<238>toi? Et pourquoi te plains-tu d'être assujetti aux lois éternelles de la nature comme le reste des mortels?

Choiseul.

Je ne suis pas tant haï dans ce royaume que vous le croyez. Réellement roi de France, j'avais eu le secret de m'attacher beaucoup de personnes, soit par des services que je rendais, soit par des places que j'avais à donner, soit par des largesses qui ne me coûtaient rien. J'ai été regretté. Il n'y a pas en toute la France un homme qui m'égale en génie. Quel rôle je jouais! Je troublais l'Europe à mon gré, je surpassais Richelieu et Mazarin.

Socrate.

Oui, en tracasseries, en intrigues malignes, en friponneries; car tu étais très-fripon de ton métier. Mais sais-tu que la réputation de tes semblables n'est enviée de personne? Les gens vertueux la détestent, leur décision l'emporte à la fin dans le public, et ils dictent l'arrêt de la postérité. Tu ne passeras dans l'histoire que pour un brouillon célèbre, pour une fusée qui éblouit un moment, et qui s'éclipse dans la fumée qu'elle exhale.

Choiseul.

Vraiment, monsieur Socrate, vous avez de l'humeur; car il faut en avoir pour ne pas approuver mon ministère. La monarchie française est bien autre chose que la ville d'Athènes.

Socrate.

Tu te crois encore à Versailles avec ta femme, je veux dire avec ta sœur madame de Grammont, entouré de serviles adulateurs. Là, la fausseté déguisée en politesse te prodiguait le mensonge; les uns, par crainte de ton pouvoir, les autres, par un vil intérêt, t'encensaient et se rendaient les panégyristes de tes folies. Mais ici l'on n'a besoin de personne, on n'encense personne, et l'on ne dit que la vérité.

Choiseul.

Oh! le désagréable séjour! Qu'il est fâcheux pour un courti-