207. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Dresde, 17 octobre 1777.



Sire,

J'ai respecté les travaux de Mars, et j'ai attendu le moment où Votre Majesté aurait un peu plus de loisir, pour répondre à l'admirable lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'y a que vous, Sire, qui puissiez ainsi embrasser d'un coup d'œil rapide la suite des siècles. Mes yeux n'y suffisent pas. Je ne connais guère Charlemagne que par mon séjour d'Aix-la-Chapelle, et en fait de héros, je m'en tiens volontiers à ceux de nos jours, assurée qu'il y en a un surtout auquel aucun âge n'a rien de comparable. Ses maximes sont pour moi des oracles. Mais, Sire, quand tout change, et que tout changera, vous seul vous démentirez cette règle. Vous êtes né pour faire exception à tout ce qui est dans le cours ordinaire des choses d'ici-bas. Vos beaux ouvrages pourront périr, les principes de l'art, que vous avez fait naître autour de vous, pourront succomber aux ravages du temps, l'État que vous avez créé pourra, dans la révolution des siècles, éprouver des vicissitudes; mais votre nom n'en éprouvera jamais : il volera <305>de bouche en bouche, quand il faudra creuser cent pieds de terre ou peut-être de lave pour retrouver la trace de vos beaux palais. V. M. voit que les idées ultramontaines de tremblements de terre et de volcans me sont un peu demeurées. C'est une chose si terrible, qu'il n'est pas étonnant que la crainte s'en communique de proche en proche, et que les hommes se soient toujours crus assurés de voir l'univers périr par le feu. Mais je sens que ces idées m'affligent, et qu'elles répandraient dans ma lettre l'humeur noire qu'elles m'inspirent. Il ne faut pas que les moments que V. M. veut bien employer à la lire deviennent ceux de l'ennui; ce serait mal reconnaître votre condescendance, et m'opposer moi-même au vœu le plus cher de mon âme, celui de vous savoir constamment heureux. On n'est pas fort heureux quand on s'ennuie. Recevez, Sire, avec votre bonté accoutumée les assurances de la haute estime et de l'admiration infinie avec laquelle je ne cesserai d'être, etc.