198. AU MARQUIS D'ARGENS.

Strehlen, 11 novembre 1761.

Votre lettre du 3, mon cher marquis, vient de m'être rendue; elle m'a trouvé plus stoïcien que jamais, et en compagnie de Marc-Aurèle. Le monde est notre marâtre, la philosophie notre mère, et je me sauve entre les bras de cette mère quand ma marâtre me maltraite. Je n'aurai point la satisfaction de vous voir cet hiver. Je ne sais pas encore trop ce que je deviendrai moi-même. J'attends que votre ouvrage soit imprimé pour le lire. Je ne connais point ce philosophe grec que vous avez traduit, et je doute qu'il nous apprenne du nouveau. Ne comptez pas tant sur moi; je ne suis qu'un homme. Le peu d'esprit que j'ai est une vapeur du sang, un arrangement de ressorts qui sont sujets à se détraquer et à changer. En un mot, gardez-vous bien de me prendre pour la Providence. On conte que l'on dit à un habile musicien : Pourriez-vous bien jouer sur un violon où il n'y a que trois cordes? Il en joua tant bien que mal. Ensuite on en cassa encore une. Il joua, mais moins bien. Puis on cassa les deux dernières, et l'on voulait encore qu'il tirât quelques sons de son instrument. <263>Mais tout fut dit, il ne joua plus.294-a J'ai composé une Épître sur la méchanceté des hommes,294-b une autre sur un sujet plus relatif à mes circonstances,294-c une ode sur la mort de mon neveu, tué cet été par les Français.294-d D'ailleurs, il fait si mauvais temps! et, dans la saison qui court, il n'est pas étonnant que l'on penche à la mélancolie. Votre Épicure est plus gai que mon Zénon; mais, quand on a de mauvaises jambes, on prend le premier bâton qu'on trouve pour s'appuyer. Marc-Aurèle est mon bâton, je m'en sers; s'il ne me rend pas de bonnes jambes, il m'aide à me traîner, et cela suffit. Adieu, mon cher marquis; je ne veux point vous communiquer ma mélancolie, qui devient facilement épidémique. Je souhaite d'apprendre de vos bonnes nouvelles; je vous donnerai des miennes lorsque je le pourrai, en vous assurant que je vous aimerai et que je vous estimerai toujours.


294-a Voyez le Conte du Violon, t. XII, p. 233 et 234.

294-b Voyez t. XII, p. 198-207.

294-c Le Stoïcien, comme on le voit par les quatre vers que le marquis d'Argens cite dans sa lettre du 24 novembre 1761. Voyez t. XII, p. 208-218.

294-d Voyez t. XII, p. 33-39.