168. DE LA MARGRAVE DE BAIREUTH.

Le 9 avril 1746.



Mon très-cher frère,

Je ne saurais vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a causée la dernière lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est tout ce que j'ai souhaité, et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous faire connaître de plus en plus mon caractère, qui est incapable de changement et de légèreté. Vous m'avez été plus cher que la vie, et plus je vous ai chéri et aimé, plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez si je vous parle à cœur ouvert; je n'ai plus retrouvé en vous depuis quelques années ce frère si adoré et si tendre pour moi. J'ai cru son amitié entièrement éteinte; j'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes efforts pour tâcher de regagner son cœur. Mon chagrin m'a peut-être fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperçue, dans mon plus grand dépit, qu'au fond j'étais la même, que je prenais part avec chaleur à tout ce qui vous regardait, et surtout à cette gloire immortelle que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher frère, en bien des choses; je suis informée de tous les bruits qui courent sur mon compte et sur celui<160> de notre cour. On me fait beaucoup d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut. Il y a longtemps que j'ai pris mon parti sur toutes les calomnies qui se débitent sur mon sujet. Il y a quelques années que Superville dirigeait tout ici, ensuite du Châtelet,1_160-a à présent la Burghauss; et si elle venait à me quitter un jour, ce serait quelque autre. Il faudrait m'exclure du commerce du monde, si je voulais mettre fin à de pareils raisonnements. Comme plusieurs personnes ont été assez de mes amies pour m'avertir de ce qu'on débite des gens qui me sont attachés, il faudrait que j'eusse été et que je fusse encore la plus simple des créatures pour n'avoir pas approfondi la vérité et pour me laisser duper après tant d'avis. Je sais qu'on m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs. Ces bruits couraient déjà à Berlin dans le temps que j'y étais, et je ne m'étonne point qu'un si beau portrait vous ait donné de l'éloignement pour moi. Ceux qui me connaissent peuvent juger s'il y a le moindre trait qui me ressemble dans cette belle peinture. Au reste, je veux vous faire un détail de ma façon de vivre et de penser. Je suis dans un âge, à présent, dans lequel on ne se soucie plus guère des plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, ne me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère une société de gens d'esprit à ce chaos de divertissements. Les souverains du monde ni les intrigues n'ont aucune part dans nos conversations; elles sont quelquefois enjouées, quelquefois sérieuses. Les sots qui n'y sont pas admis, poussés par la jalousie que leur causent les talents, veulent peut-être s'en venger aux dépens de notre petite société, et y donner des tours malins qu'elle ne mérite pas. Enfin, mon très-cher frère, il faut que moi et ceux qui sont autour de moi se soumettent au qu'en dira-t-on. Il suffit d'être bien en cour pour avoir des ennemis, et il suffit<161> d'avoir des ennemis pour avoir des calomniateurs; c'est le cours du monde. J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous détrompera entièrement sur mon sujet. Tant que je vivrai, j'en agirai franchement et sincèrement avec vous, et je croirais manquer à ce que je vous dois et à ce que je me dois à moi-même, si j'avais un autre procédé. Regardez tout le passé comme des vivacités qui, dans le fond, sont excusables quand on connaît mon cœur, et soyez persuadé que je ne vous donnerai jamais lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel je serai à jamais, mon très-cher frère, etc.


1_160-a Mémoires, t. II, p. 313.