365. DU PRINCE HENRI.

Rheinsberg, 30 novembre 1781.



Mon très-cher frère,

Il est naturel que je commence ma lettre par ce qui m'intéresse le plus. Vous avez, mon très-cher frère, les hémorroïdes, et je réponds à cela que, tant que la nature produit ces forces, qu'elle produit les écoulements utiles à la conservation du corps, il est égal alors quel âge l'on a. Je ne compte donc pas les soixante et dix ans que vous alléguez, mais je compte beaucoup sur la constitution admirable que vous avez reçue, et qui prolongera votre vie jusqu'au terme le plus reculé. Ceci n'est pas une hypothèse <479>métaphysique, elle est fondée sur l'expérience, tandis que, comme vous l'observez, mon très-cher frère, le métaphysicien s'égare en vains raisonnements sur des objets que l'esprit ne peut concevoir, et que le raisonnement ne saurait définir. Il y a cependant une grande distance entre le philosophe de bonne foi, celui qui, le compas à la main, veut établir des principes, et celui qui n'a que sa réputation pour objet, et, pour l'établir, s'attaque indifféremment à tous les objets, soit pour frapper les esprits par des idées qui paraissent neuves, ou bien pour établir ses hypothèses conjecturales et, la plupart du temps, fondées sur aucun principe certain. Il a toujours paru très-aisé à l'esprit humain de combattre les dogmes de la religion; la plupart n'étant que l'ouvrage de l'homme, il s'ensuit qu'il est facile d'en prouver le néant. Mais tout homme raisonnable doit envisager la religion en elle-même sous deux points de vue différents : d'abord ce qu'elle est à l'égard de la vérité, puis ce qu'elle est à l'égard de la société. Il est juste de combattre tout dogme dangereux à la société, l'autorité des prêtres, l'absurdité de manger un Dieu, etc. Mais le vrai philosophe s'arrêtera, pour le bien de la société, là où la religion commence à se trouver liée avec les lois de l'État, et là où le dogme, n'étant plus nuisible, peut être une erreur, quoique utile pour la société. Telle est, par exemple, l'opinion d'une autre vie; tout homme qui y croit, soit qu'il est dans l'erreur, ou non, a certainement un motif de plus pour être un citoyen honnête. Tels sont encore la plupart des axiomes de morale, lesquels reçoivent une caution plus forte aux yeux de ceux qui croient à une religion. C'est, en un mot, un frein de plus, lequel, s'il vient un jour à se relâcher totalement, aura des suites peut-être aussi funestes que l'ont été ces affreuses guerres de religion. Ce temps est encore très-éloigné, les peuples ne sont pas encore induits par les raisonnements; mais je crois qu'on peut avec un œil observateur entrevoir le germe que ces nouveautés préparent.

Je pars demain pour Berlin, dans l'espérance d'avoir dans peu l'honneur de vous faire ma cour, mon très-cher frère, et de vous assurer du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.