. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 3 mai 1777.



Sire,

Je ne puis assez admirer la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire. C'est le fond le plus riche, renfermé en deux pages. Un érudit en eût fait un gros livre qu'il aurait nommé fastueusement, non sans parallèle des anciens et des modernes.329-a Je me serais fait violence pour le lire, et, après tous mes efforts, je n'en aurais pas plus appris que V. M. m'en dit dans deux mots. Mais aussi n'y a-t-il dans l'univers que vous, Sire, auquel il appartienne de voir et de juger ainsi. Roi, guerrier, philosophe, homme de lettres, qui jamais, comme vous, a réuni tant de qualités sublimes et en apparence si peu analogues? C'est dans tout le maître consommé qui prononce; et à qui s'en rapporterait-on, si ce n'est à vous? Oui, Sire, j'en reviens toujours au sentiment que V. M. établit si bien. Toutes les nations (aux Lapons près) sont faites pour être éclairées successivement. J'ai ouï parler d'un savant qui prétend que toute science nous est venue du Nord, et que l'Orient, regardé jusqu'ici comme le précepteur commun du genre humain, n'est qu'un petit écolier du Septentrion. Deux mille ans plus tard, cet homme aura raison, car qui jamais pourra lire les merveilles de votre règne, sans se persuader qu'il fut la source de la portion de lumières dont le monde jouira alors? Craintive comme je le suis, et pour moi, et pour les objets de mon admiration, l'endroit de votre lettre qui m'a fait le plus de plaisir est celui où V. M. me rassure sur le repos de l'Europe. Qu'on se batte sur mer tant qu'on voudra; je n'y vais point, les vaisseaux de guerre ne remontent pas l'Elbe, et jusqu'ici V. M. n'a point été curieuse de<330> cette espèce de gloire. Daignez nous conserver la paix en terre ferme, et, pour prix de vos bienfaits, recevez l'hommage le plus vif et le plus sincère que les hommes puissent offrir. Il sera universel, Sire, puisqu'il vous regarde; mais, j'ose le répéter, on ne vous en rendra point de plus pur que celui de l'estime ineffable et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

202. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 11 mai 1777.



Madame ma sœur,

J'ai été bien aise de voir, par la lettre de Votre Altesse Royale, qu'il ne lui reste aucun ressentiment de sa dernière chute, dont, avec raison, on appréhendait des suites dangereuses; il paraît qu'une providence particulière veille à sa précieuse conservation.

V. A. R. a bien raison de rejeter l'opinion de ces hommes érudits qui ont avancé que toutes les connaissances nous sont venues du Nord. Le peu que nous savons de l'origine de nos connaissances nous apprend que les premières lumières nous sont venues de l'Asie et des pays orientaux : Confutzé vivait quatre mille ans avant nous; sa doctrine était fameuse en Chine, mais peu connue des nations qui habitent au-dessus du Gange; les Persans avaient leurs mages, chez lesquels Pythagore prit des leçons; l'Égypte était policée avant la Grèce. Ainsi notre Europe est venue la dernière; elle a beaucoup perfectionné les sciences, sans avoir pu prévenir les Orientaux, et depuis la renaissance des lettres, la physique, en s'appuyant sur le<331> bâton de l'expérience, en faisant de nouvelles découvertes, s'est purgée de ses anciennes erreurs. Mais, quels que soient nos efforts, les premières causes seront probablement éternellement voilées à nos yeux. Nous manquons de pénétration; notre esprit n'a pas assez d'étendue, ni nos instruments assez de finesse, pour décomposer ou pour remonter aux premiers principes de la nature; et nos facultés bornées se trouvent sans cesse entre les abîmes de l'infini en petit et de l'infini en grand.331-a On peut, à toute force, se consoler d'ignorer ces secrets; les hommes peuvent jouir d'une portion de félicité dans ce monde, en se bornant aux choses qui sont à leur portée, et en remplissant les devoirs du pacte social.331-b

Si quelqu'un voyait ma lettre, il soupçonnerait avec raison qu'elle s'adresse à quelque docteur en philosophie; on serait fort étonné, si l'on savait que ces billevesées doivent être lues par une grande princesse, qui pourrait donner sur ce sujet des leçons profondes à ceux qu'elle daignerait instruire. Mais, madame, les princesses de votre genre sont si rares, que vous êtes peut-être la seule en Europe à laquelle, sans s'émanciper, on ose proposer ses opinions sans crainte de lui être à charge. C'est une raison de plus pour redoubler mes vœux au ciel pour la conservation de ce phénix que les siècles futurs envieront à mes contemporains. C'est avec ces sentiments et ceux de la plus haute considération que je suis à jamais, etc.

<332>

203. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 24 juin 1777.



Sire,

J'ai reçu la dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, comme je les reçois toutes; toujours plus extasiée de celle qui vient de m'arriver, m'imaginant d'abord que, pour le coup, c'est la plus belle de vos lettres, quand après je cours relire les précédentes, je ne sais plus à laquelle donner la préférence. J'y retrouve constamment Frédéric. Dans le monde entier il n'y a que lui qui eût pu écrire ainsi. Né pour commander aux hommes en vertu de tous les titres dont l'autorité peut s'appuyer, vous avez bien voulu, Sire, descendre aux soins d'instruire le genre humain, et lui servir de modèle en toute espèce de connaissances. Les rois et les peuples sont devenus vos disciples; mais, quel que soit leur nombre, j'ose dire que V. M. n'a point de disciple plus docile ni plus reconnaissant que moi. Elle vient de m'enseigner en une demi-page ce que les sciences des hommes ont été, d'où elles leur viennent, et ce qu'elles sont aujourd'hui. On y reconnaît toujours des aveugles qui disputent à qui verra plus clair, et qui se frappent de bâtons destinés à les soutenir. Vient ensuite un qui règne quelque temps entre eux, qu'ils admirent d'abord parce qu'il se trompe un peu moins qu'eux, et que bientôt ils détestent par la même raison. De loin à loin un aigle, sorti du milieu de la foule, plane sur leurs têtes, et ose fixer le soleil. De ces aigles, Sire, j'en connais un qui s'est élancé au-dessus de tous les autres. Il était bien délicat lorsque votre bisaïeul commença à l'élever. A quelle prodigieuse hauteur V. M. ne l'a-t-elle pas fait monter! Je n'entreprends point de le suivre dans son vol; mais permettez, Sire, que je me pare un peu de ses plumes. Votre lettre deviendra pour moi un petit code de philosophie historique, que je tâcherai<333> de me bien imprimer. V. M. m'apprend jusqu'à la chose que je savais le mieux, et dans laquelle néanmoins vous me faites journellement faire de nouveaux progrès : c'est l'admiration infinie et la haute estime avec laquelle je suis, etc.

204. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 27 juin 1777.



Madame ma sœur,

Si les enchantements de la diva Antonia opéraient entièrement sur mon cerveau, il serait déjà renversé; je pousserais l'illusion à croire que je puis l'instruire et l'amuser. Mais, madame, un reste de raison écarte ces prestiges, et me convainc que V. A. R. sait mieux que moi les choses sur lesquelles a roulé notre correspondance, et que, par une maladie que les Grecs appellent une logodiarrhée,333-a j'ai trop discuté et même trop rabâché ces matières. Parler de sciences à V. A. R., c'est vouloir porter des corneilles à Corinthe,333-b des modes à Paris, ou de la folie aux Polonais. Je suis comme un escargot qui a mis imprudemment sa tête hors de sa coquille, mais qui la retire bien vite. C'est aux vrais savants, aux sages (s'il en est) à éclairer le monde, et aux gens comme moi à profiter de leurs instructions, mais non pas à se croire assez instruits pour en donner aux autres. Je demande pardon à V. A. R. de m'être ainsi échappé; enchanté de lui écrire, une<334> certaine ivresse m'a saisi, et m'a entraîné au delà des bornes que je devais me prescrire. Voilà, madame, ce qui peut arriver à tous ceux qui auront l'honneur de vous écrire; vos bontés et votre indulgence enhardissent le quidam, qui sort imperceptiblement de sa modestie naturelle, et dégoise ce qu'il sait et qu'il ne sait pas. Toutes les fois que V. A. R. aura la bonté de m'adresser de ses lettres, je me dirai : Souviens-toi que tu es un obscur habitant des bords de la Baltique, que tu végètes dans le pays des Obotrites, et que tu descends de ces peuples auxquels Charlemagne apprit leur catéchisme à coups de bâton. Cette petite récapitulation peut humilier celui qui la fait, et résister aux enchantements des choses trop obligeantes que V. A. R. daigne me dire.

On m'écrit de Paris que les jésuites se reforment en corps, et que, avec quelques modifications, ils pourront sourdement propager leur ordre. J'en fais mes compliments au confesseur de V. A. R., comme au digne fils de saint Ignace. On voit qu'il ne faut désespérer de rien, et que quiconque sait gagner du temps trouve tôt ou tard le moyen de reparaître.

Il a passé ici un maître de chapelle de Dresde qui va en Suède pour y former une chapelle. Voilà les beaux-arts qui voyagent vers le Nord. Je n'ai pu voir le musicien, j'en fus empêché par une indisposition; sans cela je lui aurais parlé sûrement, pour lui demander des nouvelles de V. A. R. Puisse-t-elle jouir d'une santé inaltérable et jouir de toutes les bénédictions terrestres! Ce sont les vœux de celui qui est avec la plus haute considération, etc.

<335>

205. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 20 juillet 1777.



Sire,

Quand j'ai osé dire à Votre Majesté que ses lettres instruisent mon esprit autant qu'elles intéressent mon cœur, ce n'est point votre éloge, Sire, que j'ai prétendu faire. Je sais qu'un grain tel que celui que je puis brûler pour vous n'est rien aux yeux du philosophe, moins encore aux yeux du philosophe roi qui se voit si fort élevé au-dessus de toute espèce de vanité. Qu'y a-t-il de plus flatteur pour moi que la peine que vous prenez de m'instruire par vos réflexions, lorsque votre exemple, Sire, instruit et éclaire l'univers? Ma voix est faible au prix de l'acclamation universelle; mais c'est celle de la vérité, d'une vérité qui s'échappe dès que je mets la plume à la main pour écrire à V. M., et qu'en vain je voudrais retenir. Il est vrai que Charlemagne, revenant aujourd'hui, trouverait les choses un peu changées sur les bords de l'Elbe, et que ses missionnaires auraient besoin d'autres armes pour soumettre les esprits.

Je ne sais ce que les jésuites pourront devenir en France; mais en leur rendant les droits de citoyens, dont on les avait privés un peu durement, on n'a fait que suivre l'exemple de V. M. Vous avez été le premier, Sire, qui se montrât exempt d'une terreur panique dont tout le monde semblait être saisi. Vous avez fait voir que tout ordre d'hommes peut devenir utile entre les mains du gouvernement qui sait les employer.

Le comte de Zinzendorff,335-a qui aura l'honneur de présenter ma lettre à V. M., témoin des sentiments dont je l'ai entretenu, ne pourra<336> jamais lui dire assez quelle est l'admiration vive et profonde et la haute estime avec laquelle je suis, etc.

206. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 5 août 1777.



Madame ma sœur,

Une grosse fièvre qui m'était survenue assez subitement m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre obligeante que M. de Zinzendorff m'a remise de sa part. V. A. R. me fait trop d'honneur en voulant bien s'amuser de mes lettres. Il est certain qu'il serait difficile au plus savant académicien de l'Europe de l'instruire; ainsi, lorsqu'elle veut bien me mettre sur des sujets d'histoire, c'est plutôt pour que je lui dise ma leçon, me soumettant à toutes les corrections, madame, que vous voudrez faire au thème de votre écolier.

Je suis persuadé, comme V. A. R., que si quelqu'un de nos anciens pouvait revenir dans le monde, il trouverait tout changé, beaucoup de choses en bien; peut-être y aurait-il quelques sujets qui lui feraient regretter le bon vieux temps. Les choses qu'il trouverait améliorées consisteraient surtout, en Allemagne, dans une augmentation considérable de la population, dans une aisance générale que les richesses du nouveau monde, répandues dans notre continent, ont distribuée entre les nations, dans la politesse, les agréments de la société, les arts et les sciences. Mais peut-être ne trouverait-il plus cette ancienne bonne foi germanique dont nos ancêtres se glorifiaient, et que la fréquentation des nations voisines a un peu ternie. Il n'apercevrait peut-être pas une fausse politesse qui dégénère en perfidie,<337> et certains principes de politique d'une morale si relâchée, dont sa probité serait offensée; mais il rirait aux bouffons, et peut-être qu'une bonne musique italienne flatterait agréablement son oreille, et qu'il se promènerait plus commodément dans nos carrosses que dans des chariots d'une structure grossière, dont il se servait de son temps. Pour Charlemagne, je ne doute point que ce ne lui fût une surprise agréable de trouver une de ses descendantes être l'idole de cette Saxe qui devint sa conquête par la victoire qu'il remporta à Mühlberg;337-a il serait peut-être étonné de voir des Lorrains à Vienne, et des Bourbons à Madrid, un empire qui n'existait pas en Russie, et enfin, avec tant de religions différentes, plus de guerres de religion; peut-être donnerait-il quelques regrets à la suppression de ces bons pères dont saint Ignace fut le fondateur. Toutefois, madame, j'ose assurer V. A. R., elle qui est privilégiée en tout de la nature, que s'il arrive, madame, que vous daigniez ressusciter dans quelques siècles pour vous amuser quelques moments, vous ne trouveriez pas de moindres changements sur ce globe. Il semble que ce soit une des lois éternelles que rien ne reste dans la même situation, que le monde éprouve, comme la mer, un flux et reflux perpétuel, afin que des nouveautés se reproduisent sans cesse, et qu'un torrent rapide d'événements bouleverse, change, renouvelle et crée tout. Peut-être le grand Être a-t-il jugé que nous étions des créatures susceptibles d'ennui, et que, pour y obvier, il nous amuse, tandis que notre vie dure, par cette lanterne magique. Les gazetiers lui en ont la plus grande obligation, car ils ne vivent que des nouvelles vraies ou fausses qu'ils annoncent, et, si tout était stable, ils mourraient de faim.

Mais, madame, j'ai honte des pauvretés que j'ai le front de vous écrire. Je devrais au moins entretenir V. A. R. de sujets capables de<338> l'amuser; par malheur la stérilité du temps ne m'en fournit aucun en ce moment. Elle voudra donc bien que je me borne à l'assurer de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

207. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 17 octobre 1777.



Sire,

J'ai respecté les travaux de Mars, et j'ai attendu le moment où Votre Majesté aurait un peu plus de loisir, pour répondre à l'admirable lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'y a que vous, Sire, qui puissiez ainsi embrasser d'un coup d'œil rapide la suite des siècles. Mes yeux n'y suffisent pas. Je ne connais guère Charlemagne que par mon séjour d'Aix-la-Chapelle, et en fait de héros, je m'en tiens volontiers à ceux de nos jours, assurée qu'il y en a un surtout auquel aucun âge n'a rien de comparable. Ses maximes sont pour moi des oracles. Mais, Sire, quand tout change, et que tout changera, vous seul vous démentirez cette règle. Vous êtes né pour faire exception à tout ce qui est dans le cours ordinaire des choses d'ici-bas. Vos beaux ouvrages pourront périr, les principes de l'art, que vous avez fait naître autour de vous, pourront succomber aux ravages du temps, l'État que vous avez créé pourra, dans la révolution des siècles, éprouver des vicissitudes; mais votre nom n'en éprouvera jamais : il volera de bouche en bouche, quand il faudra creuser cent pieds de terre ou peut-être de lave pour retrouver la trace de vos beaux palais. V. M. voit que les idées ultramontaines de tremblements de terre<339> et de volcans me sont un peu demeurées. C'est une chose si terrible, qu'il n'est pas étonnant que la crainte s'en communique de proche en proche, et que les hommes se soient toujours crus assurés de voir l'univers périr par le feu. Mais je sens que ces idées m'affligent, et qu'elles répandraient dans ma lettre l'humeur noire qu'elles m'inspirent. Il ne faut pas que les moments que V. M. veut bien employer à la lire deviennent ceux de l'ennui; ce serait mal reconnaître votre condescendance, et m'opposer moi-même au vœu le plus cher de mon âme, celui de vous savoir constamment heureux. On n'est pas fort heureux quand on s'ennuie. Recevez, Sire, avec votre bonté accoutumée les assurances de la haute estime et de l'admiration infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

208. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

22 octobre 1777.



Madame ma sœur,

Ni Minerve, ni Mars, ni Bellone ne tiennent contre Votre Altesse Royale; ils doivent vous céder le pas. Le culte de la diva Antonio, est, à mon sens, le premier auquel je dois m'attacher, n'en déplaise à ces autres dieux; ils pourront m'en faire la mine, mais leurs autels manqueront d'encens, quand les vôtres en abonderont. Voilà, madame, leur arrêt prononcé. Il est bien juste que les grâces et les talents que nous admirons l'emportent sur la force d'un dieu destructeur comme Mars, sur une tracassière comme Bellone, et sur Minerve avec son hibou. Nous savons que V. A. R. a sacrifié au dieu de l'amitié, et qu'elle est allée voir à Aussig le prince de Teschen son beau-frère;339-a je<340> me mets dans sa place, et je conçois toute la satisfaction qu'il aura ressentie en revoyant une aussi chère et illustre parente.

V. A. R. me fait bien de l'honneur en daignant, par un acte de sa générosité, prolonger l'existence de mon nom à l'infini; qu'elle me permette de lui dire naïvement ce que j'en pense. S'il se trouve des hommes qui se trémoussent plus que les autres, le monde en parle, parce qu'ils ne se tiennent pas en repos; ils meurent, on en parle moins; d'autres tracassiers se présentent, qui occupent les esprits par des faits récents, et attirent à eux toute l'attention du public; ceux-là sont succédés par d'autres; enfin la foule des événements, le torrent du temps, qui renouvelle et représente sans cesse de nouveaux objets, et qui efface les anciens, fait que, après une certaine révolution de siècles, les noms et les actions sont confondus, et s'étouffent, pour ainsi dire, les uns les autres. Nous n'avons, madame, de notion du globe que nous habitons qu'à peu près depuis cinq mille ans; il est cependant sûr que l'univers doit toucher à l'éternité par son existence; nous ne savons donc presque rien de tout ce qui s'est passé pendant cette durée infinie, et, si nous ajoutons quarante siècles à ceux où nous vivons, l'immensité des faits empêchera la postérité de pouvoir savoir l'histoire. Elle se bornera aux événements récents, qui la regardent de plus près, et le reste sera effacé de sa mémoire, sans compter encore les révolutions physiques et morales qui peuvent arriver, des inondations ou des tremblements de terre qui dévastent des provinces, des guerres qui plongent des nations entières dans la barbarie, comme il est arrivé à la Grèce, dont les citoyens ignorent qu'il y a jamais eu des Lycurgue, des Solon, des Épaminondas, des Périclès, des Démosthène, des Homère, dans les malheureuses contrées qu'ils habitent en esclaves des Turcs. Voilà, madame, des révolutions qui se sont faites sur notre globe, et qui doivent arriver encore. Mais j'ose garantir hardiment V. A. R. que nous sommes à l'abri de toute destruction générale; l'ouvrage de l'Être des êtres est<341> au-dessus des coups du sort; cet Être est sage, sa volonté est permanente; il ne détruira donc pas par caprice ce qu'il avait jugé bon d'établir et de perfectionner.

Pardonnez-moi, de grâce, madame; je sens que je m'égare encore, et que j'écris à V. A. R. du style dont les philosophes pérorent sur les bancs de l'école. Que votre indulgence rejette ce bavardage sur l'infirmité de mon âge, qui commence à me faire radoter. Mais sur quoi ce radotage n'aura jamais de prise, c'est sur les sentiments d'admiration et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

209. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 1er décembre 1777.



Sire,

J'ai reçu l'inimitable lettre du roi philosophe qui sait se couvrir de toute espèce de gloire, et qui sait mieux, il sait l'apprécier. Eh! qui désormais pourra croire à l'immortalité de son nom, si Frédéric ne croit pas à la durée infinie du sien? Rien de plus vrai que ce que V. M. observe sur les révolutions qui enveloppent jusqu'à la mémoire des grands hommes. C'est, comme toujours dans vos lettres, la matière d'un volume renfermée en une demi-page. Mon esprit n'a pu se refuser à l'évidence, mais mon cœur combat encore; je ne puis me persuader, Sire, qu'il y aurait un temps où votre nom ne vivrait plus. Je conviens que tel sera le sort de tous ceux qui ont travaillé, comme vous le dites, pour le plaisir seul de faire parler d'eux; mais les bienfaiteurs de l'humanité, qui ont changé l'esprit de leurs siècles,<342> créé et perfectionné les États, doivent-ils s'attendre à être perdus de même dans la nuit des temps? Non, sans doute; et quand ils le devraient, est-il bon de persuader aux hommes cette affligeante vérité? Où sont les âmes fortes qui se porteraient encore aux plus grandes et aux plus difficiles entreprises, lors même qu'ils ne se tiendraient pas assurés que la mémoire dût en rester parmi les hommes? J'en connais peu, Sire, de cette trempe, et la vôtre n'est point faite pour servir d'exemple, lorsqu'il s'agit de fixer des règles pour la généralité des hommes. L'illusion les conduit les trois quarts du temps; souvent elle leur est nécessaire. Craignons de les en priver; contentons-nous de leur répéter les grandes vérités qui peuvent leur être utiles, celle, par exemple, par laquelle V. M. finit son admirable lettre, l'assurance d'être dans la main de l'Éternel, dont la volonté permanente ne peut détruire son ouvrage, et doit, au contraire, tendre sans cesse à le perfectionner. Socrate n'enseigna point de dogme plus sublime, ni plus essentiel au repos des hommes et au progrès de la vertu. Socrate! Il ne s'attendait pas, sans doute, il y a deux ou trois mille ans, à figurer dans mes lettres. Mais, Sire, on s'élève en lisant les vôtres, et ce feu du génie éclaire et réchauffe ceux même qui ne font que l'approcher.

J'ai revu, après plusieurs années d'éloignement, mon beau-frère le prince Albert, et je me suis livrée pendant quelques heures à toute l'effusion de l'amitié. C'est encore un des soutiens de la vie. Il est bien doux, Sire, et bien glorieux d'oser aspirer à la vôtre et mériter au moins votre indulgence, si c'est la mériter que de se sentir pénétré plus que personne de la haute considération et de l'admiration infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

<343>

210. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Le 6 décembre 1777.



Madame ma sœur,

Si j'avais l'indiscrétion de montrer les lettres que je reçois et que je réponds à V. A. R., on croirait que je suis en correspondance avec un savant professeur de philosophie pour m'instruire et pour m'éclairer; et il se trouve que j'écris à une grande princesse qui fait le plus bel ornement d'une cour brillante. Il n'y a que Sapho et madame Dacier qui aient tant illustré leur sexe par leurs belles connaissances, jusqu'à ce qu'on parvienne à V. A. R.; mais quant aux grandes princesses, je crois qu'elle est la première qui ait honoré la région de la philosophie de ses lumières, et à laquelle on osât adresser des lettres pleines de réflexions sur le néant des vanités humaines. L'honneur en est d'autant plus grand pour V. A. R.; c'est le témoignage le plus sûr de la supériorité de son génie, qui sait passer d'un essor rapide du palais des Grâces et des Agréments à celui qu'Uranie et Minerve occupent.

S'il était permis, madame, de renforcer les raisons que j'osais exposer à V. A. R. sur la vicissitude des choses de ce bas monde et sur le peu de stabilité des œuvres humaines, j'aurais un vaste champ à parcourir. L'exemple du passé doit nous éclairer sur l'avenir, et à posteriori il n'y a qu'à entasser des millions d'années à la suite les unes des autres pour se convaincre que le temps, comme une éponge, efface le passé pour le remplacer par de nouveaux événements, qui ensuite, à leur tour, éprouvent la même destinée. Mais en voici bien d'une autre. Le fameux géomètre Euler343-a vient d'annoncer une comète qui doit paraître le 13 de ce mois, et dont un coup de queue nous enverra promener, avec notre monde, dans un autre tourbillon<344> où il ne sera plus question de nous. Ce sera, en vérité, une comète bien brutale pour traiter ainsi des gens auxquels elle vient rendre visite, et qui n'ont pas encore l'honneur de la connaître. Mais V. A. R. aura plus de peine à croire que cette rumeur ridicule a suspendu le voyage de plusieurs personnes, comme si le lieu où l'on se trouverait ne serait pas égal, si la fin du monde arrivait. D'autres ont fait leur testament, apparemment pour déshériter la comète, et pour l'empêcher de partager leurs alleux. Et toutes ces choses se passent dans ce dix-huitième siècle qu'on nomme le siècle philosophique! En vérité, j'en ai honte pour l'esprit humain, qui paraît incorrigible de ses vieilles erreurs.

M. Euler ne m'a pas assez épouvanté pour m'empêcher de répondre à la lettre de V. A. R., et j'espère, malgré lui et sa comète, d'avoir encore souvent ce même honneur. Recevez, madame, avec votre bonté ordinaire les assurances de la haute considération et de l'admiration avec laquelle je suis, etc.

211. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 27 janvier 1778.



Sire,

Il y a bien longtemps que j'aurais dû répondre à l'aimable lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire le 6 du mois passé;344-a mais, hélas! je suis trop justifiée. L'inquiétude que m'a causée la maladie de mon<345> frère, et la douleur profonde que m'a causée sa mort345-a au moment où je croyais n'avoir plus rien à craindre, voilà, sans doute, des excuses bien légitimes. La comète d'Euler n'a présagé du mal que pour moi. La terre est restée à sa place, mais j'y ai encore perdu une des personnes qui m'y attachaient le plus, et ma perte en effet est irréparable. C'était un si bon frère, un si grand homme de bien! Aimant le genre humain, et admirant le héros qui l'honore, il eût bien mérité de vivre. Tant de vœux s'élevaient au ciel pour lui! Mais il était écrit que sa mort produirait un nouvel exemple des vicissitudes humaines que V. M. dépeint avec tant de force, que le nom d'une nation qui a subsisté en corps pendant des siècles s'éteindrait, et qu'un malheureux médecin, entêté d'un vain système, accélérerait peut-être un événement aussi funeste pour ceux qui en deviennent les victimes. Personne ne partage leur douleur plus vivement que moi, qui semble née pour survivre à ce que j'ai de plus cher. J'ai bien de la peine à revenir de mon accablement. Tout ce que je fais en contracte l'empreinte, et tout ce que je vois la renouvelle. Il n'y a pas jusqu'à la belle lettre de V. M., capable de dérider le front d'Héraclite en personne, qui dans ce moment n'ajoute à ma douleur. Rien n'est stable ici-bas; Frédéric même le reconnaît. Mais l'a-t-il bien éprouvé comme moi, lui qui, enchaînant la fortune à sa volonté, a su lui commander de suivre ses pas? Puisse-t-elle vous obéir toujours, comme elle le doit! puisse le plus grand des hommes en être toujours le plus fortuné! Ce sont des vœux, Sire, que je ne cesse de faire pour vous au sein de l'affliction comme au milieu de la joie; les événements ne peuvent rien sur l'estime inaltérable et sur la haute admiration avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

<346>

212. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 10 février 1778.



Madame ma sœur,

La goutte, que j'ai eue à la main droite, doit me servir d'excuse légitime envers V. A. R. du délai que j'ai mis à répondre à sa gracieuse lettre. J'entre dans tous les chagrins domestiques dont elle est affligée; mais, madame, telle est la condition des hommes, qu'il n'en est aucun, dans l'univers, à l'abri de ces sortes d'infortunes. Il faut plier sous la nécessité des causes qui amènent les événements, non pas comme nous les désirons, mais selon que l'exigent des combinaisons à jamais cachées à nos yeux. V. A. R. a témoigné de la fermeté dans tant d'occasions pénibles où elle s'est trouvée, et j'ai tant de confiance dans sa grandeur d'âme, que j'espère avec assurance que, dans le cas présent, elle saura prescrire des bornes à sa douleur. Le malheureux coup qui l'afflige est arrivé contre l'attente de toute l'Europe; on pouvait présumer qu'un prince robuste et sain jouirait encore d'une longue vie. Cependant l'enfant meurt au berceau, comme le vieillard octogénaire; tous les âges sont égaux pour la mort, qui ne respecte ni les années, ni les dignités. Je souhaite seulement qu'elle épargne la divine Antonia, et que je puisse encore réitérer longtemps à cette princesse les assurances de la considération infinie avec laquelle je suis, etc.

<347>

213. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 23 avril 1778.



Sire,

Je n'aurais point différé jusqu'aujourd'hui de répondre à la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, si je n'avais craint de vous importuner au milieu de vos grandes occupations. Cette crainte, sans doute, était un peu fondée. Je savais que Frédéric, occupé d'affaires qui absorberaient les facultés de tout autre, trouve encore du temps pour la philosophie et pour ses amis; mais il est si difficile de se figurer un mortel pareil à vous, que l'on est mille fois dans le cas de vous faire tort, en agissant avec vous comme si vous étiez sujet à la faiblesse du commun des hommes. Si votre lettre, Sire, ne m'a pas inspiré la force de votre esprit, elle m'a du moins consolée; c'est Marc-Aurèle qui parle, et qui m'apprend à apprécier la vie et la mort, les événements et les causes; nous sommes frappés par les uns, et nous ne découvrons pas les autres, entraînés par un courant dont nous ne connaissons guère la direction, où, opérant quelquefois assez doucement, et souvent battus par la tempête, nous n'avons d'autre parti à prendre que de nous abandonner à la Providence, qui tient le timon de notre frêle barque. Aussi m'y soumets-je de tout mon cœur, mais en versant encore des larmes que sans doute elle me pardonnera.

Quand vous ajoutez ainsi à toutes vos gloires celle d'être le consolateur des malheureux et le support des opprimés, vous m'excuserez, Sire, de ne point m'être refusée aux instances du comte de Cassoti, qui m'a chargée d'un mémoire pour V. M. Il est si persuadé que vous pouvez tout, et j'ai si peu de bonnes raisons à opposer à cette persuasion, que je n'aurais pu décliner sa demande, quand les domaines de ses ancêtres eussent été sous la domination de la Chine,<348> comme ils sont sous celle du Grand Seigneur. Il assure que tout est prouvé par une belle généalogie en latin, que je n'ai point lue, attendu que je lis peu les généalogies. V. M. ne la lira pas davantage; c'est bien assez qu'elle emploie quelques moments à s'occuper de mes lettres, et à recevoir l'hommage de la haute estime et de la considération infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

214. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Schönwalde, 1er mai 1778.



Madame ma sœur,

Je viens de recevoir avec bien de la satisfaction la lettre que Votre Altesse Royale a la bonté de m'écrire; quelles que soient mes occupations, madame, le temps que j'emploie à lire les pensées que vous daignez me communiquer est toujours le plus agréable pour moi. Il est sûr que des lois générales et éternelles qui dirigent tout l'univers nous font présumer avec fondement qu'il en est également de particulières, et que ce qu'on nomme le hasard348-a n'a aucune part dans les événements de la vie. Il est certain que les hommes agissent sur des plans qu'ils se forment, sans qu'ils puissent prévoir où le jeu des causes secondes les mènera. Ainsi, en appréciant exactement les choses, nous ne sommes que des marionnettes mues par des mains divines qui dirigent nos volontés et nos actions à un certain but que nous ignorons, mais qui tient nécessairement à l'enchaînement général des causes de l'univers. Pour moi, qui ne suis qu'une des plus petites de ces marionnettes, je me confie au bras tout-puissant qui me guide,<349> et je m'abandonne à mon sort. Le confesseur de V. A. R., qui est thomiste, condamnera peut-être mes opinions comme approchant trop de celles de saint Augustin; mais je me flatte que V. A. R., plus indulgente, tolérera ma doctrine, et ne la jugera pas avec une rigueur théologique.

Vous avez daigné, madame, m'adresser un mémoire d'un comte Cassoti pour l'envoyer à Saint-Pétersbourg. Je crains que le susdit comte n'ait pas bien choisi le moment; à présent qu'il s'agit de régler si Guéraï sera kan des Tartares, ou si ce sera un autre, il ne paraît pas probable qu'on charge cette négociation de nouveaux incidents en faveur d'un comte dont le nom est totalement ignoré en Russie. Mais, en cas que cela en vînt à la guerre, M. le comte pourrait former une escadre, se déclarer l'allié des Russes, et se mettre lui-même en possession des fiefs qu'il revendique. Ce sera peut-être le moyen de rendre son nom fameux en se signalant sur mer comme les Morosini et d'autres fameux amiraux que l'Italie a portés.

Permettez-moi, madame, de vous assurer encore de la considération, de l'attachement et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

215. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 21 décembre 1778.



Sire,

Je ne saurais assez remercier Votre Majesté de la condescendance avec laquelle vous voulez bien recevoir mes lettres, et des nouvelles assurances que vous m'en donnez dans la dernière que vous m'avez<350> fait l'honneur de m'écrire. J'en ai toujours un besoin extrême quand je songe que c'est à Frédéric que je réponds. Mais, malgré la confiance que vos bontés m'inspirent, j'ai dû jusqu'ici respecter des moments remplis par des travaux illustres. Aujourd'hui que les quartiers d'hiver vous laissent un peu plus de loisir, j'en profite, Sire, pour vous renouveler mon hommage. J'ai bien lu et admiré cette belle lettre du 1er mai, et j'ai tâché de suivre ses profondeurs comme j'ai pu. Mais quand vous dites que nous ne sommes que des marionnettes dirigées, sans trop le savoir, à un certain but, permettez-moi de douter un peu d'un système que vos actions ont tant réfuté. Quoi! Sire, tout ce que vous avez fait de grand, de beau, de sublime, ne serait que l'effet d'une impulsion étrangère qui vous aurait entraîné malgré vous-même! Non sans doute, je ne puis le croire. Quelque subtil que soit mon raisonnement, quelque juste qu'il semble être, il a certainement tort, dès qu'il vous en fait.

Je profite aussi souvent que je puis, et jamais assez souvent à mon gré, du bonheur que nous avons de posséder le prince Henri.350-a Il est, comme il l'a toujours été,350-b aussi aimable pour ses amis que redoutable à vos ennemis et cher au genre humain. Je vois quelquefois le prince de Brunswic, plein de mérite et de connaissances; lui et le prince de Würtemberg sont venus me voir plusieurs fois, et me font bien regretter que leurs quartiers ne les fixent pas ici, car leur société est bien agréable. Dresde, au reste, est on ne peut pas mieux gardé en ce moment-ci. Le régiment du Prince héréditaire surtout est une des plus belles troupes qu'on puisse voir. Je ne sais si cet éloge, dans la bouche d'une femme, flattera beaucoup son illustre chef; mais nous avons des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. D'ailleurs, Sire, je ne puis, en tout ce qui vous appartient, méconnaître l'influence du génie unique qui préside au tout. Recevez<351> avec complaisance le tribut constant de mon admiration légitime, et les assurances de la plus haute estime avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

J'ose joindre ici une lettre de la princesse de Gallean.351-a Ce n'est qu'un remercîment pour la protection que V. M. a bien voulu accorder à feu son mari au sujet de l'ordre de Russie.

216. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Breslau, 27 décembre 1778.



Madame ma sœur,

Je viens de recevoir avec beaucoup de satisfaction la lettre de Votre Altesse Royale, qui me marque la continuation de sa bonne santé, à laquelle je prends tant d'intérêt. V. A. É. paraît scandalisée de ce que j'admets le fatum des anciens, qui influe sur la conduite des hommes; mais je la prie de considérer que l'Être suprême, qui a établi des lois immuables pour toute la nature, en a établi de même pour toutes les espèces des animaux. Nous naissons chacun avec un caractère indélébile que la nature, ou Dieu plutôt, nous a donné; nos passions, nos préjugés, et le degré d'esprit que nous avons reçu, influent dans toutes nos actions; ce sont les ressorts invisibles dont se sert la Providence pour diriger nos actions. Le père Malebranche était persuadé que nous voyons tout en Dieu; qu'aucune connaissance, aucune idée ne pouvait nous venir que par une espèce d'inspiration de<352> l'auteur de la nature; que nous tenons tout de lui; et que par conséquent l'homme n'est qu'une marionnette mue par des mains divines. Le sentiment des Pères de l'Église est en tout conforme au mien; ils ont tous cru que l'homme ne pouvait être porté au bien que par un effet d'une grâce céleste, et qu'il ne pouvait rien arriver dans un monde que l'éternel géomètre avait formé, sans que ce qui arrivait ne fût conforme à sa volonté. De là V. A. R. doit conclure, avec l'Église catholique, apostolique et romaine, que, la providence divine ayant tout prévu, rien ne peut arriver contre ses décrets éternels; et vous voudrez bien convenir, madame, que, en ce point au moins, je suis très-orthodoxe. De quelque façon que l'on envisage cette matière, on est toujours obligé de convenir que rien ne peut arriver contre la volonté de Dieu, et par conséquent c'est lui qui dirige tout; et en conséquence de cette vérité évidente, l'homme ne devient qu'un vil instrument entre les mains d'une puissance suprême qui s'en sert, selon sa sagesse infinie, à l'accomplissement de ses desseins.

J'espère que V. A. R. recevra avec quelque indulgence l'apologie de mon opinion, appuyée du sentiment des Pères de l'Église, et du peu de notions que nous pouvons puiser dans la philosophie. Elle voudra bien que je lui réponde de même au sujet d'une princesse de Gallean qui suppose que j'ai des relations avec la cour palatine dans le moment qu'il n'en existe aucune. S'il s'agissait du prince de Deux-Ponts, je pourrais peut-être lui être de quelque utilité. Mais après tout ce qui s'est passé cette année, tout, jusqu'à la moindre correspondance, est rompu avec un prince qui s'est dégradé à jamais aux yeux de l'Allemagne et de toute l'Europe.352-a

Recevez, madame, avec votre bonté ordinaire les assurances de la haute considération et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

<353>

217. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 6 février 1779.



Sire,

Je réponds à la dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire dans les moments les plus agréables que j'aie passés depuis le commencement de la guerre. Nous avons célébré l'anniversaire de la naissance de Frédéric chez son admirable frère, et nous en célébrâmes l'octave chez mon fils. Je suis encore toute remplie des sentiments qu'un pareil jour doit inspirer. Quelle époque pour l'humanité entière, dont vous êtes la gloire, l'appui et le vengeur! Cette époque, si intéressante pour tous les hommes, l'est doublement pour moi, qui ai joui du bonheur de voir de près le héros sublime qu'ils admirent dans l'éloignement, qui ai vu sa grande âme descendre sans peine des travaux les plus relevés aux douceurs de la société, et répandre également autour d'elle les lumières et les charmes de la vie. Un poëte partirait de là pour comparer votre naissance et le cours de votre vie à celui d'un beau soleil; mais il y a longtemps que des sommités du Permesse,353-a où le feu de la jeunesse m'avait portée quelquefois, je suis descendue dans la plaine. J'y marche maintenant terre à terre; je ne me mêle pas de suivre dans leur vol des génies qui embrassent tout. Je considère fort Malebranche, parce que j'ai ouï dire qu'il était un fort honnête homme; je respecte infiniment les Pères de l'Église; et je crois surtout que Frédéric a raison en tout ce qu'il entreprend de prouver. Vous êtes né, Sire, pour faire briller la vérité dans son grand jour. Quand je vois aujourd'hui V. M. l'exposer aux yeux de l'univers avec toute l'énergie de l'évidence, et la défendre, les armes à la main, sans autre intérêt que celui de la faire recevoir, je ne puis m'empêcher d'admirer le plus bel emploi qu'on<354> ait jamais fait de la force militaire; et lorsque, dans vos lettres, je retrouve cette même force d'esprit s'exerçant indifféremment sur tous les objets des connaissances humaines, mon admiration redouble; je vois alors que la vérité en toute chose n'est qu'une, mais que les esprits tels que le vôtre, Sire, qui savent la retrouver en tout, ne paraissent ici-bas que de loin à loin.

Puissiez-vous faire longtemps le bonheur du monde! Le terme le plus reculé de la vie humaine est dû à celui des hommes qui recule le plus les bornes de leurs talents et de leurs vertus. Honorez toujours votre admiratrice de vos bontés; rien n'est comparable à la haute considération avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

218. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Reichenbach, 11 février 1779.



Madame ma sœur,

Je reçois la lettre obligeante de Votre Altesse Royale ici, en marche, ce qui m'empêche d'y répondre comme je le voudrais. Il ne me reste, madame, que de remercier V. A. R. de ses bontés, et de la prier de me les conserver, étant avec toute la considération imaginable, etc.

<355>

219. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 17 février 1779.



Sire,

Il y a bien longtemps que je me suis refusé la satisfaction de répondre à la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire. Je vous voyais entouré d'une famille intéressante et aimable, avec une sœur chérie au plus juste titre. Il eût été indiscret de dérober quelques-uns de vos précieux instants aux épanchements d'une amitié si respectable. Je m'aperçois avec chagrin que je me suis assez mal exprimée en dernier lieu pour laisser prendre le change à V. M. sur le sentiment qui conduit ma plume. Ce n'est point assurément votre panégyrique que je prétends faire; l'histoire le fera un jour en narrant simplement ce que vous êtes et ce que vous fîtes; heureuse si elle peut tout recueillir! Pour moi, Sire, je ne m'élève pas si haut; j'use de l'indulgence que vous m'accordez, et je me laisse aller aux mouvements de mon cœur sans aucun raffinement. C'est lui qui parle quand je vous paye un tribut de reconnaissance et d'admiration qui ne peut être dû qu'à V. M. Je compare notre félicité actuelle aux maux que la guerre fait encore éprouver à d'autres contrées; je rends grâce aux auteurs de notre bonheur. Il est glorieux pour l'humanité et pour notre siècle que tant de grands souverains se soient réunis pour nous procurer la paix, lorsqu'il n'eût tenu qu'à eux de se livrer à l'esprit de conquête. Mais en leur rendant hommage, je ne puis méconnaître le génie qui a tout conduit, et qui, désirant la paix, a su en sacrifier les douceurs pour ne la rendre qu'au moment où elle redevenait un bien. Puissiez-vous, Sire, répandre au loin votre bénigne influence, et achever de pacifier notre globe! J'ai toujours peur que ce grand nombre de coups de canon qu'on se propose de tirer sur l'Océan ne retentisse enfin sur la terre ferme.

<356>La pauvre princesse Gallean est bien à plaindre de ce qu'à Munich on connaît si peu ses véritables amis. La mort d'une fille qu'elle aimait beaucoup, et qui le méritait bien, achève de la désoler; peut-être ce surcroît d'affliction fléchira-t-il l'Électeur en sa faveur. Mais, quoi qu'il en arrive, l'intérêt qu'un si grand roi a daigné prendre à son sort sera toujours pour elle un puissant motif de consolation.

Le duc de Deux-Ponts ne saurait assez se féliciter de la protection de V. M. Je n'ai aucune connaissance de ses affaires, mais ma fille m'est chère. Cela suffit pour remercier V. M. du meilleur de mon âme, et pour la supplier de conserver ses bontés à une maison où ma fille est entrée.

Recevez, Sire, les assurances de la haute admiration et des sentiments profonds et inaltérables avec lesquels je suis, etc.

220. DE LA MÊME.

Dresde, 16 mai 1779.



Sire,

Souffrez que, au milieu des transports de joie que la déclaration de la paix nous inspire, j'adresse mon hommage là d'où nous vient le plus grand des biens. C'est votre ouvrage, Sire; c'est vous qui avez dit aux hommes : Soyez justes, et apprenez à être désintéressés. Ils ont entendu votre voix, ils ont suivi votre exemple, et un des événements les plus funestes du siècle, qu'on redoutait depuis longtemps comme l'époque d'un long carnage, grâce à vos soins, n'a presque pas interrompu la tranquillité de l'Allemagne. Donner une paix solide qui n'ait point été cimentée par des flots de sang, et devenir le pacifica<357>teur du monde par les moyens mêmes qui pouvaient vous en rendre le conquérant, c'est une nouvelle espèce de gloire, la seule qui manquât à celle de V. M. Elle vous était due. Recevez les bénédictions du genre humain, dont vous faites le bonheur; c'est votre plus belle récompense; et permettez que je mêle aux acclamations publiques la voix d'un cœur qui vous honore le plus.

Je ne saurais vous exprimer, Sire, à quel point je sens le prix de votre bienfait. Je n'ai plus d'autre soin que d'en jouir le plus que je pourrai, et comme l'exemple de V. M. est excellent à suivre en toute chose, j'ai commencé l'usage de la gomme de gaïac; je m'en trouve très-bien. Puisse-t-elle contribuer à affermir votre santé, et elle seule aura fait aux hommes un bien plus grand que tout le mal attribué à la découverte de l'Amérique. Je prends la liberté d'adresser à V. M. une seconde lettre de la princesse de Gallean. Elle est loin de vous importuner par des prières; tous ses vœux se bornent à vous faire agréer, Sire, le pur hommage du plus profond respect. Je n'ai pu la refuser, sentant trop par moi-même à quel point ce désir est naturel, et combien je suis flattée chaque fois que j'ose vous renouveler les assurances de la haute estime et de l'admiration sans bornes avec laquelle je suis, etc.

221. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 29 mai 1779.



Madame ma sœur,

La lettre gracieuse de Votre Altesse Royale m'a été rendue ici, à mon retour, et rien sans doute ne pouvait m'être plus agréable que de<358> mériter l'approbation de la diva Antonia. Il faut en même temps rendre justice à l'Impératrice-Reine, dont la modération a beaucoup contribué à l'heureuse conciliation des princes d'Allemagne,358-a et qui, par grandeur d'âme, a préféré les sentiments de l'humanité à ceux qu'une ambition effrénée pouvait inspirer à des âmes uniquement enivrées du machiavélisme. Ce serait ainsi, madame, que bien des procès, bien des guerres seraient évités, si l'on voulait seulement s'entendre. La cour de France et celle de Russie ont été les organes et les interprètes de l'équité, et leurs soins infatigables et la droiture de leurs procédés ont contribué infiniment de même à faire rentrer les choses dans l'ordre accoutumé.

J'ai vu, par leur exemple, combien le rôle de médiateur est difficile à remplir, et je crains bien de n'avoir pas les talents propres à imiter ces deux puissances, en m'érigeant comme médiateur entre la princesse Gallean et l'Électeur palatin. Si, comme la France a garanti la constitution germanique par le traité de Westphalie, j'avais garanti les pensions que le prince Gallean devait recevoir de l'Électeur palatin, il me serait peut-être permis de faire des représentations audit électeur. Mais ce n'est pas le cas où je me trouve, et d'ailleurs, ce prince me fait l'honneur d'être très-fâché contre moi de ce que je suis parvenu à lui faire rendre ce qu'on lui avait ôté, ce qui est très-impertinent de ma part.

C'est en faisant des vœux pour la conservation de V. A. R. que je la prie de me croire avec toute la considération possible, etc.

<359>

222. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 21 juin 1779.



Sire,

J'ai reçu la belle lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire en réponse à la mienne. Si elle pouvait être connue du public, ce serait, ainsi que tout ce qui vous,359-a un nouveau monument de votre gloire. Tout autre que Frédéric serait rempli de cette gloire qui vous environne. Quelque part que vous jetiez les yeux, Sire, vous voyez, à ne pouvoir vous y méprendre, l'expression la plus vraie d'une admiration et d'une reconnaissance sans bornes. Ce ne sont plus vos seuls sujets, animés de l'amour de leur grand roi et par les sentiments de ses bienfaits, ni vos seuls alliés, dont vous protégez les droits; c'est l'Allemagne entière, l'Europe, dont vous cimentez la tranquillité, c'est l'équité, l'humanité, la justice, qui rendent hommage à leur restaurateur. Votre modestie se dérobe en vain à un hommage si légitime. Il est bien beau d'être si modeste, lorsqu'on est si grand; c'est le comble de l'héroïsme, Marc-Aurèle et César réunis dans un seul homme. Mais, sans méconnaître ce que nous devons aux cours médiatrices et à la modération de l'Impératrice-Reine, permettez-nous, Sire, d'admirer et de chérir toujours en vous le premier auteur de notre félicité présente. J'ai appris les détails de votre arrivée à Berlin;359-b je ne connais rien de plus touchant, ni de plus sublime. Puis<360>siez-vous jouir longtemps d'un bonheur si pur! Le ciel vous doit au monde, et après tout ce que j'entends du bon état de votre santé, nous osons nous flatter que nos vœux ne seront pas frustrés.

J'ai ri aux larmes de ce que V. M. me dit au sujet de la princesse de Gallean; rien ne serait plus bizarre que les sentiments qu'on attribue à l'Électeur palatin. S'il a eu un moment d'humeur, j'espère pour lui qu'il n'aura pas duré. Mais, quels que soient ses sentiments, mon dessein n'a jamais été de compromettre V. M. avec la cour palatine. La princesse de Gallean m'avait tant dit qu'elle désirait le bonheur d'être connue du plus grand des monarques, sans autre intérêt que celui d'oser dire : Frédéric me connaît, qu'à la fin je n'ai pu la refuser; mais elle m'a bien promis de ne pas importuner V. M. par des prières, et ce n'est qu'à cette condition que je me suis rendue.

J'ai chargé le comte de Zinzendorff, qui aura l'honneur de vous présenter cette lettre, de vous renouveler de bouche l'hommage de la haute estime et de l'admiration infinie avec laquelle je suis, etc.

223. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Potsdam, 29 juin 1779.



Madame ma sœur,

Si Votre Altesse Royale entreprend de tourner la tête à un pauvre vieillard qui frise le radotage, je crains bien qu'elle n'en vienne à bout. Qui peut résister, madame, aux choses obligeantes que vous daignez me dire? Ce serait un crime de lèse-majesté de soupçonner<361> que par bonté elle donne dans l'hyperbole; une grande princesse est au-dessus de tout, et doit être vénérée; chez les Romains, les impératrices devenaient toutes déesses, et une fille d'impératrice est déjà née telle. Mais, madame, permettez-moi de me contenter de votre approbation, et de m'en rendre digne dans l'avenir. Ce sont souvent les plus faibles instruments dont la Providence se sert pour remplir ses desseins : un cornet à bouquin introduisit la horde juive dans Jéricho,361-a et la Pucelle d'Orléans, qui était servante de cabaret, soutint le trône de Charles VIII,361-b roi de France; Catherine Ire, de femme de tambour, parvint à épouser le czar Pierre Ier, et devint impératrice. Enfin je ne finirais point, si je voulais citer toutes les petites causes qui ont produit de grands effets, et je ne dirais à V. A. R. que ce qu'elle sait mieux que moi. Mais, madame, en me resserrant dans ma petite sphère, cela ne m'empêche pas de rendre justice au zèle et à l'activité des cours de France et de Russie, et d'applaudir à l'équité de l'Impératrice-Reine, qui, dès qu'elle a reconnu l'illégalité de ses procédés, a contribué de tout son pouvoir à rétablir la paix dans l'Empire. Sa conduite doit servir de modèle à tous les souverains, car il est plus honorable de réparer l'injustice que de la commettre.

Je crains fort que la princesse Gallean se trompe dans ses assertions politiques; elle suppose que j'ai quelque crédit à Munich, et c'est tout le contraire. L'Électeur ne me pardonnera de sa vie le mauvais tour que je lui ai joué de lui faire restituer son pays; il en est dans une telle rage, qu'il persécute en Bavière tous les plus fidèles serviteurs de sa maison. Il y a deux mois que M. de Törring-Seefeld,361-c qui est ici, n'a pu obtenir un mot de sa part; et s'il ne donne aucun ordre au ministre chargé de ses affaires, comment le porter à satisfaire la princesse Gallean, dont les prétentions, d'ailleurs, me sont<362> parfaitement inconnues? V. A. R. peut être certaine que quiconque veut réussir chez l'Électeur palatin ne fera jamais rien, s'il ne s'adresse pas à l'Empereur, qui, ayant à gages l'Électeur et ses ministres, est le seul arbitre de ce pays-là. Je pourrais attester ce que j'avance, madame, par des faits récents et connus, autant pour ce qui regarde le prince de Deux-Ponts qu'à l'égard des ratifications des traités, que nous ne pouvons pas obtenir de cet électeur.

C'est en faisant des vœux pour la précieuse conservation des jours de V. A. R. que je la prie de me croire avec la plus haute considération, etc.

224. A LA MÊME.

(Potsdam) 23 septembre 1779.



Madame ma sœur,

Il semble que les choses les plus difficiles deviennent aisées lorsque le nom de la divine Antonia s'y trouve intéressé. Les derniers troubles de l'Allemagne ont eu pour cause les prétentions d'une grande princesse à un héritage litigieux. Pourquoi nos bons Germains le céderaient-ils aux Grecs? Agamemnon, à leur tête, assiégea pendant dix années Troie pour rendre à Ménélas la belle Hélène; l'obstination de Priam à ne pas vouloir rendre cette princesse fit répandre beaucoup de sang, en prolongeant la guerre. La modération et l'équité de l'Impératrice-Reine a terminé la nôtre plus promptement, en rendant à chacun ce qui lui était dû; et c'est un bel exemple que la grande Thérèse fournit à la postérité, pour lui faire connaître que la vertu, dans notre siècle, avait établi son siége sur le premier des trônes de l'Europe; car je crois que V. A. R. pense comme moi que, pour que la<363> gloire soit pure, il faut qu'elle soit inséparable de la justice et de l'équité. L'histoire ne nous fournit malheureusement qu'une longue narration des crimes différents que les hommes ont commis; il faut au moins que de loin en loin on aperçoive quelques traits de magnanimité et de grandeur d'âme pour ne pas croire que le genre humain n'est qu'un ramas de bêtes féroces, incapables de mœurs ou d'humanité.

Il paraît que V. A. R. craint que Neptune, de son trident, ne parvienne à ébranler la terre; mais j'ose croire, madame, que de tels événements ne sont pas à appréhender, parce que les anciennes modes sont passées d'usage. Autrefois nos bons Germains croyaient que, lorsque la trompette guerrière sonnait au Mexique ou bien au Canada, il fallait se battre en Europe; il me paraît qu'on est entièrement revenu de ce préjugé. On est alternativement tantôt acteur, tantôt spectateur, et je crois que c'est le parti le plus sage. D'ailleurs, les misérables barques du Danube et de l'Elbe ne figureraient pas, je crois, parmi les grandes citadelles mouvantes qui couvrent la mer océane de leur immense poids, et qui bravent à la fois les équinoxes et tous les vents qu'Éole a renfermés dans ses gouffres. Cette guerre continuera sûrement encore l'année prochaine, et la renommée nous instruira de tous les hauts faits d'armes des héros marins par ses trompettes, messieurs les gazetiers de Leyde, d'Amsterdam, de Londres, de Paris et de Hambourg; et nous aurons la satisfaction de lire tranquillement comment M. d'Estaing a habilement profité du vent de nord-est qui est venu à souffler, comment M. de la Motte-Piquet a arboré à propos la voile du mât de misaine, comment M. Hardy a cinglé avec un vent de sud-est, et enfin l'histoire des trente-deux vents, fort intéressante pour tous ceux qui ne sont pas sujets aux fluxions, et qui ne craignent pas les vents coulis. Nous autres animaux terrestres, qui ne sommes pas accoutumés à vivre avec les baleines, les dauphins, les turbots et les morues, nous faisons, je crois,<364> sagement de nous en tenir à l'élément qui est fait pour nous. Je ne fais aucun scrupule de protester que je préfère de beaucoup le culte de la divine Antonia à celui de la divine Amphitrite; j'abandonne à ses adorateurs cette reine des mers, et me contente de la permission d'assurer la première de mon admiration et de la haute considération avec laquelle je suis, etc.

225. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 15 décembre 1779.



Sire,

Depuis quinze ans que je suis honorée des lettres de Votre Majesté, il m'a toujours paru que la dernière que je reçois était plus belle que toutes celles qui l'avaient précédée. Il n'appartient qu'à Frédéric de se surpasser dans les petites choses comme dans les grandes. Le public a toujours cru voir la plus sublime de vos actions dans la dernière qu'on lui annonçait. Il pensait en 1777 que Frédéric, vainqueur en trois guerres, législateur et père de ses peuples, ne pouvait pas s'élever plus haut. Mon frère mourut, et Frédéric, comblé de gloire et de grandeur, quand tout autre que lui n'aurait songé qu'à jouir paisiblement du fruit de ses travaux immenses, vit seul, au delà de la belle carrière qu'il avait parcourue, un but qui échappe au commun des rois. Jusqu'ici il avait surtout combattu pour les siens; il combattit pour les autres, il devint l'arbitre désintéressé des différends des souverains, l'organe de la justice suprême qui juge les nations. Elle parla par sa voix, elle trouva ce qu'elle ne trouve pas toujours sur la terre, des cœurs disposés à l'écouter; armée de toute la force<365> de l'héroïsme et de la saine raison, elle fut obéie. Telle est l'histoire de la dernière guerre, Sire, que votre modestie conte si différemment.

V. M. fait l'horoscope de celle qui dure encore. C'est le jugement le plus profond, énoncé avec toutes les grâces de l'imagination la plus riante. Vous seul donnez de l'universalité à des termes qui, pour le reste des hommes, ne sont bons qu'à quelques genres. Parfaitement rassurée sur toutes mes appréhensions, je rends grâce à l'auteur de notre repos de ce surcroît de tranquillité, et je le supplie d'agréer l'hommage de la haute estime et de l'admiration infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.

226. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Berlin, 28 décembre 1779.



Madame ma sœur,

J'ai voulu plus de mal que jamais à la goutte, qui vient de me livrer un nouvel assaut à la main droite, ce qui m'a mis hors d'état de pouvoir répondre plus tôt à la lettre flatteuse que V. A. R. a eu la bonté d'écrire. J'ai dit pour me consoler : Cette grande princesse souffre elle-même de la goutte; elle sait ce que c'est; ainsi elle aura quelque indulgence pour un pauvre diable qui se voit accablé de la même maladie. Pour en revenir à la lettre de V. A. R., elle me permettra que je compare sa plume au pinceau d'Apelles, qui embellissait et perfectionnait ses tableaux au point que par son art il surpassait de beaucoup la nature. C'est ainsi que vous vous complaisez, madame, de faire d'un nain un géant. Je commençais à me bouffir en lisant sa lettre; mais je m'aperçus bientôt que mon embonpoint n'était enfermé que dans les expressions avantageuses que vous daignez, ma<366>dame, employer à mon égard, et sitôt mon embonpoint disparut. V. A. R. est du petit nombre de ces personnes privilégiées de la nature; tout ce qu'elle touche se convertit en or.366-a Mériter son approbation doit me suffire, ce doit être le comble de mes vœux; et si des conjonctures assez heureuses se sont présentées, où, par le concours de différentes causes, j'ai pu être assez heureux que de rendre quelques petits services à ceux qui ont le bonheur de lui appartenir de près, je le regarde comme un des plus grands avantages que je tiens de la fortune, vous donner, madame, des preuves de mon admiration et de mon dévouement étant la chose à laquelle j'aspire le plus. C'est avec ces sentiments, joints à ceux de la plus haute considération, que je suis, etc.


100-a Voyez t. XVI, p. 434, et t. XXII, p. 14.

100-b Marie-Anne comtesse de Lodron, née comtesse de Khünbourg, veuve du général bavarois Charles-François de Lodron. Elle était née en 1689, et morte le 17 juillet 1765.

101-a C'est de Démosthène qu'on raconte cette anecdote. Voyez Valère Maxime, livre VIII, chap. 10.

103-a Marie-Caroline-Sophie de Zehmen, née baronne de Knebel-Katzenellnbogen.

103-b Art poétique, v. 179-182.

112-a Voyez t. VIII, p. 280.

112-b Voyez t. VI, p. 82-80, et t. XXIII, p. 126.

118-a Voyez t. XV, p. 150; t. XVI, p. 174; t. XVIII, p. 253; t. XXI, p. 186; et t. XXIII, p. 264.

119-a Le mot justice, ou tel autre mot équivalent, est omis dans l'autographe.

120-a Voyez t. IX, p. 186.

120-b Voyez t. I, p. 142; t. VIII, p. 72, 190 et 335; et t. IX, p. 225.

121-a Voyez t. XV, p. 166.

122-a De possessions. (Variante du manuscrit des Archives.)

124-a Platon, De la République, liv. V, chap. 18. Voyez t. XVI, p. 214, et t. XXIII, p. 388.

124-b Le mot c'est, qui ne se trouve pas dans l'autographe, nous a paru nécessaire au sens.

126-a Énéide, liv. II, v. 724.

127-a Évangile selon saint Matthieu, chap. XXVI, v. 58.

127-b L. c., chap. XXIII, v. 12.

129-a Voyez t. VI, p. 18.

129-b Le général baron de Nugent, envoyé impérial à Berlin depuis le mois d'octobre 1764 jusqu'au mois de mai 1770.

129-c Voyez t. X, p. 125-135.

131-a Exode, chap. XXV, v. 8 et suivants; Nombres, chap. VII, V. 89.

137-a Voyez t. II, p. XV.

140-a Le prince Frédéric-Auguste de Brunswic-Oels. Voyez t. V, p. 164; t. VI, p. 251; et t. XIII, p. 6 et 137.

140-b La princesse Élisabeth. Voyez t. VI, p. 17, 24 et 25.

142-a Poëme burlesque de Samuel Butler, contemporain de Milton.

142-b Voyez, t. XII, p. 64-79, l'Épître sur le Hasard. A ma sœur Amélie.

142-c Voyez t. XIX, p. 178 et 330.

143-a Permet. (Variante du manuscrit des Archives de l'État, à Berlin.)

143-b Voyez ci-dessus, p. 27 et 28.

145-a Frédéric dit dans son Épître V. A d'Argens (t. X, p. 110) :
     

L'homme est fait pour agir, non pour philosopher.

147-a Voyez t. VII, p. 50.

148-a Voyez t. XIV, p. 323. Le cardinal Dubois disait que les ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre (mort en 1743) étaient les rêves d'un homme de bien.

151-a Voyez t. XIV, p. 73; t. XVII, p. 173; t. XVIII, p. 181 et 208; et t. XIX, p. 49.

154-a Voyez t. II, p. 104 et suivantes, et t. III, p. 30 et suivantes.

154-b Voyez t. XX, p. 31.

156-a Voyez t. VI, p. 246 et 250, no 15, et ci-dessus, p. 92.

157-a L'opéra d'Amour et Psyché, paroles de l'abbé Landi, musique d'Agricola, fut représenté le 5 octobre 1767.

164-a Voyez t. XXIII, p. 467.

164-b Voyez t. XXII, p. 145.

167-a Voyez ci-dessus, p. 151.

169-a Le mot promettre est omis dans l'autographe.

171-a Le pasteur Petitpierre. Voyez t. XX, p. 315 et 320; voyez aussi l'Éloge de milord Maréchal par M. d'Alembert. A Paris, 1779, p. 40-42.

171-b Voyez t. XIV, p. 208 et 278 de notre édition.

171-c Ce portrait de l'Électrice est un pastel qui n'a pas l'air d'être l'ouvrage d'un amateur. Il se trouve au Palais-neuf, près de Sans-Souci, dans une des salles du corps principal, à gauche de la salle des coquillages. Il est reproduit en vignette à la fin de cette correspondance.

172-a Avocat du Roi, tué à Neufchâtel le 25 avril 1768.

172-b Voyez t. XXIII, p. 153 et 154.

173-a Voyez t. II, p. 88 et 124.

174-a Du 13 au 15 juin 1768.

177-a Ces noces furent célébrées à Breslau le 6 septembre 1768. Voyez les Berlinische Nachrichten von Staats- und gelehrten Sachen, 1768, no 110.

177-b Voyez ci-dessus, p. 140.

177-c Voyez t. XX, p. XVI-XVIII, et p. 237-284.

178-a Frédéric-Auguste III, né le 23 décembre 1750, roi depuis 1806.

181-a Adrien-Henri de Borcke, conseiller intime de légation, successeur de M. de Buch près la cour de Dresde depuis le 13 novembre 1768, nommé comte le 17 janvier 1790, mort à Stockholm en 1792.

183-a Iliade, chant I, v. 599 et 600.

183-b Voyez ci-dessus, p. 31.

184-a Il faut sans doute lire Vulcain.

186-a Voyez t. VI, p. 55.

188-a Ou plutôt de Tantale.

189-a Voyez t. VI, p. 25.

189-b Voyez t. XX, p. 205 et 206.

190-a Voyez Urkundenbuch zu der Lebensgeschichte Friedrichs des Grossen, von J. D. E. Preuss, t. III, p. 149, nos 3 et 4; voyez aussi t. XX, p. 113 de notre édition.

191-a I Corinthiens, chap. XIV. v. 34.

193-a Voyez la Fiancée du roi de Garbe, conte de La Fontaine.

193-b Voyez t. XVIII, p. 257, et ci-dessus, p. 51.

196-a L'Empereur avait épousé en secondes noces la sœur de l'électrice Marie-Antonie, la princesse Joséphine de Bavière, morte en 1767.

196-b Voyez t. VI, p. 27.

196-c Voyez Molière, Tartuffe, acte IV, scène V.

199-a L'Électrice était arrivée à Sans-Souci le 20 octobre.

201-a Voyez t. XX, p. v-vII, et p. 111, n° 40.

207-a Il s'agit probablement ici d'un manuscrit du cours de morale de Gellert à l'usage de la jeunesse académique, que l'électeur de Saxe avait demandé à l'auteur. Voyez C. F. Gellerts sämmtliche Schriften. Nouvelle édition. Leipzig, 1775, t. X, p. 162. Ses Moralische Vorlesungen ne parurent qu'en 1771. Voyez t. VII, p. 108, et t. XVIII, p. 222 de notre édition.

207-b Le nom de Gellert est omis dans l'autographe. Cet écrivain, né le 4 juillet 1715, mourut le 13 décembre 1769.

210-a Essai sur l'amour-propre envisagé comme principe de morale. Voyez t. IX. p. VI et VII, et p. 99-114.

213-a Voyez t. XXIII, p. 139 et 165; et ci-dessus, p. 95.

213-b Dialogue de morale à l'usage de la jeune noblesse. Voyez t. IX, p. vII et vIII, n° IX, et p. 115-130; voyez aussi t. XXIII, p. 172.

214-a Voyez t. I, p. xv; t. IX, p. Ix; et t. XIII, p. 15.

216-a Exode, chap. XXXII, v. 18 et 19.

217-a Voyez t. XX, p. 112.

217-b Lettre sur l'éducation. Voyez t. IX, p. VIII, et p. 131-147.

218-a Voyez t. IX, p. 145.

218-b Voyez t. XX., p. 112, 114 et suivantes.

221-a Voyez t. XX, p. 205.

222-a Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, naquit le 3 août 1770.

224-a Voyez Manger's Baugeschichte von Potsdam, p. 250, 265 et 345.

224-b Voyez t. VI, p. 245 et 250, n° 10.

225-a Voyez t. VI, p. 25, et t. XX, p. 197.

226-a Voyez t. VI, p. 31 et suivantes, et t. XXIII, p. 191.

237-a Probablement celle qui fut exécutée à Dresde par le graveur Jean-Frédéric Stieler, mort en 1790. La face de cette médaille représente la tète de Gellert; le revers, un autel et une lyre ornée de lauriers, avec la légende Pietati.

238-a Adolphe-Frédéric, mort le 12 février 1771.

239-a Le margrave Frédéric, mort à Wildenbruch le 4 mars 1771. Voyez t. V, p. 73.

239-b Voyez ci-dessus, p. 177.

241-a Antoine-Joseph Pernety, bénédictin, bibliothécaire du Roi depuis 1767, retourna en France en 1783.

242-a Voyez t. XVI, p. 362, et t. XXIII, p. 290.

244-a Le temple des antiquités et celui de l'Amitié, bâtis tous deux en 1768. Voyez t. XIX, p. 456, et t. XXIII, p. 293; voyez aussi H. L. Manger's Baugeschichte von Potsdam, p. 314-316.

245-a Horace, Odes, liv. I, ode 3. Voyez t. XIX, p. 236, et t. XXI, p. 73.

248-a Le nom de la Donge nous est inconnu; le Pouhon et la Géronstère sont deux des sept sources principales de Spa; il est parlé d'une autre de ces sources minérales, la Sauvenière, t. XX, p. 66.
     Frédéric avait été lui-même à Aix-la-Chapelle en 1742. Voyez t. XXII, p. 122 et suivantes.

249-a Voyez ci-dessus, p. 148.

251-a Deutéronome, chap. VIII, v. 2, et chap. XXIX, v. 5.

251-b Voyez t. XXIII, p. 231 et 232.

252-a Le mot roupanti nous est inconnu; peut-être Frédéric a-t-il voulu écrire rup ou roup, monnaie turque qui vaut un quart de piastre.

252-b Voyez t. XXIII, p. 407.

253-a Voyez les Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XV, p. 165 et suivantes.

253-b Exode, chap. III, v. 13, 14 et suivants.

255-a Le prince Frédéric-Chrétien-Henri-Louis, né le 11 novembre 1771, mourut le 8 octobre 1790.

255-b La reine de Suède. Voyez t. XIII, p. 86.

257-a Élisabeth Schmeling, qui épousa plus tard le membre de chapelle (Kammermusikus) Mara. Elle était née à Cassel en 1750.

259-a Voyez t. X, p. 198.

259-b Voyez t. XIV, p. xx, no LV.

259-c Le baron de Schwachheim fut rappelé de Berlin au mois de septembre 1774.

261-a Voyez t. XXI, p. 54.

261-b Voyez t. XXIII, p. 233 et suivantes.

266-a Le mot quitté manque dans le manuscrit.

267-a Le mot pic est fidèlement copié sur l'autographe. Il se peut que l'Électrice ait voulu parler de Piccinni, qui était alors en Italie, au comble de sa gloire. Ce compositeur se rendit, en 1776, à Paris, où il fut le rival de Gluck. Nicolas Piccinni, né en 1728 à Bari, dans le royaume de Naples, mourut en 1800 à Passy, près de Paris.

268-a Silvio Valenti Gonzaga, né à Mantoue en 1690, mort à Viterbe en 1756, avait été élevé au cardinalat par Clément XII le 19 décembre 1738.

269-a Ce vers est le trente-septième de l'Épître V du cardinal de Bernis, Sur l'amour de la patrie. Voyez ses Œuvres, A Paris, 1825, p. 277; voyez aussi t. IV, p. 38, et t. X, p. 123 de notre édition.

273-a Voyez t. VI, p. 53 et 54.

274-a Potsdam, 21 novembre 1772. (Variante du manuscrit des Archives.)

274-b Voyez t. XVI, p. 278, et t. XXI, p. 48 et 68.

275-a Voyez t. XII, p. 233.

277-a Ézéchiel, chap. II, v. 9 et suivants.

279-a Boileau dit dans son

Épître IV, Au Roi

, dernier vers :

Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont.

284-a Voltaire appelait ainsi Frédéric depuis 1737. Voyez t. XXI, p. 138.

284-b Voyez t. VI, p. 66 et 67.

284-c Comme membre de l'Académie romaine des Arcadiens, l'électrice Marie-Antonie portait le nom de Ermelinda Talea Pastorella Arcada, dont les initiales E. T. P. A. se trouvent sur les titres de ses deux opéras cités ci-dessus, p. 44, à la place du nom de l'auteur.

286-a Frédéric parle du bref du 21 juillet 1773, commençant par les mots : Dominus ac Redemptor noster.

291-a Les mots ne pas, omis dans l'autographe, nous ont paru nécessaires au sens.

292-a Genèse, chap. XVIII, v. 20 et suivants.

292-b Voyez t. III, p. 191 et 192.

292-c Bernardino Gagliari, né à Turin en 1709. Il fut appelé à Berlin par Frédéric en 1771, et retourna dans son pays quelques années après.

294-a Voyez t. VI, p. 147.

295-a Psaume CXXVII, v. 3, selon la Vulgate. (Psaume CXXVIII, selon la traduction de Luther.)

297-a Voyez t. XXIII, p. 407.

297-b Voyez t. XX, p. XII, no IX, et p. 205 et 206; voyez de plus ci-dessus, p. 189 et 192.

299-a Allusion à la fin du conte de Voltaire Le Monde comme il va, vision de Babouc, 1746. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XXXIII, p. 26.

299-b Il semble que l'Électrice fasse allusion au célèbre madrigal que Voltaire adressa en 1743 à la princesse Ulrique, sœur de Frédéric. Ces jolis vers se trouvent avec trois réponses dans notre t. XIV, p. 103-106.

299-c Ce post-scriptum est de la main de l'Électrice, ainsi que la signature de la lettre, dont le corps a été écrit par un secrétaire.

302-a La paix de Kutschuk-Kainardschi, conclue entre les Russes et les Turcs le 21 juillet 1774. Voyez t. VI, p. 71.

308-a Pie VI (Braschi), successeur de Clément XIV (Ganganelli).

311-a C'est Plutarque qui a dit cela, Vie de Jules César, chap. III. Voyez, quant à l'opinion de Cicéron sur l'éloquence de César, la Vie de celui-ci par Suétone, chap. LV.

311-b Voyez Plutarque, Vie de Sertorius, chap. XI, XII et XX; Vie de C. Marius, chap. XVII : et Vie de Numa, chap. IV et VIII.

311-c Voyez, t. XXIII, p. 60, la lettre du 2 juillet 1759, où Frédéric parle à Voltaire du pigeon de Mahomet et de la biche de Sertorius.

313-a Voyez t. XXIII, p. 385.

315-a Voyez ci-dessus, p. 196.

316-a Voyez, t. XXIII, p. 401, la lettre de Frédéric à Voltaire, du 22 octobre 1775.

316-b Cette lettre est perdue.

317-a Les mots pour la sont omis dans l'autographe.

320-a Le grand-duc Paul Petrowitsch, arrivé à Berlin le 21 juillet. Voyez t. VI, p. 136 et 137, et t. XXIII, p. 431.

322-a Voyez le commencement de l'Iliade.

322-b Pendant une fête donnée au grand-duc, quelques morceaux du plafond tombèrent. Frédéric entoura aussitôt son hôte de ses bras, et le tint ainsi embrassé jusqu'à ce qu'on sût ce qui arrivait. Cette scène se passa peut-être au château de Potsdam, où le plafond de plâtre du grand salon commençait alors à se dégrader. Voyez Manger's Baugeschichte von Potsdam, p. 412.

324-a L'opéra de Cléofide fut représenté pour la première fois à Dresde, le 13 septembre 1731, sous la direction du compositeur. Frédéric en a varié l'air Digli ch'io son fedele, pour le célèbre chanteur Porporino. L'autographe de cet air arrangé est conservé à la Bibliothèque royale de Berlin, section musicale. On en trouve un fac-simile dans l'ouvrage de M. Louis Schneider, Geschichte der Oper und des Königlichen Opernhauses in Berlin, Berlin, 1845, grand in-folio, planche E.

324-b Léonard Vinci, compositeur dramatique, né à Naples en 1690, mort dans la même ville en 1732.

326-a Cet air, dont nous transcrivons fidèlement le titre, ne se trouve dans aucune des partitions de l'opéra de Cléofide conservées en manuscrit, soit à Dresde, soit à Berlin.

329-a Comme l'Électrice omet souvent des mots dans ses lettres, nous présumons qu'il faut lire ici : « ... non sans raison : Parallèle des anciens et des modernes. »

331-a Cette idée semble être le résumé de celles que Pascal expose dans ses Pensées, première partie, article IV, Connaissance générale de l'homme, I.

331-b Voyez t. IX, p. 224.

333-a Voyez t. XXIII, p. 399.

333-b Frédéric veut dire : porter des chouettes à Athènes, comme ci-dessus, p. 95. Quant à l'expression aller à Corinthe, il l'applique avec justesse dans quelques lettres, p. e. t. XX, p. 320, et t. XXI, p. 205. Voyez, du reste, ci-dessus, p. 92.

335-a Frédéric-Auguste comte de Zinzendorff et Pottendorff, envoyé de Saxe à la cour de Berlin, et successeur de M. de Stutterheim, qui avait eu son audience de congé le 7 avril 1777.

337-a Charlemagne n'a pas, que nous sachions, remporté de victoire près de Mühlberg. Frédéric veut probablement parler de celle qu'il remporta en 783 sur Witikind, aux bords de la Hase, dans le pays d'Osnabrück. Voyez t. I, p. 229.

339-a Voyez t. V, p. 236, et t. VI, p. 221.

343-a Voyez t. XX, p. XIV-XVI, et p. 219-235.

344-a Le mot passé est omis dans l'autographe.

345-a Maximilien-Joseph, électeur de Bavière et frère de l'électrice Marie-Antonie, mourut le 30 décembre 1777. Voyez t. VI, p. 153.

348-a Voyez ci-dessus, p. 142.

350-a Voyez t. VI, p. 160 et 166.

350-b Voyez ci-dessus, p. 100, 102 et 159.

351-a Marie-Françoise-Henriette, née princesse de Montpesat, femme de Charles-HyacintheAntoine prince de Gallean, grand maréchal de la cour de l'Électeur palatin.

352-a Voyez t. VI, p. 153 et 154.

353-a Ou plutôt du Parnasse.

358-a Voyez t. VI, p. 191 et suivantes.

359-a L'autographe présente ici une lacune.

359-b Le 27 mai 1779. De la Haye de Launay dit dans sa Justification du système d'économie politique et financière de Frédéric II (1789, in-8), p. 72 : « A son retour de la guerre, et le jour même de son arrivée, il me fit appeler. Je le trouvai encore couvert d'une noble poussière, et déjà occupé des soins de son peuple. Il demanda au ministre d'État Michaelis pourquoi il y avait tant de terrains incultes du côté de la Saxe, qu'il venait de traverser; et sur la réponse que ces terrains appartenaient à de pauvres gentilshommes et à des communautés qui n'avaient pas les moyens de défricher, il répliqua : Eh! pourquoi ne m'en avez-vous pas informé? Apprenez que lorsqu'il y a dans mes États des choses qui sont au-dessus de la force de mes sujets, c'est à moi à en faire les frais, et à eux à en ramasser les fruits. Je vous assigne trois cent mille écus pour en faire les défrichements; vous m'avertirez, s'ils sont insuffisants. »

361-a Josué, chap. VI, v. 20.

361-b Charles VII, en 1429.

361-c Voyez t. VI, p. 193.

366-a Voyez ci-dessus, p. 274.

44-a La princesse électorale Antonie a fait imprimer deux opéras : Il Trionfo della fedeltà, Leipzig, chez Breitkopf, 1756, et Talestri, Regina delle Amazoni, Leipzig, Breitkopf, 1765. Si ce ne sont pas ces deux ouvrages que la princesse envoya au Roi, et dont il la remercie dans cette lettre, nous ne savons de quels opéras il s'agit ici.

46-a Le baron George-Guillaume de Goltz eut sa première audience, en qualité d'envoyé de Saxe, à Charlottenbourg le 13 juillet 1763.

47-a Voyez t. VI, p. 11 et suivantes.

48-a Frédéric de Buch, conseiller intime de légation et envoyé extraordinaire à la cour de Dresde, nommé le 7 mai 1763.

49-a Voyez t. IV, p. 257; t. V, p. 256; et t. XVIII, p. 250.

49-b Voyez t. XXIII, p. 9.

49-c Le prophète Jonas, chap. IV, v. 5.

52-a Auguste III mourut le 5 octobre 1763. Voyez t. VI, p. 12.

53-a Le grand chancelier Michel comte de Woronzow, qui se rendait en Italie, eut son audience à Charlottenbourg le 7 octobre 1763. Voyez t. XVIII, p. 146.

54-a Voyez t. IV, p. 257; t. V, p. 256; et t. XVIII, p. 250.

63-a L'électeur Frédéric-Chrétien était mort le 17 décembre 1763.

65-a Voyez t. I, p. 4 et 229.

67-a Voyez t. VI, p. 12 et 13.

68-a Genèse, chap. VI, v. 6.

70-a Potsdam, 25 avril 1764. (Variante du manuscrit conservé aux Archives de l'État, à Berlin.)

72-a Comédie en un acte et en vers, représentée pour la première fois le 4 février 1713. Elle est de Joseph de Lafont, né à Paris en 1686, mort en 1725.

72-b Voyez la huitième scène de cette comédie.

75-a Ambassadeur des Provinces-Unies en France et en Angleterre.

75-b Le mot spectateur, ou tel autre mot équivalent, est omis dans notre manuscrit.

76-a Épître de saint Paul aux Romains, chap. IX, v. 22.

79-a Voyez t. XXI, p. 101, 102, 112 et suivantes, et p.142 et suivantes; t. XXIII, p. 227 et 232.

82-a Henri-Gottlieb de Stutterheim, envoyé de Saxe à la cour de Berlin jusqu'en 1777.

82-b Cette lettre est perdue.

84-a Voyez t. XIX, p. 361, et t. XXIII, p. 336.

85-a Chanteuse arrivée à Berlin au mois d'août 1764.

88-a Le feld-maréchal saxon Auguste-Christophe comte de Wackerbarth était mort à Dresde le 14 août 1734, âgé de soixante-douze ans.

89-a Le 5 juillet 1741, le ministre comte de Podewils remit au marquis de Valori une protestation conçue en ces termes : « La préférence des noms et de la signature du traité conclu et signé à Breslau, le 5 de juin a. c, entre Sa Majesté et Sa Majesté Très-Chrétienne, ne doit jamais être tirée à conséquence pour l'avenir, ni porter le moindre préjudice aux prérogatives de la couronne de Prusse. »

90-a Charles-Auguste comte de Rex, né en 1701, mort en 1768, et Chrétien comte de Loss (vom Loss), né en 1697, mort en 1770, étaient l'un et l'autre ministres d'État en Saxe.

92-a La princesse Wilhelmine, fille du Prince de Prusse défunt, née le 7 août 1751. Voyez t. VI, p. 246, et p. 250, §. 15.

92-b Frédéric veut dire d'aller à Corinthe, expression qu'il a employée t. XX, p. 320, et t. XXI, p. 205.

95-a Le mot abuser manque dans notre manuscrit.

95-b Voyez t. XXIII, p. 139 et 165.

97-a Posidonius de Rhodes. Voyez t. XIX, p. 108 et 109, et t. XXIII, p. 177.

98-a Cet opéra, dont Agricola avait fait la musique, fut représenté pour la première fois le 16 juillet 1765.

99-a Élisabeth Chudleigh, duchesse de Kingston, née en 1720, morte en 1788. On peut voir, sur son séjour à Berlin, l'Histoire de la vie et des aventures de la duchesse de Kingston. Londres, 1789, p. 33 et 34. Voyez, de plus, notre t. XIII, p. 104, et An authentic detail of particulars relative to the late duchess of Kingston. London, 1788, p. 13 et 119.