<94>vous me trouverez bien vieilli : mes cheveux grisonnent, les dents me tombent, et sans doute que dans peu je radoterai. Il ne faut pas trop bander nos ressorts; un trop grand effort les fait détendre. Vous savez ce que l'on conte de Biaise Pascal. Vous m'avez dit vous-même que la composition vous avait tellement épuisé en Hollande, qu'il vous a fallu un long repos pour vous remettre. Bayle, votre devancier, a éprouvé la même chose. Moi, indigne de vous délier les sabots, quoique je n'en sois pas là encore, je sens les infirmités s'accroître, mes forces défaillir, et je perds petit à petit le feu qu'il faut pour bien faire le métier dont je suis chargé.

Il reste encore un grand mois pour achever cette campagne, et il faudra voir ce que l'hiver amènera. Envoyez-moi, en attendant, les Révolutions romaines et de Suède, de Vertot. N'oubliez pas vos amis en purgatoire, et soyez persuadé de mon amitié et de mon estime. Adieu, marquis.

80. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 20 octobre 1759.



Sire,

Lorsque je loue la conduite de Votre Majesté, la vérité dicte mes discours, et le caractère de courtisan n'y a aucune part. Ainsi vous permettrez que je vous dise encore qu'il n'y a rien de plus beau que votre dernière marche en Silésie; et je suis convaincu que vos ennemis en conviennent eux-mêmes. Je suis bien affligé d'apprendre que vous êtes incommodé, et, si j'ose demander avec la plus grande instance une grâce à V. M., c'est de me tirer de l'inquiétude cruelle où je suis, et de me donner des nouvelles de sa santé. J'espère que vous n'aurez qu'une fluxion; c'est une maladie qu'on prend aisément dans cette saison. J'attends avec impatience de voir votre ouvrage sur Charles XII. Comment pouvez-vous dire que le feu de votre génie s'éteint?