<45>Se trouverait-il dans cette assemblée quelque esprit assez méchant, assez satirique, censeur assez dur, assez impitoyable, qui, osant tourner en dérision le sujet respectable de notre juste douleur, trouvât à redire que nous entreprenions aujourd'hui l'éloge d'un enfant qui a passé avec rapidité, et qui n'a laissé aucune trace de son existence? Non, messieurs, j'ai une trop haute idée du caractère de cette nation, pour soupçonner qu'on y trouve des hommes féroces par insensibilité, et inhumains par esprit de contradiction : on peut ignorer nos pertes, mais on ne peut les connaître qu'avec attendrissement. S'il se trouvait ailleurs de ces censeurs dédaigneux, que ne pourrions-nous pas leur répondre?

Se figurent-ils que tout un peuple se trompe, quand à la mort d'un jeune prince il donne les marques de la plus profonde douleur? Croient-ils qu'on gagne la faveur du public, et qu'on peut le mettre dans une espèce d'enthousiasme, sans mérite? Pensent-ils que le genre humain, si peu disposé à donner son suffrage, l'accorde légèrement, s'il n'y est forcé par la vertu? Qu'ils conviennent donc que cet enfant, qui n'a laissé aucune trace de son existence, méritait nos regrets, tant par ce que nous espérions de lui, que par le peu de princes qu'il nous restait à perdre. Justifions les larmes de la famille royale, les regrets des véritables citoyens attachés au gouvernement, et la consternation publique, à la nouvelle d'une perte aussi importante.

Qu'est-ce qui fait, messieurs, la force des États? Sont-ce des limites étendues, auxquelles il faut des défenseurs? Sont-ce des richesses accumulées par le commerce et l'industrie, qui ne deviennent utiles que par leur bon emploi? Sont-ce des peuples nombreux, qui se détruiraient eux-mêmes s'ils manquaient de conducteurs? Non, messieurs, ces objets sont des matériaux bruts, qui n'acquièrent de prix et de considération qu'autant que la sagesse et l'habileté savent les mettre en œuvre. La force des États consiste dans les grands hommes que la nature y fait naître à propos. Parcourez les annales du monde,