<34>Le monde, dès notre naissance,
Est l'école de la souffrance;
Des instants de prospérités
Sont emportés dans la balance
Par des torrents d'adversités.
Tous les temps ont fourni des spectacles tragiques,
Nos malheurs ont rempli les fastes historiques,
Tant l'homme est né sujet d'un destin ennemi.
Achille aux champs troyens enterra son ami,
Orphée a par deux fois perdu son Eurydice,
Thésée aux sombres bords laissa Pirithoüs,
Pénélope longtemps pleura son cher Ulysse,
La mort de Scipion foudroya Lélius.
Cicéron, désolé du trépas de Tullie,
Prétend que sa tombe ennoblie
Se transforme en un temple où vivront ses vertus,
Et cette attente encor ne put être remplie :
Ses cendres, son tombeau, rien n'en existe plus.
Nous sommes tous soumis à cette loi commune,
Tout homme du malheur sans cesse est menacé;
Le temps présent est tel qu'était le temps passé.
Que n'ai-je point, ô Dieu! souffert de l'infortune!
A quel désastre, ô ciel! m'avez-vous exposé!
De mes pleurs mille fois je me suis arrosé.
O jour de désespoir! jour affreux de colère!
Mes propres yeux ont vu dans l'horreur du tombeau
A pas lents descendre ma mère;
D'une sœur1 qui m'était si fidèle et si chère
Je vis pour mon supplice éteindre le flambeau;
Des amis que j'aimais naguère
Se sont évanouis comme une ombre légère,
Et je respire encore, en les ayant perdus.
Mais en vain de leur sort mon cœur se désespère,
Malgré tous mes cris superflus,
On ne ranime point ce qui n'existe plus.
Telle est ma triste expérience;


1 De Baireuth. [Voyez t. XII, p. 101-107, 207 et 214.]