12071. AU CONSEILLER PRIVÉ DE LÉGATION BARON DE KNYPHAUSEN A LONDRES.

Camp de Meissen, 10 mai 1760.

Les dépêches que vous m'avez faites du 22 et du 29 d'avril passé, me sont heureusement parvenues. J'attends avec impatience celle que vous me promettez encore, pour me faire porter un jugement sûr des véritables vues de la cour où vous vous trouvez relativement à moi dans la négociation secrète qu'on a proposée de la part de la France. Pour ce qui regarde le comte de Saint-Germain,329-3 je ne crois pas pouvoir le soupçonner que sa retraite en Angleterre ait un autre objet que celui d'y trouver un asile contre la persécution du duc de Choiseul, avec lequel et le parti de celui-ci on voit bien qu'il est absolument brouillé.

En attendant, je crois que le ministère anglais se sera assez claire<330>ment aperçu par ce que le comte d'Affry a lu au sieur de Yorke d'une dépêche du duc de Choiseul et de la réponse de la cour de France,330-1 que cette cour ne songe qu'à faire illusion à l'Angleterre et de ne lui point accorder ces cessions aux Indes que l'intérêt de la nation anglaise demande de lui stipuler, de sorte qu'on pénètre aisément que toute cette négociation échouera encore. Et comme, d'ailleurs, les Français déclinent entièrement mon inclusion formelle et préalable dans la paix qui se doit faire avec l'Angleterre, je ne serai jamais si insensé que de travailler et contribuer à une chose dont les suites ne sauraient qu'entraîner absolument ma perte entière.

C'est pourquoi aussi vous emploierez avec le sieur Michell toute votre adresse et prudence pour contribuer, autant que [vous] trouverez les moyens, pour que ce chipotage avec la France finisse et n'arrête plus les autres moyens efficaces que l'Angleterre a en mains pour forcer la France de se prêter à des conditions plus raisonnables et telles que sa situation présente les demande. Vous tâcherez, en conséquence, de contribuer au mieux à cet effet et d'insinuer à M. Pitt que, pour finir une bonne fois ce chipotage artificieux de la France, qui ne tend à autre fin que de mettre de la désunion et de discorde en Angleterre, de gagner du temps pour parvenir à la duper, il n'aurait qu'à s'expliquer sur les conditions par rapport aux cessions à faire de la France touchant les intérêts les plus essentiels à la nation, que la cour de France refusera, et que par là ce chipotage dangereux soit rompu. Vous pousserez plutôt auprès de M. Pitt, autant que vous le trouverez faisable, qu'au lieu de s'amuser frivolement avec cette négociation, que les Anglais ne perdent plus le temps le plus propre pour agir vivement par mer contre la France, de presser l'envoi de leurs flottes — dont depuis bien du temps vous ne m'avez plus rien marqué — : sans quoi, je suis persuadé que l'Angleterre regrettera bien tout retard de ses flottes, au lieu que, si elle presse vivement les Français aux Indes et à la Martinique, et qu'on menace les côtes de la France par-ci par-là par des débarquements, il n'est du tout douteux qu'entre ici et six mois les Français viendront lui demander la paix à genoux.

Pour ce qui regarde ma négociation à Constantinople,330-2 je ne dois pas vous dissimuler qu'autant qu'on peut avoir humainement des assurances sûres sur la réussite d'une affaire, je dois me flatter de celles que la Porte m'en a données qu'elle rompra avec les deux cours impériales pour faire une diversion en ma faveur. Ce n'est pas une prédilection pour moi, mais que la Porte envisage en ceci leurs330-3 vrais intérêts par l'appât qu'ils330-3 trouvent de pouvoir reconquérir le Banat en Hongrie, et par la juste appréhension que, si les deux cours impériales m'écrasent et gagnent par là et par l'oppression de l'empire en Allemagne trop de forces sur elle, qu'elle en sera en suite la victime et n'aura que le

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bénéfice de Polyphème : pour ne pas vous dissimuler les fortes sommes en argent que j'emploie à la réussite de cette affaire. Enfin, quoi qu'il en soit, il faut bien qu'entre ici et la fin de ce mois je voie le dénouement de cette négociation, en sorte qu'elle réussira et que la Porte procédera aux opérations, ou l'affaire sera tout-à-fait rompue.

C'est à présent que je viens à l'article qui me fait le plus de peine, savoir celui du rappel de mes 10 escadrons de dragons de l'armée alliée.331-1

Je vous prie de vous remettre là-dessus toutes les raisons que je vous ai alléguées à ce sujet dans ma dépêche antérieure,331-2 et vous conviendrez que c'est dans la dernière amertume de mon cœur que je me suis vu indispensablement forcé à prendre cette résolution, à moins que je ne veux pas succomber d'abord gratuitement devant mes ennemis aussi supérieurs en forces sur moi; et quelle sera alors la situation du prince Ferdinand de Brunswick, si une fois je serai accablé et si la plus grande partie des forces des ennemis se joindront contre lui? La malheureuse perte que j'ai faite en cavalerie l'année passée auprès de Maxen, doit seule justifier cette résolution qui ne va cependant pas qu'à ces 10 escadrons de dragons, en laissant à la disposition du prince Ferdinand ce corps de hussards et ce bataillon franc qu'il a toujours eus des miens. Comme il ne faut pas douter que l'ennemi voudra m'attaquer par des corps différents, et que je serais obligé par là de partager mes forces pour m'opposer, autant que je pourrai, à toutes les forces des Autrichiens et des Russes, jugez vous [-même] que, quand je n'ai pas le nécessaire même en cavalerie qu'il me faut, je n'oserais pas me montrer devant eux. Me voilà donc dans l'impossibilité d'en user autrement.

Parlez-en au sieur Pitt en lui développant toutes mes raisons; je suis trop persuadé de sa pénétration qu'il n'en reconnaîtra toute la justice de mon procédé auquel la dernière nécessité m'oblige.

Federic.

P. S.

J'avais à peine signé ma dépêche d'aujourd'hui, quand je reçus encore par M. Mitchell celle que vous m'avez envoyée par son courrier du 25 d'avril dernier.331-3

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J'en ai été très aise de tout ce que vous avez déclaré à milord Holdernesse relativement à la contre-déclaration de la France et [de ses] alliés et à la note dictée à M. Yorke du sieur Affry, [et] de ce qu'il vous a dit du résultat que le Conseil a pris là-dessus, et de la réponse que milord Holdernesse a été autorisé d'écrire en conséquence au général Yorke, pour la déclarer expressément au comte d'Affry.

A présent je n'attends que vos rapports au sujet des mesures que le ministère prendra ultérieurement.

Il est impossible de comprendre comment les Français ont pu tomber dans une si horrible dépendance de la cour de Vienne, malgré la déclaration qu'ils ont faite de ne prétendre plus à aucun établissement dans les Pays-Bas, et l'on ne peut pas s'imaginer d'où leur vient cette effroyable illusion, pour agir si diamétralement contre leurs propres intérêts les plus essentiels.

Pour ce qui regarde ma négociation à la Porte Ottomane, je dois me flatter que mon traité est signé actuellement au moment présent ou qu'il n'en sera rien de toute cette négociation.

Je ne veux cependant vous dissimuler que c'est ma dernière ressource et que, quand celle-là encore m'échappera, vous saurez croire certainement que ce sera fait de moi entre ici et le mois d'août.

La lettre que le ministère écrira au sieur Porter,332-1 dont cependant j'ai toute l'obligation au ministère de leur marque de bonne volonté, arrivera apparemment trop tard, parceque, quand je dois attendre quelque secours essentiel de la Porte, il faut que cela soit fait effectivement alors, ou il ne s'en fera rien du tout, et alors il ne me reste que de m'abandonner aveuglément aux hasards des évènements.

Quant aux ordres que le ministère vient de donner au prince Ferdinand, je vois que, par les positions que l'ennemi a prises, qu'il sera impossible au Prince d'entreprendre sur lui quelque chose de décisif et qu'il ne saura rien faire autrement, parmi l'intervalle de la campagne qui vient, que de se tenir à la défensive.332-2

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Vous pourrez vous figurer que, dans ces circonstances, mon embarras soit si extrême que je ne saurais vous le décrire, à moins qu'il ne m'arrive de ces évènements extraordinaires dont jusqu'à présent je ne saurais m'en flatter.

Federic.

Nach dem Concept.



329-3 Vergl. S. 309.

330-1 Vergl. Nr. 12032.

330-2 Vergl. S. 322.

330-3 So.

331-1 Vergl. S. 283.

331-2 Nr. 12023.

331-3 Knyphausen und Michell hatten, London 25. April, berichtet, dass sie dem Grafen Holdemesse mit Bezug auf die Contredeclaration (vergl. S. 257) erklärt hätten, es würde angebracht sein, „de faire connaître aux cours de Saxe et de Suède qu'on n'avait jamais prétendu de les exclure du congrès, mais que, comme elles n'avaient pris part à la guerre qu'en qualité d auxiliaires, et non comme parties belligérantes, qu'on avait cru que, préalablement a toute invitation, il était nécessaire que ces dernières s'accordassent entre elles sur la question de l'ouverture d'un congrès.“ Gegen den in der Note Affrys (vergl. S, 292) gemachten Vorschlag eines Separatfriedens zwischen England und Frankreich hatten die Gesandten erklärt, dass der König von Preussen niemals einem solchen Frieden zustimmen werde, falls nicht zuvor für seine Sicherheit genügend Sorge getragen sei. Holdernesse hatte, nach einer Berathung des englischen Conseils, den Gesandten mitgetheilt, dass die englischen Minister mit ihnen über die an Sachsen und Schweden zu richtende Erklärung völlig einverstanden seien, dieselbe aber noch hinausschieben wollten; ferner sei er, Holdernesse, ermächtigt worden, dem General Yorke den Auftrag zu ertheilen, „de déclarer expressément à l'ambassadeur de France que l'Angleterre ne se départirait jamais de la résolution qu'elle avait prise, de ne prêter l'oreille à aucun accommodement, à moins que tous ses alliés, et nommément le roi de Prusse, n'y fussent préalablement compris; . . . qu'il était donc inutile de songer davantage à la continuation de cette négociation, ni à l'envoi du comte d'Hérouville à Londres (vergl. S. 292), dont la mission devenait par là impraticable“ .

332-1 Vergl. Nr. 12072.

332-2 Auf der Rückseite des Schreibens des Prinzen Ferdinand, d. d. Neuhaus 6. Mai, rindet sich die eigenhändige Weisung für die Antwort: „J'ai appris de même par mes lettres d'Angleterre que la paix n'aura pas lieu, et je me flatte que le prince de Holstein se trouve déjà en marche pour Leipzig.“ (Vergl. S. 326.)