« <136>tion à ce qu'elle me dit, parce que je connais la portée de son esprit. » Je ne sais si Daniel, Jérémie, Habacuc et tous les prophètes grands et petits auraient répondu plus finement. V. M. dira peut-être que mon prophète aurait mérité quelques coups de bâton; je n'ai rien à dire à cela, si ce n'est qu'on peut mériter d'être battu parce qu'on a fait une réponse ingénieuse, mais impertinente. Vous allez croire, Sire, que me voilà à demi converti, et que je vais bientôt croire aux prophètes anciens, puisque je crois déjà aux modernes. Mais je suis bien aise d'avertir V. M. que je suis toujours un bon et fidèle sectateur d'Épicure. Je ne puis cependant me refuser à l'évidence, et voici un fait que je tiens de la bouche d'un ministre luthérien, homme d'esprit et de notre Académie des sciences. Un mois avant la bataille de Cüstrin,a mon prophète va chez ce ministre, et lui dit : « Monsieur, je viens vous avertir que dans trente jours le Roi gagnera une bataille sanglante sur les Russes; près de quinze mille seront tués, et resteront longtemps sur le champ de bataille pour servir de pâture aux oiseaux. » Le jour que cet homme avait prédit fut précisément celui du jour de la bataille. Je sais bien que c'est le hasard qui a vérifié les prédictions de cet homme; mais il faut convenir que c'est un singulier hasard. Si j'étais assuré que l'événement voulût m'être aussi favorable, je me mêlerais d'être prophète; cela ferait enrager Voltaire, et il n'oserait plus se moquer des gens qui exalteraient leur âme. J'ai l'honneur, etc.


a Ou plutôt de Zorndorf, près de Custrin.