91. DU MÊME.

Paris, 30 novembre 1770.



Sire,

Me voilà donc encore, puisque Votre Majesté le permet et même l'exige, rentré dans la lice métaphysique,568-b bien moins contre V. M.<569> qu'avec elle. Ce n'est pas, Sire, par respect seulement que je m'exprime ainsi; c'est parce que, en envisageant de près le sentiment de V. M. sur les matières abstruses que je prends la liberté de discuter avec elle, sa métaphysique et la mienne me paraissent réellement différer si peu, que notre discussion ne doit pas même s'appeler controverse, et encore moins dispute. Je vais donc prendre la liberté de converser encore une fois avec V. M. sur ces questions de ténèbres, bien plus pour m'instruire et m'éclairer que pour la contredire.

Je conviens d'abord avec V. M. d'un principe commun, et qui me paraît aussi évident qu'à elle. La création est absurde et impossible; la matière est donc incréable, par conséquent incréée, par conséquent éternelle. Cette conséquence, toute claire et toute nécessaire qu'elle est, n'accommodera pas les vrais partisans de l'existence de Dieu, qui veulent une intelligence souveraine, non matérielle, et créatrice. Mais n'importe; il ne s'agit pas ici de leur complaire, il s'agit de parler raison.

Je vois ensuite, dans toutes les parties de l'univers, et en particulier dans la construction des animaux, des traces, qu'on peut appeler au moins frappantes, d'intelligence et de dessein; il s'agit de savoir si en effet cette intelligence est réelle, et, supposé qu'elle le soit, de deviner, si nous pouvons, ce qu'elle est.

D'abord, je ne puis douter que cette intelligence ne soit jointe au moins à quelques parties de la matière; l'homme et les animaux en sont la preuve. Il est certain, de plus, qu'elle dirige la plus grande partie de leurs mouvements, et qu'elle est le principe de tout ce que l'homme a fait de raisonné, et surtout de grand et d'admirable, comme l'invention des arts et des sciences. Cette intelligence dans l'homme et dans les animaux est-elle distinguée de la matière, ou n'en est-elle qu'une propriété dépendante de l'organisation? L'expérience paraît prouver et même démontrer le dernier, puisque l'intelligence croît et s'éteint, à mesure que l'organisation se perfectionne<570> et s'affaiblit. Mais comment l'organisation peut-elle produire le sentiment et la pensée? Nous ne voyons dans le corps humain, comme dans un morceau de matière brute, solide ou fluide, que des parties susceptibles de figure, de mouvement et de repos. Pourquoi l'intelligence se trouve-t-elle jointe aux unes, et non pas aux autres, qui même n'en paraissent pas susceptibles? Voilà ce que nous ignorerons vraisemblablement toujours. Mais nonobstant cette ignorance, l'expérience me paraît, comme à V. M., prouver invinciblement la matérialité de l'âme, comme le plus simple raisonnement prouve qu'il y a un être éternel, quoique nous ne puissions concevoir ni un être qui a toujours existé, ni un être qui commence à exister.

Il s'agit à présent d'examiner si cette intelligence, dépendante de la structure de la matière, est répandue dans toutes les parties du monde. Cette question paraît plus difficile que les précédentes. D'abord, à l'exception des corps des animaux, toutes les autres parties de la matière que nous connaissons nous paraissent dépourvues de sentiment, d'intelligence et de pensée. L'intelligence y résiderait-elle sans que nous nous en doutassions? Il n'y a pas d'apparence, et je serais assez disposé à penser non seulement qu'un bloc de marbre, mais que les corps bruts les plus ingénieusement et les plus finement organisés ne pensent ni ne sentent rien. Mais, dit-on, l'organisation de ces corps décèle des traces visibles d'intelligence. Je ne le nie pas; mais je voudrais savoir ce que cette intelligence est devenue depuis que ces corps sont construits. Si elle résidait en eux pendant qu'ils se formaient, si elle y résidait pour les former, et si, comme on le suppose, cette intelligence n'est point un être distingué d'eux, qu'est-elle devenue depuis que sa besogne est faite? La perfection de l'organisation l'a-t-elle anéantie, quoiqu'elle ait été nécessaire pour les progrès et l'achèvement de l'organisation? Cela paraît difficile à concevoir. D'ailleurs, si dans l'homme cette intelligence dont nous admirons les effets et les productions est une suite de l'organisation<571> seule, pourquoi n'admettrions-nous pas dans les autres parties de la matière une structure et une disposition aussi nécessaire et aussi naturelle que la matière même, et de laquelle il résulte, sans qu'aucune intelligence s'en mêle, ces effets que nous voyons, et qui nous surprennent? Enfin, en admettant cette intelligence qui a présidé à la formation de l'univers, et qui préside à son entretien, on sera obligé de convenir au moins qu'elle n'est ni infiniment sage, ni infiniment puissante, puisqu'il s'en faut bien, pour le malheur de la pauvre humanité, que ce triste monde soit le meilleur des mondes possibles. Nous sommes donc réduits, avec la meilleure volonté du monde, à ne reconnaître et n'admettre tout au plus dans l'univers qu'un Dieu matériel, borné et dépendant. Je ne sais pas si c'est là son compte, mais ce n'est sûrement pas celui des partisans zélés de l'existence de Dieu; ils nous aimeraient autant athées que spinozistes comme nous le sommes. Pour les adoucir, faisons-nous sceptiques, et répétons avec Montaigne : Que sais-je?

Je vais à présent, Sire, suivre V. M. de ténèbres en ténèbres, puisque j'ai l'honneur d'y être enfoncé avec elle jusqu'au cou et même par-dessus la tête, et je viens à la question de la liberté. Sur cette question, Sire, il me semble que dans le fond je suis d'accord avec V. M. Il ne s'agit que de bien fixer l'idée que nous attachons au mot de liberté. Si on entend par là, comme il paraît que V. M. l'entend, l'exemption de contrainte et l'exercice de la volonté, il est évident que nous sommes libres, puisque nous agissons en nous déterminant nous-mêmes de plein gré et souvent avec plaisir; mais cette détermination n'en est pas moins la suite nécessaire de la disposition non moins nécessaire de nos organes, et de l'effet non moins nécessaire que l'action des autres êtres produit en nous. Si les pierres savaient qu'elles tombent, et si elles y avaient du plaisir, elles croiraient tomber librement, parce qu'elles tomberaient de leur plein gré. Mais je ne pense pas, Sire, que, même dans le système de la nécessité et<572> de la fatalité absolue, qu'il me paraît bien difficile de ne pas admettre, les peines et les récompenses soient inutiles. Ce sont des ressorts et des régulateurs de plus, nécessaires pour faire aller la machine et pour la rendre moins imparfaite. Il y aurait plus de crimes dans un monde où il n'y aurait ni peines ni récompenses, comme il y aurait plus de dérangement dans une montre dont les roues n'auraient pas toutes leurs dents.

V. M., Sire, veut bien me conduire par la main dans ce labyrinthe d'obscurités philosophiques. Mais, grâce à elle, j'entrevois enfin la clarté, et je me vois arrivé à un objet sur lequel j'ai le bonheur d'être absolument d'accord avec elle; c'est sur la nature et les progrès de la religion que l'Europe professe. Il me paraît évident, comme à V. M., que le christianisme, dans son origine, n'était qu'un pur déisme; que Jésus-Christ son auteur n'était qu'une espèce de philosophe, ennemi de la superstition, de la persécution et des prêtres, prêchant aux hommes la bienfaisance et la justice, et réduisant la loi à aimer son prochain, et à adorer Dieu en esprit et en vérité. Tel était le premier état de cette religion. C'est d'abord saint Paul, ensuite les Pères de l'Église, enfin les conciles, malheureusement appuyés par les souverains, qui ont changé cette religion. Je pense donc qu'on rendrait un grand service au genre humain en réduisant le christianisme à son état primitif, en se bornant à prêcher aux peuples un Dieu rémunérateur et vengeur, qui réprouve la superstition, qui déteste l'intolérance, et qui n'exige d'autre culte de la part des hommes que celui de s'aimer et de se supporter les uns les autres. Quand on aurait une fois bien inculqué ces vérités au peuple, il ne faudrait pas, je crois, beaucoup d'effort pour lui faire oublier les dogmes dont on l'a bercé, et qu'il n'a saisis avec une espèce d'avidité que parce qu'on n'y a rien substitué de meilleur. Le peuple est sans doute un animal imbécile qui se laisse conduire dans les ténèbres quand on ne lui présente pas quelque chose de mieux; mais offrez-lui la vérité; si<573> cette vérité est simple, et surtout si elle va droit à son cœur, comme la religion que je propose de lui prêcher, il me paraît infaillible qu'il la saisira, et qu'il n'en voudra plus d'autre. Malheureusement nous sommes encore bien loin de cette heureuse révolution des esprits.

Je viens enfin, Sire, à ce prince tant loué pendant sa vie, peut-être trop déchiré après sa mort, mais auquel il me semble pourtant qu'on commence à rendre ce qui lui est dû, sans humeur comme sans flatterie. Malgré l'avantage qu'il a d'être défendu par un prince beaucoup plus grand que lui à tous égards, comme toute l'Europe le pense aujourd'hui, et comme la postérité le pensera encore davantage, je prendrai, Sire, la liberté de dire de ce prince à V. M. ce que La Fontaine disait de saint Paul à son confesseur : « Votre saint Paul n'est pas mon homme. » Je conviens de ce qu'il a fait de grand et même d'utile; je conviens que les sciences, les arts et les lettres lui doivent beaucoup; mais ses guerres, souvent très-injustes, son faste, son orgueil, son intolérance, sa révocation de l'édit de Nantes, son dévouement aux jésuites, tout cela, Sire, met contre lui un furieux poids dans la balance. A l'égard de l'exemple qu'il a donné aux autres souverains d'avoir sur pied des armées énormes, il faut d'abord, Sire, pour peu qu'on soit juste, commencer par convenir que, dans la position actuelle, il est impossible aux souverains même les plus pleins de lumières de ne pas suivre cet exemple; il serait également contre la raison, et contre ce qu'ils doivent à leurs sujets, de rester sans force, tandis que tout est armé autour d'eux jusqu'aux dents. Mais je prends la liberté de le demander à V. M., n'aimerait-elle pas mieux, si sa situation ne l'y forçait pas, avoir cent mille laboureurs de plus, et cent mille soldats de moins? Les uns l'enrichiraient, les autres lui coûtent beaucoup. Je sais que ces grandes armées font finir les guerres plus tôt; mais, Sire, ces guerres ne finissent que par l'épuisement, et il vaut, ce me semble, encore mieux, si on a cent mille hommes à perdre, les perdre en vingt ou trente ans que de les perdre<574> en six ou sept années. Je conviens encore que ces grandes armées font qu'on n'est point obligé comme autrefois d'enrôler des soldats au premier coup de canon; mais, Sire, un prince qui ne serait que guerrier et point philosophe ne peut-il pas aussi abuser de ces grandes armées pour faire la guerre plus souvent et plus légèrement, comme Louis XIV lui-même se le reprochait au lit de la mort? D'ailleurs, les dépenses que ces grandes armées exigent ne mettent-elles pas l'Europe, même en temps de paix, dans un état continuel de tension qui ne diffère pas beaucoup d'un état continuel de guerre?

Je m'aperçois, Sire, par la fin de cette seconde feuille, et je m'en aperçois un peu tard, que j'abuse de la patience et des bontés de V. M. Je la supplie donc de pardonner à mon long et ennuyeux verbiage, de le regarder comme une suite du désir que j'ai de m'instruire avec elle, et surtout de lui témoigner les sentiments inaltérables de profond respect et d'éternelle reconnaissance avec lesquels je suis, etc.


568-b Cette discussion philosophique rappelle celle qui eut lieu en 1737 et 1738 entre Frédéric et Voltaire, sur la liberté. Voyez t. XXI, p. 101, 102, 108 et suivantes, p. 142 et suivantes; t. XXIII, p. 227 et 232; et ci-dessus, p. 79.