<217>ma maladie qui en est cause. A force de me voir dire par le plus grand des hommes que ma conservation l'intéresse, et doit par conséquent intéresser le monde, je penche à le croire. Cette persuasion est bien efficace pour rappeler à l'amour de la vie, quand on aurait eu le malheur de le perdre. Mais comme, en toutes choses, les hommes s'accordent plus aisément sur le but auquel ils tendent que sur les moyens de l'obtenir, il est arrivé que les médecins, d'accord avec moi sur ce qu'il fallait vivre le plus longtemps que possible, l'ont été un peu moins sur ce que j'avais à faire pour vivre. La consultation que V. M. a fait faire aux siens était plus que suffisante pour me tranquilliser. Pourrait-on ne pas se rendre à l'avis des médecins qu'elle consulte pour elle-même, vous, Sire, qui, battant vos ennemis plus glorieusement qu'Apollon massacrait les siens, et faisant des vers mieux que ses oracles, avez encore pénétré plus avant dans l'art salutaire qui tend à la conservation des hommes? Malgré toute ma confiance dans l'avis qui avait rencontré votre approbation, on a encore délibéré. Mon frère, toujours plein de tendresse pour moi, a détaché son premier médecin Volter, et le résultat de tout ceci est qu'enfin on me fait partir pour Aix-la-Chapelle. Puisque V. M. veut bien, en ma faveur, descendre en ces détails, j'ai l'honneur de lui envoyer la nouvelle consultation faite à ce sujet. Je vais donc courir le monde, ou du moins l'Allemagne, pendant quelques mois. Le voyage, le changement d'air et le mouvement me feront certainement du bien. D'ailleurs, quelque part que j'aille, Sire, et quand même, ainsi que votre Dom Pernety,a j'irais voir les Patagons face à face, je trouverai partout des gens auxquels je pourrai parler de Frédéric. Dès qu'on ne peut pas être à Potsdam, c'est tout ce qui peut arriver de plus heureux. Ce sentiment ne s'effacera jamais de mon âme; il m'attache au mortel le plus sublime par les liens de l'admiration immuable et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.


a Antoine-Joseph Pernety, bénédictin, bibliothécaire du Roi depuis 1767, retourna en France en 1783.