<606>La gaîté de la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire est pour moi un garant précieux de la santé dont elle jouit, et qui m'est si chère, ainsi qu'à tant d'autres. Quand je me sens tenté de bouder contre la nature de ce qu'elle m'a donné un si triste et si frêle individu, je lui pardonne en pensant qu'elle conserve V. M., et je me dis tout bas à moi-même : Tais-toi, et ne te plains pas, car le grand homme se porte bien. Puissiez-vous, Sire, faire encore longtemps des vers tels que ceux que vous avez eu la bonté de m'envoyer, dussent les curieux impertinents qui ont mis V. M. de mauvaise humeur les trouver assez bons pour vouloir en prendre des copies! Quoique ces curieux impertinents ressemblent à M. van Haaren,a et qu'ils puissent se vanter comme lui de n'avoir point d'imagination, je ne les en crois pourtant pas assez dépourvus pour ne pas sentir celle qui a dicté vos vers. V. M. ne sera jamais dans le cas de donner à ses vers le même éloge que ce poëte très-hollandais donnait aux siens, ni de dire d'aucun de ses ouvrages ce qu'un certain Hardion, plat instituteur de princesses très-respectables, disait, en parlant de je ne sais quel mauvais livre qu'il venait de faire : Il n'y a point d'esprit là-dedans. Le pauvre homme disait bien plus vrai qu'il ne pensait; et on aurait été tenté de lui répondre : On le voit bien, si l'on n'avait craint qu'à force d'esprit il ne prît encore cette réponse pour un compliment.

Je ne sais où cette lettre trouvera V. M.; je désire cependant qu'elle lui parvienne avant le retour de M. de Guibert, afin que V. M. adoucisse, s'il lui est possible, le nouveau trouble qu'il ne pourra s'empêcher d'éprouver en revoyant l'auréole. Je lui envie bien, Sire, le bonheur qu'il aura de la revoir, dussé-je, en la revoyant moi-même, éprouver le même trouble que lui. Il est vrai que le trouble serait bien tempéré en moi par un sentiment plus doux, et bien fait pour commander à ce trouble par celui de la vive reconnaissance et de la tendre vénération dont je suis pénétré pour V. M. C'est avec ces sentiments que je serai jusqu'à la fin de ma vie, etc.


a Voyez ci-dessus, p. 624.