220. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 16 février 1762.

Vous voulez savoir, mon cher marquis, les événements qui ne sont pas développés encore. A peine avons-nous appris que la Messaline du Nord était morte, et que son successeur est bien intentionné pour nous. Voilà ce que nous savons, et rien davantage. Les apparences sont que cet événement donnera lieu à une paix séparée entre nous et la Russie; mais cela n'amènera pas une paix générale. Les Autrichiens guerroieront jusqu'à ce qu'ils aient dépensé leur dernier sou. Je n'ai point demandé la paix à Vienne. Ce sont de leurs impostures auxquelles vous deviez être accoutumé depuis qu'ils se sont arrogé le droit de mentir impunément, et vous deviez assez me connaître pour vous représenter que, s'il fallait par nécessité recourir à la paix, je ne la solliciterais pas chez ma plus implacable ennemie. Il n'est donc point question d'une paix générale. Il y a un amendement dans notre situation, mais nous ne sommes pas aussi avancés que vous vous l'imaginez. La guerre continue, et il nous reste deux puissances formidables sur les bras; mais, comme deux sont moins que trois et quatre, notre situation devient, par ce changement, de moitié plus tolérable qu'elle n'était. Que vos académiciens qui ont des affaires voyagent. Pour moi, je suis dans de si grands embarras, que je n'ai, je vous le jure, pas le temps de penser à autre chose. Je n'aime point votre fièvre; j'avais espéré que tant de bonnes nouvelles que je vous ai données vous auraient rendu la gaieté de l'esprit et la santé du corps. Il faut encore de la patience, mon cher marquis, et tout ira mieux. J'apprends à attendre tran<294>quillement les événements. La force et la nécessité nous enseignent mieux que les livres de morale. Adieu, mon cher marquis; chassez-moi cette fièvre que je réprouve, et soyez persuadé de mon amitié.