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Ce que je crains dans ces occurrences, c'est que la France, après avoir pris entièrement cette place, saurait l'offrir à l'Espagne, pour l'amorcer à prendre parti avec elle contre l'Angleterre, ce qui ne saurait que rendre assez difficile la situation de celle-ci, ainsi que, selon moi, il faudrait que la cour de Londres prévînt ce fâcheux coup, soit par une paix à faire sur des conditions raisonnables et contre la restitution de Port-Mahon, soit qu'elle prévienne la cour de Madrid, pour ne pas se laisser éblouir par un tel appât et le refuser, au cas qu'on l'offrit. Vous en parlerez, quoique tout confidemment, aux ministres, afin d'y aviser, et ne manquerez pas de me mander de quelle façon ils se sont expliqués là-dessus envers vous.

Au reste, selon de bons avis que j'ai eus et sur lesquels je puis compter,1 la négociation du comte de Starhemberg à Paris avec les ministres de France continue depuis peu avec beaucoup de chaleur, en sorte qu'il paraît que le traité entre les deux cours pourrait bientôt être signé. A ce que j'en apprends, ce traité ne porte à présent que principalement sur trois objets, dont le premier est la neutralité des Pays-Bas,2 qu'on restreindra à la pacification des troubles actuels entre la France et l'Angleterre; le second que la cour de Vienne s'engage de ne fournir aucun secours à l'Angleterre dans la conjoncture présente et de ne s'opposer aux opérations que la France pourrait former contre les États et possessions de Sa Majesté Britannique, soit en Europe ou ailleurs, et le troisième que la France ne s'opposera pas à l'élection d'un roi des Romains3 et même l'appuiera de tout son crédit en Allemagne, article qui ne sera point inséré dans le corps du traité.

A mon sentiment, je regarde l'article de la neutralité des Pays-Bas comme assez indifférent à l'Angleterre, et qui ne saurait lui porter aucun préjudice, et d'ailleurs comme une parodie de la convention que j'ai faite avec le roi d'Angleterre. L'article second me paraît avoir principalement en vue de s'affranchir par là, vis-à-vis du public, de la loi que notre convention a paru voulu imposer à la France relativement à la neutralité de l'Allemagne; et pour celui de l'élection d'un roi des Romains, je l'envisage comme de très peu de conséquence, vu que cette affaire n'a jamais pu échapper à la cour de Vienne et que, par conséquent, il nous saura être bien indifférent si le cas en arrive à présent ou une autre fois. Mais ce qui me paraît mériter une plus grande attention, c'est que, quand ce traité sera venu à sa consistance, on n'y ajoute d'autres articles séparés relativement aux autres points de la négociation entamée entre les deux cours, ou que, quand même ce traité serait en soi-même bien innocent, on ne lui donne à la suite une toute autre forme ou tournure.

Au reste, je commence à soupçonner que la raison pourquoi la cour de Vienne traîne encore de répondre au sieur Keith sur la déclaration



1 Bericht Knyphausen's vom 30. April. Vergl. Nr. 7488.

2 Vergl. S. 215.

3 Vergl. S. 215.