112. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

8 août 1769.



Madame ma sœur,

Il faut que j'aie bien joué de malheur, ou que les postes aient mal servi mon empressement, pour que j'aie manqué un moment qui aurait fait le bonheur de ma vie, s'il vous avait déterminée, madame, à nous honorer de votre présence. Cependant il faut que je rende compte à V. A. R. de ce qui nous est arrivé pendant cette noce. La landgrave de Darmstadt, digne à tous égards d'avoir le bonheur d'être connue de V. A. R., était du secret; je lui avais dit que peut-être, madame, vous daigneriez faire une apparition parmi nous. Sur ce soupçon, nous prîmes toutes nos mesures pour ne point être surpris, et nous mîmes tous les éléments de la partie : les uns observaient les grands chemins; les autres avaient l'œil sur les rivières pour nous avertir de l'arrivée de quelque flotte, en cas qu'il y en eût une assez heureuse que de vous transporter; enfin, d'autres fixaient le ciel, et observaient les hippogriffes et les Pégases qui pourraient vous servir de monture, quand on vint nous annoncer qu'on voyait un grand oiseau dans les airs, qui paraissait vouloir s'abaisser vers nous, mais que son éloignement empêchait d'apercevoir de quoi il était chargé; sur quoi nous de courir à la fenêtre, et de braquer nos lorgnettes pour distinguer ce que c'était. Mais, madame, que nos espérances furent déçues! Nous vîmes un grand aigle qui, en s'abattant, enleva un jeune faisan dans ses serres; et cette électrice si <175>impatiemment désirée ne parut point. Confus du mauvais succès de nos soins, nous avons renoncé au système merveilleux, et nous nous rabattons sur les événements communs et ordinaires. Pour en revenir au simple, j'ose assurer V. A. R. que les politiques de café me font plus d'honneur que je ne mérite, si mon individu occupe leurs spéculations oiseuses. Mais, de grâce, point de Salomon. Ce roi était sage, et je ne le suis guère; il avait un sérail de mille femmes, et ne croyait point en avoir assez; je n'en ai qu'une, et c'en est encore trop pour moi; il sacrifia aux idoles, et je n'ai jamais fléchi le genou devant Baal. Enfin, madame, de grâce, dessalomonisez-moi, et daignez me comparer plutôt au roi de Garbe.193-a Je vous crois, raillerie à part, très-supérieure à sa reine de Saba, et le désir que j'ai de jouir de votre présence n'est fondé que sur l'admiration que m'a inspirée le bonheur que j'ai eu de vous entendre, le peu de minutes que j'en ai joui à Moritzbourg,193-b et le plaisir de connaître plus particulièrement une princesse qui a réuni en elle tant de rares talents qui feraient la réputation d'une douzaine de particuliers.

J'accepte, madame, avec toute la reconnaissance possible la bénédiction que vous daignez donner aux noces de mon neveu. Sa nouvelle épouse paraît d'un très-bon caractère, et digne de mériter une part, madame, dans votre amitié; elle aime beaucoup l'électrice de Saxe sa cousine, et n'en parle qu'avec attendrissement. Puisse-t-elle me procurer le bonheur que vous m'avez fait espérer, et qui vient de s'évanouir! Ce serait alors que je pourrais assurer V. A. R. de vive voix de mon dévouement, de mon admiration, et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.


193-a Voyez la Fiancée du roi de Garbe, conte de La Fontaine.

193-b Voyez t. XVIII, p. 257, et ci-dessus, p. 51.