<474>

69. A D'ALEMBERT.

17 février 1770.

L'approbation que vous donnez à mon mémoire me fait d'autant plus de plaisir, que votre suffrage a plus de poids que n'en auraient les suffrages de dix mille ignorants. Pour répondre à l'objection que vous me faites à l'égard de ceux qui croupissent dans la dernière misère, il faut premièrement convenir que la police, de son côté, et la charité des bonnes âmes, du leur, viennent au secours des malheureux, et qu'il n'y a point d'exemple (sauf les calamités publiques) où l'on ait vu une famille, pas même un seul homme, mourir exactement de faim. Les hommes les moins bien partagés de la fortune sont ceux qui n'ont de fonds que leurs bras et leur industrie; une maladie qui leur survient les réduit aussitôt aux abois, à cause que leurs revenus cessent avec leur travail; relevant de maladie, ils se trouvent endettés et trop faibles pour reprendre leur ouvrage. Cette situation, sans doute, est dure, surtout s'ils sont surchargés d'une famille; mais au lieu de voler ou d'assassiner sur les grands chemins, ce qui conduit à la potence ou à la roue, n'auront-ils pas plutôt recours à la compassion de personnes vertueuses, pour se procurer un soulagement honnête dans leur misère, au lieu de se précipiter dans un malheur cent fois plus affreux? Les principes réprimants du vice que j'ai proposés sont l'amour de la conservation, qui doit faire craindre aux hommes d'entreprendre des actions que les lois punissent en leur ôtant la vie; l'amour de la réputation, qui doit empêcher de se déshonorer en se livrant en aveugle à sa passion; et l'amour de la belle gloire, ce puissant aiguillon qui fait abhorrer à ceux qui en sont excités tout ce qui pourrait flétrir leur nom, et les pousse à pratiquer tout ce que la vertu a de plus sublime. Si l'on applique à propos cette panacée aux différents maux de l'âme, il est sûr que l'on fera d'étonnantes guérisons. Vous voyez que dans tout ce raisonnement je suppose pour base que je m'adresse à une nation que les lois gouvernent; car il est bien vrai que sans le principe réprimant des punitions, la force du raisonnement ne serait pas suffisante pour arrêter seule les <475>saillies féroces d'un amour-propre désordonné. Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois, tant pour ménager votre santé que faute de matière, priant Dieu, etc.